La gestion, l'informatique et le champs

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296289307
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LA GESTION, L'INFORMATIQUE ET LES CHAMPS
L'ORDINATEUR A LA FERME

Collection Logiques de gestion dirigée par Michel Berry et Jacques Girin BONARELLI P., La réflexion est-elle rentable? décision en univers turbulent,1994. De la

,

Laurent HEMIDY

LA GESTION, L'INFORMATIQUE
ET LES CHAMPS
L'ordinateur à la ferme

Préface de Gérard de Pouvourville

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

1994 ISBN: 2-7384-2518-6

@ L'Harmattan,

A Isabelle, Matthieu, Nicolas et Clément.

Remerciements

Ce livre a pour origine une recherche entreprise dans le cadre d'un travail doctoral, à l'initiative de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) et avec le soutien du CRG (Centre de Recherche en Gestion de l'Ecole Polytechnique).

Je remercie en premier lieu Gérard de Pouvourville, directeur de cette thèse, qui a su m'apporter tout au long de ce travail ses conseils et ses encouragements. Je tiens aussi à remercier Michel Berry et Jacques Girin, ainsi que l'ensemble des membres du CRG,
pour leur accueil et pour leur aide précieuse. Ce travail doit beaucoup aux réflexions et aux discussions que j'ai eues, tant au CRG qu'en d'autres lieux de recherche. en particulier à l'INRA, à Grignon. Que soient ici remerciés tout particulièrement Jean-Marie Attonaty, Marie-Hélène Chatelin, Pascal Leroy et Louis-Georges Soler pour leur soutien et leur appui chaleureux. La réalisation pratique du livre s'est appuyée sur la compétence éditrice de Caroline Mathieu et Elizabeth Szuyska. Qu'elles sachent ici que je leur en sais gré. J'exprime enfin toute ma gratitude à l'ensemble des agriculteurs et des conseillers du Loir-et-Cher pour leur accueil et leur confiance. Ce travail n'aurait pu aboutir sans leur participation active et leur soutien. Puissent-ils trouver au-delà du contenu de ce livre l'expression de ma passion et de mon respect pour leur engagement professionnel.

Préface

Laurent Hémidyest un jeune chercheur en gestion. Quand il
entreprit le travail qu'il nous présente ici, il exerçait ses talents dans l'élaboration d'outils d'aide à la décision pour les exploitants agricoles. Il faisait partie d'une équipe de recherche de l'INRA, qui avait joué un rôle pionnier dans ce domaine. Les chercheurs de cette équipe étaient tous passés maitres dans l'an d'analyser les problèmes de gestion des agriculteurs et de les modéliser en utilisant les outils les plus perfectionnés de la programmation et de l'aide à la décision. Laurent Hémidy aurait pu continuer sur sa lancée, en développant de nouveaux outils et en se fixant des objectifs de plus en plus ambitieux dans la représentation formelle et informatisée du processus de décision des agriculteurs. Mais il a choisi une voie plus risquée. Il décida qu'il était temps d'aller voir de lui-même comment les outils qu'il avait contribué à développer et plus généralement ceux dont disposaient les agriculteurschangeaient leurs pratiques de gestion. Voici notre informaticien aux champs, délesté de son ordinateur et confronté au problème concret d'adoption d'une stratégie d'observation des pratiques de gestion et de la prise de décision chez les agriculteurs. Mener une recherche en gestion sur le milieu

agricole et sur « l'ordinateur à la ferme,. n'est pas facile. En tant
qu'entrepreneur individuel, l'exploitant individuel est tout à la fois le producteur, le commercial, le financier et le stratège de son entreprise, dont le destin se mêle en outre étroitement avec celui de sa famille. La gestion est souvent synonyme pour lui de tenue des comptes pour discuter avec son banquier et préparer sa déclaration d'impôts. C'est souvent l'affaire des multiples conseillers que les instances professionnelles ou syndicales ont mis à sa disposition pour le soulager dans son travail quotidien de production, qui reste le fondement de son identité. Il a du mal à considérer qu'il est gestionnaire ou stratège dans l'exécution de ce travail. L'informatique a l'attrait de la modernité, mais comme tout un chacun, l'exploitant est confronté à l'apprentissage parfois laborieux d'un 11

nouvel outil technique et surtout d'un nouveau langage. Une démarche intellectuelle se donnant pour objet ses pratiques de gestion lui apparait a priori étrange et ses attentes à l'égard de l'informatique sont plutôt instrumentales. Par définition, un agriculteur est souvent aux champs, ou dans son étable, ou dans tout autre lieu de production selon son activité. Ses décisions, il les prend seul, dans sa tête, ou en en discutant avec ses voisins exploitants, ou avec sa famille. Il n'y a pas, ou peu, comme dans la grande entreprise ou l'Administration, des réunions, des procédures, des procès-verbaux, des notes de décision, tout l'appareillage bureaucratique qui permet au chercheur en gestion de documenter son étude. L'agriculteur n'est souvent disponible pour le chercheur que chez lui, en tenant compte de ses multiples occupations, ou pendant de courtes périodes, notamment au cours de l'hiver. La cueillette des observations est donc longue et laborieuse. Il est difficile de satisfaire aux critères classiques des méthodes d'enquête, qui mettent l'accent sur des dispositifs rigoureux d'administration de la preuve, sur des notions de représentativité des échantillons. Dans un institut comme l'INRA, connu pour avoir développé des méthodes statistiques rigoureuses de plans d'expérimentation, la démarche inductive, exploratoire, que requiert l'observation des pratiques de gestion des exploitants agricoles risquait d'apparaître bien peu reproductible et valide. Le travail de Laurent Hémidy témoigne qu'une telle entreprise est néanmoins possible, pour peu que l'on allie l'imagination méthodologique et un sens aigu des relations interpersonneIles. L'auteur a multiplié les angles d'attaque. II a utilisé l'animation de groupes de travail sur l'informatique autour de problèmes concrets de gestion; ainsi, il a pu pousser ses interlocuteurs à expliciter leurs modes de gestion et de décision, en même temps qu'il provoquait un apprentissage aux modes de raisonnements formels des disciplines de la gestion. Mais surtout, il a su tisser des liens privilégiés avec quelques exploitants, au point d'être capable de « rentrer dans leurs têtes JO de rendre compte de leurs manières de et penser la conduite de leurs exploitations. La meilleure validation de son travail est l'étonnement de ses interlocuteurs lorsqu'il leur a tendu comme un miroir l'image d'eux-mêmes qu'il avait patiemment construite par leur fréquentation assidue.

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Au bout du compte, que nous apprend-il? Lorsqu'un exploitant a passé le premier cap de la familiarisation avec un nouvel objet technique, qu'il sait jongler entre les fichiers, les répertoires, le disque dur, la mémoire vive et la mémoire morte, la transformation des façons de penser la conduite de l'exploitation et la maitrise de l'outil informatique ont fait un premier pas, mais l'affaire est loin d'être jouée. L'appropriation ne se fait que si l'exploitant a déjà en tête un modèle relativement formalisé de son exploitation, qu'il n'appelle pas nécessairement gestion et qui se caractérise par la mise en relation d'un certain nombre de paramètres sur lesquels s'exerce sa vigilance. Là encore, l'appropriation d'un outil d'aide à la décision ne se fait que si celui-ci présente une certaine isomorphie avec son modèle implicite, ou qu'il se prête facilement à cette mise en correspondance. Les logiciels dits « horizontaux comme les tableurs, sont un exemple d'outils relativement flexibles permettant cette adaptation. Ensuite, lorsque cette première mise en correspondance s'effectue, Laurent Hémidy nous montre comment, petit à petit, l'exploitant transforme l'usage de l'outil, en découvre d'autres potentialités, transforme alors aussi son modèle initial et invente de nouvelles façons d'exercer sa vigilance.

.,

La connaissance de ce processus d'appropriation a changé également la pratique de recherche de l'auteur et de son équipe. Pour transformer les pratiques de gestion grâce aux outils informatisés d'aide à la décision, il est d'abord nécessaire de procéder à un travail « d'accouchement, d'explicitationdes modes . de gestion et d'exercice de la vigilance d'un exploitant, qui lui permette ensuite d'effectuer, seul ou accompagné, la mise en correspondance entre les potentialités d'un outil et ses pratiques de gestion. L'enjeu est maintenant d'élaborer des pratiques de recherche reproductibles et transmissibles à d'autres intervenants dont la finalité est ce travail d'explicitation et d'approfondissement. J'attends avec impatience la suite de l'aventure.
Gérard de POUVOURVILLE Directeur de recherche, CNRS Centre de Recherche en Gestion Ecole Polytechnique, Paris.

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Introduction

«Progressivement, les contours d'une nouvelle manière de gérer l'entreprise se précisent: s'appuyant sur de nouvelles technologies l'entreprise s'efforce de plus en plus de réagir en temps réel... Une voie de recherche considère que les instruments de gestion ne peuvent être dissociés de la strUcture organisationnelle. de la tradition de communication et de contrôle ou des compétences des hommes qui les manipulent... L'étude des modes d'usage de l'instrumentation apparsÎt ainsi comme un complément indispensable aux réflexions sur la
reconception des outils de gestion.
»

ln

«

Gestion Industrielle

et Mesure Economique» ECOSIP, 1990.

L'agriculteur est avant tout homme de la terre et du ciel. Les caprices de ce dernier dictent ses décisions, son action, rallongent ou raccourcissent la durée des moissons... C'est là l'image encore persistante du paysan d'antan, attaché au rythme naturel des saisons. Et pourtant l'agriculture a connu depuis l'après~guerre une révolution d'une extrême ampleur. «De toutes les professions, celle d'agriculteur est même devenue l'une des plus modernes [...] La palette des connaissances mobilisées est même impressionnante : connaissances culturales, génétiques, gestionnaires, commerciales, mécaniques, voire informatiques. Nombre de choix quotidien~ nement pratiqués dans une ferme s'appuient sur ces connaissances. Le paysan d'aujourd'hui est ainsi, au sens propre du terme, un polytechnicien,. (Bourg, 90). Un des signes de cette profonde transformation est qu'aujourd'hui, des agriculteurs réussissent à manier aussi bien la charrue que l'ordinateur... et veulent continuer à vivre de la terre. Ce livre trouve son origine dans mon expérience professionnelle et dans un travail doctoral récemment conclu (Hémidy, 92). Mon insertion dans une équipe de recherche de l'INRA m'a conduit à travailler durant plusieurs années sur le thème de l'instrumentation et de l'aide à la décision dans l'exploitation agricole. Participant ainsi à cette évolution, j'ai souvent été frappé par le fait que ces 15

outils ne trouvaient pas «naturellement,. leur place aux yeux des utilisateurs, qu'ils n'étaient pas d'emblée familiers et qu'il s'opérait alors un processus - plus ou moins lent - de maturation et, en quelque sorte, d'appropriation. J'estimais qu'il était insuffisant d'apporter uniquement des réponses en termes d'inrl'ovation instrumentale. Il était aussi nécessaire de comprendre pourquoi et comment ces outils s'intégraient dans la gestion de l'exploitation au quotidien. Le fait que les agriculteurs s'informatisaient montrait qu'après tout, ils ne faisaient que prendre acte de l'aboutissement d'un développement technologique qui leur était destiné. Cette question des usages de l'informatique de gestion par les agriculteurs, apparemment naïve, m'engageait du même coup à adopter une position nouvelle. M'éloignant - provisoirement du thème de recherche auquel je participais, j'étais alors conduit à m'intéresser à un courant de recherche en gestion qui vise, de façon générale, à analyser l'impact de l'instrumentation sur les pratiques de gestion. Cela m'a permis de découvrir d'autres modes d'approche des problèmes de gestion dans J'entreprise. Ainsi, à travers les différents travaux menés dans certains laboratoires tels que le Centre de Recherche en Gestion (Ecole Polytechnique) ou le Centre de Gestion Scientifique (Ecole des Mines), j'ai pu percevoir tout l'intérêt d'une recherche en gestion orientée sur l'impact de l'instrumentation de gestion sur les pratiques des gestionnaires. Ce courant de recherche m'a semblé propice à une réflexion plus large sur les rapports qu'entretiennent les praticiens à la gestion, vus sous l'angle des méthodes ou des outils. De plus, il soulève une question à laquelle j'étais confronté, à savoir la place et le rôle du chercheur dans le domaine de la recherche en gestion, l'articulation entre savoiret action (Berry et alii, 78; Girin, 81 ; Berry, 84 ; Moisdon, 84). A la lecture des travaux et des réflexions de ces chercheurs, j'ai vite été convaincu de cette optique qui repose sur deux notions fondamentales: les vertus maïeutiques des savoirs et l'accent à porter sur les dispositifs d'échange entre les chercheurs et les praticiens (Berry, 86).
Rendre visibles les usages

Depuis fort longtemps, enseignants et chercheurs proposent des méthodes et des outils pour gérer et conduire une exploitation agricole. Pour ne citer qu'un exemple peu récent, dans une leçon intitulée "Economie rurale", des enseignants, auteurs d'un ouvrage

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consacré à l'agriculture

(Jennepin, 13) abordaient la question de la

comptabilité agricole en ces termes: « Tous les comptes de la ferme doivent être tenus au jour le jour. Quelque fatigué que soif .le cultivateur, il ne doit prendre de repos qu'après avoir mis ordre à sa comptabilité. La femme du cultivateur doit également tenir une comptabilité, notamment celle qui se rapporte àla basse-çour et à la laiterie dont elle s'occupe le plus souvent JO. utilisant les modèles En de comptabilité qu'ils proposaient, l'agriculteur devait alors connaitre ses recettes et ses dépenses, les variations de ses capitaux de culture et l'état de ses stocks. Ainsi précisaient-ils: «cette méthode est très claire, très simple: elle ne demande au cultivateur que quelques minutes par jour, et elle lui permet d'exercer un contrôle aussi facilequ 'efficace,.. Des méthodes de comptabilité ou de gestion, les agriculteurs continuent à les utiliser. Dans certains cas, elles sont mobilisées par obligation ou par nécessité. Dans d'autres cas, elles s'inscrivent dans une logique personnelle. d'analyse ou de raisonnement de gestion. Mais autre temps, autres instruments: le développement de moyens informatiques légers amorcé ces dernières années constitue une nouvelle donne en matière de gestion. Aujourd'hui, on estime que près de quarante mille agriculteurs sont touchés par la microinformatique. Ils tiennent leur comptabilité, enregistrent les caractéristiques des travaux effectués sur leurs parcelles ou calculent des marges économiques en mobilisant des progiciels spécialisés. D'autres s'intéressent à leur trésorerie ou font toutes sortes de calculs à l'aide de progiciels plus généraux tels que des tableurs ou des gestionnaires de données. En parallèle à cette utilisation directe et individuelle se développent des travaux en groupe. Aidés par des conseillers de gestion, des groupes locaux abordent des questions portant sur la conduite de l'exploitation agricole. Certains portent leur attention sur l'organisation du travail et sur le cl10ixdes équipements; d'autres s'interrogent sur la stratégie financière à mener, sur les conditions d'un diagnostic technique. Ils réfléchissent ensemble, mettent en commun leurs résultats de gestion, envisagent différentes solutions applicables dans le contexte de leur entreprise. L'histoire de ces groupes et les actions des organismes chargés de l'animation et du conseil auprès des agriculteurs foisonne d'expériences locales, multiples et variées. Leur dénominateur commun: la place prépondérante occupée par des instruments de calcul utilisés dans une perspective de gestion et d'aide à la décision.

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Des enquêtes récentes font apparaître que l'équipement informatique est envisagé essentiellement pour devenir autonome par rapport à la comptabilité. En assurant eux-mêmes la plus grande partie des opérations comptables, les agriculteurs pensent réduire les délais de réalisation et mieux maitriser le système d'information comptable. Face à une offre aussi diversifiée - plus de 180 applications diffusées -, les utilisateurs sont tentés d'explorer d'autres possibilités que celles offertes par la comptabilité. Qu'en est-il de cette exploration? Sur quoi débouche-t-elle en termes de gestion? Quand on regarde de plus près ces progiciels, on est vite frappé par leur richesse et leur complexité fonctiOIUlelle. Un même instrument comporte plusieurs modules, le plus souvent connectés; la gamme des données à traiter et des résultats utilisables est variée. Par conséquent, il existe un décalage important entre les possibilités offertes par ces logiciels et les usages qu'en font les agriculteurs. La « constmction" d'usages et la transformation des pratiques de gestion autour de ces instruments ne peuvent se résumer à l'existence et à la disponibilité de nouveaux outils de gestion; elle est influencée par d'autres processus. Quels sont-ils? Quelle compréhension peut-on en avoir? Ne faut-il pas s'interroger sur les formes d'usage autant que sur les contenus?
Proposer di! nouvelles voies di! recherche

Cette phase de l'évolution des méthodes et de leurs modes de diffusion est intéressante à double titre. Tout d'abord, elle pose question aux agriculteurs eux-mêmes, habitués à devoir saisir les opportunités nouvelles induites par le progrès technique. Si aujourd'hui peu d'agriculteurs sont équipés (au plus 10 %) il est d'ores et déjà utile de connaître les perspectives qu'offre cette évolution. La période actuelle est riche d'expériences ou de tentatives susceptibles de nous éclairer en la matière. Plus largement, cette phase s'inscrit aussi dans un long processus où sont mêlées les actions de quatre groupes principaux d'acteurs: l'enseignement, les organismes professionnels agricoles, la recherche et les agriculteurs eux-mêmes. Mon insertion dans une équipe de recherche travaillant sur ces questions m'a conduit à m'intéresser à la place des travaux de recherche dans ce processus et sur le mode d'action des chercheurs face à l'innovation instrumentale.

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La situation actuelle est le produit d'une histoire dont on peut ici rappeler les grandes lignes. Un mouvement profond de transformation a touché l'agriculture française à partir de la tin des années 50. A cette époque, de nombreux économistes de la production prônaient «l'industrialisation de l'agriculture,. et l'organisation scientifique du travail. Suivant cette inflexion, des chercheurs ont travaillé sur le thème de la gestion de l'exploitation agricole (Chombart, 57). Leurs actions se sont concentrées sur le développement de méthodes de gestion appliquées à l'exploitation. En parallèle à ces recherches, quelques centres de gestion se sont mis en place et ont commencé à fonctionner. Six années après, ils comptaient déjà plus de 15000 adhérents. Dans les laboratoires d'enseignement ou de recherche, les chercheurs et les enseignants continuaient de mettre au point des méthodes plus perfectionnées et basées essentiellement sur la théorie économique de l'entreprise. Telle était la préoccupation principale: établir de nouvelles méthodes en coopération avec les agriculteurs. Depuis, les travaux sur ce thème ont suivi de nouvelles directions et ont subi quelques inflexions majeures. L'application des techniques de programmation linéaire a été au centre des démarches des almées 60. Pour de multiples raisons souvent liées aux conditions d'applicabilité de cette teclmique, les chercheurs se sont ensuite orientés vers la prévision et le calcul budgétaire automatisé à l'aide des ordinateurs du moment. A partir de 1980, sont apparues des méthodes plus directes et plus proches de l'agriculteur, l'évolution technologique allant vers une informatique légère et en temps réel. Le concept central devenait celui de l'aide à la décision basée sur des instruments utilisés chez l'agriculteur, suivant un mode conversationnel, avec des calculs et des résultats immédiats. Une telle démarche s'appuyait sur l'idée que le conseil agricole pouvait évoluer vers un équipement informatique généralisé dont chaque conseiller bénéticierait dans le cadre de son activité de conseil individuel. Aujourd'hui se développent de nouvelles approches autour d'instruments basés sur des techniques de calcul et de représentation avancées: la simulation, les systèmes experts, les systèmes à base de connaissance... Participer au travail d'une équipe de recherche, être partie prenante de ces travaux m'ont conduit régulièrement à un questionnement tant sur les objectifs que sur les moyens choisis pour mener à bien une recherche. Ceci est d'autant plus important qu'apparaissent de nouveaux enjeux, tant pour les exploitations agricoles que dans leur envirollilement économique. Quelles en sont

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les traductions possibles en matière d'instrumentation de gestion? Quelles peuvent être les contributions de la recherche? Suivant quelles démarches appropriées?
Un itinéraire particulier

Retraçons ici les grandes étapes de cet itinéraire qui me conduit aux analyses présentées dans ce livre. Initialement, je me suis interrogé sur la logique qui prévaut aux démarches de conception d'instruments nouveaux. Ayant perçu l'importance des processus d'apprentissage dans la mise oeuvre effective de ces outils par les praticiens, à savoir les techniciens, les conseillers et les agriculteurs, il en a résulté un intérêt pour les usages - ici, pris dans le sens de l'utilisation habituelle et régulière par un grand nombre de personnes - des outils de gestion et une réflexion sur la place de ces outils dans les pratiques des gestionnaires. Par expérience, les usages sont difficiles à observer. Les agriculteurs ne se servent pas en continu de leurs ordinateurs, ni quand le chercheur est là, sauf pour lui faire plaisir. C'est au chercheur, s'il veut respecter la pratique des utilisateurs, de se plier à leurs rythmes. Le temps de la recherche est celui de J'usage et de sa «construction '". C'est pourquoi j'ai souhaité participer directement à une démarche d'apprentissage effectuée par des agriculteurs, à propos d'outils informatisés de gestion. Ce souhait correspondait à ma volonté d'accéder au plus près aux processus liés à la mise en oeuvre de ces outils. Un travail de « terrain," (une animation auprès d'un groupe d'agriculteurs en réponse à leur

demande) m'a permis d'aller y voir « de J'intérieur

'",

de participer

à ces processus, de tenter avec le groupe certaines avancées dans la maîtrise de l'instrumentation de gestion. Au cours de cette intervention, je me suis rendu compte que la composante individuelle du processus d'apprentissage, dans le cadre même de l'exploitation agricole, jouait aussi un rôle important dans la structuration des usages. Par conséquent, j'ai entretenu des relations suivies, d'aide et de conseil, avec certains membres du groupe, durant une période assez longue, afin de mieux comprendre la dynamique de ces usages au sein de l'exploitation. En parallèle à ce travail auprès d'agriculteurs, j'ai noué des relations avec la sphère du conseil agricole. Je suis intervenu dans différentes opérations de formation et j'ai pu participer à des sessions de travail entre conseillers. Cette fonne d'insertion m'a permis de prendre la mesure des conditions réelles dans lesquelles s'exerce la relation de

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conseil auprès des agriculteurs. EUe m'a donné la possibilité d'enrichir ma perception et mon analyse des processus mis en jeu en matière d'aide à la gestion des exploitations. Tout au long de l'intervention, j'ai accumulé un matériau d'observation et amorcé ce qui aUait être l'objet de l'étape finale, à savoir ma propre recension et une mise en perspective des phénomènes observés. Dans ce travail d'analyse, je me suis attaché à rendre compte des usages observés et de la dynamique de l'apprentissage instrumental, tout en précisant les différents impacts perceptibles au niveau des pratiques de gestion. Puis j'ai cherché à expliquer en quoi cet apprentissage aboutissait à une transformation du mode de gestion de l'agriculteur, à une forme d'économie de la vigilance. Enfin, une teUe conceptualisation du processus à la fois décisionnel et informationnel m'a conduit à reprendre cette réflexion sur ce que pourraient être les apports de la recherche en gestion, notamment en matière de conseil et d'aide à la décision auprès des agriculteurs.
Plan de l'ouvrage

La première partie est centrée sur l'objet de cette recherche et le choix de la démarche d'approche suivie. La question des usages est abordée à partir d'une réflexion sur la logique de conception d'instruments nouveaux (chapitre 1). Sont ensuite précisées les bases de ce travail ainsi que le choix méthodologique (chapitre 2). La restitution du travail de «terrain" est au centre de la deuxième partie. Après avoir situé le contexte local de cette intervention (chapitre 3), sont relatés d'une part l'animation effectuée auprès du groupe (chapitre 4) et, d'autre part, certains parcours d'agriculteurs informatisés (chapitre 5). Ces deux axes de travail, l'un collectif, l'autre individuel, éclairent de façon différente - mais complémentaire - les processus d'apprentissage et d'adoption de l'informatique de gestion. Les différents rôles joués au cours de cette intervention font l'objet du chapitre 6. La troisième partie est consacrée à une analyse approfondie, selon deux directions: l'une à propos des usages, l'autre à propos des recherches en gestion concernant l'instrumentation. Dans un premier temps, les différentes formes d'usage rencontrées et les impacts en termes de gestion sont analysés (chapitre 7). Vient ensuite une analyse de la relation entre ces usages et le mode de gestion de l'agriculteur, à partir des notions de vigilance et de

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rationalité adaptative (chapitre 8). Entin et à la lumière de ces analyses, cette partie se conclut par une réflexion plus générale sur les contributions possibles de la recherche en matière d'instrumentation de gestion (chapitre 9).

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Première

partie

Les usages des instruments de gestion: questions, objet et méthode

Chapitre

1

Une nouvelle approche de l'innovation instrumentale: l'étude des usages

«

La relation d'usage est par essence dynamiquepuisqu'elle

suppose, quelle qu'en soit l'issue, une confrontation itérative de l'instrument et de sa fonction avec le projet de l'utilisateur. Instrument et foncûon méritent distiocûon car, s'ils sont bien liés dans l'esprit de l'inventeur, ils ne le sont pas forcément chez le profane, ce qui permet un jeu de l'un par rapport à l'autre. » ln .. La logique de l'usage» Jacques Perriault, 1989,

Nous avons présenté en introduction les enjeux de l'instrumentation de gestion, pour mieux situer la place de ce travail dans la dynamique des recherches sur la gestion de l'exploitation agricole. En premier lieu, nous nous proposons de reprendre les différents éléments qui constituent le problème de recherche auquel nous nous sommes attachés. Nous préciserons ensuite quelles questions nous souhaitons soumettre à un travail de vérification empirique.

1.

L'état actuel de la diffusion d'instruments

L'iImovation technologique récente à laquelle ont accès les agriculteurs est en partie constituée par les « nouvelles techniques de l'information,.. Parmi celles-ci la micro-informatique joue un rôle nouveau, notamment en ce qui conceme «le système d'information,. de l'exploitation agricole. A la base de ces techniques, différents progiciels sont proposés aux agriculteurs dans le cadre d'un marché dont nous avons précédemment dit qu'il était constitué d'une offre large et diversifiée. 25

Les utilisateurs et leurs motivations Ces dernières années, des chercheurs de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) se sont intéressés à la diffusion des innovations en agriculture, en particulier celle de la micro-informatique (Bonny, Daucé, 90). Leur analyse par enquêtes auprès d'un panel d'acteurs concernés fait apparaitre les chiffres suivants: 13,5 % utiJisent un appareil en libre-service, 5 % possèdent leur propre micro-ordinateur et 3 % ont un équipement en groupe. Cependant, à cause du type d'échantillon choisi, ces résultats ne sont pas tout à fait représentatifs de l'ensemble des agriculteurs et sont supérieurs aux moyennes nationales; par contre, le Recensement général agricole de 1988, autre source statistique disponible, indique environ 5 % d'utiJisateurs. Les exploitants informatisés possèdent en moyenne 1,7 logiciel chacun. Les logiciels de comptabilité dominent largement (69 % des cas). Les logiciels généraux (traitement de texte, tableur...) et de facturation-paie sont utilisés chacun par le quart des agriculteurs informatisés. Les logiciels de gestion de parcelles ou d'élevage sont employés par 15 à 18 % des possesseurs de micro-ordinateurs. On peut donc estimer qu'un tiers seulement des agriculteurs équipés utilisent l'informatique pour la gestion technique et le contrôle de l'activité de production. L'enquête de motivation réalisée par ces chercheurs montre que le gain de temps et la disponibiJité des résultats sont les principaux intérêts avancés par les utilisateurs. Au-delà des aspects comptables, la comparaison entre agriculteurs équipés et ceux qui ne le sont pas semble montrer que la prise de conscience de l'intérêt de l'informatique pour la gestion tend à se développer avec l'utilisation du micro-ordinateur, cet avantage étant peu perçu avant. L'idée d'une progression dans l'adoption et la maîtrise d'outils informatiques est intéressante et par conséquent, elle pose in fine la question de la place et du rôle possible de ces outils en termes de gestion. Si, comme il l'a été observé, « il semble que l'introduction de l'ordinateur sur Wle exploitation entraîne un recentrage du système d'information sur la gestion... (Nicaud, 87), il reste à
JO

savoir comment s'effectue cette mise en oeuvre d'outils dans une perspective de gestion et en quoi elle affecte les pratiques de gestion de l'agriculteur. En effet, l'outil informatique se trouve situé au coeur d'Wl dispositif plus complexe qui mêle instruments, concepts, règles ou procédures, celui-ci s'inscrivant plus largement dans une

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dynamique particulière, l'approche méthodique de la conduite de l'entreprise . L'état de l'offre informatique agricole Il existe plusieurs moyens de connaitre l'état de l'offre en progiciels agricoles. D'une part, il existe depuis plusieurs années un catalogue édité et diffusé par l'ACT A (Association de Coordination Technique Agricole) et réalisé par huit organismes agricoles nationaux avec le concours du CXP (association d'utilisateurs de l'informatique). Ce catalogue donne une vue d'ensemble du marché de tous les produits disponibles, de leur description et de leurs distributeurs. Il recense les progiciels spécialement destinés aux agriculteurs et aux conseillers agricoles. Les grandes familles recensées sont les suivantes: gestion générale (comptabilité, budget, trésorerie, paie...), gestion technico-économique (productions végétales, élevage...), secteur viticole, secteurs particuliers (fruits et légumes, horticulture...). D'autre part, les stages de formation en informatique, les démonstrations des concepteurs ou diffuseurs, les salons agricoles sont un moyen de connaitre les centres d'intérêt du moment. Enfin, certains organismes effectuent des études comparatives où sont analysés les aspects fonctiollilels et commerciaux de différents logiciels sur un thème particulier. L'analyse de ces informations permet de préciser les grandes lignes de l'évolution de ce marché. Ainsi, la comptabilité est le type de logiciel le plus largement vendu et représente près de 60 % des ventes sur cinq années. Deux marchés sont en émergence: la gestion technique des productions végétales et la gestion commerciale. En dehors de ces trois types de logiciel, les ventes sont peu nombreuses et diversifiées. La caractéristique principale de ces trois types d'outil est d'être des outils d'enregistrement: enregistrement des données comptables, enregistrement des données concernant la production végétale, enregistrement des éléments de l'activité commerciale. De ce point de vue, l'informatique paraît essentiellement être un outil de saisie et de stockage de l'information qui automatise les opérations manuelles pour la comptabilité, le suivi des coûts, des marges de production, des stocks ou des clients. Par conséquent, il est fort probable que ces outils modifient et transforment la gestion de l'information faite par l'agriculteur.

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