//img.uscri.be/pth/2c25b00d5ba5ea5d088fa3eca8d57bf8b8200c92
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La fin des inégalités

De
271 pages
Les cinq Usures de la Terre, du Toit, du Travail, du Troc et du Trésor furent interdites par les trois religions du Livre. Mais s'y ajoutent de nos jours les Usures de la Truanderie et des Têtes : idéologies corrompues, terreur économique et anomie politique. Le 7TU est là, qui exerce ses ravages avec une violence sadique et hypocrite. Pour que cessent le carnage de l'humanité et la dévastation de la planète, un seul mot d'ordre : l'abolition de l'usure, et l'"euthanasie des rentiers", comme le recommandait John Maynard Keynes dès 1929.
Voir plus Voir moins

La fin des inégalités
Manifeste du Parti pour l'Abolition de l'Usure (PAU)

<9L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06486-7 EAN:9782296064867

Olivier Liétard

La fin des inégalités
Manifeste du Parti pour l'Abolition de l'Usure (PAU)

L'Harmattan

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Série « GIobalisation et sciences sociales» dirigée par Bernard Hours
La série «Globalisation et sciences sociales» a pour objectif d'aborder les phénomènes désignés sous le nom de globalisation en postulant de leur spécificité et de leur nouveauté relatives. Elle s'adresse aux auteurs, dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, susceptibles d'éclairer ces mutations ou évolutions à travers des enquêtes et des objets originaux alimentant les avancées théoriques à réaliser et les reconfigurations disciplinaires consécutives. Derniers ouvrages parus Michèle MILLOT, Jean Pol ROULLEAU, Le syndicalisme autrement, 2008. Philippe ARINO, Dictionnaire des codes homosexuels (Tome 1, de A à H), 2008. Philippe ARINO, Dictionnaire des codes homosexuels (Tome 2, de I à Z), 2008. Fabien GALZIN, La dictature du chiffre. Le libéralisme, la science et le « psy », 2008. Clotilde CHABUT, Parents et enfants face à l'accouchement
sous X; 2008.

A. B. LENDJA NGNEMZUE, Les étrangers illégaux à la recherche des papiers, 2008. E. BAUMANN, L. BAZIN, P. OULD-AHMED, P. PHELINAS, M. SELIM, R. SOBEL L'argent des anthropologues, la monnaie des économistes, 2008. Helmut F. KAPLAN, Fondements éthiques pour une alimentation végétarienne, 2008. Claudie BAUDINO, Prendre la démocratie aux mots, 2008. Pierre LUMBROSO, Libre d'être putain? Manifeste pour une prostitution choisie, 2008. Marc de CURSA Y, Corse: la fin des mythes, 2008.

Avant-propos

Cet essai, à bien des égards, est une réponse à celui d'Alain Minc, Ce monde qui vient. Réplique nécessaire, car Minc semble être affecté de cette schizophrénie galopante qui ravage les esprits de notre pays. Syndrome du French doctor: analyse impeccable, et souvent implacable, héritage cartésien; mais incapacité totale à rédiger la bonne ordonnance, propension aux belles et bonnes paroles, recours, dans le meilleur des cas, aux emplâtres sur les jambes de bois. Conscience précise de la réalité, d'où souffrance, mais aucune confiance dans les idées (quand bien même ce seraient les siennes), et donc thérapie avortée. Entre autres thérapies, celle d'Alain Mine, bras ballants devant ce monde qu'il voit venir, et qu'il ne voit d'ailleurs que trop bien. Tétanisé devant le danger, il crie au loup, et crie beaucoup: pas moins d'un livre par an depuis 1978... Nous savons tous qu'il y a urgence, tant les diagnostics sont nombreux, et de qualité. Mais nous cherchons encore l'arme fatale, à la mesure de la formidable puissance coercitive du système global en place, que d'aucuns appellent turbo-capitalisme ou encore néolibéralisme, selon qu'ils se réfèrent, respectivement, à ses dimensions économique ou politique. Pour nous garder des dommages collatéraux, ce doit être une arme précise (tactique, chirurgicale...) qui atteigne ce système droit au cœur et le terrasse de façon instantanée. Utopie stratégique? Pas du tout! Cette arme existe bel et bien, et Alain Minc l'a vue de ses propres yeux. Je cite in extenso (page 89) :

Le marché fabrique naturellement de l'efficacité et des inégalités. Dopé par la révolution technologique et sa propre extension au monde entier, il en génère encore davantage. L'une et les autres croissent du même pas, ce qu'oublient les thuriféraires du marché, lorsqu'ils font l'impasse sur les inégalités, et ses contempteurs, quand ils veulent ignorer son efficacité. Inégalités croissantes, au sein même des pays riches, avec une polarisation aux deux extrêmes de la société: les taux d'intérêt réels positifs (c'est moi qui souligne) jouent, de ce point de vue, un rôle essentiel, l'argent allant à l'argent et les possesseurs du capital s'enrichissant aux dépens des débiteurs, de même que le plafonnement des dépenses budgétaires et sociales met un frein aux mécanismes de correction que l'Etat-providence n'a cessé, pendant cinquante ans, d'améliorer. Nous y voilà: le moteur des inégalités, ce sont

les taux d'intérêt réels positifs, dixit Alain Minc - et on
peut lui faire entièrement confiance à ce sujet. La question est donc de savoir s'il est possible de garder du marché son efficacité (si tant est qu'elle existe, et à quelle aune on la mesure) tout en éradiquant son inégalité. En d'autres termes, peut-on concevoir un marché efficace non capitaliste, c'est-à-dire épuré du miasme de l'usure? Oui, usure... car c'était bien ainsi que l'on nommait le prêt à intérêt, il n'y a pas si longtemps. On peut en douter, ce que ne manqueront pas de faire les plus radicaux d'entre nous. Mais il est inutile de répondre à une telle question à partir du moment où l'on a placé l'égalité sociale en priorité numéro un, loin devant l'efficacité du marché. S'il faut détruire la seconde pour accéder à la première, soit. Si l'on peut sauver quelques meubles de la vieille boutique, tant mieux. Mais il est vain de tenter 6

d'estimer la perte à partir du moment où l'égalité devient l'unique but d'une action réformatrice.

Il est significatif et déplorable - en termes de schizophrénie généralisée - qu'Alain Minc se soit aussi
vite employé à noyer le poisson de son constat franc et brutal. Trop dangereux. Développer aurait été aboutir à la condamnation absolue du capitalisme, qui repose sur les deux piliers de l'accumulation et de la rente. Minc serait passé derechef du commentaire à la révolution, ce qui n'est pas dans son caractère. Il n'a pas souhaité non plus s'étendre sur ces fameux «mécanismes de correction de l'Etat-providence », qui seraient trop vite apparus comme le tender de la locomotive inégalitaire, celui qui fournit le charbon à la chaudière de l'usure. En effet, puisque cette dernière aboutit inéluctablement à la misère des débiteurs (contraints au service de plus en plus exigeant de la rente), un tel système capitaliste est irrémédiablement condamné à terme, sauf «mécanismes correcteurs». Quand tous les débiteurs sont morts, que reste-t-il de la rente? Dans ces conditions, le rôle de l'Etat-providence apparaît se résumer à assurer la pérennité du système, en prenant à « sa» charge (en réalité par l'emprunt national, d'où les guillemets) le service d'une rente que ses citoyens deviennent rapidement inaptes à assumer seuls. Et, bien sûr, ce qui est valable à l'échelle d'une nation l'est aussi à celle de la planète: nombreux sont les pays en faillite, incapables ne serait-ce que de rembourser les intérêts de leur dette. La globalisation a donc abouti à mettre en place un super Etat-providence, celui du «village - pillage? mondial », qui tente de prévenir l'exclusion de continents entiers (Afrique et Amérique du Sud) du système capitaliste planétaire. Le FMI (entre autres) joue ce rôle. L'ironie de ce mécanisme correcteur, c'est que le charbon 7

du tender sort directement des mines du capital mondial : recyclage profitable de l'accumulation, que l'on prête de nouveau à intérêt, et cette fois-ci à des organismes « garantis» AAAA, les Etats. L'ironie tourne à la mauvaise farce lorsque ces derniers tendent comme aujourd'hui à reporter l'essentiel de la charge dite de redistribution nationale (en fait le remboursement de leurs emprunts) sur ceux qui sont censés en être les bénéficiaires (baisse des taux d'imposition sur les tranches supérieures de revenu et de capital, réduction des charges sociales des entreprises, absence totale de lutte contre les évasions vers les paradis fiscaux, etc.). Si une telle politique était étendue à l'échelle du globe, elle contraindrait les Etats-Unis, premier débiteur mondial, à une faillite bien méritée. Alain Minc n'a fait qu'effleurer du doigt le nœud du problème. A nous maintenant de prendre le relais, et de remuer allègrement le couteau dans la plaie. Ce monde que nous voulons, nous le souhaitons moins inégalitaire,

sinon égalitaire 1. Puisque l'usure en est sa plaie actuelle,
suturons en éradiquant cette dernière.
I autrement dit moins injuste, comme l'expose si clairement André Comte-Sponville dans son Petit traité des grandes vertus. Il sera dans l'essai présent plus question de religions et d'économie que de philosophie. Aussi ne saurais-je trop recommander la lecture attentive du chapitre 6 (La justice) de cette œuvre à tous ceux qui pourraient douter de l'impérieuse nécessité de notre souhait. Si impérieuse, à vrai dire, qu'elle fait de ce dernier un devoir de quête pour tous les justes. Et afm que nous nous comprenions bien, voici comment André défmit la justice que nous voulons: en son sommet, elle est équité: parce que l'égalité qu'elle vise ou instaure est une égalité de droit malgré les inégalités de fait [...]. Qu'il existe des riches, soit; mais qu'eux seuls aient le droit (en sus du pouvoir) de se faire usuriers, non. 8

L'usure de la terre Historiquement, servage, fennage et métayage ont été les premières expressions de l'usure dans le domaine foncier. Ce n'est pas pour rien que tous les mouvements révolutionnaires, depuis la nuit des temps, ont mis la redistribution des terres en tête des priorités de leurs programmes 1.Il paraît évident qu'il ne sert à rien de lutter contre le capitalisme si l'on ne s'attache pas d'abord à le faire contre son premier niveau d'exploitation. Cela ne ferait que repousser le problème (tout en l'amplifiant) vers ses niveaux supérieurs, que nous étudierons plus loin: le logement, l'usine, le commerce, la fmance. A la base du capitalisme foncier, il y a la notion de propriété, qui autorise l'accumulation pour celui qui en a les moyens (financiers et/ou coercitifs) : domaines royaux, latifundia, vastes espaces de friches, tous interdits d'accès par armées, milices et polices, privées ou même, comble d'ironie malsaine, publiques. Au premier stade de ce capitalisme foncier, l'accumulation est minime, et l'usure de la terre consiste simplement à faire payer à celui qui l'exploite un loyer. Première usure, où celui qui n'a rien (pas même un lopin) doit prélever sur le fruit de son labeur la rente de celui qui a tout (le droit de propriété) et ne fait rien, à part maintenir l'ordre en place, c'est-à-dire une hiérarchie locale dont il occupe le sommet (<< activité }) toutefois fort périlleuse, tant les émules coupeurs de têtes sont nombreux). A la longue, la productivité de cette usure, sous les coups de boutoir sociaux, a eu tendance à s'éroder: le servage, où la quasi totalité du travail de sa victime était convertie dans la rente du seigneur, a progressivement laissé la place à des fonnes

d'exploitation moins sauvages et donc moins rentables. La parade naturelle à cette érosion du profit usuraire, c'est l'exacerbation de l'accumulation: moins de rente per capita, mais compensation par l'extension de l'emprise et la multiplication des féaux. Dès lors, l'accumulation dérive vers une deuxième fonction, non plus mathématique mais coercitive. La monopolisation des terres, même si la plupart d'entre elles restent en l'état de friches (et donc sans rapport usuraire), interdit à la populace locale l'accès à la source de son besoin le plus vital, la nourriture. Elle se voit donc contrainte de se mettre au service du propriétaire foncier. Le chantage capitaliste au chômage joue pleinement à partir du moment où la totalité des terres arables relève de la propriété. Pour celui qui en est dépourvu, c'est le retour au servage (déguisé), ou la famine. Au stade ultime de l'accumulation se développe une troisième fonction, toute spéculative. L'entretien de la rareté 2, qui ne jouait alors qu'une fonction de chantage envers le serf, contraignant ce dernier à accepter loyers et taxes de plus en plus lourds, génère une compétition toujours sauvage et parfois belliqueuse au sein même de la caste des propriétaires. Conquêtes royales, guerres de clans, mafias contre mafias, tout y passe, jusqu'à ce qu'un semblant d'ordre international parvienne à sanctifier la propriété et à sanctuariser les domaines. Un pseudo équilibre s'instaure, où chaque nanti lorgne sur les terres des autres, car, c'est bien connu, l'herbe est toujours plus verte ailleurs. Nmt alors un marché de la terre, où les titres de propriété s'échangent contre argent comptant, plutôt que de changer de mains par le glaive et par le sang. Et qui dit marché dit obligatoirement spéculation. La valeur intrinsèque d'une terre (sa fertilité, son climat, son 10

aptitude à produire des denrées exotiques) tend à être déconsidérée. C'est plutôt la promesse d'une rente conséquente, quand bien même elle ne serait que potentielle, qui détermine son rang au sein d'un marché ravagé par la spéculation. Dans ces conditions, même les terres les plus pauvres, pour peu qu'elles occupent la totalité d'un espace à forte densité de population, deviennent les sources de rente les plus convoitées sur le marché foncier. Pour parler plus crûment, les plus belles

propriétés sont celles où règne la plus horrible famine 3,
car ce n'est plus tant ce qui est réellement produit qui compte, mais bien plutôt ce que les gueux sont prêts à payer au seigneur pour échapper à la mort. La terre est dès lors devenue un outil capitaliste à part entière, dont la valeur ne se mesure plus à l'aune de sa production

matérielle, mais en vertu de sa productivité usuraire 4.
A l'origine de cette escalade du profit, nous l'avons vu, il y a la notion de propriété. C'est un constat fort vieillot, et nous ne citerons pas les noms de tous les économistes, sociologues et philosophes qui l'ont fait bien avant nous. Pour faire court, nous dirons simplement que les réformistes se sont contentés de contenir l'accumulation plutôt que de bannir la propriété: d'où les multiples tentatives de redistribution des terres au cours des âges et en tous lieux. Une telle politique, cependant, a fait la preuve de son inefficacité à moyen terme. Elle repose en effet sur une vision statique de la société. Quand bien même on parviendrait à un instant donné à opérer la redistribution idéale, celle où les disparités de fertilité seraient compensées par des allocations de superficie variables, ce beau résultat serait illico presto chamboulé par l'évolution de la démographie locale, parfaitement aléatoire d'un foyer à l'autre. Des lignées 11

s'éteignent, mais pas leur titre de propriété. Des zones de friche interdites se composent, au grand bénéfice des héritiers, qui voient s'ouvrir devant eux l'avenir radieux du rentier foncier, et qui ne peuvent manquer d'y foncer tête baissée. Car un peu plus loin, d'autres propriétés, elles, sont maintenant saturées de descendants, et la famine frappe à la porte. La machine infernale se remet en marche. .. Alors nous avons vécu, au siècle précédent, la solution dite révolutionnaire du collectivisme. Puisque contenir l'accumulation s'avérait illusoire (à moins d'ajustements quotidiens et continus de la redistribution), la solution du problème semblait être l'éradication de la notion même de propriété. Ce n'était pas mal vu, sauf que le collectivisme n'a fait que remplacer la propriété privée par la propriété publique, ce qui revenait à faire de tous les paysans les serfs d'un Etat impossible à maintenir sans une administration (et, à sa tête, une nomenklatura) qui ressemblait ma foi très fort à un syndicat de copropriétaires fonciers. On a vu où une telle dérive a conduit les «pays du socialisme réellement existant ». Quand ce ne fut pas aux terribles famines staliniennes, cela ne pouvait aboutir qu'à une démobilisation de masse des travailleurs de la terre, écoeurés de la gabegie nationale et des maigres brouets qu'une certaine « élite» consentait à leur abandonner. Une «troisième voie» (pas celle de Blair, s'il vous plaît!) est-elle envisageable? Nos beaux esprits néolibéraux s'appuieront sur la défaite cinglante du communisme pour clamer le contraire. Certes, nous avons à tenir compte des erreurs passées. Tâche ardue, mais réalisable. D'autres se sont attaqués à la propriété (les 12

« révolutionnaires ») ou à l'accumulation (les réfonnistes). Tous ont fait chou blanc. Que nous reste-t-il? La rente, bien sûr ! Interdisons l'usure de la terre, tout simplement. On fait comment? Premier article de la Constitution de la République mondiale à venir: la terre appartient à celui qui, seul ou aidé des membres de sa famille (conjoint, enfants, parents, tiers adoptés) est en mesure d'en assurer l'entretien, la bonification et l'exploitation. La surface de son domaine n'est limitée que par son aptitude à en assurer en tout lieu ces trois fonctions. Si, pour une raison ou pour une autre, il ne se révèle plus à même de le faire sur tout ou partie de sa propriété, l'espace de friche ainsi généré devient immédiatement disponible au premier venu apte à en assumer la responsabilité (entretien et bonification) pour son bénéfice propre (exploitation). En bref, la notion de propriété cède la place à celle de droit d'usage s. Dans ces conditions, l'accumulation devient impossible, puisque l'usager ne peut matériellement étendre son domaine au delà d'une limite fonction de ses forces propres. Par ailleurs l'usure de la terre disparaît, puisque ce dernier ne peut revendiquer le droit d'usage que sur la parcelle qu'il est en mesure d'exploiter (au sens large du terme, incluant à la fois droit et devoirs) seul ou en communauté familiale, le recours aux salariés agricoles, fussent-ils grassement rétribués, étant désormais interdit. La redistribution de la terre devient alors un mécanisme privé de gré à gré, seul à même d'assurer en tous lieux cette adaptation quotidienne et continue que le réfonnisme centralisé ne pouvait réaliser. Voyons comment. Considérons le cas d'un jeune couple vaillant, jouissant d'un droit d'usage sur un domaine de dix hectares. Tant qu'il est dans la force de l'âge, tout va pour le mieux, 13

mis à part le bémol qu'il se révèle ne pouvoir avoir d'enfant. Sauf à en adopter un (ou plusieurs), vient alors le jour où il convient de se rendre à l'évidence. La vieillesse avance, les forces déclinent, la tâche devient de plus en plus rude... peu à peu, quelques-uns uns des dix hectares passent à l'état de rnche. Un beau matin sonne à la porte un jeune inconnu, un «voyageur du Coran» (voir beaucoup plus loin) à la recherche d'une terre où se poser. L'évidence se matérialise... il faut passer la main. La loi est formelle. Que ce nouveau venu plaise ou non, il y a maintenant quatre hectares de rnche disponibles, dans dix ans sept, dans vingt ans sans doute neuf et demi... mais la loi est là, à la fois contraignante et salvatrice. Le droit d'usage des dix hectares est transféré au nouveau venu, à charge pour lui de veiller sur les vieux jours de ses prédécesseurs, comme s'il s'agissait de ses propres parents. Le transfert est constaté par l'appareil judiciaire, qui accompagne cette mesure de l'adoption des vieux usagers par le nouveau. Après tout, si la terre paraît belle et bonne à ce dernier, c'est bien parce qu'il est redevable envers ses aînés de leur labeur à l'entretenir et la bonifier. Il a trouvé son Eden... serait-il assez ingrat pour en chasser une nouvelle fois Adam et Eve? Il se pourrait... mais la loi veille. Un tel mécanisme législatif, à mettre en place dans ce monde que nous voulons, ne fait que reproduire entre inconnus les vieilles solidarités familiales. Nos beaux esprits dits modernes hurleront, bien sûr, à la ringardise. Car à ce stade, en effet, on voit réapparaître les systèmes de l'héritage et du viager. Le premier est un transfert de droit d'usage entre parents et enfants, qui semble tout naturel tant que l'esprit de famille est conservé (les adultes vaillants élevant les immatures et 14

prenant soin des vieillards). Dans un tel contexte, on ne voit pas très bien pour quelle raison ce transfert s'accompagne actuellement de droits de succession au profit de l'Etat et d'études notariales. De telles taxes aboutissent en général à la rupture de cette transmission naturelle de génération en génération, quand les héritiers se révèlent incapables d'en supporter la charge. Par ce mécanisme, l'Etat conforte le capitalisme d'accumulation, puisqu'il remet sur le marché foncier, à chaque décès, une propriété qui ne manquera pas d'échouer entre les mains du plus offrant, donc du plus (déjà) nanti. Terrible constat... mais la première fonction d'un Etat n'est-elle pas le maintien de l'ordre, c'est-à-dire, par les temps qui courent, le renforcement d'une hiérarchie capitaliste 6? On ne saurait finalement se montrer surpris par son manège... Pour en venir maintenant au viager, constatons qu'il s'agit là aussi d'un transfert de droit d'usage, mais cette fois entre inconnus. C'est le manque de lien familial qui dans ce cas repousse le transfert réel jusqu'au décès du prédécesseur. La coexistence pourrait se révéler fort peu pacifique. Mais un tel délai s'accompagne d'un coût sociétal assez faramineux. D'un côté, il y a un vieillard qui n'est plus en mesure d'entretenir sa terre, et qui n'a plus besoin de la cultiver puisqu'il survit de la rente du viager. La mise en friche de sa propriété est une perte pour la société, au meilleur cas transitoire, au pire définitive (par exemple en zone montagneuse, lorsque les terrasses délabrées ne préviennent plus l'érosion, ou encore dans les bois, où les sentiers abandonnés ne jouent plus leur rôle de coupe-feu). De l'autre côté, il y a un nouveau «venu» (parvenu ?) qui semble avoir tout son temps avant que de prendre possession de son bien. En d'autres termes, les viagers actuels sont naturellement réservés aux acquéreurs qui n'en ont pas le besoin immédiat, celui de l'usage. 15

Ils ne peuvent donc tomber qu'entre les mains de capitalistes jouissant déjà d'un niveau d'accumulation appréciable. On retrouve une nouvelle fois un mécanisme qui conforte le système dominant, en assurant une redistribution des terres à l'envers, c'est-à-dire vers le haut, vers ceux qui n'en ont aucun besoin vital. En remplaçant le droit de propriété par celui d'usage, l'héritage va gratuitement à la famille du défunt (en tout ou partie) qui prouve son exercice réel de ce dernier. A bien y regarder, l'héritage n'existe plus, puisqu'il aurait été depuis longtemps précédé d'une donation volontaire de l'usus de la part d'un chef de famille vieillissant, dont la contribution à l'entretien du domaine familial est devenue inférieure à celle de ses descendants. A charge pour ces derniers de décider lequel d'entre eux va endosser la responsabilité filiale à l'égard du donateur, en échange du droit d'usage de la totalité du don. Quant au viager, dans le contexte « du nouveau monde », il devient immédiat. En effet, le repreneur a un besoin vital de la terre, et ne peut donc attendre. On a donc vu comment le viager prend alors la forme d'une adoption du cédant par son suivant dans la transmission du droit d'usage. On pourra objecter tout à loisir que cette cohabitation entre inconnus paraît pour le moins difficile. Ce serait oublier l'attachement proprement amoureux du cédant pour une terre qu'il a choyée, et qui le lui a bien rendu. Nul doute qu'il s'investira à plein dans la poursuite de son entretien, dans la mesure toutefois de ses forces déclinantes. Quant au repreneur, qui au départ n'est qu'un étranger à cette terre, il aura tout intérêt à suivre les conseils d'un aîné qui, lui, sait fort bien ce que l'on peut et ne peut pas y faire, pour y avoir multiplié les expériences lorsqu'il en était responsable. 16

Je reconnais qu'on verse là dans l'utopie la plus débridée, puisqu'un tel système n'a semble-t-il jamais existé dans un monde où règne depuis des lustres la loi du plus fort et du «pousse-toi de là que je m'y mette ». Mais c'est bien cette utopie qui est la garantie que nous nous avançons vers ce nouveau monde que nous voulons. La nouveauté passe obligatoirement par l'utopie 7. Rejeter

cette dernière avec force ricanements, c'est s'interdire le
futur. Seuls ricanent ceux qui jouissent confortablement d'un présent inégalitaire, calqué sur des millénaires d'exploitation de l'homme par l'homme, et que pourtant ils ont le culot de dire «moderne ». Tous les autres, la multitude des opprimés, se prennent à rêver.
1

la dernière en date: en Bolivie, par Evo Morales (cf. «Vers une

réforme agraire explosive », Courrier International, 812, page 28). Réaction prévue et rapide des riches contre une telle atteinte à leur « droit de propriété » : la tentative de sécession (référendum de mai 2008) du district le plus riche de ce pays, celui de Santa Cruz. 2 rareté «bizarrement» entretenue, voire amplifiée, par les mises en friches imposées par la PAC... certes, l'agriculture productiviste produit trop, et trop mal, alors que, selon la Confédération Paysanne, les besoins alimentaires nationaux pourraient être satisfaits - en qualité comme en quantité - par une agriculture raisonnée sur moins de la moitié de notre territoire. Même constat de la FAa, qui calcule un milliard et demi d'hectares cultivés dans le monde mais quatre milliards cultivables, donc laissés en friches. Comme le dit Marion Guillou, PDG de l'INRA, Le monde a d'énormes réserves de croissance de sa production vivrière; mais cela suppose une véritable révolution foncière (Sciences et Avenir, septembre 2008, page 47). 3 A l'heure où je corrige pour la dernière fois cet essai paraît le classement Forbes 2008 des fortunes mondiales. Avec une énorme surprise à la clef: 15 des 20 premiers (et 42 des 100 premiers) usuriers de la planète ne sont pas originaires du monde occidental. On comprendra, comme l'écrit Edward Radas sur breakingviews.com, que pour gagner beaucoup d'argent en ce moment, le mieux est de se bâtir un empire dans un pays pauvre. 17

4

Concile Vatican II, L'Eglise dans le monde de ce temps, III, 71 :

Dans bien des régions économiquement moins développées, il existe des domaines ruraux étendus et même très vastes, médiocrement cultivés ou restant non cultivés pour des raisons de spéculation, alors que la plus grande partie de la population manque de terres ou n'en exploite qu'une quantité minime et que, d'autre part, l'accroissement de la production agricole apparaît évidemment urgent. 5 Les plus érudits de mes lecteurs pOUITaientici m'accuser à juste titre de plagiat. Autant donc avouer tout de suite que je n'ai relu JeanJacques Rousseau avec toute l'attention idoine que quatre ans après avoir achevé l'essentiel de cet essai. Il convient donc de rendre à ce grand philosophe toute la paternité du droit d'usage en citant in extenso la définition qu'il en donne dans Du contrat social (Livre premier, chapitre IX Du domaine réel - les soulignements sont de mon fait). Le droit du premier occupant, quoique plus réel que celui du plus fort, ne devient un vrai droit qu'après l'établissement de celui de propriété. Tout homme a naturellement droit à tout ce qui lui est nécessaire,- mais l'acte positif qui le rend propriétaire de quelque bien l'exclut de tout le reste. Sa part étant faite il doit sy borner, et n'a plus aucun droit à la communauté. Voilà pourquoi le droit de premier occupant, si faible dans l'état de nature, est respectable à tout homme civil. On respecte moins dans ce droit ce qui est à autrui que ce qui n'est pas à soi. En général, pour autoriser sur un terrain quelconque le droit de premier occupant, il faut les conditions suivantes. Premièrement que ce terrain ne soit encore habité par personne,- secondement qu'on en occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister. En troisième lieu qu'on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail et la culture, seul signe de propriété qui au défaut de titres juridiques doive être respecté d'autrui. En effet, accorder au besoin et au travaille droit de premier occupant, n'est-ce pas l'étendre aussi loin qu'il peut aller? Peut-on ne pas donner des bornes à ce droit? Suffira-t-il de mettre le pied sur un terrain commun pour s'en prétendre aussitôt le maître? Suffira-t-il d'avoir la force d'en écarter un moment les autres hommes pour leur ôter le droit d'y jamais revenir? Comment un homme ou un peuple peut-il s'emparer d'un territoire immense et en priver tout le genre humain autrement que par une usurpation punissable, puisqu'elle ôte au reste des hommes le séjour et les aliments que la nature leur donne en commun? Ce texte fameux date de 1762... Rousseau avait parfaitement vu que la limite impérative à fixer au droit de propriété était celle de l'usage (travail et culture) ; limite au 18

delà de laquelle il ne saurait y avoir de propriétaire mais bien plutôt un usurpateur punissable. 6 D'où l'hébétude de Minc quand il écrit: [Si les riches] se livraient à un contre-pied comme Bill Gates, Buffett, Soros et d'autres signant un manifeste demandant paradoxalement le maintien des droits de succession, face au projet de l'administration Bush de les abolir, ils retourneraient l'opinion, mais lorsqu'ils pestent contre l'ISF, ils sont inaudibles (Le crépuscule des petits dieux, page 63). Retourner quelle opinion, sinon celle des bobos, de ceux qui ont les moyens de payer, mais certes pas l'envie! Avec de telles inepties en tête, les petits dieux n'en sont plus au crépuscule... beaucoup plus proches du nadir, tout compte fait. A moins qu'ils ne fassent là preuve de leur ruse la plus retorse, en entraînant derrière eux des narfs dont la France altermondialiste aurait été en droit d'attendre plus de lucidité... comme ceux de Marianne (481, page 10), qui se déclarent d'accord avec Alain Madelin, notre ultra néolibéral national, quand il dénonce comme parfaitement idiot le discours d'Agen de Sarkozy et sa proposition de supprimer tout impôt sur les successions. Bien entendu, le seul compromis possible serait de ne taxer que les gros héritages mais à quel niveau placer la barre? Jusqu'où faudrait-il remonter dans le temps pour en évaluer la part de travail (intouchable) et celle de rente (condamnable, et donc imposable)? 7 Utopie? voire: cet appel à la nouveauté est partagé par sociologues et économistes. A preuve le manifeste d'Alain Bihr et de François Chesnais, «A bas la propriété privée », dans le numéro d'octobre 2003 du Monde Diplomatique (page 4): La sacralisation de la propriété individuelle, aux dépens des différentes formes de la propriété publique et de la propriété sociale, repose sur plusieurs confusions grossières. D'abord sur la nature du bien possédé: on met, en effet, sur le même plan à la fois les biens à usage personnel, dont les individus jouissent seuls ou avec leur famille, et les moyens nécessaires à la production (terre, immeubles, infrastructures

productives, usines et magasins, etc.). La seconde confusion - bien plus grave encore - porte sur le contenu même du rapport de
propriété: on met alors au même niveau la possession d'un bien qui, à un titre ou à un autre, découle du travail personnel de son propriétaire, et la possession d'un bien qui résulte de l'appropriation privative de tout ou partie d'un travail social. Alain Bihr est bien connu pour la solution qu'il propose à ce problème: tout simplement la substitution du droit d'usage socialement réglé au droit de propriété, thèse à laquelle le présent essai adhère résolument. 19

L'usure du toit Deuxième niveau du capitalisme, et toujours les mêmes degrés. A la base encore, la notion de propriété d'un toit qui, tant qu'il reste une demeure, le lieu de résidence de son propriétaire, n'est qu'un droit d'usage. L'occupant ne considère pas l'entretien de ce toit, a fortiori son embellissement, comme un devoir et encore moins comme une charge. C'est tout naturellement qu'il renforce ainsi la jouissance de son usage. Le dérapage se produit quand une personne « investit dans la pierre », c'est-à-dire accumule les titres de propriété. Elle ne peut raisonnablement occuper tous ces logements à elle seule: le don d'ubiquité n'est pas celui du propriétaire. Tant qu'elle se limite à circuler de l'un à l'autre, au gré de ses envies et des évolutions des climats locaux, on ne peut guère trouver à y redire. Ce premier stade d'accumulation semble acceptable, car il ne porte pas à conséquence tant que les seules forces de la famille propriétaire suffisent à entretenir ses diverses résidences. Mais au delà d'un certain nombre, cela devient matériellement impossible. Certains toits commencent alors à rester à l'abandon (tout comme les friches agricoles), sauf à y

loger des gardiens - les majordomes des palais de
l'Ancien Régime. Mais ceux-ci ne sont pas très motivés à entretenir une demeure qui ne leur appartient pas, et dont ils peuvent être chassés du jour au lendemain au gré des lubies du propriétaire. Dont ils seront de toute façon chassés quand la vieillesse ou la maladie les préviendront d'assurer cet entretien dont ils ont la charge. A ce petit jeu

du chat et de la souris, la société a trouvé la parade: la location. Le gardien, qui jouissait d'une partie du toit (et parfois d'un salaire) en échange de l'entretien de l'ensemble, cède la place à un locataire auquel on se résout à ne rien demander (tant on a appris que ce serait vain), mis à part un loyer en espèces sonnantes et trébuchantes. La tentation devient alors trop grande de surestimer le coût d'un entretien maintenant assuré par des tiers (artisans ou entreprises), voire même de faire supporter au locataire une partie (quand ce n'est pas le tout) du coût de l'acquisition de « son» toit. Le loyer devient alors la rente de la pierre. Et, comme de bien entendu, c'est celui qui n'a rien (pas même un toit) qui se saigne pour celui qui a tout, et qui en fait encore moins. Une nouvelle fois, le travail de la multitude des locataires entretient l'oisiveté de la caste des propriétaires. Version capitaliste de la fable de Monsieur Jean de la Fontaine, mais où l'ordre règne, celui des cigales. Ces dernières peuvent chanter tout à leur aise, le monde qui est ne permet pas aux fourmis de les envoyer balader... Faire de la fable l'histoire future du monde que nous voulons, tel est cependant notre objectif véritable. Quand l'accumulation fait que l'ensemble des habitations d'un lieu passe sous l'emprise de la propriété privée, la rareté autorise tous les excès. Les loyers s'envolent, et les toits se vident. La spéculation immobilière s'empare d'un marché où il vaut mieux détenir un studio vide à Paris qu'un immeuble à Romorantin-Lanthenay peuplé des anciens monteurs d'Espace au chômage. Le marché devient totalement virtuel, aux antipodes de l'adage d' « un tiens» qui «vaut mieux que deux tu l'auras ». Les propriétés s'échangent 22

sur la base de leur valeur locative, indépendamment de la qualité du toit. Tout comme les friches cernées par la famine, les appartements vides dans les mégapoles industrieuses s'arrachent comme des petits pains. Encore une fois, l'investisseur peut attendre des années le pigeon rare, il n'a aucun besoin, ni du toit, ni d'un loyer trop modéré. C'est le « gros coup» qu'il attend sans se faire de bile, celui du locataire qui paiera rubis sur l'ongle entretien, embellissement, rente et capital, sans pour

autant accéder à la propriété

1.

En bref, c'est le système

londonien, où les palaces ne changent jamais de main, puisque les « ventes» se résument à des baux de 99 ans. Quand ce n'est pas 30, comme c'est le cas aujourd'hui dans les quartiers les plus huppés de la capitale d'un royaume qui n'a d'uni que le cartel d'une aristocratie

foncière formidablementvicieuse 2 ! Un vice qui pousse le
bouchon très loin, et qui ne peut le faire qu'en restant à l'écart d'une Europe continentale plus démocratique (relativement parlant). Il faut visiter ce pays les yeux grand ouverts, comme j'ai eu la chance de le faire pendant plus de trois ans, pour saisir à quel point les lords britanniques exacerbent la rareté de la terre et du toit pour leur plus grand profit. A la tête d'immenses domaines en friche, ils ne lâchent qu'au compte-gouttes d'infimes parcelles, où l'on voit immédiatement s'ériger des ensembles concentrationnaires de pavillons avec vue rapprochée sur l'intimité des voisins. Pour ceux qui payent le prix fort d'une maisonnette en bordure, il ne reste qu'à croiser les doigts pour que les milliers d'hectares voisins restent en l'état... vertes et folles friches où ne paît pas même un mouton. Propriété, accumulation, rareté, spéculation, rente 3. Toujours et encore les mêmes ingrédients d'un capitalisme 23

qu'avait su fort bien décortiquer Karl Marx. Dommage qu'il ait choisi de suivre Engels vers le communisme, plutôt que d'écouter son propre gendre, Paul Lafargue, ou son ancien ami, Proudhon. Cette errance nous a fait perdre plus d'un siècle, et pas n'importe lequeL.. sans doute le pire que I'humanité dans son ensemble ait eu à supporter. Mais, une nouvelle fois, capitalisons sur l'erreur. Rien ne sert de construire des milliers de barres en béton, pour y caser comme des poulets les citoyens du socialisme réellement existant. Quand bien même les poulets seraient logés gratis, on ne peut espérer qu'ils participent de bon cœur à l'entretien de leurs cages,

et encore moins qu'ils veillent à les embellir - peine
perdue d'avance, tant ces ghettos qui ne disent pas leur nom sont d'une laideur insurmontable. Même vice fondamental, même recours. Distribuer le toit dans des HLM sociaux s'est révélé aussi vain que les tentatives de réforme agraire. Transférer la propriété du toit du secteur privé au secteur public, par la même occasion, n'a pas suscité chez les logés l'amour d'un lieu de vie que l'on entretient et embellit avec bonheur. A quoi bon, puisque dans le meilleur des cas on ne pourra pas le léguer à ses enfants, et que, dans le pire, on en sera chassé une fois ces derniers partis voler de leurs propres ailes. Par ailleurs, à l'impossible nul n'est tenu, et je pense à ma défunte mère, et à l'état dans lequel était son appartement quand ses enfants se sont résolus à l'en arracher vers une maison de retraite. Nul doute que si ce toit avait relevé du droit d'usage, plutôt que d'être une location, nous aurions mis plus d'ardeur à en assurer l'entretien. Qui sait? ma sœur aînée, qui habitait dans la même ville, aurait bien pu y résider elle-même un jour. .. 24

L'abolition de la rente dans le secteur immobilier porte un nom qui révulse même le plus insignifiant des capitalistes: le squat. Droit d'usage: le premier qui trouve un toit vide à sa convenance, et qui désire s'y établir, fait constater par huissier son état d'abandon, et prend possession des lieux. Tant qu'il y reste, son droit d'usage s'accompagne comme d'habitude du devoir d'entretien et du plaisir d'embellissement. Le jour où il en part, pour quelque raison que ce soit, il remet les clefs à la mairie.

C'est d'ailleurs à cette dernière - on aurait dû en dire
autant de la terre - que revient l'autorité de veiller à ce que les squatteurs s'acquittent correctement de leur devoir d'entretien. Dans le monde que nous voulons, ce serait d'ailleurs la seule fonction des tribunaux: recevoir les plaintes des municipalités à l'égard des présumés « malfaisants », et diligenter les instructions afférentes. Un tel système paraîtra totalement fou à la très grande majorité de mes lecteurs. Utopie, utopie, quand tu nous tiens! Et pourtant... nous le verrons plus tard, c'est bien le droit d'usage du toit, le squat, et non pas la propriété vide, qui a été il Ya bien des siècles « sanctifié» par le texte auquel se réfèrent un milliard d'individus sur

Terre - j'ai nommé le Coran: Il n'y aura aucun mal si vous entrez dans une maison qui n'est pas habitée,. vous
pouvez vous y mettre à votre aise. Dieu connaît ce que vous produisez au grand jour et ce que vous cachez (sourate XXIV, verset 29). Mais pour nos amis catholiques, le concile Vatican II dit, lui aussi: Quant à celui qui se trouve dans l'extrême nécessité, il a le droit de se procurer le nécessaire à partir des richesses d'autrui

(L'Eglise dans le monde de ce temps, chapitre III, 69) l'avantage par rapport au Coran, c'est celui de la date de ce concile: 1962-1965. Etant bien entendu que ce droit du 25

pauvre à se procurer ce qui lui manque (un toit) par un prélèvement sur la richesse d'autrui ne saurait être un vol; en d'autres termes, seule la richesse stérile (inexploitée, vide) tombe sous le coup de cet article du concile. Il reste que, la population ne cessant de croître, le nombre de terres et de toits vacants ne peut que diminuer. Permettez que je vous laisse vaquer à votre tour à la recherche de solutions à ce problème. Mais remarquez que la solution actuelle, où coexistent cités rupines vides et ceintures de bidonvilles surpeuplés, ne semble pas être la panacée. Peut mieux faire...
1

Exemple maintenant bien connu de pigeon rare: notre ci-devant

ex-Ministre de l'Economie Hervé Gaymard: 14 000 € de loyer mensuel pour un duplex de 600 m2 à deux pas de l'Etoile, 35 000 € de remise en état, salle de sport de 10000 € et 12000 € de trais d'agence, sans parler de 31 000 € d'appareils ménagers, de placards de cuisine et de luminaires (Marianne, numéro 410, pages 18 et suivantes). 2 si vicieuse que la devise du métro de cette capitale, You can't beat the system, pourrait sans difficulté être la sienne... 3 Il est de bon ton (dans certains milieux) de distinguer formellement rente et usure, comme si ceux qui exercent la première n'avaient à se reprocher aucun des travers de la seconde. Vieille distinction de jésuite, pourrait-on dire, dénoncée par Alain Bihr dans sa Préhistoire du capital (page 311) : Mais on a aussi vu, et plus fréquemment qu'on ne le pense, des seigneurs, laïcs mais aussi religieux, se livrer à de pareils trafics [ceux des prêts à taux très élevés, jusqu'à 60 % l'an]. Ceux-ci prennent alors quelquefois la forme de la location-vente de terres (ou vente à réméré), destinée à masquer la nature usuraire de l'opération. Une terre est vendue par le propriétaire impécunieux avec engagement de l'acheteur de la lui revendre au même prb: à un terme convenu. Entre-temps, elle lui est louée [...]. Ainsi l'intérêt est-il travesti sous la forme de la rente.

26

L'usure du travail

Troisième niveau du capitalisme, et encore les mêmes degrés. Je sais... à la longue, ça devient usant! C'est bien pour cela qu'on en a assez. Toujours la même rengaine... Alors pour changer un peu, on va commencer par parler du travail sans la rente. Autrement dit, l'artisanat. L'artisan, c'est un homme qui maîtrise une technique de transformation de matériaux bruts en un produit fini consommable, donc vendable. Par consommable, nous entendons bien sûr toutes les formes de consommation, du simple pain du boulanger à l' œuvre de l'artiste. A la base, il y a des ingrédients qui ne présentent que peu d'intérêt pour ceux qui ne travaillent pas dans le domaine: qui d'entre nous saurait encore faire du pain à partir de blé récolté dans un champ? Qui surtout joue du violon assez bien pour que toutes les oreilles de la Terre aient envie de l'écouter? Aux matériaux bruts, l'artisan ajoute donc de la valeur. Une valeur tout immatérielle, puisqu'elle n'est fonction que de la maîtrise de son art et de l'attente de l'acheteur. Ces deux composantes sont indispensables: que vaudrait un Stradivarius si tous les hommes étaient manchots, et que vaut le pain pour un vieillard édenté? Composantes également inséparables, puisque plus la maîtrise est grande, plus la demande est forte. Cette valeur ajoutée, fruit du travail humain, s'appelle aussi plus-value, dans le jargon marxiste. Pour l'artisan qui sait à la fois rassembler les ingrédients, maîtriser leur transformation et vendre le produit fini, la totalité de cette plus-value tombe dans sa poche. Je pense à mon ami Daniel, qui élève ses