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La globalisation en analyse

De
627 pages
Phénomène ambigu, la globalisation prend sa source dans le développement des technologies, les économies d'échelle, l'ouverture des marchés et l'interdépendance économique. Pourtant, elle présente aussi des dangers. Si pendant des siècles les hommes ont cherché à réduire l'incertitude pour un monde plus humain, le développement économique proposé par la libéralisation de l'économie réduit le champ des certitudes sociales. Il est temps de faire l'analyse d'une globalisation aux coûts de l'homme croissants.
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LA GLOBALISATION

EN « ANALYSE »

Géoéconomie

et stratégie

des acteurs

Cet ouvrage a été conçu et réalisé sous la responsabilité De Pierre CROCE Responsable de la Cellule d'Assistance à la Publication, UPMF Codirecteur de la collection « La Librairie des Humanités» Avec l'aide de Fanny COULOMB Maître de Conférences UPMF
Maquette de couverture Frédéric SCHMITT Service de la Communication, UPMF

Le « photocopillage tue le livre Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L.122-5, 2e et 3e a, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective» et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, «toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite» (art. L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9664-8 EAN: 9782747596640

Jacques FONTANEL
Professeur d'économie Université Pierre Mendès-France, Grenoble 2

LA GLOBALISATION EN «ANALYSE» Géoéconomie et stratégie des acteurs

« Côté Cours » Septembre 2005

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

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Université de Kinshasa

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ITALIE

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Ouagadougou 12

- RDC

INTRODUCTION GÉNÉRALE

La globalisation

en «analyse»

Géoéconomie et stratégie des acteurs
Le concept de globalisation est au fond très nouveau, même si certaines de ses expressions ne sont pas si récentes. La globalisation défmit l'intégration des activités productives et commerciales dans un système de marché global, dans le contexte d'une multiplicité de liens et d'interconnexions entre les Etats et les sociétés qui fonnent le système mondial. Dans un monde dominé par les nations depuis au moins cinq siècles, le pouvoir sociétal et ses expressions sont en pleine mutation, vers le développement des biens publics internationaux. Aujourd'hui, les Etats ont perdu leur aura et une partie de leur pouvoir. Les acteurs économiques se posent en défenseurs des intérêts collectifs, alors même qu'ils représentent parfois des intérêts particuliers. Il en résulte une certaine confusion dans la gouvernance de la mondialisation. Les rapports de force ont changé de nature et les interdépendances économiques rejaillissent dans les relations internationales. Quelle est la nature et l'importance des transferts d'autorité et quels sont les bénéfices sectoriels ou catégoriels qui en résultent et sur la base de quelles garanties? Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, l'idée du déclin de « l'empire américain» a perdu de sa pertinence. Cependant, compte tenu de la complexité des interrelations entre les groupes sociaux, les Nations et les acteurs économiques, il est difficile de comprendre les enjeux de pouvoir, notamment parce qu'ils ne sont pas toujours déclarés ou même clairement compris par les participants. La guerre irakienne est-elle fondée sur les annes de destruction massive, la démocratie, la guerre contre le terrorisme ou l'approvisionnement en pétrole? Sans doute toutes ces raisons expliquent ce conflit. Cependant, le monde a besoin de rationalité et les débats conduisent alors souvent à insister sur l'une ou l'autre des raisons, provoquant ainsi des oppositions ou des convergences qui ne vont pas de soi. Il en résulte un caractère hybride de la globalisation, un système qui s'avère de moins en moins binaire, pour laisser place aux interdépendances déclarées ou non, objectives ou

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INTRODUCTION GENERALE

non, souhaitées ou non. La complexité de la gouvernance du monde laisse seulement supposer que les intérêts privés, plus souples dans leur démarche, ont sans doute été favorisés dans ce processus, sans pour autant représenter un bloc uni dans la compétition mutuelle qui les oppose. Dans ces conditions, la maîtrise insuffisante des résultats de la globalisation peut conduire à se poser plusieurs questions dont le caractère politique est inné. La globalisation pour quoi? La globalisation pour qui? La globalisation comment? La globalisation, au profit de qui? Ou, comme l'auraient dit les soixante-huitards, la « globalisation, piège à cons? ». La globalisation suppose l'ouverture et la liberté des marchés financiers, la transnationalisation des stratégies des firmes oligopolistiques, la diffusion de la technologie et des connaissances dans le monde entier, la transformation des conduites de consommation vers une uniformisation et un élargissement des choix, l'internationalisation des capacités régulatrices des sociétés nationales dans un système politique et économique global et la diminution du rôle des gouvernements nationaux dans la définition des règles de la régulation macro-économique. La globalisation met en évidence l' autonomie croissante de l'économie par rapport au politique et le développement de l'économie mondiale. Plus largement, elle fait aussi référence à la «communauté cosmopolite des consciences », chère à Kant, avec la mise en place de tribunaux internationaux, de chasse aux anciens dictateurs ou de droit d'ingérence. Les idées et les objectifs se transforment. On est passé dans certaines organisations internationales du soutien indirect aux luttes de libération vers les socialismes à la recherche de la démocratie dans le cadre de l'économie de marché. L'Etat est de plus en plus contesté et l'on reprend ainsi parfois les idées de Saint Augustin présentant les royaumes comme des bandes de brigands. Cette conception rejoint celle de l'Etat «voyou» (que l'on a vu resurgir aussi dans le système de prédation mis en place dans les économies en transition). A côté de l'Etat et des organisations internationales se développe le concept de société civile (lui-même déjà présent chez Hegel), avec le rôle moral et contestataire accordé aux associations et autres organisations non gouvernementales. Le lieu de cette contestation dépasse les frontières et se situe souvent dans le cadre de la mondialisation. Fernand Braudel1 distingue l'économie mondiale et l'économie-monde. La première expression désigne l'économie du monde dans son ensemble. La seconde exprime une partie du monde qui forme un ensemble économique cohérent, un système. C'est «un morceau de planète économiquement autonome, capable pour l'essentiel à se suffire à elle-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique »2. L'évolution
1 Braudel F. (1979), Civilisation matérielle, économie et capitalisme, U-XVllr siècle, Armand Colin, Paris. 2 Braudel F. idem, p. 12.

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actuelle relate le passage d'économies-mondes à une économie mondialisée. Dans La Grande Transformation, Karl Polanyi3 considérait que le capitalisme développé comprenait quatre caractéristiques fondamentales, un système d'équilibre des puissances, une monnaie commune (avec l'étalon or international), un marché autorégulateur au fort potentiel de production et de consommation et enfin l'Etat libéral. Or, le système actuel est caractérisé par la fin des dissensions Est-Ouest, la primauté du dollar, un marché international efficace et un Etat de plus en plus faiblement interventionniste, mais nécessaire pour assurer la cohérence des initiatives individuelles et des engagements collectifs. Autrement dit, le processus de globalisation serait inhérent structurellement au capitalisme. Pour Elie Cohen4, quatre tendances structurent le nouvel âge du capitalisme, la mondialisation, le retour des droits de propriété, le retrait de l'Etat et la révolution des nouvelles technologies de l'information et de la communication. La mondialisation n'a pas le même sens pour tout le monde. Elle constitue un processus géoéconomique de la globalisation, en ce sens qu'elle dépasse le concept d'économie internationale. Elle est susceptible de définir un principe propre de régulation, qui ne relèverait plus de l'ordre des nations ou des règlements étatiques. Les Etats abandonnent leurs pouvoirs aux technostructures internationales. Pour certains, il s'agit d'un processus irréversible, inévitable et bénéfique, favorable au développement économique mondial. Pour les autres, ce processus est synonyme d'inégalités nouvelles et de menace à l'emploi et au progrès social. La mondialisation ne progresse pas partout au même rytlune, mais pour le FMI son processus favorise la démocratie, la qualité des conditions de travail et l'excellence des niveaux de vie. La globalisation concerne l'ensemble de la vie sociale et elle s'exprime dans la plupart des secteurs de la vie économique, au moins dans les pays développés. Elle se réfère aussi au développement des mouvements des peuples, des idées, des biens et services entre les Nations5. Elle se conçoit comme un processus distinct de l'internationalisation et de la multinationalisation. L'internationalisation caractérise d'abord la croissance des échanges commerciaux entre des acteurs économiques nationaux et ceux de l'extérieur, dans le cadre d'un commerce de concurrence plus que de complémentarité. Par contre, le processus de multinationalisation de l'économie indique le transfert de ressources de capital d'une économie à une autre, conduisant à des processus d'investissement, d'acquisitions ou de coopérations qui favorisent la perte d'identité nationale. Comme les firmes puissantes ont parfois le pouvoir de contrôler l'économie du pays qui les reçoit et même leur futur, la multi3 Polanyi K. (1983), La grande transformation, Gallimard, Paris, 1983. 4 Cohen E. (2001), L'ordre économique mondial. Essai sur les autorités de régulation, Fayard, Paris, p. 66. 5 Brown P., Schweke B. (2001), "Globalization: An examination of the Pros and Cons," Corporation for Enterprise Development, September.

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INTRODUCTION GENERALE

nationalisation a parfois provoqué de fortes réactions nationalistes contre les investissements étrangers. Cependant, l'internationalisation des économies est aujourd'hui entrée dans les mœurs et elle est souvent identifiée comme un facteur incontournable du progrès économique. L'emploi du concept de la globalisation laisse entendre que la proportion du commerce extérieur a une part croissante dans le produit national (PNB) de l'ensemble des pays, que l'investissement direct à l'étranger (IDE) connaît un essor tel que le caractère national des entreprises s'estompe et que l'ouverture généralisée des frontières favorise le développement des firmes globales. Cette hypothèse suppose que les stratégies des acteurs économiques soient dorénavant fondées sur le gommage des frontières économiques, indépendamment des intérêts collectifs défendus par chaque Etat. La globalisation recoupe plusieurs processus principaux6. 1) D'abord, la mondialisation de la demande, phénomène limité dans un premier temps, puis élargi progressivement par le processus de développement économique, conduit à la convergence et à l'intégration des marchés, avec le concours décisif de la technologie moderne. La société globale vend les mêmes produits dans le monde entier, à un prix faible, même s'il existe quelques ajustements obligés de qualité ou de présentation pour faire face aux différences nationales. Les fmnes doivent prendre en compte les caractéristiques locales et développer une approche en réseau avec les organisations régionales plus proches du marché. La globalisation des marchés s'applique surtout à la gestion des firmes multinationales (FMN). Cette conception, qui explique les nouvelles relations économiques internationales par le processus de globalisation et l'essor des technologies, s'oppose à la théorie de Vernon selon laquelle l'obsolescence et les cycles des produits seraient les variables explicatives fondamentales de la production et des échanges entre les pays développés et les pays en développement. 2) Pour Kenichi Ohmae7, la firme globale cherche à obtenir un avantage concurrentiel à l'échelle mondiale sur les marchés internationaux. La globalisation doit être étendue à la chaîne de création de la valeur (notamment la R&D, l'ingénierie, la production, les services ou les fmances) La firme exporte d'abord, elle établit ensuite un service de vente, avant de produire localement, puis d'accorder une maîtrise complète de la chaîne de la valeur à sa filiale, l'intégration globale constituant la dernière étape du processus. Les investissements et les choix du personnel se réalisent alors à l'échelle mondiale, incitant les Etats à ouvrir leur économie sur une base souvent régionale et dans le cadre d'une coordination particulièrement difficile à maîtriser. L'Etat

6 Boyer R. (1995), Mondialisation au-delà des mythes, «Les dossiers de l'état du monde », La Découverte, Paris. 7 Ohmae K. (1995), The end of the Nation-State, The Free Press, New York.

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régional post national défmi par Ohmae8 devient ainsi une unité non naturelle, ce qui engendre des dysfonctionnements dans l'organisation des activités humaines, dans un monde qui n'est toujours pas sans frontières. TIest possible de produire avec de moins en moins de main-d'œuvre, alors même qu'il faut réduire le chômage, principal problème social de notre époque. 3) Pour le Fonds Monétaire International (FMI), la mondialisation évoque simplement l'intégration croissante des économies nationales, grâce au développement des courants d'échange et des flux fmanciers. Elle conduit d'une part aux transferts de main-d'œuvre et de connaissances et à une accélération de l'intégration sociale du progrès technique. Elle suppose d'autre part la «marchéisation » et la concurrence. Ces deux caractéristiques conduisent parfois à l'essor des inégalités et à l'accroissement des risques de crises économiques nationales et internationales. Certains pays aux résultats économiques satisfaisants ont même été les victimes de cette spéculation, du fait de leur régime de change, de la fragilité de leur système fmancier, d'une dette publique excessive ou d'une absence de transparence en matière d'informations économiques. Les marchés des capitaux sont impitoyables et injustes avec ceux qui ne remplissent pas les conditions nécessaires en temps utile9. Le FMI promeut la mondialisation qu'il juge nécessaire à un développement économique fondé sur l'équité (au sens néoclassique du tenue) et la transparence. 4) Les fmnes multinationales (FMN) doivent ajuster leur politique en fonction des degrés évolutifs de mobilité disponibles. Elles cherchent, par la globalisation et dans un contexte de forte compétition économique, à redéfInir à leur profit les règles du jeu précédemment imposées par des Etats de moins en moins libres de leurs choix, empêtrés qu'ils sont par un champ d'accords internationaux exigeants et étendus. Le capital est apatride, car si IBM est le plus grand exportateur d'ordinateurs du Japon, Sony est le plus grand exportateur de téléviseurs des Etats-Unis. Dans cette situation, l'Etat n'est qu'un acteur de l'économie mondiale, qui participe aux choix économiques comme simple compétiteur potentiel. Aujourd'hui, les FMN défendent l'application d'un nouveau «droit économique international », lequel doit favoriser le choix des implantations productives ou commerciales en fonction des règles de la concurrence. Elles exercent alors un pouvoir interne sur les structures politiques nationales, afm de promouvoir une nouvelle défmition des institutions et des lois de chaque Etat en faveur de la globalisation de leurs intérêts. Les politiques macroéconomiques traditionnelles de l'Etat sont souvent l'expression des intérêts des grandes fmnes qui soutiennent alors le pouvoir politique en place.

8 Ohmae K. (1993), "The rise of the region state", Foreign Affairs, 71(2), p. 78-87. 9 FMI (2000), « Enjeux et risques de la mondialisation pour les pays en développement », Bulletin FMI, Supplément, vol. 29, Supplément, Septembre, p. 4.

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INTRODUCTION GENERALE

5) La globalisation peut aussi désigner une nouvelle configuration systémique, avec le passage d'une économie internationale à une économie globalisée dans laquelle les économies nationales sont réarticulées par rapport à un ordre mondial. Les institutions de l'après-guerre cèdent leur place à des entités continentales ou régionales qui constituent des points d'appui des FMN. Les marchés internationaux développent alors une forte interdépendance, au point de créer des évolutions synchrones et une homogénéisation des produits, des facteurs de production et des cultures. Dans ce contexte, la mondialisation cherche à abolir les frontières physiques, techniques et fiscales, dans le cadre d'accords régionaux ou de l'application des règles définies par l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Le principe essentiel selon lequel tout produit légalement fabriqué et commercialisé dans un pays membre doit être admis sur le marché de tout autre pays membre est généralisé. Il convient donc d'hannoniser les exigences en matière de protection de santé, de sécurité et d'environnement et de limiter la mise en place de spécifications techniques des biens et services de chaque Etat. Aujourd'hui, les réglementations nationales sont encore restrictives, notamment dans le secteur des services, ce qui a eu des incidences sur le développement de nombreuses activités économiques. Cette politique de mondialisation conduit à la mise en place d'une législation commune dans le droit des sociétés, la propriété industrielle, la circulation des hommes ou la fiscalité. 6) La globalisation moderne n'est pas encore porteuse d'une gouvernance mondiale fondée sur le droit. Les Etats, surtout ceux des pays développés, conservent en principe des degrés de liberté d'action non négligeables. Les forces libérales cherchent l'appui des forces non étatiques (comme les organisations non gouvernementales ou le recours à la société civile) pour élargir les valeurs «mondiales» au détriment de ce qu'il faut appeler les « exceptions régionales ». Cette évolution est favorisée par le développement simultané de la société de l'infonnation et de la marchandisation des services, de la science et de la culture. Plus fondamental, il s'agit de retirer à l'Etat son hégémonie sur le monopole de la violence. En réalité, si cette considération semble légitime, elle ne s'applique pas avec la même rigueur à l'Etat américain, dont le rôle politique, diplomatique et financier sur la «désétatisation» des autres pays est considérable. La liberté de l'infonnation et du capital conduit certes au libre-échange, mais aussi au droit d'ingérence. Au fond, à côté d'un droit national, se développent des droits régionaux et mondiaux qui concurrencent et parfois contraignent les gouvernements légitimes, notamment ceux qui sont élus démocratiquement. Pendant la fin du XXe siècle, la défense de la globalisation a équivalu au combat pour l'élargissement des prérogatives du monde libre. Aujourd'hui, les forces de la globalisation cherchent à réduire le libre jeu des Etats, souvent accusés d'être porteurs de valeurs mafieuses ou religieuses rétrogrades. Les économies nouvellement capitalistes, comme en Asie ou en Russie, ont porté avec elles des valeurs

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protectionnistes, monopolistes et parfois criminelles qui sont supposées empêcher le bon fonctionnement d'une globalisation que les organisations internationales cherchent à instaurer. Or, les théories du «public choice» ont mis en évidence la revendication de l'intérêt général pour soutenir des intérêts particuliers. Dans ce contexte, il est certain que les valeurs des pays de l'Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) sont particulièrement bien défendues. Pour Pierre Dockès10, si la première phase de mondialisation s'arrête à la fin du XIXe siècle, la nouvelle phase recommence à la fm du XXe siècle. La première étape a eu pour fonction de transformer l'ancien ordre économique et social, lequel a ensuite été bloqué par des considérations politiques, notamment celles des Etats soucieux de maintenir l'ordre public. La seconde étape constitue une offensive du pouvoir économique en vue de récupérer le pouvoir et de se dispenser de toutes les contraintes que la sphère politique avait mises en place. Le pouvoir politique accompagne cette nouvelle évolution en démantelant progressivement toutes les institutions protectrices. Dans ce contexte, on peut faire référence à la loi de « Speenhamland »11.A la fin du XVIIIe siècle, les juges du Berkshire, face à la misère paysanne produite par les enclosures, avaient décidé de la mise en place d'un revenu minimum pour les pauvres. Ce système très discuté, notamment par Malthus, fut aboli en 1834 avec l'appui des pouvoirs politiques, afin de mettre en place un marché du travail libre. Ainsi, lorsque la sphère économique se transforme au point de créer les conditions de ruptures sociales, le pouvoir politique intervient. Il protège les salariés, réduit le pouvoir des grandes fIrmes et établit des lois sociales. C'est une période de stabilisation. Lorsque celle-ci est tenninée, les pouvoirs politiques et économiques reprennent leur coopération et s'engagent vers un capitalisme de plus en plus dépouillé de toutes les restrictions sociales. Au fond, l'achèvement du capitalisme mondial passe par la convergence des intérêts des sphères politiques et économiques. Il ne faut pas oublier que cellesci ne sont pas imperméables l'une à l'autre. De grandes fortunes ont été engagées par la voie politique et inversement de fonnidables carrières politiques se sont appuyées sur la force économique. La globalisation n'est pas un phénomène nouveau. Le commerce d'épices précédait le commerce transatlantique, mais l'information, la réduction des coûts de transaction et les technologies ont accru la connectivité, la vitesse et l'ampleur du processus. Le commerce mondial est passé de moins 380 milliards de dollars en 1950 à plus de 6 000 milliards en 2000. Les investissements directs à l'étranger ont été multipliés par 20 en 30 années. La mondialisation s'est accélérée à la fm des années 1970, avec la révolution conservatrice de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan. Les gouvernements anglais et américains se sont directement affrontés au monde du travail en défendant les thèses ultra-libérales. Avec la crise écono10Dockès P. (1999), Pouvoir et autorité en économie, Economica, Paris. 11Polanyi K. (1944), La Grande transformation, Gallimard, Paris, 1983.

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INTRODUCTION GENERALE

mique, le patronat a engagé une lutte idéologique pour une plus grande liberté économique, une limitation des pouvoirs du syndicalisme, des réformes du droit du travail, la modération des salaires, la réduction du rôle économique de l'Etat, le développement de la flexibilité et de la précarité des travailleurs et la limitation de la protection sociale. TI a été rejoint par les financiers qui ont obtenu des avancées significatives dans le principe des trois D (déréglementation, désintermédiation, décloisonnement). Avec la libéralisation des marchés obligataires publics et la « titrisation» de la dette des Etats, le poids de la dette publique a augmenté, assurant ainsi un transfert massif vers le capital rentier. Les possédants peuvent dorénavant s'enrichir sans risques. C'est le début de la crise de la dette du tiers-monde et le développement de la spéculation internationale avec les «junk bonds ». Enfm, avec la désintégration de l'URSS, le capitalisme triomphe et les Etats-Unis, que l'on annonçait puissance déclinante, redeviennent hégémoniques. Depuis 1990, trois changements essentiels ont eu lieu12: - La fin de la guerre froide a permis aux démocraties populaires de se libérer des règles communistes autoritaires, en même temps que l'URSS donnait naissance à quinze Etats indépendants. Aujourd'hui, les grands pays industrialisés se réunissent annuellement dans les Sommets du G7 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni et Etats-Unis) ou du G8 (avec la Russie en plus), afin de mettre en place une politique macro-économique concertée. Dans ce contexte, les Etats-Unis exercent une influence déterminante sur le cours des actions économiques dans le monde. - L'industrialisation et la croissance concernent de nombreux pays en développement. Les « tigres asiatiques» commencent à percevoir les avantages d'une croissance durable du fait de la violence de crises économiques. Les Etats ont su n'intervenir qu'à titre secondaire ou subsidiaire, ils ont réduit leurs déficits en finançant seulement des dépenses d'infrastructure et ils ont assuré les grands équilibres macro-économiques, en évitant I'hyperinflation et l'excès de chômage. Ils ont reconnu la nécessité du commerce international surtout celle des exportations dans le processus de développement, ce qui se traduit par un accroissement de l'ouverture commerciale des pays en voie de développement. - Le processus de globalisation s'est développé, par une intégration accrue des économies nationales, grâce au développement des communications et à la réduction des barrières douanières favorisées par la création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Le capitalisme a plusieurs facettes. Dans les pays européens, le système de bien-être (welfare state) est plus développé qu'aux Etats-Unis. Si le libreéchange est parfois contesté, il n'empêche que les similarités des pays capitalistes avancés sont plus importantes que leurs divergences. Le mécanisme du
12Stiglitz J.E. (2002), La grande désillusion, Fayard, Paris.

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marché est un simple dispositif interactif qui permet aux hommes d'entreprendre des activités mutuellement avantageuses. On ne règle pas les problèmes en supprimant les marchés, mais en leur permettant de fonctionner mieux et de façon plus équitable. Les résultats du marché sont tributaires de son encadrement politique et social13. Toute puissance dominante cherche à faire valoir ses droits et son pouvoir. Ceux-ci s'expriment mieux avec l'ouverture des frontières et l'utilisation du dollar comme monnaie internationale. La mondialisation est d'abord américaine, puisqu'elle propose, par l'application des lois internationales, les valeurs défendues par ce pays. Ce qui ne veut pas dire que d'autres pays ne peuvent pas non plus en profiter, bien sûr. Les EtatsUnis dominent les secteurs militaires, technologiques, culturels et économiques. L'Europe hétérogène arrive tout juste à sauver les apparences. Les autres sont entrés dans le cycle de la crise, croissance, flexibilité, précarité, domination. La globalisation prend plusieurs formes, selon la nature des marchés, la stratégie des f1I11les,a politique, le financement, la technologie, la culture ou la l conscience (tableau 1). Si le capitalisme a plusieurs formes, les similarités des pays capitalistes avancés sont plus importantes que leurs divergences. Le début du XXIe siècle témoigne du triomphe du capitalisme14. Il existe un véritable credo libéral, dominane5. On parle de libérer les entrepreneurs, de déréguler et même de «réinventer le gouvernement ». C'est le nouveau fondamentalisme sur les vertus thérapeutiques incontestables des vertus du marché.

13Sen A. (2001), Un nouveau modèle économique, Odile Jacob, Paris, p. 147. 14Sachs J.D. (1995), "Consolidating Capitalism", Foreign Policy, Spring, p. 53. 15 Kuttner R. (1997), "The limits of markets", The American Prospect, MarchApril.

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TABLEAU 1

INTRODUCTION

GENERALE

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Les formes de la globalisation Caractéristiques

Formes

Marchés

Les marchés globaux sont intégrés et ils forment la base et le lieu de l'ensemble des actions économiques. Ils gèrent, à l'échelle du monde, grâce aux nouvelles technologies de l'information, de communications, de transports et d'infrastructures, la recherche, le développement, la production, la distribution et la consommation des processus, des produits et des services. Les décisions économiques sont prises sur une échelle mondiale, sur un marché compétitif: L'entreprise noue des alliances stratégiques et elle propose des règles d'action qui tiennent compte de la réalité de la compétition mondiale. La coopération ouvre l'accès aux technologies complémentaires et aux marchés étrangers, elle élargit le recours aux ressources financières et elle réduit les coûts du développement du produit. Les flrtnes peuvent s'étendre, se délocaliser ou se décentraliser, elles n'en conservent pas moins leurs racines et leurs liens avec leurs communautés. C'est une condition de réussite. La première vague de globalisation, essentiellement fmancière, a profondément modifié le processus d'accumulation des Etats, directement concerné par la spéculation et par la circulation monétaire et financière à l'échelle planétaire. La dérégulation, la déréglementation et les décloisonnements des marchés financiers, la mobilité internationale du capital, les fusions et acquisitions et la mondialisation de l'actionnariat constituent les expreSSIons achevées du nouveau paradigme de la globalisation. Le développement des technologies de l'information et des télécommunications a permis l'essor des réseaux globaux intra et inter-flrtnes. La circulation de la maîtrise des technologies s'est accélérée. On assiste à la fois à la mondialisation des modes de vie et de la consommation pour les agents économiques privilégiés et à l'implantation progressive des modes de vie dominants, fondés sur la différenciation et les effets de démonstration, d'imitation et d'éviction. Même la culture devient une consommation. Avec le rôle économique décroissant de l'Etat, les organisations économiques internationales établissent les règles du marché mondial. La mise en place d'un pouvoir central mondial (ou européen) est évoquée, mais l'hégémonie américaine la rend difficile. Se pose aussi la conscience politique. La Terre appartient à tous, il faut la protéger contre les pollutions, les guerres et les fanatismes.

Stratégies des firmes

Financement

Technologie

Culture

Politique

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LA GLOBALISATION EN « ANALYSE

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La globalisation est un facteur dominant du début du XXIe siècle. Cependant, son analyse propose un ensemble de théories et de pensées qui sont plus ou moins validées politiquement. Elle est façonnée par des acteurs économiques aux stratégies parfois concordantes, parfois conflictuelles. Ainsi, la globalisation met aussi en avant les «concernements» collectifs de la planète, même si les problèmes écologiques divisent autant qu'ils réunissent les acteurs de la mondialisation. Les organisations internationales prolongent le caractère public de cette mondialisation, alors que l'émergence des organisations non gouvernementales, l'essor d'organismes fmanciers puissants ou la puissance des firmes multinationales modifient l'expression des rapports de force sur le système de marché « mondialisé ». Cependant, ces forces repérées ne sont pas toujours clairement identifiables, les rôles des acteurs étant souvent confus. Ainsi, une firme peut être soutenue par l'Etat ou une fmne multinationale et combattue par certaines organisations non gouvernementales, en fonction de la nature même du chef d'entreprise, lequel est aussi un citoyen, un lobbyiste et un défenseur de valeurs morales et éthiques controversées. Par contre, dans le monde d'aujourd'hui, la question de l'hégémonie de la civilisation américaine, de lancinante devient centrale. Les Etats-Unis donnent le «ton» de la globalisation. Les autres Etats se situent par rapport à son économie ou à ses prétentions et actions interventionnistes dans le cadre de relations économiques internationales gérées par des institutions à l'apparence internationale, fortement influencées par les exigences de la puissance dominante. L'analyse de la globalisation passe par celle de ses expressions empiriques, théoriques et idéologiques. TI s'agit de mettre en évidence les insuffisances de la théorie économique pour exprimer les situations concrètes de pouvoir. Elle implique aussi la présentation des débats et des conflits entre les partisans et les opposants à la mondialisation actuelle. Notre analyse s'appuiera également sur la présentation du jeu des acteurs économiques qui participent à cette mondialisation. Contrairement aux hypothèses énoncées par les théories économiques, les comportements des agents ne sont pas homogènes, car il n'existe pas d'acteurs purs n'ayant d'intérêt que dans cette fonction. Dans ces conditions, les oppositions ou coalitions d'intérêts sont enchevêtrées et rendent difficilement lisible le fonctionnement de la gouvemance mondiale. Enfin, le processus actuel de la globalisation pose à la fois les problèmes de la puissance militaire et de l'arme économique. Il pose clairement la question de 1'hégémonie américaine et de sa capacité à subsister dans le temps. Il est alors intéressant de s'interroger sur l'intérêt d'une mondialisation économique.

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INTRODUCTION GENERALE

Bibliographie

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PREMIÈRE

PARTIE

LES EXPRESSIONS EMPIRIQUES ET IDÉOLOGIQUES DE LA GLOBALISATION

La globalisation intéresse l'ensemble des sciences sociales. Elle fait l'objet de nombreuses analyses économiques, historiques, sociologiques, culturelles. Il est donc intéressant de mettre en évidence d'une part les manifestations du processus de globalisation et d'autre part les idées, doctrines, idéologies ou théories qui en acceptent ou non l'émergence ou le développement. En 35 ans, le montant global des échanges est passé d'un peu moins de 300 milliards de dollars (1967) à 8 000 milliards de dollars en 2003. Pendant la même période, le pm est passé de 2 290 milliards de dollars à 35 000 milliards de dollars en 2004. Dans ces conditions, on constate que la croissance mondiale a progressé moins vite que l'ensemble des échanges internationaux. Tous les pays ont connu une amélioration de leur degré réel d'ouverture. Cependant, les considérations géographiques restent encore très présentes. Ainsi, le commerce entre les pays d'Europe (hors Royaume-Uni) représentait deux tiers du commerce total en 1960. C'était le même coefficient en 1910 et en 2002. Par contre, le Royaume-Uni a modifié la structure de ses échanges. À l'importation, ses voisins européens ont représenté respectivement 31%, 45% et 67% de ses importations en 1860, 1910 et 2002. Pour ses exportations, les chiffres respectifs sont 46,7%, 35,2% et 59,7%. Aujourd'hui, 86% du commerce extérieur canadien sont réalisés avec les Etats-Unis. Ainsi, depuis le processus de décolonisation, les facteurs géographiques, mais aussi politiques avec la constitution de l'UE, apparaissent fondamentaux dans les rapports d'échange entre les pays. Sur la base de la classification du commerce international (800 produits), la concentration des produits du commerce international croît. Ainsi Ng

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ET IDÉOLOGIQUES

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et Yeatsl montrent que les trente premiers produits échangés représentent aujourd'hui la moitié des parts de marché, contre seulement un tiers en 1985. On assiste, au moins en Asie, à une logique d'intégration verticale. Si la plupart des débouchés concernent les pays industrialisés, la Chine devient un importateur important, compte tenu de son taux de croissance élevé. Les produits «dominants» concernent les matières premières et énergétiques, mais aussi les matériels de bureau, l'équipement en télécommunication et le matériel électrique. Les échanges internationaux des produits de haute technologie se développent, notamment sur une base régionale de composants et pièces détachées. L'analyse de la mondialisation suppose d'abord l'analyse des faits et des chiffres économiques et sociaux. Elle implique aussi des réflexions théoriques quant à la nécessité, l'utilité et l'intérêt d'un processus de mondialisation dans une économie de marché à la fois « internationalisée» et hétérogène. Elle met enfin en évidence I'hégémonie des valeurs capitalistes.

1 Ng F., Yeats A. (2003), "Major Trade Trends in East Asia -

What are their impli-

cations for Regional Cooperation and Growth ?", World Bank Policy Research, Working Paper n03084, June.

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CHAPITRE I LA MONDIALISATION ET LES FAITS ÉCONOMIQUES

La globalisation se présente comme un processus adapté à la libéralisation croissante de l'économie. Elle justifie l'essor des marchés comme processus de régulation au-delà des frontières des Etats. Dans ces conditions, la globalisation, telle qu'elle est conçue aujourd'hui, s'inscrit dans le champ de la pensée libérale. Elle néglige la citoyenneté des Etats, des entreprises et des capitaux. Elle défend la dérégulation. La globalisation est un facteur de soutien à l'économie de marché. À ce titre, elle fournit des règles « plus internationales» au marché du travail. Enfm, la théorie positive de la globalisation implique des hypothèses concernant son fonctionnement efficace. Il est donc intéressant d'analyser: 1) Les caractéristiques modernes de la globalisation. 2) Le soutien à l'élargissement au marché que représente cette globalisation. 3) Son rôle spécifique sur le marché du travail. 4) Les hypothèses fondamentales qui prévalent pour justifier et défendre le processus de la globalisation de type « marchand ». 1. Les caractéristiques modernes de la globalisation

Au début des années 1990, l'idée d'une grave crise économique mondiale était très présente. Elle n'était pourtant pas l'expression de la crainte d'une réduction du pouvoir d'achat moyen par habitant de la planète, mais elle reflétait les peurs inhérentes aux transformations de structures du capitalisme et à l'effondrement des économies planifiées. Après quelques courtes années d'incertitude, le lancement de la «nouvelle économie », la restauration progressive des taux de croissance des économies en transition et l'essor de la globalisation, les économistes ont alors parlé de « mondialisation heureuse », de nouvelle croissance fondée sur de nouvelles bases technologiques et d'accroissement des richesses mondiales. TI a suffi pourtant, deux ou trois années plus tard, de connaître la crise fmancière asiatique, puis russe, puis latino-américaine, pour que le spectre de la crise réapparaisse. Enfm, avec les attentats du Il septembre 2001, les guerres en Afghanistan et en Irak et le bruit constant des canons et des bottes, l'histoire du monde, que l'on annonçait finie, ne cesse de remplir ses pages sanglantes. L'économie est fondée sur la confiance. Les analyses optimistes privilégient la croissance, mais les conflits guerriers ramènent les consommateurs à des comportements « frileux» qui diminuent considérablement le potentiel de production des richesses. En un peu plus d'une décennie, les analystes sont passés de l'enthousiasme (avec la fm du socialisme), au pessimisme (avec les

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premiers résultats économiques des pays en transition et les déficits fondamentaux de l'économie américaine), à un nouveau mouvement d'optimisme (avec la «nouvelle économie»), et enfin aux interrogations consécutives à la crise financière et aux conséquences guerrières du terrorisme. L'obsolescence des analyses économiques s'est accélérée. Pourtant, de manière générale, les pays en situation économiquement difficile continuent à produire des taux de croissance positifs (même rapportés à l'augmentation de la population). Dans ces conditions, le terme de crise exprime sans doute le développement des inégalités, l'essor des instabilités et surtout l'accroissement du «mal être ». Sans parler pour autant du complexe du «malade imaginaire» (la guerre et les pertes financières, surtout dues d'ailleurs aux bulles spéculatives, sont bien réelles), il exprime les doutes, les incertitudes et les difficultés quotidiennes d'une économie en perpétuelle remise en cause compétitive. Ainsi, la France n'a jamais été aussi riche qu'aujourd'hui et pourtant les citoyens se plaignent amèrement des conditions économiques et sociales qui constituent leur cadre de vie. De même, l'importance de la croissance dans les pays du Sud, fondée sur l'amélioration de la formation et de la santé, sur l'action de l'Etat dans les économies de marché et sur le rôle dynamique des idées et du progrès technique est indéniable. Depuis 1960, l'éducation a fait d'immenses progrès avec le quintuplement du nombre d'adultes sachant lire et écrire et l'abaissement spectaculaire de la mortalité infantile. Avec ses efforts d'industrialisation, l'Asie a démontré que «la croissance n'est donc pas une « externalité» providentielle dont les seuls pays du Nord auraient eu le privilège »2. L'un des problèmes difficiles à résoudre porte sur la maîtrise du progrès technique, facteur économique rare (souvent considéré comme une variable exogène dans les modèles économiques), mais souvent décisif, capable de fournir une rente à son producteur. Les pays du Sud y ont difficilement accès, car les détours de la production de recherche sont de plus en plus longs et coûteux. La mondialisation et la globalisation sont susceptibles, pour les économistes libéraux, de gommer ces divergences économiques sur la base d'une compétition universelle sur tous les marchés du monde. Les leçons de l'histoire ne doivent pourtant pas être oubliées. A) L'internationalisation n'est pas un phénomène nouveau L'internationalisation est un processus pluriséculaire. Elle n'a pas beaucoup changé depuis le temps où la Grande-Bretagne dominait le monde. Les conjonctures nationales étaient alors interdépendantes et il y avait une convergence croissante des prix régionaux et une synchronisation des prix internationaux. Les investissements directs à l'étranger (IDE) allaient vers la Russie et l'Amérique Latine, alors qu'aujourd'hui ils s'installent plutôt en Asie. On peut alors s'interroger sur la nouveauté de la globalisation, comme nouvelle
2 Engelhard P. (1996), L 'homme mondial. Les sociétés humaines peuvent-elles survivre?, Arléa, Paris, p. 47.

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étape de l'économie internationale. De 1860 au milieu des années 1870, la couronne britannique avait déjà établi un noyau de système mondial (sans les Etats-Unis) des flux de marchandises, de capitaux et du travail. Avec la perte de ses « avantages comparatifs », du fait des droits de douane institués par les pays européens, la puissance (l'impérialisme) européenne s'est manifestée par une recrudescence des conquêtes coloniales et des nouveaux marchés, avec le soutien d'élites locales asservies à l'Occident. La technique du prêt comme moyen de contrôle était un moyen puissant de domination. Ainsi, en 1869, l'endettement du bey de Tunis fut l'occasion pour la France, sous le prétexte de défendre les créanciers français, d'assurer une surveillance de gestion sur la Tunisie et d'imposer une situation de colonisation informelle. Avec l'accroissement des impôts et le mécontentement populaire, la France annexa la Tunisie en 1881. Si le processus de colonisation n'est plus de mise aujourd'hui, les facteurs de dépendance vis-à-vis des règles imposées par le FMI aux Etats en développement n'en ont pas moins des caractéristiques comparables. Jusqu'à la fin du XXe siècle, du fait même du processus de globalisation, il n'est même plus utile de gérer la domination politique des Etats endettés, il suffit de leur imposer des conditions économiques suffisantes pour que leur marge de manœuvre ne s'avère pas plus importante que celles des pays colonisés. A la fm du XIXe siècle, les économies des pays développés étaient déjà très ouvertes, avant que la guerre mondiale de 1914-1918, la grande crise économique de 1929 et la Seconde Guerre mondiale ne conduisent à un ralentissement relatif des échanges internationaux. Le commerce international atteignait 12,9% du pm en 1913, pour retomber à 6,2% en 1938, contre 14,3% en 1994. C'est en 1929 que le plus haut taux d'exportation a jamais été atteint au Japon. En outre, il faudra attendre 1973 pour que le commerce intra régional (en pourcentage du PNB) atteigne le niveau de 1913 et, aujourd'hui encore, sa part dans le PNB est légèrement supérieure à celle de cette époque. Après la Grande dépression, les gouvernements ont démontré leur capacité à contrôler les économies nationales, à protéger la croissance et à limiter les inégalités sociales. Enfm, c'est bien après les années 1970 que l'on a atteint le niveau d'ouverture du commerce mondial de l'avant Première Guerre mondiale (tableau 1). Le capitalisme n'est pas homogène. En effet, les méthodes de production, les relations industrielles, les politiques fiscales restent encore spécifiques à chaque Etat. Cependant, les activités économiques nationales sont maintenant internationalisées à un niveau sans précédent dans les pays industrialisés, avec une recherche systématique d'ouverture des frontières économiques (tableaux 2, 3, 4 et 5)3. À la lecture de ces chiffres, on peut constater l'importance des pays de l'OCDE dans le commerce international. Seule, la Chine, avec ses 1,3 milliards d'habitants se faufile dans ces classements.

3

OMC (2004), Statistiques sur le commerce mondial, Appendice, Tableau 3.

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EXPRESSIONS

EMPIRIQUES

ET IDÉOLOGIQUES

DE LA GLOBALISATION

TABLEAU

1

Exportations de marchandises (en % du pm de 1890 à 1992)
Année Pays développés Il,7 EtatsUnis 6,7 Europe de l'Ouest 14,9 CEE Japon

1890

1913
1929 1938 1950 1970 1992

12,9
9,8 6,2 7,8 10,2 14,3

6,4
5,0 3,7 3,8 4,0 7,5

18,3
14,5 7,1 13,4 17,4 21,7

-

6,1
12,6 13,6 13,0 6,8 9,7 8,8

12,9 16,7 21,1

Source: Bairoch4 (moyenne sur trois ans, à l'exception de 1950).

TABLEAU 2

Les principaux exportateurs de biens en 2003 (en milliards de dollars)
Pays Allemagne Etats-Unis Japon Chine France Royaume-Uni Pays-Bas Italie Canada Belgique Hong Kong Corée du Sud Valeur 748,4 723,8 471,8 437,9 386,7 304,6 294,1 292,1 272,7 255,3 209,1 193,8 Part dans le monde (en%) 10,0 9,6 6,3 5,8 5,2 4,1 3,9 3,9 3,6 3,4 3,0 2,6

Bairoch P., "Globalization myths and realities: one century of external trade and foreign investment", in States against Markets. The limits of globalization, (Boyer R., Drache, D. Editors), Routledge, New York, p. 179.

4

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- LA

GLOBALISATION

EN « ANALYSE

»

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TABLEAU 3

Les principaux importateurs de biens en 2003 (en milliards de dollars)
Pays importateurs Etats-Unis Allemagne Chine Royaume-Uni France Japon Italie Pays-Bas Canada Belgique HongKong Espagne Total monde Valeur 1303,1 601,7 413,1 390,8 390,5 382,9 290,8 262,8 245,0 235,4 232,2 201,0 7778 Part dans le monde (%) 16,8 7,7 5,3 5,0 5,0 4,9 3,7 3,4 3,2 3,0 3,0 2,6 % des 12 plus grands importateurs de biens: 63,6

TABLEAU 4

Les principaux exportateurs de services en 2003 (en milliards de dollars)
Pays Etats-Unis Royaume-Uni Allemagne France Espagne Italie Japon Pays-Bas Chine HongKong Autriche Belgique Total monde Valeur 287,7 143,4 115,6 98,9 76,3 72,7 70,6 63,0 46,4 44,6 43,0 42,4 1763 Part dans le monde (%) 16,0 8,0 6,4 5,5 4,2 4,0 3,9 3,5 2,6 2,5 2,4 2,4 % des 12 plus grands exportateurs de services: 61,4

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I. - LES EXPRESSIONS

EMPIRIQUES

ET IDÉOLOGIQUES

DE LA GLOBALISATION

TABLEAU 5

Les principaux importateurs de services en 2003 (en milliards de dollars)
Pays Etats-Unis Allemagne Royaume-Uni Japon France Italie Pays-Bas Chine Irlande Canada Espagne Autriche Total monde Valeur 228,5 170,8 118,3 110,3 83,7 74,0 64,9 54,9 50,2 50,0 45,6 42,8 1780 Part dans le monde% 12,8 9,6 6,6 6,2 4,7 4,2 3,6 3,1 2,8 2,8 2,6 2,4 % des 12 plus grands importateurs de services: 61,4

Il est possible de constater l'importance des relations commerciales dans les unions régionales (tableau 6). Cependant, au bout d'un certain temps, ces échanges intra régionaux diminuent proportionnellement, du fait notamment de l'augmentation de l'énergie et des matières premières.
TABLEAU 6

Commerce des marchandises dans les processus d'intégration Part des exportations et des importations
Unions APEC Exportations intra Importations intra UE Exportations intra Importations intra ALENA Exportations intra Importations intra 1990 67,5 65,4 64,9 63,0 42,6 34,4 1995 72,4 71,7 64,0 65,2 46,0 37,7 2000 72,7 71,2 62,4 60,3 55,7 39,6 2003 72,3 68,7 61,9 61,7 56,1 36,8

régionale

Pour Braudel, le capitalisme commercial se développe lorsqu'il parvient à articuler des espaces nationaux caractérisés par de fortes inégalités de dotations et de prix. Or, actuellement, le quintile de la population la plus

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LA GLOBALISATION

EN « ANALYSE

))

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favorisée reçoit 85% du Pfi mondial. Aujourd'hui, les marchés ont pris leur revanche La globalisation suppose le développement des investissements directs à l'étranger (IDE), aux informations statistiques correspondantes pas toujours très fiables. Si l'évolution de l'investissement direct à l'étranger dépend de la conjoncture, les pays industrialisés semblent privilégier aujourd'hui cette stratégie à celle des exportations. lis ont connu une croissance importante, car ils ne représentaient que 13,2 milliards de dollars de 1970 à 1972. Les pays les plus concernés par cette augmentation ont été la France (dont la part mondiale est passée, pendant la même période, de 3,4% à II,5%), le Japon et l'Italie, au détriment des Etats-Unis (57,9% à 12,9%)5. En moyenne entre 1988 et 1991, l'investissement direct à l'étranger représentait 206 milliards de dollars (soit 40% seulement du total des flux de capital à long terme), l'investissement de portefeuille 250 milliards de dollars, le capital à long terme 65 milliards de dollars. Aujourd'hui, les investissements directs à l'étranger représentent 3% du Pfi mondial, soit à peu près le niveau de 19136. Les mouvements du capital vont à l'opposé des exportations. Aujourd'hui, les stocks d'IDE étrangers aux Etats-Unis sont plus importants que ceux qu'ils possèdent à l'étranger, pour un montant de l'ordre de 2 150 milliards de dollars7. Les flux mondiaux d'investissements directs à l'étranger ont stagné en 2003, le niveau le plus bas depuis 1998, pour 650 milliards de dollars. Ce recul est sans doute dû à la faible croissance économique, aux incertitudes mondiales liées à la guerre d'Irak, à la dépréciation des valeurs boursières et à la diminution des bénéfices des sociétés. Les processus de fusion et d'acquisition des entreprises sont en forte baisse, avec 8 000 opérations en 2000 et 4 500 en 2002, pour un total de plus de 1 150 milliards de dollars en 2000 contre 360 milliards de dollars en 2002. On assiste au développement des traités bilatéraux et des conventions concernant la double imposition. Selon la CNUCED, le chiffre d'affaires des filiales étrangères des FMN atteignait 17.695 milliards de dollars, soit 6,5 fois plus qu'en 1982.

5 Bairoch, op. ci!. p. 183. «Les stocks d'IDE sont intéressants à connaître. Pour la France, on atteignait 161 milliards de dollars (4,1 en 1960) en 1993, contre 187 milliards de dollars pour l'Allemagne (0,8 en 1960), 252 milliards de dollars pour la Grande-Bretagne (12,4 en 1960) et 489 milliards de dollars pour Etats-Unis (contre 31,9 en 1960) ». 6 La répartition entre l'IDE et l'investissement de portefeuille est très différente de ce qu'elle était en 1913. 7 Bea News (2005), "US Net International Investment Position at Yearend", 2004, Bureau of Economic Analysis, US Department of Commerce, June 2005

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ET IDÉOLOGIQUES

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TABLEAU 7 Les investissements directs à l'étranger et la production internationale (1982, 1990, 2002, en milliards de dollars courants)8. Indicateurs Entrées IDE Sorties d'IDE Stock IDE entrant Stock IDE sortant Fusions/ Acquisitions internationales Chiffre d'affaires des filiales internationales Total des actifs des filiales étrangères Effectif des filiales étrangères (en milliers) PIB Formation Brute de Capital Fixe 1982 59 28 802 595 2737 2091 19 375 10 805 I 2286 1990 209 242 1954 1 763 51 5675 5899 24 262 21 672 4819 2002 651 647 7 123 6866 370 17 685 26 543 53 094 32 227 6422

TABLEAU 8 Entrées d'investissements directs de l'étranger (en milliards de dollars)9 Pays Australie Belgique Canada Suisse Allemagne Espagne France Royaume-Uni Irlande Italie Japon Luxembourg Etats-Unis Mexique 2002 16,5 13,1 21,0 5,7 36,0 35,9 48,9 27,8 24,4 14,6 9,2 117,1 72,4 14,4 2003 7,8 31,3 6,6 12,2 12,9 25,6 47,0 14,6 25,5 17,0 6,3 73,2 39,9 10,7 1er semestre 2004 0,5 2,8 4,2 0,7 -46,2 4,0 20,3 32,1 14,2 9,4 5,4 Il,4 44,5 Il,0

8

CNUCED (2003), "World Investment Report 2003", FDI Policies for Develop-

ment. National and International Perspectives, p. 3. 9 OCDE (2004), "Recent trends in Foreign Direct Investment in OECD countries", Directorate for Financial and enterprise affairs, 6 december, OCDE, Paris.

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- LA GLOBALISATION

EN « ANALYSE »

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TABLEAU 9

Entrées d'investissements directs de l'étranger (en milliards de dollars)lO
Pays Australie Belgique Canada Suisse Allemagne Espagne France Royaume-Uni Irlande Italie Japon Luxembourg Etats-Unis Mexique 2002 7,6 II,0 26,4 7,6 8,6 31,5 49,5 35,2 3,1 17,1 32,3 126,2 134,8 1,0 2003 14,3 39,0 21,6 10,9 2,6 23,4 57,3 55,3 1,9 9,1 28,8 81,8 173,8 1er semestre 2004 5,7 3,9 27,6 14,9 -9,7 9,4 33,3 1,5 8,0 13,4 13,1 18,6 117,7

-

La production des redevances technologiques (brevets et licence) est en forte croissance, passant de 9 milliards de dollars en 1980 à 72 milliards de dollars en 2002, soit un peu moins de 5% des exportations mondiales de services. Elles représentent respectivement 0,6%, 0,2% et 0,1% des PIB du Royaume-Uni, des Etats-Unis et du JaponII. L'économie du savoir favorise la création de rentes. Les pays en développement, en revanche, versent plus de 12 milliards de dollars aux pays développés. Les investissements directs à l'étranger ouvrent la concurrence du travail dans le monde entier, ils facilitent ainsi les évolutions, voire les ruptures des compromis sociaux, notamment ceux qui portent sur les salaires et la précarité. Les revenus du capital à l'étranger ont augmenté, passant de 1,2% en 1970 à 3,8% en 2000. Depuis 2001, ce taux a été ramené à 2,8%. Pour la France, les revenus du capital à l'étranger représentaient 1,7% du PIB en 1978, contre plus de 5% aujourd'hui. Les investissements directs à l'étranger ne représentent qu'un aspect de la globalisation, avec le développement des échanges et le rôle des firmes multinationales. Il existe un changement dans la composition des exportations, les produits manufacturés représentant par exemple seulement 25% des exportations américaines en 1995, contre 75% en 1960. Bien que le taux des exportations par rapport au PIB soit d'un tiers supérieur à celui de 1913, son volume
10 OCDE (2004), "Recent trends in Foreign Direct Investment in OECD countries", Directorate for Financial and Enterprise Affairs, 6 december, OCDE, Paris. Il OCDE (2003), STI Scoreboard, OCDE, Paris.

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a été multiplié par vingt. Il y a trois grandes différences du processus de mondialisation actuel par rapport à celui qui existait à la fm du siècle dernier. - D'abord, le système fmancier avait alors une plus grande stabilité structurelle avec le régime de l'étalon or. Aujourd'hui, les risques d'évolutions erratiques des taux de change sont plus importants, fragilisant ainsi le système dans son ensemble. L'existence concurrentielle de l'euro à l'égard du dollar constitue une nouvelle donne susceptible de modifier, à terme, les rapports de pouvoir entre les Etats-Unis et l'Europe. - Ensuite, cette interdépendance des économies joue au détriment des pays de vieille industrialisation, qui connaissent de sérieux problèmes d'emplois. Les pays d'Asie, malgré la crise de 1998, ont une croissance très vigoureuse, ce qui n'était pas le cas en 1913.
-

Enfin, l'idée d'une firme «globale» semble s'imposer maintenant,

alors même qu'elle n'est évoquée que depuis deux décennies. La globalisation moderne conduit à de douloureuses restructurations de l'économie mondiale. B) La difficile restructuration de l'économie mondiale La globalisation met en évidence le caractère à la fois relatif, parfois conflictuel ou épidémique, de la croissance des économies nationales. Ainsi, les réformes structurelles engagées dans de nombreux pays anciennement planifiés ont fait une large place aux mécanismes du marché, renforçant ainsi, pour le FMI, « les bases d'une croissance vigoureuse et durable »12.Cependant, la question du temps nécessaire à la relance de l'économie après une crise profonde est primordiale. Par contre, dans les pays occidentaux développés, la récession déclarée n'est souvent qu'une croissance réduite et rampante. Dans certaines conditions, une croissance rapide peut réduire la pauvreté. Pourtant, l'fude, avec un fort taux de croissance depuis deux décennies, dispose de 10% de personnes ayant un niveau de vie occidental, 30% au-dessus du seuil de pauvreté et le reste largement en dessous de ce seuil. L'idée que l'on se fait de la crise économique n'est pas la même selon les pays. La théorie du rattrapage de Rostow sur la linéarité du développement est contestée. Il faudrait au continent africain un taux de croissance de 10% pendant 15 ans pour obtenir un revenu par tête 50 fois inférieur au moins à celui des pays développés. En outre, il est difficile d'imaginer que la globalisation conduise tous les individus de la planète à disposer des normes de consommation d'un Américain moyen. Cela supposerait des dépenses énergétiques telles que, indépendamment des problèmes d'environnement qui en découleraient, il n'y aurait plus de pétrole dans les 20 ans à venir. C'est donc bien d'un autre type de croissance et de développement dont il faudrait faire état, mais cette question est occultée par les intérêts dominants. La globalisation accroît le pouvoir de la finance internationale. Les Etats-Unis ont financé leur effort militaire du début des années 1980 par les
12

FMI, (1997), Bulletin, Vol. 26, Septembre, p. 1.

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- LA

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bons du Trésor (US Treasury Bonds), avec un risque fmancier faible. La demande a été très forte, favorisant une augmentation des taux d'intérêt. Compte tenu des difficultés économiques, les Etats ont eu tendance à

s'endetter, avec la mise en place d'une politique de déflation compétitive
fondée sur la recherche d'un taux de croissance supérieur au taux réel de l'intérêt. Il en a résulté un surendettement du Nord et du Sud, avec un service de la dette important, compte tenu des taux d'intérêt réels. La montée des fonds de pension (qui contrôlaient, en 2005, l'équivalent du tiers du revenu mondial annuel, soit Il 000 milliards de dollars) dans le capital des entreprises conduit à un nouveau pouvoir financier qui s'oppose parfois à la liberté d'action des entrepreneurs. Un produit financier est plus facile à réaliser qu'un profit de production. Comme le disaient Marx et Lénine, les grandes fmnes tendent à privilégier l'accumulation du capital fmancier au détriment du capital réel. La finance a toujours été centrale dans l'impérialisme des nations. Elle a souvent donné le signal des aventures militaires, des paris économiques inconsidérés ou du refus des différences culturelles. Le capital productif par travailleur n'a fait que croître (7 fois plus en France et en Allemagne, 14 fois plus au Japon et 2 fois plus aux Etats-Unis de 1950 à 1992). Le coefficient du capital de la seconde partie du XXe siècle a lui-même augmenté de près de 50% en France, en Allemagne et au Japon, et beaucoup plus faiblement aux USA (10%). Les intérêts financiers exercent une pression sur la répartition des revenus, par la promotion d'une spéculation productrice d'incertitude et de taux d'intérêts élevés. L'endettement croissant exerce une influence décisive sur l'augmentation des primes de risque. Dans ces conditions, les Etats sont demandeurs de capitaux, jusqu'au point où la réduction des dépenses publiques s'imposera, provoquant des tensions fortes en faveur du démantèlement de la protection sociale. La globalisation donne leur pleine mesure aux innovations, dont les coûts croissent inexorablement. L'économie mondiale d'aujourd'hui subit un profond changement, avec le passage d'unités physiques de production aux unités fondées sur la connaissance, d'un système de sociétés des économies nationales à des formes de production centrées sur la technologie et requérant des marchés globaux. Le pouvoir mimétique du modèle technologique dominant et sa relative irréversibilité l'emportent le plus souvent sur les considérations du prix du travail. Les actifs physiques sont encore importants, mais leur rôle diminue à l'avantage du pouvoir intellectuel (brainpower) et du management compétent. La technologie est le nouvel outil des économies dynamiques et compétitives. C'est elle qui crée les emplois, les marchés et engage une maind'œuvre très qualifiée. Le chômage structurel est dû principalement à la globalisation des technologies économes en travail, à l'endettement élevé et à la montée d'une concurrence très forte. La reconstitution des marges des entreprises ne s'est pas traduite par un accroissement de l'emploi, car les technologies de type «labour saving»

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ET IDÉOLOGIQUES

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développent d'importants effets cliquets, qui exercent en même temps une pression vers la baisse des coûts du travail. S'il n'y a pas de substitution entre le capital et le travail à court tenne dans une économie de marché (effets stocks), un retour vers des techniques plus intensives en travail n'est possible qu'avec la réduction du coût de celui-ci. La globalisation favorise la réduction des prétentions des offreurs de travail, par la mise en place d'un capital de productivité fortement économe du facteur travail et pleinement responsable de l'élargissement de cette fameuse «année de réserve» mise en évidence par Karl Marx, il y a un siècle et demi. Le développement économique d'aujourd'hui est porteur d'exclusions et d'inégalités. Les critères individuels de la productivité prévalent. Enfin, la globalisation exerce une influence décisive sur la perte d'importance du rôle économique de l'Etat. Elle complexifie les stratégies de développement. La supériorité de la stratégie de la croissance tirée par les exportations ou de l'intérêt de la globalisation financière ou de la disparition de l'Etat keynésien, stratégies recommandées par les instances internationales, n'ont pas encore apporté toutes les assurances sur leur bien-fondé, bien au contraire. La stratégie de la croissance tirée par les exportations (CX) l'a pourtant emporté sur la croissance par substitution des importations (CSI). Les pays qui ont pour objectif une ouverture de leurs produits à la compétition sur les marchés internationaux, sans d'ailleurs toujours ouvrir eux-mêmes leur propre économie à cette contrainte, ont réalisé une plus grande substitution aux importations que ceux qui s'étaient donné clairement cet objectif. Cependant, il y a des limites à la croissance tirée par les exportations. Les pays du sud-est asiatique qui ont le mieux réussi sont ceux qui ont utilisé le levier du marché interne le plus rapidement. Le Japon avait développé la stratégie en V, d'importations, de substitutions aux importations et puis d'exportations, d'abord dans le textile, les industries légères, puis dans la chimie et l'industrie lourde. Les nouveaux pays industriels (NPI) ont d'abord eu une stratégie de type CSI avant d'engager la stratégie de type CX. Aujourd'hui, les capacités d'exportation sont limitées par la demande mondiale encore faiblement élastique et une offre croissante. L'intemalisation de la croissance est une condition de lutte contre la pauvreté. Il faut ajouter les nécessaires synergies sectorielles (effets externes) et spatiales (ville/campagne). Pour l'instant, la croissance a du mal à vaincre la pauvreté. L'Afrique reste la grande vaincue du développement de cette fin de siècle, probablement à cause d'une insuffisance de cohérence sociale et de confiance. Si les dirigeants asiatiques sont au moins aussi corrompus que ceux d'Afrique, ils réinvestissent massivement dans leurs pays. Il existe en Asie des entrepreneurs actifs, conscients des intérêts économiques, alors qu'en Afrique ils ont été anesthésiés par la colonisation et par l'application d'autres valeurs sociales. Si la famille asiatique épargne, en Afrique elle consomme. Enfin, en Asie une faute suppose une sanction, en Afrique tout le monde paie. Les sociétés africaines sont contre-productives. Progressivement, le centre de

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gravité de l'économie mondiale se déplace bien vers l'Asie. Pour la Banque mondiale, la Chine sera la première puissance du monde en 2030. C) Le libre-échange n'est pas une condition du développement économique La théorie dominante anglo-saxonne du commerce international soutient l'essor du libre-échange13. Pour la pensée libérale, la gestion publique de l'économie est dangereuse, puisque la résultante des actions de chaque individu produit, au fmal, l'optimum économique. Elle défend d'abord les intérêts supposés du consommateur. La compétition se justifie, car elle élimine les entreprises qui produisent à des coûts (et donc des prix) trop élevés. Dans ce contexte, le gouvernement est un arbitre du respect des règles commerciales. Le même principe doit être mis en place pour toutes les Nations. La globalisation de l'économie constitue un objectif fondamental car, avec les technologies modernes et la généralisation planétaire de l'économie de marché, les chances d'un développement économique mondial sont alors théoriquement renforcées. Pour le FMI14, la mondialisation représente l'intégration croissante des marchés des biens, des services et des capitaux (l'emploi est souvent oublié). Les économistes de la globalisation sont devenus «philosophiquement» dominants. Le KWS (Keynesian Welfare State) ne constitue plus, à les entendre, une alternative à la globalisation de la production et aux pratiques néolibérales. La nouvelle orthodoxie suggère que l'économie internationale impose les mêmes demandes à tous les gouvernements, c'est-à-dire la maximisation des exportations, la réduction des dépenses sociales, la suppression de la régulation étatique, l'accroissement du pouvoir du capital pour réorganiser les économies nationales comme parties d'un ensemble de groupes d'échanges transnationaux15. Le gouvernement doit abandonner les objectifs futiles à long terme du plein emploi et de la sécurité sociale. Les économistes « libéraux de la globalisation » exercent une influence sans précédent sur l'opinion et l'action publiques. Ils fondent leurs analyses sur la fameuse « main invisible» d'Adam Smith. Or, celui-ci n'était pas aussi favorable au laissez faire que ses laudateurs. TIconsidérait même que la guerre était parfois utile, que certaines protections (comme les Actes de Navigation) étaient fondamentales et que la défense était plus importante que l'opulence. En outre, 1'histoire des faits et de la pensée économique met en évidence d'autres conceptions (des mercantilistes à Hamilton), qui contestent, au moins à court terme, le caractère optimal du

13Ce que démontre le quasi-monopole du Prix Nobel d'économie par les économistes américains. 14FMI, (1997), Bulletin, vol. 26, Septembre. 15Friedman, H. (1991), ''New wines, new bottles: The regulation of capital on a World Scale", Studies in Political Economy, Autumn.

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I. - LESEXPRESSIONS

EMPIRIQUES ET IDÉOLOGIQUES DE LA GLOBALISATION

laissez faire pour une Nation. List16 condamnait les «théoriciens cosmopolites », qui négligeaient la souveraineté des Nations. Dans une relation entre Etats, quelques-uns y gagnent, d'autres y perdent. C'est une notion de jeu à somme nulle qui prévaut, et même s'il y a une somme positive le rapport de puissance entre les Etats en est modifié. Le marché n'est pas un jeu, c'est un instrument de I'histoire qui fait en sorte que certaines nations perdent leur indépendance et le contrôle de leur destin. Les grandes puissances commerciales peuvent, si l'on n'y prend pas garde, provoquer des blessures immenses aux économies dominées, par un simple jeu de contrôle ou par l'essor de leurs exportations ou de leurs importations. Il est préférable, selon List, de planter les arbres plutôt que d'acheter et consommer ses fruits. C'est une pensée très proche de celle de Confucius. Le développement économique ne peut se réaliser sans le progrès des forces productives. C'est pourquoi, sur le long terme, il faut qu'une société soit capable de maîtriser les activités qui assurent l'efficacité économique nationale. Le consommateur n'est pas le guide de la croissance, car sans création de richesse un pays ne peut que s'appauvrir au fur et à mesure que se développe simultanément son besoin de consommation. TI n'y a pas de code d'honneur dans ce combat commercial. Chaque pays utilise ses propres instruments pour en tirer avantage. La tricherie a souvent été un moment historique qui a donné aux pays coupables un avantage comparatif important. Ainsi en a-t-il été avec les Actes de Navigation (véritable promotion du monopole du commerce britannique). List rappelait d'ailleurs que le gouvernement anglais avait, dans un premier temps, délibérément encouragé ses propres industries afin de décourager les concurrents étrangers. Ainsi, Edouard ill avait créé lui-même la première manufacture de laine et Elisabeth I avait fondé la marine marchande et le commerce avec l'étranger. Autrement dit, le gouvernement avait été à l'origine du progrès économique anglais. D'ailleurs, le Royaume-Uni avait constitué un immense empire, dont les colonies étaient étroitement dépendantes de la préférence impériale. En abolissant les fameuses Corn Laws en 1846, exposant ainsi ses fermiers à la compétition d'outre-mer, il reconnaissait ainsi avoir violé le principe de la libre concurrence pendant au moins un siècle et demi. A cette époque, son industrie était toute puissante et les intérêts à retirer de l'ouverture des frontières étaient considérables. L'Angleterre a promu ses industries sur la base de prix inadaptés (notamment par les subventions, le pouvoir impérial sur les colonies ou les effets de domination sur des pays comme l'Irlande ou le Portugal). Elle a proposé de revenir aux prix du marché au moment où le commerce mondial était sous son contrôle économique, militaire et stratégique. Au fond, l'idée de la Britannia rule était suffisamment ancrée dans les esprits pour ne permettre à personne de la remettre en cause.
16 Dans les manuels d'économie américains, il est très rare de présenter l' économiste allemand Friedrich List, qui s'opposa clairement à la domination économique de l'Angleterre.

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Pour les Etats-Unis, les débats entre Jefferson, favorable au laissez faire, et Hamilton, qui souhaitait, pour combattre l'omniprésence du commerce britannique, encourager l'industrie nationale américaine par des droits de douane et des subventions, conduisirent à une situation paradoxale. Si les idées d'Hamilton n'ont pas été reconnues officiellement, sa politique, sous couvert de libéralisme, fut cependant appliquée. Ainsi, le gouvernement américain de l'époque a reconnu implicitement que le plus grand obstacle au développement de l'industrie américaine était la puissance du capital britannique, lequel recevait des crédits à long terme et bénéficiait de réserves fmancières importantes. Dans ces conditions, l'argent public devait venir en aide au développement industriel national. Lincoln lui-même considérait que la production domestique était un impératif national. Ainsi, le gouvernement américain a souvent utilisé l'excuse militaire pour protéger certaines industries. En 1698, le choix du Congrès américain de faire produire à son compte 10 000 mousquetons dans les 28 mois a été à l'origine du premier équipement de production de masse. TI en a été de même pour l'équipement des chemins de fer. Le protectionnisme a favorisé la croissance industrielle américaine, les droits de douane avoisinant 30% pendant tout le XIXe siècle, contre moins de 3% en 2000. Dans ce cas, les principes du libre-échange étaient bien écornés. L'analyse économique moderne n'explique pas les raisons pour lesquelles certains pays proches ont une telle différence dans leur développement. Avec l'arrivée des navires de guerre américains de Matthew Perry en 1853, les Japonais comprirent que le monde occidental les dominait technologiquement et économiquement. Or, tous les pays qui ont reconnu cette faiblesse ont été colonisés. Les responsables japonais ont alors cherché à moderniser leur pays (de 1862 à 1912), pour limiter leur vulnérabilité. TIs étudièrent les théories économiques et s'arrêtèrent surtout aux écrits de List. La pensée « stratégique» fut concernée d'abord par les rapports de force entre les Etats et ensuite par les échecs du marché (de la pollution aux effets de domination). Au fond, l'histoire montre que ceux qui violent des règles prennent parfois un avantage important qui les conduit ensuite à demander l'application des lois économiques. Les pays qui ont eu une politique protectionniste se réclament, lorsque leur puissance économique est assurée, du libre-échange. Or, depuis l'avènement du capitalisme, l'idée du laissez faire et du libre-échange est toujours revendiquée par la grande puissance de chaque époque, comme si ces principes s'imposaient d'eux-mêmes, comme garants du plus grand bien-être dans le monde17. 2. Le rôle décisif de la globalisation pour le marché En principe, le marché est un mécanisme itératif qui devient stable quand l'équilibre des prix, qui rend compatible des demandes et offres individuelles anonymes, est obtenu. TIn'en intègre pas moins les contrats bilatéraux signés à
17Fallows J. (1993), "How the world works", The Atlantic Monthly, p. 62.

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EXPRESSIONS

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une période fixée. Dans ce cas, le marché ne coordonne plus des stratégies indépendantes, mais il organise les offres variées et il permet l'expression d'un choix multiple informé. Le contrat crée une stabilité des échanges dans le temps, illimite les risques tout en réduisant la flexibilité. La généralisation du marché à l'ensemble des dimensions de la vie économique conduit à rendre «marchandes» toutes les relations entre le consommateur et le fournisseur, entre le travailleur et l'employeur et plus généralement entre les hommes. Elle suppose souvent l'exigence d'une rationalité parfaite. Les choix éclairés de chaque agent économique sont alors clairement prévisibles, compte tenu de ses préférences. L'Ecole de Chicago a étendu le concept de marché, de rationalité et d'équilibre à une large diversité de situations sociales (crime, mariage, etc.). Dans ce contexte, l'idée de Marx selon laquelle, dans le système capitaliste, tout devient une marchandise, même la vie éternelle, est validée a posteriori. Être compétitif a cessé d'être un moyen, pour devenir un credo, une idéologie, une raison d'être de la f1ffi1e.La généralisation du marché implique alors l'absence de barrières conduisant à modifier, sur la base de valeurs extra économiques, les choix des individus. Elle impose inéluctablement l'ouverture des frontières et la globalisation. Les Nations elles-mêmes sont obsédées par la compétitivité. Elles cherchent à attirer les capitaux (effet d'attraction), à maintenir l'emploi, à accéder à la technologie moderne et à maintenir la paix sociale. Enfin, tout processus de globalisation met en branle un système de régulation. Si l'Etat est moins présent dans la vie économique nationale, il devient nécessaire de mettre en place les institutions, les règles et les lois qui défmissent et font respecter les accords contractés par les agents économiques. A) Les justifications au recours au marché Les justifications au recours au marché sont nombreuses, mais il est possible d'en ressortir trois principales: la « main invisible », la faible efficacité de l'action économique des pouvoirs publics et le processus de « destruction créatrice» solidement inscrit dans les fibres mêmes du capitalisme. - Aujourd'hui, l'image de la «main invisible» est souvent revendiquée. Le marché est un mécanisme fondamental de coordination, dont les forces d'offre et de demande déterminent les productions et les méthodes de production par l'ajustement automatique des mouvements de prix. En situation de concurrence parfaite, la production est optimale. Le système d'économie de marché suppose que les agents économiques agissent rationnellement, sur la base de leur intérêt personnel à court terme, sans référence à la notion de pouvoir que les mercantilistes avaient pourtant privilégiée. Tout marché suppose des contrats privés, des lois commerciales, un régime monétaire, avec un arbitre extérieur. Pour les économistes autrichiens, les marchés organisent les transactions et établissent des prix et des revenus, mais ils prennent aussi en compte les connaissances spécifiques de chaque ménage ou f1ffi1epour les

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transmettre à l'ensemble de la société dans le cadre du système d'offre et de demande. Dans ce contexte, seuls les marchés sont supposés développer les mécanismes qui rendent compatibles des stratégies individuelles à la fois conflictuelles et égoïstes. Pourtant, Adam Smith, en son temps, estimait que le libre-échange devait souffrir de nombreuses exceptions, concernant notamment les terres, les syndicats ou l'éducation. Aujourd'hui, cette conception « marchande» de la vie souffre de trois limites importantes dans le cadre de la mondialisation. D'abord, il y a une différence entre les contrats privés réels dans un monde affecté par une forte incertitude et le monde «enchanté» de l'équilibre partiel « marshallien » ou de l'équilibre général de Walras. Ensuite, le déterminisme social de l'économie égoïste supprime des valeurs sociales traditionnelles qui participent au bien-être collectif. Dans le système de marché, le commerçant n'est plus vraiment un maillon de la vie sociale, car il n'agit que pour son seul bénéfice monétaire. Dans les sociétés traditionnelles, chaque agent économique protégeait l'autre, le commerçant allant chez son collègue d'à côté ou l'ouvrier recevant un crédit gratuit de son commerçant. Les cercles familiaux et de voisinage sont menacés de disparition. Si avec la globalisation, le monde est offert, le voisinage se ferme. Enfin, le système fonctionne en l'absence de stratégies de pouvoir des Etats18.La mondialisation n'est pas le phénomène d'ouverture des économies nationales, c'est un mouvement de décomposition des institutions économiques nationales et internationales héritées de la dernière guerre mondiale19. C'est la remise en cause des règles qui prévalaient à la fin de la dernière guerre mondiale. Toute concurrence est interventionniste, orientée, organisée par les Etats. L'Etat est essentiel au marché.
-

Le recours à l'Etat est toujours supposé, à terme, moins efficace et

plus onéreux que le marché. Aucun plan public n'est capable de collecter les informations pertinentes sur les goûts des consommateurs et sur les fonctions de production des fmnes, et notamment sur l'innovation. La théorie de l'éviction à long terme considère que le caractère improductif de l'activité économique de l'Etat conduit inexorablement à la diminution de la capacité productive et exportatrice du pays qui a recours au secteur public20. Cette analyse est certes fondée sur des hypothèses difficilement acceptables a priori au regard du fonctionnement normal des économies modernes, comme l'improductivité ou le caractère faiblement exportateur de l'action des pouvoirs publics. « L'affaire soviétique» est venue cependant conforter, a contrario les analyses théoriques qui défendent l'inaltérable pouvoir d'optimalité du marché.
18Fontanel J. (2001), L'action économique de l'Etat, Coll. «Pour Comprendre », L'Harmattan, Paris. 19 Kébabdjian G. (1999), L'économie mondiale. Enjeux nouveaux et nouvelles théories, Seuil, Paris. 20Eltis W. (1983), "The Interconnection between Public Expenditure and Inflation in Britain", American Economic Review, May.

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I. - LES

EXPRESSIONS

EMPIRIQUES

ET IDÉOLOGIQUES

DE LA GLOBALISATION

Le dynamisme des innovations financières et la transition progressive d'un mode de production mixte à celui d'un système libéral ont contribué à la résurgence d'intérêt en faveur des mécanismes du marché pur. Dans ce contexte, la compétition mondiale a été perçue comme une forte contrainte pesant sur les compromis et les formes d'organisation nationaux, accordant ainsi une plus grande place aux mécanismes autorégulateurs du marché.
-

Le marché concurrentiel permet le développement des innovations.

La compétition renforce la division du travail, l'invention, le détour de production et l' apprentissage. Avec l'essor du phénomène de la régionalisation, après l'échec des pays socialistes et la crise du système social-libéral, les marchés ont conservé leur capacité à stimuler l'innovation et les changements technologiques et institutionnels. L'ouverture des marchés provoque trois effets complémentaires. D'abord, dans une situation d'interdépendance économique entre les économies nationales ou régionales, elle accroît les quantités offertes des biens et services (effet quantité). Ensuite, un accroissement des exportations conduit à une augmentation du revenu national (effet revenu). Enfin, l'ouverture des marchés à la concurrence internationale exerce une tension à la baisse des prix (effet prix). Si le système provoque souvent des conflits sociaux, il favorise aussi l'augmentation progressive des niveaux de vie. Comparé aux autres systèmes, en théorie et en pratique, le marché a obtenu des résultats économiques plus convaincants, tout en maintenant à la fois les libertés individuelles et la démocratie. Les analyses des effets positifs du libre-échange sont parfois contradictoires. Si Anne Krueger et Andrew Berg21 considèrent que les bienfaits du libre commerce sont considérables et que l'élargissement des débouchés bénéficie aux pays pauvres dont les marchés sont trop exigus, Christian Weller, Robert Scott et Adam Hersh mettent en évidence, statistiques à l'appui, que non seulement la réduction de la pauvreté et les inégalités de revenus n'est pas démontrée, mais que dans les deux dernières décennies la plus grande intégration des marchés a réduit le potentiel d'amélioration des standards de vie du monde pauvre22. Ils constatent que les écarts de revenus entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres sont passés d'un coefficient 77 à 122 de 1980 à 1999. Les gains pour les pauvres ont été faibles et géographiquement isolés. Les 10% les plus pauvres du monde percevaient un maximum de 72 cents par jour en 1980 et contre seulement 78 cents en 1999. Au fond, pour Berg et Ktueger, les inégalités et la pauvreté sans l'ouverture des frontières seraient sans doute plus fortes qu'aujourd'hui en
21 Berg A., Krueger An (2002), «Tous dans la course. Les bienfaits du libre commerce », Finances et Développement, Septembre, pp. 16-19. 22 Weller C.E., Scott R.E., Hersh A.S. (2001), "The unremarkable record of liberalized trade. After 20 years of global economic deregulation, poverty and inequality are as pervasive as ever", Briefing Paper, Economic Policy Institute, Washington, October.

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l'absence d'une ouverture des marchés, WeIler, Scott et Hersch constatent simplement l'élargissement incontestable des écarts de revenus entre les pays riches et les pays pauvres. B) La contestation de l'Etat, ou la fin des capitalismes « nationaux» Le capitalisme contrôlé a exercé une attraction certaine jusqu'au début des années 1980. Le gouvernement des Etats-Unis, pays de la libre entreprise, admettait un contrôle des prix des transports, du téléphone, des télécommunications, des banques commerciales, des activités agricoles et du gaz naturel. J.K. Galbraith23 rappelait qu'il avait été chargé de la défmition des prix des produits jugés prioritaires pendant et après la seconde guerre mondiale. On parlait alors de « prix justes» ou de « prix raisonnables ». Malgré ces contrôles, les entreprises restaient des agents de droit privé qui devraient rendre compte à leurs actionnaires. Aujourd'hui, la confiance dans le marché a été restaurée, même si son fonctionnement « sauvage» va parfois à l'encontre des systèmes de protection sociale. La privatisation de la distribution d'électricité a produit des effets négatifs sur l'économie califomienne, avec des ruptures de courant fréquentes dans la Silicon Valley elle-même24. Ces méthodes d'intervention sont condamnées par les libéraux, au nom des freins qu'elles représentent pour la croissance économique. Or, cette inefficacité est contestable si l'on veut bien signaler qu'un emploi stable permet aussi des investissements, notamment dans l'immobilier et l'éducation, qui favorisent le développement. Cependant, le communisme a échoué de n'avoir pas su remettre constamment en cause les productions et intérêts acquis. L'absence d'un marché conduit à l'inertie et au gaspillage. Dans une économie de marché, l'offre et la demande des marchandises sont régulées par des institutions et des législations qui défmissent les droits et les devoirs des agents économiques25.

23Galbraith J.K. (2001), Des amis bien placés, Grasset, Paris. 24 Il semble d'ailleurs que ces «coupures» aient été volontaires de la part des fournisseurs d'électricité, en vue d'obtenir des avantages économiques significatifs de la part de l'Etat de Californie. 25Ainsi, le droit commercial défmit les règles qui prévalent dans les échanges de biens et de services, alors que le droit du travail fIXe les règles spécifiques de l'emploi et du salariat. Il existe même une description détaillée des instruments, des objectifs et des responsabilités de chaque contractant, selon son rôle économique.

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I. - LES EXPRESSIONS

EMPIRIQUES

ET IDÉOLOGIQUES

DE LA GLOBALISATION

TABLEAU 10 Le capitalisme contrôlé et ses variantes, avant le processus moderne de globalisation
Objet Objectif européen des groupes faibles ou affaiblis du marché

. Protection

Modèle

Modèle Modèle américain .Maintien dujaponais plein-emploi .Refus des monopoles

.
.

Promotion

des

Politique sociale

Politique

industri elle

Contrôle et indemnités de licenciement Congés et heures supplémentaires payées Droit de grève Représentation des syndicats allemands dans les grandes entreprises (cogestion) Sécurité sociale obligatoire Dans les secteurs stratégiques, protection contre la concurrence par la nationalisation ou l'octroi de licences, de subventions ou d'achats préférentiels au bénéfice des entreprises Champions nationaux

. . .
.

entreprises nationales dans le monde Emploi à vie dans les grandes entreprises Contrôle des licenciements

privés Contrôle de certains prix syndical d'embauche parfois toléré Salaires significatifs Faible coût des prestations obligatoires sur le travail pour les entreprises.

. .Monopole

.

. .

. .

.

contre les importations des industries de haute technologie prioritaires, subventions, aides de l'Etat . Politique du MITI pour le contrôle de la concurrence et la définition des objectifs de production nationaux . Champions nationaux à l'exportation.

.Protection

Instances de régulation dans les transports et les télécommunications. . Taux bancaires des dépôts dans les banques commerciales et les caisses d'épargne fixés par la loi. Restrictions antitrust Position d'oligopoles

.

. .

leaders.

Les formes de compétition (en fonction notamment du nombre de concurrents, de la distribution de la propriété, des relations de pouvoir sur les marchés, des accords, des ententes ou des coordinations admises ou refusées par les institutions, des mécanismes implicites ou explicites de coordination des marchés en vue de résoudre les phénomènes de surcapacité ou pour répondre aux changements structurels et à I' incertitude) précisent les caractéristiques des marchés. Le rôle de l'Etat se situe alors entre le pouvoir de faire respecter les règles du marché clairement définies et celui de l'exercice d'une action spécifique fondée sur la défense d'un intérêt collectif qui ne serait pas automatiquement atteint par le fonctionnement résultant de la seule sommation des intérêts individuels. Le système a rendu les politiques nationales progressivement congruentes. La sélection d'organisations et d'institutions alternatives est devenue une tâche essentielle des marchés. Le système de Bretton Woods n'a cessé de reculer et il en est revenu, contrairement à ses objectifs initiaux, aux seuls mécanismes compétitifs par les taux d'intérêt et les taux de change. Ainsi, la spéculation est devenue maintenant la principale raison des achats et ventes des devises, conduisant à une instabilité quasi permanente.

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EN « ANALYSE»

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Les années 1980 ont été marquées par un retour à la croyance en la qualité des ajustements automatiques du marché, dont le recours systématique est devenu la référence d'une bonne gestion de l'économie. Le processus de globalisation est l'aboutissement de cette pensée dominante. La compétition par les prix est devenue la méthode habituelle pour résoudre les luttes compétitives entre firmes multinationales, ce qui a parfois déstabilisé des monopoles nationaux endormis. Pourtant, dans les économies modernes, la coordination entre grandes firmes est au moins aussi importante que l'ajustement du marché. Les organisations économiques internationales (OEI)26 ont incité les Etats, les dirigeants d'entreprise et les syndicats à accepter une plus grande flexibilité de leur gestion. Les concepts de rentabilité et de productivité sont devenus les maîtres mots des grandes fmnes et des économies industrielles dominantes. Le processus de libéralisation se réalise dans le contexte d'une globalisation jugée irréversible et salutaire. Les gouvernements veulent rendre le marché du travail plus compétitif et modifier les règles de droit. Aujourd'hui, le refus de la politique industrielle gouvernementale, l'appel croissant aux contributions personnelles pour les dépenses de santé et d'éducation, la limitation de l'exercice des biens collectifs majeurs ou la contestation des formes économiques de la solidarité sont devenus des normes27. Chaque individu doit se prendre en charge. Le plein emploi n'est plus l'objectif principal du gouvernement, lequel doit plutôt créer un environnement pour empêcher l'inflation, réduire les dépenses gouvernementales et maintenir à un bas niveau le taux d'intérêt, déterminant essentiel de l'investissement. Les banques centrales ont perdu le contrôle du crédit, ce qui s'est aussi manifesté par la rapide obsolescence des agrégats macroéconomiques qui fondaient alors la gestion de l'offre de monnaie. L'indépendance des banques centrales témoigne de l'intérêt accru en faveur d'une « désétatisation », et donc d'une «privatisation» des actions économiques. Quelques avocats des banques libres considèrent d'ailleurs que la banque centrale n'est plus nécessaire et peut être remplacée par le rejet de toutes les barrières à l'entrée et la mise en place d'un grand marché unifié de la monnaie et du crédit. Cette mondialisation monétaire n'est pas sans risque. C) Les technologies du savoir, fondement de la mondialisation « marchande » La course au savoir est essentielle à la compétitivité internationale. processus de mondialisation serait freiné sans l'existence de l'instrument pouvoir international que constituent les technologies de l'information. réseau informatique mondial se présente comme l'instrument indispensable

Le du Le au

26Fontanel J. (1995), Organisations économiques internationales, Masson, Paris. 27Dans certains secteurs, le marché est toujours contrôlé, notamment pour assurer la sécurité alimentaire ou la protection des risques du nucléaire.

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I. - LES

EXPRESSIONS

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contrôle des actions nécessaires à la mondialisation. Il développe des innovations fondamentales qui structurent la nouvelle ère économique. La fusion de l'informatique et des communications limite les contraintes de temps, d'espace et donc de coûts dans les transactions commerciales ou autres. Internet, le téléphone mobile ou les réseaux-satellites produisent des gains de productivité importants. TI y a aujourd'hui plus de 800 millions de consommateurs d'Internet, avec la création du world wide web. En 1998, le chiffre d'affaires des 20 plus grandes entreprises dans ce domaine équivalait le PIB du Royaume-Uni, soit plus de 1000 milliards de dollars. Au départ, ce mode de communication militaire était relativement centralisé. Puis il est devenu anarchique, mais avec son intérêt commercial, de nouvelles règles sont apparues ou vont l'être en vue d'assurer les profits. Elles concernent la protection de la vie privée, la responsabilité juridique, la fiscalité, la propriété intellectuelle, etc. Les télécommunications élargissent les dialogues planétaires, elles facilitent la préparation aux décisions, elles influencent les tennes même de la compétition, elles transfonnent les cultures et les modes d'accès aux langages. Elles favorisent aussi le dialogue entre les chercheurs et elles participent activement à la diffusion des informations disponibles dans le cadre flXé par l'économie de marché, fondée sur la propriété privée, la concurrence ou les droits de propriété industrielle. Les fmnes multinationales en bénéficient en priorité. L'informatisation globale permet à la fois une décentralisation de l'information, mais aussi une concentration du pouvoir, par un contrôle de toutes les composantes de l'entreprise, grâce au traitement de l'information synthétisée. TIen résulte une homogénéisation et une diversité dans le discours des médias, mais aussi un « effet d'apprentissage» important28. L'accès à la société en réseau est fortement inégalitaire. En 2005, il n'y a qu'un téléphone pour 1 000 habitants au Tchad contre 1 500 en Suède, mais les évolutions sont très rapides et devraient tendre vers moins d'inégaités. Parmi les pays en développement, les écarts sont aussi importants. Il y a plus de téléphones en Thaïlande que dans toute l'Afrique. Il n'en reste pas moins vrai que, aujourd'hui, les plus grosses progressions ont eu lieu dans les pays les plus développés, sans tenir compte de la qualité très différente des communications.

28 Ainsi, l'enseignement à distance accroît son potentiel et permet l'apprentissage en l'absence d'enseignants, ce qui rend à la fois plus flexible et plus diversifié le processus de la formation. De même, tout médecin peut obtenir dorénavant une information importante pour la santé d'un client par Internet.

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TABLEAU Il Les télécommunications et les inégalités (pour 1000 habitants )29 Pays Etats-Unis Japon Suède Suisse Finlande France Royaume-Uni Allemagne Tchad Cambodge Russie Brésil Chine Inde Téléphones (1996-1998-2002) 640 - 917 -1134 489 - 877 - 1195 682 - 1205 - 1625 640 - 910 - 1533 549 - 1126 - 1390 564 - 758 - 1216 528 - 809 - 1432 538 - 737 - 1378 1-1-6 1-8-31 175 - 617 - 362 96-168-424 45 - 89 - 328 15 - 91 - 52

mondiales

Internet 1996-2000-2002 89-194-551 Il - 21 - 449 35 - 67 - 573 28-43-351 108 - 122 - 509 8 - 13 - 314 23 - 32 - 423 15 21 - 412 n.c. 2 0,01 - 0,01 - 2 1 - 1,5 - 41 1 - 2,6 - 82 0,02 - 0,05 - 46 0,02 - 0,02 - 16

La mondialisation est donc engagée mais il lui manque encore les investissements de capacité. L'écart entre les nantis et les autres s'en trouve accru. Les choix ne dépendent pas des besoins, mais des intérêts marchands. L'accès aux réseaux dépend du revenu30. Les utilisateurs sont relativement fortunés, ils perçoivent des salaires importants, ils sont généralement aussi détenteurs d'un diplôme universitaire, souvent de langue anglaise. En réalité, le développement des communications reste encore une affaire d'élite, car celui-ci n'est intéressant que si l'on a quelque chose à communiquer ou à recevoir. Celui qui ne fait que recevoir est un consommateur passif, celui qui vend son information, ses produits, son savoir est un producteur actif, qui domine alors le processus de la créativité et du contenu d'information. La présence d'Internet dans les écoles n'implique pas une meilleure formation, car il faut aussi parler des contenus. Les dangers sont même importants:
-

D'abord, l'unification de la culture est inscrite dans cette mondialid'information sont nombreux, mais leurs Le risque est grand de constater progresinformations, le rachat par les plus puissants fourniture d'un savoir standard, mais surtout

sation. Certes, les producteurs moyens sont très hétérogènes. sivement I'homogénéisation des des sites les plus réclamés et la contrôlé, marchand et intéressé.

29Tableau tiré de : PNUD (2000, 2001 et 2004), Rapport mondial sur le dévloppement humain 1999, 2001 et 2004, De Boeck & Larcier, Paris, Bruxelles. 30 L'achat d'un ordinateur représente dix années de revenu au Tchad, contre moins d'un mois pour un Américain.

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- Ensuite, la vérification des informations n'est, pour l'instant, pas une démarche très courante. Autrement dit, il est encore facile de traiter une information erronée, qui fournira bien sûr des résultats biaisés. Au fond, la manipulation de l'information existe derrière chacun des chiffres fournis, pour défendre un intérêt particulier ou un objectif de défense nationale. Bref, la désinformation est d'autant plus facile que les réseaux sont interconnectés et que la masse d'informations disponibles est tellement élevée qu'il est difficile de la contrôler. - Enfin, tous ces systèmes sont sujets aux virus, mais aussi au terrorisme. L'apprentissage de cette information informatique à haute dose ne fait pas encore suffisamment référence aux dangers qu'elle comporte lorsqu'elle fait l'objet d'attaques criminelles. Dans ce cas, c'est tout le système qui risque de s'effondrer. Ainsi, les libéraux ont toujours soutenu que les petites entreprises commettaient des erreurs, mais que celles-ci étaient compensées par les bonnes décisions des autres. Dans le cadre de la globalisation des technologies, l'information, même de source multiple, risque de faire l'objet d'enjeux criminels qui rendront difficile une utilisation confiante. D) Les risques de la mondialisation Le monde global est le résultat d'une profonde réorganisation de l'économie et de la société du premier monde. La mondialisation suppose l'ouverture des frontières, une concurrence accrue avec une limitation drastique des protections et l'incitation au progrès technologique continu, véritable instrument de monopole provisoire. Cependant, la globalisation sanctionne très violemment ceux qui n'ont pas respecté les fondamentaux de la bonne gestion publique et privée. Ainsi en a-t-il été avec la crise asiatique et russe, aux coûts faramineux de 240 milliards de dollars. Même si la réaction du FMI a permis dans un temps record le retour vers la croissance et le sauvetage des banques, les coûts sociaux n'ont toujours pas été épongés. La mondialisation présente des risques certains comme l'instabilité, l'essor des inégalités, les excès de la concurrence ou la prise en compte du seul court terme. - L'interdépendance accrue se traduit par des risques de contagion des fluctuations (notamment dans les marchés financiers), la capitalisation grégaire des acteurs, l'existence de fmnes multinationales sans éthique, investissant partout et exerçant leurs stratégies sans référence aux problèmes locaux ou nationaux qu'elles engendrent. - Le développement des inégalités entre les pays et au sein des pays est le résultat probable de la recherche de l'excellence marchande. Dans ce contexte, les intérêts des salariés interdépendants et interchangeables pèsent d'un poids moins important que ceux de la production, de l'environnement, de l'Etat ou même des tribunaux. Le travail et l'emploi sont dans la tempête, avec des emplois parcellisés, précarisés et réservés. Les dangers de marginalisation et de la paupérisation relative sont bien présents. Ils constituent des signes précurseurs des conflits entre les peuples, les régions et les Etats.

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- La concurrence débridée conduit aux excès, lesquels sont souvent soutenus par les Etats pour maintenir leur production nationale. Il existe aussi l'intervention des mafias, de la corruption ou d'autres types de bakchichs. Aux Etats-Unis, la concurrence était strictement régulée par la loi dans de nombreux domaines (du transport aérien à I' énergie) et par les sociétés qui dominent les marchés, contrairement à l'Europe plus encline à prendre en compte les questions sociales. L'ouverture rapide et importante des marchés internationaux réduit l'importance de ces instances de régulation, pourtant nécessaires dans le jeu démocratique national. - Le fondement des actions sur le très court terme (<< short-termisme » ou politique à très courte vue) devient la règle, sous la pression constante et excessive de la concurrence. - L'économie politique conduit à l'étude des pouvoirs et de leur organisation, des rapports de force dans une société et avec les autres Etats. Dans ce contexte, la mondialisation se présente comme une tentative pour nier, réfuter ou réduire le rôle de l'Etat, perçu comme un ensemble de pouvoirs destinés à contrôler les pouvoirs privés et à développer les biens collectifs. Or, l'Etat n'est pas un arbitre neutre, il est souvent le résultat de compromis institutionnels. D'une part, il organise la vie sociétale et d'autre part il est contrôlé par des forces sociales multiples. Cependant, ces dernières sont souvent dirigées in situ et philosophiquement par des groupes, institués dans le corps de l'Etat, et représentant des intérêts qui ne correspondent plus nécessairement à ceux des forces qui les ont soutenus. C'est ainsi que la bureaucratie, la corruption du pouvoir ou la technocratie peuvent s'emparer, grâce au règles établies, à l'argent et à la compétence, d'un pouvoir dans un pays désinformé. Aujourd'hui, les conflits entre les agents se cristallisent encore dans l'espace national, autour du pouvoir d'Etat. Certes, les organisations internationales exercent une action non négligeable, mais ce rôle peut leur être retiré à tout moment, au nom de la souveraineté des peuples. TIn'en reste pas moins vrai que l'international modifie et transforme les informations des agents et donc leurs stratégies. Dans l'ordre scientifique, la globalisation est dangereuse. Ainsi, la biotechnologie identifie les matériels génétiques, elle repousse les limites naturelles et elle s'exprime dans des voies encore inconnues, comme la création d'espèces nouvelles ou le clonage. Elle modifie les rapports entre les agriculteurs et leur environnement, elle transforme l'équation de la compétition internationale, elle accroît les rendements, mais elle donne aussi un pouvoir considérable aux multinationales de l' agroalimentaire et de la pharmacie. Le génie génétique réoriente la chimie, les cosmétiques, l'énergie. Ce secteur est contrôlé par un nombre limité d'entreprises qui ne tarderont pas à fusionner. Les dix plus grands groupes de ce secteur contrôlent aujourd'hui le tiers du secteur pharmaceutique et des semences commerciales et plus de 80% des pesticides. Dans ce contexte, la privatisation ne conduit pas à la concurrence.

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Aujourd'hui, le génie génétique manipule les variétés de semences pour les adapter à la demande solvable. «Seulement 0,2% des activités mondiales de R&D liée à la santé portent sur la pneumonie, les maladies diarrhéiques et la tuberculose alors que les infections représentent 18% des maladies à l'échelle de la planète. Aux Etats-Unis, moins de 5% des médicaments mis sur le marché par les 25 premiers groupes pharmaceutiques constituaient des avancées thérapeutiques. Quelque 70% des médicaments représentant un progrès thérapeutique ont été produits avec le concours des pouvoirs publics »31.Ainsi, certaines recherches sur la couleur des tomates ont des intérêts commerciaux supérieurs à la recherche d'un vaccin contre la malaria. Les fmnes multinationales choisissent elles-mêmes les brevets, dont elles sont propriétaires, qui seront ou non fabriqués industriellement. Les critères pris en compte dans les choix ne dépendent pas des besoins, mais de leur potentiel de rentabilité. Dans ces conditions, et compte tenu de leur retard, les pays en développement ne peuvent accéder au dynamisme du savoir dans les deux domaines privilégiés de la mondialisation. Le renforcement des droits de propriété industrielle barre même l'accès au savoir des plus pauvres. Le fameux AZT, inhibiteur du Sida, coûtait au départ 10 000 dollars par patient et par an, mais aujourd'hui il coûte 1000 dollars. Le produit générique indien Zidovir 100 - qui a été exporté dans nombre de pays africain à un coût réduit de moitié, serait interdit à la production sans l'achat des brevets auprès de la société américaine Glaxo Welcome. Il a fallu une révolte de la société sudafricaine pour accepter le développement de produits génériques. En outre, dès 1980, l'octroi d'un brevet pour un OGM a lancé une course aux dépôts de brevet sur le vivant. La recherche scientifique risque d'être gangrenée par cette décision, vers une «mercantilisation» et l'application de procédures dangereuses, mais lucratives. «La poussée à tout crin des intérêts commerciaux protège les profits, et non les personnes, malgré les risques liés aux nouvelles technologies» 32. Il y a actuellement un renforcement de la propriété industrielle. Dès 1995, l'OMC a promu l'ADPIC (Accord sur les aspects des droits de propriété industrielle qui touchent au commerce). Le contrôle de la technologie s'étend à de nombreux domaines, de la programmation informatique aux cultures transgéniques. Cet accord défmit des normes minimales sur les brevets, les droits d'auteurs, les marques commerciales et les secrets de fabrication. Or, ces règles sont calquées sur celles qui prévalent dans les législations des grandes puissances économiques. En 2000, les pays en développement ont dû adapter leurs législations, les pays les moins avancés ayant jusqu'à 2005 pour le faire. Les demandes de brevet ont considérablement augmenté depuis 1980 (20 fois plus), mais elles sont concentrées sur un petit nombre de pays (97% des pays
31

PNUD (2000), Rapport mondial sur le développement humain 1999, De Boeck

& Larcier, Paris, Bruxelles. p.69. 32 PNUD (2000), idem, p.?!.

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développés). 70% des paiements mondiaux de redevances ont lieu entre les sociétés mères et leurs filiales. TI y a là l'expression de la domination d'un système, qui ne fait que renforcer le pouvoir des puissants. Avec le système intégré des règlements des différends, les pays en voie de développement se voient menacer de sanctions économiques sérieuses. Le renforcement des droits de la propriété industrielle n'est qu'un moyen de fournir légalement aux sociétés les plus développées et les plus riches la protection de leur savoir en échange de revenus importants, même lorsque ces savoirs sont parfois pillés dans les pharmacopées traditionnelles33. Il est urgent d'avoir un minimum de contrôle sur ces sociétés en situation d'exploitation des ressources de 1'humanité. Du fait des brevets, les idées ne circulent plus entre les chercheurs. En outre, l'empilement des brevets conduit aux monopoles des fmnes multinationales. Les pays qui désirent le respect de ces droits de propriété sont ceux qui exportent la technologie. La Banque mondiale elle-même s'en est fait l'écho, montrant que les droits de la propriété industrielle ne favorisaient pas les investissements directs à l' étranger des produits de haute technologie. Évidemment, ces relations dépendent de la taille du marché, des infrastructures ou de la politique macro-économique. Cependant, c'est bien la concurrence, et non les brevets monopolistes, qui exerce l'influence la plus grande sur la recherche-développement. On pourrait imaginer des idées coopératives (de type Internet). Un mouvement contestataire sur les Copyrights commence à s'exercer. Ainsi Apache, un serveur web, a été développé par des programmateurs. C'est un produit fiable et moderne, installé sur 50% des serveurs web accessibles au grand public. C'est un exemple intéressant. Les technologies sont «révolutionnaires », mais on indique rarement dans quel sens. Les techniques ne sont pas neutres politiquement et socialement. Tous les objets ont un contenu politique et l'émergence d'une nouvelle technologie n'est pas une surprise, elle a été préparée, fmancée et développée par des organismes aux objectifs fondamentalement marchands. On ne se préoccupe pas au départ de la manière dont cette technologie va transformer le travail, la vie familiale, la vie collective en général. Son essor dépend essentiellement de sa rentabilité et des profits privés afférents. Seules les banques et les grandes entreprises prennent les décisions. Entre une technologie rentable et une autre collectivement utile, seule la première pourra émerger. Ceux qui réfutent cette analyse font l'hypothèse selon laquelle toute activité rentable est bonne pour la collectivité et nécessairement meilleure que les activités moins rentables. Le marché international est le résultat d'une institution, ce n'est pas un élément de l'ordre naturel cher aux Physiocrates. C'est un instrument et un lieu d'échange, aux règles socialement acceptées, sur la base de règles de droit de plus en plus homogénéisées. Le marché est une institution qui produit de
33

PNUD (2000), idem, p. 57.

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l'ordre, un certain ordre, en vue d'éviter les conflits. Le système de régulation ne peut pas fonctionner sans compromis. E) La difficile régulation mondiale L'OMC structure et régule le marché international. Si les pays en développement ont été souvent critiques à l'égard de ses principes, depuis le début du xxr siècle, les pays développés, pourtant grands bénéficiaires du système, commencent à en éprouver des effets indésirables. Ainsi, à Cancun (2003), les pays les plus pauvres ont exigé que la protection du secteur agricole des pays riches soit remise en cause34. En outre, la priorité excessive accordée aux valeurs de l'économie depuis un bon demi-siècle a réduit l'homme aux simples fonctions de consommateur et de producteur. Or, les inégalités qui en ont découlé sont des sources profondes d'insécurité, au même titre que l'accélération du rythme des grappes d'innovation qu'elle induit. La croissance économique mondiale incontestable de ces dernières années s'est surtout manifestée dans certaines aires géographiques (alors que d'autres comme certains pays africains et les pays en transition ont connu une décroissance globale de leur économie) et pour certaines classes sociales. Si les inégalités de revenus se sont développées, le PDG de Nike gagne en moyenne sensiblement la même chose que 100 000 de ses ouvriers indonésiens. Les inégalités de patrimoine se sont encore plus largement révélées, créant les conditions d'une explosion sociale. Dans ces conditions, la régulation sans crise du système économique est difficile à mettre en oeuvre. La régulation est un processus d'intervention collective en vue de stabiliser le rythme de croissance de l'économie de marché et de mettre en place des processus d'apprentissage (learning process), qui permettent les ajustements socio-économiques nécessaires. C'est donc un processus de concertation et d'institutionnalisation des accords. TI faut alors parler de la régulation systémique, celle qui fait référence au fonctionnement des systèmes complexes35. Il est impossible de simuler tout ce qui se passe dans un système, lui-même en évolution constante. Il s'agit alors de repérer les sous-systèmes sensibles et significatifs, ceux qui exercent une influence décisive sur le système global. TI y a plusieurs formes de régulation, comme les lois et les règlements (qui sont des règles instituées par les pouvoirs légitimes), les processus culturels (comme les normes sociales acceptées par la société), le marché (qui défmit les prix et les quantités sur les marchés des biens et service, de l'emploi ou du financement) ou les réseaux de communication (comme Internet).
34 Fontanel J., Touatam Antipas (2004), «Cancun et l'Afrique », Géopolitique africaine, Paris. 35Tabatoni P. (2001), «Réguler la mondialisation: utopie de la sécurité économique globale? », Colloque Académie de la Paix et de la Sécurité internationale, Monaco, 30 mars.

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Pour les « régulationnistes », la fin de la croissance fordiste est la cause fondamentale de la libéralisation de l'économie36. La solution à la crise a été recherchée dans la « boîte noire» du marché, de préférence aux stratégies du développement durable, par exemple. Pour lutter contre les «dérapages» inhérents à la norme du libre-échange international, des processus de régulation ont été mis en place. - Il s'agit d'abord de mettre en place une «gouvernance », fondée sur la concertation entre les gouvernements. Celle-ci conduit parfois à l'expression de politiques économiques conjoncturelles, puis structurelles. Il existe ainsi nombre d'organismes régulateurs, des organisations économiques internationales issues de Bretton Woods, jusqu'aux nombreux groupes de concertation (G7, G8, GIO, G20, G24, G77, et autres) qui mettent en place des règles internationales de plus en plus contraignantes. Dans ce contexte, les Etats décident ensemble, mais les poids des Etats dans les décisions dépendent de nombreux facteurs, faisant notamment appel aux rapports de forces. - La mondialisation n'est pas un processus accepté sans critique. Sur l'extension des règles générales de l'OMC aux services, de nombreux pays se rebellent et ne veulent plus s'ouvrir sans obtenir de sérieuses contreparties. Les manifestations antimondialistes ou altermondialistes ont été sérieuses à Seattle, à Gènes ou à Cancun. Les gouvernants d'Afrique du Sud, d'Algérie ou de Guinée ont demandé des programmes de lutte contre la pauvreté et les investissements paupérisants et ils ont souhaité un meilleur partage de la « gouvernance» mondiale, avec une ouverture accrue des marchés des pays développés. Les restrictions sociales et les critères de droit international sont analysés comme des manœuvres de protection déguisées. Les pays en développement souhaitent surtout limiter la protection qui porte sur les brevets et la propriété industrielle. Ils réclament la définition d'une éthique imposée aux firmes multinationales, impliquant une participation citoyenne et le respect des priorités écologiques et socio-économiques des Etats démocratiques37. En l'absence de mesures réduisant les larges poches de pauvreté dans le monde, la mondialisation sera toujours contestée et contestable. - Certaines règles de fonctionnement peuvent être mises en place hors des pouvoirs publics nationaux ou internationaux si les droits de tous les agents économiques sont respectés. Ainsi, les ONG peuvent exercer une influence
36 Le champ des modes de régulation ne cesse de s'étendre, chaque régulation ayant sa propre logique. Dans un certain sens, une protestation est un mode de régulation mettant en place de nouveaux rapports de force. 37Quelques grandes entreprises (une centaine seulement) se sont engagées à prendre en compte ces valeurs, sans pour autant modifier substantiellement leur stratégie. Nike continue à payer 35 dollars par mois ses ouvriers indonésiens. Le coût du travail productif ne représente que 0,4% du prix des biens, soit 3% du coût de la publicité. C'est pourquoi le développement de la mondialisation passe, au moins à terme, par la prévention et la réduction des inégalités.

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déterminante. Il est difficile d'assurer cependant la régulation mondiale par un simple concert de règles admises (et non imposées) et de pressions diverses. Un arbitre est nécessaire. Pour éviter l'interventionnisme, il faut élaborer des règles respectées par tous les agents économiques. Cependant, le système n'a pas de mesure de rétorsion contre les puissants. Lorsque Georges Bush refuse de ratifier le protocole de Kyoto, il décide de déculpabiliser l'Amérique, de donner du poids à ses propres firmes nationales en les soutenant dans leurs excès et de montrer au monde que son pays ne désire pas se laisser imposer de règles qui aillent à l'encontre de ses intérêts nationaux38. Dans ce contexte, le droit international est perçu comme l'élargissement planétaire du droit américain. Lorsque le Congrès refuse l'application de la procédure du «Fast track» au Président américain pour les accords commerciaux globaux, les négociateurs américains n'ont pas d'autonomie, ils sont suspendus à la décision du Congrès de ratification de la décision. Cela donne un pouvoir excessif aux pouvoirs publics des Etats-Unis, qui peuvent ainsi user et abuser de leur pouvoir d'action-réaction. Max Weber avait, en son temps, souhaité la rationalisation du monde. Au fur et à mesure que celle-ci progresse, les rationalisations instrumentales (fondées sur les moyens et leur adaptation aux fins) et techniques (basées sur les systèmes de précaution nécessaires à l'ouverture des frontières, comme la lutte contre la maladie dite de la « vache folle» ou la fièvre aphteuse) prennent le pas sur la rationalisation axiologique, qui porte sur le sens et la valeur des choses. Les coordinations sont rares, avec des mécanismes d'autorégulation, d'auto-évaluation et d'autocontrôle. S'il n'y a pas d'autorégulation, c'est la loi qui décide, parfois celle du plus fort au plan international, parfois à la suite de compromis multiples, incertains et pas toujours rationnels. 3. Travail, bien-être et conditions de vie Le marché du travail, modelé par plusieurs décennies de cohabitation entre l'influence keynésienne et le libéralisme, semble aujourd'hui dominé par celle du libéralisme et du post-fordisme. Le tableau 12 met en évidence les principaux principes de ces théories et pratiques.

38 Le protocole de Kyoto contre l'effet de serre est entré en vigueur grâce à la bonne volonté de la Russie. Pourtant le protocole a déjà des effets, concernant les droits d'émission de gaz à effet de serre. Plus de 70 millions de tonnes de ce gaz ont été échangées en 2003 contre 30 millions seulement en 2002. Pour l'VE, l'application de la directive sur les marchés des droits d'émission dès 2005 risque de coûter cher à de nombreuses entreprises. Pour EDF, les émissions de dioxyde de Carbonne ont augmenté de 52% en 2002 du fait de l'achat de centrales au charbon et au gaz en Grande-Bretagne et en Espagne.

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TABLEAU12 Le fonctionnement du marché du travail selon les trois théories dominantes39
Nor mes Degré de
couverture sociale universelle Financement

Bien-être dans la pensée libérale
Programmes avec des objectifs et des moyens bien déterminés

Bien-être chez les
post- fordistes En diminution. Pas de nouvelles initiatives

Bien-être chez les
keynésiens Programmes à objectifs universels

Salaires sociaux

Normes de redistribution Syndicats

Formation

Etroitement fondés sur la participation au marché du travail, les paiements sont le fait des individus et des employeurs. En diminution. Une part plus importante des dépenses de santé et d'éducation doit revenir aux individus. Le bienêtre collectif dépend de la compétitivité des entreprises. Minimales. - Les impôts personnels dominent - Salaire minimal garanti possible. Faible présence dans les entreprises et la société - Assurée par le secteur privé, Subventions des elnployeurs, - Apprentissage de tâches multiples

Il est demandé de plus en plus de contributions individuelles et de moins en moins de contributions pour les employeurs. En diminution. Les individus doivent travailler plus longtemps, dans des activités variées, pour des salaires soumis à l'offre et à la demande mondiale. Modérées. - Croissance des inégalités et du chômage. - Appel au partage des revenus familiaux. Faible présence dans les entreprises et la société. - Faible priorité nationale. Flexibilité recommandée.

Les employeurs et l'Etat sont les principaux contributeurs

Stables. Les revenus annuels sont garantis, le salaire social étant lié à la politique économique La recherche du bien-être est fondée sur la croissance de la productivité - hnportantes normes de redistribution des revenus,
notamment par l' Îlnpôt.

-

-

Forte présence du pouvoir syndical. La formation est un facteur de sécurité du revenu. Recherche de la multi-compétence.

La mondialisation transforme l'organisation interne à l'entreprise du travail, la régulation de l'offre de travail et les rémunérations. A) Organisation du travail dans le processus de mondialisation L'analyse économique du travail dans les pays développés implique une étude des modes de production. L'organisation du travail basée sur les principes fordistes est partiellement révolue. Les grandes entreprises japonaises ont développé un mode de production original, le toyotisme, fondé sur les principes «zéro défaut, zéro stock, zéro délai ». Elles ont élargi les idées fordistes de l'économie de productivité par le temps, aux gains d'espace et de matières premières. La production au plus juste (lean production) réduit les
39Boyer R. et Drache D. (1996), States against Market, Routledge, London, New York, 1996,p.41.

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coûts. Elle implique le travail en équipe, une communication et une utilisation efficaces des ressources, zéro défaut, zéro stock, moins d'espace pour l'entreprise et moins d'inputs de travail. Alors que dans le système fordiste, la production était poussée en amont par les bureaux d'étude vers la recherche du produit consommable par tout le monde, elle va dorénavant à la rencontre des besoins différenciés des clients. Le toyotisme défmit une production« maigre », fondée sur le kanban (gestion par les stocks), qui autorise une amélioration régulière de l'adéquation entre les desiderata des clients et les produits offerts. L'accent est mis sur la qualité. Les ouvriers, mobilisés pour en fixer le niveau, deviennent alors des cellules de production autonomes et intégrées, aux tâches enrichies. Cependant, le système du «justeà-temps» entraîne un gaspillage social des ressources. il augmente notamment, parfois de manière excessive, le stress des travailleurs. Le toyotisme est en crise, il n'est pas la fin de l'histoire (tableau 13).
TABLEAU 13 La production « au plus juste» ou le toyotisme comme type idéal de production40 Système de production Amélioration continue Kaizen Travail d'équipe Modèle de productivité Gestion du temps Sous-traitance Travail sans supervision, autodirigé, mais sans autogestion collective. Multi-compétence Simplification des tâches pour améliorer la qualité, mais aussi intensification du travail Force de travail réduite Flexibilité du travail Niveaux élevés de stress Hauts niveaux de productivité Etude du produit " Top-of-line engineering" Ingénierie de niveau supérieur Court cycle d'études et de " design" Très sensible aux goûts et choix des consommateurs Forte pression sur l'amélioration de la qualité et sur le contrôle des coûts Amélioration de la gamme ou des performances Disponibilité du produit adéquat Sécurité du travail sur les postes de travail du produit. Apprentissage de compétence

Zéro perte de temps Zéro défaut

Innovation continuelle Production " Just-in-time " Liberté des syndicats Sécurité de l'emploi

40Tableau inspiré de Boyer R. et Drache D. (1996), op. cit., p. 229

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Sur le marché du travail, l'innovation du système fordiste résidait dans le fait que le salaire n'était plus soumis au mécanisme du marché universeL Les syndicats étaient reconnus comme des instances privilégiées de négociation. Le système toyotiste est moins bienveillant. Pour Toyota, aucune machine ne peut espérer égaler la flexibilité des travailleurs et leur capacité au changement. Avec l'affaiblissement des syndicats, le système se propose d'accroître la flexibilité des règles sociales qui régissent le facteur travail, notamment en cas de conflits ou de difficultés économiques. L'économie globalisée est sujette aux pressions compétitives, lesquelles se reportent souvent sur la sécurité de l'emploi, notamment dans les filiales étrangères. Cependant, le modèle reste encore fortement fordiste dans l'assemblage des opérations, même si ce sont les ouvriers et non les ingénieurs qui trouvent les solutions aux goulets d'étranglement. On aboutit à une intensification croissante du travaiL La production « au plus juste» accroît les pouvoirs de la direction en développant une idée particulière, celle d'une entreprise citoyenne dans laquelle les intérêts des travailleurs seraient en compétition. Il n'existe pas de système de contre-pouvoir moderne pour protéger les droits des travailleurs des conduites arbitraires des dirigeants dans ce système paradoxaL B) Les conditions de l'offre de travail Pour Reich et Magaziner41, comme le capital et le travail affluent dans les secteurs à forte valeur ajoutée par travailleur, les entreprises américaines doivent conserver dans ces branches un avantage comparatif important. En réaction, Paul Krugman42 a démontré d'une part que la part imputable à la concurrence internationale dans la réduction des salaires américains était négligeable (0,07% des pertes de salaire dues à la désindustrialisation est imputable à la concurrence étrangère43), et d'autre part que les secteurs à forte valeur ajoutée par travailleurs étaient généralement celles qui étaient très capitalistiques (comme les cigarettes, le raffmage des produits pétroliers, la construction automobile ou l'acier), branches d'activité qui ne sont pas synonymes de haute technologie. Dans ces conditions, les revenus réels américains n'ont pas été réduits par le processus de mondialisation. La concurrence entre les produits de provenances nationales différentes ne modifie pas fondamentalement le salaire des producteurs, lequel dépend avant tout du niveau moyen de productivité du pays. Dans ces conditions, le commerce international pose la question de manière quasi binaire: soit la production nationale
41Magaziner I., Reich R.B. (1983), Minding America's business: the decline and the rise of the American economy, Vintage Books, New York. 42 Krugman P.R. (1994), «La compétitivité, une dangereuse obsession », in Krugman, La mondialisation n'est pas coupable. Vertus et limites du libre-échange, La Découverte, Paris. 43 Krugman P.R. (1998), «Commerce, emploi, salaires », in Krugman, La mondialisation n'est pas coupable, La Découverte, Paris, p. 53.

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peut encore être rentable compte tenu des contraintes du salaire moyen, soit elle disparaît au profit d'une localisation étrangère. Ainsi, si le Japon a connu une extraordinaire croissance de sa productivité jusqu'au milieu des années 1990, il a aussi accepté une progression considérable de ses salaires. Si le salaire moyen japonais, exprimé en yens, équivalait 10% du salaire moyen américain en 1965, il représentait 110% de celui-ci en 1995. Il en va de même pour la Corée du Sud, qui est aujourd'hui menacée dans son rapport qualité-prix de la main d'œuvre par de nouveaux venus asiatiques. Or, les pays développés cherchent maintenant à contraindre les pays en développement, derrière les « oripeaux humanitaires », à augmenter les salaires de leurs citoyens. Pourtant, la croissance économique du tiersmonde ne doit pas être conçue comme une menace, mais comme une chance. Si la part du secteur industriel a effectivement décliné, la cause n'est pas dans le commerce international, mais dans la grande productivité du secteur secondaire, qui laisse au secteur des services, moins bien rémunérateur, la place dominante dans le processus de croissance moderne. De même, du fait de l'égalisation des prix des facteurs, dans le cadre d'une division internationale du travail fondée sur la dotation des facteurs de production, il est nonnal que les salaires des personnels qualifiés ou non se rapprochent au point de se confondre à long tenne. Il faut, selon Gary Becker, accepter les règles de la concurrence, ce qui suppose que les pays développés résistent à la fois aux pressions salariales à la hausse et à la forte pression vers la baisse des conditions de vie de leurs citoyens. Cette politique est une constante dans les entreprises américaines qui utilisent souvent leurs anciens employés embauchés par des sociétés d'intérim. L'externalisation est encore recherchée vers de nouveaux pays comme la Chine. Dans ces conditions, les salaires américains devraient tenir compte du niveau des rémunérations du tiers-monde, ce qui n'est pas encore le cas. Aujourd'hui, les conditions internes de la production défInissent mieux le niveau des salaires réels nationaux que le commerce, peu important, avec les pays pauvres. La restructuration de l'appareil productif vers des pays à bOlll1equalification et à faible salaire, menace souvent brandie en Europe, n'est pas justifiée. La dévalorisation du travail aux Etats-Unis, jusqu'aux diplômes les plus élevés, est bien connue. Sept américains sur dix ont un salaire réel net qui n'a pas évolué depuis 1970. En outre, la flexibilité du travail tend à réduire l'importance de la prise en compte des contingences personnelles. Autrement dit, la machine fonctionne sans référence au bien-être des individus qui doivent s'adapter. Aujourd'hui, licencier est la marque d'un management courageux, sans concession. Lorsque Michelin a annoncé une augmentation de ses bénéfices et la suppression de 7 500 emplois, la Bourse a répondu favorablement à cette décision par une envolée du cours de ses actions. Luttwak a mis en évidence les splendeurs et misères de la mondialisation. TI a souligné l'incroyable politique de licenciement et d'embauche de Boeing, «selon une

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logique qui confine à l'absurde »44.Fondée sur l'appel aux sous-traitants étrangers et sur l'automatisation maximale, elle n'a pas tenu compte de la demande future. Entre 1992 et 1996, elle a licencié 45.000 employés. Or, Boeing, fmne disposant d'importants contrats militaires échappant à la concurrence, a reçu le soutien enthousiaste de Wall Street45pour cette opération de « dégraissage» des effectifs et de lutte contre les syndicats. Cependant, cette politique a favorisé les retards de livraisons et l'application de pénalités, ce qui a donné à Airbus, son principal concurrent, un avantage compétitif important. Boeing a dû faire revenir ses anciens ouvriers, dans des conditions moins favorables, avec une prime à l'emploi de 7 500 dollars. Boeing a ainsi payé sa gestion des ressources humaines, elle a perdu des employés qualifiés, lesquels sont allés offrir leurs services à des employeurs moins capricieux. La mode du « downsizing» qui touche les grandes entreprises a permis de supprimer plus du quart des emplois de l'ensemble des Etats-Unis. Le « reengineering», développé autour du «métier-cœur », permet de licencier sans trop de difficultés. En France, de 1970 à 1999, la masse des salaires et des cotisations sociales a connu une augmentation similaire à celle du PIB (un quasi doublement), et ce malgré une augmentation de 20% du nombre de salariés. Sur la même période, les revenus du capital ont été multipliés par un indice de plus de 3,5 (et même un point de plus pour les revenus du patrimoine financier). La société semble imposer un choix entre l'importance du salaire et le plein emploi, dans le cadre de la substitution des facteurs de production et de la compétition entre les travailleurs. Le phénomène de précarisation se développe inéluctablement. Avec 800000 personnes employées, Manpower est l'un des premiers employeurs privés des Etats-Unis. Le chômage se situe encore à des niveaux élevés, et les salariés n'ont pas connu, ceteris paribus, d'améliorations de leur situation en France depuis cinq ou six ans, si l'on veut bien tenir compte de l'augmentation des cotisations sociales. Il n'est souvent perçu que comme la contrepartie de salaires excessifs. Alain Minc affIrme que l'augmentation de 5% supplémentaire de pouvoir d'achat des salariés français les a privés d'une création d'un million d'emplois46. La réduction des salaires et des droits (<< entitlements» selon A. Sen) n'a pas amélioré la situation des offreurs de travail dans un monde compétitif. La force collective de l'offre de travail a été réduite, avec une baisse des salaires, la suppression des avantages sociaux et la précarisation. Les travailleurs ont moins d'opportunités de se mouvoir que les capitaux et les firmes pour utiliser, à leur profit, les raretés. Les personnes restent attachées à leur pays, à leur langage, à leurs liens familiaux, à leur maison, à leurs droits

44Luttwak E.N., Le turbo-capitalisme, Odile Jacob, Paris, p. 86. 45En 1995, la valorisation boursière de Boeing représentait 77 fois son revenu. 46Minc A. (1997), La mondialisation heureuse, Plon, Paris.

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acquis. Avec la menace des délocalisations, le pouvoir est au capital47.Il y a de plus en plus de travailleurs pauvres, ce qui devrait encourager les fmnes à opter pour les techniques de type « labour intensive ». Si les Etats-Unis ont mieux résisté au chômage que les pays européens, la plupart des emplois qui y sont créés sont de basse qualité. Un mouvement du travail affaibli conduit les entreprises vers de fausses directions productives et commerciales, même si à court terme elles bénéficient effectivement d'une réduction des coûts Les pays développés souhaitent fixer des conditions de travail équivalentes dans les pays en développement pour ne pas créer de distorsions dans la concurrence internationale. Ainsi, ils réclament, avec le soutien de l'OIT, l'application des règles du droit du travail à l'ensemble des peuples du monde. Cependant, trois remarques peuvent être faites: - D'abord, les emplois exportés vers le Sud ne représentent qu'à peine 2% du PIB cumulé des pays de l'OCDE. Dans ces conditions, si concurrence déloyale existe, elle ne peut en aucun cas justifier le chômage important qui existe dans les pays développés. Ensuite, la question des avantages comparatifs n'est plus pertinente. Si un pays du Sud dispose d'une compétitivité intéressante dans les textiles, compte tenu il est vrai des faibles salaires versés, les entreprises des pays développés obtiennent souvent une protection pour maintenir l'emploi dans les régions développées. En 2005, devant l'essor des importations chinoises de textile, l'VE et les Etats-Unis cherchent à protéger leurs industries en exigeant de la Chine une taxe à l'exportation. Les négociations commerciales se proposent alors de se substituer aux règles de la compétition économique. - Enfm, compte tenu de leur connaissance du terrain, si les demandes des organisations humanitaires pour condamner les situations excessives d'exploitation du travail dans certaines régions des pays en développement paraissent souvent justifiées, de telles réclamations de la part de fmnes qui n'ont de cesse de réduire l'influence du droit du travail dans les pays développés apparaissent pour le moins intéressées. C) Les conditions de vie Le paradoxe, c'est que le travail est à la fois un facteur d'épanouissement et une cause d'aliénation. Or, aujourd'hui, ceux qui ont la paie la plus généreuse sont aussi ceux qui trouvent leur travail intéressant. Cette situation est d'ailleurs acceptée par le système et même par l'opinion publique. S'il est admis que les riches jouissent de leur fortune, même héritée, les masses populaires assistées subissent une forte dépréciation de leur image, même lorsque la maladie, le système ou la malchance les ont conduit au chômage48.

47 Ainsi, on assiste à un mouvement d'entreprises vers l'Angleterre au détriment de la France, plus contraignante socialement. 48Galbraith J.K. (2003), Les mensonges de l'économie, Grasset, Paris, pp. 35-37.

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Au milieu du XIXe siècle, la durée annuelle du travail ouvrier pouvait atteindre, selon le rapport Vuillermé, 5 000 heures annuelles (soit 57% du temps de vie). Aujourd'hui, en France, elle n'excède pas 1 700 heures (soit le un cinquième du temps de vie). L'espérance de vie à la naissance d'un enfant d'ouvrier ne dépassait pas 30 ans. Aujourd'hui le Français moyen peut espérer vivre près de 75 ans, contre plus de 82 ans aux Françaises. L'évolution va incontestablement vers une vie plus longue et moins handicapante. La production alimentaire mondiale est en excès, ce qui veut dire que le problème de la faim n'est qu'un problème de répartition. L'amélioration de la qualité de vie des hommes est incontestable, même si le prix à payer n'est pas négligeable. Les règles pseudo économiques de ce libéralisme vont à l'encontre de la Déclaration universelle des Droits de l'homme adoptée par l'ONU, qui affirme que celui qui travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante, assurant à lui et à sa famille une existence conforme à la dignité humaine, complétée par d'autres moyens de protection sociale. Or, on assiste au développement des « working poor» (travailleurs pauvres). Même le travail ne constitue plus une assurance contre la misère. Plus des deux tiers des Américains vivant sous le seuil de pauvreté (défmie par la précarité, la paupérisation, les inégalités et le potentiel de vie) ont un emploi rémunéré. Un enfant noir de Harlem a une espérance de vie inférieure à son homologue du Bangladesh et la prison est, pour lui, un avenir plus probable que celui de l'Université (selon le principe selon lequel les chômeurs sont en prison, ce qui, pour Solow, est l'allocation chômage des Etats-Unis). La proportion de personnes vivant en état de pauvreté représente une personne sur six aux EtatsUnis, une sur neuf en France, une sur dix en Allemagne et une sur quinze en Suède. Or, cette situation est souvent le résultat d'une situation héréditaire, entre ceux qui possèdent l'instrument de production, la connaissance, la formation et ceux qui ne peuvent vendre qu'une force de travail peu qualifiée. Le fordisme fondé sur les hauts salaires a disparu. Il fallait 2 mois et demi pour un salarié de Ford pour s'acheter cette voiture, il faut plus de 2 ans aux ouvriers mexicains de Ford pour le faire aujourd'hui. Aux Etats-Unis, si les revenus les plus élevés continuent à augmenter de manière considérable, notamment ceux des «patrons », il n'en va pas de même pour tous les autres revenus. Le salaire moyen n'augmente presque plus depuis 1980, à raison de 0,25% l'an (tableau 14). 1% de l'encadrement supérieur connaît une augmentation spectaculaire de ses revenus, alors que leurs concitoyens moins chanceux ont connu une réduction de leurs salaires (en dollars constants) de l'ordre de 6 à 8% en 30 ans. Pour Lester Thurow49, la raison est économique. Les salaires réels des Etats-Unis ont été réduits pendant les années Reagan et Bush, parce que les déficits commerciaux dans le secteur des produits manufacturés
49 Thurow L. (1992), Head to head: the coming economic battle among Japan, Europe and America, MOITow,New York.

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avaient conduit les employés américains à abandonner des emplois à hauts salaires pour les emplois à faibles salaires dans le secteur des services.
TABLEAU 14 Revenu moyen des employés non cadre dans le secteur privé non agricole (en indices) aux Etats-Unis Années 1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2002 Revenus 5,34 6,15 6,69 7,52 8,03 8,12 7,78 7,77 7,52 7,46 7,50 7,48

Les Américains disposent de 23 jours de vacances par an, contre 25 aux Japonais, 38 aux Français et 42 aux Allemands. La passion du shopping se paie cher en temps libre. L'endettement des Américains est colossal, atteignant 90% des revenus des ménages en 2000, ce qui explique partiellement un endettement extérieur qui n'a rien à voir avec la pauvreté (on ne prête toujours qu'aux riches), mais avec l'achat de produits ludiques et d'actions. La dette intérieure dépasse 1 400 milliards de dollars (soit un peu moins que le pm de la France50). L'Etat ne peut satisfaire tous les besoins fondamentaux, notamment en matière de santé. L'insécurité économique est devenue excessive pour chaque individu, ce qui ne l'incite guère au recours à la frugalité. L'ordinateur a remporté sa victoire. Pendant longtemps, il n'a conduit à aucune réduction d'emplois. Aujourd'hui, même les cols blancs connaissent les emplois précaires et les plans de licenciement. À la perte d'emplois de Boeing, les optimistes pensaient que Microsoft compenserait, et offrirait des postes de travail plus enviables. Or, Microsoft emploie à peine 16 000 salariés quand General Motors en occupe plus de 40 à 50 fois plus dans le monde. Dans ces conditions, le transfert est bien improbable. Seule, l'amélioration de la qualité des services, notamment dans I'hôtellerie, la restauration, le commerce en gros et de détail, les services aux particuliers, constitue un
50 Or, l'Américain est souvent trop seul, sans solidarité même familiale. C'est pourquoi les gourous ou les sectes font fortune et que le travail est si bien ancré dans la mentalité calviniste dominante.

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embryon de solution. Il y a trois employés américains pour 2 employés français dans les magasins Toys-R-Us. Pour obtenir un tel résultat, il y a, selon Luttwak51, cinq étapes à suivre: - instaurer un salaire minimum à un niveau nettement inférieur au salaire moyen des employés non qualifiés. Le chômage est aussi, en partie, dû à l'importance de la fiscalité et aux allocations trop importantes. Le travail n'est plus suffisamment validé financièrement; - réduire les coûts salariaux en diminuant les charges patronales;
-

alléger le Code du travail; supprimer toutes les licences commerciales et limiter les contraintes abolir toutes les formalités administrativesautres que celles qui sont

administratives d'installation;
-

dépendantes de la fiscalité pour les entreprises de moins de 50 salariés. Cependant, il faudrait remettre en cause des avantages acquis, limiter les vacances, permettre les licenciements sans contrôle. La mondialisation à l'américaine ne conduit pas à l'amélioration des niveaux de vie de la grande majorité des hommes, à l'avantage exclusif des plus aisés. N'est-on pas allé trop loin en saccageant certaines valeurs humaines et sociales qui assurent la pérennité du système? Pour le gouvernement des Etats-Unis, la stratégie a été «d'encourager les pays à assurer leurs travailleurs d'une plus grande protection dans leur travail en retour de meilleures opportunités d'échange avec les Etats-Unis »52. Dans certains cas, notamment dans le secteur des biens et les vêtements sportifs, les faibles salaires posent des problèmes d'emplois aux salariés américains. Or, les conditions de travail des pays en développement sont souvent inhumaines, avec notamment l'emploi des enfants (100 à 200 millions de travailleurs sont des enfants de moins de 12 ans). Si les gouvernements soutiennent les manufacturiers, il faut avertir les consommateurs et les travailleurs pour éviter que de telles conditions d'exploitation perdurent, notamment en créant des labels de qualité des conditions de travail rendus disponibles à l'information des consommateurs. De même, il convient d'établir des règles concernant la liberté syndicale, la protection des enfants, un salaire minimum, des temps de repos suffisants, le respect des droits de 1'homme et le refus des discriminations. Le gouvernement américain pose la question de légiférer dans ce domaine et de défmir un code de conduite. Ce n'est pas un problème de productivité ou de compétitivité, c'est un problème humain. La mondialisation crée des tensions sur le marché du travail, elle réduit les normes et institutions nationales par un nivellement vers le bas et elle attaque de plein fouet la

51

52

Luttwak E.N., Le turbo-capitalisme, Odile Jacob, Paris, pp. 152-154.
Hamilton (1997), "International Labor Standard", US Embassy in France, Paris,

27 february 1997.

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protection sociale53. Les pays développés luttent contre l'exploitation des enfants dans le monde (au moins 120 millions d'enfants de 5 à 14 ans travaillent à plein temps, le double au moins en activité complémentaire dans le monde et au moins 40% des enfants africains)54. Les sanctions peuvent être le refus de l'aide non humanitaire, la prohibition des importations et une action auprès des organismes internationaux pour réduire les possibilités de prêts. Le travail des enfants est un facteur de paupérisation55. Cependant, la marge est étroite entre ce qui appartient au domaine des droits de l'homme et les limites apportées aux avantages comparatifs des pays les moins avancés. D) Bien-être et développement humain Le développement économique est un processus difficile, qui implique des sacrifices. Au XIXe siècle, ces souffrances étaient acceptées car, de manière générale, la vie était dure et l'autoritarisme était la règle. Aujourd'hui, avec l'augmentation de la production et le progrès technique, la satisfaction des besoins des hommes s'est diversifiée56. Le développement économique implique un degré de liberté minimale et le respect de procédures démocratiques. Si l'économie de marché a globalement réussi, car nombre d'individus et de sociétés en ont obtenu des avantages, son exercice sans contrôle ne favorise pas les vraies dimensions du développement. Si Taiwan ou la Corée du Sud se sont développés dans un univers « autocratique », ces deux sociétés ont fait bénéficier le peuple d'opportunités sociales comme l'éducation ou les soins de santé de base. L'étape suivante, celle qui renforce le développement et lui donne un caractère permanent, suppose la mise en place de la démocratie qui n'est pas la simple application de la règle de la majorité, mais aussi le respect des minorités et la tolérance face à la critique. En outre, il n'existe pas encore dans ces pays de sécurité sociale, alors que les valeurs asiatiques de solidarité et de communautarisme connaissent un fort déclin. Enfin, le développement implique le respect des libertés fondamentales. A. Sen parle d'« entitlements », que l'on peut traduire par les «droits et les titres» que chacun possède dans une société donnée, qui suppose une réelle «appropriation» individuelle et sociale de la société dans laquelle chaque individu vit. François Perroux définissait l'économie par les coûts de I'homme: « nourrir les hommes, soigner les hommes, libérer les esclaves ». Non seule53 Rodrik D. (1997), Has globalization gone too far, Institute for International Economics, Washington, D.C. 54 Schaffer J. (1997), "Bills introduced to stop imports produced by child labor", Notes on Economic Affairs, n016, October 24. 55US Embassy in France (2000), "Labor's Herman on global abusive child labor", Notes on Economic Affairs, n08, May 18. 56 Fontanel J. (2002), Présentation du Professeur Amartya Sen, in Amartya Sen, Prix Nobel d'économie en 1998, Docteur Honoris Causa, Université Pierre Mendès France de Grenoble, 14 Octobre.

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ment, les personnes doivent avoir, dans leur ensemble, des droits à survivre, mais encore faut-il qu'elles le fassent dans des conditions de dignité humaine suffisante. L'esclave était parfois bien nouni et bien soigné, mais il n'était pas libre de son temps, de ses choix, de sa vie. Toute société esclavagiste ne peut pas être développée. Toute forme d'exploitation, de perte des libertés, est un facteur de mal développement. Le développement économique devait concerner la libération de tous et de toutes. TI existe une liberté négative et une liberté positive. La première exprime l'absence d'entraves à l'exercice des libertés individuelles. La seconde met en évidence ce qu'une personne est capable ou non de mettre en oeuvre dans une société donnée. Elle insiste sur l'aptitude des individus à mener à bien des actions et des possibilités d'accomplissement. Ces deux formes de liberté sont complémentaires. L'analphabétisme constitue un manque de liberté, celui de lire, mais aussi la suppression de toutes les libertés qui dépendent de la communication écrite. La «capabilité» défmit alors l'ensemble des modes de vie auxquels une personne peut avoir accès. La satisfaction des besoins d'un homme ne dépend pas des biens qu'elle possède, mais de l'usage qu'il en fait. La pauvreté s'exprime aussi dans l'inégalité d'expression des libertés positives. Dans ce contexte, l'Etat doit préserver les deux formes de liberté, lesquelles sont des facteurs de promotion essentiels du développement économique. De même, les dépenses publiques socialement utiles comme celles afférentes à la santé, à l'éducation, à la sécurité sociale ne doivent pas être délaissées. La justice sociale est essentielle. Comme toute mesure, le calcul de l'indice de développement humain est contestable. Certains peuples privilégient les biens matériels, d'autres préfèrent des valeurs morales ou intellectuelles. Or, si les productions peuvent être mesurées, il n'en va pas de même du plaisir de la réflexion ou de la valeur sociale de la formation. On ne peut calculer la production culturelle à la même aune que la production de tomates. La poésie n'a que la valeur non économique du plaisir. Dans la mise en place de l'indice de développement humain, la question de l'éducation et de la santé a été réintroduite, sur la base d'indicateurs statistiques cependant contestables. Cela me rappelle parfois mon Professeur de statistique qui commençait son cours en nous disant que «les statistiques avaient le même défaut que le bikini porté par une femme. Elles montrent le superflu et cachent l'essentiel ». Le produit national par habitant ne permet pas toujours de comprendre le niveau de développement «humain» d'une économie. Le programme des Nations Unies pour le développement calcule chaque année un indice du niveau de développement (IDH), fondé sur trois indicateurs principaux: le niveau du revenu par tête, l'espérance de vie et le taux d'alphabétisation des adultes. Ainsi, les dimensions sociales du développement sont prises en compte. Certes, les indices retenus n'intègrent pas l'ensemble des caractéristiques du développement, mais cet indicateur fournit une mesure plus satisfaisante du bien-être dans une économie donnée.

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Le tableau 15 présente les indicateurs du développement humain en 2002 publiés par le PNUD. On peut aisément constater les écarts considérables de développement entre les pays. Si le bébé a une espérance de vie à la naissance de 81,5 ans au Japon et de 80 ans en Suède, celle-ci n'est que de 39,8 ans en république Centrafricaine, 38,9 ans au Rwanda, 38,5 ans en Mozambique, 37,8 ans au Malawi, 36,3 ans au Lesotho, 35,7 ans au Swaziland, 34,3 ans en Sierre Leone, 33,9 ans au Zimbabwe et 32,7 ans en Zambie. On assiste certes à une amélioration globale de la situation depuis 1975, mais les écarts se sont considérablement creusés. Si la Norvège, les Etats-Unis, l'Irlande, la Suisse, le Luxembourg, le Danemark ont un pm par habitant en parité de pouvoir d'achat qui dépasse 30 000 dollars par habitant, le Tadjikistan, le Congo, le Yémen, Madagascar, le Nigeria, l'Erythrée, la Tanzanie, la Zambie, le Malawi, la République démocratique du Congo, l'Ethiopie, la Guinée-Bissau, le Burundi, le Mali, le Niger et la Sierra Leone disposent de moins de 1 000 dollars par an. Dans le domaine de l'éducation, ces écarts sont aussi considérables. Les taux d'analphabétisme des adultes est de 62,2% en Gambie, 60,7% au Sénégal, 60,2% au Bénin, 60,4% en Guinée-Bissau, 81% au Mali, 82,9% au Niger et 87,2% au Burkina-Faso.
Les indicateurs Pays TABLEAU 15 du développement Espérance de vie à la naissance 78,9 80,0 59,1 79,3 78,3 78,7 79,7 77,0 81,5 76,9 79,1 78,1 77,9 78,5 78,3 78,9 76,6 78,2 78,2 humain en 2002 IDH

PIB par habitant 36 600 26 050 28 260 29 480 29 100 27 570 29 750 35 750 26 940 36 360 30 010 26 150 26 190 29 220 61 190 26 920 30 940 21 740 27 100

1)Norvège 2) Suède 3) Australie 4) Canada 5) Pays-Bas 6) Belgique 7) Islande
8) Etats-Unis

9) Japon 10) Irlande Il) Suisse
12) Royaume-Uni

13)Finlande
14) Autriche

15) Luxembourg 16)France
17) Danemark

18)Nouvelle-Zélande 19) Allemagne

Indice du niveau d'instruction 0,00 0,99 0,99 0,98 0,99 0,99 0,96 0,97 0,94 0,96 0,95 0,99 0,99 0,96 0,91 0,96 0,98 0,99 0,95

0,956 0,946 0,946 0,943 0,942 0,942 0,941 0,939 0,938 0,936 0,936 0,936 0,935 0,934 0,933 0,932 0,932 0,926 0,925

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0,922 0,920 0,853 0,802 0,795 0,775 0,768 0,768 0,745 0,704 0,703 0,666 0,595 0,497 0,493 0,491 0,389 0,354 0,350 0,339 0,326 0,302 0,292 0,273

20) Espagne 21) Italie 34) Argentine 53) Mexique 57) Russie 72) Brésil 76) Thailande 77) Arabie saoudite 94) Chine 108) Algérie 109) Guinée équatoriale 119) Afrique du sud 127) Inde 142) Pakistan 145) Lesotho 147) Zimbabwe 164) Zambie 171) Mozambique 172) Guinée-Bissau 173) Burundi 174) Mali 175) Burkina-Faso 176) Niger 177) Sierra Leone

79,2 78,7 74,1 73,3 66,7 68,0 69,1 72,1 70,9 69,6 49,1 48,8 63,7 60,8 36,3 33,9 32,7 38,5 45,2 40,8 48,5 45,8 46,0 34,3

21 460 26 430 10 880 8.970 8.230 7770 7010 12 650 4580 5760 30 130 10 070 2.670 1 940 2.420 2.400 840 1 050 710 630 930 1 100 800 520

0,97 0,93 0,96 0,85 0,95 0,88 0,86 0,71 0,83 0,69 0,76 0,83 0,59 0,40 0,76 0,79 0,68 0,45 0,39 0,45 0,21 0,16 0,18 0,39

Le tableau 16 qui présente la population en deçà du seuil de pauvreté monétaire confirme la gravité de la situation. Panni les pays les plus pauvres, plus de 80% de la population perçoit moins de deux dollars par jour (calculé en parité de pouvoir d'achat). La situation est très grave et les résultats de la lutte contre la pauvreté restent bien préoccupants. Le tableau 17 montre que l'aide publique au développement représente, pour les pays les plus pauvres, un important pourcentage de leur Produit Intérieur Brut.Ainsi, il constitue plus du tiers de ceux de l'Erythrée et de la Mauritanie, près de la moitié de celui de la Sierra Leone et plus de la moitié de ceux de Timor oriental et du Mozambique. L'entrée des investissements directs étrangers représente une «bouffée d'optimisme» pour le Lesotho, la Gambie, l'Angola, le Tchad (45% du pm) ou du Mozambique, alors que certains pays sont oubliés par les entreprises comme le Rwanda, le Burundi, le Burkina-Faso, le Niger, la République Centrafricaine, le Kenya, Madagascar, Haïti, la Guinée ou le Malawi. Enfm, le service de la dette représente des obstacles importants pour de nombreux pays, comme c'est le cas de la Mauritanie, de la Côte-d'Ivoire, de la Zambie, de l'Angola ou de la République Démocratique du Congo. Pour le Lesotho ou de la Guinée-Bissau, ce service de la dette s'élève à près ou plus de 10% du pm, ce qui est considérable.

62

I. - LES

EXPRESSIONS

EMPIRIQUES

ET IDÉOLOGIQUES

DE LA GLOBALISATION

Population

TABLEAU 16 en deçà du seuil de pauvreté monétaire

(en 0/0) en 2002

Pays Argentine Chili Panama Venezuela Brésil Colombie Thailande Philippines Chine Equateur Indonésie Vietnam Amque du ud Egypte Maroc Inde Cambodge Ghana Bangladesh Népal Pakistan Madagascar Nigéria Gambie Sénégal Rwanda Zambie Rep. Centramcaine Ethiopie Mozambique Burundi Mali Burkina Faso Niger

Rang ne 3 9 Il 18 10 22 18 24 20 35 41 52 47 56 48 74 46 72 69 71 58 57 81 77 78 90 84 92 89 82 93 95 94

Indice de pauvreté humaine ne 4,1 7,7 8,5 Il,8 8,1 13,1 15,0 13,2 12,0 17,8 20,0 31,7 30,9 34,5 31,4 42,6 26,0 42,2 41,2 41,9 35,9 35,1 45,8 44,1 44,7 50,4 47,7 55,5 49,8 45,8 58,9 65,5 61,4

Moins de 1 $ par jour 3,3 <2 7,2 15 8,2 8,2 <2 14,6 16,6 17,7 7,5 17,7 7,1 3,1 <2 34,7 34,1 44,8 36,0 37,7 13,4 49,1 70,2 59,3 26,3 35,7 63,7 66,6 26,3 37,9 58,4 72,8 44,9 61,4

Moins de 2 $ par jour 14,3 9,6 17,6 32 22,4 22,6 32,5 46,4 46,7 40,8 52,4 63,7 23,8 43,9 14,3 79,9 77,7 78,5 82,8 82,5 65,6 83,3 90,8 82,9 67,8 84,6 87,4 84,0 80,7 78,4 89,2 90,6 81,0 85,3