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LA MONNAIE : DOCTOR MAYNARD AND MR KEYNES

De
269 pages
L'auteur met en rapport l'inconscient utopiste de Maynard et le conscient réformiste de John Maynard Keynes. Dans ce tome est également analysé le passage du Treatise on money de 1930 à la Théorie générale de 1936 où Keynes autocritique sa première grande œuvre. Il présente certains aspects radicaux dont la publicité fut discrète : le profit indu du capital provenant du travail, la " lutte de classes " des salariés, des entrepreneurs et des actionnaires sous leur aspect preneur de risque, " tous ensemble " contre les rentiers créanciers.
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LA MONNAIE: DOCTOR MAYARD AND Mr KEYNES

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux collection. font partie de la

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche) La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: «le plus long voyage commence par le premier pas ».

Patrick CASTEX

LA MONNAIE: DOCTOR MAYARD AND Mr KEYNES
Théorie générale de la monnaie et du capital, tome 3

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque , France ÉditionsL'Harmattan L'HarmattanHongrie 5-7, rue de l'École Polytechnique Hargita u. 3 75005 Paris 1026Budapest FRANCE HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

A Rosa Luxemburg, la seule femme grande économiste qui est morte par la critique des armes; au Che, Ernesto Guevara, le seul Président de Banque centrale qui est mort par la critique des armes; à tous deux, également maîtresse et maître dans l'arme de la critique de l'économie monétaire capitaliste, je dédie ce livre. A celui qui fut mon père, Pierre Castex, anar assagi m'ayant enseigné la liberté de pensée, qui avait au début de ce travail mauvais pied mais bon œil mais dont les yeux se sont depuis éteints, je dédie ce livre.

Mes remerciements seront avares. Je les réserve à Cécile qui m'a aidé, encouragé et critiqué en corrigeant la plupart des âneries qui persistaient dans ma pensée et dans cet écrit; mais aussi à l'amour qui, selon Gladstone, rapporté par Marx, « n'a pas fait plus d'idiots que les cogitations sur l'essence de la monnaie ».

« Pour comprendre mon état d'esprit, cependant, vous devez savoir que je crois être en train d'écrire un livre de théorie éconolnique qui, dans

une large Inesure, révolutionnera

-

non pas tout de suite, je le suppose, lnais au cours des dix prochaines années - lafaçon dont le monde pense à propos des problènles économiques... Il Y aura un grand changement et, en particulier, les fondements ricardiens du marxisme seront renversés ».1
Pour comprendre mon état d'esprit, cependant, vous devez savoir que je crois être en train de d'écrire un livre de théorie économique qui, dans une large mesure, révolutionnera - non pas au cours des dix prochaines années, je le

suppose,mais tout de suite -

la façon dont le monde pense à propos des problèmes économiques. Il y aura un grand changenlent et, en particulier, les fondelllents néoclassiques du keynésianisme seront renversés. Ainsi, les fondelllents classiques du marxisnle et les aspects radicaux de la pensée de Keynes seront renforcés2.

Patrick Castex. A l'illlll10destie de Keynes, le I John Maynard Keynes aux chevilles enflées - super-Œdipe. D'où le double une sorte d'Œdipe qui lui irait à ravir? - dans clin d'œil du sous-titre: er une lettre à G. B. Sha1v du 1 janvier 1935 lui référence aux deux pères, à annonçant l'écriture de la Théorie générale, la Théorie générale et au cité par Roy F. Harrod (1951), re-cité par Capital. Henri Denis (1977).

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-3666-1

Le tome 1 de la Théorie générale de la 1110nnaieet du capital, intitulé La 1110nnaie: bâtarde de la société et fille putative du banquier, concernait l'Introduction et l'Ouverture de ce livre en quatre tomes. La monnaie apparaît en effet comme le fruit du banquier, par la création monétaire induite par le crédit bancaire, et de la société. Mais la paternité est loin d'être certaine: le banquier ne crée probablement aucune monnaie nouvelle, il accélère ou multiplie seulement sa vitesse de circulation. La monnaie c'est plus de l'énergie par sa vitesse que par sa masse; c'est du « vent ». Monnaie fille de la société plus exactement argent fils de la société, car la monnaie est masculine, par sa « puissance», dans tous les échanges économiques -, l'enfant n'est de toute façon qu'un bâtard; n1ême si le doute de la paternité du banquier était levé: la l110nnaieou l'argent est en effet à la fois un bien éconolnique dont l'origine semble «naturel », l'or, et une institution sociale. Le tome 2, Cachez cette monnaie que je ne saurais voir I, présentait les Premier et Deuxième mouvements; la monnaie est en effet paradoxalement le plus souvent évacuée à la fois de l'analyse des échanges de biens, et du circuit du capital qui suppose pourtant la monnaie-finance. Le pren1ier mouvement a évoqué les alternances historiques dans l'évolution des diverses « théories» monétaires, plus exactement des doctrines et pensées économiques qui ont précédé Keynes, alternances entre le « côté face» où domine la structure de réserve de « valeur» (économique et sociale) renvoyant à l'interventionnisme étatique, et le « côté pile» de simple fonction de transaction correspondant au libéralisme économique. Marx était ailleurs: c'était « pile et face». Le deuxième mouvel11ent avait laissé provisoirement de côté la monnaie: dans la Théorie générale de 1936, tant dans ses critiques des néoclassiques que dans sa critique de la loi de Say, Keynes évacuait totale111enta monnaie l pour n'analyser que les équilibres réels. La théorie de la demande effective était élaborée sans aucune référence à la monnaie, par exemple à la thésaurisation des flux de revenus qui peut expliquer la crise et le chômage. Le tome 2 présentait un titre paradoxal pour un livre consacré à la monnaie; cependant, bien que l'argent fût souvent absent, il était toujours là : « Quand on ne le n0111me as, c'est p lui que l'on n0111me. uand on ne le présente pas, c'est lui que Q l'on présente. Quand on ne le pense pas, c'est à lui qu'on ] pense» .
-

I

Déjà cité au tome 1, tiré de Questions d'argent (1999).

Ce tome 3 développe les Troisième et Quatrième mouvements où la monnaie et la finance reprennent tous leurs droits. L'inconscient de John Maynard Keynes, sans doute n1arqué par l'incertitude radicale et la volonté de lnort envers les rentiers leur euthanasie -, si l'on en tente une analyse freudienne, est traduit ici par « Doctor Maynard» avec son « ça-monnaie 111erde Inonde ». Mais le conscient de Keynes du a toujours lutté contre ces pulsions: le « sur 1110i de ses pères » néoclassiques a induit une pensée réformiste également influencée par la Fabian Society - avatar britannique de
-

l'anarchisme réformiste - ; c'est l'aspect « Mr Keynes» avec le
« moi-demande de monnaie pour 1110tifde spéculation» où l'incertitude affleure pourtant toujours. Le troisième mouvement est celui du passage de la critique de la théorie monétaire à celle de la théorie financière de Keynes; encore une dialectique, mais en quelque sorte « rompue ». D'une part, si sa théorie monétaire est déjà financière, avec la « delnande de 1110nnaiepour 1110tifde spéculation» qui n'est que l'image donc à l'envers, comlne dans un miroir - du fonctionnement du marché financier secondaire des obligations, l'offre de monnaie s'éloigne des marchés financiers: elle n'est plus que celle de la « création» monétaire des banques; création douteuse en masse si l'on suppose donc que le crédit bancaire ne fait qu'accélérer la vitesse de circulation du stock existant de monnaie. D'autre part, sa théorie financière ne veut pas voir - sauf rares
-

exceptions

-

la nécessaire

contrepartie

monétaire

de chaque

transaction et considère une masse moutonnière de spéculateurs I11uecomme un seul homme par le ,nimétislne et la convention. La dialectique du quatrièlne mouvement oppose, dans ce que John Maynard Keynes non1me sa «philosophie sociale », le conscient de « Mr Keynes », avec son réfonnislne radical, et l'inconscient du « Doctor Maynard », utopiste de l'euthanasie des rentiers dopée par l'inflation. On y abordera l'autocritique, dans la Théorie générale, de la théorie particulière du cycle monétaire du Treatise; ses explications de l'inflation seront alors profondément modifiées. On opposera ensuite la volonté consciente d'euthanasie des rentiers de Keynes à une probable « inflatiophilie » inconsciente de Maynard. Répétons-le, l'œuvre capitale de Keynes, c'est bien la Théorie générale et non le Treatise où, avoue-t-illui-lnême, il ne s'était pas encore cOlnplètement séparé de la théorie
-

quantitative.Keynes n'est pas fait tout d'un bloc; sa théorie et
singulièren1ent sa théorie monétaire 10
-

a évolué.

Pour les circuitistes et leur radicalisme apparent, rempli de certitudes, présentés au tome 4 suivant, intitulé Pringipe
d'incertitude généralisé et énergie de la lnonnaie : E
==

Mv , la

Théorie générale ne serait qu'une sorte de parenthèse: il reprendrait après 1937 ses intuitions monétaires géniales du Treatise. C'est vrai, Keynes retrouvera un certain goût pour la peur du danger d'inflation; toutefois, on tentera de montrer les multiples erreurs des circuitistes (intégrisme des seuls flux monétaires, négligence des stocks de biens et de services, retour obligé à la « loi» de Say, orthodoxie monétaire avec reprise de la théorie quantitative, etc.). Mais ce tome 4 renverra également dos à dos les deux Keynes et ses maîtres néoclassiques, orthodoxes comme Marshall ou hétérodoxes comme Wicl(sell. L'incertitude radicale du futur selon Keynes et Maynard deviennent le « principe d'incertitude généralisé », le présent cOlnpris. Incertitude: des rentabilités optimales des capitaux, désirés et effectives; des fondamentaux n1ên1es des valeurs de marché des titres, présentes et évidemment futures; du taux d'intérêt « d'équilibre» actuel, sans parler de sa prévision. La loi de Say sera définitivement rejetée; avec elle le modèle statique IS LM, remplacé, toujours au seul niveau statique, par le modèle IS ER (Investissement Epargne, Elnploi Rentabilité). L'intégration de la monnaie sera assurée, en tant que catalyseur des phénomènes économiques réels: dans l'équilibre instable du taux de profit moyen, de la rentabilité économique assurant la détermination des prix; dans la croissance économique qui ne peut exister que par les fluctuations conjoncturelles; enfin même dans l'histoire longue de l'humanité. C'est l'énergie de la n10nnaie, où Ja vitesse de rotation est plus importante que sa masse: E == Mv .

Il

TROISIEME MOUVEMENT CRITIQUE DE LA THEORIE MONETAIRE ET FINANCIERE DE KEYNES

La conception même d'offre et de demande de monnaie est au départ chez Keynes calquée sur la conception néoclassique. L'offre de stock de monnaie est notée M et la demande L, comme liquidité. Keynes reprend en effet la demande de l110nnaiepour motif de transaction dite LI, croissante seulel11ent avec le revenu Y: on retrouve la relation de Cambridge qu'il raffine néanmoins, ajoutant les motifs de précaution et autres dérivés. Après avoir critiqué la théorie du marché des fonds prêtables et avoir refusé - assez timidement - que l'épargne puisse être influencée par le taux d'intérêt\ Keynes propose la nouveauté de la delnande de monnaie pour lnotif de spéculation, séparée de la del11ande de monnaie pour motif de transaction. Cette dernière, nommée L2, semble fondée au niveau microéconomique par la spéculation sur le marché secondaire (<<del'occasion») des seules obligations; elle est décroissante avec le taux d'intérêt r. Elle fut et est encore considérée comme une révolution théorique de premier ordre et ne demande à première vue que quelques mots d'explication. Si r est élevé, «on2» peut penser qu'il va baisser et que les valeurs de marchés des obligations vont augmenter3: « on » se précipite pour acheter des obligations et L2 tend vers zéro. Si r est faible, alors « on » peut penser qu'il va augmenter et que les valeurs de
1 Voir Ie tOl11e 2.

2 On reviendra sur ce « on ». 3 Voir, au tOlTIe2, l' « effet Keynes ».

marchés des obligations vont baisser: « on » garde un n1aximum de L2. A ces deux den1andes s'oppose l'offre de monnaie M,
-

exogène de Y - comme chez les néoclassiques et même de r.

Keynes présente donc le lnarché de stocks de la lJ10nnaiepar l'équation d'équilibre: LI + L2 ==M. Deux conséquences en découlent qu'il est possible de résumer en quelques lignes. Première conséquence: r va varier en sens inverse de M pour un Y donné. En effet, si M augmente pour un Y donné, LI étant constant, L2 doit augmenter, donc r diminuer; et vice versa. Autrement dit, une politique l110nétaire expansive fait diminuer le taux d'intérêt et ainsi relancer l'économie: par la croissance de l'investissement désiré et de la consomn1ation (par l'« effet Keynes»). Bref, la monnaie a des effets réels, alors que pour les néoclassiques, après les classiques, elle ne faisait varier que le niveau général des prix. Seconde conséquence: pour un M donné, r est une fonction croissante de Y; ce processus simple est le fondement de la fonction LM et donc du modèleI IS LM. En effet, si r augn1ente,
pour M donnée, L2 diminue et LI doit augmenter,

par ~ pour

garder l'égalité LI + L2 == M. Ou si Y augmente,pour M donnée, LI doit augmenter et L2 diminuer; ce qui fait augmenter r. Selon Patinkin (1956, 1965), cette équation de Keynes selon laquelle LI + L2 ==M, ressemble à s'y n1éprendre à celle de l'Allemand Schlesinger publiée deux ans avant la Théorie générale. S'agit-il encore d'une origine circuitiste allen1ande ou plus simplement d'un auteur de l'école historique? Posant déjà plein de questions au niveau microéconol11ique, l11algréles apparentes évidences, la théorie du Inarché de stock de la lnonnaie ne fonctionne au niveau macroéconomique que dans un cas que Keynes caractérise comme « cas sÙnple» et non dans le « cas général» qu'il évoque pourtant: la den1ande de monnaie pour motif de spéculation L2, censée décroître avec le taux d'intérêt r n'est en effet que l' « envers» du marché financier secondaire des fonds prêtables « anciens», de l'occasion. On peut se demander si cette théorie n'est pas une simple fable inventée rapidement par Keynes pour combattre la théorie néoclassique du taux d'intérêt, résultat du marché des fonds prêtables nouveaux. Si on la « relJ1età l'endroit », en analysant tous les l11archés financiers - Keynes se contentant donc du n1archédes seules
1

J C0l1l11le investissel1lent,

S C0l1l111e « saving

» (épargne)

; L COl1ll1le del1lande

de stock de monnaie ou « préférence pour la liquidité », M comnle stock offert de l1l0nnaie. 14

obligations, comme les néoclassiques -, le taux d'intérêt n'est
plus une variable purement monétaire; il redevient une variable réelle, mais ne pouvant se passer de la monnaie qui permet de « retrouver la liquidité» en cas d'incertitude sur ces marchés. La monnaie joue le rôle d'intermédiaire, non plus de l'échange des biens et services réels, mais des titres financiers. Dans cette fonction, la monnaie reste du capital thésaurisé: ce n'est pas tant elle que l'on « demande », mais, pour se protéger contre l'incertitude les titres risqués que l'on « offre », que l'on fuit, en les vendant contre monnaie. Keynes avait bien vu le processus, ,nais à l'envers et en refusant ce « cas général» ; d'où sa fable. Les exégèses de Keynes sont infinies, notamment en matière de théorie n10nétaire et financière; par exen1ple celles éditées par Mark Blaug (1991). Certains affirment que Keynes n'a jamais prétendu analyser un «marché de la monnaie », par exen1ple Fau (1998, 1993); cette exégèse des conceptions monétaires et financières de Keynes ne nous convainc pas de cette conclusion. De même, des interprétations keynésiennes radicales tentent de trouver dans la pensée de Keynes ce que avait bien voulu dire en opposition à ce qu'elle est devenue dans le keynésianisme de la Synthèse du modèle IS LM; par exemple Harcourt et Riach (1997), éditeurs de la Second Edition (Seconde édition) » de la Théorie générale. Nous nous contenterons ici d'analyser ce que Keynes a écrit, avec toutes ses contradictions, en particulier entre le Treatise et la Théorie générale. Avant d'aborder la présentation et la critique de la théorie 1110nétairede Keynes, il faut mentionner une évidence première qui est probablement à l'origine des erreurs de Keynes: celle
des paradoxes 111icro Inacro.

C'est souvent à partir des apports de Keynes que ces paradoxes macroéconomiques sont présentésl. Il s'agit de la question de l'agrégation: ce qui est vrai pour un comportement microéconomique peut être faux au niveau global. Quelques exemples: la baisse du salaire réel peut inciter une entreprise à augl11enterl'emploi qui la concerne, mais risque de le diminuer au niveau macroéconol11ique par la baisse de la del11ande; la volonté d'une hausse du taux d'épargne pour chaque agent peut très bien ne pas n10difier l'épargne globale ou mên1e la faire décroître, car l'épargne macroéconol11ique s'adapte à l'investissement; etc. Pourtant Keynes projette sans le l110indre
1

P. A. Samuelson

(1955,

1964), dans

son EcollonÜcs,

fut le principal

pédagogue et vulgarisateur de ces paradoxes. 15

état d'âme au niveau macroéconomique, dans les analyses monétaires et financières, des comportements plausibles au niveau microéconomique. Il nous semble que c'est là que le bât blesse. Partir de l'analyse microéconomique pour appréhender la macroéconomie est une démarche récente. Elle est née avec l'école néoclassique, en rupture totale avec les schémas directement macroéconomiques des mercantilistes, classiques et marxistes. Elle avait en fait presque disparu avec la révolution keynésienne; elle fut remise à la mode par le renouveau libéral mais est à la racine du raisonnement du maître de Keynes, Alfred Marshall qui prend un « agent représentatif» au niveau microéconomique et agrège les comporten1ents au niveau n1acroéconomique. Ce danger de l'agrégation avait déjà été mis en évidence il y a de cela quelques siècles dans la Fable des abeilles de Mandeville (les «vices privés », par exemple la prodigalité, entraînent les « vertus publiques»). Malgré les dangers de la méthode que les keynésiens, après Keynes, avaient parfaitement perçus, ces derniers tombèrent dans le panneau plus d'une fois... Cette critique n'est pas seulement technique. Rappelons l'opposition de fond d'Alain Lipietz (1995)1 à la théorie des conventions transfonnant les oppositions en consensus. La théorie de l'agent représentatif (la grosse ficelle permettant techniquement de sauter le pas de l'agrégation sans trop se poser de question) renvoie à un consensus pour le moins curieux pour des penseurs des confrontations des offres et des del11andes sur un marché2. Ce sera le cas de l'analyse de la convention et du mimétisme des marchés financiers, de Keynes à Orléan (1999). Le principal danger de l'agrégation des comportements

d'agents représentatifs élémentaires apparaît - c'est une évidence - quand on additionne sans sourciller des demandes
ou des offres qui sont des offres et des demandes pour les lnên1 types d'agent. Autant on peut agréger dans une es économie de production - et encore, à certaines conditions les demandes individuelles (croissantes avec les revenus et décroissantes avec les prix) de biens et services produits face à
-

1

2 C'est la dénlarche exposée par Malinvaud (1981) dans sa Théorie lJzacroéCOnOlJ1Zque, COlJlportelJzents, croissance. Voir égalenlent le !, chapitre 1 (La distinction entre n1Zcroécononzie et nzacroéconolJzie) de la Prenzière partie (Analyse n1Zcroécononziqueet théorie du circuit) du livre de Greppi (1994). C'est explicitelllent la lllênle démarche que proposait Hicks (1946) dans Value and capital. 16

Voir Ie tOllle 1.

des offres individuelles également agrégées, autant le dérapage est presque assuré quand il s'agit d'offres et de del11andes de stocks non produits ou quand la création de stocks nouveaux n'est qu'une faible partie du « marché ». C'est évidemment le cas pour le «marché (de stocks) de la monnaie» et celui des titres financiers. Hors création monétaire et émissions nouvelles de titres, toute offre des uns est une demande des autres: on ne peut passer sous silence les contreparties dans les transactions, les deux marchés de la monnaie et des titres étant de plus liés. Keynes n'est pour le moins pas très clair quand il parle « du » spéculateur. S'agit-il d'un agent représentatif macroéconomique ou des entrepreneurs dans leurs anticipations opposés? Alain Barrère (1976) cité par Orio et Quilès (1993) note « Keynes entretient la fiction d'un agent éconon1ique représentatif au niveau global et qui ne serait que la transposition de l'action individuelle. Le terme "entrepreneur" doit être entendu comme représentant une personne plurielle ». C'est cette «plurialisation» d'un agent individuel qui permet l'analyse en terme de «convention» pour expliquer le fonctionnement des marchés financiers qu'Orio et Quilès généralisent d'ailleurs, après tant d'autres, au marché du travail et des biens et services. Ces deux auteurs précisent: « Pour fixer le raisonnen1ent, l'agent qui anticipe doit être interprété COl1une un acteur unique se situant au niveau de l' éconolnie tout entière» .

17

CHAPITRE VII: CRITIQUE DE LA THEORIE MONETAIRE

Plan du chapitre Dans ce chapitre sera présentée et critiquée la théorie monétaire spécifique à Keynes mais maintenant admise universellement: celle du « marché (de stocks) de la monnaie ». Elle oppose donc à une double «demande» de stocks de monnaie, pour motif de transaction et pour motif de spéculation (c'est là que se trouverait l'une des principales « révolution» de l'analyse de Keynes), l'« offre» de stocks de monnaie de la création monétaire du système bancaire. Ces deux « demandes de monnaie », ou «préférence pour la liquidité» selon le vocabulaire propre à Keynes, évitent le plus souvent le « gros mot» de thésaurisation 1 ; mais il s'agit bien de thésaurisation, de stock de monnaie conservée qui ne circule plus. Pourtant, au niveau macroéconomique, pour une offre de monnaie donnée, il ne peut exister de thésaurisation nette2 : toute sa théorie aboutit aux vases communicants entre LJ et L2 avec LJ + L2 = M. Par contre cette thésaurisation possible des stocks de monnaie ne doit pas être confondue avec la thésaurisation possible des flux monétaires de revenus obtenus:
1 Le mot thésaurisation (hoarding) et le verbe thésauriser (to hoard) sont néanmoins quelquefois employés dans la Théorie générale, par exemple dans la « propension à thésauriser» : The propensity to Hoard. Mais le lexique des Collected Writings renvoie, pour Hoard, propensity to hoard, à la « fonction de liquidité»: The liquidity function. Au chapitre15, Incentives to liquidity (Les motifs psychologiques et commerciaux de la liquidité selon la traduction française, le point IV mentionne « la fonction de liquidité L:1ou propension à thésauriser (conln1enous pouvons l'appeler) ... ». 2 Question déjà évoquée mais qui sera explicitée au tome 4.

D'après Keynes - et personne ne l'a encore critiqué, sauf sur des détails la monnaie demandée par les spéculateurs, tant au niveau microéconomique qu'au niveau macroéconomique, varie donc négativement avec le taux d'intérêt. En articulant ce marché de la monnaie et le pseudo marché des biens et services où la monnaie est absente, on aboutit ainsi au fameux lnodèle IS LM, le pont aux ânes des apprentis économistes. IS étant décroissante2et LM croissante - on l'a déjà montré plus haut -, on détermine ainsi un seul couple (revenu, taux d'intérêt) d'équilibre. Ce modèle à prix fixes fut promu un an après la sortie de la Théorie générale de Keynes, par John Hicks (1937) dans Mr Keynes and the classics, a suggested interpretation (M. Keynes et les classiques, une proposition d'interprétation) qui tente de faire une « synthèse» entre la vision classique - en fait néoclassique - et celle de Keynes: c'est le point de départ de l'école la Synthèse, ou Synthèse néoclassique. On critiquera cette théorie monétaire, douteuse au niveau microéconomique et véritable fable au niveau macroéconomique, sauf dans le cas dit « simple» que Keynes généralise sans sourciller: si un spéculateur désire «retrouver la liquidité », craignant une baisse des cours boursiers en s'attendant à une hausse du taux d'intérêt, il vendra ses titres et « demandera» de la monnaie; il ne pourra les vendre qu'à un autre qui pense le contraire, achète les titres et « offre» de la monnaie. Donc, par la nécessaire contrepartie des transactions boursières (c'est le « cas général» que mentionne Keynes luin1êlTIe),de la monnaie est passée d'une poche à une autre, mais la demande de monnaie pour motif de spéculation n'a pas été lTIodifiéed'un iota au niveau macroéconomique. C'est ainsi tout le modèle IS LM qui est pour le moins affaibli et peut mêlTIe apparaître comme un mythe vieux de près de trois quarts de siècle; avec lui la plus grande partie de la théorie macroéconomique, même ultra libérale qui garde en général la théorie n10nétaire de Keynes alors qu'elle s'est débarrassée depuis longtemps de celle de la demande effective.
-

pour Keynes, il n'en est pas question1 en analysant son principe de la demande effective et son entêtement à ne pas se séparer de l'identité I ==S.

1

2 Voir le tOllle 2 pour les fondell1ents de cette décroissance: quand le taux d'intérêt auglllente, l' investissenlent désiré dilninue ainsi que la consol11mation dite incolllpressible, par l' «effet Keynes»; par le l1lultiplicateur «dit d'investissement », le revenu d'équilibre keynésien augnlente : la fonction IS est bien une fonction décroissante. 20

Voir Ie tome 2.

L'INVENTION DE LA DEMANDE DE MONNAIE POUR MOTIF DE SPECULATION 11
-

1 - LA THEORIE MONETAIRE DE KEYNES:

L'offre et la de1nande de monnaie chez Keynes:

la reproduction de la théorie néoclassique de Can1bridge, à une innovation - de taille - près :celle de la demande de n10nnaie pour 1notif de spéculation

a) Offre et demande: des flux ou des stocks? Les classiques niaient qu'un stock de monnaie puisse être demandé pour lui-même, de par la loi de Say. John Stuart Mill définissait à la suite de Say le flux de demande de monnaie en tant que contrepartie de l'offre d'un produit dans une transaction de vente et le flux d'offre de monnaie en cas d'achat. Simple circulation de la monnaie « insignifiante» sur les marchés des biens: l'offre et la demande de monnaie ne concernent donc que des flux et ne sont que l'envers de la demande et de l'offre de marchandises. La Currency School1 classique et ses prémisses bullionistes dont Ricardo fut le premier théoricien, considéraient en fait que le stock de monnaie ne pouvait s'expliquer que par son offre, sans «demande », sauf identique par définition à l'offre: la monnaie était exogène à la sphère réelle et sa quantité à un moment donné - son stock donc, insistons... - réglait le seul niveau général des prix. De fait, le stock de monnaie h'était qu'un stock utilisé pour les transactions, d'où les équations de Ricardo et Mill formalisées plus tard par Fisher. La Banking School, suivant les antibullionistes, affirmait au contraire que la l110nnaie était endogène, due aux besoins réels de l'éconon1ie, en particulier aux besoins de nouveaux flux de crédits pour assurer les nouveaux flux de production. Seul le flux de del11andede monnaie était pertinent et créait ainsi son « offre» par le crédit bancaire, avec la loi du reflux ultérieure un peu l'envers de la loi de Say pour la monnaie! L' endogénéité de la Bankink School renvoyait à la notion de flux nouveaux demandés pour être dépensés; elle semblait rompre avec la vision de stock de Ricardo. Par contre, aucun classique ne parlait d'offre et de demande de stock de monnaie sur un n1arché de la monnaie avec un prix d'équilibre, par exemple le taux d'intérêt: l'offre de stock de monnaie créait sa propre demande ou le contraire, mais par les flux, toujours dans
-

1

Voir le tome 2 ; il en est de 111ême pour toutes 21

les notions

qui suivent.

l'optique de Say. Le taux d'intérêt restait un résidu du taux de profit au sens classique - ce dernier moins la prime de risque de

Smith - et était déterminépar la sphèreréelle.
On a bien, avec l'analyse de Cambridge et ses équations, une espèce d'offre et une espèce de demande, mais pas encore de marché de la monnaie. Sauf que le niveau général des prix joue, avec l'effet Pigou, le rôle d'adaptateur de l'offre et de la demande d'encaisses réelles. Le taux d'intérêt est toujours déterminé par les variables réelles sur le marché des flux nouveaux de fonds prêtables: offre d'épargne-abstinence et demande d'investissements nouveaux. Une question théorique fondamentale se pose: a-t-on identité comptable en stocks de monnaie ou véritables offre et demande de stocks de monnaie avec processus d'adaptation? Autrement dit, comptablement, on a bien au niveau des stocks, des masses d'« offre» et de «demande» qui s'équilibrent selon le principe de la partie double interne à chaque agent et réciprocité des comptes entre les agents. Mais a-t-on affaire à un marché ou simplement à des identités comptables? Rappelons ces identités comptables! où la masse monétaire selon ses différents agrégats Ml, M2, M3 - apparaît à la fois à l'actif des ANF et au passif des AF; les contreparties ou sources de la création monétaire se trouvant à l'actif des AF. On a en notant Ext la contrepartie extérieure (or et surtout devises dans la réalité d'une économie ouverte), BB les billets de banque, DA V les dépôts à vue, CB les crédits bancaires et SN la situation nette, la richesse nette (seulement monétaire), le tableau de synthèse qui suit. La richesse nette monétaire des ANF se borne à la contrepartie extérieure, à l'or pour simplifier. Les CB, les BB et les DA V s'annulent évidemment en tant que stocks de créances et dettes réciproques. De toute façon, ces identités comptables ne valent pas explications fondant un marché de stock et la logique de son équilibre. Ce dernier n'a de sens en théorie bancaire pour les offreurs que par la prise en compte de la rentabilité (le taux d'intérêt, plus exactelnent la Inarge bancaire, différence entre les taux des prêts au public et les taux du refinancement) et du risque; pour les delnandeurs le taux d'intérêt est certes un frein à la demande, mais dépend de la rentabilité de l'utilisation du crédit et du taux d'inflation anticipée; ces questions ne seront pas abordées ici. Indiquons
1 Voir le tome 1 pour l'analyse de la création monétaire (éventuelle...) par le crédit bancaire et autres sources ou contreparties de la masse monétaire. n en est de même pour la plupart des notions rappelées à la suite. 22

seulelnent la théorie de Stiglitz et Weiss (1981). Ces deux « Nouveaux keynésiens », dont le prelnier fut nobélisé en 2002, critiquent l' éconolnie néoclassique en inforlnation parfaite. A cause de l'asYlnétrie de l'information, les banques peuvent rationner la delnande potentielle de crédit sans élever le taux d'intérêt, sitnplelnent en refusant les crédits pour cause de risque de non relnbourselnent. Il est vrai que dans ce cas, le lnarché de la Inonnaie redevient bien un marché, Inais avec une sorte de refus de vente: la lnonnaie n'est plus endogène.

AF: Agents financiers (Banques) Acti Contreparties de la Inasse lllonétaire : Passi Masse Illonétaire au passif des AF : Acti

ANF: Agents non financiers Passi Passif des ANF :

Masse Inonétaire à l'actif des ANF :

+
Ext + CB

~

If'
SN

+
(== Ext)

BB + DA V

+ CB

Plus iInportante est la question suivante: quand un ANF « delnande » à un AF un nouveau stock de Illonnaie, un crédit censé représenter une« offre» de monnaie, c'est pour quoi faire? Pour thésauriser, ou pour acheter des biens de consolnmation, des biens d'équipements ou des titres? Evidelnlnent pour se débarrasser de cette lnonnaie en biens de consolnlllation, d'équipelnent ou en titres - la Banking school
l'avait bien cOlllpris. On ne delllande pas un stock de n10nnaie pour le thésauriser; c'est pourtant ce que propose Keynes en développant l'équation de Call1bridge qui était déjà une delllande de lllonnaie pour 11l0tif de transaction. Le piège est que cette lllonnaie ne disparaît pas en stock au niveau lllacroéconolllique tant que le crédit n'est pas relllboursé. On le

trouve en stock d' «offre»
Inonétaire à l'actif

-

les contreparties de la n1asse
au passif des lllêllles

des AF et la lllonnaie

AF

-

et en stock de « den1ande » de lllonnaie à l'actif des A NF.

23

Mais de l'eau est passée sous le pont du philosophe grec1, la
monnaie a tourné, sans doute plusieurs fois, dans le circuit pour assurer les transactions. La question n1arché de stock ou marché de flux est loin d'être anodine. On sait que les flux apparents ne sont en fait, pour les biens ou pour les titres, que des changements de propriétaires des stocks dans une transaction d'achat-vente: c'est le temps quantique, discontinu de Bernard Schmitt (1966, 1975 et 1984). On pourrait donc, selon cette analyse, concevoir que les marchés de flux ne sont que des sommes agrégées de nombreux marchés de stocks successifs. Mais en termes n10nétaires, on trouvera non pas le stock de monnaie M mais le produit2 Mv, v étant la vitesse de circulation de la monnaie vitesse revenu Vy ou vitesse transaction Vr - donnant l'identité considérée comme une équation: soit l' «équation» des échanges de Fisher (MVT = PT, avec P le niveau des prix et T le volume des transactions3), soit l'équation de Cambridge (sous sa forme Mvy = Py). Il existe pourtant une différence fondamentale entre les marchés des biens et services et ceux des créances et droits de propriété financiers (monnaie ou titres). Les prel11iers correspondent à un transfert de droits correspondant à un processus économique de production (antérieure au flux d'échange) puis de destruction (postérieure): offre de biens nouveaux produits à des del11andeurs qui vont les détruire, par une consoml11ation immédiate (consommation finale ou intermédiaire) ou étalée dans le temps (consommation de capital fixe). La somme des nombreux marchés de stocks successifs donne les flux de production, consommation intermédiaire et finale, investissement (et importations et exportations en économie ouverte), mais aussi de revenus et d'épargne: bref, les principaux agrégats macroéconomiques réels. Les titres échangés sur les marchés financiers secondaires, en général contre monnaie, ne sont qu'un transfert provisoire de stock de droits de propriété ou de créances sur des biens réels (par l'intermédiaire de la monnaie), demandés pour leur revenus et pour être offerts plus tard avec l'espoir d'une plus-value en capital. Le volume de ces transactions n'est pas sans in1portance (il s'agit par exemple des transactions boursières), l11aisne fait
I

« On ne se baigne ja111ais deux fois dans le 111ê171e fleuve ». Voir au tOllle 1 le débat structure-fonction et la vision dialectique du système monnaie. 2 Voir encore le tome 2. 3 Rappelons que le symbole « » signifie l'identité. = 24

pas partie des agrégats réels concernant la production et la répartition des richesses produites. L'offre et la demande de titres nouveaux et, par le crédit bancaire, de stocks de monnaie nouveaux semblent se présenter comme des transactions créant ex-nihilo des «objets» nouveaux: tant le nouveau titre (droit de propriété ou créance) que la monnaie semblent en effet être «créés»; il ne s'agit encore néanmoins que de simples transferts de droits qui s'annulent en terme macroéconomique. L'apparente « création monétaire» par le crédit bancaire n'est qu'une accélération de la vitesse de circulation 1 de la monnaie centrale, à la limite de la monnaie marchandise en métaux précieux. Résumons. Le crédit bancaire crée bien comptablement et juridiquement, sans aucun doute, une masse monétaire nouvelle compte tenu du double droit, celui des déposants de billets et celui des bénéficiaires de crédit: «loans make deposits» ou les crédits font les dépôts. Mais cette création monétaire apparente n'est possible que grâce à la faible probabilité de demande de remboursement en billets des dépôts des ANF. Si cette faible probabilité devient un run, une course au remboursement où tous les déposants réclament leurs billets; les banques doivent se refinancer, ferment leur guichets ou font faillite. La monnaie centrale apparaît ainsi comme la « matière première» des crédits; c'est la traduction concrète du multiplicateur de base monétaire: « deposits lnake loans », les dépôts font les crédits. Chaînau (1968,2000) distingue deux concepts d'offre et de demande de monnaie, ce qu'il nomme une « complicatioli ». Le premier concept renvoie «au stock de monnaie lui-même », le second porte sur la « monnaie elle-lnên1e : les banques offrent leur création monétaire iJMt que delnande le secteur non bancaire ». Traduction: le premier concept concerne les stocks, le second les flux. Mais « ...à cet égard, aucun problèlne ne se pose à choisir l'une plutôt que l'autre ». Et alors, pourquoi une complication? On comprend un peu mieux plus loin: «la delnande d'encaisses monétaires est assez étrange parce qu'elle se divise en deux parties, l'une correspondant à un besoin objectif: les encaisses de monnaie active indispensables pour réaliser les transactions, et l'autre correspondant à un désir subjectif inverse: les encaisse de monnaie oisive résultant de la volonté de ne pas les utiliser dans les échanges présents ». Il est en effet étrange que la monnaie soit demandée pour être
1 On renvoie toujours au tOIne 1 pour la discussion concernant le doute d'une véritable création Illonétaire par le crédit bancaire ou toute autre source (hors contrepartie extérieure).

25

thésaurisée en encaisses OISIves.Que l'on garde un stock de monnaie passe encore, mais qu'on la demande sur un marché pour jouer à l'oncle Picsou est étrange. La vitesse de circulation de la monnaie met bien en relation un stock de monnaie avec unflux dans le temps (les transactions ou les revenus en un an multipliés par le niveau des prix). Même si elle est mesurée par un nombre pur, la vitesse de circulation (ou son inverse une durée de rotation) met bien dans son concept un rapport flux I stocks. Chaînau reconnaît d'ailleurs que «V contient l'influence exercée par la thésaurisation ». On considère donc abstraitement que la monnaie qui ne tourne pas - c'est un stock - ... tourne quand n1ême, en moyenne. Pourquoi, alors, ne pas calculer un ratio excluant la monnaie oisive? C'est ce que proposait Keynes dans sa Théorie générale. b) La demande de monnaie pour motif de transaction de Keynes: celle des néoclassiques de Cambridge La denlande de nlonnaie pour nlotif de transaction reprise de ses maîtres n'est pas une nouveauté, même s'il y ajoute des subtilités. Le motif de transaction se subdivise en deux: le motif de revenu pour les particuliers et le motif d'affaires ou professionnel pour les entreprises. Keynes ajoute le motif de précaution, pour faire face à des dépenses imprévues. Définissons plus précisément Li, considérée comme séparable de la demande de monnaie pour motif de spéculation L2 analysée plus loin. Li est la demande de monnaie pour n10tif de transaction (et précaution, etc.), variable avec le niveau du revenu national} Y comme chez les néoclassiques de Cambridge; elle peut s'écrire:
-

L}==Il Y

/] étant l'inverse de la vitesse revenu de L] ou taux de liquidité, considérée comme constante à court terme. A part le niveau des prix P considéré comme constant donc égal à un, et y, le volume de production-revenu, on retrouve la relation de Cambridge limitée à LI, avec:
Md
==

(1 Ivy) P y ou Md == J.1P

y,

avec

J.1 == 1

Ivy

Nous raisonnons, comme le Keynes de la Théorie générale, à prix fixe: Y est donc la valeur du produit intérieur net ou revenu national (en économie fermée) égale au volume y multiplié par un niveau des prix P constant qui est égal à 1, donc y = Y. 26

I

avec P = 1 et , Y = Py = y et Md limitée à LI, on a : LI = (1 I Vy)Y ou LI = Il Y, avec Il = 1 Ivy = II

Il n'est donc pas question d'envisager une thésaurisation des flux monétaires de revenu, sauf augmentation de ce dernier, qui pourrait varier avec la conjoncture; or le motif de précaution peut évidemment varier avec cette dernière, ce qui rendrait le taux de liquidité Il = 1 Ivy particulièrement instable. On peut même penser qu'en cas de crise, quand Y diminue, la thésaurisation des flux monétaires, n1êlne en baisse, pourra augmenter, dopant encore la récessionI. Mais laissons provisoirement cette critique: le stock de monnaie n'est donc pour Keynes que le stock nécessaire et suffisant pour assurer les transactions correspondant au revenu national, ni plus, ni moins, malgré le motif de précaution en fait éludé. Si une telle thésaurisation supplémentaire venait à apparaître, non liée proportionnellement au revenu courant Y, elle ne pourrait appartenir qu'à la seconde demande de monnaie inventée par Keynes: pour motif de spéculation, notée L2. Mais mentionnons avant L2 une autre demande de monnaie évoquée par Keynes. c) Les mystères de la demande de monnaie pour « motif de financement» : lefinance (motiv), assÏ111ilé une demande de monnaie pour motif de transaction à Les keynésiens radicaux2 ont déniché dans les écrits de Keynes (1937), postérieurs à la Théorie générale, un n10tif de finance ou plutôt de financen1ent : le «finance », concernant le financement d'un investissement avant sa réalisation effective. Cette demande de monnaie particulière est née dans la pensée de Keynes d'un débat avec Bertil Ohlin et Denis Robertson,

entre autres - dont John Hicks - à partir de leurs critiques de la
Théorie générale. On peut suivre ce débat qui éclaire le finance dans les Collected Writings of John Maynard Keynes, The General Theory and After, Part II, Defence and Development (La Théorie générale et après, Défense et développement), au tome XIV. Un texte plus rarement mentionné de Keynes est Mr

I Voir le taIlle 4. 2 Voir, entre autres, Orio et Quilès (1993), Combemale (1999) ou Figuera (2001). II s'agit de deux article de Keynes de 1937 : The « Ex-ante» Theory of the Rate of Interest (La théorie du taux d'intérêt ex ante) ; Alternative Theories of the Rate of Interest (Théories alternatives du taux d'intérêt). 27

Keynes « Finance» (Le « motif de jinancelnent» de M. Keynes), de 1938. Ce motif de jinancelnent (des investissements, car c'est de cela qu'il s'agit) est l'un des plus épais mystères de la pensée keynésienne si l'on ne retourne pas aux sources des écrits de Keynes lui-même. Ce dernier n'est certes pas très clair, il est
~

même hésitant on va voir pourquoi - mais on pense pouvoir
interpréter sa pensée sans le trahir. Ce nouveau motif de thésaurisation notion d'épargne préalable nécessaire est né à partir de la à tout investissement

selon les détracteurs - après Hayek - de Keynes, qui ont néanmoins abandonné la théorie néoclassique du taux d'intérêt par les forces réelles du marché des fonds prêtables pour admettre sa détermination par le marché de la monnaie. Mais pour eux, l'offre de monnaie n'est que le crédit bancaire et se substitue à l'épargne préalable en tant que flux nouveau de monnaie nécessaire au flux nouveau d'investissement qui n'a, en outre, rien à voir avec une den1ande de stock de monnaie thésaurisée. Il citeI Ohlin, selon lequel « Le taux d'intérêt est silnplelnent le prix du crédit, et est ainsi gouverné par l'offre et la den1ande de crédit. Le système bancaire - à travers sa capacité à accorder du crédit - peut influencer, et dans une certaine n1esure influence de fait, le niveau de l'intérêt Ex post on trouve l'égalité entre la quantité totale du crédit nouveau de la période et la somme positive des épargnes individuelles». Hicks, également cité dans le même texte par Keynes, note, concernant la théorie du taux d'intérêt de ce dernier: « Cela ressemble à une théorie très révolutionnaire,. n1ais elle n'est pas, je pense, aussi révolutionnaire qu'elle paraît» ; il termine, après avoir proposé le même type d'interprétation que celle de Ohlin: « Epargne et investissement sont ainsi automatiquelnent égaux ». De son côté, Robertson, toujours cité par Keynes, considère le marché de la monnaie de ce dernier comme « non pas une réfutation de la théorie de l'offre et de la delnande de fonds prêtables, mais une version développée ». Keynes leur reproche de confondre sa «demande de monnaie» (demand for money) qui est une thésaurisation et la « demande de crédit bancaire» (demand for bank borrowings)

1 Dans Alternative Theories of the Rate 0.[ Interest, op. cil. ; traduction propre. On aura cOll1pris que ces « Théories alternatives du taux d'intérêt» sont celle du 111arché des fonds prêtables, cel1e de Keynes et cel1e de ses détracteurs qui « synthétisent» les deux. On retrouvera cette tentative dans l'école de la Synthèse qui suivra la contribution de Hicks fondant le 1110dèleIS LM. 28