La modernisation quotidienne au Gabon

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Cet ouvrage rend visible la modernisation enfouie dans les pratiques quotidiennes des "gens sans rien" qui participent aux échanges marchands pour sortir de la pauvreté. Il s'agit d'un espace social d'innovations porteur de création de toutes petites entreprises. Le processus de modernisation est analysé à divers niveaux et peut se définir comme activité en montrant que le "bricolage économique de subsistance" débouche aussi sur de véritables entreprises dont il décrit les différentes phases de création.
Publié le : jeudi 1 mai 2008
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EAN13 : 9782296195769
Nombre de pages : 246
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La modernisation

quotidienne au Gabon

La création de toutes petites entreprises

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05421-9 EAN : 9782296054219

Bertin Yanga Ngary

La modernisation

quotidienne

au Gabon

La création de toutes petites entreprises

Préface de Gilbert de Terssacet Fidèle Pierre Nze-Nguema

L'Hartna ttan

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions M. ANDRAULT, L'épiscopat français et la liberté de l'enseignement sous la Cinquième République, 2008.

Pierre-Noël DENIEUIL, Cultures et société, Itinéraires d'un
sociologue, 2008.

J.-A. DIBAKANA

MOUANDA, Figures contemporaines du

changement social en Afrique, 2008. B. COLLET, C. PHILIPPE (dir.), Mixités. Variations autour d'une notion transversale, 2008. Catherine TOURRILHES, Constrnction sociale d'une jeunesse en difficulté. Innovations et ruptures, 2008.

Abdelkader BELBAHRI, Les Enjeux de la reconnaissance des
minorités. Les figures du respect, 2008.

Patricia WELNOWSKl-MICHELET, L Identité à l'épreuve de
l'exclusion socioprofessionnelle, 2008. Grzegorz J. KACZ¥NSKl, La connaissance comme profession. La démarche sociologique de F. Znaniecki, 2008. Marie-Claude MAUREL et Françoise MAYER (sous la dir.), L'Europe et ses représentations du passé. Les tourments de la mémoire, 2008. F. DERVIN et A. LJALIKOV A (Sous la dir.), Regards sur les mondes hypermobiles, 2008. Fabrice HAMELIN, Élodie PINSARD, Isabelle RAGOT et Bérangère VÉRON, Les radars et nous, 2008.

Trinh VAN THAO, Vietnam, du confucianisme au communisme, 2008. Thierry GUILBERT, Le Discours idéologique ou la Force de l'évidence, 2007. Roland GUILLON, Sociologie critique d'un socialisme de gouvemance,2008.

À ma mère, Jeannette Omfoua, ma grand-mère, Jeanne Adougou, femmes de cœur et de courage.

Préface
Au lieu de s'installer dans les bureaux de l'Administration pour voir s'étaler le temps nonchalant des fonctionnaires, au lieu de se laisser bercer par les discours convenus des salariés de grandes entreprises sur leurs conditions de travail et la rationalisation qui les menace, au lieu de se laisser charmer par les vertus du village ou de se laisser apitoyer par le discours de tous ceux qui luttent contre la pauvreté, Bertin Yanga Ngary (BYN) a cherché et trouvé les formes, les modalités et les enjeux de la modernisation des conditions d'existence de chacun dont il fait l'hypothèse générale qu'elle passe par la création de toutes petites entreprises (TPE). BYN donne à voir comment le sociologue doit «batailler» pour se faire sa place dans le dédale des travaux sur l'Afrique et sur le Gabon, mais aussi dans la forêt d'études sur le changement, la mondialisation ou les transformations sociales, pour nous livrer un ouvrage de sociologie qui reprend des éléments aux différents domaines de la sociologie (travail, organisation, action publique) ; mais il montre aussi la manière dont il procède pour « se faire» une place de sociologue sur le terrain face à des personnes qui ne l'attendaient pas avec un cahier pour prendre des notes, un magnétophone à la main pour enregistrer ce qu'ils disent et un appareil photo en bandoulière: il faut se justifier en permanence, rassurer ceux qui ont peur que leurs propos soient réutilisés à mauvais escient. Que nous montre-t-il au juste? Que la modernisation est un processus et une activité. TIy a bien de la modernisation au Gabon, mais de quelle modernisation s'agit-il, se demande BYN ? TIs'agit d'une modernisation qu'il entend comme processus social et il va combiner l'analyse de quatre formes de modernisation à partir d'hypothèses qu'il va élaborer et vérifier pas à pas. TIfait d'abord l'hypothèse de l'existence d'une «modernisation par le haut », mais il conclut que «cette modernisation est introuvable, voire confisquée par le haut », puisqu'elle n'atteint pas ses objectifs: un pays riche avec un taux de pauvreté élevé. Mais aussi un pays encastré dans un réseau de liens contraignants avec les pays du Nord, dont la France et les organismes fmanciers

internationaux: on pourrait sombrer dans une vision unilatérale interprétant cet encastrement dans le seul registre de la domination; la finesse d'analyse conduit BYN à nuancer cette interprétation puisqu'il montre qu'en échange d'une aide, les acteurs extérieurs demandent à ce pays de se «moderniser»: au plan politique par plus de démocratie et de transparence, au plan économique par des actions d'aide au développement du secteur privé et au plan social par une évolution des référentiels qui ordonnent la vie familiale. Pourtant, cette modernisation ne voit pas pleinement le jour et les bénéfices de l'exploitation du pétrole, de la forêt ou des métaux ne semblent pas s'attarder au Gabon dont ils sont pourtant originaires. TIfait ensuite l'hypothèse « d'une modernisation retardée, voire culturellement contredite », pour conclure que la culture n'a pas besoin d'être modernisée, car la modernisation passe par la culture entendue comme un réservoir de sens, de solidarité et qui détient les clés du «s'en sortir» et du «survivre» ensemble. Certes, l'analyse culturelle qu'il propose nous montre combien les comportements de chacun obéissent à des nonnes et des valeurs; mais la force de cette analyse est de montrer, dans le village, que ces représentations temporelles ne sont pas inéluctables, que ces immobilités spatiales sont révisables et que la division entre les hommes et les femmes peut être révoquée, soit sous l'emprise de la nécessité ou de l'incapacité des hommes à être de vrais pourvoyeurs de ressources, soit par la volonté des femmes d'affmner leur indépendance. BYN nous montre que la culture constitue le creuset d'attribution de significations aux actes de la vie et de ce point de vue, elle est une ressource ajustable aux besoins de l'action et non une contrainte qui jouerait comme un détenninisme inéluctable ou comme un stérilisateur d'initiatives. Enfin, il fait l'hypothèse d'une « modernisation invisible et par le bas », car enfouie dans les pratiques quotidiennes souterraines des «gens sans rien» ou à très faibles capitaux qui veulent participer aux échanges marchands pour s'en sortir. Après avoir cherché les manifestations d'innovations quasi invisibles, d'initiatives qui se prennent sans bruit, BYN montre la voie de la modernisation retrouvée, voire implicite et peu reconnue. Certes, il s'agit d'une modernisation par le « bas », fragile, parfois peu durable, mais qui témoigne d'une volonté de ne pas s'en laisser compter et de prendre des initiatives pour survivre et créer cette activité professionnelle 10

qui va leur permettre de rentrer sur un marché. C'est là le cœur et l'apport de cet ouvrage. BYN aurait pu s'arrêter là, puisqu'il a circonscrit son objet, déconstruit de fausses évidences. il fait une dernière hypothèse d'un retour de l'État pour enrayer la pauvreté et va nous montrer que se met en place une «modernisation d'État, reconnue, voire assistée ou aidée par l'État », dont les actions vont transformer le problème de la pauvreté en une série de mesures publiques, mais il s'agit d'une intervention de portée limitée, car elle tient à distance ces «gens de pas grand-chose ». Il poursuit son analyse, car il considère que l'on ne peut parler de modernisation que si elle sort des souterrains et si elle est reconnue sur le terrain de l'action publique, officialisée, légalisée, écrite sur le papier, etc. TImontre d'une part, de quelle manière les acteurs publics vont tenter d'aller vers ces petits entrepreneurs: plus ils affichent leurs intentions de se rapprocher de ces petits entrepreneurs, plus ils les éloignent par leurs procédures formelles et leurs critères hors de portée, tels que le chiffre d'affaires, la taille, le crédit, les parts de marché, les projets à long terme. il montre d'autre part, pourquoi ces petits entrepreneurs ne se jettent pas sur les formulaires, ne s'empressent pas de faire la queue dans les ministères pour se faire « labelliser », car ils savent en même temps qu'ils seront «labellisés », ils risquent d'être «javellisés» de toute appartenance locale, de toute histoire et de toute singularité, coupés de leurs pratiques de microcrédit (tontine) et orales, détachés de leur solidarité. Mais BYN va plus loin pour découvrir l'action publique en acte, la transformation de la pauvreté en action publique. Il s'agit d'une fresque complète qui ne fait allégeance à aucune figure et qui ne sombre pas dans la caricature interprétative. Revenons à l'apport de ce travail de recherche. TI concerne la «modernisation par le bas» entendue comme activité et non comme procédure. De quoi s'agit-il? D'abord, de ce qu'il appelle «le bricolage économique de proximité» qu'il observe dans le village: une vraie surprise qui consiste à requalifier les pratiques des villageois dans le monde des échanges économiques et de les interpréter comme un acte politique qui se traduit par leur volonté de participer aux échanges marchands. On pourrait sourire lorsqu'il s'agit seulement de mettre en vente les produits de la chasse à l'entrée du village, de telle Il

sorte que les hommes puissent obtenir, à l'abri du regard de leur femme, un peu d'argent pour aller au bistrot du village; on pourrait sourire lorsque la femme de l'instituteur se lance dans la

vente de conserves achetées en ville avec le salaire de son mari, ou
encore cette autre femme qui positionne sur des étagères au bord de la route, des denrées alimentaires locales pour attirer le regard des gens de la ville qui emprunteront parfois cette route. Mais cela devient une affaire beaucoup plus sérieuse, lorsqu'un homme, Jean, doit seul organiser la survie de la petite entreprise de coupe de bois: obtenir les autorisations d'abattage, faire tomber les arbres et « faire sortir le bois », utiliser la tronçonneuse de 35 kg à bout de bras pour faire des poutres, des chevrons et des lamelles de lambris (6 m de long, 10 cm de large et 5 mm d'épaisseur), puis à le commercialiser, à apprendre ce qu'est organiser pour produire à temps, selon des normes; il apprend la gestion équitable des personnes pour ne pas salarier seulement ceux qui réussissent à transporter le bois vers la route; et il conclut que lui-même pourrait demain construire des maisons en achetant des terrains pour permettre aux jeunes d'étudier en ville. BYN ne s'arrête pas à la création de TPE au village; il va aussi en ville pour suivre cette création et c'est une trentaine d'itinéraires de petits entrepreneurs qu'il retrace. Son analyse est aussi consacrée aux gens de la ville ayant de petits capitaux. TIdécrit fort bien la dynamique en trois temps de cette création: d'abord une phase d'invention d'une nouvelle activité par un travail sur soi, puis une phase d'expérimentation par un travail de soi; enfin une phase de création d'une activité productive et marchande, par un travail avec les autres, où il faut inventer tout: le produit, la manière de le fabriquer, réunir les fonds, trouver des alliés, se faire une place et s'y maintenir malgré la concurrence. Mais presque toutes ces innovations sont fragiles et ne perdurent pas: les alliés se rebiffent et détournent les fonds, les procédures sont trop longues pour ceux qui sont dans le harcèlement du quotidien et non dans la quiétude de l'avenir; c'est un retour à la case départ. Un coup pour rien? Certainement pas, nous dit BYN, car les acteurs apprennent et se forment au Gabon en collectif de petits entrepreneurs. Au total, c'est un travail original, puisque peu de travaux sont consacrés au devenir des «gens sans rien» qui veulent vivre 12

ensemble et construire une vie pour quelque chose, qui a du sens. TI s'agit d'un travail d'une grande fmesse, car il réussit à penser ensemble le « haut» et le « bas », le privé et le public, l'intérieur et l'extérieur, sans jamais prendre un parti non fondé et sans se laisser abuser par les discours. Gilbert de Terssac, Directeur de recherche au CNRS, Centre d'étude et de recherche, travail, organisation, pouvoir (CERTOP), UMR CNRS 5044, Université de Toulouse II-Le Mirail (UTM). Fidèle Pierre Nze-Nguema, Professeur de sociologie, Recteur de l'Université Omar Bongo (DOB) et responsable de la chaire UNESCO, Libreville.

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Introduction
«Dans l'économie mondiale actuelle, les nations peuvent emprunter et empruntent des voies différentes vers la prospérité» (Sanford M. Jacoby, Le Monde diplomatique, mai 2006, n° 626, p.18)

Dans les pays en développement (PED), la modernisation (économique, politique, culturelle et sociale) est un sujet récurrent de la littérature et de nombreuses réunions et conférences internationales. Les difficultés que connaît l'Afrique noire, sur les plans économique et politique, interpellent les sociologues, les économistes et les politistes. Tous les indicateurs disponibles montrent que « les pays tropicaux d' Mrique affichent les plus bas revenus par habitant, la plus faible production alimentaire par tête, la plus faible consommation d'énergie, la plus faible espérance de vie. [.. .]. De tous les tiers-mondes, le continent noir a été le seul, à la fm du XXe siècle, à être l'objet d'une sollicitude particulière des Nations unies, qui ont décrété, en mars 1996, une mobilisation de toutes les agences autour d'un vaste programme de développement sur dix ans» (Dubresson, Raison, 1998, p.5). Les discours des «afro-pessimistes» et des « afro-nihilistes», connus souvent pour leurs outrances, ne sont pas toujours le fruit d'une imagination débordante: c'est le reflet des images que diffusent les médias sur le vécu quotidien du continent; un vécu marqué par la violence politique, la violation permanente des droits de l'homme, l'expansion du sida et la misère galopante des populations. Cette situation soulève une question qui est à l'origine de cet ouvrage: le salut économique du continent réside-t-il uniquement dans l'imitation du modèle occidental de développement tel qu'imposé par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, à travers, entre autres, les programmes d'ajustement structurel? Ou bien l'Afrique est-elle capable d'inventer une troisième voie entre la stagnation et l'imitation? Ces interrogations sont un prolongement du célèbre diagnostic prémonitoire de Dumont (1962) au lendemain des indépendances: « l' Mrique mal partie ». Diagnostic repris par Giri (1986), face à l'impuissance des investisseurs à contribuer au

décollage économique du continent et face à l'échec de l'État postcolonial à répondre aux besoins élémentaires des populations. Cet ouvrage traite de la modernisation au Gabon, l'un des pays les plus riches au sud du Sahara, mais l'un des moins développés. Il repose sur une hypothèse fondatrice, à savoir, la modernisation passe par la création de toutes petites entreprises (TPE). TIs'agit de l'existence d'un processus de modernisation du Gabon qui rattrape ses dérapages, apprend de ses échecs, anticipe sur les attentes de la population, améliore les conditions de vie en société, transforme ses politiques publiques pour les rapprocher de ses destinataires, simplifie ses procédures pour les rendre accessibles au plus grand nombre, revendique une démocratisation plus forte de ses décisions, tente d'échapper à sa dépendance économique notamment agricole, met en place des programmes pour lutter contre la pauvretél ou pour éduquer les enfants, y compris dans les villages. Nous testerons cette hypothèse en la confrontant à la structuration du champ politique et du tissu économique. Nous ne nous contenterons pas d'une analyse globale de la modernisation politique, administrative ou des structures économiques de la société gabonaise; mais nous analyserons la manière dont les acteurs construisent leur espace social et productif de vie et de survie; autrement dit, au lieu de nous intéresser au système dont nous aurions pu faire la critique de son incapacité à contribuer à une vraie modernisation du pays, nous analyserons les comportements des acteurs, en particulier ceux qui sont dans une économie informelle, dont nous chercherons à comprendre comment ils vont tenter d'en sortir. Pour cela, nous observerons dans les villages, mais aussi dans les villes et à la périphérie des villes, la manière dont des acteurs se mobilisent pour créer des activités professionnelles leur permettant d'en tirer des ressources, de tenter de sortir de cette économie informelle et de s'inscrire dans une activité marchande reconnue et officielle.
1 La notion de pauvreté renvoie à un état de manque ou à la mauvaise qualité des ressources naturelles, financières et immatérielles. La pauvreté économique se distingue de la pauvreté des conditions de vie (incapacité d'accéder aux services sociaux de base tels que la santé et l'éducation, ainsi qu'aux infrastructures de bases telles que les routes, le téléphone, etc.). Une autre distinction est à faire entre la pauvreté, fait naturel, et la paupérisation, mécanisme qui engendre la pauvreté.

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Nous avons d'abord mené une observation de situations professionnelles sur plusieurs semaines voire plusieurs années qui nous ont amenées à analyser une trentaine de trajectoires. Ensuite, nous avons procédé auprès des différents acteurs à plus de cent vingt entretiens nous permettant de saisir les représentations qu'ils se font de leur propre mode d'action et essayer de comprendre la rationalité de leurs actions. Enfm, nous avons analysé des écrits qui révèlent la manière dont une société codifie ses pratiques au travers de formulaires, d'énoncés de politiques publiques, d'orientations gouvernementales. Nous avions une méthodologie de terrain qui nous a permis d'acquérir des données de première main et de caractériser les différentes situations sociales que nous tenterons ensuite d'analyser. La force de ce travail, centré sur un terrain et visant à étudier des pratiques de création d'entreprises, est d'aller au niveau micro social pour essayer de comprendre comment les acteurs coconstruisent la société dans laquelle ils vivent, redéfmissent leur propre espace par des initiatives orientées vers la survie. Nous invitons donc à descendre au niveau du sujet singulier, dans cette sociologie du détail qui est extrêmement porteuse d'informations pertinentes et de sens. Nous avons pris le parti de nous ouvrir à une pluralité de domaines de la sociologie. Il a fallu tout d'abord se démarquer des approches de la sociologie classique développées dans les entreprises organisées et pour une population salariée; déplaçant notre regard vers les activités professionnelles et marchandes, nous avons dû refondre notre approche pour entrer dans le détail des activités quotidiennes des personnes interviewées pour reconstituer l'histoire et la dynamique de leur projet. TIa fallu ensuite s'ouvrir à d'autres approches comme la sociologie des organisations qui nous a permis de comprendre que ces «gens sans rien»2 sont de vrais acteurs qui prennent des initiatives, s'allient aux uns et s'opposent à d'autres, et apprennent de leurs échanges; de plus, dans leurs microdécisions, il fallait y voir un choix délibéré de sortir de la pauvreté et de s'affilier à un autre schéma perceptif, celui d'un
2 Par «gens sans rien », nous entendons ceux qui ont peu ou pas de revenus financiers, mais ils ont des valeurs, des compétences, une identité et des réseaux qui sont des ressources mobilisables. 17

entrepreneur et se construire comme acteur indépendant capable d'abandonner certaines routines, de reconstruire son système de valeurs. En outre, la sociologie des marges nous a permis de mieux appréhender ces populations exclues. Cette approche s'appuie sur un cadre théorique et méthodologique pour l'analyse critique des stratégies de résistance contre la paupérisation et d'innovation de ces petits entrepreneurs en marge. TI a fallu enfm s'ouvrir au domaine de l'action publique sans lequel il aurait été impossible de relier les différents niveaux d'analyse et de penser ensemble, d'un côté, ce que les acteurs «d'en bas» font pour s'en sortir, et de l'autre côté, la manière dont l'acteur public « d'en haut» tente d'y répondre et de réparer les inégalités et les distorsions de la société. Cet ouvrage traite avant tout d'une réflexion sur la modernisation du Gabon; ensuite, d'une analyse des processus sociaux, culturels et politiques qui ordonnent la création de toutes petites entreprises permettant aux acteurs de sortir de la pauvreté. Développons ces deux points. Le premier axe de cet ouvrage concerne la modernisation comme processus social qui peut être analysée à trois niveaux indissolublement liés. D'abord à un niveau macro social qui serait celui de la modernisation des structures (chapitre 1). Nous allons montrer que cette modernisation pourtant souhaitée par l'ensemble des responsables du pays n'atteint pas complètement ses objectifs. En effet, la modernisation par le «haut» est une réalité limitée, voire confisquée, qui profite uniquement à un petit groupe de dirigeants, et qui n'atteint pas la majorité de la population en grande partie exclue du partage des richesses du pays. Le Gabon est un petit pays (267 667 km2 avec 1 400 000 habitants) qui détient de nombreuses richesses, mais qui pourtant n'arrive pas à enrayer la pauvreté: plus de 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et environ 75 % de la population en zone urbaine dispose d'un revenu inférieur au seuil de pauvreté absolue (1 dollar par jour, soit 0,67 € ou 445 F CFA). Cela se traduit par l'exclusion d'une bonne partie de la population avec la complicité des bailleurs de fonds extérieurs, des investisseurs, des banques, des industriels ou des gouvernements qui coopèrent avec le Gabon; certes, les institutions fmancières internationales et la Banque mondiale recommandent de temps à autre plus de transparence dans la gestion de la chose publique, mais les autorités locales sont davantage 18

soumises à des pressions intérieures avec une volonté de satisfaire quelques-uns et de redistribuer les richesses à un groupe de privilégiés qui sont plutôt du côté des dirigeants. Cette modernisation impossible par le «haut» n'est pas une grande surprise tant les travaux qui ont été menés par les sciences humaines et sociales l'avaient déjà attestée. Nous exigerons du lecteur un changement de point de vue, d'échelle d'observation (Desjeux, 2004), en lui demandant de regarder aussi en «bas», sur le terrain, dans les villages, les quartiers, les rues, les marchés, les boutiques, pour essayer de comprendre comment des personnes tentent de se sortir d'un univers de pauvreté et d'exclusion en inventant des activités professionnelles et marchandes (désormais APM). Parler de « modernisation par le bas» au Gabon, au sens où Tarrius (2002) parle de «mondialisation par le bas », peut paraître provocateur quand on sait que plus de 60 % de la population vit dans la pauvreté en dépit des indicateurs économiques favorables: un PIB de 8,6 milliards de dollars et un PIB/habitant de 7 858 dollars en 2005 (BAD/OCDE, 2005). Mais, «les groupes de base repensent leurs problèmes et conçoivent des réponses spécifiques aux contraintes du présent. C'est l'ensemble de ces "ripostes" à la "crise du développement" qu'il convient d'investir pour comprendre dans quel sens l'Afrique [...] tend à devenir un véritable laboratoire d'innovations et de changement social. Saisir le jeu des acteurs et son impact, au cœur des luttes contre la pauvreté, est un défi pour la sociologie qui veut comprendre comment se forment les dynamiques sociales à partir des problèmes du développement local» (Éla, 1997, p.22). TI faut découvrir les stratégies que les producteurs mettent en œuvre, la rationalité de ces stratégies et leur diversité, ainsi que la mise en scène des logiques sociales dans les situations concrètes de précarité socio-économique. Nous voici au deuxième niveau de modernisation que nous proposons et dans lequel nous demanderons de concentrer le regard. Les membres de ce pays partagent une culture3 traditionnelle, des valeurs de solidarité, d'entraide, de soutien des personnes âgées; détenteurs de normes et de valeurs qui constituent leur capacité à
3 La culture est un ensemble de significations que les membres d'un groupe ont en commun (Zeng et Desjeux, 2002). 19

vivre ensemble, à survivre et à se développer, tout au moins pour certains d'entre eux. Nous analyserons la manière dont au village les Gabonais vivent ensemble. Nous montrerons comment s'organisent les activités domestiques, familiales, éducatives et productives au sein de ce village divisé en familles, mais réuni dans un même espace; comment l'entraide, la solidarité, la répartition des tâches entre les hommes et les femmes, le respect de l'arrivant, mais aussi l'observation d'un certain nombre de rites et de rythmes sociaux ponctuent la vie des villageois qui sont porteurs de normes et de valeurs communes qu'ils essaient de privilégier. On pourrait penser que cette culture est un obstacle à la modernisation puisqu'elle n'est pas centrée sur le marché ou la marchandisation des biens, sur l'argent et l'échange économique, car les membres du village vivent en grande partie en dehors des échanges marchands, en dehors du marché, de la compétition entre individus, de l'obligation de respecter un emploi du temps, des horaires de travail, mais plutôt sur une structuration de leurs activités fondées sur une alternance des rythmes naturels, des saisons, etc. À regarder fmement cette culture, on pourrait légitimement en conclure qu'elle constitue un solide obstacle pour la modernisation par le «bas» que nous décrivons. Nous inviterons le lecteur à reconsidérer la place de la culture dans la modernisation non comme un obstacle, mais plutôt comme une ressource, c'est-à-dire comme un creuset de valeurs et de normes qui peuvent être mobilisées pour pouvoir s'organiser, s'entraider, coopérer face à un marché ou au sein d'un marché à partir des activités productives qui permettent à un certain nombre de pouvoir participer à des échanges marchands et donc d'avoir des revenus pour subsister. Que dire de ce deuxième niveau de modernisation? Avant tout, que cette modernisation est aux mains des acteurs qui prennent des initiatives dans un contexte de menace, de survie qui les contraint à résoudre le problème de leur indépendance, de leur autonomie pour survivre, éduquer leurs enfants, se soigner, se loger, aider les plus anciens; des «gens sans rien» qui cherchent à faire beaucoup pour avoir un peu de quoi survivre. Nous voyagerons dans différents endroits du Gabon, nous rentrerons dans des dynamiques sociales et économiques au niveau microsocial et nous explorerons l'histoire de chacune de ces personnes et de ce qu'elles vont créer, à savoir une petite entreprise. Nous aurions pu nous intéresser aux salariés de la 20

Fonction publique ou de grandes entreprises; nous avons choisi de nous intéresser «aux gens qui n'ont presque rien» et qui sont confrontés à un problème essentiel, celui de survivre et de sortir de la pauvreté. Nous parcoUITonsce passage d'une économie informelle faite d'échanges, de services, à la production de biens de consommation qui vont être mis sur le marché et qui vont permettre à la personne d'obtenir de l'argent et de participer aux échanges marchands. Les trajectoires recensées sont variées et s'inscrivent dans différents secteurs d'activités: bois, pêche, bâtiment, alimentation, restauration, services et production de biens (chapitre 2 et 3). C'est bien là que se situe la modernisation du Gabon, à partir de la prise d'initiatives de ces «gens à petits capitaux », à «faible expérience» 4 qui vont tenter de sortir du secteur informel et de formaliser leur activité productive et économique et de rentrer sur le marché. Nous montrerons aussi les différentes limites de cette modernisation. Par manque de capitaux, de formation, d'organisation, de débouchés ou de publicité autour de leurs activités, ces entreprises qui voient le jour pendant un certain temps vont être très rapidement concurrencées, rachetées, voire remises en question parce qu'elles ne peuvent plus faire face aux contraintes et aux charges qui pèsent sur elles. Ainsi, nous aboutirons à une conclusion contrastée entre, d'un côté, ces gisements d'efficacité qu'il faut exploiter à ciel ouvert et, de l'autre côté, la courte durée de vie de ces entreprises qui se font et se défont rapidement et qui n'auront qu'un résultat essentiel, c'est l'apprentissage que feront leurs créateurs leur permettant de recréer d'autres activités. Nous montrerons clairement que sans aides de
4 On pourrait penser que ces petits entrepreneurs ressemblent aux « migrants de la pauvreté» analysés par Tarrius (op.cit.) : en un sens, cela est vrai, car ils partagent le même problème à résoudre, obéissent aux mêmes valeurs de solidarité et d'entraide, s'installent dans des espaces marchands peu formalisés, «organisent les parcours en trajectoires, qu'expriment des histoires de vie, et s'articulent en destins collectifs» (p.3!). D'ailleurs, le titre de notre ouvrage aurait pu être par analogie à la «mondialisation par le bas », «la modernisation par le bas ». Néanmoins, notre recherche se sépare un peu de l'analyse de ces « fourmis» de la mondialisation. D'abord, parce que les personnes que nous étudions ne sont pas des nomades et leur mobilité est réduite: elles vont du village à la ville et inversement. Ensuite, parce que le souterrain de leurs activités ne renvoie pas à l'échange de mêmes objets. Enfin, il ne s'agit pas d'une mondialisation, mais d'une modernisation, faite d'initiatives et d'apprentissages. 21

structures politiques, de structures fmancières, de conseils en organisation, d'organismes de formation, d'institutions fmancières, de telles entreprises ne peuvent persister sur le marché. Nous invitons à un troisième niveau de modernisation qui n'est ni le niveau global, ni le niveau local, mais le niveau intermédiaire, celui des politiques publiques qui visent à aider à la création d'entreprises (chapitre 4). C'est un retour de l'État qui souhaite apporter sa contribution pour enrayer la pauvreté et développer des actions au travers de la création d'une agence, l'Agence de promotion des investissements privés (APIP), qui vise à intervenir de façon limitée, mais de façon efficace auprès des entreprises qui sont en voie d'émergence. Après avoir analysé les souterrains de l'activité économique, nous montrons l'importance du terrain de l'action publique qui reconnaît ces expériences, les officialise, les légalise, leur donne un statut. Nous montrerons, d'une part, que l'acteur public va tenter d'aller vers ces petits entrepreneurs, mais en même temps il s'en éloigne par les procédures formelles qu'il véhicule, par les critères d'obtention de fmancement qui sont hors de portée pour ces petites entreprises. Remplir un dossier n'est pas l'habitude des petits entrepreneurs, donner un chiffre d'affaires, parler de crédits, évaluer les parts de marché, faire un projet à long terme, sont autant de rubriques qui ne font par partie de leur langage et de codifications qui leur sont étrangères. Loin de tomber dans une caricature interprétative, nous montrerons clairement que ce niveau de modernisation intermédiaire est à la fois le maillon manquant, indispensable, pour que les politiques publiques rejoignent les tenants de l'économie informelle, mais à la fois que ceci ne peut pas se faire seulement dans une démarche topdown qui impose un langage, des formulaires, des dispositifs qui sont hors de portée pour ces gens d'« en bas ». Nous donnerons de précieuses indications sur ce que pourrait être cette modernisation intermédiaire qui, prendrait appui, certes, sur des politiques publiques volontaristes que l'État souhaite mettre en œuvre, mobilise des fonds pour des TPE et pour des petites choses utiles à ces entrepreneurs. Mais nous montrerons aussi que cela suppose une opération de traduction, une compréhension des logiques de création de ces entreprises, de I'histoire des personnes auxquelles elles sont attachées, des réseaux dont elles font partie, des cultures qu'elles partagent et qui constituent un creuset de sens de leurs actions. 22

Nous inviterons à réfléchir sur cette modernisation intermédiaire comme lien entre l'aide publique, la politique publique et l'activité

professionnelle d'acteurs qui sont dans l'ombre, sans moyens, avec
peu d'expérience, mais que l'aide publique pourrait équiper à condition d'arriver à comprendre cette singularité, cette particularité de situations et de trajectoires individuelles. Nous voici avec une vision assez riche de ce qu'est la modernisation au Gabon en faisant de la modernisation par le «bas» des « gens de peu» ou des «gens sans rien », un espace social d'innovations porteuses de création d'entreprises. Le deuxième axe de cet ouvrage concerne la défmition de la modernisation comme activité et non comme procédure. L'analyse proposée montrera d'abord, le «bricolageS économique de subsistance» qui se traduit par une toute petite entreprise familiale de proximité observée au village et en ville. TI s'agit d'une vraie surprise qui consiste à requalifier les pratiques des «gens à petits capitaux» dans le monde des échanges économiques et de les interpréter comme un acte politique qui se traduit par leur volonté de participer aux échanges marchands. Mais cela devient sérieux quand il s'agit de créer des entreprises; par exemple, nous montrerons comment l'innovation se pratique chez ce fabricant de planches, de poutres et de lambris. Voilà un villageois qui doit d'abord remanier les règles coutumières en inventant un nouveau produit qu'il va pouvoir mettre sur le marché et surtout trouver un client, un transporteur. Nous montrerons comment cet acteur crée un espace politique en dehors du village, comment il va recourir à la main-d'œuvre du village, apprendre à la gérer, partager le travail
5 La notion de bricolage est utilisée pour rendre compte des activités concrètes dans leur complexité. Lévi-Strauss (1962) a été le premier à utiliser cette notion et la définit comme étant une « science du concret» visant à atteindre une certaine compréhension du monde à l'aide des moyens (matériels et cognitifs) que les individus ont à leur disposition. Bastide (1954) en a fait un outil efficace pour comprendre les cultes afro-brésiliens, résultant de mélanges divers. Pour nous, la notion de bricolage nous invite à considérer l'ensemble d'éléments de sources différentes (objets, valeurs, ressources) qu'utilisent les acteurs dans leurs activités pour faire face à une situation, ou encore les dispositifs qui cadrent leurs actions. La difficulté est de rendre compte des processus de professionnalisation du bricoleur.

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et donc les ressources entre les hommes et les femmes, se soucier des jeunes, mais aussi des personnes plus fragiles, plus âgées qui ont besoin de ressources pour continuer à vivre. TIva apprendre à gérer ce personnel, le former, organiser la distribution des tâches, calculer des rémunérations justes au sein d'un marché réel où toute erreur se traduirait par son élimination et surtout, il pourrait être rayé de la liste des fournisseurs qui vendent leur production auprès des grossistes en ville. Au-delà de l'apprentissage de ce tout petit entrepreneur, nous mettrons en évidence les cultures professionnelles qui s'élaborent au fur et à mesure de l'activité en puisant dans les cultures traditionnelles et en les redéfmissant en situation. D'abord, le temps nonchalant du village relativement élastique, peu compté, va céder sa place à un temps organisé d'une petite entreprise qui doit, tenir des délais de livraison, s'organiser pour que la production soit prête à être livrée en ville, s'organiser pour qu'un certain nombre de personnes viennent travailler pour un temps donné et qui au total lui permettent d'avoir quelques bénéfices une fois qu'il aura payé les salariés, les matières premières, le transport, etc. Ensuite, un temps des économies où il faut commencer à faire des provisions: un salarié peut être malade, avoir un accident du travail; il faut alors prévoir des ressources pour pouvoir le soigner, le transporter en ville. Mais ce temps qui passe du temps des petites économies à un temps de l'économie où il faut prévoir sur le moyen terme, impose une activité réflexive amenant ce petit entrepreneur à élargir le périmètre de son entreprise et accroître la matière première qu'il va travailler, et donc le nombre d'arbres qu'il va abattre, de salariés qu'il va mobiliser et payer, et petit à petit qui va l'amener à s'interroger sur le sens de son action. En effet, cet entrepreneur va se rendre compte qu'au lieu de livrer à un grossiste la marchandise qu'il produit et qui sera vendue pour fabriquer des maisons, il pourrait aussi acheter des terrains en ville et construire des maisons, les louer ou les vendre et faire en sorte que les jeunes du village puissent continuer leur scolarité en ville. On pourrait multiplier les exemples qui ont tous en commun un mixte entre deux cultures: la culture traditionnelle et la culture professionnelle, d'acquisition d'habileté, de performances productives et d'organisation. Mais l'ensemble des autres exemples qui seront fournis a ceci d'important qu'il affine l'analyse de cette activité de 24

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