//img.uscri.be/pth/2cfa3ab084ea851423a6fa142552ba059cd8315d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La question du consentement au travail

De
316 pages
L'implication au travail, préoccupation centrale des managers et des DRH dans les entreprises ou dans les administrations, est ici questionnée : Qu'est-ce qui fait courir les salariés ? Quels sont les modes actuels de contrôle du travail ? Aujourd'hui l'évaluation individuelle, l'engagement personnel, la responsabilisation, sont au coeur du management des hommes, mais le retrait, la subordination insatisfaite, la simulation, peuvent aussi être une réponse des salariés à ces nouveaux modes de gestion. La question du consentement au travail interroge au plus profond des activités productives salariées.
Voir plus Voir moins

LA QUESTION DU CONSENTEMENT AU TRAVAIL

www.librairieharmattan.conl diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr
@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-7475-9927-2 EAN : 9782747599276

Sous la direction de

Jean-Pierre DURAND et Marie-Christine LE FLOCH

LA QUESTION DU CONSENTEMENT AU TRAVAIL
contrainte

De la servitude volontaire à l'implication

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Déjà parus
Brigitte GIRARD-HAINZ, Rêves de ville. Récits d'une vie associative de quartier, 2005. Norbert ALTER, La bureautique dans l'entreprise, 2005. Raoul NKUITCHOU NKOUATCHET, Les ouvrières du fastfood, 2005. Sébastien FROIN, Flux tendus et solidarité technique, 2005. Roland GUILLON, Les avatars d'une pensée dirigeante, le cas du parti socialiste, 2005. Olivier MENARD (dir.), Le conflit, 2005. Claude GIRAUD, Du secret. Contribution à une sociologie de l'autorité et de l'engagement, 2005. Thierry BLIN, Les sans-papiers de Saint-Bernard, 2005. J.P. LAR1JE, Baccalauréat, à qui profite la démocratisation ?, 2005. J.-M. CHAPOULIE, O. KOURCHID, J.-L. ROBERT et A.-M. SOHN (Sous la dir.), Sociologues et sociologies. La France des années 60, 2005. Frédéric ROYALL, Mobilisations de chômeurs en Irlande (1985-1995), 2005. Brigitte BOUQUET (dir.), La prévention: concept, politiques, pratiques en débat, 2005. François GRESLE (dir.), Sociologie du milieu militaire, 2005. P.-N. DENIEUIL et H. LAROUSSI, Le développement le social local et la question des territoires, 2005.

Nous remercions les collègues Alain Pichon et Evelyne Fabre du Centre Pierre Naville et Carole Troussier du GERPISA pour leur aide à la réalisation de cet ouvrage.

La question

du consentement

au travail

De la servitude volontaire à l'implication contrainte

Introduction
Figures contemporaines Marie-Christine Le Floch de la domination et fonction sociale de la sociologie.

I Le consentement

comme

alternative

ou réponse

à la contrainte

Enaaaements.
Subordination Gaëtan Flocco

responsabilisation
et consentement chez les cadres

Le retrait comme conséquence paradoxale de l'intérêt au travail François Aballéa L'institution militaire entre deux modèles de domination Sébastien Jakubowski Prescription
Incorporation Hélène Weber

subiective
à l'organisation et intériorisation des contraintes chez McDonald' s

La politique de l'épargne salariale au service du consentement au travail Muriel Chevallier Travailler autrement comme cause et comme débouché professionnel Fanny Darbus
La soumission à la prescription Marie-Anne Dujarier de toute-puissance

Il Enchantement,

malentendus

et simulation

Dialectiaue maitre/emplové et les espaces de travail

: subiectivité

et enchantement

dans les services

Dispositif managérial et dispositions sociales au consentement. L'exemple du travail de vente d'articles de sport William Gasparini Relations amicales et rapport marchand: la relation de service dans les clubs de vacances Bertrand Réau La culture matérielle des espaces de bureaux, un indice de l'implication des salariés? Sofian Beldjerd De la compétence au simulacre Jean-Pierre Durand Les traits ou aualités
te personnelles" au travail

Les « savoir-être» : un clair-obscur. Elodie Ségal Consentement au travail et dynamique organisationnelle spécialisés Stéphanie Boujut les assistants sociaux

Division sexuelle du travail et "servitude involontairement volontaire". Le poids des processus de naturalisation dans l'intériorisation de la domination sociale. L'exemple de la coiffure Stéphane Le lay Evaluation morale des dispositions au "sale boulot" et contrôle rationalisé du travail compassionnel : enquête en maison de retraite Gérard Rimbert III Individualisation collectifs Contrainte et contrôle des relations de travail, résistances et rôle des

des salariés

Les efforts d'adaptation des intérimaires: une forme d'aliénation? Dominique Glaymann

Le licenciement pour motif personnel: un révélateur de l'implication contrainte et de la servitude volontaire Béatrice Piazza-Paruch et Alain Pichon
La mission de contrôle des agents ANPE. Norbert Emenegger

Consistance des collectifs
La coopération contrainte en milieu hospitalier Mihaï Dinu Gheorghiu, Frederic Moatty Le consentement aux normes sociales de travail. La seconde socialisation professionnelle des sidérurgistes reclassés Jean Ferrette Du « consentement paradoxal» à la « servitude volontaire» : les collectifs de travail en danger Lionel Jacquot Résistances à l'individualisation Rémy Caveng

Conclusion
Conceptualisation Jean-Pierre et processus de connaissance face au consentement au travail

Durand

La question

du consentement

au travail

De la servitude volontaire à l'implication contrainte

Les

auteurs ABALLEA BELDJERD BOUJUT Université Université de Rouen de Poitiers

François Sofian

Stéphanie Rémy Muriel

GRASS-CNRS CSE-EHESS Centre Paris (Paris7) Pierre Naville, Université d'Evry de Changement Social

CAVENG CHEVALLIER DUJARIER

Marie-Anne

III Sorbonne,

Laboratoire

Jean-Pierre Fanny Norbert Jean Gaêtan William Mihaï

DURAND

Centre

Pierre

Naville,

Université

d'Evry

DARBUS EMENEGGER FERRETTE FLOCCO GASPARIN: Dinu GHEORGHIU GLAYMAN

CSE-EHESS LASMAS, LASMAS, Centre Université Centre Centre GREE, Université Université Pierre Naville, de Caen de Caen Université d'Evry

de Strasbourg d'études Pierre CNRS, de l'emploi Naville, Université de Paris XII 2

Dominique Lionel

JACQUOT JAKUBOWSKI LE FLOCH

Université Université

de Nancy de Lille1

Sébastien

Ifresi-CLERSE, Université Paris VIII Centre Centre Centre d'études Pierre Pierre

Marie-Christine Stéphane Frederic Béatrice Alain

de Lille III-GRACC

LE LAY MOATTY PIAZZA-PARUCH

de l' em ploi Naville, Naville, ENS Université Université d'Evry d'Evry

PICHON RÉAU RIMBERT SEGAL WEBER

Bertrand Gérard Elodie Hélène

EHESS,CSE, CSE-EHESS Centre Pierre

Naville,

Université

d'Evry Université de ParisVII

Laboratoire

de Changement

Social,

Introduction

générale

Figures contemporaines sociale de la sociologie

de la domination

et fonction

Marie-Christine

Le Floch

*

Introduction
La question de la servitude volontaire1 est ancienne mais sa résonance paradoxale agace toujours la réflexion et la critique, et ceci pour la meilleure des causes. Elle invite à débattre des formes contemporaines de la domination2 dans les espaces d'activité. Le travail contraint existe toujours et côtoie des formes d'activité qui semblent s'organiser de manière plus libérale. A côté de pures sanctions, comme le licenciement pour motif personnel (B. Piazza-Paruch, A. Pichon), traduisant l'exercice d'une contrainte de rentabilité économique, diverses injonctions traduisent une emprise plus difficile à cerner mais qui produit l'implication des salariés. Les injonctions à l'autonomie et à la participation comme sources d'efficacité résultent d'une conjugaison entre le consentement et la
* Maître de

conférence à l'Université de Lille III, chercheurau GRACC (Groupe de

recherche sur les actions et les croyances collectives). 1 Selon le titre du discours d'E. de La Boëtie. L'idée de servitude volontaire contient en elle-même celle de subordination inhérente au salariat, aussi la question du consentement au travail a-t-elle du être précisée en fonction des formes d'emploi abordées qui concernent pour la plus grande part le travail salarié y compris dans ses formes précarisées dans les entreprises ou les organisations. 2 Nous nous référons pour le début de cette présentation à l'article de D. Martuccelli, " figures de la domination ", Revue Française de sociologie, 45-3, 2004.

responsabilisation individuelle. La domination au travail apparaît dans ses traductions modernes: acceptation sans consentement, adhésion ou implication contrainte.

Parmi les principaux enjeux des débats qui se sont déroulés lors de ces journées, la question de l'existence d'une idéologie dominante était sousjacente à travers les figures du "libéralisme" ou du "nouveau management" et de l'effet des discours idéologiques sur les formes de consentement réel ou apparent des acteurs. Quelle est finalement la nature des contraintes qui pèsent sur les salariés? La part des discours idéologiques intériorisés ou non et des contraintes objectives? Ensuite, dans la mesure où les acteurs sont socialement compétents, et aussi sachant qu'il n'y a pas de consentement sans transformation, euphémisation ou occultation de la domination, comment s'articulent la réflexivité des salariés et la contrainte au travail? Analyser ce rapport revient à analyser la domination, mais le sociologue est lui-même un acteur social. Son statut et sa fonction font partie du questionnement épistémologique de la discipline. Cette démarche de dévoilement concernant des acteurs subordonnés dans leur contrat de travail3 pose du coup des problèmes méthodologiques intéressants. Pour ces raisons, nous avons choisi de situer des travaux menés sur différents terrains par rapport aux enjeux de la relation entre la domination et la fonction critique de la sociologie.

Après avoir repris la thèse de l'idéologie dominante, son actualité et ses traductions récentes, nous verrons comment les contributions ont posé la question du rapport entre la réflexivité des acteurs et la contrainte au travail. Enfin, nous proposons d'élargir la réflexion sur la fonction sociale de la sociologie: loin d'opposer une sociologie compréhensive aux ambitions de dévoilement, nous associons les deux missions dans une optique critique et de production de solidarité.

3 Qui est un contrat d'emploi comme l'a rappelé A. Supiot. 16

1. Idéologie

dominante

ou discours

idéologiques

1. 1 Idéologie dominante,

de quoi parlons-nous?

Idéologie dominante et analyse idéologique Dans la tradition marxiste, le rôle des intellectuels consiste à éclairer la conscience de ceux qui n'ont pas les ressources pour comprendre leur expérience, mais selon l'approche wéberienne, la sociologie retient l'importance centrale des croyances c'est à dire des systèmes d'idées et d'explications. Tout discours peut être à certains égards idéologique dans la mesure où il engage les croyances (et les doutes) de celui qui s'exprime et face à cette difficulté, on peut rappeler que la recherche scientifique doit pencher du côté du doute et de l'accueil de la critique. Cette thèse wéberienne est à la source des réflexions sur les relations entre domination sociale et domination symbolique. Elle a été reprise par les sociologues français à la fin des années 1980. C. Grignon et J.C Passeron4 ont cherché à rompre à la fois avec le dominocentrisme d'une sociologie de la reproduction et le relativisme culturel, en reconnaissant l'autonomie symbolique des cultures parmi lesquelles les cultures des groupes économiquement et socialement dominés. Dans leur ouvrage Le savant et le populaire, ils reprennent la thèse de M. Weber selon laquelle toute condition sociale est en même temps le lieu et le principe d'une organisation de la perception du monde en un cosmos de rapports dotés de sens5. Parler d'illusion pour désigner ce cosmos ne signifie nullement que les effets de cette illusion soient illusoires et le sociologue doit les étudier. Les idées ne commandent pas à d'autres idées comme des hommes commandent à d'autres hommes. On ne peut pas directement déduire la clé de lecture des rapports de domination symbolique de la mise en évidence d'un système social de rapports de force. Pour ce qui nous occupe: la position de salarié et donc la relation salariale ne se décline pas en décalque sur un axe d'interprétations commandées depuis un centre de production de représentations ad hoc. La compréhension des rapports de domination symboliques passe par l'analyse de la fonction de légitimation de symboles et l'analyse idéologique de leurs effets sociaux. La fonction de légitimation, est selon Marx, l'ensemble des" relations explicatives entre les idées fortes

GRIGNON C., PASSERON J.C., Le savant et le populaire, Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris Seuil, 1989. 5 Ibid., p.21.
17

4

et la condition ou position de ceux qui les stabilisent et leur donnent un poids social comme idées de leur domination ". L'analyse idéologique, en rejetant cette fausse symétrie entre domination économique, sociale et domination symbolique consiste à retenir le sens que les pratiques symboliques doivent non seulement à la condition sociale de leurs pratiquants mais aussi aux fonctions qu'elles assument par rapport à la domination sociale; les éventuelles intériorisations de la dissymétrie sociale sont elles-mêmes dissymétriques: intériorisation de sa propre indignité, dénégation, accommodements, acceptations à éclipses et dans l'autre sens: mépris, complaisance, paternalisme, reconnaissance sous condition. On le voit dans certaines contributions du colloque. La contribution de G. Rimbert montre par exemple l'ethnocentrisme des chefs de service des maisons de retraite, dans la définition qu'elles se donnent des capacités du petit personnel à "humaniser" ses pratiques. Celles de B. Réau, H. Weber, S. Beldjerd illustrent également diverses formes d'accommodements ou de néo-paternalisme dans des contextes variés marqués par la diversité des rapports au travail et des relations de travail. La dénégation apparaît dans l'analyse de M.A Dujarier. La recherche de S. Jakubowski sur l'institution militaire met en évidence deux modèles très différents de domination. L'analyse idéologique suppose une lecture claire de la domination sociale. Cette lecture était sans doute plus simple dans le système d'emploi à statut tel qu'il structurait les espaces de travail en France il y a trente ans. Or, l'ordre social de la société salariale est brouillé par la multiplication des différenciations statutaires de salariés indépendants ou désaffiliés.

Domination ou rapports de domination Plusieurs contributions s'appuient sur des enquêtes qui concernent les nouvelles formes du salariat: l'épargne salariale pour M. Chevallier, les entrepreneurs salariés pour F. Darbus, les intérimaires pour D. Glaymann et les enquêteurs vacataires dans la contribution de R. Caveng. Même si ces glissements juridiques ne font pas disparaître la condition de salarié, les oppositions anciennement pertinentes entre salariés et indépendants, entre employeur et employé perdent de leur force ou de leur évidence. Les catégories concernées perdent du même coup de leur consistance. Parler de domination ne peut alors se limiter à l'identification de dominants et de dominés. Les acteurs peuvent être pris dans des logiques qui construisent leur échec ou contribuent de manière perverse, à fermer leur horizon. L'analyse de la domination comme rapport entre des termes ou des catégories mouvantes s'impose. En effet, dans les configurations explorées, les rapports de domination sont parfois inversés, souvent diffus; ils s'exercent entre catégories fines ou entre les individus eux-mêmes. Ils peuvent être compris comme le résultat d'une 18

diffraction des conséquences de l'exercice du pouvoir au plan des expériences singulières. L'image d'une cascade de contraintes (M. Dinu Gheorghiu et F. Moatty) se répercutant sur ceux qui ont le moins de ressources pour s'y opposer réapparaît au côté d'une autre figure: celle d'une joute interindividuelle pour le rejet de tâches ou l'imposition de statut qui compromet la construction de tout collectif durable (R. Caveng). Cela étant, l'exercice du pouvoir économique dans le travail se réfère toujours à deux idées qui sont présentées comme des fatalités ou des éléments naturels: une sorte de fatalisme financier et budgétaire tout d'abord et simultanément, le présupposé d'une toute puissance supposée de l'individu (M.A. Dujarier) face aux contraintes dites économiques que recouvre la naturalisation symbolique des logiques de concurrence et de marché (G. Flocco). Voyons successivement ces deux aspects. 1.2 La naturalisation des contraintes économiques et financières Les contraintes économiques plus fortes que l'assujettissement politique et social Que l'on se réfère au capitalisme ou à la logique libérale des marchés, les contraintes qui pèsent actuellement sur les décisions de supprimer ou non des emplois ou de transformer leur support en coûts provisoires semblent fatales. Les conséquences d'une concurrence économique élargie à l'ensemble du monde sont présentées comme un phénomène qui échapperait à la volonté des responsables politiques et rendrait inutile toute politique économique. Sans entrer dans un débat sur les fondements d'une réalité présentée comme têtue, on peut cependant remettre en cause cette naturalisation de contraintes qui ne sont pas strictement économiques mais financières6. Le caractère naturalisé de ces contraintes apparaît notamment dans les représentations des cadres (G. Flocco). Ces salariés de confiance acceptent de travailler sous pression pour cette raison. Les contraintes objectives du procès de travail apparaissent même comme des dimensions attractives de travail pour certains. Les représentations construites servent de support à la résolution d'associations dissonantes comme un certain goût pour le stress au travail dont on reconnaît simultanément les méfaits.

Les fonctionnements de marché ne sont cependant pas naturels. La libre concurrence économique n'est pas souhaitable en soi comme on le sait.
6

Les notions de productivité et de rentabilité sont souvent confondues dans les
des acteurs.

représentations

19

Le marché est une institution. La concurrence n y est pas la règle Il suffit de relire La grande transformation de K. Polanyi7 pour s'en convaincre. L'auteur retrace l'histoire du modèle de marché en rappelant l'origine des échanges de biens, la séparation entre marché local et échanges extérieurs ainsi que le rôle de l'Etat dans le développement des marchés nationaux. A l'origine, on le sait, ce ne sont pas les échanges mais la rapine et le brigandage qui assurent les approvisionnements. Il n'y a aucune continuité dans l'histoire longue du commerce, entre le développement d'échanges locaux de l'économie quotidienne et celui des échanges lointains, ni entre le développement du commerce interne aux villes et celui d'un marché national institué par l'Etat et associé à de nombreuses réglementations. Il ne s'agit donc pas d'un phénomène naturel mais du résultat d'une politique économique. Il ne repose pas sur la concurrence mais sur l'accord et la réglementation. Parler de société de marché ou de société contrainte par le système économique signifie simplement que les relations sociales tendent à s'encastrer dans le système économique (institué) et non l'inverse. Cette naturalisation des contraintes financières pèse sur les représentations en s'associant à un autre mythe, celui de l'individu autonome. 1.3 Le mythe de la toute puissance individuelle

Selon la discipline et la nature des questions dans lesquelles ce concept est enchâssé, l'individu apparaît comme une figure totalement abstraite ou désincarnée ou à l'inverse comme une simple expression du monde social.

Unefigure vide ou pleine Pour toute une tradition de philosophie politique l'individu citoyen est universel et abstrait. Le contrat social transforme les particularités en liberté civique partagée. Aucune spécificité culturelle ne peut entamer le caractère universel du droit. Pour le calcul économique et dans le cadre de l'individualisme méthodologique, l'individu retenu, doté d'une rationalité plus ou moins étoffée de croyances est hypo-socialisé. C'est un atome de raisonnement logique. Si l'on revient sur le processus de construction historique de l'individu comme valeur, on comprend que cette valeur fut accessible initialement à la seule bourgeoisie dotée de ressources, faute de quoi l'individu est un individu négatif, par défaut, sans support comme le dit R. Castel.
7

POLANYI K., La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983. Notamment, le chapitre 5 : " l'évolution du modèle du marché ", p.8? 20

Par rapport aux figures désincarnées, la sociologie fonctionnaliste ou durkheimienne a eu tendance pendant longtemps à retenir un individu plein, pétri de social, un individu hyper socialisé en quelque sorte, dépositaire d'une culture et d'un habitus. Plus récemment l'évolution théorique de ce concept a ouvert la voie de recherches sur un individu social complexe, conçu parfois comme un pliage du social (B. Lahire), capable de désaffiliation positive (F. de Singly). Le passage direct d'une sociologie de la socialisation voire du conditionnement à une sociologie de l'individu ne va cependant pas sans épreuve théorique pour notre discipline qui en mesure les enjeux. Enjeux et limites d'une sociologie de l'individu Cette épreuve oblige la sociologie à clarifier les relations qu'elle entretient avec des disciplines voisines, alors même qu'elle doit sa fondation aux distances prises et aux frontières établies avec elles (psychologie, sciences expérimentales). Il s'agit d'aborder un objet incontournable tout en conservant la spécificité de l'approche sociologique. La défense de cet espace d'analyse peut s'appuyer sur deux préoccupations majeures contenues dans les enseignements de N. Elias et de C.W. Mills. En reprenant N. Elias, il s'agit de poursuivre un effort, celui de refuser de penser séparément individu et système social et ceci malgré la force des mots et des catégories. Dans les contributions d'E. Ségal, de S. Boujut et de S. Le Lay, les compétences relationnelles, naturalisées, sont passées au crible de l'analyse sociologique et apparaissent dans leurs dimensions sociales, comme le résultat d'un apprentissage. En reprenant cette fois, Ch.W. Mills, n'oublions pas que la sociologie doit être le lien entre les biographies singulières et des enjeux collectifs. " Il s'agit de comprendre le théâtre élargi de I'histoire en fonction des significations qu'elle revêt pour la vie intérieure et la carrière des individus"8. Dans l'appréhension de l'individu la sociologie ne peut faire l'économie de l'ancrage social, comme en atteste la plupart des contributions. Pour conclure sur ce point, reconnaissons qu'il existe des discours idéologiques qui sont plus ou moins pris au sérieux, ignorés ou critiqués par les acteurs. Ces acteurs sont des individus sociaux. Ils construisent leur trajectoire et leur subjectivité en étant dans une histoire qu'ils font sans savoir ce qu'elle produira. Ils sont capables de réflexivité mais l'expression et l'efficace de cette réflexivité dépendent de la consistance des espaces sociaux et de la nature des contraintes qui s'y exercent. Voyons d'un peu

8

MILLS C.W., L'imagination sociologique, Paris, La Découverte, 1997, [1959]. p.7 21

plus près ce que recouvre ce terme et quelles sont les relations entre contrainte et réflexivité.

2. Réflexivité et contrainte au travail
Plusieurs contributions s'attachent à l'analyse de la manière dont s'articulent la réflexivité des acteurs, leur capacité de mise à distance et les contraintes qui s'imposent à eux.

2. 1 La capacité réflexive des acteurs Une caractéristique des sociétés modernes? Concernant le système social, les relations entre production scientifique, résultats des recherches en sciences sociales et production d'un discours ordinaire sur le système social ne sont pas simples et il ne s'agit pas pour les intellectuels et les scientifiques, d' "éclairer" par la vérité une réalité ou un ordre social. Les dynamiques sociales sont faites de cet aller-retour entre pratiques et discours sur l'analyse des pratiques. P. Bourdieu parlait à cet égard de l' " effet performatif de la sociologie ". A propos du marxisme par exemple, il expliquait que l'objet" classe sociale" n'aurait pas eu cette consistance sans le rôle joué par cette école de pensée au 19ème siècle. Concernant la construction de l'identité sociale, la réflexivité est une des dimensions de l'identité sociale. Pour A. Giddens 9, le soi est conçu par l'individu, de manière réflexive, en termes biographiques. L'homme de la modernité est capable d'expliquer ce qu'il fait, pourquoi il le fait. Il s'interroge constamment sur son identité. Cette réflexivité passe par la mise en récit qui donne un sens, une unité et assure la continuité de la construction identitaire. Cette conception réflexive de l'identité est proche de l'identité narrative de P. Ricoeur et de l'exploitation sociologique qu'en a fait C. Dubar. Elle permet de comprendre l'importance des ressources langagières et cognitives dans cette l'élaboration par l'homme moderne, de sa subjectivité. La vie au travail contribue à cette construction mais parfois l'implication personnelle est trop forte (F. Aballea). La réflexivité passe également par la mise à distance des rôles sociaux dont on peut jouer, derrière lesquels on peut éventuellement s'abriter. Cette capacité à dénouer les attributs d'un rôle est socialement différenciée. L'aisance dans la gestion

9

GIDDENS A., Modernity and self-Identity, Cambridge, Polity Press, 1991. 22

de l'identitéIO et des rôles dépend de ressources et de supports inégalement distribués dans l'espace social. B. Réau, S. Beldjerd, W. Gasparini montrent de manière fine la complexité de ce jeu sur différents terrains. Avec les réserves que l'on peut émettre sur l'idée de modernité, et dont on peut débattre, on peut admettre que l'une des caractéristiques du monde social contemporain est l'impact de la réflexivité sur les logiques sociales à l'œuvre. Le sociologue joue un rôle dans cette capacité réflexive et doit la prendre en compte. La sociologie produit des connaissances. La diffusion de ces connaissances s'accompagne d'une construction de représentations plus ou moins fortes ou durables.

La responsabilité des producteurs de symboles Dans un certain nombre d'articles, P. Bourdieu a analysé le rôle des producteurs de symboles. D'un autre côté, les approches interactionnistes et tout le courant ethnométhodologique, posent les acteurs comme socialement compétents. Ce ne sont pas des" idiots culturels" selon le mot de H. Garfinkel. Dès lors, penser une" économie pratique de la réflexivité ", variable selon les situations, oblige à revenir sur les relations entre connaissance savante et connaissance ordinaire du monde social. On ne peut les séparer totalement dans la mesure où les concepts sont eux-mêmes des constructions intellectuelles et langagières collectives. A cet égard P. CorcuffII rappelle les liens qu'il faut négocier entre la " vérité scientifique" et les idéaux. La neutralité axiologique est pour lui un horizon qui doit guider la recherche mais, cet horizon n'est jamais atteint et l'on doit d'une certaine manière dialectiser l'objectivation scientifique, les jugements de valeurs de la connaissance ordinaire et de l'engagement dans l'action. Chaque sociologue a cependant sa propre conception des relations entre connaissance sociologique et action (ou intervention sociale) et cette conception est en rapport avec les objets et les populations auxquelles il s'intéresse.

10Nous parlons d'une dynamique identitaire où le rôle intervient comme occasion de reformulation, selon la conception que propose J.C Kaufmann dans Ego, 2001, Nathan. Il CORCUFF P., "Sociologie et engagement: nouvelles pistes épistémologiques dans l'après-1995 " dans LAHIRE B., A quoi sert la sociologie ?, La découverte, 2002. 23

La place et l'importance que l'on attribue à la réflexivité de l'individu dépend des ressources sociales et symboliques, des supports socialement différenciés qui font de cet acteur un individu par excès ou par défaut, pour reprendre la distinction de R. Castel. Dans les contributions de cet ouvrage la réflexivité des acteurs au travail apparaît bien comme une dimension articulée aux effets de la domination et du consentement qu'elle implique, elle est confrontée à la violence symbolique de différentes manières (W. Gasparini)

Un des rôles de la sociologie: accompagner la réflexivité Si le sociologue participe par ses analyses et les connaissances produites à la réflexivité générale de ceux qui s'approprieront ensuite, d'une manière ou d'une autre ces résultats, il ne maîtrise certes pas toutes les conséquences de ces publications. Face à cette fatalité de l'effet boomerang se traduisant parfois par des effets pervers et pouvant aller jusqu'à l'instrumentation ou l'utilisation normative de la sociologie dans des technologies sociales, un courant de la recherche se définit comme une sociologie de l'accompagnement de la réflexivité. Le sociologue se rapproche de la figure du sage ou de l'initié qui se garde de toute dérive normative mais qui a simplement quelques outils de plus que ses contemporains. Il se dote de ressources pour confronter des mondes qui s'ignorent, acquérir quelques lumières, et avoir une petite longueur d'avance sur la compréhension du monde social. Il a tendance à se situer alors au dessus des acteurs ou groupes qu'il étudie, se pose non loin du prêtre laïc des temps modernes, figure élaborée par St Simon dès la fondation de la sociologie. Médecin ou psychanalyste de la société, il serait alors légitimement dans un rapport de domination symbolique. Comment peut-on savoir qui accompagne qui? Et au nom (ou dans l'intérêt) de quoi? Si l'on répond" accompagnez-vous les uns les autres! ", d'une certaine manière les acteurs sont à nouveau livrés à eux-mêmes en fonction de leur trajectoire et de leurs ressources. Ils doivent s'arranger avec les contraintes indépassables qui brident leur vie et ferment leurs horizons. La sociologie peut alors contribuer à dévoiler ces contraintes qui ne sont pas naturelles mais systémiques, c'est à dire démontables au plan intellectuel de l'analyse. 2.2 Utiliser ou supporter sans consentir? les contraintes? Résister ou s'impliquer

Le caractère indécis de ce titre est révélateur d'un' espace qui mérite toute l'attention et l'analyse du sociologue. Il fait échos aux formules paradoxales de l'introduction, reprises par l.P Durand en conclusion. Elles recouvrent 24

une dialectique de l'identité au travail qui oscille entre la recherche d'authenticité (ou d'épanouissement) et la simulation qui protège d'une emprise trop forte sur le corps et l'esprit du salarié.

Illusion ou enchantement Le consentement suppose un intérêt à l'acceptation d'une contrainte, une relation enchantée. W. Gasparini, analyse le consentement au travail dans les services sportifs marchands. Les compétences des vendeurs dépendent d'un capital sportif et social acquis au cours de leur trajectoire et doit répondre à une sorte d'orthodoxie managériale qui passe par une rhétorique de la passion partagée du sport, mais qui s'appuie également sur un dispositif de salaire au rendement et de recrutement. La contrainte semble librement acceptée ou plutôt intériorisée selon la trajectoire des salariés. S. Beldjerd porte son attention aux procédures individuelles d'embellissement des espaces professionnels tertiaires comme indice du consentement au travail. Plusieurs modalités d'articulation ou de clivage entre le moi au travail et le moi extérieur apparaissent dans les entretiens mais le moi au travail peut apparaître comme un supplément d'authenticité ou lieu unique d'expression, par exemple pour les femmes vivant le travail domestique comme aliénant. A la frontière entre l'enchantement et l'illusion, les clubs de vacances étudiés par B. Reau offrent un terrain d'analyse des modalités de coproduction par les clients-maîtres et les animateurs-serviteurs d'une inversion relative du rapport de domination et de dénégation du labeur et des inégalités. On passe insensiblement de l'enchantement à la simulation.

Simulations obligées ou construites La simulation au travail est une forme de résistance et de protection pour les salariés. Selon la proposition de J.P. Durand, on peut distinguer les simulations obligées des simulations construites en fonction des ressources des salariés et de leur degré d'adhésion ou de rejet des objectifs de l'entreprise. Par rapport à l'implication manifestée par les salariés qui s'identifient aux objectifs de l'entreprise ou de l'organisation, les septiques doutent du bien commun produit par ces objectifs au point que cela se voit dans le travail. C'est ici que l'on trouve l'implication contrainte sous sa forme la plus évidente, celle de la pression temporelle qui rend la qualité du travail impossible à atteindre. Une autre forme de simulation, plus construite correspond à toutes les manifestations du freinage moderne. Elle concerne notamment les déçus de la promotion, ceux qui sont impliqués dans la vie syndicale, portent en eux une conscience malheureuse et participent de manière parfois désespérée aux mouvements devenant barouds d'honneur. 25

Se perdre: Déréalisation ou implosion L'absence de ressource pour supporter une contrainte sans percevoir les objectifs du travail, se traduit par une forme d'aliénation, de retrait, d'apathie mais aussi de perte de réalité. Le risque est alors une exclusion du travail et éventuellement une exclusion sociale. La simulation se transforme en simulacre de travail ou en ritualisme. Cette expérience est également marquée par la difficulté de l'exprimer en mots. On trouve ces situations notamment chez les femmes qui travaillent comme O.S. On peut également parler d'implosion pour décrire cet effondrement ou égarement de la subjectivité associée à une perte de sens de l'action. La prise en compte de la réflexivité des acteurs fait reculer la thèse de l'idéologie dominante dans sa version marxiste classique systématisée mais les discours idéologiques existent et le rôle de la sociologie est de s'en démarquer. Plusieurs entrées sont possibles alors.

3. Dévoilement et compréhension
Pour remplir sa fonction sociale d'explicitation des rapports de domination symboliques, la sociologie contribue à l'analyse des opacités que rencontre la réflexivité des acteurs. Parmi ces opacités, les contraintes économiques ou financières et la nature de l'individu social. Le sociologue peut de surcroît contribuer à la production de solidarité en respectant l'émergence des collectifs et en dévoilant la similitude des expériences vécues de manière singulière.

3. 1 Dévoilement Analyse sociologique des" impératifs" économiques On peut analyser du point de vue sociologique différentes formes d'efficacité économique. Comme le dit très bien D. Bachet : " On trouve trop souvent sur le marché de l'édition des ouvrages sur l'histoire, la sociologie, sur l'économie de l'entreprise et sur la gestion comme s'il était possible de dissocier les rapports sociaux, l'organisation du travail ou les questions d'identité des questions d'efficacité économique ,,12. Il existe plusieurs formes d'efficacité économique et l'organisation sociale ne peut se réduire à une déclinaison sociale des principes d'une micro économie d'entreprise. Une économie nationale est un circuit d'échanges sociaux et non une

12

BACHET D.,« Du cœur vers les marges », Les cahiers d'Evry, février 2005. 26

épicerie. Les indicateurs de rentabilité économique peuvent faire l'objet d'une analyse sociologique. Les travaux rassemblés dans cet ouvrage ne posent pas comme une évidence lointaine la nature des contraintes macro sociale ou macro économiques. Ils abordent la manière dont se déclinent les décisions dites économiques au plan des politiques internes à une entreprise ou une organisation. Dans les contributions qui suivent on peut en effet identifier des processus de médiation de ces contraintes économiques qui les rendent en quelque sorte acceptables. Ces médiations assurent la légitimation de symboles, expliquent comment certaines idées peuvent se stabiliser comme une évidence. En analysant ces processus, la sociologie remplit son rôle scientifique.

Analyse de l'individu social Pour appréhender les compétences dites relationnelles, E. Ségal analyse le processus par lequel on donne une" qualité". Elle analyse le versant technique et le versant social des qualités individuelles et réexploite les enseignements de P. Naville et de G. Friedmann: identifier la nature de la qualité, la façon dont on qualifie, le lien entre la rémunération et la formation. Les compétences relationnelles apparaissent bien alors comme le résultat d'un apprentissage social (connaissance des rapports sociaux dans l'entreprise ou la situation de travail) et non comme un don naturel. S. Boujut montre de son côté comment les compétences relationnelles des travailleurs sociaux sont en fait apprises dans l'exercice même du travail. S. Le Lay démonte le processus de naturalisation des compétences dans les salons de coiffure. Toute l'individualisation des rapports sociaux et de travail peut ainsi être déconstruite. L'expérience des acteurs est singulière et vécue comme telle, mais en dévoilant le caractère semblable ou analogue de ces expériences, concernant parfois des positions assez éloignées les unes des autres dans l'espace social, la sociologie joue un rôle potentiel très important: celui de production de solidarités.

3.2 Production de solidarité La résistance aux contraintes de travail passe par les collectifs de travail. Les collectifs d'hier sont mis à mal par le développement du chômage et de la précarité. Des solidarités s'expriment cependant à l'intérieur d'espaces secrets ou de niches.

27

Les collectifs traditionnels et contestataires en danger? L. Jacquot montre comment se sont renouvelées les formes de contrainte au travail dans les entreprises depuis les réorganisations des années 1980. En renonçant aux configurations trop bureaucratiques de l'organisation taylorienne du travail, les responsables de la gestion des ressources humaines ont tenté de susciter de la part des salariés une implication contrainte. Cette " servitude volontaire" amène les plus impliqués à faire leurs les objectifs de l'entreprise, à construire un habitus d'entreprise et non de classe. L'application du principe de projet13 tend en effet à produire des collectifs plus lâches et temporaires et ceci remet en cause les cohésions et solidarités durables. La question de savoir si les organisations contemporaines ne permettent plus la constitution de collectifs pour eux-mêmes reste cependant posée. Il s'agit alors de configurations d'interdépendances assurant principalement une fonction de régulation du travail ou de contrôle. La fonction de contrôle peut également être exercée par l'évaluation des compétences et en amont par les agents de l'ANPE (N. Emenegger), dans un contexte où se développent les statuts précaires du salariat (D. Glayman). Une certaine diversité existe néanmoins car pour J. Ferrette, l'intégration des salariés licenciés de la métallurgie dans les collectifs de travail dépend de la trajectoire de ces derniers et des caractéristiques de l'entreprise d'accueil. Ces collectifs ne fonctionnent donc pas tous sur le même modèle. De plus ils ont une certaine permanence. Montrer cette diversité et l'évolution de la nature des collectifs en fonction de celle du rapport salarial, permet à la sociologie de distinguer entre collectif pour soi et collectif instrumenté.

Collectifs de travail émergeants ou improbables R. Caveng observe et analyse les conditions dans lesquelles ces collectifs peuvent se constituer chez les enquêteurs vacataires employés par les sociétés d'étude de marchés. Ces conditions ne sont pas favorables et cependant, les équipes fonctionnent comme des collectifs, voire comme des " sociétés secrètes" sur la base de trois principes: la solidarité, la rétention d'informations et l'opposition à l'encadrement. Ils constituent une ressource pour diverses formes d'entraide et le partage des gains. Ils ont une dimension normative qui s'oppose aux velléités individualistes. Des conflits naissent par conséquent entre" permanents" et " transitoires". La direction cherche à casser ces collectifs incertains mais efficaces.

13

COURPASSON D., L'action contrainte, Paris, PUF, 2000. 28

Le rôle du sociologue est de respecter ces collectifs en formation ce qui a une implication sur sa posture vis à vis de la direction de l'entreprise dans laquelle il travaille.

Conclusion
Cet ouvrage rassemble une série d'explorations sur les formes de domination et de consentement au travail. Un certain nombre de processus de transmission d'idées fortes ou fausses ont été démontés, ainsi que les médiations qui en assurent l'efficacité. Cet effort de dévoilement est associé à la volonté de comprendre la rétlexivité des acteurs. L'articulation entre rétlexivité et contrainte au travail est au cœur de plusieurs contributions sur l'authenticité et la simulation au travail. Le souci de déconstruire l'individualisation des rapports au travail permet de renouveler l'analyse de la relation salariale et des résistances individuelles et collectives à ses contraintes. Entre la naturalisation de contraintes financières vécues comme lointaines et le mythe de la toute puissance individuelle, l'organisation (ou les espaces intermédiaires) constitue une des unités les plus pertinentes pour l'analyse. Cet objectif ne va sans poser des problèmes méthodologiques. Les informations qui sous-tendent les décisions économiques ne sont pas facilement accessibles. Les enquêtes auprès des cadres montrent des difficultés méthodologiques14. Comment se fier aux discours recueillis, sachant que l'observation n'est pas autorisée par la direction. Des croisements de données sont alors nécessaires. De plus un travail interdisciplinaire met le sociologue devant la difficulté d'associer des connaissances et paradigmes de diverses disciplines (sociologie, économie, gestion, histoire).

Dans les recherches qui suivent, certaines reposent sur une analyse multidimensionnelle de l'espace social (différents acteurs, différents angles d'attaque, analyse des outils de classification); elles sont comparatives (différents secteurs de production). Toutes s'accompagnent d'une vigilance à l'égard du rapport du sociologue et de son terrain, du contrôle exercé ou non par la direction de l'établissement et d'une grande précision des descriptions recueillies au cours d'observations participantes. Elles témoignent également par le choix d'objets très circonscrits, d'une sorte de modestie du sociologue qui travaille nécessairement aux côtés d'autres chercheurs, selon une

14

FLOCCO G., "Tentative

d'objectivation d'une recherche ", dans Les cahiers 29

d'Evry, février 2005

conception wéberienne du rôle de savant. La recherche est toujours circonscrite, elle se fait en collectifs et en réseaux. La sociologie, concernée par la production de solidarité, fait ici le choix de la promouvoir directement par la publication de cet ouvrage collectif.

Bibliographie

BACHET D., « Du cœur vers les marges» , dans Les cahiers d'Evry, février 2005. CASTEL R.; Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995. CORCUFF P., « Sociologie et engagement: nouvelles pistes épistémologiques dans l'après-1995 » dans LAHIRE B., A quoi sert la sociologie ?, La découverte, 2002. COURPASSON D., L'action contrainte, Paris, PUF, 2000. DE SINGLY F., Les uns avec les autres, Paris, Colin, 2003. DUBAR C., La socialisation, Paris, Colin, 1991. ELIAS N., Qu'est-ce que la sociologie ?, Agora, 1993. FLOCCO G., « Tentative d'objectivation d'Evry, février 2005 d'une recherche », dans Les cahiers

GIDDENS A., Modernity and self-Identity, Cambridge, Polity Press, 1991. GRIGNON C., PASSERON J.C., Le savant et le populaire, Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris Seuil, 1989. KAUFMANN J.C., Ego, Paris, Nathan, 2001 LAHIRE B., L'homme pluriel, Paris, Nathan, 1999. MARTUCCELLI D., « Figures de la domination », Revue Française de sociologie, 45-3, 2004. MILLS C.W., L'imagination sociologique, Paris, la Découverte, 1997, 1959. POLANYI K., La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983. RICOEUR P., Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.

30

Partie I

Le consentement ou réponse

comme

alternative

à la contrainte