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La fin de la Normed ou la reconversion de 12 000 salariés

De
304 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296227774
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LA FIN DE LA NORMED OU LA RECONVERSION DE 12 000 SALARIÉS

Guy Royon

LA FIN DE LA NORMED OU LA RECONVERSION DE 12 000 SALARIÉS

Préface de JACQUES

CHEREQUE

Avec la participation de . JEAN-PIERRE DEVULDER DANIEL GAY FRANÇOIS VIGNAUX

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Photo de couverture: Méditerranée.

M. SCIARLI chantiers du Nord et de la

COLLECTION « POUR L'EMPLOI »

L'Harmattan s'est associé avec Développement et Emploi pour ouvrir une nouvelle collection: «Pour l'emploi ». La collection marque la volonté de faire connaître des pratiques innovantes, de diffuser les enseignements et les acquis méthodologiques dégagés d'actions conduites par des entreprises, des institutions publiques ou associatives, des collectivités territoriales en France et dans les pays industrialisés. Développement et Emploi est une Association qui apporte son assistance aux entreprises et organisations soucieuses de développer une gestion préventive de l'emploi et des ressources humaines cohérente avec leur stratégie, c'est-à-dire intégrée avec: la gestion de leurs marchés et produits
leur gestion économique.

(ou services) ;

-

Ses interventions

concernent:

la gestion prévisionnelle et préventive de remploi et des ressources humaines;

-

-

la stratégie industrielle et la stratégie de remploi; l'aménagement de la durée de travail; le développement économique et la création d'emplois; l'orientation professionnelle des adultes; les reconversions industrielles.

Elle s'est donné ainsi la mission de constituer une source et un relais d'informations, d'expériences nouvelles et de démarches concrètes en matière d'emploi, un lieu d'apprentissage et d'échanges pour les responsables socio-économiques qui souhaitent agir sur le terrain.
DÉVELOPPEMENT
ET EMPLOI

48, route de la Reine, 92100 Boulogne-Billancourt Tél. : 46 84 63 00

Déjà publiés dans la Collection Pour l'Emploi

-

Les ressources humaines, atout stratégique, F. JALBERT (1989). - La société malade du chômage, J. DENANTES (1989). - La gestion prévisionnelle et préventive des emplois et des compétences, D. THIERRY (1990).

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0880-X

A Michel de VIR VILLE Michel BO VE et Didier LALLEMAND Pour leur confiance, A Jacques DOLLOIS Pour son courage, A tous les Anciens de la Construction Navale

Remerciements

Ce livre n'aurait pu être réalisé sans raide de:

P. AM EU, J. CHAFFIN, J.-P. CHRISTOPHE, C. DESSEIN, J. DOLLOIS, R. FRESSANGE, J. GREBERT, M. GUILLENEUF, M. HUC, M. LEVIEL, C. LONG, R. REAL, G. RODIER, F. SERRURIER.
et des syndicalistes ou Responsables d'Associations la Navale qui ont accepté de témoigner. d'Anciens de

SOMMAIRE
Avant-propos. Préface. ............................. 13 15 21 21

...................................

Introduction. .............................. La Reconversion des salariés dans les vieilles Sociétés Industrielles.......................
1re Partie

LES ACTEURS

.
.

ET LE MILIEU............

31

Chapitre 1 Bref historique de la Construction Navale en France; contexte industriel à la création de NORMED.......................... Chapitre 2 Originalité de la Reconversion des salariés de NORMED : Les Acteurs de l'opération et la maîtrise de gestion. . . . . . . . . . . . . . . . Chapitre 3 Négociations sociales et variété desapproches. Une coordination délicate aggravée par l'environnement politique et les successions d'échelons. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Chapitre 4 Les ordres de grandeur.................

33

41

.

67 83

.
2e Partie

LES MOyENS

........................

89 91 9

.

Chapitre 5 Les mesures d'âges.....................

.

Chapitre 6 Ceux qui ont choisi de se débrouiller seuls: les Capitalisants Chapitre 7 La constitution des équipes de conversion

101 109 119

. . . .
. .

Chapitre 8 A la recherche d'une éthique pour l'action Chapitre 9 De l'incertitude initiale aux projets individuels de conversion Chapitre 10 Connaissance et prospection du Bassin d'Emplois. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Chapitre 11 De l'étude de transférabilité Chapitre 12 Les quatre formations Chapitre 13 Le maquis arborescent des et des Collectivités Locales. Conversion, les Délégations sation, les aides spécifiques
Cellules OINE

129

139

à la Bourse des
151

Compétences. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

161 aides de l'État Les Sociétés de à l'Industrialiutilisées par les
177

.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

3e Partie LA VIE AU QUOTIDIEN. ANALYSE DES RÉSULTATS. ÉVALUATION DES TECHNIQUES

189

.
.

Chapitre 14 Les aléas du quotidien. du reclassement

Heurs et malheurs . . . . . . . . . . . . . . ..

191

Chapitre 15 L'essaimage, la création et la reprise d'activités. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

205

10

. . .

Chapitre 16 Le reclassement

dans un emploi salarié..

229 245 253

Chapitre 17 Les cas particuliers Chapitre 18 Les coûts de l'opération

4e Partie LE VADE-MECUM

DU SPÉCIALISTE

263 265 .. 273 291

.

.

Chapitre 19 Le tableau de Bord Chapitre 20 Les bonnes adresses de la conversion.. Bibliographie sommaire

Conclusion LES LEÇONS

D'UNE

HISTOIRE

293

11

AVANT-PROPOS

Ce livre est un témoignage sur le devenir et plus particulièrement sur la reconversion des hommes de la Construction Navale à Dunkerque, La Seyne et La Ciotat. Il n'aborde que de manière partielle le phénomène de la reconversion pris dans son ensemble, phénomène qui intéresse différents niveaux d'intervention et qui pour chacun d'eux présente une hétérogénéité éloquente: . Pour l'Homme Politique, pour le Responsable national, régional ou local, l'aspect humain des reconversions s'inscrit dans un paysage plus large qui touche... à l'urbanisme, par le redéploiement des friches industrielles, leur réaffectation dans une perspective à long terme chevillée aux objectifs régionaux... aux choix et aux engagements budgétaires eux-mêmes issus de priorités stratégiques décidées après des arbitrages souvent délicats... au potentiel de chaque région et à l'équilibre interrégional... aux perspectives européennes... aux capacités financières de chaque Collectivité Territoriale intéressée.. . . Pour le Législateur, la mise au point du corpus de textes nécessaires pour assurer la cohérence d'un effort pluridisciplinaire engage tous les échelons du pouvoir démocratique et le conduit à organiser cette complexité. . Pour les Dirigeants des grandes Entreprises publiques ou privées - de plus en plus conscients de leurs responsabilités communales, départementales ou régionales - la reconversion interne du personnel devient une impérieuse nécessité afin que leurs Entreprises s'adaptent aux techniques nouvelles. Cela implique la mise en place d'une authentique gestion prévisionnelle du personnel, technique encore mal maîtrisée aujourd'hui. 13

Pour le Dirigeant d'Entreprise d'un secteur sinistré voué à une irréversible récession, voire à une prochaine disparition, la responsabilité n'est pas seulement humaine, elle est aussi financière et technique à l'égard de ses fournisseurs et de ses clients. . Pour les Syndicalistes, la reconversion des hommes ne peut être abordée sans remettre en cause le rôle même qu'ils se donnent au sein de l'Entreprise, au sein de la Cité; nombre d'entre eux s'y refusent, déjà toutefois la C.F.D.T. et la C.G.C. s'y engagent: Problème humain s'il en est, la reconversion touche les centres du Pouvoir, interroge les décideurs publics ou privés, implique les Organisations Syndicales et les multiples échelons des Services Publics; elle s'inscrit parmi les phénomènes de société qui exigent effort, imagination, remise en cause, tant leur acuité est révélatrice de l'évolution à terme des sociétés industrielles. Sans prétendre vouloir servir de modèle, la reconversion des salariés de NORMED portant sur un nombre significatif de salariés répartis sur trois Bassins d'Emploi, constitue une expérience à partir de laquelle une réflexion approfondie peut être menée pour promouvoir une politique de reconversion toujours plus cohérente, toujours plus performante.

.

14

PRÉFACE

J'ai accepté de préfacer cet ouvrage par amitié pour son auteur qui a su avec loyauté et efficacité accompagner les Pouvoirs Publics tout au long de cette difficile période, mais c'est aussi parce que je tiens à rendre un hommage particulier aux anciens salariés de NORMED et à travers eux à l'ensemble des hommes et des femmes qui ont participé ou qui participent encore à la grande aventure de la navale. Pour avoir connu la sidérurgie je sais qu'on ne quitte pas une entreprise vieille de plus d'un siècle sans nostalgie et parfois la hargne au cœur. Pour avoir vu lancer un navire, je sais ce qu'on dû éprouver les ouvriers de NORMED quand les derniers navires ont quitté Dunkerque, La Seyne ou La Ciotat quelles que soient les circonstances dans lesquelles se sont effectués ces départs. Je sais aussi qu'il est difficile de changer de métier quand de père en fils on a toujours travaillé au chantier, d'en réapprendre un autre à quarante ans ou plus... Mais je sais maintenant pour l'avoir vécu en Lorraine, pour l'avoir constaté dans la navale ou dans d'autres secteurs industriels que la reconversion des hommes et des sites est non seulement nécessaire mais aussi possible. La décision de fermer NORMED n'a pas été prise brutalement sans que l'État n'intervienne de nombreuses fois pour tenter de maintenir l'entreprise dans l'espoir d'une amélioration de la situation mondiale du secteur. La crise du marché mondial de la construction navale et la montée en puissance des chantiers japonais et coréens ont rendu illusoire les espoirs mis dans NORMED lors de sa constitution en 1982 par la fusion des trois chantiers de Dunkerque, La Seyne et La Ciotat. Il était déjà trop tard pour tirer les bénéfices d'un tel regroupement. La défection des actionnaires privés de NORMED a conduit l'État à s'impliquer directement dans l'entreprise. Malgré une réduction 15

sensible d'activité en 1984, il a bien fallu en 1986 se rendre à l'évidence: le coût de NORMED pour la collectivité nationale était devenu intolérable. Il fallait se résoudre au dépôt de bilan. Après de multiples recherches infructueuses pour trouver à NORMED un repreneur industriel, l'État fit le choix définitif de fermer l'entreprise et de concentrer son effort sur deux sites industriels: Le Havre et Saint-Nazaire. La reconversion des sites et des hommes de NORMED s'imposait. D'aucuns diront que la construction navale était un secteur dont l'évolution interne, trop lente, comme la sidérurgie et les charbonnages, portait en germe cette crise aiguë et cette restructuration drastique. L'amélioration de la situation de l'économie et les bons résultats des entreprises pourraient conduire à penser que la page des conversions est tournée. Et pourtant des mutations importantes et difficiles devraient encore se produire. Elles changeront seulement de nature. Elle n'affecteront plus seulement les grandes entreprises comme par le passé, elles touchent déjà maintenant de manière diffuse l'ensemble du tissu économique. L'industrie, les services continueront à devoir s'adapter et même si l'hémorragie en effectifs est aujourd'hui moins forte, la perspective du Marché Unique Européen, avec tout ce que cela comporte comme chances de développement mais aussi comme accroissement de la concurrence, représente pour nos entreprises un défi très lourd à relever en termes de productivité et de compétitivité. Ce sont là les germes des nouvelles mutations. La politique d'accompagnement de ces mutations qui m'a été confiée en 1988 par le Premier ministre Michel ROCARD est donc essentielle à la construction de l'avenir de notre économie, au cœur de l'ensemble européen. Le choix et la conduite d'une bonne politique en la matière implique que l'on sache tirer régulièrment le bilan des actions qui ont été engagées et dégager les réussites comme les échecs avec lucidité. C'est tout l'intérêt de cet ouvrage qui m'a permis de tirer quelques réflexions à partir d'un dispositif de conversion largement engagé par mes prédécesseurs, mais dont les conséquences sont encore à l'heure actuelle très sensibles. En premier lieu il faut, je le crois, souligner l'énorme 16

effort de solidarité nationale qui a été mobilisé pour conduire cette mutation. M. ROYON estime ainsi le coût exceptionnel du plan social de NORMED à 2 milliards de francs. Ce qui n'est qu'une partie du coût total de fermeture de l'entreprise: fermeture industrielle, reconversion et réindustrialisation des sites entièrement à la charge de l'État et des collectivités locales. Sans entrer dans les détails on estime à 13 milliards le coût actuel pour l'État de la fermeture de NORMED, alors que le réaménagement des sites est à peine commencé. Je constate une nouvelle fois que là où un véritable partenariat s'est établi entre l'État, les acteurs concernés (collectivités locales, syndicats...), les structures mises en place, la conversion des hommes et des sites a pu s'engager. La Seyne et Dunkerque en sont les témoins... à l'inverse La Ciotat attend toujours pour s'engager vers l'avenir et tourner la page de « l'archaïsme». Les outils mis en place ont prouvé aussi leur efficacité tant en termes de conversion des anciens salariés, grâce aux GINE (Groupe d'Intervention pour un Nouvel Emploi), qu'en termes de création de nouveaux emplois pour régénérer le tissu industriel grâce aux sociétés de conversion et aux zones d'entreprises créées spécifiquement pour les sites de NORMED. Je ne peux qu'approuver l'analyse de l'auteur sur les effets extrêmement négatifs des primes au départ dites « primes à la valise» qui décharge l'entreprise de toutes responsabilités dans la reconversion de ses salariés et qui, nous le voyons partout, ont conduit dans la plupart des cas à reporter à terme sur les services de l'ANPE la charge du reclassement. C'est maintenant que nous observons les conséquences des capitalisations opérées sans projet personnel. Ces « capitalisants » viennent alourdir le noyau dur des chômeurs de longue durée au sein de l'ANPE. Les difficultés sont nombreuses dans des opérations de cette ampleur. J'ai rencontré les mêmes en Lorraine: découragement des hommes, déqualification, inadéquation des qualifications avec les nouveaux emplois, appauvrissement des communes,... Ces difficultés justifient l'effort de l'État. Des expériences de reconversion qui ont été menées jusqu'à présent, qu'il s'agissent de la sidérurgie ou de la navale, j'ai dégagé cinq grands principes qui conduisent 17

ma politique. Je les exposerai ici car je crois qu'ils permettront aux lecteurs de resituer l'expérience de NORMED dans le contexte plus global d'une politique nationale. C'est principes sont les suivants: 1 - L'État ne s'impose pas comme partenaire unique dans le domaine de la reconversion. Il propose une démarche et organise un partenariat avec les diverses collectivités pour le redéveloppement économique des zones connaissant des problèmes majeurs. Il doit veiller également à organiser une convention viable avec l'ensemble des acteurs concernés, les élus, les organisations professionnelles, les partenaires sociaux, les entreprises. C'est la démarche qui a été adoptée pour les sites de NORMED et qui atteint toute sa dimension dans le réaménagement du site de La Seyne-sur-Mer aujourd'hui. 2 - Il n'y a pas de traitement uniforme des situations de reconversion. Il n'y a pas de modèle. Il faut adapter les démarches de reconversion à la nature des difficultés que se présentent et à la configuration des bassins concernés. Les problèmes sont variés et diffus, les partenaires sont nombreux: il faut donc faire de la reconversion sur mesure. 3 - Le tissu industriel français n'est pas uniquement constitué de grandes entreprises. C'est pourquoi les dispositifs de reconversion peuvent être complétés au plan local par l'organisation de formes collectives de reclassement et de reconversion, nécessaires pour les PME/PMI. 4 - La meilleure façon de se battre pour l'emploi c'est aussi de ne pas en perdre. Il faut donc passer de la conversion imposée à chaud à une anticipation des reconversions. La fragilisation croissante de la situation d'un grand nombre de salariés peu qualifiés impose une méthode prévisionnelle de gestion des emplois et des qualifications. Elle induit également des méthodes de formation appropriées à ces types de publics. 5 - La reconversion des hommes doit être accompagnée par une réhabilitation de l'environnement des zones industriellement sinistrées. La reconversion du cadre de vie, et souvent de l'habitat, est un élément indispensable d'une modification psychologique et culturelle des bassins d'emplois marqués par des mono-industries traditionnelles. Ces principes montrent à quel point reconversion indus18

tri elle et aménagement du territoire sont interdépendants. Il n'y a pas de politique de conversion sans politique d'aménagement du territoire. Enfin, nous assistons depuis l'automne dernier à de formidables bouleversements en Europe qui vont conduire à des remises en cause et des mutations économiques de grande ampleur également pour notre pays. Je parle des pays de l'Est qui vont devoir restructurer des secteurs entiers de leur économie. Ces restructurations seront de l'ampleur de celles que nous avons connu dans les mines, la sidérurgie et la navale. Je souhaite que nous puissions leur apporter notre expérience dans ce domaine et que les hommes qui ont réussi les mutations en France se mobilisent à nouveau pour cet enjeu qui est capital pour l'Europe car, pour moi, la crédibilité de l'Europe ne dépendra pas uniquement de son efficacité et de ses performances économiques, mais aussi de l'exemplarité des solidarités qui s'exercent en son sein pour assurer sa cohésion sociale. Jacques CHEREQUE Ministre délégué auprès du ministre de l'Industrie et de l'Aménagement du Territoire, chargé de l'Aménagement du Territoire et des Reconversions.

19

INTRODUCTION

dans

La Reconversion des salariés les vieilles Sociétés Industrielles

La reconversion des personnels des Organisations Industrielles vouées à disparaître ou en difficultés structurelles graves n'est pas chose nouvelle en France ni dans les autres pays industrialisés. Tout récemment la conversion d'une fraction importante des hommes de la sidérurgie, essentiellement Lorraine, a fait l'objet d'une attention toute particulière des Pouvoirs Publics qui n'ont pas hésité, quelle que soit leur sensibilité politique, à mettre en place des structures et des moyens exceptionnels; l'homme qui a été choisi pour l'organiser, la vivre, la vendre, Jacques Chereque, a fourni la preuve de la possibilité de proposer et de mettre en place des solutions réalistes et efficaces capables de réduire sinon de supprimer ces difficultés dans des délais convenables. L'importance des reconversions a été si bien perçue que -ce même homme est devenu Ministre, c'est-à-dire généraliste de son champ d'expérience locale. Si la reconversion n'est pas une idée nouvelle, cette notion au sens où nous l'entendons aujourd'hui n'a pas non plus une grande ancienneté. En effet, les signes précurseurs du vieillissement de certaines industries, conjugués à l'émergence de pays nouvellement développés dont les activités se substituent aux nôtres, sont des faits relativement récents dans le paysage européen et plus particulièrement français. Précisons, pour éviter toute discussion: la Révolution Industrielle a près de deux cents ans d'existence, les premières conversions dans les entreprises publiques, essentiellement les charbonnages, ont débuté dans le courant des années 1950 avec la fermeture de certaines mines (Provence, Cévennes, Aquitaine puis Nord). S'agis21

sant des entreprises privées, il semble bien que la première opération de conversion d'envergure ait été générée par la fermeture complète d'un établissement important 1 700 personnes - au Boucau en 1964, préparée par un protocole d'accord entre la C.A.F.L. et les Pouvoirs Publics pour créer des emplois sur place AVANT la fermeture de l'usine sidérurgique en maintenant les contrats de travail pendant les stages de réadaptation et en aidant financièrement l'implantation de nouvelles entreprises. Cette époque voit les balbutiements d'une politique de l'emploi avec la mise en place du Fonds National de l'Emploi en 1963, l'invention des primes aux entreprises qui accueillent d'anciens mineurs, la mise en œuvre de techniques nouvelles où l'État est à la fois inspirateur et tuteur mais où l'entreprise reste l'acteur responsable. Des coordonnateurs seront nommés par les Pouvoirs Publics dans certains Bassins (Nord, Lorraine, Mines d'Alès...) et seront chargés de réindustrialiser les zones sinistrées en liaison avec la DATAR créée elle aussi en 1963. Il y a 35 ans à peine... Aujourd'hui, l'arsenal des mesures et des Lois s'est développé. Un Ministère s'occupe spécialement des reconversions. Accélération de l'histoire sans doute mais aussi dimension accrue des problèmes, dissémination de ces problèmes sur tout le territoire français... sur tout le territoire européen. Nous ne faisons qu'entrer dans l'ère des reconversions. L'émergence de nouvelles techniques et de nouveaux pays industrialisés ne devrait pas se ralentir; les reclassements industriels sur le plan mondial se mettent lentement en place et dans les années qui viennent il n'est pas exclu que des industries soient en majorité ou en totalité transférées sous d'autres latitudes; d'autres industries vieillissantes seront remplacées. Si le dégel Est-Ouest se confirme, qu'en sera-t-il du personnel des industries d'armement? Déjà les services sont touchés par le traitement automatisé de nombreuses opérations; dans les Banques, dans les Sociétés d'Assurances, les effectifs doivent être considérablement réduits, la structure des qualifications substantiellement modifiée. Un sureffectif de vingt mille personnes a été avancé, il paraît bien modeste. Vision d'apocalypse? Certainement pas... L'optimisme doit être de rigueur. L'inquiétude malthusienne des ouvriers 22

du textile à l'apparition des métiers Jacquard s'est révélée bien vite sans fondement. Le transfert considérable des populations agricoles vers les secteurs secondaire et tertiaire s'est fait dans l'indifférence quasi générale des populations urbaines, sans aide, sans structure d'accueil, sans passion politique, créant pourtant de véritables déserts dans certains arrondissements. Chaque crise, chaque difficulté, révèle ses Cassandre et ses Malthus. Chaque crise, chaque difficulté, génère ses hommes forts, imaginatifs, créateurs dans tous les secteurs socio-professionnels, parmi les dirigeants aussi bien que parmi les syndicalistes, dans le domaine public comme dans le domaine privé. Sait-on que des études encore susceptibles d'amélioration concluent que vingt millions d'emplois seraient passibles de reconversion dans les années qui viennent pour l'ensemble de la Communauté Économique Européenne qui en compte cent trente millions? La reconversion, industrielle et sociale, colifichet de luxe d'un Pouvoir riche de l'expansion, devient aujourd'hui un instrument de gestion obligé pour les Sociétés développées chargées de gérer ce qui doit encore être appelé « crise» pour ceux qui la vivent, mais qui n'est qu'un avatar, un des paramètres de l'équation de fonctionnement des sociétés industrielles développées. Les facteurs de réussite ne sont pas exclusivement, tant s'en faut, de la compétence du technocrate même si leur formalisation passe irrémédiablement par la lente mais prudente maturation politique, administrative et législative.

les

trois

facteurs

de réussite

Bien sûr, l'expansion ou croissance soutenue est une condition suffisante. Rappelons-nous 1962 : un million de Français d'Algérie sont absorbés (non sans drames personnels) par l'économie française au plus grand bénéfice de la France. Malheureusement une croissance capable d'absorber davantage de main-d'œuvre que n'en fournissent chaque année les jeunes arrivant sur le marché du travail, augmentés de la main-d'œuvre rendue disponible par 23

les améliorations de productivité, n'est plus aujourd'hui considérée comme un phénomène naturel. La « crise» des années 1975 à 1988 est davantage perçue comme le « trend» de croissance naturelle et les « trente glorieuses» comme l'exception. Cela montre le danger des réflexions qui ne dépassent pas le cadre d'une génération de travail, danger auquel la médiatisation des problèmes nous expose souvent malgré nous. L'expansion n'étant plus assurée, deux conditions deviennent nécessaires pour faire face aux inéluctables reconversions dans les pays développés: . un indispensable mélange de volonté, de persévérance, de pragmatisme et d'imagination allié au temps, - c'est ce qui sera décrit et analysé dans cet ouvrage comme exemple, mais il en existe d'autres; la solidarité nationale, notion que tout le monde n'est pas prêt d'accepter d'autant qu'elle recouvre des idées différentes et mérite donc dès à présent un court développement. Il n'est pas de jour où les hommes politiques ne lancent des appels frémissants à la solidarité nationale; s'y joignent périodiquement quelques stars des médias ou les responsables des actions menées pour défendre les grandes causes. Que d'actions parcellaires, sporadiques, velléitaires, qui traduisent bien les difficultés à implanter une politique cohérente et globale en ce domaine tant le cloisonnement de notre société, le sentiment de caste et le souci

.

Le vieillissement de certains secteurs de l'économie qui met en péril l'emploi dans des bassins à forte concentration humaine est à l'évidence une cause nationale qui mérite d'être institutionnalisée comme le furent en leur temps la protection de la santé ou le droit à la retraite. Les structures actuellement en place sont nées pour la plupart en période de croissance quand le chômage était une tare et le plein emploi un objectif « naturel» parce que naturellement atteint. Elles se sont démesurément gonflées parant au plus pressé, accroissant en cela les dysfonctionnements inhérents à leurs structures inadaptées; ce
1. Voir les ouvrages de François de Closets, en particulier « Toujours Plus)}. 24

de défense des intérêts particuliers dominent 1 !

n'est pas jeter la pierre à ceux qui dirigent l'A.N.P.E. ou qui tentent d'en tirer le meilleur parti que de dire que cette Institution n'a pas, tant chez les salariés que chez les entrepreneurs, l'image que l'on pourrait souhaiter et l'efficacité que l'on pourrait en attendre. C'est dans ce contexte que se place la reconversion des secteurs sinistrés et c'est pourquoi il a fallu créer des structures souples et temporaires dotées de moyens exorbitants du Droit Commun capables d'agir vite. Ces structures ont les défauts de leurs qualités: elles sont onéreuses car leurs moyens sont supérieurs à l'arsenal classique. Elles sont voyantes car leurs coûts sont isolés sur des lignes budgétaires de l'État et font les délices des contrôleurs des actions des Ministères opérationnels ou de certains médias obnubilés par la suprématie du « tout économique» ou la prédominance théorique d'une idéologie exclusivement libérale. Et pourtant, chacun sait que certaines branches industrielles vieillissent et meurent ou se transforment tellement que leur mutation n'est évidente que pour un véritable biologiste de l'économie; doit-on faire porter la charge de ces transformations à ceux qui sont nés et ont vécu en leur sein'? N'est-il pas normal que les salariés des entreprises riches aujourd'hui et plus généralement que les contribuables français participent au moins partiellement à cette évolution qui s'accélère et qui peut-être les touchera un jour? C'est cela la solidarité!

Pour une politique de conversion solidaire et institutionnalisée

Nul ne conteste - sauf exception irresponsable ou provocatrice - qu'une entreprise doit produire plus qu'elle ne consomme. S'il faut parfois soutenir une société en difficulté temporaire, il n'est pas de bonne politique à long terme qui soutienne un secteur voué inéluctablement à générer des moins-values (sauf raison stratégique). Une politique de reconversion institutionnalisée et solidaire est la seule réponse possible aux critiques de « l'État Brancardier »2.
2. Élie Cohen, «L'État Brancardier », 1989. 25

Elle doit par nature opérer sur deux niveaux: le premier, gérant le quotidien, les phénomènes liés au fonctionnement journalier de l'économie concurrentielle avec son cortège de difficultés et d'adaptations, somme toute « naturelles », - le second, devant faire face aux phénomènes irréversibles et graves, souvent brutaux, conséquences d'une modification de structure de l'économie mondiale ou d'une modification technique telle qu'elle transforme radicalement le marché national ou international. Ce degré de gravité impose des mesures exceptionnelles, rapides, efficaces, qui mobilisent et associent la totalité des parties prenantes. Dans le premier cas, notre pays dispose de moyens dont l'adaptation peut être discutée mais qui existent réellement et remplissent autant que faire se peut leurs missions, qu'il s'agisse sur le plan social des ASSEDIC, de l'A.N.P.E. et de l'A.F.P.A., sur le plan financier ou de l'aménagement du territoire, de la DATAR et plus généralement de toutes les structures nationales régionales ou locales, publiques ou privées. Dans le second cas, les Organismes précédemment nommés n'ont ni les structures, ni les moyens, ni les méthodes, ni les procédures, ni les financements qui leur permettraient d'intervenir; les culpabiliser serait une erreur, attendre d'eux des solutions, une hérésie. Mais les associer à des politiques temporaires exorbitantes du droit commun est indispensable. Pour ce niveau d'intervention, la politique de conversion requiert le triple caractère de l'exception: l'éphémère, le partenariat, les moyens structurels et financiers. L'éphémère en ce que le caractère limité dans le temps doit être clairement affirmé: on sait trop le risque créé par l'accumulation d'Organismes devenus inadaptés qui alourdissent les circuits de décision avec pour seule ambition de justifier leur existence. Le partenariat qui associe à la préparation des décisions toutes les parties prenantes: élus nationaux, régionaux ou locaux, structures publiques centralisées et décentralisées, partenaires sociaux (Syndicats patronaux et salariés). Les moyens définis par les partenaires et qui se concrétisent par le vote des subventions des Collectivités Natio26

nales ou Locales et les participations des Organismes privés. Cet ouvrage prétend être une illustration de ces trois idées forces. L'institutionnalisation ne serait toutefois pas une panacée si on la concevait comme la mainmise ou le contrôle de l'État sur l'ensemble du processus de reconversion. Elle pourrait l'être au contraire si l'État définissait le cadre et les moyens de ces actions, laissant aux entreprises qui en ont la possibilité le soin de l'adapter à leurs besoins.
La formation, sociale point de passage obligé de la reconversion

On ne peut dresser un panorama général de la reconversion sociale sans évoquer immédiatement la formation, ou pour être plus précis, les formations 3. Les formations sont le point de passage obligé de la reconversion; dans toutes les instances de réflexion, elles focalisent les passions intellectuelles et les intérêts souvent financiers au point de réduire la reconversion aux seules difficultés soulevées par la formation du personnel à reconvertir. Or les formations ne sont qu'un moyen - essentiel certes - parmi d'autres au service de la reconversion. Les grandes entreprises confrontées à l'obligation d'adapter en permanence le personnel aux techniques nouvelles nécessaires à leur développement pratiquent spontanément une politique permanente de conversion interne. C'est sans doute la seule organisation où sont réunies toutes les composantes d'une formation reconversion et notamment le chemin de l'emploi ancien à l'emploi nouveau. Pour parcourir ce chemin, il faut réunir trois éléments. Le premier, le plus important est la motivation: motivation des dirigeants, motivation du personnel, motivation commune, partagée. Le second, essentiel aussi est la compétence des ingénieurs et cadres qui assurent ou participent à la mise en place des techniques nouvelles.
3. Un chapitre est consacré aux aspects pratiques de ce sujet. 27

Le troisième est la pédagogie, l'art de transmettre les connaissances nouvelles. Rappelons que la Société Belge SOL VAY, certes parmi d'autres, développait largement en France dès 1964 cette formation interne aux techniques nouvelles, liant étroitement la fonction d'ingénieur chef de service opérationnel à la formation du personnel d'exécution et du personnel d'encadrement moyen. La plupart de ceux qui ont initié cette expérience se retrouvent aujourd'hui à des postes de dirigeants, ce qui montre s'il en était besoin, l'intérêt et la qualité de l'investissement réalisé. On pourrait de même citer la Société MERLIN GERIN qui a lancé dans un passé récent son opération «Mme moins Mme », laquelle dépasse largement les problèmes soulevés par la formation reconversion, mais mustre le rôle et la responsabilité prépondérante de l'entreprise. En revanche, les conditions d'une telle réussite ne sont ni ne peuvent être réunies à l'extérieur de l'entreprise quelles que soient les bonnes volontés. En effet, et de manière très sommaire, on peut considérer qu'il existe deux grands groupes d'institutions de formation, les institutions publiques qui comprennent l'Éducation Nationale et l'A.F.P.A. d'une part, les institutions privées d'autre part. Si l'on peut supposer qu'en matière de pédagogie les compétences existent, les facteurs créant la double motivation de l'instructeur et de l'instruit ne sont que rarement réunis dans l'un comme dans l'autre cas. Quant au contenu de leurs formations, il ne peut qu'exceptionnellement être adapté aux besoins des entreprises, ce n'est d'ameurs pas le rôle de ces Organismes; ils forment des hommes qui peuvent et même qui doivent changer d'entreprise. Les approches de ces Organisations s'inscrivent donc dans un cercle de compétences de généralistes, ce qui conduit à des écarts plus ou moins grands avec les besoins précis, ponctuels et en permanence actualisés des entreprises. On perçoit la complexité du problème et sa dimension appliquées aux vingt millions de postes salariés susceptibles de reconversion dans la C.E.E. La recherche d'une solution à haut rendement ne passet-elle pas premièrement par un engagement plus grand des entreprises qui offrent des emplois? A charge pour elles d'organiser les formations du personnel extérieur qui leur 28

est nécessaire, l'État prenant en charge le financement de l'opération. En second lieu, par une décentralisation plus grande de la gestion des formations publiques et leur intégration dans la politique de l'emploi accompagnée d'un assouplissement des procédures. Dans cette hypothèse, les Organismes de formation conserveraient la charge des formations-reconversions classiques, qu'elles soient de remise à niveau, générales ou même techniques lorsqu'il s'agit de domaines à faible apport technologique appliqué. On pressent aussi la somme d'incompréhensions passées ou présentes qu'il faudra vaincre entre les partenaires susceptibles de mettre en place de manière quasi généralisée un tel système. Il reste que l'adaptation des structures de formation aux besoins à moyen terme est un facteur essentiel d'une politique de reconversion institutionnalisée. Cela nécessite une adaptation des formations données par l'Éducation Nationale aux futurs travailleurs manuels. Ne doit-on pas - en raison même des inévitables conversions en cours de carrière - privilégier pour ces travailleurs aussi, une éducation développant les facultés d'adaptation et l'aptitude à la reconversion? Cette réflexion n'est pas neutre, elle vient d'un responsable syndical fédéral très conscient de l'importance des enjeux à terme. Il est clair en effet que l'autonomie professionnelle du salarié ne peut se réduire aujourd'hui à la seule stratégie de l'emploi des entreprises et particulièrement de celle où il travaille: pour que les salariés « s'approprient» la conversion, il faut que celle-ci soit aussi un élément de leur propre stratégie professionnelle.

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