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La politique du tourisme au Maroc

De
294 pages
Qualifié de moteur de développement au milieu du XXè siècle, le tourisme était censé lutter efficacement contre le sous-développement du Sud. A-t-il tenu ses promesses ? Ce livre est le fruit d'une analyse fouillée qui met en relief les atouts et les contraintes du tourisme dans les PVD à travers l'exemple du Maroc. L'auteur passe au peigne fin l'expérience touristique marocaine du XXè siècle et démontre l'ampleur des ratages et des succès d'une activité à facettes multiples.
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Du même auteur:
Le tourisme international vu du Sud, essai sur la problématique du tourisme dans les PVD. Presses de l'Université du Québec, 2003.

@ L'Harmattan,

2007
75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04001-4 EAN : 9782296040014

LA POLITIQUE DU TOURISME AU MAROC

DIAGNOSTIC,

BILAN ET CRITIQUE

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

Martin EVANS, Mén10ires de la guerre d'Algérie, 2007. Tarik ZAIR, La gestion décentralisée du développement économique au Maroc., 2007. Lahcen ACHY et Khalid SEKKA T, L 'éconon1ie marocaine en questions: 1956-2006, 2007. Jacqueline SUDAKA-BÉNAZÉRAF, D'un temps révolu: voix juives d'Algérie,2007. Valérie ESCLANGON-MORIN, Les rapatriés d'A.[rique du Nord de 1956 à nos jours, 2007. Mourad MERDACI, El1[ants abandonnés d'Algérie. Une clinique des origines, 2007. Ahmed MOATASSIME, Itinérances humaines et confluences culturelles en Méditerranée, 2006. François CLÉMENT, C1ulture Arabe et Culture Européenne, 2006. Vincent STAUB, La Libye et les migrations subsahariennes, 2006. Ahllled MOAT ASSIME, Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-nléditerranéens, 2006. Ahmed MOAT ASSIME, Dialogue de sourds et conlmunication langagière en Méditerranée, 2006. Serge LA BARBERA, Les Français de Tunisie (1930-1950), 2006. Pierre-Alban THOMAS, Pour l 'honneur de l'armée. Réponse au général Schmitt sur la guerre d'Algérie, 2006. Maâmar BENGUERBA, L'Algérie en péril, 2006. Abderrahim LAMCHICHI, Femnles et islam: l 'inlpératif universel d'égalité,2006. Abderrahim LAMCHICHI, Jihad: un concept polysénlique, et autres essais, 2006. Jean-Charles DUCENE, De Grenade à Bagdad, 2006. Philippe SEN AC, Le monde carolingien et l'islam, 2006. Isabelle SAINE, Le mouvement Goush Enl0uninl et la colonisation de la Ci5jordanie, 2006.

Mimoun HILLALI

LA POLITIQUE DU TOURISME AU MAROC
DIAGNOSTIC, BILAN ET CRITIQUE

L'HARMATTAN

SOMMAIRE

Introduction

générale

13 21
du tourisme au

CHAPITRE PREMIER: Origine, mutation et développement Maroc au XXe siècle

CHAPITRE DEUXIÈME: Emergence et rôle de la planification dans le développement économique et social des nations: où en est le tourisme CHAPITRE TROISIÈME: L'expérience marocaine en matière de planification touristique (1965-1992) : fondements et fonctionnement CHAPITRE QUATRIÈME: De quelques impacts du tourisme recettes et emplois

65

115

165
au Maroc:

CHAPITRE CINQUIÈME: Analyse critique de la planification touristique: éléments et arguments pour une évaluation globale

215

Conclusion générale

261

A la mémoire de : Ma mère, Rabha Bouazza Mon père, Ikhelef Ou N'barch

Et de mes parents adoptifs: Khelidja N'barch Moha Ou Mezzine

RESUME La politique touristique du Maroc ne peut être évaluée objectivement qu'à travers l'analyse des plans de développement économique et social. Le bilan de la planification reflète fidèlement les succès et les échecs sociopolitiques d'un pays en proie aux luttes idéologiques internes, attisées par des ingérences externes (guerre froide oblige) entre 1960 et 1990. A l'indépendance, les choix économiques privilégiés par l'Etat visent à enrayer les déséquilibres hérités du protectorat. Le tourisme, élu moteur de développement, figure parmi les secteurs prioritaires censés combattre le sous-développement des régions géographiques en retard et des classes sociales démunies. Or, de par sa nature de secteur récent, de surcroît ouvert aux influences et aux capitaux étrangers et dépendant exclusivement de la demande des pays émetteurs du Nord, le tourisme marocain a subi les méfaits d'une gouvernance autocratique. C'est la décennie 1970, mère de tous les maux sociopolitiques et économiques du pays, de l'avis des observateurs avertis, qui va faire dévier l'orientation économique de ses objectifs. De plus, le combat de la gauche pour un idéal démocratique d'importation ne tarde pas à s'effriter devant la puissance et l'intransigeance du pouvoir. Le régime fort prend forme. Le système politique s'étoffe et devient sécuritaire. La planification prospective nécessaire au développement s'est vite estompée pour faire face aux mauvaises conjonctures et aux idéologies marxistes menaçantes pour la royauté. La persistance des crises sociales et économiques finit par servir de parapluie à la voracité des détenteurs de capitaux et à la myopie des tenants du pouvoir. En 1978, l'Etat retire officieusement son soutien inconditionnel au tourisme. Cela explique à la fois l'échec d'une politique centralisée et l'impertinence d'une politique sécuritaire abusive. Le féodalisme éclairé ne s'avoue pas fautif: ses échecs et revers sont attribués aux autres... La décennie 1990 est dédiée aux privatisations tous azimuts. De façon générale les fonds issus de ces transactions hâtives sont perçus comme une bouffée d'oxygène pour les finances en souffrance de l'Etat. A la mort du roi Hassan II en 1999, une belle éclaircie fait revivre l'espoir avec le début du règne du roi Mohamed VI. Le Maroc renoue avec la politique des grands chantiers et du développement structuré. Signalons que le contenu de cet essai, tiré d'une thèse d'Etat soutenue en 2000, se limite à la période du xxe siècle (1918-2000). Mots-clés: Maroc, protectorat, indépendance, tourisme, planification, emploi, privé, public, libéralisme, investissement, recettes, bilan.

« Je réponds ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages que je sais ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche»

Michel de MONTAIGNE

Ecrivain français 1533 - 1572

AVANT-PROPOS L'analyse présentée dans cet ouvrage est certainement critique à l'égard des acteurs du tourisme au Maroc au vingtième siècle. Toutefois, elle ne vise nullement à condamner ni à dénoncer, encore moins à féliciter qui ou quoi que ce soit. Tout l'intérêt de la démarche consiste à essayer de saisir les raisons de la réussite et les causes de l'échec des investissements touristiques d'une région à l'autre du pays, en opérant des comparaisons appropriées entre différents acteurs et diverses actions planifiées. Il va sans dire que la logique suggère de chercher à comprendre le fait que certaines stations convenablement équipées par les instances étatiques n'ont pas donné les résultats escomptés, malgré des injections massives de capitaux publics et un soutien inconditionnel de l'Etat. C'est notamment le cas du littoral méditerranéen du nord du Maroc. Par ailleurs, d'autres régions ont pu réussir sans avoir bénéficié de cette manne financière étatique (exemple d'Ouarzazate ). Enfin, cette étude tente, dans la mesure du possible, d'évaluer la politique du tourisme au Maroc et d'en dresser un bilan en en mesurant les réussites, les décalages, les déviations et les ratages à travers l'analyse des divers plans de développement économique et social élaborés entre 1960 et 1992. Il est donc intéressant de comprendre, ne serait-ce que relativement, les succès et les échecs de la planification du tourisme au Maroc, ainsi que les contradictions et les complémentarités qui la caractérisent, en abordant des faits concrets: - les raisons et les justifications qui ont motivé l'aménagement et l'équipement de certains espaces vierges à des coûts prohibitifs, dans l'espoir d'en faire de grandes stations touristiques; - la nature et la qualité des acteurs du développement touristique, dopés par la manne des finances publiques, tout comme la motivation des décideurs et des donneurs d'ordre; - le cheminement socioéconomique des principales actions du secteur public (montage juridique et financier), en procédant par régions homogènes à partir de la promotion et de la fonction des nouvelles stations ou réalisations; les motifs qui ont permis d'occulter une bonne partie des régions et des espaces à la vocation touristique reconnue; - le rappel des résultats tangibles et des impacts invisibles, et autres résultats sous-jacents du tourisme, que ce soit au niveau des stations ou des espaces d'implantation et des sociétés d'accueil ;

-

- le degré de légitimité de la mise à la disposition d'un secteur qui n'a pas encore fait ses preuves des cadres et des fonds du secteur public (années 1960) de manière inconditionnelle; - la dernière interrogation, enfin, porte sur le bien-fondé des primes à fonds perdus, des prêts à des taux bas et des assiettes foncières accordés aux investisseurs et aux promoteurs touristiques avec une largesse économique et une souplesse juridique qui contrastent avec la rigidité affichée en permanence à l'égard des petits épargnants et des investisseurs de la petite et moyenne entreprise (PME) et de la micro-entreprise ou de la très petite entreprise (TPIl). Dans la foulée de ces questionnements éthiques ou critiques, bien des suppositions viennent à l'esprit: la majorité des projets touristiques initiés par l'Etat ou le secteur public ont échoué, ou, dans le meilleur des cas, stagné. Est-ce à dire que pendant près de 50 années d'indépendance (19562000), l'Etat a affiché, au mépris de toute raison, son slogan connu de tous les Marocains: "Lâ'am zine", qui signifie "tout va bien", quelle que soit la gravité de la situation? Ou, au contraire, que cette stratégie de persévérance qui frise l'arrogance est l'unique voie de salut dans un contexte africain globalement défaillant! Et si on continue sur cette même lancée de questionnements, il va falloir se demander quel est le prix social, économique et surtout environnemental des erreurs d'appréciation et des mauvaises gestions d'un secteur porteur, mais usé et abusé avant même d'avoir fait ses preuves. Question très délicate, surtout s'il faut formuler des arguments chiffrés. Car « tous les pays, dans le domaine du tourisme, ont fait des erreurs et pansent leurs blessures! Tous ont pu se tromper. Cependant ne pas le reconnaître est le plus douloureux2. » Cela dit, nous soulignons, pour devancer d'éventuelles remarques ou critiques, que l'analyse qui suit est délibérément poussée à l'extrême (ce qui peut paraître à certains comme un excès de langage), pour explorer toutes les voies du progrès et toutes les causes de l'échec du tourisme.

1Ces "très petites entreprises" sont généralement de type familial. 2 Etude de la stratégie d'aménagement touristique. Rapport intermédiaire numéro 2, Volume 2B (animation, formation, promotion). URBAPLAN - CIO - EDESA IIHEM, 1995, p. 213. 12

INTRODUCTION

GENERALE

La politique touristique d'un Etat, tout comme sa politique agricole ou industrielle, s'inscrit dans une stratégie globale qui sert de cadre d'orientation au développement social et économique du pays. C'est la politique nationale. Celle-ci est, généralement, élaborée en fonction des potentialités naturelles, des données culturelles, des ressources économiques, des facteurs sociaux et des possibilités humaines du pays considéré. Généralement, toute politique qui se veut rationnelle et objective se doit, d'une part, de tenir compte des atouts internes du pays (épargne, capitaux, cadres, infrastructures, potentialités, vocations...), et, d'autre part, de prendre en considération les rapports de force à l'échelle internationale (traités, échanges, relations politiques, héritages historiques, assistances, alliances et coopérations...), sans négliger le maintien des équilibres géopolitiques intra et interrégionaux (sécurité, défense, concurrence, complémentarité...). Dans un système démocratique, où la planification indicative revêt un caractère profitable pour la population et stimulant pour l'économie, les planificateurs s'attellent, par souci de réalisme, à stratifier les besoins et les priorités de la nation, en opérant une distinction hiérarchiquement réfléchie entre le souhaitable et le possible. Le but étant de mettre en valeur les atouts du pays et d'en combler méthodiquement les failles socioéconomiques, ils veillent notamment à proposer des solutions pragmatiques aux problèmes conjoncturels en mettant l'accent sur les moyens de produire des richesses susceptibles d'enrayer graduellement les contraintes structurelles. C'est ainsi qu'au moment des indépendances (milieu du xxe siècle) de nombreux pays en développement ont cru au système de planification sociale et économique, y voyant un moyen efficace de sortir du cercle vicieux du sous-développement. Encore faut-il être en mesure d'opérer le bon choix dans les priorités socioéconomiques à un triple niveau: national, sectoriel et temporel l, afin d'élire celles qui se prêtent le mieux au rôle de locomotive pour tirer l'ensemble de l'économie nationale vers le haut. En Afrique, le choix des secteurs à privilégier, au regard des moyens financiers et humains, mais aussi des urgences, est restreint. Il se limite dans la plupart des cas à l'agriculture, l'industrie et/ou le tourisme.
1

Dans le sens du court, du moyen ou du long terme.

Or, l'émergence de ce dernier sous sa forme moderne, dans les pays en développement, est lente et timide pendant la période coloniale. Devenu le choix caractéristique des pays libéraux du tiers-monde, le tourisme s'est révélé à la fois séduisant et contraignant. Car il est, par sa nature de secteur tertiaire d'exportation, une activité où le produit est consommé sur place grâce à la mobilité du touriste. Cette caractéristique a posé, dès le départ, le problème de la promotion et de la gestion de la demande, connue pour ses fluctuations périodiques face à une offre inélastique qui n'est ni stockable, ni exportable. Le tourisme représente aussi un engagement à long terme, du fait qu'une fois les infrastructures de base réalisées, il s'avère presque impossible, pour le pays concerné, de faire marche arrière. Dans le cas du Maroc, le développement du tourisme reflète fidèlement la dépendance des pays du Sud où les orientations socioéconomiques sont souvent calquées sur des modèles sociaux, économiques et politiques exogènes. Ces modèles sont censés agir sur des conditions sociales et économiques internes défavorables et des conjonctures politiques menaçantes, qui elles, sont par contre, endogènes et exogènes. Malgré l'option libérale affichée très tôt par le Maroc, favorisant les aspects purement économiques du secteur, les décideurs ont mis grassement, dans la plus grande contradiction qui puisse être, les institutions et les fonds publics au service d'un secteur privé restreint, régis par des intérêts particuliers, et non du libéralisme national. Ce constat est d'autant plus surprenant que les secteurs sociaux, hérités de la colonisation et donc négligés pour des raisons bien connues, en ont grand besoin. Au plan capitalistique, l'État a pris en charge l'aménagement, le financement et la promotion des stations et des activités touristiques dites de lancement. Le privé est resté dans l'ombre en agissant par l'intermédiaire des sociétés mixtes, comme s'il s'essayait à tâter le terrain avant de se décider à s'engager sans trop de risques. Au niveau socioéconomique, la recherche de devises étrangères a empêché les nationaux de bénéficier (ou alors très peu) d'une politique d'intégration suffisante (absence du tourisme social et d'une stratégie pour le développement du tourisme des nationaux). Il a fallu attendre

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les grandes crises de la fin du xxe siècle pour voir les acteurs du secteur oser « faire appel» aux nationaux dans une sorte d'appel au secours. Il faut rappeler que dans les pays développés, le tourisme de masse a pu bousculer le tourisme aristocratique, grâce notamment à la généralisation des congés payés, à la prospérité des trente glorieuses et à l'épanouissement des libertés individuelles et des droits humains, mais aussi, et surtout, à l'initiative et à au dynamisme du secteur privé. Ce dernier a compris très tôt tout l'intérêt qu'il y a à brasser des populations pour gagner sur la quantité, sans toutefois négliger les opportunités juteuses que procure le tourisme de haut standing (tourisme d'affaires ou de luxe). De ce fait, la planification touristique, d'apparence simple, repose en réalité sur un système d'analyse, d'estimation et de projection compliqué et complexe. Cette complexité est d'autant plus incommodante que les pays du Sud ne disposent, au moment des indépendances (années 1950-1960), que de très peu d'expertises et de compétences en la matière. De plus, la planification du tourisme est censée agir sur une demande exogène dans un contexte géopolitique bipolaire (période de la guerre froide) où le Nord "décide" et le Sud "exécute" dans un semblant de coopération qui ne dit pas son nom. Au milieu du xxe siècle, le rapport entre le tourisme et la politique des Etats des pays en développement semble tenir de l'engagement idéologique avant d'être une option économique. La preuve en est que l'approche du développement touristique dans les pays à tendance libérale est presque linéaire (Mexique, Maroc, Tunisie, Turquie, Indonésie. . .). Sur l'autre versant de la bipolarité, la compatibilité entre l'activité touristique et l'idéologie communiste est récusée par les tenants de la ligne dure de l'option révolutionnaire, même si certains pays, conscients de l'intérêt économique de cette activité libérale, ont pu ou su faire une entorse à la règle (cas de l' ex-Yougoslavie). Aujourd'hui, il est permis de penser que le choix du tourisme était perçu à l'époque comme un gage de ralliement des pays du Sud au monde libéral, pour ne pas dire occidental. Et l'on comprend l'acharnement de certains régimes, non seulement à vouloir accorder une large priorité au tourisme dans l'économie nationale, mais à le défendre inconditionnellement, le plus souvent au détriment d'autres secteurs dont la vocation n'est plus à prouver. 15

Au Maroc, le tourisme a décroché le titre de secteur prioritaire au milieu des années 1960, pour sa grande capacité à jouer le rôle d'un levier économique de premier plan. L'Etat a mis à sa disposition des institutions administratives, des procédures juridiques, des codes d'investissement et des capitaux publics. Ces facilités économiques et autres outils d'accompagnement ont sûrement contribué au décollage du tourisme, mais, probablement aussi, au délaissement d'autres secteurs et branches d'activités moins dépendantes de l'extérieur, ou moins coûteuses, ou plus rentables. Evidemment les planificateurs mettent en avant l'impact attendu de l'effet multiplicateur du tourisme. Il consiste en un rôle de stimulateur économique. Autrement dit, le tourisme est perçu comme un facteur de compensation au plan socioéconomique national (recettes, revenus, emplois...), et comme un facteur de redistribution du fait que des retombées bénéfiques sont attendues pour l'ensemble des secteurs et des régions en marge de la planification touristique (le rural, la

jeunesse, la culture, l'artisanat, la santé, l'éducation...).

.

C'est d'ailleurs pour ces considérations que toute analyse de la politique du tourisme qui se veut scientifiquement objective ne saurait aborder ce secteur en tant qu'entité à part. Le tourisme doit, en effet, être replacé dans le cadre général des activités socioéconomiques du Maroc, dans le contexte global des dynamiques sociales, politiques et culturelles du pays, pour qu'une meilleure compréhension de ce phénomène à facettes multiples soit possible. La démarche privilégiée par la présente analyse a l'ambition de sonder les soubassements, les intentions et les desseins sous-jacents à la politique touristique marocaine, données occultées souvent par le discours officiel. Ce dernier, outre l'affirmation du « tourisme moteur de développement », a fait du binôme "recettes - emplois" un leitmotiv économique doublé d'un slogan sociopolitique. En conséquence, le tourisme a mobilisé des énergies importantes un demi-siècle durant (1965-1999) pour un résultat mitigé. En occupant des espaces géographiquement attrayants, il a certainement bousculé des activités économiquement productives. Cette démarche est, dit-on, inévitable dans un pays libéral où le secteur du tourisme vient d'être élu au deuxième rang des priorités de l'économie nationale. Pour séduire, le discours officiel a usé, au point 16

d'en abuser parfois, de deux arguments très engageants: "le tourisme, moteur de développement" et "le tourisme, grand générateur d'emplois". De nos jours, personne n'ose contester ouvertement le choix du tourisme au Maroc. Mais au vu des résultats obtenus en un demi-siècle par le secteur, après l'indépendance, d'autres interrogations de première importance émergent: - le tourisme a-t-il écarté, par mégarde, d'autres vocations, et/ou a-t-il éliminé conséquemment d'autres possibilités de développement mieux adaptées, donc plus prometteuses pour l'économie marocaine? - l'argent du contribuable et les prêts des instances financières mondiales, facturés à la nation et profitant en majorité à une minorité d'entrepreneurs, n'auraient-il pas été mieux utilisés s'ils avaient été affectés aux infrastructures de base et aux équipements sociaux? - la récupération des réalisations du secteur public par le privé, durant les années 1990, dans un élan de privatisations sans grande transparence, n'a-t-elle pas occasionné des pertes consistantes pour la trésorerie nationale? Dans un pays comme le Maroc, qui se veut à l'avant-garde du libéralisme africain dès son accession à l'indépendance, on ne peut que s'étonner du poids du secteur public dans la gestion et le contrôle de l'économie nationale. Or, au plan socioéconomique, que ce soit dans le tourisme ou dans l'agriculture, les aides financières les plus consistantes ont bénéficié aux grands propriétaires fonciers et aux détenteurs de capitaux. Alors, on peut légitimement se demander si le Maroc possède une politique socioéconomique et sociogéographique animée réellement par la recherche des équilibres sociaux, économiques et territoriaux. Ou si, au contraire, tout est basé sur une stratégie de reproduction des acteurs sociaux traditionnels et des actions économiques classiques en vue de figer la stratification sociale dans sa texture traditionnelle, d'une part, et dans sa structure économique « seigneuriale », d'autre part. Dans ce cas, la réorganisation de l'espace, une des tâches primordiales de l'activité touristique, n'aurait fait que dégager une forte impression d'évolution positive, dans une optique de grande illusion moderniste! En un mot, l'objectif probable de cette stratégie est d'assurer la continuité sociopolitique héritée du passé en privilégiant l'évolution, mère du changement dans la continuité, par opposition à la révolution, 17

porteuse de ruptures brutales, voire de violences. Vu sous cet angle, le tourisme a sûrement rempli une fonction non négligeable. La prolifération, au milieu des années 1960 et 1970, de sociétés publiques et semi-publiques, créées, croit-on savoir, pour aider à asseoir les bases d'un libéralisme souple, s'inscrit dans la droite ligne d'un contrôle social à la fois étoffé et voilé. Des analystes avertis et des penseurs éclairés considèrent ces créations comme d'habiles procédures interventionnistes visant à aider à la mainmise de l'Etat sur l'appareil politique et économique. Comme le décrit bien John Waterbury: « Les carrières publiques exercent sur des Marocains une séduction très forte pour être négligé et légion sont ceux qui cherchent avidement des responsabilités officielles, quelles que soient les restrictions imposées à leur liberté d'action. Le Roi a déclaré: « Je dis quelquefois à mes ministres: si demain aucun de nous n'acceptait de gouverner je dirais à mon chauffeur: sois ministre2. » Que l'on soit d'accord ou pas d'accord avec l'allusion faite à la gouvernance autocratique qui a tout fait pour figer les différentes classes dans leurs aires sociales, économiques et politiques de base, le vrai problème se situe ailleurs. En cinquante années d'indépendance du Maroc, cette politique a fini par forger de nouvelles élites gavées par l'assistanat économique et téléguidées par la tutelle politique. En contrepartie, elles continuent à offrir généreusement leur docilité au consensus suggéré pour continuer à bénéficier des rentes indues mais tolérées. L'ambition ou l'objectif de cet habile tutorat est de les faire adhérer au processus politique national mis en place unilatéralement par le pouvoir central quels qu'en soient les défauts et les bienfaits. L'objectif plausible de cette politique préconçue est de contribuer à la stabilité du pays et à la pérennité de la monarchie. Cette gouvernance, qui consiste à privilégier la sécurité au détriment du développement, a vite montré ses limites. Cela explique ceci. Le tout explique l'échec relatif, dans la majorité des régions, des activités touristiques confiées à la promotion et à la gestion publiques. Ayant carte blanche, les hauts cadres du régime ont longtemps confondu intérêts personnels et intérêt général. Il va sans dire que le régime
1 2

John WATERBURY: Le Commandantdes croyants, (la monarchie marocaine Note de l'auteur: Interview dans Réalités, n° 250, novembre 1966. Le texte
18

et son élite). Editions PUF, Paris 1975, p. 306.

complet de l'interview fut publié dans Maghreb-Informations, 15 novembre 1966.

marocain a bel et bien compris, au lendemain de l'indépendance, que sa politique libérale ne peut pas aboutir, dans un contexte mondial bipolaire, sans engagement clair et net de sa part auprès des pays émetteurs de touristes. Cela est d'autant plus vrai que le climat politique africain de l'époque, saisi par la fièvre des économies collectivistes à "parti unique" et secoué par la mode des coups d'Etat et la répression aveugle au nom de la sécurité de l'Etat, a autorisé de nombreux dépassements. Ce constat est-il suffisant pour expliquer l'exception marocaine, où le libéralisme (assisté) et le multipartisme (souvent préfabriqué) sont mis en "vitrine" pour cause de compatibilité avec le régime en place, afin d'appâter l'opinion publique extérieure? Quant à l'agriculture, priorité des priorités de tous les temps, elle n'échappera pas, elle non plus, au phénomène de contrôle, avec en plus une importante absorption de fonds publics. Et l'on s'aperçoit que, malgré tous les efforts consentis dans ce domaine, l'agriculture marocaine demeure largement dépendante des conditions climatiques: les années de sécheresse enregistrent, sans exception, des taux de croissance faibles ou nuls, alors que les années pluvieuses peuvent atteindre des taux de croissance de l'ordre de 6 à 10 %. Du fait aussi que la promotion et la modernisation de l'agriculture se concentrent dans la Meseta marocaine (plaines et plateaux de la façade atlantique), le rôle imparti au tourisme serait de faire le contrepoids d'un développement agricole axé sur la grande hydraulique. Mais du moment que le tourisme a besoin de terrains et de capitaux, il est attendu, pour ne pas dire planifié, que le surplus des capitaux du carré du "Maroc utile" est invité à s'exporter vers la Méditerranée et le Grand Sud, régions désignées par l'Etat comme prioritaires pour le développement touristique. Pour clore ce volet introductif, il est à souligner que cet ouvrage et la rédaction qui en découle ont tenu à éviter le recours aux définitions et concepts touristiques prisés par d'autres chercheurs plus intéressés par l'essence du tourisme que par sa complexité et sa mutation permanente.

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CHAPITRE PREMIER

ORIGINE, ÉVOLUTION ET DÉVELOPPEMENT AU MAROC AU XXe SIÈCLE

DU TOURISME

Les premières tentatives d'un développement touristique programmé au Maroc remontent à lafin de la Première Guerre mondiale (1914-1918). Si la France, pays protecteurl (1912-1956), est acculée à asseoir son autorité par les armes au moment de la pénétration de ses armées dans le pays, elle s'est trouvée dans l'obligation aussi, après l'achèvement de sa "pacification", de soigner son image sociale, politique et économique par la mise en place d'infrastructures et d'équipements modernes. Cependant, la modernisation de l'agriculture, malgré les perturbations et les séquelles de cette guerre, revêt pour le protectorat un caractère urgent, d'autant plus que le "Maroc utile ", implicitement délimité par le maréchal Lyautey, était déjà entièrement soumis vers le milieu des années 1920. Par contre, les conditions pour le développement du tourisme, à travers tout le Maroc, n'ont presque jamais été réunies durant les 46 ans du protectorat (Première Guerre mondiale: 1914-1918, Guerre du Rif: 19211926, résistance dans les montagnes de l'Atlas jusqu'en 1934, Seconde Guerre mondiale: 1940-1945, et enfin déclenchement de la lutte armée pour l'indépendance au début des années 1950). Toutefois, il faudrait signaler que la ville de Tanger a toujours fait exception à la règle, puisque l'activité touristique, dans sa forme moderne, y a vu le jour à partir de la deuxième moitié du XIX siècle. La construction d'un premier hôtel de haut standing (Grand Hôtel de France2, aujourd'hui fermé pour cause de vétusté) remonte à cette époque, ouvrant ainsi la voie à une ère touristique prospère. Le xIX siècle peut être à juste titre qualifié de siècle de l'ouverture du

Maroc sur l'Europe et donc sur la modernité. Sa situation à proximité du
Vieux continent, ses relations diplomatiques avec les pays méditerranéens et l'idée ûuste ou fausse) qui a toujours présenté le pays comme un "Eldorado" de proximité, ont aiguisé les appétits coloniaux, notamment ceux de quatre pays: France, Espagne, Allemagne et Angleterre.

1 L'Espagne était aussi, si l'on peut dire, co-protecteur, en occupant la frange méditerranéenne et le Rif (face à la Péninsule Ibérique) et le Sahara occidental (face aux lIes Canaries). 2 C'est un hôtel très ancien. Le célèbre peintre français Henri MATISSE y a séjourné en 1913. Ce fait historique a sûrement joué en sa faveur à une époque où la folie des démolitions orchestrée par les spéculateurs immobiliers (blanchiment de l'argent sale) a failli anéantir le patrimoine urbain, mémoire de Tanger. 22

I COLONISATION ET MODERNISATION: PAR LA DÉMONSTRATION ÉCONOMIQUE

LE TOURISME

OU LA SÉDUCTION

A l'arrivée des Françaisl, le Maroc souffre de trois maux: - les luttes tribales sanglantes qui engendrent une insécurité chronique en dehors du Bled al Makhzen ; - la persistance des famines qui rendent précaires, à leur tour, les conditions de vie et de production; - la fréquence des épidémies, conséquence des deux premiers fléaux, et dont l'impact est ravageur au plan sociodémographique. Seulement les taux de mortalité, très élevés, sont compensés naturellement, par des taux de natalité eux aussi très élevés. Cette situation explique pourquoi la mise en valeur agricole des grandes plaines de la Meseta marocaine en l'épaulant par une action à caractère sanitaire (introduction du vaccin) et une action à caractère sécuritaire (quadrillage des tribus par un réseau de contrôle dit "Bureaux des affaires indigènes"). Cette triple démarche n'est pas dépourvue d'arrière-pensées, puisqu'elle doit aboutir, à court ou à moyen terme, aux objectifs suivants: - prouver acte à l'appui, l'efficience et la puissance de la nouvelle administration du protectorat, pour en justifier la mission "protectrice et civilisatrice" du pays. La priorité sera donnée au développement d'une agriculture en mesure d'écarter le spectre des famines et des disettes; - instaurer un système sanitaire d'urgence (généralisation de la vaccination) pour tenter d'éradiquer les épidémies et les maladies contagieuses, afin de réduire les risques de contamination qui guettent les populations européennes fraîchement installées au Maroc; - mettre fin aux luttes tribales, souvent meurtrières, surtout dans la partie marocaine connue sous le nom de Bled Siba, par un essaimage de postes de sécurité à travers tout le pays. Le but affiché de toutes ces opérations se résume en un mot: faire régner "l'apaisement et la sécurité" pour mieux contrôler la situation. Mais l'objectif sous-jacent vise à préparer les conditions d'une colonisation profonde.
1

Le traité du protectorat a été signé à Fès le 30 mars 1912, sous le règne de
23

Moulay Hafid (1908-1912), onzième roi de la dynastie alaouite.

Il ne faut pas oublier que la pénétration française au Maroc est conduite sous le signe de la « pacification» et se veut, selon l'esprit du "Traité de protectorat" de 1912, un moyen "légitime" de rétablissement de l'autorité du Sultan sur l'ensemble du Royaume chérifien. Il est évident que sans la réalisation de ces actions qualifiées d'urgentes, l'installation de colons au Maroc, chose fortement souhaitée par l'administration du maréchal Lyautey, demeure hypothétique. De toute évidence l'objectif de ces efforts de redressement de la situation vise iniquement à asseoir solidement les premières bases de l'administration du protectorat en milieu rural, dans le but de séparer les zones berbérophones (en majorité montagnardes et rurales) des grandes villes et des zones arabophones. Parallèlement à cette action qui tient de la devise classique du colonialisme: "diviser pour régner", les enfants des notables sont envoyés à l'école française pour former, souhaite-t-on, une élite docile et acquise à la cause du protectorat. Les deux tentatives ont échoué dès 1932, à cause de la mise en place du Dahir berbèrel. Les nouvelles élites formées par le protectorat sont les premières à mener la lutte pour l'indépendance. Il s'est avéré par la suite qu'une majorité de nationalistes a milité par conviction pour l'indépendance et qu'une minorité (bien influente) a par contre agi par intérêt, sachant pertinemment que le vide postindépendance est la voie tout indiquée pour accéder au pouvoir2. La tentative de division du Maroc en deux zones, l'une arabophone et l'autre berbérophone, aboutit au resserrement des rangs de la résistance marocaine.

1 Tentative coloniale cherchant à opérer une distinction socioculturelle et religieuse entre les Arabes et les Berbères au Maroc (cf. anthropologie coloniale). On a assisté alors à la création du collège d'Azrou (1927) où étaient enseignés seulement le français et le berbère, avec tout ce que cela comportait comme idéologie encourageant la distinction entre Berbères et Arabes, sans aller cependant jusqu'à prôner le séparatisme jugé dangereux pour la gestion du pays. Ce collège est destiné à la formation d'une élite berbère de type francophile. 2 D'ailleurs, une fois arrivée au pouvoir à l'indépendance, la majorité des nationalistes et militants de la période coloniale a repris à son compte quelques méthodes coloniales (besoin de la modernisation) et parallèlement les anciennes pratiques féodales (besoin de d'authenticité) en instaurant un pouvoir sans partage (cf. : années de plomb). 24

A - PÉRIODE COLONIALE ET TOURISME: L'AFFIRMA TION DU TOURISME AU MAROC.

DES

BALBUTIEMENTS

A

les pionniers de l'expansion française sont majoritairementconstitués d'artistes (avec de bonnes intentions d'ailleurs), d'explorateurs "noblement" motivés (historiens, géographes, anthropologues) ou d'éclaireurs coloniaux attitrés et clairement intéressés (expéditions et missions coloniales). Les tableaux et écrits innocents d'Eugène Delacroix (1832), tout comme les récits tendancieux de Charles de Foucault2 (1883), n'en déplaise à certains idéalistes, ont certainement servi d'outils de débroussaillage colonial. «La géographie, dit Yves Lacoste, ça sert d'abord à faire la guerre3» ! Ces études et rapports ont permis aux autorités du protectorat d'établir une première carte des vocations par région au Maroc. C'est le maréchal Lyautey4 qui est à l'origine du lancement des actions pionnières du tourisme au Maroc, comme de toutes les initiations et initiatives socioéconomiques coloniales. Les premières stations sont implantées à l'intérieur d'un triangle sociogéographique sécurisé le long de la façade atlantique, délimité par les villes de Tanger au nord, de Fès à l'est et de Marrakech au sud (ensemble des plaines et plateaux situés au nord des Chaînes Atlasiques et au sud-ouest du Rif), auxquelles il faut rattacher la ville d'Agadir, surnommée la "Côte d'Azur marocaine". Le "Guide Bleu", publié vers 1919 et préfacé par le maréchal Lyautey5, se montre très optimiste quant à l'avenir touristique du Royaume. Déjà en 1918, Lyautey a procédé à la pose de la première
1

Aussi paradoxal

que cela puisse

paraître,

Le développementqui suit est largement inspiré d'un texte inédit de Mohamed

TEMSAMNI, professeur de géographie touristique à l'Institut supérieur international du tourisme de Tanger (ISIT). 2 Charles FOUCAULT (de) : Reconnaissance au Maroc, (journal de route). Sociétés d'éditions géographiques, maritimes et coloniales, Paris 1939. 3 Yves LACOSTE: La géographie ça sert, d'abord, à faire la guerre. Editions François MASPERO (Nouvelle édition), Paris 1982. 4 Premier Résident général au Maroc, 1912-1925, et artisan de la conception de la politique du protectorat. 5 « C'est une chance inappréciable pour un pays destiné à un tel avenir touristique que l'édition d'un "guide bleu au Maroc" et je suis heureux d'en exprimer à la librairie Hachette toute ma gratitude)} ; note manuscrite signée par le maréchal Lyautey, Résident général au Maroc (21 juin 1921). 25

pierre d'un hôtel de luxe à Marrakech, la Mamounia. En signant un arrêté résidentiel la même année, il pose les jalons d'une nouvelle activité et les prémisses de la première législation inaugurale de l'organisation du tourisme au Maroc. C'est aussi la naissance de la première génération de stations touristiques. Ce coup d'envoi de l'activité des loisirs modernes a donné naissance à une littérature touristique animée par des écrivains, des géographes, des scientifiques et des militaires; ce "beau" monde, venu de différents horizons et de tendances idéologiques distinctes, se charge d'étudier les fondements de la culture et de la nature du Maroc. Certains ont su en louer les bienfaits alors que d'autres, les plus imprégnés d'idéologie colonialiste, ont insisté sur les tares et les retards du pays... que seule la "mission civilisatrice" de la colonisation aurait été en mesure d'enrayer. Enfin, un nombre conséquent d'écrits posés et objectifs, connus pour leur qualité et leur sérieux, demeurent, encore de nos jours, des ouvrages de référence. Les premières campagnes touristiques du Maroc sont alors lancées. La première ascension du Toubkal, point culminant du Haut Atlas marocain (4165 mètres), par des membres de la section marocaine du CAF (Club Alpin français), a lieu en 1923. Durant la période de la présence française au Maroc, ce sont, cette fois-ci, des chercheurs, des universitaires et des scientifiques, avec à leur tête des géographes, qui inaugurent la recherche scientifique en ouvrant la voie aux investisseurs et aux hommes d'affaires européens. Leurs recherches et travaux finissent, malgré l'innocence des intentions, par servir d'indicateurs de tendances socioéconomiques à l'entreprenariat colonial privé. Dans d'autres situations ces recherches offrent des repères ou des éclairages sociopolitiques à l'administration du protectorat (analyse des situations et des phénomènes sociologiques, géographiques et économiques, connaissance des traditions...). Après la Deuxième Guerre mondiale, une minorité de ces chercheurs a pris, courageusement, fait et cause pour l'indépendance du Maroc: c'est le cas du célèbre géographe Jean Dresch. A la fin de la guerre du Rif, un second arrêté semble inviter les touristes et les investisseurs à faire confiance aux capacités et potentialités touristiques du Maroc, pourtant colonisé ou «pacifié» à peine à moitié. Mais il a fallu près d'une décennie (1926-1934) après la 26

promulgation de cet arrêté (28 mai 1926) qui préconise que «le tourisme doit être une des principales ressources du pays », pour que les dernières poches de résistance du Haut et de l'Anti-Atlas déposent les armes (Tazigzaout dans le Haut Atlas en 1932, Bougafer dans l' AntiAtlas en 1934). Ironie du sort ou concours de mauvaises circonstances, ces deux régions du Maroc sont aUlourd'hui panni les plus démunies. Et même si le premier circuit inaugurant le tourisme itinérant au Maroc a lieu au départ de Bordeaux vers 1920, le tourisme n'amorcera un vrai décollage qu'à partir du milieu des années trente. Il faut dire que cette nouvelle activité n'a pas pu, jusque-là, bénéficier de circonstances sociales et politiques favorables pour s'épanouir pleinement. Après la Première Guerre mondiale (1914-1918), la Guerre du Rif (1921-1926) va, pour une décennie et demie, ralentir l'ambition touristique du protectorat et des investisseurs potentiels. Toutefois, « le deuxième "circuit", au départ de l'Algérie, a lieu en 1926 (en même temps que l'arrêté susmentionné), probablement pour montrer à l'opinion internationale que la Guerre du Rif était terminée2.» Les premiers circuits sont limités aux Villes Impériales pour trois raisons. - La première raison, c'est qu'en dehors d'un "Maroc" suffisamment équipé, les routes qui permettent l'accès aux zones de montagnes et du Sud ne sont pas encore construites. Et ce n'est pas la volonté, ni les moyens, qui manquent, mais la stabilité sociopolitique. - La deuxième raison semble découler de la première. Elle est matérialisée par le manque de moyens d'hébergement et d'accueil capables d'offrir aux visiteurs un minimum de confort et d'hygiène. - La troisième, la plus évidente et la moins explicitée de ces raisons, est le manque de sécurité. Dans les contrées reculées du pays, les attaques contre les casernes et les locaux de l'administration française ont persisté jusqu'à la fin des années 1930. Après la Seconde Guerre mondiale, les nationalistes prennent la relève des escannouches ponctuelles, maintenant la pression jusqu'à l'indépendance.
1

Ce circuit a eu lieu exactement le 10 avril 1920 au départ de Bordeaux et s'est

terminé à Alger, en passant par les villes de Casablanca, El Jadida, Marrakech, Meknès, Fès, Oujda, Oran et Alger. C'est un voyage à forfait (tout compris) de 3 semaines qui avait coûté à l'époque la bagatelle de 39 500 francs. D'après le cours de géographie touristique de Mohamed TEMSAMANI, ISIT 1999. 2 Mimoun HILLALI : Aspects géotechniques du tourisme itinérant au Maroc. Revue de la faculté des Lettres et des sciences humaines. Université Cadi Ayyad, Marrakech, 1994, pp. 51-57. 27

Il faut préciser qu'après la période allant de 1926 à 1940, période considérée comme étant celle de la naissance du tourisme au Maroc, la Deuxième Guerre mondiale a sérieusement freiné cet élan prometteur du développement touristique. Mais tout n'est pas négatif. La Zone Internationale de Tanger a largement profité des malheurs de l'Europe en drainant capitaux, or et autres richesses. Zone de sécurité sûre pour les personnes et les capitaux, espace de liberté notoire pour les transactions commerciales et les réfugiés de tout bord, la ville du Détroit connaît en peu de temps (1923-1956) un développement économique et touristique sans précédent. Il faut donc attendre le milieu des années trente (date de l'achèvement de la conquête du Maroc) pour voir le tourisme itinérant se généraliser, sans pour autant donner naissance à un mouvement de masse remarquable: « quelques stations de villégiature dans le Moyen Atlas et relais d'étapes dans le Sud ont jalonné les itinéraires prisés par les premières vagues de touristes constitués dans leur majorité par des Français 1. » Cependant, l'assise administrative et sanitaire n'étant pas bien établie dans les zones montagneuses, ce sont les anciens territoires du "Bled al Makhzen" (espace autrefois soumis au pouvoir central) qui vont être les premiers à recevoir des équipements touristiques modernes. Les Villes Impériales sont a priori désignées pour relever le défi. Ce n'est peut-être pas par hasard que les Français en ont fait le fer de lance de leur pénétration militaire et économique au Maroc. En 1912, Rabat est élue capitale du Royaume. Les intentions du

protectorat rappellent la tactique de Moulay Ismail, au XVIIe siècle2,qui
a fondé sa nouvelle capitale à Meknès pour fuir la pression des Oulémas (savants théologiens) de l'imposante ville de Fès. Celle-ci, alors tribune du savoir théologique et scientifique, du pouvoir économique et politique, a juste servi de cadre à la signature du traité du protectorat en mars de la même année. Ainsi Fès sera-t-elle vite délaissée politiquement et même économiquement, tout en demeurant très surveillée militairement, le temps de créer de nouveaux pôles économiques (Casablanca) et
1

Mimoun HILLALI : Aspects géotechniques du tourisme itinérant au Maroc, op.
roi de la dynastie Alaouite, et « ami)} de Louis XIV. 1626-1672, Moulay IsmaYI était

cit. 2 Deuxième contemporain

28

politiques (Rabat) ou militaires (Meknès et Marrakech). C'est ainsi que ces deux dernières villes sont promues au rang de bases de commandement et de contrôle, respectivement, du Tafilalt et du Drâa. Cette stratégie à elle seule explique l'attention particulière et l'importance tactique des équipements accordés tôt à ces villes dites de commandement. A la suite de la création du pôle économique de Casablanca, et de la construction d'un port de dimension internationale, Fès, "l'émeutière" aux yeux du protectorat, est condamnée à péricliter. Cependant, même moribonde économiquement parlant, Fès est restée à l'avant-garde de la lutte pour l'indépendance.
1 - POSSIBILITÉS ET LIMITES DE L'ACTION TOURISME MILITAIRE OU COLONIAL?
DES PIONNIERS DU TOURISME:

Nous tenons à confirmer qu'il serait faux de dater la naissance du tourisme moderne au Maroc des années 1920. En effet, la ville de Tanger! connaît un développement touristique de haut niveau au milieu

du

XIXe

siècle, comme nous l'avons déjà signalé auparavant. Il faut

souligner que les périodes glorieuses du tourisme tangérois, l'une diplomatique (1830-1912) et l'autre internationale (1923-1956)2, ont fait de cette ville particulière un espace urbain moderne et une aire socioéconomique exceptionnelle. Toutefois, on ne peut dater la naissance du tourisme marocain qu'à partir du moment où le tourisme itinérant (ou tourisme de masse) a tissé un canevas d'itinéraires, de circuits et de stations d'accueil à travers tout le pays. Les nombreuses relations diplomatiques et voyages faits

par les Européens ayant visité le Maroc à la fin du

XIXe

siècle et au

début du xxe, ont considérablement mis en valeur l'importance de son potentiel touristique. La diversité des espaces géographiques, l'importance des traditions millénaires, la vitalité des expressions artistiques, la richesse des monuments historiques et la diversité des styles architecturaux ont
l "Aussi le nombre de touristes visitant la ville et les étrangers y séjournant pendant l'hiver est-il en progression constante", d'après A. COUSIN, dans "Tanger", 3e édition; Paris 1903. 2 La période allant de 1913 à 1920 est connue pour ses luttes acharnées entre les nations étrangères présentes à Tanger. La guerre du Rif 1921-1926 a finalement imposé aux belligérants une entende à contrecœur signée en 1921 et entrée en vigueur en 1923 : l'internationalisation de la ville. 29