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LA MONNAIE : BÂTARDE DE LA SOCIÉTÉ, ENFANT PUTATIF DU BANQUIER

De
261 pages
Cet essai traite de la liaison entre la monnaie et le capital. La monnaie apparaît comme la fille putative du banquier, car cette paternité n'est pas évidente. Un nouveau stock de monnaie est-il vraiment créé par le crédit bancaire (ladite création monétaire) ? Ou ne s'agit-il tout simplement que de l'accélération du flux monétaire ? La monnaie est aussi une bâtarde de la société. Une institution qui renvoie toujours à un pouvoir et à un échange inéquitable, inique, singulièrement quand la monnaie devient monnaie-finance.
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LA MONNAIE: BATARDE DE LA SOCIETE, ENFANT PUTATIF DU BANQUIER

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux collection. font partie de la

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche) La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premie~s et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: «le plus long voyage commence par le premier pas ».

Patrick CASTEX

LA MONNAIE: BATARDE DE LA SOCIETE, ENFANT PUTATIF DU BANQUIER
Théorie générale de la monnaie et du capital, tome 1

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France ÉditionsL'Harmattan L'HarmattanHongrie 5-7, rue de l'École Polytechnique Hargita u. 3 75005Paris 1026Budapest FRANCE HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

A Rosa Luxemburg, la seule femme grande économiste qui est morte par la critique des armes; au Che, Ernesto Guevara, le seul Président de Banque centrale qui est mort par la critique des armes; à tous deux, également maîtresse et maître dans l'arme de la critique de l'économie monétaire capitaliste, je dédie ce livre. A celui qui fut mon père, Pierre Castex, anar assagi m'ayant enseigné la liberté de pensée, qui avait au début de ce travail mauvais pied mais bon œil mais dont les yeux se sont depuis éteints, je dédie ce livre.

Mes remerciements seront avares. Je les réserve à Cécile qui m'a aidé, encouragé et critiqué en corrigeant la plupart des âneries qui persistaient dans ma pensée et dans cet écrit; mais aussi à l'amour qui, selon Gladstone, rapporté par Marx, « n'a pas fait plus d'idiots que les cogitations sur l'essence de la monnaie ».

« Pour con1prendre mon état d'esprit, cependant, vous devez savoir que je crois être en train d'écrire un livre de théorie éconolnique qui, dans

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non pas tout de suite, je le suppose, lnais au cours des dix prochaines
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état d'esprit, cependant, vous devez savoir que je crois être en train de d'écrire un livre de théorie écono111ique qui, dans une large nlesure, révolutionnera non pas au cours des dix prochaines années, je le
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suppose, l11ais tout de suite

--

la façon dont le n10nde pense à propos des problèll1es écono111iques.Il y aura un grand changel11ent et, en particulier, les fondell1ents néoclassiques du keynésianisll1e seront renversés. Ainsi, les fonde111ents classiques du ll1arxisme et les aspects radicaux de la pensée de Keynes seront renforcés2.

Patrick Castex. A l'i1111TIodestiee I(eynes, le d I John Maynard Keynes aux chevilles enflées - super-Œdipe. D'où le double une sorte d' Œdipe qui lui irait à ravir? - dans clin d' œi1 du sous-titre: une lettre à G. B. Sha1v du 1er janvier 1935 lui référence aux deux pères, à annonçant l'écriture de la Théorie générale, la Théorie générale et au cité par Roy F. Harrod (1951), re-cité par Capital.
Henri Denis (1977).

@L'HannaUan,2003 ISBN: 2-7475-3664-5

INTRODUCTION

La monnaie n'est pas seulement cet « argent qui ne fait pas le bonheur n1ais aide à faire les con1n1issions»] ; c'est aussi l'intermédiaire obligé du capital et de la finance. Toute théorie monétaire doit être également une théorie financière du capital. La monnaie, c'est aussi la monnaie-finance. Chassez le capital de la théorie monétaire, il revient au galop, par l'une des principales préoccupations des rentiers.
1 - LA VRAIE NATURE DE LA MONNAIE: LA MONNAIE-FINANCE

Il - Les rentiers, les salariés, la monnaie et l'inflation Les rentiers, les créanciers qui ont prêté de l' argent2, n'aiment ni la baisse du taux d'intérêt, ni l'inflation. Les deux rognent leurs revenus réels; la seconde fait fondre leurs économies quand leurs prêts sont ren1boursés en argent déprécié. Les travailleurs salariés n' ain1ent ni la baisse des salaires, ni le chôl11age. John Maynard Keynes affim1ait que la baisse du taux d'intérêt par la création n10nétaire pouvait al11éliorerla situation éconol11ique des salariés en évitant le chôl11age; elle avait de plus la vertu d' « euthanasier les rentiers» qui s'enrichissent en dorn1ant. L'inconscient de Maynard lui soufflait probablel11ent
-

l11ais le conscient de Keynes n'a jal11ais osé le clal11er - que l'inflation pouvait accélérer cette euthanasie. Sans trop
] COll1me le rappelait le regretté humoriste Pierre Dac. 2 Il en est et surtout il en fut d'autres: les rentiers de rente foncière que les libéraux de l'école classique britannique voulaient euthanasier.

perturber les salariés, pour autant que leur pouvoir syndical leur pennette au 1110ins l'indexation des salaires non1inaux sur les prix. Pour le moins ils refusaient des baisses de salaire: le « salaire nominal est rigide à la baisse» traduisaient les économistes. Keynes avait une VISIon politique des problèmes économiques. La théorie éconol11ique libérale actuellelnent hégémonique renvoie plutôt à l'opinion des rentiers, opposée à l'interventionnisme l(eynésien qui avait voulu les tuer. Elle ne le dit évidemment pas: l'inflation est considérée comme un dysfonctionnement, contraire à la nature même de la monnaie qui serait de garder sa valeur. Tout autre opinion serait opposée au sÜnple bon sens: «En réalité, écrit Pascal Salin (1990), tolérer ou provoquer l'inflation est aussi absurde qu'il le serait d'utiliser des roues de forlne carrée: le rôle d'une rouel est de rouler,. elle joue d'autant n10Ù1Sbien son rôle qu'elle est InoÙ1S ronde. De n1ên1e, le rôle d'une lnonnaie est de conserver une réserve de pouvoir d'achat. Elle joue d'autant lnoins bien son rôle qu'elle lnaintient InoÙ1Sbien le pouvoir d'achat. Il y a là une idée toute sÙnple et l'on s'étonne qu'elle ne soit pas plus généralen1ent acceptée». Mên1e si 1'histoire de la I110nnaie et de l'évolution de sa valeur rend cOlnpte d'autant de «roues can4ées» que rondes; et qu'il n'est pas totalelnent idiot de constater une croissance éconon1ique plus élevée avec des roues pas tout à fait rondes. Ne serait-ce n1ên1e que reposer la question de l'efficacité d'une politique n10nétaire pour relancer une économie languissante est n1aintenant, contre la « pensée unique », Le débat interdit2. 12 Le profit et la finance, sans lnonnaie
-

Qu'est-ce que le «profit»? «ça» dépend pour qui, pour quelle école de pensée économique; la connotation psychanalytique du « ça » est volontaire. L'opposition est nette, non pas entre les libéraux et les marxistes, ll1ais entre les

classiques et marxistes d'un côté, rejoint en catimini - pour les lecteurs attentifs de la Théorie générale - par Keynes, de l'autre les néoclassiques et leurs élèves plus ou moins turbulents, « n10nétaristes » et « Nouveaux classiques ». Le profit total (en oubliant la rén1unération du travail in1productif, les services, les rentes des ressources naturelles et
I

Cette iJ11ageélémentaire résonne avec 1'inlage de la l11onnaie-roue de SnlÎth. Ce n'est pas étonnant pour ce grand Jibéral qu'est Sal in. 2 Titre du livre d'un « éCOn0J11istede gauche », Jean-Paul Fitoussi (2000). 10

les Ü11pÔtS) sens classique et l11arxisteprovient du travail non au rémunéré; il rél11unèreles apporteurs de capitaux empruntés et ceux des propriétaires, dont la rél11unération du chef d'entreprise qui deviendra avec les néoclassiques « l'entrepreneur ». Adam Smith (1776, 1976) écrivait clairement et noir sur blanc dans sa Richesse des nations de

1776 - pas loin d'un siècle avant Le Capital de Marx publié en
1867 et un siècle et demi avant la Théorie générale de 1936 : « Ainsi, la valeur que les ouvriers ajoutent à la lnatière se résout alors en deux parties, dont l'une paye leur salaire, et l'autre Ie profit que fait l'entrepreneur sur la S0l11lne fonds des qui leur ont servi à avancer ces salaires et la l11atière à travailler. Il n'aurait pas d'intérêt à el11ployerces ouvriers, s'il n'attendait pas de la vente de leur ouvrage quelque chose de plus que le rel11placelnent de son capital, et il n'aurait pas d'intérêt à el11ployerun grand capital plutôt qu'un petit, si ses profits n'étaient pas en rapport avec l'étendue du capital el11ployé»1. Smith inventait le concept de profit en tant que travail non rémunéré au salarié ainsi que le concept de taux de profit. Il insistait, pour ceux qui l'auraient mal compris: « Ces profits, dira-t-on peut-être, ne sont autre chose qu'un nOln différent donné aux salaires d'une espèce particulière, le travail d'inspection et de direction. Ils sont cependant d'une nature absolul11ent différente des salaires; ils se règlent sur des
principes absolul11ent différents, et ne sont nullel11ent en rapport

avec la quantité et la nature de ce prétendu travail d'inspection et de direction ». Il distinguera ensuite le taux d'intétêt des fonds empruntés de la rentabilité des fonds propres avancés par les propriétaires, supérieure au taux d'intérêt d'une prÏ1ne de risque. L'analyse des néoclassiques est tout à fait différente. Si l'on garde la masse du profit au sens classique ou l11arxiste,elle se répartit pour eux en «juste» rémunération du capital (les intérêts dont une prime de risque) qui n'est pas du « vrai» profit mais est considéré COl11mee coût du facteur productif l capital, et le profit « pur» de l'entrepreneur ou surprofit. Keynes présente une conception à première vue curieuse. Il se risque à se faire l'adepte de la valeur travail n1ais est néanl110ins dissident par rapport aux classiques et n1arxistes : le profit a bien le travail con1me unique source n1ais est une rente de rareté qu'il faut faire disparaître pour sa part en intérêt sans
I

Cette citation est rarenlent 111iseen avant quand on présente au jeune étudiant

le génie du fondateur de l'économie politique 1ibérale classique; e11el'a été en particulier par Denis (1967, 1977). 11

risque des capitaux - c'est l'euthanasie des rentiers - et contrôler pour le profit des entrepreneurs. Il est plus discret sur la prÎ1llede risque des actionnaires. Toute la théorie financière se résun1e dans une contradiction fondatrice: la rémunération du capital est à la fois une rentabilité pour les apporteurs de capitaux et un coût pour l'entreprise. Si l'on admet la légende enseignée depuis plus d'un siècle par les néoclassiques, selon laquelle c'est un « entrepreneur» qui joue les interfaces entre les épargnants et l' « entreprise », la théorie du coût du capital comparé à la productivité de l'entreprise se tient. Si l'on rappelle que l'entrepreneur n'est, dans une «société anonYllle », que le mandant des propriétaires du capital, utilisant les capitaux des prêteurs comme appoint, tout s'écroule: les propriétaires cherchent bien à maxÎ1lliser la rentabilité de leurs capitaux « propres», pas à 11linÎ1lliserle coût d'un capital emprunté « étranger». Les classiques et les néoclassiques n'ont pas besoin de la n10nnaie pour expliquer profit et intérêt, acteurs biens en chair et en os. Marx n'a pas besoin non plus de la monnaie COllln1e jeune première pour peindre la tragédie de l'exploitation des prolétaires par le capital. Il lui fait jouer néanmoins un second rôle que l'on ne peut négliger: le capital réel ne peut jouer son rôle qu'en se déguisant sous forme monétaire. Le capital, c'est I 'holnlne aux écus et le capitalisme une éconolnie 1110nétaire de production. Keynes est plus ambigu. Celui qui est considéré COn111le'un des principaux Î1llpresarii de l'actrice monnaie, l celui qui l'aurait ren1ise au prelllier plan, au rôle de diva, ne lui donne en fait qu'un second rôle: pour déterminer le taux d'intérêt. Keynes, contrairement à la légende de son combat gagné contre la dichoton1ie et la neutralité de la 11lonnaie,ne va pas au bout de l'analyse d'une éconolnie lnonétaire de production, contrairement à Marx.
13 - Le liquide et le pétrifié: la lnonnaie et la finance

Jean-Jacques

Rousseau,

dans Les Confessions, notait:
de la liberté
celui

« L'argent que l'on possède est l'instrulnent

" que l'on pourchasse est celui de la servitude». On peut aller plus loin. La 11lonnaie est à la fois un flux liquide - c'est sa principale caractéristique dans sa représentation la plus

COllln1Unede moyen de transaction - et pétrifiée - c'est un stocl( de réserve de valeur. D'un côté ce précieux liquide, ce vent, ce souffle se présente comme source de vie, de liberté et de bienêtre économique quand il circule. D'un autre côté, la n10nnaie 12

est pétrification et aliénation quand elle est gardée pour être regardée immobile; elle sel11ble alors connoter, en tant que capital, la l11ort.Elle renvoie de toute façon au ten1ps de la vie et de la mort. En hébreu, l'argent se dit da111(pluriel da111in) signifiant le sang, liquide de vie et de n10rt, dont l'un des dérivées serait dall1eh, l'in1aginaire, ce qui reste à accon1plir dans le futur. Un autre mot pour l'agent est Inaot, graine, ce qui provient du temps, le passé, mais également porteur d'avenir. On peut pourtant inverser les images. Pour les économistes libéraux, la monnaie n'est qu'un «voile» qui cache la vraie richesse réelle, celle des biens et services; ce n'est qu'un lubrifiant, une huile qui diminue les frottements des échanges, elle est « insignifiante », comme la caractérisait le dernier des économistes classiques britanniques, John Stuart Mill. Le voile de la monnaie cache donc la réalité, comme le tchador, ou tcharchaf, cache le visage des femmes musulmanes voilées. On tentera de montrer dans ce livre qu'il faut inverser cette position devenue un lieu commun à la plupart des éconoll1istes, Keynes et d'autres ayant COl'l1111encélever le à voile. Le fanatisme de la dénonciation de la monnaie-voile est une hypocrisie digne de Tartufe qui, face à une poitrine aguichante, réagissait par « Cachez ce sein que je ne saurais voir! ». C'est la monnaie que les économistes ne veulent pas voir en soulevant le voile pour le jeter aux orties, comme un prêtre défroqué. Ces tartufes ne veulent pas dire mais le pensent, inconsciemment pour la plupart, consciemment sans aucun doute pour les plus malins: « Cachez cette 1110nnaie que je ne saurais voir! ». Car elle risque trop de faire penser au capital; car elle risque trop d' euthanasier les rentiers quand on en abuse. Le courant psychanalytique lacanien la caractérise exacten1ent de la n1ên1e façon: elle est «insignifiante». La vraie vie est donc ailleurs, dans les richesses réelles: la Richesse des nations d' Adal11Sll1ith. Au contraire, de l'école éconoll1ique lnercantiliste de l'enfance du capitalisn1e européen de la renaissance au n1ilieu du XVlllèn1e siècle à l'école keynésienne (la solution proposée à la crise des années 30 et l'interventionnisme des Trente Glorieuses jusqu'à la fin des années 70) en passant par les n1arxistes (qui ont produit Staline), mais aussi les étatistes allemands de l'école dite historique (dont l'un des avatars fut Hitler), tous les économistes interventionnistes mettent en avant la dureté de la n10nnaie réserve de valeur: simple réserve de valeur économique, n1ais attribut nécessaire pour qu'elle circule, pour certains; réserve de sens cOl1Ul1unautaire,de Peuple et de
13

Nation s'incarnant dans l'Etat pour d'autres. D'un côté, la monnaie voile ou lubrifiant n'est qu'un fantôme (une vie irréelle) ; de l'autre la monnaie cin1ent des «valeurs », serait toute puissante par son i111mobilité.La monnaie est éternelle, c'est la seule marchandise non consommable qui ne fait que se transférer à l'infini dans l'échange; com111el'Etat qui se veut également éternel, rêvant de son immobilité. Le pouvoir consiste selon Hobbes, dans le Léviathan, dans les moyens présents qui permettent d'obtenir des biens futurs; écono111iquel11entla réserve de valeur de la monnaie est l'abstraction éconol11ique de ce pouvoir. Ce pouvoir va très loin: Shylock, dans Le Marchand de Venise de Shal(espeare propose de transformer une dette non honorée en amputation du corps. Pouvoir sur le corps de l'autre, sur sa vie ~ le débiteur ruiné devenait dans l'antiquité un esclave. Marx joua beaucoup avec la vie et la 1110rtdans ses l11étaphores concernant le capital. Le travail créé par la potentialité productive force de travail est du travail vivant, un flux d'activité. Le profit dont l'origine est la plus-value forme en s' aCCUl11ulant stock de capital; c'est du travail/nort : il ne le «bouge plus », c'est en cela qu'il est un stocle Ce capital redevient vivant en rachetant du travail vivant, plus exactel11ent de la force de travail qui en fonctionnant crée le travail et la

valeur - pour produire encore plus de travail n10rt, pour s'accul11uler.C'est cycle du capital productif où intervient la
monnaie. On se trouve quelquefois à la frontière du conscient et de l'inconscient, avec des images de cauche111ar: « Le capital est du travail n10rtqui, sen1blable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant, et sa vie est d'autant plus allègre qu'il en suce davantage» 1. Le sang, ce liquide de vie qui évoque la 1110rt; le dam, l'argent de I'hébreu, la vie avortée du sang n1enstruel ou plus simplement du blessé, d'Œdipe s'étant crevé les yeux. Les images sont infinies... Elles révèlent peut-être le tréfonds de la question de la monnaie et de l'exploitation. Le capital Thanatos, le l11âleappareml11ent actif avec son vecteur pointu, contre la force de travail éros, la femelle, avec sa croix selon les syn1boles des sexes. Le couple vie l110rt de la 1110nnaieest au centre de la situation des rentiers: «capital travail mort », elle leur « fait des petits» par le profit; cependant, en fonctionnant, la n10nnaie peut fondre avec l'inflation, et les euthanasier. Emile

Marx est ici cité dans L'Allli-Œdipe de GiJIes Deleuze et Félix Guattari, (1972), sur lequel on reviendra.

I

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Zola, dans L'argent, faire dire à son socialiste utopiste « Il faut tuer, tuer l'argent». La vie, la mort. Et l'amour dans tout ça ! Justement, l'argent est le principal moyen de communication sociale, d'échange dans une économie marchande, au l110insdepuis le plus vieux n1étier du l110nde et/ou depuis que les hOl11n1es,pour fuir l'endogamie et l'inceste, s'échangent les femmes entre clans. Et l'image de l'argent qui crée l'argent, qui fait des petits, de sa reproduction sous forme d'intérêts, honnie d'Aristote, au catholicisme moyenâgeux de la scolastique, ou honorée par le protestantisl11e et les Telnps 1110dernes, nous indique bien qu'entre la vie et la mort, il y a l'amour, le seul intermédiaire reconnu entre la vie et la n1ort. Mais qui dit amour dit souvent désamour, opposition, haine, lutte pour le partage des enfants: lutte pour le partage des petits de l'argent, des profits; et en al110ntlutte pour le partage du produit social en salaires et en profits. La mise en rapport du sexe et de l'argent est une banalité. Selon les sociologues américains, les enquêtes démontrent quelques-unes de ces évidences. La fel11merecherche à la fois un géniteur qui a de bons gènes et de l'argent, le tout se résul11antpar le pouvoir: « Le pouvoir - si tant est qu'il puisse
être lnesuré
-

C'est le point de vue d'une certaine sociologie an1éricaine de l'argent réSUl11é dans un article de Tilnel. Le dessin qui ouvre l'article 1110ntreun couple; l'homl11e sèn1e des dollars et des spermatozoïdes dans des sillons, sa compagne regarde derrière eux un autre hOI11I11e, plus « productif» semant beaucoup seul, plus de spem1atozoïdes et de dollars. Tout l'article veut nous démontrer que le désir d'argent de la femme ne tient qu'à l'utilité des moyens assurant l'entretien de sa progéniture; les humains n'étant que le dernier maillon de l'évolution de la chaîne des vivants ne cherchant qu'à assurer leur reproduction: « Alors, dans notre espèce, l 'héritage génétique de la .fe111111e est rnieux alnélioré par un partenaire possédant deux caractéristiques: des bons gènes et de bons lnoyens financiers ». L'article présente néanmoins l'avantage de nier la tendance prétendue naturelle chez l'espèce humaine à la l11onogamie2et de poser les relations qu'entretient la sexualité
I TÙne du 16 août 1994 : Our cheating hearts. Devotion et betrayal, 171ariage and divorce: how evolution chaped love (Nos cœurs tricheurs. Fidélité et trolTlperie, lnariage et divorce: COlJllnent l'évolution a façonné l'alJIOur), de Robert Wright. 2 En passant, il fragilise la thèse du best-seller de 1967, Le Singe nu (The Naked Ape du zoologiste Desmond Morris) qui prétendait que «le but de

est un aphrodisiaque

dans toutes les sociétés ».

15

et l'argent. Sur 1054 sociétés étudiées par les ethnologues, environ 1000 sont fondées sur la polygamie; un nombre infime connaît la polyandrie. Dans notre société moderne, la polygamie à l'instant t est souvent remplacée par la polygynie en tant que successions dans le temps de rapports avec de nOlnbreuses femlnes, pour les hommes à succès particulièrement: on trouve « une corrélation forte entre la vie sexuelle très occupéel (basée à la fois sur la fréquence et le non1bre de partenaires) et le niveau social lnesuré par la richesse ». La polygynie peut être n1ise en relation, cOlllpte tenu du niveau social des intéressés, à une sorte d'accélération de la vitesse de circulation de la n10nnaie induisant la croissance du niveau d'activité économique, cette dernière pouvant être assimilée à la felnme ; nous y reviendrons Mais tous ces con1portelnents ne seraient que naturels selon les lois de la sélection naturelle à la Darwin! L'argent est le substitut du phallus2 et son Inanque un complexe social de castration3, pour les femmes comme pour les homn1es. « En avoir ou pas»... En effet, le désir sexuel considéré comme un simple instinct de reproduction est n10ins un besoin naturel qu'un désir, au sens le plus psychanalytique du terme. Hegel affinnait que la marchandise et la n10nnaie étaient des « désirs n1ortS»; tout désir d'un objet renvoie probablen1ent à la même problélnatique4. Dans ce théâtre hun1ain, la n10nnaie semble jouer le premier rôle dans le domaine économique, social et probablen1ent psychologique. Marx - dont le génie dialectique n'est plus à Thanatos en tant que travail n10rt, une Ünage inverse (le capital Eros) de cette exploitation assassinat du travail vivant se transfonnant en travail mort. Il s'agit d'une fulgurance qui sera analysée plus profondélllent plus loin: « Valeur progressive,

dén10ntrer- donne égalelnent, en exacte opposition au capital

l'évolution de la sexualité Inllnaille est de re/~rorcerle couple et de /naintenir l'unité de la fa/nille »; il rell1et en cause quelques fables concernant la fidélité de nombre de couples d'oiseaux.
I Busy sex life dans le texte... Les affaires se disent COll1ll1e chacun sait business. 2 « Tout conune dans les sociétés prilnitives c'est le ToteJ71Phallus qui est censé féconder les feJJl1neS, et nail pas le pénis de I 'hoJJune... », écrit JeanMarc Lepers (1979) sur lequel nous reviendrons. 3 Naturelle désir de l'art et le « prix» qui lui est attribué dans les sociétés 111archandes? Salvador Dali dont les difficultés de ses rapports avec Galla 1 sont bien connues - représentées par ses horloges 111011es 11esurant le tel11ps -

présentait

comll1e

anagraml11e

de son nOI11 : A vida Dollars.

Ce qui conlplique quelque peu la notion d'utilité qui est censée fonder la valeur chez les néoclassiques. 16

argent toujours bourgeonnant poussant, et COl'Junetel capital... La valeur se présente tout d'un coup COl'J11ne ne substance u lnotrice d' elle-mêlne, et pour laquelle lnarchandise et lnonnaie ne sont que des formes pures. Elle distingue en soi sa forlne prÙnitive et sa plus-value, de la lnêln e façon que Dieu distingue en sa personne le père et le fils, et que tous les deux ne .font qu'un et sont du n1ên1e âge, car ce n'est que par la plus-value de dix livres que les cents prelnières livres avancées deviennent

capital»

1.

La monnaie-marchandise

devenant capital, c'est

Dieu le Père; le profit, la plus-value, le Christ Fils de Dieu. La femI11e, la mère - la force de travail - est ici absente de la reproduction du capital, tout comI11e Marie restée vierge est comme absente de la reproduction du Fils dans l'un des avatars du mystère de la Sainte Trinité: le seul intermédiaire entre le Père et le Fils, c'est le Saint Esprit. Le seul souffle de l'argent crée de l'argent, sans force de travail, par sa vertu d'être du capital «tout puissant»: c'est presque la théorie de la productivité du capital... «productif» des néoclassiques, sauf que pour ces derniers c'est le capital « réel» qui crée le profit, pas la monnaie 14 L'unité de la lnonnaie-finance,
-

les deux « sexes de la nlonnaie

» et les trinités

On pense à la I110nnaie con1me à une feI11n1e,probableI11ent à cause du désir de monnaie et du machisI11e dominant nos sociétés. Nous avons employé cette Ï111age dans un article d'Alternatives Econolniques: Côté pile, côté.face2. L'Ü11age est attachante mais fausse: on aurait dû penser, grâce au plus vieux métier du n10nde, que la I110nnaie est au contraire 111asculine -

ne serait-ce que dans sa forme de capital « tout puissant»

-

et

achète la fe111me.L'unité de la 1110nnaie et de la finance, c'est-à)

Karl Marx, Le Capital, 1867, Livre I, 2, chapitre 4, Œuvres, EcononlÏe, Pléiade, tome I, 1965. 2 Castex (2000). L'inlage est née des cogitations du secrétariat de rédaction d'Alternatives Econonziques cherchant un titre « accrocheur ». Ce fut une idée banale mais de génie. Christian Chavagneux, journal iste à la revue, qui fut l'un de mes (<< Illeilleurs ») étudiants au début des années 80, Ill'avait delllandé quelques articles sur la Illonnaie. Je répondis avec, pour le 1l10ins, peu d'e1l1preSsement ; il Ille coinça par hasard quelques 1110is lus tard dans un p restaurant et nle « contraignit» à répondre à sa denlande. Malgré quelques années d' enseignelllent sur le sujet, je dus lui avouer ne rien conlprendre aux différentes théories lllonétaires, à 1110nsens bourrée d'erreurs. C'est en cOllllllençant à écrire quelques pages que ce qui n'était que bribes d'idées critiques cOlll111encèrentà s'organiser, à se Illettre en relation. Ces quatre tOIllesont été écrits grâce ou à cause de lui; je le relllercie ou le Illaudis. 17

dire la rnonnaie-finance en tant que concept théorique, coml11ence juste à être approchée]. C'est pourtant un lieu commun populaire: le fric roi qui ne peut avoir de véritable pouvoir que par le capital financier, pas seulement en tant qu'instrun1ent universel des simples échanges n1archands. Pourtant, la théorie n10nétaire garde ses distances avec la théorie financière. Pour les libéraux, la n10nnaie ne peut expliquer fondal11entalen1entque la variation du niveau général des prix, l'inflation n'est qu'un phénomène monétaire (théorie quantitative de la monnaie) ; les deux sphères « réelle », dont la finance, et « monétaire» sont séparées (dichotolnie et neutralité de la lnonnaie). Pour les l<eynésiens dont pourtant un pan entier de la théorie monétaire n'apparaît que comme sous-produit de la théorie financière (la « den1ande de lnonnaie pour lnotif de spéculation» sur les marchés financiers de Keynes), les aspects financiers ne sont qu'à l'arrière-plan, en décor. La quantité de monnaie influence bien le taux d'intérêt et n'agit sur l'inflation qu'indirectement, par la del11ande de biens réels, justement l110difiée par le taux d'intérêt: l'inflation n'est qu'un phénomène dont les causes sont réelles (par la demande ou par les coûts). Keynes proposa donc un pont entre théorie monétaire et théorie financière et enfonça ainsi un coin dans la dichotomie; la légende enseigne qu' ill' a détruite, ill' a à peine écornée. Selon Marx, déjà cité, « Gladstone fit relnarquer que l'alnour lui-lnê,ne n 'a pas fait plus d'idiots que les cogitations sur l'essence de la lnonnaie ». Gladstone, avec sa bàutade, touche peut-être le fond de la question: les rapports entre la n10nnaie et l'an10ur - soyons plus précis: la reproduction et la sexualité. Dans l' éconon1ie l11onétisée, les guerres ne se déclenchent plus par le rapt de la belle Hélène ou l' enlèvel11ent des Sabines; on ne peut néann10ins évoquer la n10nnaie sans voir rapiden1ent apparaître Marie-Madeleine et la Vierge Marie, la putain et la n1aman. COl11bien d'icônes décorant les pages de titres des livres sur la l110nnaiemontrent une femme regardant d'un œil goun11and un tas de pièces d'or (par exen1ple sur La lnonnaiefinance... de Bouhours). Le banquier et sa femme sont égalen1ent des icônes répétitives de la représentation de l'économie en général. Bref, monnaie et sexualité font bon n1énage. De la prostitution au couple bourgeois qui n'en est pas éloigné selon Engels, analyse reprise récen1ment par Michel Field (1992). « L'or est un dieu sensible qui unit les contraires et les force au
1

Bouhours (1993).

18

baiser» (Shakespeare, TÙnon d'Athènes, IV, 3). L'icône de la page de couverture du récent livre de François Etner (2000), son Histoire de la pensée écono111ique, représente justement un banquier et sa fen1me ; cette dernière ne regarde pas le banquier mais l'or qu'il pèse. La monnaie et la femn1e, toujours; n1ais C0111n1esÏ111ple décoration car Etner ne souffle 1110t de la signification profonde de la seule in1age de son livre. « La 1110nnaie,note l'auteur, contraire111ent par exelnple à la finance, est un thè111eoù, malgré l'apport de la quantification, l'on a peu innové depuis 3 siècles; soit qu'il s'agisse d'un thème si sÙnple qu'on en ait d' elnblée c0111prisl'essentiel; soit au contraire que nous en soyons restés au 111êlne stade d'inco111préhension radicale ». Nous optons, avec Gladstone donc, pour la seconde hypothèse. Cette référence à la difficulté du thè111e apparaît également dans l' En cyclopcedia universalis: « Après vingt-huit siècles d'activité lnonétaire, en Orient et en Occident, l'actualité tend à prouver, des querelles théoriques des économistes aux difficultés pratiques des gouvernelnents, que l'outil hUlnain le 1 plus sÙ11plepar son abstraction de111eurele plus rebelle» . Le débat concernant les rapports entre la « trinité» du réel des biens et services, de la monnaie et de la finance, dépasse éviden1111ent large111ent le sin1ple domaine de l' éconon1ique. Ce débat existe depuis plusieurs siècles. Pour les Grecs, Platon et Aristote, et la théorie scolastique chrétienne de la fin du Moyen Age, l'argent ne peut faire de petits, car il ne le doit pas: on ne peut s'empêcher de penser à une prohibition aussi forte que celle de l'inceste. C'est une interprétation possible à la lecture d' Aristote (dans La politique) des causes troubles qu'il indique de la prohibition du prêt à intérêt: « L'intérêt, c'est-à-dire l'argent engendré par l'argent, est appliqué à l'élevage de la 7110nnaie car le descendant resse711ble à ses parents. D'où il résulte que, de tous les 1'11Q)iens gagner ~e ~'argent, ~elui-ci de est le plus contre-nature »-. On passe ensuIte a la RenaIssance où, grâce en partie à l'éthique protestante3, l'argent peut et doit

Nous avons utilisé l'édition papier de 1979 où l'article lnonnaie (Vol. Il) est rédigé par Bruguière (cité ici), Janles et Dalloz. L'édition électronique (version 5,1 de 1999) a été 1110difiée: si Bruguière est sil11plenlent enrichi, Jall1es et Dalloz sont renlpJacés par le circuitiste Bernard Schnlitt sur lequel on reviendra. 2 On trouve cette citation dans Je 1ivre d 'histoire de la finance moderne de Bernstein, Des idées capitales... (1992, 1995). 3 Plus pédagogiquement vulgarisée par l' All1éricain Benjanlin Franklin à la fin du XVlIIènle siècleque par l'Allel11and Max Weber - qui d'ailleurs l'utilise 19

I

pudiquement la sphère réelle - une sorte de Tchador - sen1ble

faire des petits, l'argent qui se reproduit n'est plus «sale» : c'est pour les historiens de l'éconol11ie le vrai début des Temps l11odernes. La virginité de la lnonnaie voile qui cache

lui donner un statut de Vierge Marie: tout comme dans la religion chrétienne, elle est centrale mais évacuée de la Sainte Trinité. Le « statut sexuel» de la monnaie est pourtant ambigu: en économie le dieu-capital (qui doit bien prendre la fOTI11e d'argent, donc de l110nnaie dans la société marchande n10nétisée) produit le Fils-profit (et donc sa forme argent, le profit monétaire) par son souffle divin, le Saint Esprit, sans la Vierge Marie force de travail. On verra que la monnaie, ce n'est pas pour les libéraux la felnlne, la Vierge Marie; cette dernière est au contraire la force de travail évacuée de la trinité capital, force de travail, profit, comme Marie est expulsée de la Sainte Trinité. La monnaie, c'est le Saint Esprit des libéraux, un souffle irréel bien lnasculin qui féconde une force de travail qu'il faut cacher car on ne saurait la voir, con1me l'aurait dit un certain Tartufe. Il est banal de noter déjà la coïncidence du nOl11bre«trois» entre la Trinité chrétienne et celle entre le capital, la force de travail et le profit. Si la n10nnaie renvoie à l'inceste dans la prohibition du prêt à intérêt (ce qui saute aux yeux d'Aristote aux chrétiens scolastiques), la fin de cette prohibition avec le chal11bardel11entdu protestantisn1e, laisse néann10ins des traces. Moins dans la patrie de Benjamin Franl<lin qu'en Europe, le malaise psychologique rémanent de la référence à l'argent persiste: le triangle œdipien ne pourra pas ne pas apparaître, bien que déplacé dans les rapports entre la névrose obsessionnelle mise en lumière par Freud et le stade sadique-anal où l'argent propre et l'argent sale trouvent un parfum particulier. A la dichoton1ie des libéraux, au dualisme entre la sphère réelle et la sphère n10nétaire, il faut rajouter un troisièn1e élén1ent, la finance, les structures et n1écanismes de distribution du profit. Pour les néoclassiques, la finance n'est qu'un élément de la sphère réelle, par leur « lnarché des fonds prêtables », ou marché « prÙnaire» des capitaux nouveaux. Le marché « secondaire », celui des titres anciens (la bourse et plus généralel11ent les n1archés financiers) est certes analysé en finance, dont les paradigl11es de base répondent à ceux de la théorie néoclassique, et les titres de propriété ne sont que des
au début du XXème. L'éthique protestante et l'esprit du capitaliS171e a été publiée en 1904-1905 ; voir Weber (1904-1905, 1964, 1999). 20

titres particuliers, seulement plus risqués que ceux des frileux sÏ111plescréanciers. Que la monnaie intervienne sur ces deux marchés, les néoclassiques ne le nient pas, mais toujours comme intermédiaire d'un troc réel généralisé. Keynes
s'oppose à cette vision et considère un marché de la 1110nnaie -

à ne surtout pas confondre avec le marché des fonds prêtables. Ce marché, qui détermine le taux d'intérêt - donc dans la seule

sphère monétaire - n'est qu'un dérivé, que l'envers du marché
secondaire des titres, par la spéculation financière. D'un côté la finance est rattachée à la sphère réelle; de l'autre elle ne dépend que de la sphère monétaire. La finance est en fait l'interface entre le réel et le monétaire: on retombe encore sur une trinité. Cette trinité pose question, en fait, la monnaie n'est que la partie apparente de l'iceberg de la l11onnaie-finance; la monnaie troisième élément de la trinité garde cependant une certaine autonomie: elle peut être produite ex nihilo par les banques, par le crédit bancaire.
15
-

La vision restreinte

du 111arché de la lnonnaie

:

un aveuglelnent œdipien

Prel11ieraveuglel11ent: parler comn1e Keynes du marché de la n10nnaie en réduisant «l'offre» de stock de monnaie à la seule offre de ses créateurs et la « demande» de monnaie à la seule den1ande de stock de crédits bancaires, c'est ne voir qu'un tout petit morceau de l'offre et de la demande de monnaie. Les longs fleuves tranquilles des échanges de biens et services et les torrents impétueux de la spéculation financière forment des flux dont les débits sont incomparablement plus importants que ceux des sources de la création monétaire. Second aveuglement: on ne veut pas voir la création du profit quand on est financier. Vade retro diable de profit! Mais pour ce qui est de théoriser comment s'en accaparer le l11aximUl11vec le moindre risque, une bonne partie des prix a Nobel récents d'économie s'en sont occupés. La théorie financière se soucie con1me d'une guigne de la question théorique de l'origine du profit, des conditions de sa production: c'est l'affaire des chefs d'entreprise et de leur gestion technique et sociale; tout au plus elle leur proposera quelque recettes, comme la récente théorie de la « création de valeur actionnariale ». Elle laisse les économistes académiques s'étriper sur la question de savoir si le profit est du travail non payé ou de la productivité naturelle du capital. La lTIonnaieactif financier sans risque reprend tous ses droits dans la théorie

21

financière; au n10ins celui de refuge, de retour à la liquidité quand on craint la baisse des cours des titres. Troisième aveuglement: on ne veut pas vraiment voir la monnaie quand on est économiste libéral. Quelle est cette culpabilité, cette honte de l'échange qui «coupe en deux» le monde économique: la dichotomie schizophrénie? L'argent sale ne serait pas que celui de la drogue et autres commerces illicites: tout l'agent serait sale. Le « marché de la monnaie» lin1ité à la seule production de son stock, c'est de l'aveuglement, de la castration tout à fait œdipienne: on se crève les yeux pour ne plus voir on ne sait quel inceste après meurtre du père. Se crève-t-on les yeux pour ne plus voir l'assassinat d'une partie de la valeur travail, du travail vivant extorqué aux salariés productifs et transformé en travail 1110rt, n capital? Où serait alors l'inceste du fils Œdipe e (la plus-value) avec sa mère Jocaste (la force de travail) ? A la fin d'un cycle de reproduction du capital, le flux de travail vivant est transformé en stock de marchandises: le stock de travail mort du stock de capital, si les marchandises ne sont pas consommées. En valeur, on y trouve le père (le capital originel) et le fils (la plus-value, le profit). Ce capital se réveille, redevient actif en se transformant en avance en capital monétaire achetant la marchandise force de travail (en économie: sous forme de monnaie); il féconde donc de nouveau la force de travail, la feml11e,la mère nourricière, la Tnatrice de la reproduction du capital. Le fils qui ne fait qu'un avec le père - si on continue à suivre le Marx de la fulgurance n1ère. 2 - UN « ANTI-MANUEL» DE THEORIE MONETAIRE
ET FINANCIERE 21
-

dénichée, et toujours le mystère de la Sainte Trinité - féconde la

: MARX ET KEYNES

Keynes, le retour?

Keynes s'est réveillé depuis quelque ten1ps, et les politiques économiques et monétaires se sont très discrètement infléchies. La santé du Keynes ressuscité nous préoccupe néanmoins; il est de nouveau partout, n1ais encore plus pâle, timide et libéral que l'original. Pourtant, ce n'était pas un foudre de guerre Keynes, pas un affreux gauchiste, même pas un socialdél110crate: un social-libéral. Le nouvel Etat qui n'ose mêl11e plus se définir keynésien doit bien sûr intervenir, mais en respectant les grands équilibres des marchés: la rigueur
22

l110nétaire et la rigueur budgétaire, après con1me avant Maastricht et Amsterdam. Surtout ne pas faire peur «aux l11archés» : aux actionnaires et aux « classes moyennes », n1ais inquiéter les trublions anarcho-marxo-gauchistes ressuscités qui recommencent à effrayer. Keynes redevient donc à la mode.Même aux pires moments de sa «traversée du désert» (années 80 jusqu'au milieu des

années 90), la pensée keynésienne« à la portée de tous» nous
-

ne parlons pas des recherches de la multitude d'écoles se (2000) nous explique Pourquoi lire Keynes aujourd 'hui ?2. . « Lire Keynes, simplen1ent parce qu'il pose deux questions: pourquoi le capitalislne, et qu y a-t-il au-delà? Les éconolnistes ne les posent jalnais ». Maris corrige le tir un peu plus loin: « Keynes est l'un des rares (avec Weber, Marx, Mauss et Schun1peter) à s'être delnandé : pourquoi le capitalisn1e ? Pourquoi? Parce que la lnonnaie. Cette n10nnaie que les classiques et néoclassiques, obsédés par la neutralité, c'est-à-dire la naturalité de l' éconon1ie, ignorent. Répétons: les néoclassiques ont construit une science de l' éconolnie sans monnaie. Fallait le faire. Qui dit lnonnaie dit telnps. Qui dit telnps dit incertitude. Keynes est le prelnier à avoir systématiquen1ent introduit le telnps à travers l'incertitude.
COlnl'nent penser l' écono111ie - encore les néoclassiques - en ignorant le telnps. Le telnps et l'argent élÙninés de la réalité éconon1ique... Quand on y songe ». Il découvre surtout chez Keynes que la rationalité n'est pas au cœur de l' éconoll1ie, il opte pour une lecture fil'eudienne3. «L' écono111iste britannique est l'un des seuls à avoir exprÙné l'idée que la rationalité n'est pas au cœur du fonctionnen1ent capitaliste. Et à proposer que l'éconolnie revienne enfin à l'arrière-plan, après avoir libéré le te1'11pShU1'11ain . L'accul11ulation du capital ne serait qu'une » pulsion morbide, mortifère, ne l11enant qu'à la guerre, guerre
1 Citons par exelnple Michel Herland : Keynes et la 111acroécononzie (1991), nouvelle édition du Keynes de 1981. On y trouve quelques pages de biographie de Keynes passionnantes. Un autre Iivre plus axé sur I'histoire générale de la pensée éconolnique après Keynes donne des indications précieuses: La pensée écononzique depuis Keynes... de Michel Beaud et Gilles Dostaler (1993 et 1996). Ce qui n'elnpêche pas de lire les 11lultiples biographies de Maynard, dont celle de Roy HatTod, op. cit. 2 Maris est égalel11ent,l'auteur d'un Keynes ou l'écononziste citoyen (1999). 3 Maris indiquait en note: « Cet article 11 'aurait pu voir lejour sans un travail CO/71nlUnur Keynes et Freud effectué avec Gilles Dostaler, professeur à s l'université de Montréal ». Il annonçait la prochaine publication par cet auteur d'un Keynes et ses co/nbats, aux éditions Albin Michel écononlie. Sa publ ication n'est pas encore annoncée. 23

réclamant du Maître

-

n'avait pas disparut. Bernard Maris

économique ou guerre tout court. Les conséquences économiques de la paix, l'un des premiers écrits de Keynes, annonce en 1919 la possibilité de la deuxième guerre mondiale si l'on étrangle l'Allemagne. Mais c'est surtout le n1ythe de Midas «ou le désir de richesse tue le désirant» qui aurait fasciné Keynes, d'où sa critique de l'excès d'épargne et sa haine des rentiers. Keynes fut un membre éminent du groupe de Bloomsbury auquel il participa activement. Ce groupe, «forn1é par ces écrivains anglais du début du .xxe siècle qui se réunirent autour de Lytton Strachey, Virginia Woolf.. (etc.) avec la volonté farouche de battre en brèche l'esprit victorien et d' ajJirlner une nouvelle conception de l' alnour où puissent s'épanouir librelnent les tendances profondes de l'être, notal'nn1ent la bisexualité et l 'holnosexualité. Tous regardaient le
puritanisn1e con1lne la forlne de dictature la plus n1enaçante en

Grande-Bretagne, et c'est au cœur de cette contestation esthétique et littéraire qu' élnergea la prelnière école anglaise de psychanalyse... »1. Le philosophe moraliste G. E. Moore, avec son Principia ethica de 1903 était probablel11ent le « gourou» caché du groupe; sa philosophie est marquée par ce qu'on a appelé le conséquentialisl'rze(il faut fonder ses choix n10raux sur leurs conséquences) où l'aspect probabiliste est central et serait la raison, d'après Herland, du choix du sujet de la thèse de Keynes. L'autre aspect de ce que Keynes et le groupe de Bloon1sbury nommeront la « religion» de Moore, est 1'hédonisme dont « le plaisir de l'échange entre les h01111neS » et la «jouissance des beaux objets ». Ce sera, toujours d'après Herland, l' «hédonislne particulier de Keynes,. le goût des échanges voluptueux, qu'ils fussent physiques ou intellectuels, avec des honunes et des fel'nlnes choisis, l'alnour des beaux objets, livres et peinture... ». Marié à une ballerine, Keynes goûta à l'homosexualité2. Eut-elle une influence sur sa pensée économique? La question paraît évidemment saugrenue et déplacée; c'est moins ce symptôme que son éventuelle névrose obsessionnelle qui pourrait intéresser. On chuchote néanmoins dans les couloirs qu'un certain éconon1iste avec lequel il
l Roudinesco et Plon (1997). 2 Voir Bernard Maris, Keynes, ou l'éconol11iste citoyen, op. cit. « Peut-être, écrit Maris concernant Keynes, les générations .futures auront-eUes à leur disposition sa volul1Ûneuse correspondance avec Lytton Strachey, grand écrivain et h0J110Sexuel, que le frère de Keynes faiUit détruire! » Cet essai de Maris pour nous 1110ntrer que Keynes voulait dépasser l' éconoll1ie : « L 'écononzie est 111orte,vive la Cité, dit Keynes. JI prévoyait qu'elle verrait le jour vers 2030... ».

24

polémiquaie expliquait à qui voulaient l'entendre qu'il n'était pas étonnant que Keynes proposât des analyses si peu orthodoxes, con1pte tenu de ses l11œurs. Selon Maris, pour Keynes le capitalisl11e ne serait qu'un exutoire de l' « abondante libido»: pourquoi est-on capitaliste? parce qu'on n'a pas eu la chance, dit Keynes, d'être un artiste, un savant, un écrivain; faute de l11ieux, on se fait capitaliste, « ...et il vaut mieux exercer son despotisl'ne sur son cOlnpte en banque que sur autrui» se résout Keynes. Maris, entraîné par son lyrisme, corrige encore le tir: « Certes, sauf que le capitalisme, tout facétieux et joueur qu'il est, fait travailler les autres». Mais l'exploitation ce n'est pas bien grave: le travail ce n'est pas fatiguant ou abrutissant; la théorie classique et marxiste de la valeur travail et de l'effort de la force de travail est à ranger au musée. C'est l'arbitrage entre le loisir et le travail en tant que perte de ten1ps de loisir qui explique le comportement des salariés depuis les néoclassiques. Maris continue, se laissant encore emporter: «Ce n'est pas l'exploitation qui est en cause, c'est le fait que le travail est du ten1psperdu. Du ten1psperdu pour la vie. Une vie très cultivée et très épicurienne que Keynes souhaite à tout le lnonde». En n10urant, Keynes ne regrettait qu'une chose: « ne pas avoir bu davantage de champagne ». La voie de l'artiste raté qui se fait capitaliste n'est qu'une des voies possibles: Hitler était un artiste frustré, un mauvais peintre du dimanche qui se prenait pour un génie et n'exerça pas son despotisme sur son compte en banque2. Cette présentation de Keynes peut agacer; d'après les biographies connues, elle est sans doute proche de la vérité. Elle correspond tellel11entau nouveau concept très tendance: celui de Bobo3, Bourgeois-Bohèl11e qui correspond si bien à l'art de vivre de Maynard. Le concept - au sens du marketing - de Bobo est proposé par le sociologue al11éricainDavid Brool(s. La nouvelle sociologie l11arl(etingvenait de découvrir un mélange de Verlaine-RÜ11baudet du bourgeois: c'est soit un prédateur,

un n1anagergolden boy ou golden girl - jamais un capitaliste
oisif, jal11aisun rentier - soit un écrivain aux cheveux longs et ne fumant pas que la pipe, un artiste, un metteur en scène, un
1

Il s'agirait de Hayek qui l'aurait mênle, selon certains, écrit quelque part;
de la pensée de Keynes
-

-

Inais cette profonde interprétation 2 nous a échappée.

si elle fut comlnise

Voir le livre de E-E. Schlnitt, La part de l'autre (2001) où la vie d'Adolf H. ayant été reçu aux beaux-arts de Vienne en 1908, est nlise en paralIèle avec celIe d'Adolf Hitler, recalé. 3 La traduction française de son livre Les bobos est parue en novenlbre 2000. 25

scénariste, un présentateur

vedette à la télé, un esthète. Ce Bobo
-

préfère le vélo à la Mercedes

le caviar de gauche au caviar de droite. On ne peut réduire Keynes, d'après Michel Herland à un «sauveur du capitalisme» ou à un « bourgeois social-démocrate» ; pourtant, politiquement il était l11ilitant du parti libéral et l'est resté toute sa vie; il siégeait à la chambre des Lords sous cette étiquette. « La République de Ines rêves est à l' extrêlne gauche des espaces célestes. Et cependant, j' estÙne que tant qu'ils disposeront d'un toit et d'un plancher, l'non foyer sera chez les

en fait le vélo et la Mercedes

-,

libéraux»

1.

Il exécrait les travaillistes tout autant que le
soviétique et présentait un

bolchevisme et la Révolution profond l11épris pour Marx. lire Keynes aujourd'hui, avant 1968

22 - La « Théorie générale de la n10nnaie et du capital» :
comme on lisait Le Capital

C'est en rapprochant la l110nnaieet la finance (le capital) que nous proposons d'aborder le sujet: d'où, unifiant les quatre tomes de ce livre, le sous-titre clin d'œil- qui peut paraître pour le moins préson1ptueux. .. - à la Théorie générale de Keynes et au Capital de Marx. La monnaie-finance, c'est 1'« argent» : celui donc qui « ne fait pas le bonheur 1nais aide à faire les COlnlnissions» ; mais aussi celui du capitaliste, de l'exploiteur. L'argent, avec souvent une n1ajuscule, est, en français, le nOl11 COl11mun, galement très marqué par le psychologique, utilisé é par les sociologues; la monnaie est le nom institutionnel qu'utilisent les économistes. Mais les ponts sont innombrables entre le psychologique, le social et l'économique. Les jeunes parlent maintenant plus de «monnaie» que d'argent, probablement à cause du franglais; ils ont d'ailleurs retrouvé l'unité du commun et de l'institutionnel: le vieil argot de « la tune» (qui désignait la pièce de cinq francs). Opposer « argent» à «monnaie», c'est refuser de comprendre la n10nnaie des économistes qui ne veulent pas se laisser brider dans la seule « éconon1ie pure». Il est possible d'éclairer, de critiquer et de transfon11er « radicalen1ent» les intuitions géniales de Keynes, certains disent de prendre le côté radical de Maynard, et d'éviter
I Herland, op. cit. Cette citation est extraite des Essais ÙlPersuasion de 1931, où « libéral» est traduit en français par « radical» ; radical au sens « radicalsocialiste» français, pas au sens du radicalisnle anléricain auquel on pense quand les gauches keynésiennes se réfèrent au « radicalisnle » de I(eynes. 26

qu'elles ne se transfol111ent définitivel11ent non plus en squelette, n1ais en poussière. En acceptant le lnariage, avec pénétration de la lnonnaie dans la sphère réelle tout en reconnaissant que les causes des phénomènes restent le plus souvent réelles, en particulier le mouvement des profits et des taux de rentabilité et d'intérêt, n1ais en tenant compte des illusions lnonétaires. à Marx. Contrairen1ent à Marx qu'il méprisait donc COl11n1e partout dans les cercles mondains et universitaires de CambridgeI, Keynes est resté au milieu du gué dans son incon1plète critique de ce qu'il nomme les classiques, les unifiant avec les néoclassiques par leur commune analyse l110nétaire dichotomique, leur conception de la neutralité de la l110nnaie et leur promotion de la théorie quantitative. Keynes n'a pas été au bout du meurtre de ses pères. . . On remarquera que ce livre est très teinté de références l11arxistes - un vrai universitaire dirait marxiennes, comme
l<eynésiennes
-

Pour ce faire, il faudra revenir aux classiques - aux vrais - et

et freudiennes . Avant 1968 les maîtres penseurs

nous invitaient à Lire Le Capital2; au tournant du XXIèl11e siècle, on vous invite à relire Keynes, Maris par exemple. Les ten1ps ont changé. Il s'agira d'ailleurs moins de lire Keynes que de lire la Théorie générale de l'enlploi, de l'intérêt et de la lnonnaie, le livre. .. capital de Keynes écrit en 1935 et publié en
19363. Son livre précédent

Treatise on lnoney (Traité sur la lnonnaie) écrit en 1929 et publié en 19304 a été auto critiqué par l'auteur. Le Treatise est un énorme pavé en deux volumes; il admet dans sa Préface qu'il aurait pu faire plus court: « ... j'ai tenté, probablelnent follement, de produire un traité systénlatique, à la fois de théorie pure et appliquée, avec nombre de digressions qui auraient pu faire l'objet de monographies séparées ». Il y a bien deux Keynes: celui du Treatise et celui de la Théorie générale. Nous lirons plutôt celui de la Théorie générale, justement parce qu'elle se présente explicitement. comme une autocritique du Treatise; ce dernier ne sera que rapidement présenté, pour en montrer les faiblesses évidentes, sur un aspect particulier - probablel11ent le principal: celui de l'inflation par les profits des « équations fondalnentales » qui

-

non traduit

en français

-,

le

1 Ce n'est pas le cas de Joan Robinson qui s'y est intéressée de façon critique, sous l'influence ce Kalecki. 2 Lecture « althusserienne », structuraliste sur laquelle on reviendra. 3 On utilisera la traduction de Jean de Largentaye ; Keynes (1936, 1979). 4 I(eynes (1930). 27

prétendent se substituer aux équations de la théorie quantitative de la monnaie. Nous citerons abondamment la Théorie générale dans sa version française; d'abord par paresse, ensuite parce que les citations les plus courantes sont, dans notre langue, celle de cette traduction. Les autres écrits de Keynes sur la monnaie seront moins utilisés, soit parce qu'ils ont été explicitement autocritiqués par l'auteur de la Théorie Générale, soit par ce qu'ils abordent des points particuliers qui ne sont pas au centre de notre analyse. On pourra par exemple voir le livre de 1931,

Essais in Persuasionsl, les constatations post-crise d'une

«Cassandre. Dans sa préface, Keynes présente «... les croasse111entsde douze années d'une Cassandre qui ne fut ja111aiscapable d'infléchir à ten1ps le cours des événe1nents. J'aurais bien pu intituler ce volu1ne "Essais sur l'art de
prophétiser et de persuader ", car j'ai eu plus lnalheureuse111ent davantage de succès dans la prophétie que dans la persuasion ». L'amateur de lecture des œuvres cOInplètes de Keynes pourra s'atteler aux XXIX volun1es des Collected Writings. On peut s'intéresser par exemple aux Econolnic Conséquences of the Peace, 1919, (Les conséquences économiques de la paix, 1920), au Tract on Monetary Refor111, 1923, traduit par La réforn1e lnonétaire, 1924. En outre, il y a au moins deux Keynes sur la monnaie et les causes de l'inflation: partant d'une adoption critique de la théorie quantitative, en passant par l'inflation due au profit dans le Treatise et à sa critique radicale dans la Théorie généjl'ale, il finira sa vie dans le doute. La faIneuse phrase de Keynes (1923, 1924) « A la longue [ou A long ter111e], nous serons tous 1norts », n'est pas un aphorislne sur le pessiInisme à long terme
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en cOlnpte qu'il reconnaît encore à cette date que la théorie
quantitative de la monnaie s'applique bien, 111aisà long
ter111e.

il est le plus souvent présenté ainsi - Inais simplementla prise
« Mais cette 1nanière d'envisager les

Il continue en effet:

choses dans un long espace de telnps est une lnauvaise 111éthode d'étudier les événelnents actuels. A la longue, nous serons tous 1norts. Les écono111istes se donnent une tâche trop facile et trop inutile, si, dans une période orageuse, ils se contentent de nous dire que lorsque la te111pête est passée l'Océan redevient calme »2.

I Traduction française, Keynes (1971, 1996). 2 A Tract 011 Monetary Refonn (La réfornle 1110nétaire). On verra que cette conception du long terme pour véritablement «réaliser)) la théorie quantitative se trouve nlême chez ses plus orthodoxes zélateurs. Par exemple

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