La mutation inachevée

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296284104
Nombre de pages : 370
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LA MUTATION INACHEVEE
Mutation Economique et Changement Spatial
dans le Nord-Pas-de-Calais GÉOTEXTES
Collection dirigée par Daniel Dory
La géographie connaît depuis quelques décennies de profonds
bouleversements tant internes que dans ses rapports avec le monde qu'elle
interprète, explique et contribue également à transformer.
Ce contexte suscite un grand besoin d'outils théoriques, de synthèses
solides, de mises au point conceptuelles, ou encore d'études de cas illustrant
une problématique et/ou légitimant une démarche.
S'adressant aux chercheurs, enseignants et étudiants, les ouvrages de la
collection GEOTEXTES visent à mettre à leur portée des travaux originaux de
grande qualité (brefs si possible), constituant de véritables outils de travail au
service de la recherche géographique fondamentale dans toute sa diversité. A
cette fin seront privilégiées des synthèses sur l'état de la réflexion dans divers
domaines, ainsi que des ouvrages collectifs permettant de cerner un problème
précis ou un champ d'investigations au travers d'une pluralité de perspectives.
Ouvrages parus :
Éléments de géopsychiatrie, 1991. Daniel DORY,
Daniel DORY, Denise DOUZANT-ROSENFELD et Rémy
KNAFOU, Matériaux pour une sociologie de la
géographie, 1993.
© L'HARMATTAN, 1993
ISBN : 2-7384-2233-0 Didier PARIS
LA MUTATION INACHEVEE
Mutation Economique et Changement Spatial
dans le Nord-Pas-de-Calais
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 PARIS Maquette et mise en page réalisées à EIFRESI-CNRS,
2 rue des Canonniers, 59800 LIT I F. INTRODUCTION
- Décembre 1990: arrêt de l'exploitation de la houille,
symbole même du développement industriel du Nord de la France
depuis le XVIlle siècle;
- Décembre 1990 encore: première jonction sous la Manche
entre les segments français et britannique du tunnel en cours de
construction.
- Janvier 1993: accentuation de l'effacement de la frontière
avec la réalisation du marché unique européen, une frontière dont le
rôle a été essentiel dans la genèse du développement régional;
- Printemps 1993: entrée en exploitation de la ligne de train
à grande vitesse entre Paris et Lille avant son exploitation ultérieure
vers l'Europe du Nord et la Grande-Bretagne.
- Hiver 1993-printemps 1994: mise en service du tunnel sous
la Manche, une nouvelle infrastructure de communication de niveau
international, chargée d'une symbolique puissante, à l'image, en son
temps, du tunnel sous le Mont Blanc.
D'ores et déjà, la première moitié de la décennie 1990 peut
être considérée comme une époque charnière dans l'histoire régio-
nale du Nord de la France.
Aux années triomphantes, celles qui vont du XOCe siècle au
lendemain de la seconde guerre mondiale («la bataille du charbon»),
avait succédé, dans les années 1950, la période des doutes Ainsi, dès
la création en juin 1955 de la prime spéciale d'équipement, la
première forme de subvention mise en place au profit des territoires
affectés par le déclin industriel, deux secteurs géographiques du Nord
et du Pas-de-Calais, Avesnes-Fourmies (deux cantons) et Béthune
(quatre cantons) sont classés «zones critiques» (janvier 1956). années 1974 à 1986 ont vu l'inquiétude prendre le pas sur Les
les doutes. La liquidation de la sidérurgie du Valenciennois-Denaisis,
la reprise du processus de désengagement des houillères, après le bref
épisode de la relance impossible en 1982, l'accélération de l'érosion
del' emploi dans le textile et la liquidation de «la navale» à Dunkerque,
une conjoncture peu favorable à l'implantation d' activités de rempl a-
cement, enfin l'envolée du chômage traumatisent alors les esprits.
Ces douze années ont certainement été, pour l'économie régionale,
parmi les plus difficiles depuis le lendemain de la seconde guerre
mondiale. Une désagrégation rapide d'un tissu économique sécu-
laire, des créations d'emplois insuffisantes pour équilibrer les sup-
pressions, une région toujours à la trafne par rapport aux autres
régions françaises, tant sur le plan social qu'économique (chômage,
niveau de formation général, équipements de recherche, création
d'entreprises...): alors que son industrie s'effondrait, le Nord conti-
nuait à cumuler les handicaps de tous ordres, qui constituaient autant
de facteurs de blocage pour un nouveau développement.
Mais I' amélioration de la conjoncture dans la seconde moitié
des années 1980, le ralentissement du processus de désindustrialisation
(son ampleur dans la période précédente conduit mécaniquement à un
effet de seuil), la mutation tertiaire, les perspectives nouvelles que
semblent offrir le tunnel sous la Manche, décidé en 1985, et l'arrivée
du T.G.V., sont l'occasion d'un ressaisissement qu'illustrent, avec
Euralille, l'Eurotéléport de Roubaix, le programme Neptune à
Dunkerque (restructuration du centre ville), ou encore l'ouverture du
Centre National de la Mer à Boulogne, l'apparition de nouveaux
projets dans la région, notamment dans la métropole.
Le télescopage historique de cette série d'événements a
suffisamment d'impact pour commencer à modifier par anticipation
l'image de la région au plan national et international, alors même que
les infrastructures attendues ne sont pas encore achevées, que la
restructuration du quartier des gares à Lille en est encore au stade du
chantier, que l'on ignore si l'aménagement du terminal du tunnel à
Calais sera ou non un succès. Ainsi, en septembre 1992, le projet
Euralille obtient-il à Turin le premier prix du «marketing urbain»
devant 20 autres réalisations en Europe. La presse s'intéresse désor-
8 mais plus à la région à travers ses potentialités de développement,
analysées à travers un grand nombre d'articles d'origines diverses,
que pour les problèmes générés par la mutation économique; elle
produit ainsi une image renouvelée de la région servie par certaines
évolutions, comme le renforcement, depuis la fin des années soixante-
dix, de la fonction culturelle de la métropole.
Si l'analyse du développement régional prend habituelle-
ment en compte les facteurs économiques, sociologiques, démogra-
phiques, géographiques, discernables à partir de séries de chiffres ou
de cartes, elle doit désormais intégrer une dimension psychologique
liée à la perception et la représentation des territoires concernés.
En définitive l'analyse de la région Nord-Pas-de-Calais sur
une période d'un tiers de siècle, montre l'exemple d'un système
régional en transition, caractérisé par le passage d'une économie
industrielle de type fordiste à une économie caractérisée par sa
flexibilité, l'internationalisation de ses processus et la dimension
financière accrue de son évolution. Le gradient de la mutation y
apparaît particulièrement élevé dans la mesure où ce territoire
représentait en son temps l'archétype de la région industrielle, et que
l'accumulation des perspectives nouvelles de développement, qui
reposent pour l'essentiel sur le tertiaire, les investissements étrangers,
le rôle des PME et la qualité du positionnement géographique, est
puissante et ne permet pas de parler de région en déclin.
Mais quelles que soient les virtualités du redéveloppement,
cette mutation pose de sérieux problèmes, tant au plan social avec les
laissés pour compte de la mutation, que géographique avec le risque
de voir s'accroître les contrastes internes entre les pôles de dévelop-
pement actuels ou potentiels, et les bassins industriels où le passage
vers de nouvelles formes de développement est plus difficile. Certes,
la région n'est pas très étendue, la densité plutôt élevée, les moyens
de communication y sont bons et s'améliorent encore: cela peut
contribuer à favoriser l'intégration des différents bassins locaux
autour de la métropole. Mais plus que jamais, politique sociale et
aménagement régional apparaissent nécessaires pour assurer la ges-
tion de cette phase de transition qui n'est pas encore achevée.
9 Témoins de l'intérêt que représente cet espace en mutation,
les travaux sur le Nord-Pas-de-Calais n'ont pas manqué depuis
quinze ans, sur la population, l'industrie textile, l'organisation ur-
baine, le tourisme, l'analyse géopolitique, et d'autres domaines
encore. Une réflexion supplémentaire s'imposait-elle ? Etait-elle
même possible ?
«L'objet de la géographie n'a pas changé depuis qu'elle est
sortie des limites de l'histoire...Ce qui a changé et ne cesse de
changer, c'est son sujet». Cette affirmation, c'est l'une des leçons que
Pierre Georges, dans son ouvrage «le métier de géographe», tire d'un
demi-siècle de géographie (1).
L'objet de la géographie, P. et G. Pinchemel, dans «la Face
de la Terre» PL le décomposent selon plusieurs «curiosités géogra-
en rappelant toutefois leur imbrication originelle. Ils retien-phiques»,
nent ainsi six grandes approches de la discipline:
des formes et des - La géographie comme prise de conscience
contours,
- comme identification et inventaire des lieux,
- comme étude de la localisation et de la distribution,
- comme étude des relations entre la nature et l'homme,
- comme science de la totalité de la surface de la terre,
- et comme science de l'espace terrestre et de son
organisation.
Pour P. et G. Pinchemel, le choix d'une géographie recentrée,
qui affirme sa personnalité entre sciences naturelles, écologie, écono-
mie, ou sociologie, s'impose.
Nous partageons assez volontiers cette vision large de la
géographie. L' apport du géographe tient notamment à cet intérêt pour
une vision «englobante» des relations entre homme, milieu et espace.
Mais le champ de la géographie est vaste, et le chercheur, confronté
au temps et à l'espace, doit orienter sa recherche sur des domaines de
compétence vers lesquels il oriente sa réflexion, même s'il conserve
à l'esprit l'idée de la dimension partielle de son travail.
Ainsi, des «curiosités géographiques» de P et G. Pinchemel,
ce sont celles relatives à la fois à l'étude de la localisation et de la
distribution, et à la géographie comme science de l' espace terrestre et
10 de son organisation, que nous avons retenu comme fil conducteur de
ainsi notre travail, conscient que la réflexion construite ne constitue
qu'un aspect du regard géographique
«L'étude régionale reste l'une des façons les plus logiques et
les plus satisfaisantes d'organiser l'information géographique».
Nous partageons ce point de vue exprimé par Peter Haggett dans son
ouvrage consacré à l'analyse spatiale en géographie (3). L'auteur
inclut dans son appréciation ce qu'il appelle les «classiques», c'est à
dire les grandes monographies régionales, notamment celle de
Demangeon sur la Picardie. Le travail de ces grands maîtres suscite
toujours, auprès du lecteur, autant de curiosité intellectuelle lorsqu'on
se replonge dans leur lecture. Même si aujourd'hui la problématique
de la géographie régionale a changé, leur apport reste une étape
importante de la pensée géographique.
La problématique régionale est devenue plurielle. Une s'agit
plus de caractériser selon un ensemble de critères d'ordre physique,
culturel, historique, paysager, économique, ou autre, des espaces,
délimités en fonction du degré d'homogénéité dans la répartition des
phénomènes relevant de ces différentes sphères. La problématique
régionale s'est orientée dans des voies diverses, suivies par les
chercheurs selon leur tempérament, leurs choix intellectuels.
Citons la géographie régionale:
-comme réflexion sur l'organisation de l'espace, notamment
à travers le concept de réseau urbain, ou à travers l'études des flux
d'échange et de communication et des réseaux d'infrastructures,
- comme analyse de l'organisation d'un espace par l'activité
économique, l'industrie, ou l'agriculture par exemple, outil de déli-
mitation d'aires, de bassins de production et d'analyse de leur
spécificités,
- comme analyse sociale d'un espace humanisé, analyse de
ses populations, dans son évolution démographique, dans ses ressorts
sociologiques.
La liste n'est pas close: la région comme territoire politique,
comme espace vécu, comme espace polarisé etc...offient autant de
voies à une approche originale de la notion de région.
11 Pour notre compte, c'est certainement l'approche de la
région comme espace fonctionnel que nous privilégions. La région
comme système géographique, certes ici principalement analysé à
partir de ses composantes économiques, mais dont labase structurelle
est plus large, comme nous l'avons précisé plus haut. L'étude de
l'espace régional, de ses dynamiques, comme révélateur du change-
ment structurel, des ruptures entre les cycles de fonctionnement du
système nous apparaît comme une bonne façon d'appréhender la
notion de changement spatial.
Par rapport à notre problématique, mutation économique et
changement spatial, la région nous apparaît comme une échelle
pertinente pour saisir une part des mécanismes de ce changement
spatial, parce qu'échelle intermédiaire, entre le local, l'échelle de
l'homme-habitant, de l'espace vécu au quotidien ou de l'espace
fonctionnel d'une économie locale (le bassin d'emploi, l'aggloméra-
tion) et l'échelle globale, celle où se développent les grandes tendan-
ces, celle à laquelle il faut appréhender l'économie-monde, et de plus
en plus une société-monde. Nous dirons que l'échelle d'analyse
régionale est un peu au local et au global ce qu'une couleur secondaire
est aux deux couleurs primaires qui l'entourent, une échelle «secon-
daire» entre deux échelles «primaires». Et cette échelle «secondaire»
peut recevoir toute les nuances possibles, de la plus globale (la notion
de région en géopolitique mondiale: l'Europe, l'Amérique du Nord,
l'espace pacifique) à la plus locale (le Choletais, le Cambrésis). Une
variété de nuances, d'approches, qui permet, selon le besoin, de
procéder aux ajustements nécessaires pour mieux comprendre les
faits.
Avec Peter Haggett, nous pensons que «l'étude de la région
est au centre de la géographie» (41, même si ce centre n'est plus
aujourd'hui unique.
12 *** NOTES ET REFERENCES ***
[1]George P., 1990. Le métier de Géographe. A.Colin, Paris. p 9.
[2]Pinchemel P. et G., 1988. La Face de la Terre. A. Colin, Paris,
519 p.
[3] Haggett P., 1973. L'analyse spatiale en Géographie Humaine.
A.Colin, Paris. p 271.
[4]Haggett P., 1973. op.cit. p 271.
13 Chapitre 1
TRAJECTOIRE D'UNE GRANDE
REGION INDUSTRIELLE
Faut-il évoquer ici la longue histoire du développement
industriel du Nord de la France ? Les faits sont connus, les historiens
les ont établis. Mais plus que le rappel des faits en eux mêmes, c'est
celui du type de structure économique et sociale, du type d'organisa-
tion de l'espace régional auquel leur succession a abouti qui nous
intéresse ici, ceci afin de permettre la mise en perspective des
évolutions contemporaines.
A partir d'un héritage proto-industriel sur lequel on ne peut
passer, l'exploitation du charbon, associée à l'esprit d'initiative de
grands patrons ainsi qu'à la disponibilité d'un marché du travail
alimenté par les flux migratoires dans le cadre d'un processus
d'urbanisation puissant, ont permis l'essor industriel du X1Xème
siècle.
C'est sur les bases industrielles ainsi acquises que l'écono-
mie régionale s'est structurée jusqu'au lendemain de la seconde
guerre mondiale: la «bataille du charbon» a mobilisé les mineurs
français sur des objectifs productivistes, mais dès 19561es secteurs de
Fourmies-Avesnes (textile) et Béthune (partie occidentale du bassin
minier) sont classés «zones critiques», avec 24 autres zones en France
à l'occasion de la création de la prime spéciale d'équipement, dont la
mise en place ponctue l'apparition, au niveau de l'Etat, de préoccu-
pations nouvelles en matière de développement régional. Ainsi le
début des années cinquante marque-t-il l'entrée dans une phase
d'incertitude. Pendant trente ans, au fur et à mesure du repli de
l'industrie, la montée des doutes s'est faite au rythme des
15 restructurations, des fermetures d'usines, des crises locales. C'est
sans doute de 1975 à 1986 que se sont situés les chocs les plus
douloureux (sidérurgie du Valenciennois, chantier naval de
Dunkerque...).
Cette période douloureuse s'ouvre sur une décennie nou-
velle, illustrée par une date symbolique entre toutes: 1991 voit à
quelques semaines d'écart s'achever l'exploitation du bassin minier
et la phase de creusement du tunnel sous la Manche...pour lequel
nombre d'anciens mineurs furent embauchés.
16 1. L'HERITAGE PROTO-INDUSTRIEL
Comme nous le rappelle l'historien Pierre Deyon LU, le
XVIIIème siècle, longtemps interprété comme un moment représen-
tatif de l'extinction de l' artisanat rural en Europe, apparaît depuis les
travaux de l'historien américain F.Franklin MendelsPlcomme une
période fondamentale dans la genèse du développement industriel du
siècle suivant.
Dans cette région des Flandres et du Hainaut, c'est le textile
qui constitue le support principal des formes anciennes de l'industrie.
La période proto-industrielle a succédé à des étapes plus anciennes,
notamment celle qui s' épanouit au Xfilème siècle en Flandres avec
l'industrie du drap à Ypres, Gand, Bruges, Lille... La laine venait
d'Angleterre; les productions alimentaient aussi bien le négoce
hanséatique que les foires de Champagne, à cette époque la charnière
commerciale entre l'Europe du Nord et celle du Sud. L'industrie du
drap était le fait des villes, et jouait un rôle essentiel dans leur
organisation sociale: le système de la «fabrique» urbaine repose alors
sur la dualité-complémentarité entre d'une part les négociants (ou
«fabricants»), qui distribuent travail et matière première, et contrôlent
le commerce des produits finis, et d'autre part les tisserands à
domiciles qui assurent la production. Liens corporatifs et familiaux
rapprochent les bourgeoisies urbaines au sein de cités qui ont acquis
des privilèges considérables. Mais la récession économique provo-
quée par la guerre de Cent ans portera un coup fatal à cette industrie
qui dès la fin du XIIIème siècle avait perdu sa suprématie, notamment
face à la concurrence des tisserands anglais.
Le XVème siècle bourguignon vit le rétablissement de
l'économie manufacturière. Au cours du second tiers du siècle, les
relations commerciales anglo-flammandes se rétablissent. Philippe le
Bon, qui y séjourne fréquemment, fait alors de Lille la véritable
capitale financière de l'Etat bourguignon du Nord. Mais désormais
les laines d'Espagne et de France ont remplacé celles d'Angleterre.
Avant le XVL1Ième siècle des mutations techniques engendrent la
substitution des draps peignés (la sayetterie) aux anciennes produc-
tions de draps cardés, et l'essor du travail du lin et du chanvre, des
toiles grossières aux plus fines.
17 Surtout, au cours des XVIème et XVIlème siècles, les
fabriques urbaines déclinent au profit des fabriques rurales, chan-
geant ainsi de manière fondamentale l'organisation spatiale du sys-
tème de production. La concurrence entre producteurs européens, la
nécessité d'abaisser les coûts de production, conduisent à au transfert
de la fabrication vers les campagnes proches: la pression démographi-
que, qui avait pour corollaire foncier l'émiettement excessif des
petites exploitations, expliquait l'abondance de la main d'oeuvre et
ses faibles exigences. C'était là, pour les négociants-fabricants,
l'opportunité de contourner le carcan du système corporatif urbain:
«Les travailleurs de la campagne, isolés, dépourvus d'organisation
collective, et qui souvent tirent encore quelque subsistance d'un lopin
de terre ou d'une participation aux travaux agricoles de l'été,
présentent des exigences salariales réduites par rapport à leurs
confrères et concurrents de la cité. L'entrepreneur achète moins cher
leurforce de travail. Il trouve auprès d'eux une offre de main d'oeuvre
plus souple et plus solide. Il est donc pour lui tentant et facile
d'échapper de cette manière à l'inélasticité de l'économie urbaine,
aux surenchères et aux résistances des anciennes corporations. »
[Deyon P., 1979].
Ainsi, comme ailleurs en Europe, à partir de Lille vers
Roubaix, à partir de Valenciennes et Cambrai vers le Cambrésis,
autour de Saint-Quentin, autour d'Amiens vont se diffuser les fabri-
ques au sein d'aires géographiques plus ou moins larges. Cette
nouvelle organisation spatiale de la production, que l'on pourrait
définir comme une forme locale ou régionale de division spatiale du
travail, associe à la fonction de production, délocalisée dans les
campagnes, la fonction de négoce qui reste concentrée dans la cité.
Rendue possible par la disponibilité d'une main d'oeuvre rurale
abondante, cette organisation spatiale de la production va à son tour
contribuer au maintien de fortes densités rurales, mais aussi à la
paupérisation et au recul de l'alphabétisation des enfants voués dès
leur plus jeune âge à un travail extrêmement pénible.
C'est dans cet héritage proto-industriel que le type d'organi-
sation spatiale diffuse de la production industrielle trouve ses racines
dans la France du Nord. Ainsi, Albert Demangeon pouvait-il décrire
au début du siècle un vaste ensemble qui va de la baie de Somme au
Cambrésis, où le textile joue un rôle prépondérant [3]:
18 «La serrurerie dans le Vimeu, les toiles grossières dans la Basse-
Picardie, les articles d'Amiens autour d'Amiens, la bonneterie dans
le Santerre, les tissus de coton et les tissus mêlés de soie, laine et coton
autour de Saint-Quentin, de Bohain, et de Caudry, les toiles fines dans
le Cambrésis. » [Demangeon A.,1905].
Michel B atti au [4] nous rappelle l'hypothèse de Roger Dion:
jusque la période proto-industrielle le tissage ou le travail des fibres
ont constitué pour les ruraux une source de revenus d'appoint là où la
vigne ne pouvait jouercerôle, d'où l'importance de cette activité dans
la France du Nord-Ouest et dans les régions élevées du Midi comme
les Cévennes.
La comparaison avec l'Ouest français, par exemple avec la
Bretagne [5], la Basse-Normandie [6] ou encore le Pays nantais [7]
nous rappelle que le passage de la phase proto-industrielle à l'étape
à proprement parler industrielle n'a rien eu d'automatique. Les
forges, les carrières, les ateliers textiles y furent nombreux jusqu'au
milieu du XIXème siècle. Mais l'éloignement des sources d'énergies
nouvelles, une insertion dans des réseaux de négoce internationaux
plus limitée, une moindre accumulation par une bourgeoisie peut-être
moins entreprenante, n'ont pas favorisé, sauf de manière ponctuelle,
le passage aux étapes ultérieures du processus d'industrialisation. Et
notamment à partir du milieu du XIXème siècle, alors que l'industri-
alisation du Nord et de l'Est de la France s'accélère, que le libre-
échange se renforce, le processus de désindustri-alisation se confirme
dans l'ouest, les ateliers de production traditionnels résistant de plus
en plus mal à la concurrence des nouvelles fabriques industrielles.
Au sein même du vaste ensemble de la Rance du Nord, la
diversité des évolutions est forte. A un processus d'industrialisation
et d'intense urbanisation autour de Lille, Roubaix et Tourcoing, qui
très tôt succède à l'étape proto-industrielle, s'oppose le moindre
dynamisme du textile picard qui connaîtra ensuite un long déclin tout
au long du XXème siècle. Le Cambrésis, en position intermédiaire,
offre un exemple de pérennisation jusqu'à nos jours, d'une industrie
textile diffuse en milieu rural caractérisée par son caractère façonnier
et certaines formes artisanales de production (broderie) [8].
19 2. LES TROIS PILIERS DU PROCESSUS
INDUSTRIEL
La révolution industrielle dans le textile
C'est à partir de cet acquis proto-industriel que l'industrie
textile régionale va connaître le développement qu'on sait au cours du
XIXème siècle, à l'occasion d'un processus complexe qui associe
plusieurs facteurs [91 Notamment, la capacité des patrons du textile
à adopter rapidement les innovations a été l'un des plus décisifs, avec
l'importante disponibilité de main d'oeuvre issue des campagnes du
Nord de la France, mais aussi de celles de la Belgique voisine.
C'est dans le cadre de cette Industrie rustique que sont
apparues, dès la fin du XVIllème siècle, les prémices de la mécanisation,
avec l'adoption pour la filature de la mule jenny, innovation mise au
point en Angleterre, et rapidement parvenues de ce côté cl de la
Manche. Cette transition technologique, si elle commence dans les
ateliers domestiques, a favorisé ensuite le processus de concentration
géographique de la production, notamment dès lors qu il fut possible
d'envisager l'utilisation de la force hydraulique, puis de la vapeur,
dont l'usage apparaît dans la région à partir de 1818 àLille et Roubaix.
L'adoption des innovations britanniques, pourtant
jalousement protégées outre-Manche dans la première partie du
)(Mme siècle, a concerné la plupart des métiers du textile. Ainsi
c'est en 1816 qu'a été introduit le premier métier à tulle à Calais par
des anglais de Nottingham: 7 ans plus tard le premier métier totalement
fabriqué sur place sort d'un atelier local. La même année, en 1823, un
métier britannique est arrivé en fraude, via la Belgique, à Beauvois-
en-Cambrésis. Mais l'innovation technique permettant la production
de la dentelle grâce au système Jacquard adapté au métier à tulle a été
réalisée à Calais peu de temps après qu'elle le soit en Angleterre par
Fergusson en 1838. En 1843, un autre britannique lance 1 ' industrie du
jute à Dunkerque. En 1850 l'adoption du peignage mécanique de la
laine a joué un rôle dédisif dans l'orientation lainière de Roubaix.
L'innovation ne vient pas toujours d'Angleterre: en 1878, c'est de
20 Saint-Gall en Suisse que provient le premier métier à broder dans le
Saint-Quentinois, et dix ans plus tard, c'est à Villers-Outréaux, dans
le Sud du Cambrésis, qu'est implanté le premier métier à broder
mécanique.
Certes, la mécanisation et l'introduction de la machine à
vapeur ont favorisé l'industrialisation de la production, sa concentra-
tion géographique et son corollaire, l' urbanisation. Mais ce processus
d'industrialisation n'a pas été immédiat pour tous les secteurs d'ac-
tivité. II s'est développé en fonction de la succession des innovations
technologiques. Ainsi pour Roubaix «jusque 1840, seule lafilature de
coton s'est véritablement industrialisée» (M.Batticat, 1976 (10)). La
mécanisation du peignage de la laine affirme sa suprématie au milieu
du siècle, celle du tissage pendant le second empire; elle se fera un peu
plus tard pour le lin.
La fabrique domestique se maintiendra longtemps encore
dans le siècle. C'est en fait un système dual et complémentaire qui se
met en place, dans lequel voisinent les fabriques industrielles et
domestiques. Si la demande dépasse leur capacité de production
interne, les exploitants industriels confient du travail aux tisserands à
domicile et reportent sur l'usine la fabrication lorsque la demande
baisse. Leur marge de manoeuvre contribue àl a précarité des ouvriers
à domicile.
Sur le plan géographique, l'activité textile s'organise selon
une série de foyers spécialisés. C'est avec le coton, la première
fibre concernée par la mécanisation, que se déroule entre 1815 et
1850, la première phase d' industrialisation dans le centre lillois. Ville
drapante de haute tradition, la laine y a décliné pendant le XVBIème
siècle. Le lin représente localement la principale activité au début du
XIXème siècle, alors même que dès le XVIIIème le coton fait son
apparition dans les campagnes environnantes. La vapeur n'y apparaît
qu'en 1818, tandis qu'à Gand, où s'était développée une industrie
cotonnière très performante au moment de l'intégration de la Flandre
à l'Empire Français, sort utilisation est attestée dès 1808. Coupée de
son marché français en 1815 et de celui des Pays-Bas en 1830, la
fabrique gantoise a alimenté par la suite le flux des travailleurs du
textile attirés par le développement des foyers de Lille et Roubaix-
Tourcoing. La Flandre belge, où les tisserands à 'domicile sont
21 nombreux (on en dénombrait 300.000 en 1819 pour la Belgique
actuelle) sert alors de réservoir de main d'oeuvre à l'industrie textile
de Lille et de Roubaix-Tourcoing/in & (121.
Après avoir gagné leur indépendance vis à vis du centre
lillois au cours des siècles précédents, Roubaix et Tourcoing sont au
début du XIXème siècle deux villes de 8 700 et 12 000 habitants qui
toutes deux travaillent la laine: les fabricants, qui représentent l'élite
économique et politique locale, achètent la laine brute.11s la font
peigner et filer soit dans leurs ateliers, de dimension encore artisanale,
soit dans les ateliers domestiques des campagnes environnantes.
Mais déjà ces deux centres se caractérisent par la présence de la
fonction de négoce qui les place à la tête d'un système de production
important. Sans disparaître totalement, le travail de la laine sera
durement concurrencé par celui du coton, qui restera la principale
fibre travaillée du Premier Empire à 1850, parfois en mélange avec la
laine. Vers 1830, la mécanisation de la filature de la laine favorise
l'essor du tissage de tapis à Tourcoing, mais surtout, à partir du milieu
du XIXème siècle, la mécanisation du pefgnage permet l'essor
industriel du travail de la laine qui arrive maintenant d'Australie ou
d'Argentine. En moins d'un demi-siècle Roubaix-Tourcoing s'im-
pose comme une place mondiale de l'industrie lainière.
Lille conserve sa spécialisation cotonnière. Dans la vallée de
la Lys se développe l'industrie du lin, notamment dahs la seconde
moitié du XIXème siècle. C'est une spéculation ancienne qui se
mécanise plus tardivement, à la fois pour des raisons techniques et
économiques. La vallée de la Lys se donne Armentières comme
centre principal, mais Halluin, Comines, Wervicq ou encore
Bousbecque sont également concernées *selon un système de villes
dédoublées, les ateliers en France, la ville-dortoir en Belgique.
A côté de ces trois foyers qui vont constituer la principale
concentration textile du Nord de la France, d'autres se constituent le
plus souvent à partir d'une innovation adoptée et imitée. C'est le cas
du tulle à Calais, qui n'a pas 'de tradition textile quand le premier
métier arrive en fraude d'Angleterre en 1816; C'est aussi le cas dans
le Cambrésis avec des modalitéi différentes qui tiennent à l'existence
d'un héritage proto-industriel traditionnel. La diffusion de l'innova-
22 Lion, la reproduction par d'autres d'une Initiative couronnée de
succès, joue un rôle essentiel dins la constitution des différents
foyers, y compris à Lille, Roubaix et Tourcoing. Mais tous ces foyers,
parce qu'ils ne maîtrisent pas les fonctions de négoce et de conception
(hormis le cas particulier de Calais), sont restés le plus souvent dans
la dépendance périphérique des foyers principaux: cela est particuliè-
rement bien illustré par la région de Fourmies: un premier exemple
local de création de filature de laine dans le premier tiers du siècle est
imité, et à partir de 1840, à l'exemple du Cateau dans le Cambrésis,
Fourmies devient un important centre lainier dont l'apogée se situe
vers 1890. Mais ce foyer n'a pas su s'imposer face au foyer-centre
roubaisien qui commande le négoce de la laine, et reste confiné, avant
son déclin pendant le XXème siècle, à la filature. Nombre d'entrepri-
ses locales sont contrôlées par des firmes roubaisiennes dès la fin du
XIXème
Le Cambrésis offre l'exemple d'une juxtaposition géogra-
phique de spécialisations héritées ou apparues à l'occasion d'initia-
tives ou de hasards historiques. Le canton de Carrières connaît tout
au long du siècle et au début du suivant une activité linière haut de
gamme (les batistes) héritée de la proto-industrialisation. Elle se
maintiendra dans des formes traditionnelles. Ainsi, dans le secteur
linier d' Avesnes-les-Aubert, on compte encore en 1899 au moins
3 500 tisserands à domiciles [13]. Dès 1818 Paturle Lupin crée une
filature de laine au Cateau. Dans la seconde moitié du XLXème siècle
Le Cateau devient un centre lainier important. En 1823 est introduit
le premier métier à tulle à Beauvois. L'activité va d'abord s'étendre
progressivement dans de petits ateliers localisés à Caudry et dans les
environs. Longtemps tournée vers la production de tulles unis, la
région de Caudry se tournera vers la production de dentelles bien
après Calais, au moment où la crise des années 1860-1870 impose une
reconversion. Dans les années 1880-1890, la prospérité revenue
grâce à la dentelle, les Caudrésiens ne s'intéressent que modérément
à la broderie qui fait localement son apparition. C'est à quelques
kilomètres de là, à Villers-Outréaux que cette spécialisation est
adoptée, dans le prolongement de l'ancienne activité de passemente-
[14]. rie
En quelques décennies le Nord va s'imposer comme la
principale région textile française, d'autant que de 1870 à 1918
l'Alsace, l' autre grande région de production devenue allemande, est
coupée du marché français. Le triangle textile Lille, Roubaix, Tourcoing
23 s'impose comme l'un des principaux pôles de production européens:
5 000 tonnes de laine sont travaillées à Roubaix en 1861, 19 000
tonnes en 1908. A la veille de la première guerre mondiale, 43 000
ouvriers et ouvrières travaillent dans les filatures et tissages de
Roubaix-Tourcoing et les communes d'alentour, auxquels il convient
d' ajouter 20 000 travailleurs à domicile. 30 000 personnes travaillent
dans les filatures de coton du secteur lillois, et 50 000 dans l'industrie
du lin qui représente 90 % de 1 a production française. En 1930,1e Nord
de la France produit plus de 90 % de la laine peignée française,
environ 90 % des tissus de lin, 40 % des fils de laine, 30 % des tissus
[151. de laine et de coton
Une série de facteurs mis en évidence par Michel Battiau
interviennent dans l'explication de l'essor du textile du Nord de la
France [161. La proximité du Royaume-Uni, centre mondial de
l'innovation technique dans ce secteur d' activité, en est un, malgré les
efforts déployés par les autorités britanniques pour protéger leur
avance technologique dans la-première moitié du siècle. La politique
protectionniste menée par la FranCe a permis le décollage de l'indus-
trie textile française par rapport à ses concurrents les plus avancés,
britanniques et belges. Elle a amené certains britanniques à s'implan-
ter en France avec leur savoir-faire technique. Jusque 1870-1880 et
l'exploitation du charbon du Pas-de-Calais, la proximité des bassins
houillers de Belgique a joué un rôle important dans la disponibilité en
énergie pour l'industrie régionale, notamment en matière de concur-
rence. De Belgique provenait aussi le lin préparé à des conditions
économiques avantageuses. Surtout la Flandre et le Hainaut occiden-
tal ont constitué un important réservoir de main-d'oeuvre. Jusque
1880-1890 ces régions alimentent le flux migratoire vers la France;
à partir de la fin du XIXème siècle, et pendant le XXème siècle
jusqu'aux années 1950, le travail transfrontalier prendra la relève
avec d'une part l'amélioration de la mobilité des personnes (trans-
ports en commun) et d' autre part le différentiel de coût de la vie entre
la France et la Belgique. Par contre l'apport de capitaux belges à
l'industrie textile du Nord de la France a été modeste: Les capitaux
investis étaient, pour l'essentiel, d'origine régionale. Par ailleurs on
ajoutera que l'essor du chemin de fer dans la seconde moitié du
XIXème siècle, en décloisonnant physiquement le marché français,
confortait l'avantage des régions les premières entrées dans l'ère
industrielle au détriment des régions à l'économie plus traditionnelle.
24 L'odyssée du charbon
C'est en 1720 que, dans le prolongement du gisement wallon
exploité depuis le Moyen-Âge, le charbon est découvert à Fresnes-
sur-Escaut, 7 ans après que le traité d'Utrecht ait fixé quasi
définitivement le tracé de la frontière Nord du Royaume de France.
La reconnaissance géologique fut extrêmement difficile eu égard aux
conditions techniques de l'époque. En 1734 fut repéré le niveau de
houille grasse à Anzin, mais il fallut attendre 1757 pour voir la
création de la fameuse Compagnie d'Anzin, suivie en 1773 par celle
d'Affiche, entre Valenciennes et Douai, à quelques kilomètres du site
actuel du Centre historique minier de Leuwarde. Ainsi, en 1800
l'extraction de la houille se faisait autour des trois secteurs de Condé-
sur-l'Escaut - Fresnes-sur-Escaut, Anzin et Affiche, auxquels il
convient d'ajouter celui d' Hardinghen danile Boulonnais (le socle y
est aisément accessible), un petit gisement d'intérêt local dont
l'exploitation déclinera rapidement sous l'Empire; il avait connu une
activité plus importante pendant la Révolution afin de compenser les
pertes de production du Valenciennois.
En 1831 la Compagnie d'Anzin, dominée par la famille
Perier, obtient une nouvelle concession à Denain, l'année même où
Casimir Perier accède à la Présidence du Conseil. D'autres conces-
sions sont distribuées à d'autres compagnies (Douchy). Mais
il faudra attendre les années 1834-1839 pour voir se manifester, à
l'occasion de la reprise économique qui suit la crise de 1825 et la
révolution de 1830, «la fièvre des houillères» [Gillet M., 1973 (17)1.
Le brusque développement du chemin de fer a joué un rôle essentiel.
Les autres bassins français ou européen (Borinage notamment),
connaissent à ce moment la même dynamique.
Mais l'événement important fut la découverte en 1842 du
prolongement du gisement à Oignies, alors qu'on le cherchait plus au
Sud, vers l'Artois. Puis en 1847, c'est l'ouverture du puits de
l'Escarpelle dans le Douai sis: un siècle et demi plus tard, le puits de
l'Escarpelle sera le dernier à être fermé dans le département du Nord
à la fin de 1990, suivi de quelques semaines par celui d'Oignies en
décembre de la même année. Ces découvertes ont ouvert une période
d'avancée du front d'exploitation dans le bassin du Pas-de-Calais,
marquée par trois temps forts dans la prospection, le premier à partir
25 de 1855, le second autour de 1873-1875, et le dernier dans l'ultime
décennie du siècle et le début de la première du XXème siècle. Mais
indéniablement c'est la période de milieu de siècle qui constitue le
moment décisif de l'extension du bassin houiller du Nord de la
France.
Si au moment de la création de la Compagnie d'Anzin la
noblesse locale eût un rôle actif (persévérance du Vicomte
Désandrouin, apport financier de la famille de Croy), la bourgeoisie
textile régionale a apporté elle-même beaucoup de capitaux, notam-
ment au moment de la formation du bassin du Pas-de-Calais. Les
compagnies métallurgiques ont joué elles-mêmes un rôle important
dans le financement de la prospection à la fin du XlXème siècle. Par
contre, l'apport des capitaux étrangers sera plus limité dans ce
domaine qu'il ne l'a été dans celui de la métallurgie.
Au début du XXème siècle, le bassin atteint la configuration
géographique qu'il conservera ensuite au cours du siècle. De
44.623 hectares en 1810,11 passe à 141.056 hectares à la veille de
la guerre de 1914-1918 181. Trente-trois concessions sont répar-
ties le long d'un ruban de quelques kilomètres à 20 kilomètres de
large qui s'allonge sur une centaine de kilomètres.
900.000 tonnes en 1815,4,5 millions en 1851, 28,4 millions
en 1913: le bassin houiller du Nord de la France représente prés de
70 % de la production nationale à la veille de la première guerre
mondiale. Il faut cependant rappeler que la production britannique
est alors 7,5 fois supérieure à la production française, et celle des
Etats-Unis 12,5 fois. Au sein del' axe houiller d'Europe de l'Ouest
qui va du Nord de la France à la Ruhr en passant par la Wallonie,
le bassin du Nord ne représente en 1910 que 18,1 % de la
production de l'ensemble contre 65,4 % aux bassins allemands.
Avec M. Gillet 19), il faut noter cependant la marginalisation
progressive à la fin du XIXème siècle de la partie centrale de cet
axe, constituée par les bassins belges, les concurrents les plus
directs du Nord de la France. Depuis toujours supérieur, le niveau
de production belge est rattrapé par le Nord de la France au tout
début du XXème siècle. Dès 1908 la production nordiste dépasse
celle de la Belgique de près de 10 %.
26 Figure 1.A.
LA CONSTITUTION PROGRESSIVE DU BASSIN MINIER
DU NORD ET DU PAS-DE-CALAIS.
(tiré de M.Gillet, 1973; p 398)
1810
1841
1864
1895
1908
27 La métallurgie
Dans le Nord de la France, l'héritage proto-industriel n'est
pas seulement le fait du textile. Depuis le Moyen-Âge, dans le
Boulonnais, mais surtout en Avesnois et dans les Ardennes, la
présence de minerais superficiels associée à la disponibilité en source
d'énergie (le bois et les cours d'eau) avait permis la multiplication de
petites forges, et, à partir du XVIlème siècle, de hauts-fourneaux à
bois. Par ailleurs il faut citer, outre les fonderies de cloches, des
fonderies ou manufactures d' armes à Douai, Maubeuge, une fonderie
de marine à Dunkerque.
L'introduction de l'innovation que constitue l'utilisation
dans les hauts-fourneaux du coke à la place du bois va modifier la
répartition géographique de cette activité. Initiée dès la fin du XVIllème
siècle en Grande-Bretagne, cette technique ne s'est imposée ici qu'au
début du second tiers du XIXème siècle. La période 1830-1840
marque un virage important avec les premiers essais de substitution
du bois par le coke dans la vallée de la Sambre en 1830, et la
construction du premier haut-fourneau à coke, construit en 1835 à
Ferrière-la-Grande. Au même moment, la vapeur remplace l'énergie
hydraulique. Ces hauts-fourneaux vont se multiplier on en compte
dans la Sambre près d'une dizaine vers le milieu du siècle, plus d'une
quinzaine à la fin du Second Empire. On utilise alors du minerai local,
notamment du secteur Trélon-Fourmies, mais aussi provenant de
Belgique ; le charbon arrive de la région de Charleroi par la Sambre.
L'essor initial de la sidérurgie dans la Sambre doit beaucoup aux
investissements des firmes belges, de Charleroi tout d'abord, de
Liège dans un second temps, rendus nécessaires par le protectionnisme
qui freinait les exportations d'acier belge vers la France. La proximité,
grâce à la voie d'eau, des bassins houillers et des centres de décision
belges en matière de sidérurgie, ont renforcé l'intérêt stratégique de
la Sambre comme territoire de pénétration du capitalisme sidérurgique
belge en Rance.
Dans le Valenciennois, c'est en 1834 qu'ont été créées les
premières sociétés sidérurgiques de Denain et d'Anzin. La fusion
précoce (1849) de ces compagnies en annonce bien d' autres qui tout
28 au long du XIXème et du XXème siècle jalonneront le développe-
ment puis le repli de l'activité métallurgique. Sur ce plan, l'histoire
financière de la sidérurgie régionale rejoint pour l'essentiel l'évolu-
tion nationale. En 1844 on dénombrait deux hauts-fourneaux dans le
Denaisis, où l'on utilisait le charbon local. Pendant ces années 1835-
1850, l'activité sidérurgique du Valenciennois avait été stimulée par
les commandes ferroviaires, ce qui stimulait à son tour l'exploitation
charbonnière («la fièvre des houillères»). Les hauts-fourneaux se
multiplièrent.
Mais l'événement important survint bien entendu en 1876
lorsque les anglais Thomas et Gilchrist mirent au point leur procédé
de conversion de la fonte en acier permettant d'utiliser les minerais
phosphoreux, dont celui de l'important gisement lorrain. L'essor de
la sidérurgie lorraine s' accompagna de la mise en place du complexe
Nord-Lorraine, symbolisé par le rôle essentiel de la ligne ferroviaire
Valenciennes-Thionville, ouverte en 1872, permettant l'échange du
charbon et du minerai entre les deux extrémités du système. Dès ce
moment les entreprises sidérurgiques de la Sambre, qui vivaient sur
le minerai local, vont créer des usines sidérurgiques en Lorraine,
tandis que celles localisées dans la Sambre seront orientées vers la
(201. Dans la région, c'est donc le Valenciennois qui transformation
bénéficiera le plus de la mise en place de ce système fonctionnel trans-
régional. La principale concentration sidérurgique régionale s'y
localisait dès la fin du XDCème
L'exemple de l'entreprise Nord-Est, étudié par O. Hardy
[2l], est tout à fait caractéristique de la mise en place d'entités
financières implantas en Lorraine et dans le Valenciennois. L'entre-
prise est issue des Forges Leclercq-Sézille en 1828 qui développèrent
l'activité d'une clouterie implantée à Trith-Saint-Léger en 1817, non
loin des sources d' énergies (coûts de transport: doublement du prix du
charbon tous les 40 kilomètres) et d'un moulin à eau. Le développe-
ment de l'entreprise, avec la mise en place d'outils de production de
fer et de fonte performants (puddlage puis hauts-fourneaux) induit à
la fois des accords avec d'autres industriels pour absorber les quan-
tités de fonte produite, une diversification sur différents segments
d'un marché sidérurgique très cloisonné, et le contrôle de sources
d' approvisionnement: avant même que ne fonctionne la ligne Valen-
ciennes-Thionville, l'entreprise Leclercq acquiert des concessions de
minerai de fer enLorraine dès 1856, et y crée des hauts-fourneaux dès 1867.
29 L'élargissement financier que suppose l'essor de l'entre-
prise, conduit en 1873 à une association avec la firme lorraine
Steinbach au sein de la Société des mines et usines du Nord et de l' Est.
Dès 1874, le site de Trith est équipé de convertisseurs. Par ailleurs,
dans le Valenciennois des transformateurs gravitent autour de l'entre-
prise (boulonneries, relarninage...). L'entreprise Nord-Est poursuit
ensuite sa concentration vers l'amont en investissant dans les mines
du Pas-de-Calais, tandis que sa voisine Denain-Anzin s'implique
plutôt vers l'aval, dans la Société des Tubes de Valenciennes et
Denain.
En dehors de la Sambre et du Valenciennois l'activité
sidérurgique était également présente, dès le second tiers XIXème
siècle, à Marquise grâce au charbon de Harginghen, dans le Boulon-
nais. Dans le dernier quart du siècle, l'usine d' Isbergues fut fondée par
la compagnie des mines de Béthune, en dehors du bassin minier, mais
sur la voie d'eau permettant d'amener le charbon et le minerai (221.
Les hauts-fourneaux de Paris-Outreau, dans l'agglomération
boulonnaise, ne sont pas encore à quai lorsqu'ils sont créés à la fin du
X1Xème siècle. L'usine importe alors du minerai marocain pour la
fabrication du ferromanganèse. Enfin au début du XXème siècle est
implantée l'usine des Dunes à Leffrincoucke près de Dunkerque
(1912).
Ainsi, dès la fin du X1Xème siècle, le Nord de la France
s'impose comme l'une des grandes régions de production françaises.
Il représente 14 % de la production nationale de fonte et 19 % de celle
del' acier en 1873; il en représente respectivement 18 et 32 % en 1913
[231.
L'usine de la France
Avec ses trois piliers que sont le textile, le charbon et l'acier,
le Nord de la France devient «l'usine de la France». Il ne faudrait
cependant pas réduire le développement industriel de cette région à
ces trois activités. Ainsi pendant tout le XlXème siècle, l' agro-
alimentaire prospère sur la double base d'une agriculture puissante
(betterave, pomme de terre, céréales...) et d'un marché régional qui se
renforce au rythme du processus d'urbanisation. Les deux logiques de
30 localisation des établissements de transformation coexistent: sur les
aires de production betteravières pour les sucreries, à proximité des
marchés pour les brasseries par exemple.
Par ailleurs, en synergie avec les «piliers», la mécanique ou
la métallurgie de transformation ont pu se développer, que ce soit d ans
le Valenciennois et le Douaisis avec la construction de matériel
ferroviaire, directement liée à la sidérurgie régionale. A Lens, les
Laminoirs et Tréfileries de Lens (aujourd'hui Câbleries de Lens)
fournissent les câbles (en chanvre à l'origine) nécessaires à
l'exploitation minière. Dans la rég,ion lilloise des fonderies et fabriques
de métiers à tisser voisinent avec une entreprise comme Fives-Lille.
Le travail des métaux non ferreux se développe également, par
exemple le zinc à Auby dès 1868 avec la compagnie d'origine belge
Asturienne des Mines (aujourd'hui Vieille-Montagne), le plomb à
Noyelles-Godault dès 1894 avec Penanoya (aujourd'hui Metaleurop)
[24].
La carbochimie, la cokéfaction et la production d'électricité
thermique sont les trois voies principales de la valorisation du
charbon. La production de coke dans la région, associée à l'activité
sidérurgique du Nord et de la Lorraine, doit faire face à la concurrence
belge et allemande: les producteurs s'organisent au sein d'une entente
et concluent des accords avec les métallurgistes, notamment ceux de
Lorraine [251. Cette production génère des sous-produits (gaz, benzol,
goudron, sulfate d'ammoniac) qui seront utilisés par l'industrie
chimique. Avant la seconde guerre mondiale on compte une quin-
zaine de cokeries réparties dans le Valenciennois-Denaisis, le Douaisis
et le bassin du Pas-de-Calais. Leur nombre sera réduit à moins d'une
dizaine au lendemain de la guerre avant de connaître ensuite une
diminution accélérée par la baisse de production de charbon, puis par
la crise de la sidérurgie.
La carbochimie se développe à la fin du XIXème et au début
du XXème siècle, mais cependant de façon relativement limitée,
[261. Toutefois la produc-notamment en comparaison avec la Ruhr
tion s'est accrue dans les années 1920: l'ouverture de la plate-forme
carbochimique de Mazingarbe illustre cet essor. Une nouvelle pé-
riode d'investissement suivra au lendemain de la seconde guerre
mondiale. Mazingarbe, Harnes, Drocourt, Vendin-le-Viel: le bassin
du Pas-de-Calais concentre une part importante de l'activité chimi-
que liée au charbon.
31 Enfin les centrales thermiques se sont dispersées sur
l'ensemble du bassin. Au lendemain de la seconde guerre mondiale,
la construction de centrales plus performantes (Violaines, Courrières,
Hornaing) et l'abandon des plus petites ont renforcé l'appareil
énergétique régional: au début des années soixante, le bassin du
Nord-Pas-de-Calais fournit 10 % de l'électricité française [27).
En dehors du bassin minier, l'agglomération lilloise consti-
tue le berceau de l'entreprise chimique Kuhlmann dès le XIXème
siècle. L'industrie du verre se développe, notamment grâce à l'initia-
tive d'investisseurs belges le long de la Sambre dnns la seconde moitié
du XIXème et au début du XXème siècle. Le Valenciennois
(Quiévrechain), Aniche (vers 1920) accueillent également l'industrie
du verre, et dès 1900, Georges Durand entre dans le capital d'une
gobeleterie à Arques dont il devient 1' actionnaire majoritaire en 1912.
Nous ne poursuivrons pas ici l'inventaire des grandes entre-
prises industrielles qui ont trouvé dans le Nord de la France l'environ-
nement économique, démographique et sociologique qui leur ont
permis de croître. Les bases de cette industrialisation ont effective-
ment reposé surie charbon, le textile et la sidérurgie-métallurgie, mais
l'agro-alimentaire, la chimie, le verre, la métallurgie des non-ferreux,
la mécanique, l' industrie ferroviaire ont eu également un rôle impor-
tant dans l'histoire du processus d'industrialisation du Nord de la
France.
En 1954, alors que l'espace régional représente 2,2 % du
territoire français, il regroupe 7,6 % de la population française et 6,5 % de
la population active [28]. Faut-il citer toutes les productions, y
compris agricoles, où la part régionale, autour de 1950, est supérieure
à celle de sa population active en France? Où le Nord est leader
régional dans la production 7 L'énumération serait fastidieuse. Les
deux départements du Nord et du Pas-de-Calais occupent en effet une
place essentielle dans le paysage industriel français. L'industrie
régionale représente près de 10,9 % des actifs du secteur secondaire
en France, mais le secteur tertiaire seulement 5,7 % du tertiaire
français, et l' agriculture 3,1 %.
L'industrie occupe 55 % des actifs sur les deux départe-
ments. Les trois secteurs fondamentaux (charbon, acier, textile)
concentrent 53 % des actifs industriels, c'est-à-dire que près de la
32 moitié de l'activité industrielle relève d'autres activités: l'industrie
régionale de la première moitié du XXème siècle est plus diversifiée
qu'on le dit souvent. En fait, la région du Nord occupe une place de
choix dans les industries qui ont pris leur essor au XIXème
comme le textile, l'industrie ferroviaire, ou dans les industries de
base, les industries de biens intermédiaires, comme la chimie, le verre,
la métallurgie, mais aussi l'agro-alimentaire. Elle est par contre
absente du palmarès des industries «modernes», celles qui émergent
à la fin du XIXème siècle et dans la première moitié du XXème, et
connaîtront leur essor dans la seconde moitié du siècle: l'automobile,
l'industrie pharmaceutique ou l'aéronautique par exemple.
Par ailleurs, les statistiques révèlent dès le milieu du XXème
siècle les faiblesses du secteur tertiaire. Si le secteur du commerce et
de l'hôtellerie représente, au plan national, une part sensiblement
égale au poids de la population active globale de la région, le secteur
bancaire et les services de la région ne représentent que 5 % environ
des effectifs nationaux, ce qui est peu eu égard au poids de l'appareil
industriel. Il est vrai que déjà en 1947 J.F. Gravier avait écrit «Paris
et le désertfrançais» [29]. Le rôle de commandement économique de
la capitale contribue à appauvrir le tertiaire des régions de production.
Ces structures acquises portent en germe les difficultés ultérieures.
A l'importance prise par l'industrie dans le développement
de cette région du Nord de la France pendant le XIXème et le début
du XXème siècle, a correspondu une mutation intense de l'organisa-
tion spatiale régionale, qui aujourd'hui encore marque profondément
sa géographie. Une réflexion plus théorique sur l'articulation entre
développement économique et changement spatial nous permet une
mise en perspective du processus historique avec sa dimension
géographique.
33 3. DEVELOPPEMENT INDUSTRIEL ET
ESPACE REGIONAL
L'industrialisation du XlXème siècle prolonge l'héritage du
XVIIIème siècle, avec ce que cela suppose de ruptures (la révolution
mécanique, 1' utilisation de l'énergie fossile, la concentration géogra-
phique...), mais aussi de permanences (maintien tardif du travail à
domicile dans le textile). Comme pour la plupart des autres grandes
régions industrielles d'Europe, la seconde moitié du XIXème siècle
revêt une importance particulière dans la consolidation du processus
industriel dans le Nord de la France. On peut considérer que le
système productif régional se développe jusque la première guerre
mondiale. Les bases industrielles régionales sont alors en place. Au
lendemain de ce conflit, la reconstruction, dans les secteurs géogra-
phiques concernés, sera l'occasion d'un renouvellement des équipe-
ments (80 % du potentiel industriel est détruit dans le seul départe-
ment du Nord), mais il n' y aura pas de grandes remises en cause des
structures ou des localisations. Les nouvelles implantations indus-
trielles seront plus ponctuelles.
Si W.W. Rostow a mis au point son schéma des étapes de la
croissance dans le cadre des économies nationales, il pose, à l'occa-
sion de l'exemple français la question de la dimension régionale de la
croissance qui justifie en fait son application à l'échelle des régions
industrielles du pays:
« Doit-on considérer, par exemple, que la France, à la veille de la
première guerre mondiale, avait atteint sa maturité technique, alors
que sa paysannerie, nombreuse et aisée, était techniquement arrié-
rée, et qu'elle exportait d'importants capitaux malgré le retard
technique de certains secteurs industriels ? .... ce cas particulier
illustre bien la nécessité d' admettre, si on utilise cette définition, qu'il
existe dans un pays des régions ou, dans une économie, des secteurs
dans lesquels il n'est jamais possible d'appliquer intégralement les
réalisations de la technique moderne... La définition de la maturité ne
peut donc être qu'approximative lorsqu'on l'applique à une collec-
tivité nationale tout entière.» [Rostow 1960 (30)]
34 En fait, si l'on replace l'exemple du Nord-Pas-de-Calais
dans le schéma de Rostow, on peut dire qu'après le «décollage» du
XIXème siècle, le système industriel régional arrive au début du
XXéme à un état de maturité auquel succède la rigidification des
structures acquises.11 convient ici de rappeler la différence entre
croissance et développement précisée en son temps par F. Perroux.
C'est le développement qui induit la mutation des structures écono-
miques, techniques, mentales, institutionnelles, et nous ajouterons
spatiales, pas la croissance: celle-cl n'intervient que sur les masses. Le
développement permet la pérennisation de la croissance. Dans cette
distinction entre croissance et développement, les économistes ont
longtemps ignoré l'interaction avec l'espace. N'est-ce-pas C. Ponsart
qui écrivit en 1955 «Les économistes construisent un monde éton-
nant, ponctiforme, un pays des merveilles sans dimension» [Ponsart
C.,1955 (31)1. Au même moment F.Perroux rappelle cette dimension
spatiale: «le fait grossier, mais solide, est celui-ci: la croissance
n'apparaît pas partout à la fois; elle se manifeste en des points ou
pôles de croissance, avec des intensités variables.» [Perroux F.,
1955 (32)1
Ainsi dans le cadre de l'exemple régional du
Nord-Pas-de-Calais, jusque la première guerre mondiale, la crois-
sance économique, ou plutôt les successions de périodes de crois-
sance qui alternent avec les récessions selon une logique cyclique
caractéristique de l'économie de marché, s'artietee au processus de
développement. Celui-ci se manifeste par la mueion des structures
économiques, sociales, mais aussi géographiques, avec par exemple
l'accélération du processus d'urbanisation jusqu' au début du XXème
siècle qui aboutit aux «bouleversements de la série urbaine» régio-
nale [Bruyelle P., 1981 (33)1. Après la première guerre mondiale les
structures urbaines, tant sur le plan morphologique que sur celui de la
hiérarchie urbaine sont acquises: «c'est donc tout un réaménagement
du .système urbain qui s'effectue avant 1914, et qui aboutit au système
actuel dont l'essentiel a été mis en place alors et qui ne subira
ultérieurement que des retouches ou des modifications, non des
bouleversements» [Bruyelle P., 19811. Le processus de développe-
ment régional s'affaiblit, les structures se figent, ici en l'occurrence
les structures spatiales illustrées par l'exemple de l'urbanisation.
35 La modification des structures d'organisation de l'espace,
autrement dit la production d'espace, est ainsi l'une des composantes
du processus de développement régional prise en compte par les
géographes. La production d'espace est un concept global: l'espace
en question se définit par ses diverses dimensions économique,
sociale, politique, paysagère et environnementale... Par rapport à «la
mise en espace» de P. et G. Pinchemel (3e «véritable projection
spatiale de la société, pas seulement sur ses bases politiques, écono-
miques, techniques, mais aussi de son imaginaire, de ses croyances»
[Pinchemel P&G., 19881, il nous semble pertinent de réserver le
«mise en espace», concept de production d'espace à ce qui, dans la
dépend de l'action sur cet espace des sociétés et de leurs individus
confrontés à la lutte contre la rareté et motivés par la production de
richesse. La «mise en espace» est plus globalisante que la production
d'espace qui en est le volet économique et social.
Dans ce cadre théorique, l'espace productif est le support
géographique du déploiement de l'appareil de production dans la
région. Par rapport à une industrialisation aussi intense que celle qu'a
connue le Nord de la France au XIXème siècle, l'espace productif,
notamment l'espace industriel, joue un rôle prépondérant dans le
schéma d'explication global de l'organisation de l'espace régional, à
travers notamment son impact sur l'urbanisation, intimement liée au
processus d'industrialisation par une relation habitat-travail étroite.
Mais si l'industrialisation et l'urbanisation sont les deux aspects les
plus marquants du paysage des régions de tradition industrielle, ils ne
sont pas les seuls facteurs à intervenir dans le schéma d'explication
global de la production d'espace. Les facteurs physiques (la localisa-
tion du gisement houiller), géopolitiques (frontière, dualité entre
protectionnisme et libre-échange), démographiques (densités, mi-
grations), sociologiques (les facteurs de l'initiative industrielle, la
problématique des milieux innovateurs) interviennent à côté d'autres
au sein d'un système régional complexe.
Sur le plan géographique, on peut distinguer différents
modèles territoriaux de développement industriel dans la région:
- Les foyers de développement: cela peut s'appliquer notam-
ment au textile. Au départ, le processus de développement avait un
caractère fondamentalement endogène, ce qui ne veut pas dire fermé
sur lui même. Il reposait sur une innovation localisée, pouvant
provenir de l'extérieur, et reproduite par les entrepreneurs: ce proces-
36 Figure 1.B.
LA MISE EN PLACE DE L'ESPACE ECONOMUE
DU NORD ET DU PAS-DE-CALAIS AU XIX SIECLE.
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METALLURGIE TEXTILE EXTENSION
DU BASSIN MINIER

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aimerai local . début XIX" pro to - indue= lel le ( lére 1/1 1.1.t)
-Saut Fourneau 1801 . milieu XIX"concentrations
* (à 'frelon) mire la fin du XIX", 111
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6 Dentelle
37

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