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La Roumanie dans l'Europe : intégration ou transition prolongée ?

De
197 pages
Quinze années de transition en Roumanie n'ont guère permis la naissance d'une économie solide, capable d'affronter la concurrence et d'adopter rapidement toutes les normes industrielles, agricoles ou commerciales européennes. Ce numéro rassemble sept articles, traitant de manière originale une question sensible de la Roumanie postcommuniste et tentant de mieux faire connaître certains aspects de ce pays.
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Revue semestrielle publiée par la Faculté des sciences économiques et sociales de l'Université de Lille I COMITÉ DE RÉDACTION
D. AKAGÜL, B. CONVERT, L. CORDONNIER, , V. DELDRÈVE, B. DUPONT, B. DURIEZ, A. FERRAND, F. HÉRAN, M. MEBARKI, S. PRYEN, J. RODRIGUEZ, F. VAN DE VELDE

RESPONSABLES DE LA RÉDACTION
B. CONVERT, F. HÉRAN

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
D. CORNUEL, Doyen de la Faculté des sciences économiques et sociales ***

ABONNEMENTS Abonnement annuel (2 numéros) : 36,60 euros franco de port. Étranger : 45,75 euros Le numéro : 16 euros plus 4,05 euros de port Les demandes d'abonnement sont à adresser à : Éditions de l'Harmattan, 5-7 rue de l'École polytechnique, 75005 PARIS Le paiement est à effectuer à l'ordre de : Éditions de l'Harmattan Rédaction de la revue : Cahiers lillois d'économie et de sociologie, Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Lille I, 59655 Villeneuve d'Ascq cedex. Maquette de la couverture : Denis Cordonnier Composition : Véronique Testelin

Sommaire

Nadji Rahmania, Introduction Traian Sandu, La Roumanie, une mise en perspective Sorina Soare, Le populisme roumain – un genre en voie de disparition ? Vasile Ghetau, Migrations et incidence sur la répartition spatiale de la population roumaine Gheorghe Teodorescu, De la « pauvreté garantie » aux « risques de la prospérité » Cristina Boboc, Oana Calavrezo, La transition postcommuniste en Roumanie : quelles évolutions sur le marché du travail ? Yannick Bineau, La position extérieure et l’évolution du lei Nicu Gavriluţă, La vie religieuse dans la Roumanie post-communiste. Une approche sociologique Abstracts

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INTRODUCTION
Nadji RAHMANIA*
Le 1er janvier 2007, la Roumanie rejoignait l’Union européenne après un demi-siècle de socialisme et près de quinze années de « transition » mouvementées. Le peuple roumain retrouvait ainsi ses racines européennes avec espoir et enthousiasme. La dictature était abolie le 21 décembre 1989. La Révolution a ouvert la perspective à la démocratie, à la liberté d’expression et au système politique pluraliste politique. Dans un intervalle relativement court, les partis politiques historiques, supprimés lors de l’avènement du régime communiste, avaient repris leur activité et plus de 250 partis politiques nouveaux s’étaient constitués. Le 8 décembre 1991, la Constitution de la Roumanie, intégrant des stipulations démocratiques conformes aux normes européennes, était votée. Le 7 octobre 1993, la Roumanie devenait membre du Conseil de l’Europe, faisant ainsi un des premiers pas importants dans le processus d’adhésion aux structures euro-atlantiques. La Roumanie était ainsi passée peu à peu d’une situation de repli sur elle-même à une ouverture progressive sur l’Occident. Des élections législatives et présidentielles ont été tenues – 1990, 1992, 1996 et 2000 – ; de même que des élections pour les organes de l’administration locale, dans des conditions de pluralisme et de liberté totale. Le pays enregistrait des indicateurs économiques encourageants : des taux de croissance élevés, sinon stables, une inflation qui était passée de 40,7 % à 9,3 % pour tomber en 2006 à 5,5 % et un taux de chômage de 5,1 %. La révolution de 1989 avait également libéré la voix de la société civile et fait renaître les médias en tant que sources d’information viables. Pour la première fois depuis 50 ans, les journalistes roumains pouvaient exercer leur métier et s’exprimer en toute liberté. Au plan social, la société roumaine était soumise à de grandes pressions. Les effets de la baisse du niveau de vie étaient dramatiques : émergence de nouvelles catégories sociales vulnérables, amplification des ten*

Enseignant-chercheur, Université de Lille 1, Faculté des Sciences économiques et sociales ; nadji.rahmania@univ-lille1.fr Cahiers lillois d’économie et de sociologie, n° hors série, 2010

Nadji Rahmania

sions familiales, augmentation du nombre de divorces et de séparations, augmentation du nombre de familles sans abri. De profonds contrastes persistaient entre riches et pauvres. La Roumanie des campagnes, surtout au Nord, ne ressemblait guère aux grandes villes. Et même dans Bucarest, deux mondes parallèles coexistaient : le centre-ville riche, avec son vieux quartier commerçant et de beaux immeubles, côtoyait les quartiers sud délabrés de l’époque communiste où la population s’entasse dans des conditions de pauvreté extrême. Les quinze années de transition n’avaient guère permis la naissance d’une économie solide, capable d’affronter la concurrence européenne et d’adopter rapidement toutes les normes industrielles, agricoles ou commerciales européennes. De nombreux chantiers sont ouverts et de nombreux autres sont à entreprendre avant que n’apparaisse une forme stable de régulation économique et sociale : la restructuration et la privatisation dans les secteurs clés comme l’énergie, les mines et les transports et le renforcement de la compétitivité par une politique de dépréciation de son taux de change doivent se poursuivre ; la réduction du taux d’inflation par des politiques monétaires restrictives doit être menée. C’est au moins à ce prix que la Roumanie pourrait aboutir à la stabilisation de son économie et participer par son capital humain, son potentiel touristique et sa culture à la construction européenne. Ce numéro hors série des Cahiers lillois d’économie et de sociologie est entièrement dédié à la Roumanie. Il rassemble sept articles rédigés par des économistes, sociologues et historiens, tous enseignants-chercheurs familiers de ce pays dont ils ont fait un objet de recherche. Chaque article traite d’une manière originale une question essentielle de la Roumanie postcommuniste et tente de mieux faire connaître certains aspects de ce pays. C’est ainsi que dans son article, Traian Sandu, tout en décrivant comment la Roumanie a été un enjeu entre puissants – Romains, Barbares, Hongrois, Mongols, Ottomans, Russes et Occidentaux –, décrypte à grands traits les différentes étapes de l’histoire mouvementée de la Roumanie. Les effets pervers de la transition – dépréciation du niveau de vie, paupérisation extensive, corruption – ont contribué à l’émergence de partis populistes qui, comme l’explique Sorina Soare, alimentent leur crédibilité politique en développant la rhétorique anticorruption et antiestablishment en tant que voie de sortie du marasme économique et résolution du déficit démocratique. L’auteur analyse les singularités des principaux partis populistes roumains et montre qu’il n’y a guère entre eux de communauté d’origine, de discours et de trajectoire politique.

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Introduction

L’article de Valise Ghetau traite du bouleversement du paysage démographique de la Roumanie postcommuniste et explique que le déclin de la population et l’augmentation du vieillissement de la population est l’objectivation la plus perceptible de ce bouleversement. Il pose par ailleurs l’épineux problème de la restructuration des flux de migration et ses dangereuses conséquences pour le monde agricole. Gheorghe Teodorescu porte un regard sur l’émergence des marchés financiers et la fonctionnalité des mécanismes démocratiques dans une société qui avait connu un des plus sévères régimes totalitaires. Son étude, basée sur des enquêtes d’opinion récentes, apporte un éclairage sur les attitudes de la société roumaine face aux diverses situations de risque social et met en évidence les propensions sociales latentes à la conduite plutôt prudentielle que risquée. Dans ce contexte de mutation, le marché du travail a connu une évolution atypique comparée à celle des autres PECO. Cristina Boboc et Oana Calavrezo en analysent les caractéristiques principales : une population en emploi en baisse constante, notamment dans l’agriculture, une émigration alarmante vers l’étranger de travailleurs qualifiés et un maintien du travail informel dans les secteurs de la construction, du commerce, des services à domicile, des transports et de la santé. Dans son article, Yannick Bineau étudie la question de la structure productive de l’économie roumaine et met en évidence la difficulté actuelle du pays à mettre en place des mesures de politiques économiques visant à atteindre un rythme de croissance durablement significatif permettant d’assurer une convergence nominale et réelle des revenus vers les niveaux européens. Et l’auteur préconise qu’une politique de dépréciation nominale pourrait alors permettre de restaurer la compétitivité de l’économie domestique, réduire les déficits courants et rendre à la politique économique plus de marges de manœuvre. La période postcommuniste a été aussi marquée par le retour aux valeurs traditionnelles de la société roumaine et en particulier à la religion. Dans son article, Nicu Gavriluta présente quelques aspects de la vie religieuse de la Roumanie postcommuniste en soulignant les valeurs et comportements religieux, le scepticisme religieux et certains éléments du religieux populaire roumain. En s’appuyant sur les résultats d’une enquête nationale, il analyse les fondements de la foi des cultes roumains. Ces sept articles ne prétendent pas couvrir l’ensemble des questions sensibles de la Roumanie contemporaine. D’autres études seront sûrement nécessaires pour mieux comprendre l’organisation de la société roumaine postcommuniste. C’est en tout cas une invitation à la découverte de certaines transformations systémiques d’un pays des plus accueillants, des plus insolites, des plus attachants des PECO. 9

LA ROUMANIE, UNE MISE EN PERSPECTIVE
Traian SANDU*

La Roumanie, longtemps ballottée entre grandes puissances, est un des derniers pays européens à avoir réalisé son unité nationale au début du XXe siècle. Elle cherche aujourd’hui sa pleine et entière intégration au sein de l’Union européenne. Est-elle méritée au regard de son passé ? Tout en décrivant comment la Roumanie a été un enjeu entre puissants – Romains, Barbares, Hongrois, Mongols, Ottomans, Russes et Occidentaux –, l’auteur fait justice d’une certaine historiographie présentant complaisamment les Roumains comme d’éternelles victimes innocentes. Pays émergeant, la Roumanie a encore à se débarrasser des pesanteurs d’une histoire mouvementée pour profiter de l’avenir que lui réserve son appartenance à l’Europe des Vingt-Sept. De toutes les constructions dont l’Union européenne se veut l’héritière, l’espace roumain a constitué une périphérie, épisodiquement et partiellement intégrée. La brève domination romaine (106-268) n’a été relayée que dix siècles plus tard par des embryons étatiques au-delà du coude des Carpates, conçus comme des tampons hésitants entre les puissances européennes bien établies depuis trois siècles déjà des royaumes de Pologne et de Hongrie d’une part, et les empires des steppes des Mongols de la Horde d’Or ou Byzance l’orthodoxe, d’autre part. Ressortissants d’un espace intermédiaire, les Roumains ont développé un sentiment complexe mais somme toute compréhensible d’attraction admirative et imitatrice et de rejet passablement envieux à l’égard de l’Europe centre-occidentale catholique et protestante, riche et moderne. Leur ethos combine une revendication agressive d’européanité au titre de services rendus – le fameux bouclier anti-ottoman ou antirusse, en réalité davantage une politique de bascule en faveur du plus fort – et un repli identitaire au nom d’une riche spiritualité intérieure opposée à la laïcisation modernisatrice occidentale. Les élites roumaines, à l’instar de leurs congénères de toute périphérie émergeante, hésitent à abandonner un type de domination traditionnel sur la population, fait de soumission de
Traian Sandu professeur agrégé au Centre interuniversitaire d’études hongroises de l’université de Paris III-Sorbonne Nouvelle.
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Cahiers lillois d’économie et de sociologie, n° hors série, 2010

Traian Sandu

l’Église envers un État corrompu à faible légitimité, toujours prêt à employer la brutalité pour réprimer les insurrections violentes d’une population miséreuse. Quant à l’opinion, elle oscille également entre fierté nationale mise à mal par l’écart de développement et la condescendance occidentale corrélative, et l’espoir que l’intégration européenne finira par fournir le rattrapage socioéconomique et la modernisation politique à l’abri des remous internationaux des périphéries ex-soviétiques et des aventures de la puissance lointaine des États-Unis. Interrogeons d’abord les faits géopolitiques. L’espace aujourd’hui occupé par la Roumanie représente autre chose qu’un simple boulevard des invasions. Deux lignes protectrices, les Carpates et le Danube, filtrent quelque peu les indésirables, sans interdire pour autant les échanges et condamner la région à un enclavement débilitant. Le coude carpatique fournit une barrière orientale assez difficilement franchissable – culminant autour de 2 500 mètres. Il a effectivement permis, à certaines époques, d’abriter des formations politiques indépendantes. Le Danube et ses affluents suggèrent un autre type de contact. Barrière franchissable à partir du sud, ils prolongent vers le sud les frontières mouvantes et conflictuelles qui ont fait l’instabilité de la Pologne dans les grandes plaines du nord de l’Europe, lieu d’affrontement entre Russes et Allemands. Le fleuve constitue l’autre grand axe de pénétration vers l’Ouest, l’axe danubien, espace convoité par toutes les puissances environnantes. Plus rarement, des puissances occidentales s’y hasardent dans le cadre de « Questions d’Orient » savamment construites autour de prétextes religieux et d’urgences humanitaires. Elles profitent de la défaillance des acteurs locaux et cherchent soit des alliances de revers, soit un tremplin à des aventures (sud-orientales). C’est le cas de la France de Napoléon III et de Clémenceau et ses successeurs dans le premier cas, puis de l’Italie mussolinienne et surtout de l’Allemagne nazie après l’Anschluss, enfin de l’Union Européenne et surtout des États-Unis après 1989 dans le second. Dans cette configuration, les provinces de Valachie et de Moldavie apparaissent davantage comme des tampons entre puissances, avec un jeu de bascule moins aisé que celui de la Transylvanie, donc avec une existence « par défaut » due à l’équilibre précaire que les puissances locales ou lointaines parviennent à établir entre elles. Précisément cet équilibre dont elles jouent quand elles n’en sont pas victimes leur attribue une part d’autonomie, donc de responsabilité dans leur sort. Enfin, la géopolitique de la Mer Noire a souvent reflété les rapports de forces en place sur la terre ferme, puisque les mêmes puissances l’enserraient. Toutefois, avant le XVe siècle, la domination maritime des cités italiennes, et notamment de Gênes, a permis une respiration maritime et européenne du commerce des pays roumains. C’est à cette date que la Mer Noire se transforme en lac, turc jusqu’au XVIIIe, russe ensuite avec 12

La Roumanie, une mise en perspective

l’expansion du nord, puis occidental lorsque la guerre de Crimée rouvrit le jeu des possibilités. Le gel lors de la guerre froide fut enfin suivi de l’arrivée en force de l’OTAN et des Américains sur tout l’isthme Baltique -Mer Noire après les attentats du 11 septembre 2001. Ces grandes lignes géopolitiques se remplissent de contenus civilisationnels également divergents, entre Transylvanie d’une part et ValachieMoldavie de l’autre. Plusieurs approches confirment l’appartenance des actuels espaces roumains à une « autre Europe ». Il est commode de faire appel à l’étude fondatrice du moderniste hongrois Jenő Szűcs, Les Trois Europes1. L’auteur y établit la distinction désormais traditionnelle entre « Europes » occidentale, médiane et orientale à partir du critère de la séparation entre pouvoirs politique et religieux. Lorsque celle-ci est assurée, le pouvoir politique perd son autorité transcendante et permet alors l’épanouissement de la libre initiative au sein de la société civile. L’Europe occidentale aurait ainsi bénéficié d’une autonomie jusqu’au bas de l’échelle sociale, ménageant même à sa paysannerie une possibilité de gestion des affaires locales dès le XIVe siècle. Les effets en ont été le développement de la vie urbaine et de la bourgeoisie, avec les retombées intellectuelles et artistiques afférentes. Ces bienfaits de la liberté, l’Europe médiane les a réservés à son élite nobiliaire pléthorique, comptant entre 5 % de la population en Hongrie et 10 % en Pologne, avec l’instabilité que de trop grandes libertés aristocratiques infligeaient à l’État. Enfin, l’Europe orientale et balkanique aurait connu la soumission de la société au pouvoir suprême de l’Empereur – chef des croyants, qu’il s’appelât basileus byzantin, sultan ottoman ou tsar russe : même les élites y étaient soumises au bon vouloir sclérosant du sommet et ont privé ainsi les régions est et sud-est européennes d’une synchronie de développement avec le reste de l’Europe. Disons immédiatement que l’insertion de la Roumanie dans cet espace de la soumission se vérifie, mais en partie seulement. L’imperfection de la pyramide féodale et la multiplication des révoltes sociales à tous les niveaux – de la paysannerie aux princes mêmes, contre leurs suzerains locaux ou étrangers – vérifient la liberté déjà constatée sur le plan géopolitique, résultat du manque de domination claire aux bouches du Danube et du jeu possible entre puissances. L’esprit de révolte sociale, comme l’autonomie internationale, n’est pas dû à l’épanouissement d’une culture émancipatrice comme à l’ouest ou même au centre de l’Europe, mais au défaut de légitimité de petits princes issus d’une moyenne noblesse pléthorique, récemment dégagée de la paysannerie et qui peine à s’imposer en retour à cette dernière. Et ces révoltes ne sont pas des révolutions
1

L’Harmattan, 1985, 128 p., préface de Fernand Braudel.

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Traian Sandu

structurées par une pensée et des cadres représentant des catégories sociales aptes à prendre le pouvoir pour rebâtir une société sur d’autres fondements. Ce sont des coups d’État ou des explosions agraires violentes, mais aussitôt retombées, sans suite politique et sociale notable. Ce manque de légitimité des élites et le besoin toujours renouvelé de la vérifier soit auprès de puissances de tutelle changeantes, soit auprès d’une population insatisfaite, semblent une constante de l’histoire du pays. La mise en clientèle sur le plan international et la turbulence interne se confortent mutuellement. Ainsi, les puissances tutélaires s’opposent à la légitimation populaire d’élites qui ne devaient régner que par leur grâce, tandis que les factions internes trouvaient facilement un appui extérieur pour remettre en cause un pouvoir légitime. Quant au « peuple » si facilement invoqué par les historiographies nationalistes – qu’elles fussent libérale et patriotique au XIXe ou nationaliste et nationale-communiste au XXe – il a rarement été consulté et a souvent pâti des tentatives d’émancipation plus ou moins éphémères des potentats du cru. Ils lui ont imposé à l’occasion des efforts disproportionnés en matière fiscale ou d’impôt du sang. Que ce soit le légendaire Mihai Viteazu (Michel le Brave), qui a réussi pendant un an à réunir les trois provinces roumaines sous son autorité féodale bien plus que nationale au tournant du XVIe et du XVIIe, au prix de l’asservissement de la paysannerie, ou Ceauşescu, qui a poussé l’outrecuidance jusqu’à vouloir rembourser la dette extérieure en affamant la population et à provoquer le nouvel ordre mondial issu de la perestroïka, les aspirations à l’indépendance ont été menées par des souverains illégitimes assoiffés de rattrapage en la matière. La périodisation traditionnelle diffère du découpage français. L’histoire ancienne comprend préhistoire et Antiquité dace et daco-romaine ; elle se poursuit jusqu’au XIe siècle, lorsque les sources écrites mentionnent le peuple roumain, après un long silence de sept siècles – suite au retrait du limes romain au sud du Danube au IIIe siècle. Au XIe commence la période médiévale, que le découpage roumain arrête à 1821, donc à la participation à la révolte anti-turque de la Grèce et au début du condominium russo-turc sur les Principautés roumaines. L’époque moderne est donc inaugurée par la pénétration tardive des influences institutionnelles et culturelles occidentales par le biais des Russes d’abord, puis directement avec l’unité entre Moldavie et Valachie de 1859 et l’indépendance par rapport à la Porte en 1878, grâce respectivement à la France de Napoléon III et à la Russie d’Alexandre III. L’époque contemporaine ne débute qu’avec la Grande Roumanie en 1918 : outre l’annexion de la Transylvanie et, de façon éphémère, de la Bessarabie, elle marque l’entrée du pays dans la modernité industrielle et la participation politique des masses. Celle-ci s’effectue dans les cadres communs à l’Europe de ce temps : une démocratie détrônée par un fascisme autochtone, puis une dictature 14

La Roumanie, une mise en perspective

militaire remplacée par un communisme d’importation soviétique, enfin l’intégration euro-atlantique sur des bases d’État de droit, de démocratie libérale et d’alignement sur les impératifs géopolitiques américains à la périphérie de la Russie et du « Grand Moyen-Orient ». Respectons ce rythme global, malgré diverses options idéologiques qui le sous-tendent. Il n’est pas fortuit de savoir que les Roumains estiment eux-mêmes qu’ils sortent du Moyen Âge l’année de la mort de Napoléon Ier dont la jeunesse révolutionnaire marque pour la France l’entrée dans l’ère contemporaine.

GLOIRES DACO-ROMAINES ET OUBLI HISTORIQUE (DE LA PRÉHISTOIRE AU Xe SIÈCLE APR. J.-C.)
Si tous les chemins y menaient, Rome restait éloignée vue des pays roumains – ou plutôt daces. Ils vivaient ainsi la frustration de toutes les périphéries : tardivement et brutalement intégrés – en 106 apr. J.-C. – car éloignés, ils furent les premiers abandonnés en 269/271 dès que la pression barbare se fit sentir La population autochtone tomba ainsi dans l’oubli de l’écriture historique pendant les sept siècles des invasions qui remodelèrent le paysage politique et ethnique du continent et amorcèrent l’ethnogenèse moderne. Cet insupportable « hiatus » est devenu la cible de l’historiographie nationaliste roumaine depuis son apparition en Transylvanie à la fin du XVIIIe siècle. Elle s’acharna à en réduire la durée et l’opacité pour permettre à l’identité nationale de s’ancrer directement dans le passé daco-romain, afin d’affirmer son antériorité sur les peuples dominants dans la région depuis le Haut Moyen Âge, Slaves, Germains et surtout Hongrois. La réforme de la langue au XIXe siècle, gommant les influences slaves et privilégiant l’héritage latin par le biais du rayonnement du français, allait dans le même sens. Cette lourde insistance qui pollue l’écriture du passé, et pas seulement chez les Roumains, ne doit pas nous empêcher de considérer ces temps obscurs et obscurcis ultérieurement, mais constamment mobilisés et instrumentés aujourd’hui. Pour simplifier un débat historiographique compliqué et évolutif, deux thèses s’opposent sur la formation du peuple roumain après le retrait romain, durant cette période très pauvre en témoignages historiques incontestables. L’historiographie roumaine défend la théorie de la continuité d’une population romanisée sur l’ensemble du territoire actuellement roumain – la région litigieuse étant surtout la Transylvanie, disputée aux Magyars depuis la fin du XIXe siècle. La persistance du fond ethnique s’explique par l’incapacité de déplacer l’ensemble d’une population sédentarisée face à la poussée de populations plus mobiles et aguerries mais moins nombreuses. De même, le latin était le seul moyen de commu15

Traian Sandu

nication entre toutes ces populations, romanisées ou barbares, ces dernières gardant les systèmes administratif, fiscal et juridique romains en plus du tribut. Enfin, une koinè autour d’une imitatio imperii s’amorça même, les chefs se laissant influencer par les fastes de la royauté absolue, qui leur accordait prestige aux yeux des autochtones et bientôt de leurs propres troupes. Ce syncrétisme culturel participe au renforcement de la romanité au nord du Danube. À l’opposé, la théorie de la discontinuité de la romanité se fonde sur des conditions historiques et historiographiques incontestables, mais insuffisantes. Le retrait aurélien, les limites de l’archéologie dans la définition des phénomènes ethno-linguistiques, le silence des sources lié à la sortie de la civilisation romaine écrite et la persistance d’une romanité au sud du Danube ont donné lieu à l’hypothèse de la formation du peuple roumain au sud du Danube, d’où il aurait émigré au nord du fleuve au Moyen Âge. Les éléments linguistiques slaves et albanais, ainsi que la religion orthodoxe, relèveraient des apports sud-danubiens. Heureusement, les transitions post-1989 diminuèrent – très… – progressivement les animosités régionales et incitent à trouver le chemin des préoccupations scientifiques. La christianisation des Daco-romains aurait, selon des sources religieuses contestables, commencé dès le Ier siècle. Le matériel archéologique ne l’atteste timidement qu’à partir du IIIe siècle. Toutefois, la faiblesse des structures politiques n’a pas permis la mise en place d’une hiérarchie religieuse laquelle, en retour, aurait légitimé le pouvoir politique. La conséquence fut une christianisation « par le bas », sans structure doctrinale. La romanisation fut dans toute l’Europe un processus profond réalisé en un laps de temps assez bref. Sa perpétuation fut indirecte jusqu’au Ve siècle au nord du Danube : après chaque incursion, la dernière vague barbare souhaitait préserver les structures encore efficaces de l’empire pour éviter, autant que possible, le choc de la vague suivante. Tout change avec l’irruption massive des Slaves. Ils devinrent, après les autochtones romanisés, l’ethnie la mieux représentée dans l’espace roumain. En combinaison avec les Avars mieux hiérarchisés ils purent forcer la frontière danubienne de l’Empire byzantin. Ceux qui restèrent au nord étaient devenus moins nombreux, ce qui facilita leur assimilation. Ils s’installèrent surtout en deçà des Carpates, dans les futures Moldavie et Valachie. De nombreux établissements communs, daco-romains et slaves, sont attestés, y compris en Transylvanie. Cette fusion fut considérable sur le plan linguistique et se prolongea par l’utilisation du slavon comme langue liturgique et de culture jusqu’au XVIIIe siècle.

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La Roumanie, une mise en perspective

Pourquoi le découpage roumain des périodes historiques arrête-t-il la période ancienne au Xe siècle ? Sans doute s’agit-il d’entamer une nouvelle ère historiographique avec la réapparition, dans les témoignages écrits, de la population autochtone du nord du Danube. De même, le processus d’assimilation des Slaves par les romanisés s’achève vers ce moment. Mais on y trouve certainement la volonté de faire surgir un peuple et ses chefs au moment où fait irruption le « concurrent » hongrois – du moins dans l’imaginaire des nationalistes roumains de la fin du XIXe. Les dix tribus (« on ogur ») magyares débouchèrent par les passes des Carpates dans la plaine pannonienne puis, au cours du XIIe, entreprirent la soumission de la Transylvanie. Selon une des sources officielles du XIIe siècle de la royauté hongroise, la Gesta Hungarorum du notaire anonyme (Anonymus), le chef Árpád y aurait rencontré la résistance d’un Gelu, duc des Valaques. Il est néanmoins d’usage de clore cette partie sur la note optimiste de l’acquis de la latinité. Linguistes et philologues ont livré de précis calculs. La langue roumaine conserve 1 500 mots latins de base et 160 du fonds préromain, soit plus que les provinces occidentales en raison de son isolement linguistique au sein de la mer slave. Les catégories essentielles de la vie y sont représentées – le corps, la famille, l’agriculture, l’organisation sociale. Malgré un rapport favorable aux vocables slaves, la portée générale et la capacité supérieure des mots latins et daco-thraces à être dérivés inverse la proportion et donne à la langue roumaine une allure nettement latine. Ainsi, on peut construire des phrases entières de mots latins, ce qui n’est pas le cas avec les apports allogènes. Parmi les 1 500 mots de base utilisés par les Roumains, 60 % sont d’origine latine et 20 % d’origine slave. Cette situation prévaut au nord du Danube, mais il existe aussi une romanité orientale sud-danubienne des Aroumains dans les Balkans qui s’individualisa à partir du Xe siècle. Mais ce fut l’espace roumain norddanubien qui finit par concrétiser, sur le long terme, de petits États roumanophones.

DE L’ETHNIE À LA NATION, EN PASSANT PAR L’ÉTAT (MOYEN ÂGE, Xe - 1821)
Des présences étatiques ne se dégagèrent que lentement, au XIVe siècle, en jouant des rivalités entre puissances régionales byzantine, bulgare, hongroise, tatare et polonaise. Les principautés de Valachie et de Moldavie, à peine nées, furent confrontées à la poussée ottomane, qui finit par les submerger au XVe, comme l’ensemble de la région. Une longue période de progrès matériel lent et discontinu s’ensuivit, entrecoupée de brefs sursauts de la noblesse locale. Au cours du XVIIIe siècle toutefois, l’es17

Traian Sandu

pace roumain subit l’influence lointaine des Lumières. Elles touchèrent d’abord la Transylvanie habsbourgeoise, puis les principautés sous mouvance ottomane. Le choc napoléonien et le contre-choc européen ramenèrent définitivement aux bouches du Danube une Russie mélangeant curieusement réaction antirévolutionnaire et Lumières. C’est par ce biais oriental que vinrent, dans un premier temps, émancipation nationale et progrès intellectuel occidentaux. L’année 1821 marqua la participation des pays roumains à la lutte de libération de la Grèce et amorça leur intégration aux préoccupations de la « Question d’Orient » telle qu’elle était perçue par les puissances capitalistes occidentales. Ces dernières étaient en passe de devenir les modèles globaux de développement et des partenaires économiques importants des principautés, déterminant la vie politique et les bouleversements culturels de la période suivante. Du Xe au XIVe siècle, le recul des royaumes slaves des Bulgares et des Russes de Kiev permit aux Vlahs – Valaques – de refaire leur apparition dans les documents, grâce aux nouvelles dominations de l’espace roumain. L’Empire byzantin représenta d’abord une autorité lointaine et habituée à administrer un espace multiethnique – avant de mettre en péril l’autonomie des Vlahs au XIIe. Les Petchenègues, Coumans et Tatars, fondateurs de plus ou moins éphémères empires des steppes, exerçaient une domination primitive avec prélèvement tributaire après le choc militaire initial et se retiraient vers l’est après les inévitables défaites face aux États constitués. Quant aux Magyars, nous avons vu qu’ils établirent leur pouvoir en Transylvanie contre de petits seigneurs valaques et y installèrent des colons allemands, maîtres des techniques occidentales agraires, artisanales et commerciales, à l’origine de la prospérité des villes transylvaines. Jouant des rivalités parfois mortelles entre ces grands acteurs, les constructions politiques roumaines émergèrent lentement. L’invasion meurtrière des Mongols en 1241-1242 a temporairement diminué le royaume de Hongrie. La constitution de l’État mongole de la Horde d’Or a totalement modifié le rapport des forces dans la zone. Les Vlahs transylvains, utiles militairement, évoluèrent vers le statut privilégié des trois « nations » – noblesse magyare, Saxons et Sicules. La deuxième invasion mongole de 1260-1261 confirma cet avantage politique d’une situation géostratégique de l’entre-deux. Les Mongols firent reculer l’influence de la Hongrie et les principautés au sud de l’arc carpatique – future Valachie – basculèrent partiellement hors du rayonnement hongrois. Or la puissance mongole ayant atteint sa maturité préférait déléguer son autorité aux potentats locaux sur ses marges européennes : les voïévodes roumains surent saisir la chance ainsi octroyée par les Tatars. La cristallisation des voïévodats roumains de Valachie – appelé « pays roumain », Ţara Românească – et de Moldavie au XIVe est le résultat de 18

La Roumanie, une mise en perspective

concentrations territoriales, de la dotation des fonctions étatiques et de l’émancipation internationale. La tradition de la fondation de la Valachie est liée à l’abandon par un mystérieux Voïévode Noir – Negru Vodă – d’une contrée transylvaine en 1291 et son installation de l’autre côté des Carpates, à Câmpulung. L’extension sur la rive orientale de l’Olt se fit vers le pays de l’Argeş, dont la ville éponyme devint la nouvelle capitale, puis jusqu’aux bouches du Danube. Le voïévodat de la rive droite de l’Olt fit allégeance envers son plus puissant voisin. La nouvelle formation dut affronter le royaume de Hongrie restauré par la dynastie angevine. Charles-Robert d’Anjou, roi de Hongrie (1308-1342), régnait à une époque où la Valachie était dirigée par Basarab Ier. Le roi se laissa persuader par les magnats hongrois de transformer la Valachie en province soumise. En septembre 1330, il remporta une série de victoires, mais son vassal le surprit du haut de l’étroite passe de Posada et l’écrasa entre le 9 et le 13 novembre. Ce fut l’acte militaire de naissance de la Valachie. La Hongrie ne hasarda plus ses forces pour un maigre résultat, et préféra retourner son vassal formel de Valachie contre son tuteur tataro-mongol, quitte à laisser la dynastie des Basarab basculer du côté de la Chrétienté d’orient en 1359. Ce fut la politique du fils de Charles-Robert, Louis le Grand (1342-1382). La naissance de la Moldavie fut la deuxième grande conséquence de l’affrontement hungaro-mongole. Louis de Hongrie concéda l’installation d’un voïévode transylvain du Maramureş, un certain Dragoş. La première révolte anti-hongroise date de 1359 et fut concomitante de l’affirmation d’indépendance de la Valachie. Les Moldaves imposèrent Bogdan (13591365), qui déclara également l’indépendance de la Moldavie. Toutefois, Louis put imposer Petru Ier Muşat, fondateur de la dynastie des Muşatin. Finalement, la Moldavie évolua dans la mouvance polonaise et la Valachie dans celle de la Hongrie. Ces rivalités donnèrent rarement lieu à des affrontements directs, car les deux parties avaient des priorités ailleurs – les Turcs pour les Hongrois, les Teutoniques pour les Polonais. Elles se concrétisèrent par des tensions indirectes, par clients interposés. Si leur situation dans des camps opposés empêcha le rapprochement entre les États roumains, elle permit également l’habituel jeu d’équilibre et une clientélisation moins oppressante. Il est vrai que ni la Pologne, ni moins encore la Hongrie n’avaient intérêt à l’apparition d’une puissance concurrente aux bouches du Danube. Elles préféraient traiter avec des États roumains faibles. Toutes les parties trouvaient leur compte à profiter du commerce de transit maritime assuré par les Génois entre l’Asie – d’où provenaient épices et soieries – et l’Europe centrale – qui fournissait en échange tissus et produits manufacturés, en métal notamment. Cette voie concurrençait les 19