La Hongrie en perspective

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Réfléchir sur la Hongrie à l'aube du XXIème siècle et essayer de la comprendre - tel est le but de cet essai consacré à un pays qui sera devenu membre de l'union européenne en 2004. Au tournant de l'an 2000, la Hongrie a achevé une longue évolution qui en a fait un pays libre et indépendant. Entourée de 7 voisins, au coeur des Carpates, elle a un rôle spécifique à jouer.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296337718
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LA HONGRIE EN PERSPECTIVE

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5269-1

Conrad REUSS

LA HONGRIE EN PERSPECTIVE
Un facteur de modernité dans le bassin des Carpates

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

DU MEME AUTEUR
Le Progrès économique en sidérurgie. Belgique, Luxembourg, Pays-Bas 1830-1955 (auteur principal et coordinateur d'un ouvrage écrit avec Emile Koutny et Léon Tychon), Nauwelaerts, Louvain-Paris, 1960. Le décollage économique du Burundi, Cahiers Economiques et Sociaux, IRES-Kinshasa, volume VIII, cahier n° 4, décembre 1970, pp. 609-649. Louis Camu 1905-1976 (auteur des chapitres présentant les idées de Louis Camu et coordinateur du livre), mémorial publié par la Banque Bruxelles Lambert en hommage à son ancien Président, Bruxelles, 1977.

Remerciements
Je tiens à faire état de ma reconnaissance à l'égard de Mme Klàra Korompay, de l'Université Eôtvôs L6rànd à Budapest et actuellement professeur de hongrois à l'Université de Bordeaux 3, et de lui exprimer mes vifs remerciements pour sa lecture attentive et critique des diverses versions de cet essai écrit par un « Hongrois de l'extérieur»: ses commentaires m'ont non seulement beaucoup aidé, mais en même temps soutenu dans la poursuite de ce travail. Ma gratitude va également à MM Paul Mandy, Jenô Vàralljai-Csocsàn, Eric Vilquet et Péter Sztàray pour leurs observations relatives à un chapitre relevant de leur spécialité ainsi qu'à Mme Rudolf Rezsohazy qui a bien voulu relire l'ensemble des textes; à M et Mme Edmond Dechef qui ont accepté de partager avec moi leurs impressions de voyage en Hongrie; et à Mme Anna Losonczy et à M Alexandre Lamfalussy pour leurs conseils et encouragements. Enfin, un merci tout particulier à ma femme Anny qui ne m'a pas tenu rigueur des longs moments que j'ai passés à rédiger cet essai et qui en a lu le manuscrit. Il va de soi que les erreurs et imperfections de ce texte tout comme les opinions qui y sont exprimées me sont cependant imputables.. .

« Va toujours vers l'Ouest. Et n'oublie jamais que tu es venu de l'Est ». Sàndor Màrai

«... longtemps, on vécut à l'Ouest au cœur du discours sur la problématique de la liberté et de l'individualisme, quand à l'Est c'était au sein de l'oppression et de la collectivité. Mais cela n'est pas tout à fait vrai ni pour le passé, ni pour le présent ... Les véritables « obéissants» ont
toujours tout connu et parlé de tout
... ».

Jànos Pilinszky

«Les sociétés actuelles sont interdépendantes, certaines plus dépendantes que d'autres. Elles sont dirigées par des gouvernements eux-mêmes interdépendants, au rôle réduit, ou en tout cas recentré, contraints d'agir ensemble pour ne pas rester sur la défensive. D'indépendants, les Etats sont devenus interdépendants,. ils doivent gérer leurs affaires de façon coordonnée. Cela devient tellement contraignant qu'il m'est arrivé de comparer cette souveraineté exercée en commun avec une fastidieuse et interminable assemblée de copropriétaires J Mais c'est aussi une école de démocratie mondiale ».
Hubert V edrine « Alors, là où il y a du pouvoir, il y a de la fragilité. Et là où il y a de la fragilité, il y a de la responsabilité. Moi, j'aurais même tendance à dire que l'objet de la responsabilité, c'est le fragile, le périssable qui nous requiert, parce que le fragile est, en quelque sorte, confié à notre garde, il est remis à notre soin ». Paul Ricoeur

INTRODUCTION

Réfléchir sur la Hongrie à l'aube du XXIe siècle et essayer de la comprendre - tel est le but de cet essai consacré à un pays situé à l'écart de l'Occident profond, mais dont le cœur n'a jamais cessé de battre pour l'Europe et qui sera devenu membre de l'Union Européenne (UE), à l'occasion du cinquième élargissement de celle-ci, en 2004. Il s'est produit en 1989-1990 une ouverture. La Hongrie a recouvré une certaine « liberté de mouvement» : la question est de savoir comment, elle et la région qui l'entoure, vont pouvoir en tirer profit. Il faut, en tout cas, tenir compte, d'une part, des «données lourdes », difficiles à changer, de la réalité d'Europe centrale-orientale, et de l'autre, d'une possibilité de développement sur des bases nouvelles. La Hongrie se caractérise par quelques traits fondamentaux, des « constantes» toujours actuelles: . une place dans le bassin des Carpates, à la rencontre des peuples slaves, germaniques et latins; . un regard tourné vers l'Occident; . une volonté de modernisation. Au tournant de l'an 2000, la Hongrie a achevé une longue évolution qui en a fait un pays libre et indépendant; une démocratie au suffrage universel et avec une alternance des partis politiques au pouvoir; et enfin, une économie de marché qui n'oublie pas le social. La Hongrie n'est pas un pays isolé. Elle n'a pas de mer, mais elle est entourée par une «mer de terres». Elle a sept voisins disposés en forme de couronne: Slovaquie, Ukraine, Roumanie, Serbie, Croatie, Slovénie et Autriche - pour les citer dans le sens de la marche des aiguilles d'une montre. Ensemble, ces pays et la Hongrie constituent ce que - du point de vue politique - on peut

appeler la région des Carpates. Cette région, qui compte quelque 114 millions d'habitants, sera l'un des grands carrefours de l'élargissement futur de l'DE. La Hongrie a un rôle spécifique à l'égard de chacun de ses voisins et à l'égard de cette partie de l'Europe à laquelle elle appartient. Son rôle ne peut pas se limiter au soutien et à l'amitié à l'égard des minorités hongroises qui vivent dans les pays voisins. Il doit comprendre l'amitié, la concertation, la coopération et la solidarité avec les nations majoritaires de ces pays dont tant de Hongrois sont citoyens et partagent la vie de tous les jours. La Hongrie se verra comme un élément de paix et un facteur de modernisation en Europe centrale-orientale: à la fois interlocuteur infatigable pour rapprocher les points de vue et résoudre les conflits, bon voisin et promoteur de projets d'avenir. Elle ne ménagera pas ses efforts pour rechercher, de concert avec ses voisins, avec rUE et avec d'autres pays plus lointains, le « bien commun» des peuples de la région. Elle participera à la définition et à la promotion de l' « intérêt régional». Qui dit bien commun et intérêt régional, dit tâches communes: cela demandera un effort conjugué de la part de la Hongrie et des sept autres pays de la région des Carpates qui sont tous concernés, de près ou de loin, par ce qui s'y passe.

10

I

A la périphérie

de l'Ouest... de l'Europe

mais au centre

« Nous serions disposés à échanger notre riche passé historique contre une situation géographique favorable ». (Réflexion entendue en Pologne)

Pour comprendre un pays, il faut d'abord voir où il se trouve: sa situation géographique est loin d'être indifférente. « Lorsqu'il faut situer la Hongrie, les Occidentaux disent, en général, qu'elle est en Europe de l'Est. En réalité, la Hongrie n'a jamais fait partie de l'Europe occidentale, ni orientale et, encore moins, de l'Europe du Nord ou du Sud. La Hongrie se trouve au milieu du continent, en Europe centrale, dans la partie orientale de celle-ci, dans le bassin des Carpates où le visiteur d'il y a mille ans
avait pu trouver déjà un Etat hongrois»

- voilà

la description qu'en

donne une brochure touristique publiée peu de temps après le tournant de 1989 l, On peut ajouter, en s'inspirant d'un texte de Jean-Luc Moreau, que la Hongrie est un pays de l'Europe du Centre-Est, sans être un pays oriental; un pays occidental, sans être un pays de l'Europe de l'Ouest. De plus, par certains traits, la Hongrie est un pays du Midi,
par d'autres, un pays du Nord
2.

Le bassin des Carpates correspond, par ailleurs, au bassin moyen du Danube, si bien que la Hongrie est un pays situé dans le
1 Gyorgy BaIa et Gàbor Beszterczey, La Hongrie, Office National de Tourisme, s.d. (1991 ?). 2 Jean-Luc Moreau, Poèmes et chansons de Hongrie, Enfance heureuse des pays du monde, Paris, 1987, p. 9.

sillon civilisationnel formé par le deuxième fleuve d'Europe. Max Gallo écrit que la France est une « fin de terre », une « extrémité d'Europe », un «grand cap de continent qui s'enfonce dans l'océan» 3. Vue d'Europe centrale ou d'Europe de l'Est, la France apparaît plutôt comme un centre de l'Europe, comme un composant essentiel de son noyau occidental le plus avancé. Pour les Hongrois, c'est plutôt leur pays, la Hongrie, qui se trouve à une « extrémité d'Europe ». Cela montre combien les regards posés sur la même réalité peuvent être différents suivant l'endroit où l'observateur se trouve. De même, il saute aux yeux qu'une extrémité d'Europe n'est pas l'autre et qu'il importe de savoir quelle extrémité l'on habite, l'Est ou l'Ouest, le Nord ou le Sud... Pourtant, pour des peuples établis plus à l'Est - que ce soit en Roumanie, en Ukraine ou en Russie - ou plus au Sud - en ex-Yougoslavie, en Bulgarie ou en Albanie la Hongrie fait figure de pays relativement développé, déjà occidental, et c'est avec étonnement que ceux-ci apprendraient que les Hongrois ont tendance à s'imaginer qu'ils habitent un pays périphérique. La situation de la Hongrie est ambivalente et fluctuante. Elle est ambivalente dans la mesure où les Hongrois, tout en ayant l'impression d'être relégués au bout de l'Europe, se sentent à la fois très proches de l'Occident et très différents des peuples qui les entourent plus à l'Est ou au Sud. La position de la Hongrie est fluctuante car, tout en restant au même endroit, elle a quand même souvent changé de place. Ses frontières se sont souvent déplacées. Sa position s'est fréquemment modifiée. Au Moyen Age, la Hongrie fut tantôt puissance régionale, tantôt bastion défensive de l'Occident contre Tatars et Turcs. A partir de 1526, sa partie centrale fut, pendant 160 ans, occupée par ces derniers. Durant quelque deux siècles et demi, elle se trouva à la rencontre des sphères hégémoniques de la Maison de Habsbourg et de l'Empire ottoman, les deux super-puissances régionales de l'époque. Entre 1867 et 1918, dans le cadre de la Monarchie bicéphale - à deux têtes la Hongrie devint, à parité avec l'Autriche, «grande

-

-

3 Max Gallo, L'amour de la France expliqué à mon fils, Seuil, Paris, 1999, pp. lOIl. 12

co-puissance européenne». Mais cela se termina mal, par la dissolution de cet ensemble supranational, multiethnique et plurilingue à la fin de la Première Guerre mondiale. Depuis lors, la «grande Hongrie historique », qui remplissait tout le bassin des Carpates, est devenue la «petite Hongrie» actuelle, qui n'en occupe que la partie centrale. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la Hongrie s'était retrouvée derrière le «rideau de fer» qui avait coupé l'Europe en deux. Elle était un des pays satellites les plus «occidentaux» de l'URSS et avait acquis la réputation, au cours des dernières années du régime de Janos Kadar, d'être la « baraque la plus gaie du camp soviétique» . Cela montre combien la situation de la Hongrie est changeante: elle est, tour à tour, exposée, vulnérable, difficile, voire dramatique, mais il arrive aussi que le pays bénéficie d'une position relativement abritée ou d'un long moment de paix. Force est de constater que la Hongrie passe avec une « facilité» déconcertante du centre à la périphérie, et inversement, suivant les mouvements du grand balancier de l'histoire. Est-ce à dire que la situation de la Hongrie est unique? Non, certes. La Hongrie est un de ces pays dont Milan Kundera écrivait en 1983 qu'ils ont été longtemps situés «géographiquement au

centre, culturellement à l'ouest et politiquement à l'est»

4.

Sa

situation est, à beaucoup d'égards, très proche de celle des pays qui l'entourent et des autres pays, plus lointains, de la région. Géographie, culture, politique et histoire les ont davantage réunis qu'ils ne s'en rendent compte ou qu'ils ne veulent le reconnaître.

Pays cerltrai et décentré La Hongrie occupe, à plus d'un titre, une situation paradoxale: elle est dans le centre, mais sans y être tout à fait. Cela provient du fait que le développement économique, social et politique ne s'est pas réparti d'une manière homogène à travers l'Europe, mais a eu tendance à se concentrer, pendant de longs moments, en Europe de l'Ouest ou dans la partie occidentale de l'Europe centrale.
4

Cité par Sabine Verhest, Slovénie, Un modèle pour les Balkans ?, La Libre
18 septembre 1996.

Belgique,

13

La Hongrie se situe, en effet, à peu près au milieu de la ligne de partage Est-Ouest de l'Europe: elle - et le bassin des Carpates - se trouvent à peu près à la même longitude - en réalité, légèrement plus à l'Ouest - que le centre géographique de l'Europe. Ce centre la Hongrie et ses voisins se situent à une latitude sensiblement moindre puisque ils sont quelque 800 km au sud de la capitale de l'Etat balte le plus méridional. Malgré un progrès rapide sur le chemin de la transition, la Hongrie affiche encore un retard du point de vue économique. Elle n'a pas encore atteint le niveau de l'Europe de l'Ouest ou de la partie occidentale de l'Europe centrale. L'Europe centrale devrait normalement remplir un rôle de centre. Ce n'est pas le cas actuellement. La géographie ne concorde pas avec le développement économique ou le leadership politique. L'Europe centrale-orientale est devenue périphérique alors que c'est l'Europe occidentale, pourtant périphérique au regard de la géographie, qui est devenue le cœur du Vieux Continent. Du point de vue culturel, intellectuel et religieux, la Hongrie occupe également une position paradoxale: elle est suffisamment loin à l'Est pour ressentir « la nostalgie de l'Occident » et le désir de mieux le connaître, mais pas trop loin à l'Est pour ne pas en subir l'influence, pour ne pas pouvoir l'assimiler, vibrer avec lui et essayer d'en faire la synthèse. La Hongrie est en prise directe avec l'Occident sur le plan intellectuel, mais en retard pour ce qui suit plus lentement et plus difficilement comme l'économie, le social et le politique. L'éloignement des Hongrois par rapport au cœur de l'Occident leur assure le recul nécessaire pour mieux saisir l'Europe et pour mieux se sentir des Européens. Aussi, installés comme ils le sont le long de la «ligne de défense avancée» de l'Occident, à l'Est - face aux invasions Tatares, face à la poussée de l'Empire ottoman ou à l'emprise soviétique - beaucoup de Hongrois savaient pourquoi ils se battaient. Pendant qu'en Occident se développait la « civilisation matérielle» et 1'« économie de marché», et que l'on y jetait les
5 Le centre géographique de l'Europe se trouve en Lituanie « near the village of Bernotai, twenty-five kilometers (fifteen miles) north of the capital, Vilnius (known as Wilno to Poles, and Vilna to Jews) ». Voir Yale Richmond, From Da to Yes, Understanding the East Europeans, Intercultural Press, 1995, p. 241. 14

est juste à côté de Vilnius, la capitale de la Lituanie 5. Evidemment,

bases de 1'« économie capitaliste» - pour reprendre des concepts utilisés par Fernand Braudel 6 - pendant que l'Occident se développait, s'enrichissait et adaptait son organisation sociale et politique en conséquence, la Hongrie essayait de suivre, rnais ce n'était ni facile, ni toujours possible. Cependant, le retard de l'évolution économique n'empêchait pas 1'« esprit» de flotter sur ces régions et les idées occidentales de pénétrer jusqu'aux habitants du bassin des Carpates. Du point de vue culturel et intellectuel, ce dernier a représenté un «petit Occident» perdu en Europe centrale-orientale. La Hongrie y a joué le rôle d'un chaînon de transmission essentiel pendant quelque 1100 ans. Ainsi, ces réflexions relatives à la Hongrie et aux Hongrois ont une portée plus générale car elles s'appliquent souvent - mutatis mutandis, le cas échéant avec certaines modifications - aux autres peuples, pays, nations et Etats de la région. Les voisins iIrunédiats ou proches de la Hongrie ont, en effet, partagé avec elle une position géographique similaire et ils ont traversé une histoire où il y a beaucoup de points en commun. Kurt Biedenkopf, Premier Ministre de l'Etat de Saxe après la réunification allemande, disait que « jusqu'à l'effondrement du communisme, la République Fédérale était l'extrémité orientale de l'Europe occidentale. Actuellement, l'Allemagne est le centre de l'Occident. Ce qui est vrai tant du point de vue psychologique et historique que géographique» 7. Pour les autres pays d'Europe centrale, restés plus de 40 ans « au froid», de l'autre côté du rideau de fer, le changement apporté par le tournant de 1989 n'est pas aussi évident. Ils n'ont pas eu un «grand frère» occidental, comme l'Allemagne de l'Est, pour leur venir en aide, pour les accueillir dans la famille européenne et pour les faire entrer directement dans l'Union Européenne (0£) et l'OTAN. Pour ces pays, même si c'est plus lentement, les choses semblent cependant évoluer dans la bonne direction. La Pologne, la République tchèque et la Hongrie sont devenues membres de l'OTAN en mars 1999. Quant à l'Union Européenne, elle a conclu les négociations avec la Hongrie, sept autres pays d'Europe centrale-orientale (l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la
6 Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Arthaud, Paris, 1985, p. 116. 7 Flora Lewis, Get moving and lock in Europe' s East, International Herald TribWle, 17 juin 1994. 15

République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie) ainsi que Chypre et Malte, avec comme date d'adhésion le 1ermai 2004. De plus, des négociations d'adhésion sont en cours avec la Roumanie et la Bulgarie. Ainsi, à l'exception de la Belarus, de l'Ukraine, de l'Albanie, et de quasi toutes les républiques de l' ex-y ougoslavie, les autres pays de la région sont déjà devenus membres ou font « antichambre» à l'un ou l'autre titre et attendent leur tour d'adhérer aux deux grandes structures occidentales.

Petit pays...
La Hongrie est un pays de petite taille si l'on en juge par des critères précis, mesurables, comme la population (environ 10 millions d'habitants), la superficie (un peu moins de 100.000 km2) ou le PNB (quelque 50 milliards de $). Dans une perspective historique plus longue, il est frappant que le nombre de petits pays en Europe n'a pas beaucoup varié ni entre les deux Guerres mondiales ni pendant les quelque quarante ans de Guerre froide et de Coexistence pacifique. Leur nombre s'est cependant brusquement accru en raison de l'éclatement de j'URSS (1991), de la Yougoslavie (1991) et de la Tchécoslovaquie (1993). Si bien qu'il y a en Europe aujourd'hui beaucoup de pays bien plus petits que la Hongrie. D'ailleurs, un pays développé de 10 millions d'habitants - même des pays moins peuplés comme les pays nordiques 8, la Suisse ou l'Autriche, le Luxembourg ou l'Irlande - peut déjà jouer un rôle significatif sur le plan européen ou mondial. La petite taille n'est donc pas un handicap insurmontablt~ même si, en règle générale, un petit pays renferme, toutes autres choses égales par ailleurs, moins de richesses - naturelles, humaines ou économiques - qu'un grand pays. Normalement, il aura moins de poids. Le fait que les Hongrois aient réussi à créer leur Etat et à le maintenir contre vents et marées a fait de leur pays un acteur de I'histoire de l'Europe. La Hongrie a tant de frontières par rapport à sa taille
8 Norvège, Suède, Finlande, Danemark et Islande. 16

relativement modeste qu'il n'est pas difficile d'imaginer que son territoire soit un jour entièrement couvert par des régions transfrontalières européennes. ..

... un pays continental et ... La Hongrie est aussi un pays continental, situé à l'intérieur des terres ou «landlocked» comme on dit en anglais. Elle s'étend sur la plus grande plaine continentale de l'Europe centrale et occidentale: cette plaine ne longe pas la mer et n'y aboutit pas non plus. Edgar Morin observe que «l'Europe compte, en moyenne, 1 km de côtes pour 290 km2 tandis que la proportion, en Afrique, n'est que de 1 km pour 1.420 km2 »9. Jacques Le Goff note que la mer n'est jamais loin en Europe. Sur les trente-six pays européens, les seuls qui n'ont pas de débouché sur la mer sont, en plus de la Hongrie, les six suivants: le Luxembourg, la Suisse, l'Autriche, la République tchèque, la Slovaquie et la Belarus. «L'Europe est un continent pénétré par la mer» 10. La Hongrie n'a aucune côte, même si la mer n'est pas loin. Mais il faut passer par un ou deux autres pays. C'est ce qui explique que la Hongrie manque de traditions maritimes. Elle est profondément marquée par la civilisation agricole, à laquelle l'industrie est venue s'ajouter avec retard par rapport à la «révolution industrielle» qui avait commencé au début du XIXe siècle en Europe occidentale. Léopold II, le roi des Belges fondateur d'empire colonial, disait qu'« un pays n'est jamais petit lorsqu'il est baigné par la mer ». Une situation maritime est, en effet, une fenêtre ouverte sur le monde, la mer servant de voie de communication directe avec tous les pays du monde situés sur ses côtes. Mais il n'est pas donné à tout le monde d'en tirer parti. Un pays maritime peut se trouver en
9 Edgard Morin, Penser l'Europe, Gallimard, Coll. Folio/Actuel, Paris, 1990, ~.38. o Jacques Le Goff, L'Europe racontée aux jeunes, Seuil, Paris, 1996, p. 17. TI faudrait tenir compte également de l'éclatement de la Yougoslavie: parmi les Etats successeurs de celle-ci, la Macédoine n'a pas d'accès à la mer. 17

position périphérique. Ainsi l'Irlande, baignée par les eaux de l'Atlantique, est restée à l'écart des grandes découvertes, du commerce maritime et de la révolution industrielle, née en Angleterre et en Ecosse. Sa population, en croissance rapide, devait prendre le chemin de l'émigration vers le Royaume-Uni, les quatre coins de l'Empire britannique et les Etats-Unis (qui abritent, de nos jours, bien plus d'habitants de souche irlandaise que la population de la mère-patrie). Un autre exemple est celui du Portugal qui est devenu un pays maritime périphérique au XXe siècle. Sa situation exceptionnelle au sud-ouest de l'Europe, sur l'Océan Atlantique et à la porte de la Méditerranée, n'a pu lui épargner une « marginalisation » depuis l'apogée de l'épopée coloniale. Cependant, depuis le retour à la démocratie (1976) et son adhésion à la Communauté Européenne (1986), le Portugal comlaÎt un nouvel essor fondé au moins en partie sur les atouts de sa géographie. A défaut d'avoir des côtes maritimes, la Hongrie « possède» un morceau du Danube, voie de communication par excellence: corridor de pénétration de la civilisation occidentale en Europe centrale, mais aussi corridor d'échanges, dans les deux sens, pour les idées, les hommes et les marchandises et - lorsqu'il le faut pour le passage des soldats... A défaut d'avoir des côtes, la Hongrie «possède» de longues frontières terrestres (2.242 km) et sept voisins (l'Ukraine, la Roumanie, la Serbie, la Croatie, la Slovénie, l'Autriche et la Slovaquie) avec lesquels il lui faut vivre et entretenir les meilleures relations possibles en vue du maintien de la paix et du rétablissement de la situation économique dans cette partie de l'Europe centrale. Ainsi, la Hongrie est un pays bien entouré. Elle n'est pas seule. A l'instar de la Suisse, elle doit essayer de tirer parti de sa situation enclavée. C'est une position de pôle et de pont: de pôle de transmission, de développement et de coopération et de pont entre l'Ouest et l'Est, entre le Nord et le Sud.

... et un pays périphérique
La Hongrie est un «morceau d'Occident perdu à l'Est ». Elle 18

est comme une sentinelle montant la garde à un poste avancé. Pourtant, à cet égard non plus, sa situation n'est pas unique: elle ressemble à celle des régions et des pays qui l'entourent, ses voisins immédiats ou proches, dont la position est similaire. Elle n'est pas isolée: elle se trouve au cœur du bassin des Carpates, luimême partagé entre sept pays. Ce qui est vrai pour la Hongrie, l'est fréquemment aussi pour les autres pays de l'Europe centrale-orientale et de l'Europe du Sud-Est. Ainsi, lorsque les Polonais disent que leur pays est «à l'Est de l'Ouest et à l'Ouest de l'Est », ils n'expriment pas seulement leur propre situation, mais aussi le destin des Hongrois et des autres nations et peuples de l'Europe du centre. Même s'ils ne s'entendent pas toujours bien entre eux, la plupart des habitants de la région sont conscients de ce destin commun. La Hongrie fait partie de la zone mal définie et d'ailleurs fluctuante où passe la frontière orientale de l'Europe de l'Ouest. Il ne s'agit pas d'une ligne nette - comme par exemple le rideau de fer ou comme celle qu'on a l'habitude de tracer de SaintPétersbourg à Belgrade - mais d'une vaste bande de territoires, d'un ensemble complexe de pays, de villes et de régions qui se situent à la rencontre de l'Europe occidentale avec l'Europe orientale et l'Asie mineure. Cette situation dans une zone-frontière est incommode. Elle pose problème. A certains moments, elle signifie que l'on se trouve du « mauvais côté» de la frontière. La Hongrie servit de ligne de défense lors de l'invasion des Tatares au XIIIe siècle (1241-1242) et au moment de la poussée ottomane en direction de Belgrade, de Buda et de Vienne, à partir de la fin du XIVe siècle. Ce fut une période de grandes turbulences dans toute la région. Après la défaite de Mohàcs, en 1526, la Hongrie fut traversée par des frontières et divisée en trois parties (la Principauté de Transylvanie à l'Est; ce qui subsistait du royaume de Hongrie au Nord et à l'Ouest; et le centre du bassin des Carpates, avec la ville et la place forte de Buda, occupé par les Turcs). Cette époque fut marquée tantôt par une guerre larvée et des incursions militaires, tantôt par la défense des châteaux forts ou des campagnes de plus ou moins grande envergure. Ainsi, dès le début du XVe siècle et pendant les deux siècles suivants, la Hongrie était en quelque sorte «préposée» à la défense de la frontière orientale de l'Europe. Faut-il ajouter que, 19

pendant cette période, la plus grande partie du Sud-est européen était déjà inclue dans l'empire ottoman et y est restée englobée pratiquement jusqu'à la :findu XIXe siècle, voire jusqu'au début du XXe siècle. Les guerres contre les Turcs et l'occupation ottomane avaient causé des pertes et des bouleversements immenses, tant humains que matériels, pas seulement en Hongrie, mais dans toute l'Europe du Sud-Est. La population et sa composition en avaient subi le contrecoup. Au tournant de l'an 2000, la situation des Balkans en porte encore la marque et il est impossible de la comprendre sans remonter dans le temps. La Hongrie avait payé un lourd tribut pour sa résistance à la poussée ottomane. L'historien hongrois Tamàs Bogyay estime que, normalement, pendant les deux cents ans, correspondant, grosso modo, à la période de guerres et d'occupation turque, la population de la Hongrie aurait dû tripler au moins. « L'accroissement naturel,
8-10 millions d'âmes, fut complètement perdu

- presque

exclusi-

vement aux dépens de la population hongroise. Cette perte, qui n'a jamais pu être compensée, est à l'origine du processus qui avait conduit au démembrement de la Hongrie après la Première Guerre mondiale» 11. En d'autres termes, la proportion des allogènes par rapport aux habitants de langue hongroise s'était fortement accrue, notamment en raison de l'arrivée, dans les régions dépeuplées, de nombreux immigrants parlant d'autres langues. Ainsi, l'occupation turque avait eu des conséquences tragiques pour la population hongroise, même s'il faut ajouter que, déjà au Moyen Age, la Hongrie était un pays multiethnique et plurilingue. Par ailleurs, le démembrement de la Hongrie par le traité de Trianon de 1920 ne peut être ramené à une cause unique. Un second facteur avait joué également dans la «périphérisation» de l'Europe centrale et de la Hongrie au début de l'époque moderne: il s'agit du glissement du centre de gravité de l'économie européenne vers l'Ouest sous l'influence des grandes découvertes, de l'expansion du commerce maritime international et de la formation des empires coloniaux. Ce sont les pays maritimes, les peuples navigateurs, les ports de l'Atlantique et de la mer du Nord, et les régions situées dans leur orbite, en un mot surtout
Il Tamàs Bogyay, Magyarorszàg tôrténete tàvlatb61 (Histoire de la Hongrie vue en perspective), Mérleg, Budapest, 1993, pp. 77-78. 20

l'Europe occidentale, qui ont bénéficié des retombées favorables de la « mondialisation explosive» des XVe et XVIe siècles.

Retour à la périphérie de l'Ouest
Comme à l'époque de l'occupation turque, la Hongrie et les autres pays du bassin des Carpates - et pas ces pays seulement sont retournés à la périphérie de l'Ouest, au cours de la majeure partie de la seconde moitié du XXe siècle. L'accord de Yalta (1945) avait laissé ou livré le plus clair de l'Europe centrale-orientale, de l'Europe du Sud-Est et toute l'Europe de l'Est à la domination soviétique. L'Europe centraleorientale fut rangée à la périphérie par décision politique. Elle était coupée du Plan Marshall, des efforts de coopération économique et de construction européenne déployés à l'Ouest, tout comme de la possibilité de mettre en pratique le «plein-emploi dans une société libre» (William Beveridge) ou 1'«économie sociale de marché» (Ludwig Erhard) ainsi que de l'occasion de tirer parti des progrès et innovations introduits en Occident pendant la période de l'aprèsguerre. En devenant le fournisseur privilégié de l'URSS, l'Europe centrale-orientale avait certes bénéficié d'un marché d'exportation quasi illimité, pour ainsi dire inépuisable. Cela n'entraînait pas moins qu'elle devait rester à l'écart des transformations révolutionnaires et de l'élévation soutenue du niveau de vie qui avaient marqué la période 1948-1989 à l'Ouest. Elle devait, en particulier, rester à l'écart des nouvelles formes de coopération occidentale dans les domaines politique, économique, social ou militaire. Il en était de même en ce qui concerne les nouvelles idées qui s'étaient répandues en Occident. Aujourd'hui, l'Union Européenne représente, d'une certaine manière, l'Europe occidentale car elle fut créée à l'origine par un noyau de «pays occidentaux» - Allemagne, France, Italie et les trois pays du Benelux et parce qu'elle se trouve sous l'influence déterminante des quatre ou cinq grands pays d'Europe de l'Ouest le tandem France-Allemagne, plus l'Italie, l'Espagne et le Royaume-Uni. Le «caractère occidental» de l'Union Européenne ne sera d'ailleurs pas fondamentalement altéré par l'élargissement de 15 à 25 membres. Le rapport de force entre le «noyau

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occidental» et les nouveaux Etats-membres périphériques d'Europe centrale - plus éloignés, plus petits et moins prospères ne sera pas modifié. D'ailleurs, l'objectif principal de ces derniers n'est-il pas d'adopter un «comportement occidental» et de « s'occidentaliser» aussi rapidement que possible? Depuis 1989 - accueillie par l'VE dans le cadre des «accords européens» et le programme PHARE, mais sans le soutien massif d'un Plan Marshall et fragilisée par l'implosion de l'exYougoslavie et la guerre civile qui la ronge depuis 1991 - l'Europe centrale-orientale suit un chemin difficile. Du «glacis soviétique» d'autrefois, elle est passée dans une «zone-tampon» entre l'Union Européenne et la Russie ou, si l'on préfère, dans la périphérie de l'Ouest. En décembre 2002, le Sommet de Copenhague a cependant décidé que les pays qui la composent pourront passer - comme l'Autriche a réussi à le faire en 1995 «de la frontière dans le noyau central» (<< von der Grenze ins Kern») en devenant membres de l'VE dès 2004 et, par là même, de l'Europe occidentale. La Roumanie et la Bulgarie devraient les suivre trois années plus tard.

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Frontières naturelles etfoyers de troubles
La Hongrie actuelle occupe la partie centrale des grandes plaines, des collines et des montagnes moyennes enserrée par le croissant des Carpates. Elle est au cœur d'une région naturelle dont la majeure partie se situe au-delà de ses frontières. La Hongrie d'aujourd'hui est surtout un pays plat ouvert sur les pays voisins qui l'entourent... sur le bassin des Carpates, sur l'Europe centrale, sur l'Europe centrale-orientale, sur l'Europe balkanique. Comme beaucoup d'autres pays du centre de l'Europe, la Hongrie n'a pas - ou peu - de frontières naturelles. Sauf lorsqu'elles coïncident avec le cours des fleuves, celles-ci ont été dessinées par I'homme, en fait par les auteurs du traité de paix de Trianon de 1920. La grande Hongrie historique bénéficia pendant longtemps de la protection de la chaîne des Carpates. « Comme la vue d'un portrait suggère à l'observateur l'impression d'une destinée, ainsi la carte de France révèle notre fortune », écrivait le général de Gaulle en 22

1934 12. Il en était de même de la carte de l'ancienne Hongrie. Cependant I'histoire nous a appris depuis longtemps qu'il n'existe pas de frontières naturelles offrant une défense absolue contre les envahisseurs, encore moins contre la discorde interne Aujourd'hui, la protection n'est plus dans la configuration géographique, mais dans la conduite responsable des hommes - de 1'homme de la rue, des peuples et des nations et de leurs gouvernements - et dans la poursuite active d'une politique de paix concertée avec tous les pays de bonne volonté. Après la chute du rideau de fer, l'Europe centrale-orientale a de nouveau offert le spectacle de la désintégration. Elle est devenue une zone de troubles avec des foyers de violence. Une multitude de petits Etats a vu le jour en quelques années pour des raisons parfois estimables et compréhensibles, parfois suicidaires et contraires aux intérêts des populations concernées: la « fatigue» de vivre ensemble, l'aspiration à l'indépendance, la volonté des anciens dirigeants de garder le pouvoir, l'appel aux passions nationalistes pour gagner des voix et recruter des adeptes, etc. Mais la création d'une multitude de petits Etats comporte un risque. Si leur taille est trop petite, ils risquent de ne pas être viables. Par ailleurs, il ne suffit pas qu'ils soient créés: les nouveaux Etats devraient pouvoir vivre en paix les uns avec les autres et se montrer capables d'organiser leurs échanges de façon à assurer le fonctionnement et le développement de leur économie. Ils devraient éviter d'offrir une proie facile à l'un ou l'autre voisin ou puissance en mal d'expansion. Au début de cette période de troubles, en 1991, Pierre Béhar a noté dans son livre au titre ,évocateur «L'Autriche-Hongrie, idée d'avenir» que « du même mouvement qui a réunifié l'Allemagne, la désintégration du glacis soviétique a rendu l'Europe-centrale et balkanique à un émiettement qu'elle ne connaissait plus depuis un demi-siècle. Fin de la division d'un côté, éclatement de l'autre: les grands équilibres sur lesquels reposait l'Europe d'après-guerre étaient d'un coup rompus» 13.
12Charles de Gaulle, Vers l'année de métier, Paris, Editions Berger-Levrault, 1944, p. 9. (La première édition de ce livre date de 1934). 13Pierre Béhar, L'Autriche-Hongrie idée d'avenir, Pennanences géopolitiques de l'Europe centrale et balkanique, Editions Desj onquères, Paris, 1991, p. 7 ainsi que pp. 143 et 171. 23

Depuis lors, un nouvel équilibre s'est cependant construit à l'Ouest autour de l'VE et de l'OTAN. L'Allemagne réunifiée n'est plus une «grande puissance en vadrouille» comme après la prise de pouvoir de Hitler en 1933, mais le plus grand pays démocratique et l'un des Etats-membres les plus influents de l'VE, qui a tout intérêt à contribuer à la stabilité dans le centre de l' Europe. Dans son livre « Le grand échiquier », paru en 1997, Zbigniew Brzezinski condamne également la tendance au morcellement des Etats: «la fin de l'Europe de Yalta ne doit à aucun prix nous ramener à l'Europe de Versailles. Ce serait une régression vers les querelles entre Etats-nations. La partition du continent est effacée. Ce devrait être le point de départ de l'élargissement de l'Europe et de son unification, renforcés par l'ouverture de l'OTAN à de nouveaux membres et par des liens constructifs de sécurité avec la Russie ». Brzezinski ajoute que l'objectif géostratégique central des Etats-Unis en Europe « vise à consolider, grâce à un partenariat transatlantique plus équilibré, sa tête de pont sur le continent eurasien. Ainsi, l'Europe élargie pourra servir de tremplin pour instaurer en Eurasie un ordre international fondé sur la démocratie et la coopération» 14. Cependant, les choses sont lentes à se mettre en place. La situation de l'ex-Yougoslavie reste préoccupante, tant du point de vue politique qu'économique, notamment en raison du nombre élevé des «Etats successeurs» et de la persistance des forces nationalistes et ultra-nationalistes 15. Au début du XXIe siècle, il existe un «état d'urgence» économique non seulement dans plusieurs pays nouveaux surgis à la place de la Yougoslavie, mais aussi en Ukraine et en Roumanie. Enfin, on peut craindre que l'intervention de la Russie en Europe du Sud-Est ne soit davantage guidée par le désir d'étendre son influence que par le souci de la reconstruction de la région.

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Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, L'Amérique et le reste du monde,

Bayard Editions, Paris, 1997, pp. 119-120. 15 Voir notamment les articles du Lieutenant général Francis Briquemont dans La Libre Belgique, p. ex. « Une longue marche» (5 août 1999) et « D'eITeurs en échecs» (22 octobre 1999) ainsi que Guy Spitaels, L'improbable équilibre, Géopolitique du désordre mondial, Editions Luc Pire, Bruxelles, 2003, pp. 248329. 24

La Hongrie se trouve dans une partie de l'Europe où il reste encore énonnément à faire. Elle a un intérêt vital à ce que la paix règne en Europe centrale-orientale et que ses voisins et les autres pays de la région sunnontent au plus vite leurs difficultés. L'intégration de ceux-ci dans les deux grandes structures occidentales - l'OTAN et l'VE - ou, le cas échéant, dans une ou plusieurs autres structures ad hoc, représente, pour la Hongrie, un intérêt presque aussi vital que sa propre participation à ces organisations. Il en découle un certain nombre de grands objectifs pour sa politique extérieure. La Hongrie pourra d'autant mieux s'attacher à leur poursuite que c'est pour la première fois de son histoire qu'elle est devenue, pour une période aussi longue, un pays libre et démocratique. On peut ajouter que la Hongrie, là où elle se trouve, est bien placée pour mener une réflexion sur I'histoire du bassin des Carpates: son ouverture à l'égard des minorités hongroises vivant dans les pays voisins lui a ménagé du recul par rapport à l'actualité quotidienne, lui a appris à faire preuve de retenue et l'a habituée à voir ses intérêts nationaux en tenant compte des intérêts des Etats voisins et de l'intérêt régional dans son ensemble.

Sentiment d'être périphérique
Se sentir périphérique dérive d'une série de facteurs objectifs et subjectifs comme, par exemple, la distance de la Hongrie par rapport au «cœur occidental» de l'Europe; l'impression de se trouver à la frontière; un niveau de développement moindre que celui de l'ensemble auquel on appartient; l'idée que les Occidentaux sont mieux lotis ou plus heureux que vous et qu'ils ne vous comprennent pas bien. L'Ouest sert presque toujours de référence. Se sentir périphérique correspond ainsi à un état d'esprit, à une réalité concrète mais aussi au condensé du vécu de chaque individu et à ce que la mémoire collective de chaque peuple y ajoute. Il est remarquable que tous les peuples d'Europe centraleorientale ont le sentiment de se trouver à la périphérie, à

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commencer par les Hongrois qui vivent pourtant dans la partie la plus occidentale de la région 16. Etre périphérique, dans le cas de la Hongrie, ne signifie pas qu'elle se trouve au bord du néant, d'un précipice ou d'un désert. C'est un pays bien entouré. Autour de la Hongrie, de vastes territoires habités se déroulent vers le Nord, vers le Sud et, plus encore, vers l'Est. En fait, le hinterland de la Hongrie est beaucoup plus étendu dans ces trois directions que vers l'Ouest. La distance entre Budapest et Bruxelles n'est que de 1.457 km, alors qu'il y a 1.943 km entre Budapest et Moscou, 1.782 km entre Budapest et Helsinki et 1.646 km entre Budapest et Athènes. Etre périphérique ne signifie pas que la Hongrie soit un pays lointain, un pays malheureux ou mal placé dans le classement international en fonction du degré de développement. Il n'empêche que, du point de vue psychologique, les Hongrois ont le sentiment d'être mal aimés, injustement traités, exposés et fragiles. L'idée, en quelque sorte, d'occuper une situation marginale. Si les Hongrois ne sont pas seuls, ils se sentent néanmoins isolés. Il s'y mêle l'impression d'être des « oubliés de l'histoire », de se trouver toujours du mauvais côté, de celui des perdants. Ainsi, la « guerre hongroise pour la liberté» de 1848-1849 contre l'Autriche fut écrasée par les troupes du Tsar russe appelées à la rescousse par l'empereur François Joseph. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1918-1920, lors du démembrement de la grande Hongrie historique, le pays dut se résigner à la perte de plusieurs régions habitées majoritairement par des Hongrois et situées le long des nouvelles frontières. En octobre-novembre 1956, la révolution hongroise contre le régime communiste imposé par l'URSS fut écrasée par les troupes soviétiques sans que les grandes puissances occidentales soient venues à son secours. Un composant du sentiment d'être périphérique est d'ordre linguistique. Les Hongrois sont frappés par une sorte d'« incommunicabilité» du fait de leur ~gue qui appartient avec le finnois et l'estonien - à un petit groupe linguistique à part (le fmno-ougrien). La connaissance du hongrois n'aide en rien à l'apprentissage ou à la compréhension des langues des pays voisins: l'allemand, les différentes langues slaves parlées de l'autre côté des frontières (le

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16Voir le livre de Yale Richmond cité à la note 5 ci-dessus. 26

slovaque, l'ukrainien, le serbo-croate et le slovène) ou le roumain, dont les racines sont latines. En partie en raison de cette « petite Babel» linguistique, beaucoup de Hongrois se persuadent qu'ils sont entourés par des étrangers plutôt que par des voisins. Ils leur font des griefs pour des faits dont ceux-ci ne sont, le plus souvent, point responsables individuellement. Comme ils ignorent généralement leur langue, ils ne peuvent pas communiquer avec eux. Paradoxalement, la communication entre Hongrois de la petite Hongrie et la population majoritaire des pays voisins, à l'exception de l'Autriche, se fait surtout indirectement: elle se fait par l'intermédiaire des Hongrois qui vivent en minorité dans ces pays ou en sont onglnalres. Ce sont les membres de ces minorités hongroises, dont la situation est plus vulnérable, qui sont un des facteurs de communication et de convivialité le plus actif entre les peuples du bassin des Carpates. Ces Hongrois qui vivent en Roumanie, en Ukraine, en Slovaquie ou en Serbie - ou, plus exactement, ces citoyens roumains, ukrainiens, slovaques ou serbes, de nationalité hongroise - connaissent la langue et les habitants du pays où ils résident et participent à la vie de celui-ci, tout en conservant leur propre langue et cuJture hongroises. Ce sont des bilingues ou des plurilingues, faisant partie de la diaspora hongroise, ce qui leur donne une perspective que les Hongrois de la « mère-patrie» n'ont pas. Ces derniers, les Hongrois de la petite Hongrie, ont parfois l'impression de se trouver dans une situation d' « encerclement» peu commode par des peuples avec lesquels on ne communique pas. Il s'y ajoute que les Hongrois de Hongrie sont, dans leur majorité, tout entier tournés vers l'Occident. Leurs voyages les y conduisent beaucoup plus souvent que dans les autres directions. Phénomène de mémoire sélective: ils ont tendance à en ramener des souvenirs qui sont comme autant d'indices du retard de la Hongrie par rapport à l'Occident. Tout cela est déstabilisateur du point de vue psychologique et renforce leur sentiment d'être à la périphérie de l'Ouest. Une autre fonne, plus consciente, d'être périphérique, c'est d'intérioriser le fait que l'on habite la frontière, d'en profiter pour prendre du recul et pour essayer de mieux comprendre l'ensemble complexe -l'Occident - auquel on appartient.

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