//img.uscri.be/pth/b318d31a8a5ec3eee30294fabf75ec8f078aa2ee
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La Sibérie en défis

282 pages
Que sait-on de la Sibérie à part ses anciens goulags, sa taïga, son climat extrême. Le carnet de voyage de Sébastien Eugène nous relate sa vision de ce vaste pays à travers des rencontres inopinées: étuudiants, entrepreneurs, cheminots, journalistes, ivrognes,... Il nous dessine le portrait d'une société multiculturelle mais renfermée, chaleureuse dans l'intimité" mais craintive au dehors.
Voir plus Voir moins

Collection "Voyages Zellidja"

LA FONDATION ZELLIDJA
« Donner aux meilleurs des jeunes Français le moyen de compléter leurs études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les établissements scolaires et n'acquerront pas davantage dans les grandes écoles ou en faculté. » Jean WALTER (l883-1957) Architecte, voyageur, passionné de géologie, Jean WALTER mit à jour un très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja (Maroc). Voulant contribuer à la formation des jeunes, il fonda en 1939 les Bourses Zellidja, en accord avec Jean Zay, Ministre de l'Education Nationale de l'époque. Tous les ans, à la suite d'un concours retenant les projets les plus valables, la FONDATION ZELLIDJA, sous l'égide de la Fondation de France, attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses de voyage selon les critères suivants: durée minimum du voyage: 1 mois voyage en solitaire remise au retour d'un rapport comprenant l'étude du sujet proposé dans le projet, un journal de route et un carnet des comptes. Les meilleurs travaux autorisent l'obtention d'une bourse pour un 2éme voyage dont le rapport peut permettre à son auteur d'accéder au titre de Lauréat Zellidja. Certains rapports présentant un intérêt exceptionnel, tant par la valeur de l'étude que par la qualité littéraire du journal de bord, font l'objet d'une publication dans la collection « Voyages Zellidja N. En 2007, la FONDATION ZELLIDJA a attribué le GRAND PRIX ZELLIDJA à Sébastien EUGENE qui avait été Lauréat Zellidja 2005.

Association des Lauréats Zellidja 60 rue Regnault F - 75013 -PARIS Tél/fax: 01 4021 75 32 info@zellidia.com www.zellidja.com

Sébastien EUGÈNE

LA SIBÉRIE EN DÉFIS

L'HARMA TTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F- 75 005 - PARIS

Toutes les photos appartiennent à l'auteur - Couverture 1 : Marchands ambulants sur le quai du Transsibérien - Couverture 4: L'auteur (au fond) au restaurant ukrainien avec ses hôtes de Tioumen

copyright L'Harmattan 2009 http://www.editions-harmattan.fr m___m m m______________________________ www.librairieharmattan.com m harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08054-6 EAN : 978 2296 080546

À mes grands-parents

AVANT-PROPOS

Acte 2. Ce voyage en Russie est bien la seconde partie d'une aventure commencée une année plut tôt. Une aventure qui clôt la plus féconde des étapes d'une vie, celle que l'on définit souvent comme le passage de l'enfance à la vie de jeune adulte. En 2005, alors que je n'avais jamais :tTanchiles frontières de l'Union européenne, je décidai de m'envoler seul à l'aide d'une bourse de voyage que je venais d'obtenir auprès de la Fondation Zellidja. Je m'étais engagé à mener une étude sur la débrouille en Inde, dont des centaines de millions d'Indiens sont tributaires. Ignorant tout du voyage et des rencontres qui le dessinent, j'ai dû apprendre. Apprendre à me servir pleinement de mes sens, à affronter ma timidité et mes angoisses, à discerner mes limites et apprendre à les surmonter avec l'aide des autres. J'en suis revenu avec une fatigue, une anxiété et une satisfaction, qui se sont conjuguées pour donner naissance à un goût, une amertume addictive, celle de la découverte des rapports humains. Plusieurs mois après mon retour, mon esprit était toujours tiraillé entre l'attirance pour l'inconnu, et l'envie et le réconfort d'une tranquillité routinière. Taïga, toundra, orthodoxie, nuits moscovites, lac Baïkal, vodka, pétrole, gaz, nouveaux riches, restructurations, inégalités, démocratie bafouée, développement, autoritarisme, communisme, ours, froid, neige, récession, petites retraites, conservatisme, chasse aux étrangers,... Tous ces mots, ces concepts abstraits tourbillonnaient dans mon cerveau lorsque la Russie pénétrait dans mon conduit auditif. Mais tels des électrons tournant irrémédiablement autour d'un noyau atomique sans jamais s'entrechoquer, ces mots ne parvenaient jamais à s'associer pour fournir une image précise de ce que la Russie pouvait être aujourd'hui. Pis, ils formaient un mur mouvant qui occultait le noyau, le plus essentiel.

7

Une question me venait alors en tête, celle qui comme un indice d'une chasse au trésor me laissait entrevoir la possibilité d'une prochaine résolution: la Sibérie sombre-t-elle dans l'oubli? Et parce que je voulais que ma curiosité vainque ma recherche de confort, et parce que les chasses aux trésors ne sont jamais aussi passionnantes que lorsqu'on les vit, je soumis un nouveau proj et au jury de l'association des lauréats Zellidj a. Ils me renouvelèrent une seconde fois leur confiance et je pus partir pour Moscou avec le projet de traverser la Sibérie et d'atteindre Vladivostok par le train.

8

PREMIÈRE PARTIE

DE MOSCOU À VLADIVOSTOK

23-Juin 24-Juin 25-Juin 26-Juin 27-Juin 28-Juin 29-Juin 30-Juin 01-Juil 02-Juil 03-Juil 04-Juil

Avion

Moscou

Train

Iekaterinbourg

Tioumen

05-Juil 06-Juil 07-Juil 08-Juil 09-Juil 10-Juil 11-Juil 12-Juil 13-Juil 14-Juil 15-Juil 16-Juil

Tobolsk

Train

Severobaïakalsk et nord du Lac Baïkal Train

17-Juil 18-Juil 19-Juil 20-Juil 21-Juil 22-Juil 23-Juii 24-Juil 25-Juil 26-Juil 27-Juil

Irkoutsk et sud du Lac Baïkal

Train

Vladivostok Avion

1. Avion et réflexion
vendredi 23 juin 2006
C'est reparti! Mon voyage en Russie vient de commencer. Au moins en théorie: je me trouve quelque part entre Paris et Moscou, et j'atterris dans moins de deux heures. Mais je ne parviens pas à me mettre dans la tête que je vais atteindre Vladivostok en train, depuis Moscou. De manière générale, je n'arrive vraiment pas à rentrer dans ce voyage. Pour la simple et bonne raison que je n'en ai pas rêvé auparavant. L'an passé, six mois avant mon départ en Inde, j'aimais m'imaginer les lieux que j'allais découvrir, les personnes que j'allais rencontrer ou bien les situations auxquelles j'allais être confronté. Cela n'a pas été le cas pour la Russie. Peut-être ai-je appris du précédent que les voyages imaginaires ne collent en rien à la réalité, tout simplement parce que le cerveau ne fait que transposer et adapter ce qu'il connaît déjà pour créer de l'inconnu. Pour autant, c'est tout de même une source de plaisir que de pouvoir rêver de son futur voyage et de ses prochaines péripéties. Je n'en ai pas été capable. Ce sera donc un voyage sans passé imaginaire. Une année s'est écoulée depuis mon premier voyage Zellidja. À mon âge, c'est beaucoup. J'ai eu le temps de rencontrer mes premières difficultés universitaires, de souffler vingt bâtonnets de cire, de rater un concours qui me tenait à cœur, de rédiger une étude sur la débrouille en Inde et de mettre au propre un carnet relatant quotidiennement un voyage qui m'a profondément changé. Cette année-là m'a demandé beaucoup d'énergie et m'a ôté ce que je savais faire de mieux: rêver. Elle a chassé mes pensées imaginaires pour leur substituer des réflexions plus métaphysiques et moins enfantines. J'ai également éprouvé un sentiment qui m'était jusqu'alors inconnu: la solitude. Voilà que je me surprends désormais à m'entourer de musique dans certaines pièces pour couvrir le silence, désormais assourdissant, alors qu'il était si plaisant une année auparavant. Tout a commencé avec cette remarque faite dans l'avion qui se dirigeait vers New Delhi: «le monde est petit ». La représentation que je me faisais du monde était auparavant

Il

assimilée à l'infini. Puisque le monde est infini, inutile de penser à ce qui peut-être plus grand que l'infini lui-même. Je savais bien que les nouvelles prouesses technologiques permettaient de rejoindre les quatre coins du globe en quelques heures. Mais cela n'a de sens que si son corps et sa pensée peuvent, par eux-mêmes, mesurer ce temps et cette distance. En quelques minutes, le monde était passé d'infini à... petit! Je ne m'en suis toujours pas remis. J'aurais très bien pu me dire « après tout, si notre planète est diversifiée, cela ne change rien à l'affaire ». Mais voilà, je me suis rendu compte qu'elle l'était beaucoup moins qu'on aime le penser. On ne cesse de faire l'apologie des multiples cultures, on répète à souhait que l'autre, vivant dans des contrées éloignées, est différent dans son mode de vie, dans sa façon de penser. Après des siècles où 1'homme a cherché à imposer sa supériorité sur l'autre, on a cru bon de combattre l'un des plus grands fléaux de I'humanité en exacerbant les différences culturelles. Non plus pour chercher à classer hiérarchiquement les peuples, mais pour rendre attractif l'étranger, l'inconnu. On a pensé qu'en rendant l'autre, celui qui est différent, sujet de toutes les curiosités, on parviendrait à éradiquer ce fléau. Mais un autre mal a été créé, celui de mettre toutes les cultures dans des cages à zoo. Cloîtrées à l'aide de fTontières, elles sont scrutées, prises en photo, sont le sujet de toutes les attentions, on en fait des chaînes télévisées, il faut les avoir vu. Tout cela n'est qu'une horrible comédie. L'homme est le même partout. Ses différences culturelles, qu'on est si prompt à montrer du doigt, ne sont rien en comparaison de ce qui le caractérise en tant qu'être humain. Tous les hommes font la même chose, mais de manière différente. Chaque activité humaine est universelle mais prend des formes variées dans son expression culturelle. Et si l'on met tant nos différences en exergue, n'est-ce pas parce que montrer nos similitudes prendrait trop de temps ou s'avérerait impossible? Alors qu'on fait maints reportages sur les animaux afin de montrer leur mode de vie, d'expliquer leur anatomie ou d'affirmer leur sociabilité, pas un seul ne se préoccupe de l'espèce humaine. On ne s'intéresse jamais à l'homme dans sa globalité, toujours dans sa singularité. Je suis

12

persuadé qu'il n'y a pas grande différence entre les pyramides du Machu Pichu et celles d'Égypte. Ni même entre ces dernières et les têtes de l'Île de Pâques ou les dolmens d'Irlande. Pas plus qu'il n'yen a entre un dessin de Lascaux ou une toile de Picasso. Avant même d'être singulières, toutes ces œuvres sont le produit de la créativité de I'homme et reposent sur un socle universel. Cette découverte de l'unicité de I'homme s'est accompagnée d'une compression du temps. Même si je n'ai accumulé que vingt années de vie, j'ai commencé à prendre sa mesure. De même que l'espace, le temps s'est rétréci. Je me suis rendu compte que pour assimiler I'Histoire, on la fragmente, on lui attribue des périodes et des sous-périodes, on associe une idée à un auteur et donc à une date, tandis que quelques hommes, de par leurs qualités héroïques ou maléfiques, incarnent leurs contemporains. De la sorte, on peut apprendre l'Histoire mais on ne peut la comprendre. On a le sentiment qu'une idée est sortie tout à coup d'un esprit éclairé. Elle marque une rupture, alors qu'elle n'est que le résultat d'une succession d'idées, ricochant de cerveaux en cerveaux et se déformant progressivement. On ne peut reconnaître aux auteurs d'idées lumineuses que le mérite d'avoir su attraper cette idée un instant, comme l'aurait fait un catcher avec une balle. Dans les mains de ce joueur de base-ball, j'idée ne peut y rester qu'un bref moment. Très vite, il doit la rejouer. En rendant au temps sa linéarité, on peut s'apercevoir que le temps de l'humanité n'est pas infini. Tous les événements historiques me semblent désormais plus proches et plus continus. C'est à la lumière de cette unité - partielle - du temps et de l'espace, que je me suis rendu compte d'une chose: le mouvement de l'humanité tend vers la construction de l'unité de I'homme. Aux principautés ont succédé les royaumes, les nations puis les unions régionales. L'affirmation d'un peuple élu s'est vue opposée l'universalisme de la bienveillance divine. La démocratie a chassé l'absolutisme et le totalitarisme. La roue a laissé place au train, concurrencé ensuite par l'aviation. Le téléphone est devenu Internet. Qu'elles soient politiques, religieuses ou technologiques, les multiples expressions de l'humanité concourent à son unité.

13

Il est certain que les nationalismes pourraient venir contrecarrer cette thèse. Mais au lieu d'exister par eux-mêmes, ne constituent-ils pas un phénomène qui anti-réagirait, de façon cyclique, au processus immuable de construction de l'unité de 1'homme? A chaque explosion nationaliste, on remarque non seulement un retour à la normale, mais surtout un phénomène de rattrapage dans cette propension à l'unité. Les nationalismes ne sont jamais parvenus à passer l'épreuve du temps. Tous implosent en renforçant ce contre quoi ils s'étaient battus. Dès lors, la mondialisation s'avère être le juste résultat de ce processus d'unification. Elle est aussi inéluctable qu'intemporelle: elle constitue une fin. On lui reproche d'uniformiser les hommes. Peut-être. Est-ce grave pour autant? Oui, répondrait-on instinctivement. En se vidant de tout conservatisme, qui est aussi présent dans notre cerveau que l'est l'eau dans notre corps, l'est-ce encore? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c'est que si elle uniformise les sociétés, elle n'uniformise pas les individus. N'est-ce pas là le plus essentiel? Mais une fois que l'unité de 1'homme sera achevée, qu' adviendra-t-il de l'humanité? Retrouverons-nous le jardin d'Éden dont nous aurions été bannis après avoir croqué un sein? Et d'ailleurs, cette unité peut-elle réellement être achevée? N'est-elle pas qu'un but aveugle et incertain? L'unique infini.
Arrivé à Moscou en milieu d'après-midi, j'ai retrouvé l'attente devant les bureaux de vérification des passeports, le doute quant aux informations portées sur les déclarations de douane libellées en russe, et la crainte de ne pas retrouver mon sac à dos sur les tapis roulants. Mais cela n'était rien comparé à l'angoisse que j'ai ressentie en franchissant les portes de sortie. Avais-je franchi un mur surmonté de fers barbelés, protégé par des tireurs et des chiens de combat? Absolument pas! La démarcation entre le hall de l'aéroport et «l'espace réservé aux voyageurs munis de billets» n'avait rien de flagrant. Sans la présence d'un policier distrait, j'aurais même pu ne pas la voir. Il n'y avait rien d'autre que des boutiques, des chauffeurs de taxis entreprenants et des valises à roulettes. Et pourtant, c'est à ce moment-là que je suis entré dans mon voyage.

14

Le passage aux douanes ayant été plus long que prévu, j'ai souhaité prévenir Sergey de mon retard par téléphone. Rencontré sur Internet via un site de voyageurs, il était convenu que nous nous rejoignions dans la station de métro la plus proche de l'aéroport, accessible en bus. Mais sans argent, pas de téléphone. J'ai donc échangé de l'argent. Sans monnaie, pas de téléphone. J'ai acheté un croissant, dans le but de transformer un billet de mille roubles en petites pièces, au grand désespoir de la jeune vendeuse. Mais c'était ignorer que les téléphones de l'aéroport n'acceptaient que les cartes à puce. L'achat du croissant sans goût avait été inutile et celui d'une carte téléphonique quelques minutes plus tard, l'avait été tout autant. Au lieu de choisir une carte pour téléphone public, j'avais choisi une recharge de crédit pour téléphone portable. C'est une Allemande qui m'a expliqué mon erreur, alors que je pestais contre moi-même de ne pas avoir mieux appris le russe. Il faut bien l'avouer, j'étais déjà paumé. Mais mécontent d'avoir perdu dix euros, j'ai tout de même essayé de changer ma carte auprès de la vendeuse agréée. C'était peine perdue. J'ai tenté de lui faire comprendre, elle a très bien compris, s'est alors mise à parler le plus vite possible pour finalement me tourner à moitié le dos, comme si elle boudait. La méthode a été radicale! Au bout d'un instant, je me suis résigné à prendre le bus sans avertir Sergey de mon retard. Cela ne fait aucun doute, les Russes sont indisciplinés sur la route. En quarante minutes, j'ai vu plusieurs accidents sans gravité, des dizaines de dépassement sans aucun respect du code de la route, sans compter les voitures, et même mon bus, qui préféraient utiliser le bas-côté en terre plutôt que le bitume saturé, dans l'espoir de gagner quelques secondes de trajet. Mais étrangement, je n'ai entendu aucun bruit de klaxon, ni remarqué un seul signe d'énervement. Et dans le bus, j'étais bien le seul à m'agacer du retard que causaient les embouteillages, ce dont s'amusait le passager en face de moi avec qui j'entretenais une conversation discontinue. Celui -ci m'a notamment expliqué qu'il avait troqué un ticket de bus au chauffeur. .. contre une canette de bière! Arrivé au milieu du quai de métro où je devais retrouver Sergey, j'ai eu beau dévisager tous les travailleurs pressés de rentrer chez eux, aucun ne lui ressemblait. Craignant qu'il ne

15

soit déjà parti, je me suis mis à tourner en rond avant de demander à des adolescents s'ils pouvaient le joindre avec leur téléphone portable. Ils ne parlaient pas un mot d'anglais et je me suis rendu compte que j'étais incapable d'aligner plus de deux mots en russe. Alors que je leur tendais le numéro à composer, une voix a surgi de mon dos: «Cèbaztian' ». La famille de Sergey est adorable. Ses parents attendaient mon arrivée et m'ont accueilli très chaleureusement. Avant le repas très copieux que m'a préparé sa mère, son père m'a montré la photo d'une danseuse et chanteuse, qui aurait fait carrière dans le monde et surtout à Paris. Cette femme, la grandmère de Sergey, était la fierté de la famille. Puis sa mère m'a apporté l'album photo familial où j'ai pu le voir, lui et ses deux frères, bébés et petits garçons. Pendant tout ce temps, Sergey n'a cessé de demander à sa mère d'arrêter car il craignait que cela m'ennuie. À tort. J'étais très content et honoré que l'on me donne déjà accès aux photos familiales. L'ambiance était très festive pendant le dîner, servi sur une table basse dans le salon, qui se transforme en chambre à coucher la nuit venue. Sa mère s'est amusée à lancer de nombreux mots en français tout le long du repas et a même entonné La Marseillaise. À la fin du dîner, le père a sorti un breuvage sucré qui, m' a-t-il expliqué, sert à souhaiter la bienvenue. Il a également complété son verre avec de la vodka avant de m'en proposer. Son fils et son épouse sont alors intervenus pour m'indiquer qu'ils le boiraient sans alcool et m'ont invité à ne pas me forcer si je n'en souhaitais pas. Imitant Sergey, je me suis abstenu. Sergey habite en banlieue, à une heure de train de Moscou, où I'héritage soviétique se fait incroyablement ressentir. Construite au milieu de nulle part, la petite ville de Selaïtino semble étrangère à la notion d'aménagement. Tout semble avoir été mal placé, mal conçu et mal pensé. La gare est excentrée des habitations, alors que le développement de la ville n'a pas été contraint par un centre historique. Pas moins de six rails traversent la gare qui n'est pourtant desservie par un train de banlieue que toutes les heures, et toutes les demi-heures en heure de pointe. Les bâtiments sont soit trop grands, soit trop petits. Le stade est immense comparé à la démographie de la ville. Les blocs de béton en guise de logements n'ont pas été

16

pensés de façon harmonieuse et sont très éloignés les uns des autres, ce qui permet à la végétation non entretenue de proliférer. La ville s'apparente à un laboratoire où l'on aurait expérimenté les méthodes d'aménagement successivement à la mode. Comme si on avait décidé un jour qu'il était préférable de construire de petits immeubles espacés de parcs et, le lendemain, qu'il valait mieux construire de grands immeubles entourés de forêts. C'est exactement la ville de banlieue russe telle que je me l'étais imaginée. Pour autant, je n'avais pas pensé qu'il n'y aurait aucune maison individuelle, même quinze ans après la fin du régime communiste. Il faut tout de même reconnaître un mérite à la politique soviétique en matière d'aménagement urbain: la promiscuité rapproche. En soirée, j'ai vu des mères et des pères de famille qui bavardaient aux pieds des immeubles, tandis que leurs enfants jouaient sur les innombrables toboggans, tourniquets et échelles en corde, éparpillés entre les habitations.

2.

Mille et une feuilles samedi 24 juin

Moscou égale Place Rouge. C'est cette équation qui m'a conduit à me diriger vers le centre pour entamer la découverte de la ville. Je crois bien que j'ai vu tout ce qu'il était possible de voir à proximité du Kremlin et de la très célèbre cathédrale de Basile-Ie-Bienheureux. Si connue que j'ignorais que son ensemble de bulbes colorés surmontait une cathédrale et qu'il était situé non pas à l'intérieur, mais à l'extérieur de l'enceinte du Kremlin. Comme quoi, ce n'est pas ce que l'on voit le plus en photo que l'on connaît le mieux. Seul Lénine n'a pas eu le privilège de me voir dans sa dernière demeure. J'ai pourtant bravé foule et pluie; mais rien n'y a fait. Le mausolée n'est ouvert que quatre heures par jour, pas une minute de plus. L'éloignement progressif du Kremlin m'a ensuite permis de découvrir l'autre visage de Moscou: un mille-feuille de l'histoire! Toutes les strates du passé semblent s'être toujours superposées sans qu'aucune harmonisation n'ait jamais eu lieu.

17

Le passé ne met pas en valeur le présent et le présent ne s'enorgueillit pas de son passé. Tous deux semblent plutôt se combattre et s'ignorer. En plein centre-ville, des bâtiments d'une grande beauté sont surmontés de panneaux publicitaires, qui ne sont pas sans rappeler les tours aux abords de la Porte d'Ivry ou de la Porte de Saint-Ouen sur le boulevard périphérique parisien. Ce manque d'harmonie est également frappant au VDNKh, lieu où l'on glorifiait les Républiques Socialistes Soviétiques. Chaque République possédait son pavillon dans une sorte d'exposition universelle permanente, aujourd'hui transformée en parc de loisirs. Les pavillons abritent désormais des restaurants ou des boutiques de produits bon marché, tandis que le parc est envahi par des forains qui y ont installé leurs machines à sensation, et où les personnages de Disney déambulent entre les gigantesques fontaines. Seul toute la journée, j'ai rejoint Sergey en soirée afin d'assister à un concert. En l'attendant dans le métro, j'ai enfin eu le courage de sortir mon appareil photo pour prendre un cliché du somptueux métro moscovite. Le flash avait-il à peine crépité qu'une jeune femme s'est écriée en russe et m'a fait comprendre que c'était interdit. Je m'en doutais un peu et avais vérifié l'absence de policiers en uniforme. Mais je suis étonné par le nombre de règles qu'il semble y avoir en Russie. Il y en a tellement que, pour vivre, je crois que l'on est contraint de frauder un minimum. À croire que des règles sont créées pour ne pas être respectées. Héritage de l'ère soviétique? Jana, l'amie de Sergey, m'a expliqué que « si l'on voulait vraiment faire quelque chose pendant le communisme, on le pouvait», C'est ce qu'elle pense, même si, n'ayant quasiment pas connu ce temps-là, elle préfère rester prudente quant à ses conclusions. Elle m'a donné l'exemple de l'encadrement de la production et de la consommation d'alcool décrété dans les années 80 : tout le monde ou presque en cachait chez soi dans des flacons. Par ailleurs, elle m'a affirmé que la religion, bien que proscrite, pouvait tout de même être pratiquée parmi de petits groupes de fidèles, à condition, bien sûr, de ne pas être membre du Parti Communiste. Moi-même, depuis que je suis arrivé, je pense n'avoir jamais enfreint autant de règles en si peu de temps. Tout du

18

moins, je suppose... car je ne les connais pas toutes. Et je ne suis pas le seul! Une minute avant que Sergey n'arrive, des touristes s'émerveillaient de cette somptueuse station de métro qu'est «Revolutionskaya ». Alors que les statues de travailleurs venaient de s'illuminer brièvement, je me suis tourné vers la jeune femme qui m'avait interpellé auparavant. Nous nous sommes souris et j'ai cru comprendre qu'elle ignorait également pourquoi les photographies étaient interdites, alors que tous les touristes avaient le même réflexe et risquaient peu d'être réprimandés. La petite salle abritant le concert était située dans une rue aussi étroite que sale. Le genre de rue où je n'aurais jamais osé m'aventurer seul le soir. Le guichet était installé à l'extérieur et ne pouvait être atteint qu'en passant au-dessous d'une bande plastique que guettait un « videur ». Tamponné au poignet, j'ai pu accéder à la salle en compagnie de Sergey et de l'un de ses amis. Le sol était recouvert de foin et des bouts de bois étaient disséminés un peu partout, vraisemblablement dans le but de s'échapper de la rude et oppressante vie urbaine. Les différents groupes qui ont défilé sur scène étaient des plus éclectiques. Des chants traditionnels aux sons new age, le bar s'est progressivement transforn1é en laboratoire musical, jusqu'à ce que le concert finisse à l'extérieur et soit animé par des jongleurs et danseurs de feu, sous les yeux des spectateurs à qui étaient proposés quelques encas. L'ami de Sergey avec lequel j'ai le plus longuement discuté était allemand, vivait normalement en France, mais venait de passer une année d'étude à Moscou. Ses propos sur la société russe m'ont beaucoup surpris. Il s'est montré à ce point critique envers les Russes qu'il m'a été impossible de comprendre comment, en n'aimant si peu la population, il avait pu rester une année entière à Moscou. Mon incompréhension était d'autant plus grande qu'il était fort sympathique. C'est d'ailleurs lui qui a été à l'initiative de mon premier verre de vodka du voyage, accompagné par un bout de graisse écœurant. Décidément, bue en France ou en Russie, la vodka me répugne tout autant.

19

3.

Immersion européenne dimanche 25 juin

La « station balnéaire» de Seïlatino m'a beaucoup amusé. Accessible après une demi-heure de marche à travers la forêt, elle n'était composée que d'une petite mare en plein milieu d'un champ non entretenu. Autour du bassin d'eau, certaines personnes cherchaient à se tàire brunir au soleil, tandis que d'autres s'abritaient sous un parasol pour lire. Les enfants s'amusaient beaucoup et moi-même, je me suis baigné en compagnie de Sergey et de Jana. J'ai ainsi découvert l'un des petits plaisirs du dimanche dans une banlieue de Moscou. C'est surtout à ce moment-là que je me suis rendu compte à quel point les Russes étaient européens. Cela m'avait déjà plus ou moins frappé, mais sans que je ne le saisisse réellement. J'avais notamment été surpris que l'on me pose si peu de questions sur l'Europe, alors qu'en Inde les interrogations qui m'étaient adressées concernaient beaucoup plus cette dernière que la France elle-même. En fait, je crois que pour les Russes, j'équivaux ni plus ni moins à ce que représente un touriste anglais ou italien en France. On lui poserait certes des questions sur son pays, mais on n'aurait pas idée de lui demander de décrire le mode de vie européen! Les Moscovites se sentent européens à part entière et conçoivent l'Europe de l'Ouest comme très proche, alors que j'ai tendance à attribuer le monopole de l'Europe à l'Union européenne et à considérer que la Russie est un pays lointain. Et je ne pense pas exagérer en affirmant que je ne suis pas le seul Français à partager cette image. Le plus étrange, c'est qu'il y a 100 ans, j'ai l'impression que personne n'aurait trouvé la Russie si éloignée culturellement, ce que pourrait confirmer le large financement accordé par les épargnants français à la Russie impériale. Moscou, c'était alors l'Europe. Aujourd'hui, c'est l'Est lointain, alors que pour eux, la capitale de Russie est une ville européenne tant par sa géographie que par son histoire. Et en effet, elle l'est. Elle l'est tant et si bien que je dois avouer que je suis même un peu déçu... Après le fossé culturel que j'avais dû franchir en Inde, Moscou s'avère presque trop facile. J'ai été 20

dépaysé quelques heures, mais comme les filtres de mes yeux se sont rapidement accommodés, j'ai désormais l'impression d'être à quelques kilomètres de Paris. Des mots et un alphabet différents, des bâtiments un peu plus délabrés, une urbanisation étrange et étrangère à toute notion de commodité... mais finalement, c'est pareil. Pour le coup, il est possible de s'imaginer Moscou et sa banlieue en superposant du différent à ce que les yeux ont déjà vu. Alors que je pensais mon voyage en Sibérie quelque peu « périlleux », je n'ai plus l'impression qu'il le sera. Je pars de Moscou après-demain et mon voyage en Sibérie ne m'angoisse en rien car je pense être désormais capable de savoir à quoi peut ressembler cette immense contrée. Cela explique peut-être pourquoi je ne suis jamais parvenu à imaginer mon voyage depuis la France: je devais être partagé entre une vision éloignée de l'Europe et une autre très semblable. En soirée, j'ai rencontré une amie de la famille, originaire de Vladivostok. Au bout de quelques minutes, sans aV01r orienté la conversation, elle est venue à m'expliquer que tous ceux qu'elle avait connus à Vladivostok habitaient désormais Moscou, alors qu'ils auraient pourtant préféré rester dans leur région natale. Sa peine, retenue, était bien perceptible. J'ai eu l'occasion de poser les premières questions directement liées à mon étude, «la Sibérie sombre-t-elle dans l'oubli? ». Et j'ai enfin eu la preuve de la pertinence de mon sujet. Je l'avais évoqué avec Sergey et Jana le jour de mon arrivée, mais on ne peut pas dire qu'ils avaient paru emballés. Cette conversation m'a aussi réconforté sur le choix des mots de l'intitulé. Jana et la Sibérienne ne comprenaient pas ce que je voulais dire par « abandonned » - abandonnée. Je pensais alors que c'était le meilleur terme anglais pour leur expliquer mes questionnements sur l'état de la Sibérie. On peut bien sûr discuter de la traduction, mais d'elles-mêmes, elles ont préféré utiliser « forgotten» - oubliée, pour qualifier la Sibérie.

21

4. Sourire pluvieux
lundi 26 juin
Je me suis rendu ce matin au musée-réserve de Kolomenskoïe sous un ciel des plus gris. J'ai mis beaucoup de temps à le trouver depuis la sortie de métro et sans l'aide d'une jeune femme russe, je n'aurais jamais pu m'y promener. Seules les mimiques de ses mains m'ont renseigné, alors qu'elles étaient uniquement censées appuyer ses explications faites en russe. Mais c'était suffisant. En revanche, je me suis étonné que même une si jolie femme ne sache esquisser le moindre sourire. Elle aurait eu une acné prononcée, un nez cassé et des dents jaunes, cela aurait moins juré. Même avec un si beau visage, même en répondant avec gentillesse, même avec une voix mélodieuse, elle n'a pas su sourire. J'y ai tout de même cru un instant. Alors que je la remerciais, j'ai vu ses lèvres remuer afin de m'indiquer que je ne l'avais pas dérangée. Ma tête s'est éloignée de mon cou, mes pupilles se sont dilatées, ma bouche s'est entrouverte... mais non, elle n'y est pas parvenue! Elle s'est contentée de me lancer un « Pojalouïsta », qui accumule les fonctions de « merci» et de « de rien ». Plus tard, de retour en centre-ville, sous une averse brève mais bien assez puissante pour saturer les égouts de la ville, je me suis décidé à retirer de l'argent. Je n'en avais pas débité beaucoup à l'aéroport sur les conseils de Sergey : « Les taux de change seront meilleurs en ville ». Et là, je dois bien le dire, j'ai fait n'importe quoi! Un coupable? L'averse, certainement... Souhaitant assurer la sécurité de ma transaction bancaire, j'ai choisi une bien belle banque. À banque clinquante, distributeur automatique perfectionné. On ne proposait pas uniquement des roubles, mais également des euros et des dollars. Mais ça, je ne l'ai su que plus tard... Mon cerveau un tantinet lent a cru qu'on me demandait en quelle monnaie était libellé mon compte courant. J'ai donc appuyé sur la touche « Euro» et quelque secondes plus tard, j'ai découvert qu'on pouvait retirer autre chose que de la monnaie nationale auprès d'un distributeur automatique. Je ne pouvais pas garder ces nouveaux euros et il a fallu encore les échanger contre des roubles, doublant les frais de commission. Ébloui par la belle banque, je n'ai même pas

22

cherché à comparer les taux de change et quelques minutes après être sorti de la Belle, je me suis rendu compte à quel point l'élégance pouvait être coûteuse: aucune enseigne ne proposait un taux de change aussi désavantageux que la mienne. Alors que je m'étais remis de cette fausse mésaventure, voilà qu'en rejoignant Sergey et Jana, j'ai appris qu'aucune place de train n'était disponible pour quitter Moscou et rejoindre Iekaterinbourg le lendemain, ni en 3ème classe, dite platskartny, ni en 2ème classe, la kuper. Et pour le surlendemain, seules des places en Imper étaient encore en vente. Afin de ne pas prendre trop de retard dans mon voyage, j'ai accepté l'offre de la guichetière. J'étais déjà un peu contrarié de retarder ma prochaine étape, alors lorsque que l'on m'a annoncé le prix, je le suis devenu encore plus. 90 euros, soit trois fois plus que ce que j'avais prévu initialement. J'ai regretté de ne pas avoir plus insisté auprès de Sergey pour acheter le billet de train dès samedi. Je dois donc rester un jour de plus à Moscou, alors même que je n'ai qu'une envie: partir en Sibérie. Et surtout, j'ai l'impression d'avoir fait le tour de la ville. Soit on aborde une ville en profondeur et on y reste des semaines, soit on la parcourt superficiellement. Mais dans ce dernier cas, trop y rester devient lassant. Se pose également le problème du budget. Les informations qui figurent dans mon guide de voyage sont toutes erronées. Le billet de train, par exemple, aurait dû coûter beaucoup moins cher selon les indications données, et ce même en lmper. Mon budget va donc être plus contraint que prévu. Supprimer une étape? Jamais! Comme je l'ai bien appris auprès des Indiens: à chaque problème, une solution! J'ai même pensé un moment que la première résolution à prendre serait de jeter ce mauvais guide de voyage - pléonasme! - dans la Moskova. Plus tard, j'ai participé au cours d'anglais que donne Sergey deux fois par semaine à quelques jeunes Moscovites. L'un des thèmes de la séance était la construction du futur et mon projet de voyage se prêtait très bien au jeu. Les élèves, tous plus âgés que moi, devaient me poser des questions, auxquelles je répondais. Rapidement, la fierté a laissé place à l'angoisse. Alors que dans un premier temps ils me faisaient

23

part, de leur étonnement et de leur admiration pour mon entreprise, les élèves de Sergey m'ont ensuite qualifié de «courageux» et de « brave ». C'étaient également les mots qu'avait utilisés la jeune femme de Vladivostok, auxquels je n'avais prêté que peu d'attention. Jamais je n'ai considéré quelqu'un de courageux parce qu'il avait fait le tour de mon pays, ni même celui de l'Union européenne. « Dynamique », «entreprenant », «ouvert d'esprit» auraient été les qualificatifs que j'aurais employés. Mais pas « courageux» ! Ils m'ont expliqué que la Sibérie était aussi grande que monotone, aussi pauvre que dangereuse. Aucun d'entre eux n'aurait eu l'idée d'effectuer un tel voyage. Afin de me rassurer, je n'avais plus qu'à me persuader que ce qu'ils venaient de me raconter confirmait ni plus ni moins un aspect de mon étude, à savoir que les Russes de l'Ouest ont une vision tronquée de l'Est...

5. Lever de rideau
mardi 27 juin
Moscou n'est pas si riche. C'est ce que cette journée a révélé. Les premiers jours, j'avais été très impressionné par l'opulence de la ville. Magasins de luxes, berlines allemandes, restaurants inabordables, publicités étrangères, université gigantesque, banques à chaque coin de rue, monuments historiques entretenus, théâtres florissants, bâtiments centenaires pourvus d'une architecture recherchée: ils embellissent tant la ville qu'ils attirent le regard pendant plusieurs jours. Bien entendu, le centre diffère du reste de la ville et de sa banlieue. Mais là aussi, les signes d'une richesse plus discrète sont remarquables. Les grandes enseignes étrangères ont envahi les abords de la ville, les concessions automobiles japonaises et européennes inondent la proche banlieue, comme le font les supermarchés français ou le spécialiste suédois du mobilier. Mais vient le moment où les yeux, désormais habitués, percent enfin le rideau rouge et or qui dissimule une scène moins étincelante. Les routes ne sont pas entretenues, les barres d'immeubles non plus, et ce, dans Moscou même! Les câbles 24

téléphoniques et électriques sont si chargés qu'ils semblent pouvoir s'effondrer au moindre coup de vent. Les habitations de banlieue, parfois bien aménagés en leurs intérieurs, ont des parties communes aussi dégradées que dans les pays les plus pauvres. Il est impossible de répertorier le nombre de personnes qui vivent de petits boulots, comme la vente de glaces ou de babioles dans les trains de banlieue, ou celle de pizzas, de sandwichs et autres encas vendus dans les chariots qui jonchent les rues. Voilà, l'or des bulbes et la pierre des cathédrales m'ont ébloui. Je ne suis pas naïf et me doutais bien de ce qui pouvait se cacher derrière tant d'apparat, mais fallait-il encore le voir. Et je ne suis pas de ceux qui mettent un point d'honneur à être soupçonneux dès le début. Je m'oblige à être crédule puis critique. C'est bien là, me semble-t-il, le seul moyen d'observer pleinement tous les aspects. En dehors de cette « découverte », la journée n'a pas été des plus agréables. J'ai beaucoup marché car je me suis beaucoup perdu. Quand on est dans le centre-ville, s'égarer est amusant car aux détours des rues, il y a toujours quelque curiosité. Mais ce matin, je souhaitais démarrer ma marche journalière depuis l'université de Moscou, quasi-déserte et excentrée, avant de rejoindre la ville à pied. Je n'ai malheureusement pas emprunté les bonnes rues et j'étais incapable de m'orienter. Les routes étaient désertes, les parcs immenses, les immeubles vides. J'étais tellement seul qu'il m'était difficile de trouver des personnes capables de m'indiquer le chemin. Deux heures plus tard, harassé par le soleil, je retrouvais la ville habitée. Mais Moscou commence à m'agacer et après seulement cinq jours, les autochtones m'énervent! Leur stoïcisme est épuisant et leur apparente impolitesse consternante. Bien sûr, en Inde aussi on me poussait dans les files d'attente et on n'hésitait pas à se faufiler devant moi. Mais la culture des Indiens est très différente de la nôtre, alors que les Moscovites sont des Européens à part entière. Ne pas dire bonjour, ne remercier que très peu et ne s'excuser quasiment jamais, pour moi, ce n'est

pas être un bon Européen. Alors, lorsque la mère de Sergey une Sainte - m'a demandé si je reviendrai à Moscou, je lui ai répondu « peut-être pas ». Mais j'ai tout de même ajouté: « si

25

je reviens, c'est certain, je viendrai vous voir ». Et en effet, revoir la famille de Sergey est pour l'instant la seule raison qui me pousserait à revenir à Moscou. Avant de préparer la séance photo qui précède souvent les adieux, Sergey a fait défiler les chaînes de télévision. À l'instant même où il éteignait le poste pour que nous puissions être dans le calme, je me suis écrié à la vue de Thierry Henry. Après les flashs, ils ont rallumé la télé et ont insisté pour que je regarde le huitième de finale de la Coupe du monde que disputaient les Français. Je ne souhaitais pas déranger ses parents, pour qui le salon sert également de chambre à coucher, et ai émis quelque résistance. D'autant que je n'apprécie pas particulièrement le football et ne m'en préoccupe que lors des manifestations considérées comme importantes. Mais très vite, mon patriotisme s'est éveillé. La mère de Sergey, lorsqu'elle a compris que l'équipe de France était impliquée, a lancé en allemand, langue dans laquelle nous communiquons depuis quelques jours: «Ach ! Heimat ! » Et oui, c'était ma patrie! J'avais envie que celle-ci gagne. Et lorsque l'arbitre a sifflé une faute, entraînant un penalty réussi en faveur des Espagnols, j'étais déçu. Sergey s'amusait de mon chauvinisme tandis que son père partageait mon soutien à l'équipe de France. À la mitemps, alors que la France était revenue au score, nous avons délaissé la télé. Avec le décalage horaire, il était près de minuit; son père travaillait le lendemain et moi, j'allais quitter Moscou.

6.

À moi l'YP AJI ! mercredi 28 juin

Je suis dans le train! Je suis si content! Moi, dans un train russe en direction de la Sibérie! C'est incroyable à quel point j'aime prendre les rails. C'est de loin le meilleur moyen de voyager. Des ailes nous poussent par soubresauts. La machine élancée, absolument tout nous semble possible. L'univers parcouru est saisissable, il devient nôtre. Ce plaisir souverain s'entremêle aux bonheurs partagés. Les passagers ne semblent pas les mêmes puisqu'ils voyagent; ils sont plus

26

ouverts, plus aimables et surtout plus heureux. Même les plus aguerris regardent les fenêtres et leur futur; ils sont voyageurs, ce sont des visionnaires. Et puis ce train-là est superbe. Je comprends mieux pourquoi le billet était si cher. Le couloir étroit est identique à ceux représentés dans Tintin: de la moquette au sol, des rideaux aux fenêtres et des cabines alignées du côté opposé. Dans ma cabine, une théière et des verres ont été préparés. Tous ces ustensiles, mais aussi le tablier du serveur ou celui de la vendeuse de confiseries ambulante, sont frappés du nom du train « YPAJI ». La prestigieuse ligne Oural dessert Iekaterinbourg depuis Moscou, en passant par le sud et la ville de Kazan. Je n'avais pas pensé prendre une autre voie que celle communément appelée Transsibérien, puis celle de la BAM pour accéder au nord du lac Baïkal. Mais par un heureux hasard, j'y suis! Je dois même avouer que je suis content de ne pas avoir trouvé de place en platskartny et de m'être résigné à acheter un billet en seconde classe. Certes, cela a un prix, mais quitte à prendre une place en kuper, autant que celle-ci soit dans un train luxueux,
inaccessible en 3èmeclasse. Surtout lorsque le trajet est court
-

seulement 24 heures - car le prix est fonction de la distance parcourue. Et puis ce n'est pas tous les jours que l'on profite du savoir-vivre russe! Le wagon est géré par une petite dame, une provodnista. Elle est absolument charmante. C'est bien la première fois que je vois une femme russe sourire pendant ses heures de travail. Elle ne parle pas un mot d'anglais et encore moins de français ou d'allemand, mais son charisme l'excuse grandement. Pour récupérer mon ticket et celui de mes compagnons de voyage, ainsi que pour nous proposer des draps propres, elle a pris le temps de s'asseoir sur l'une des deux banquettes de notre cabine afin de bavarder un peu. Ne connaissant qu'une dizaine de mots russes, je n'ai bien évidemment pas pu participer à la conversation. Mais je tenais à rester à leur côté, et ne pas déjà me mettre à l'écart. Plus tard, elle est venue nous proposer du thé et reprendre les confiseries laissées à disposition mais payantes si on les consomme. Je souhaitais uniquement acheter les sachets de thé et le sucre, mais j'ignorais s'il fallait acquérir le lot en entier ou

27

non. Malgré plusieurs tentatives, personne ne comprenait ce que je cherchais à savoir, et moi-même, si j'avais été à leur place, je n'aurais rien compris à mes propos désordonnés. La provodnista s'est alors fixée comme but de me donner tous les prix, alors qu'il lui aurait suffi de prendre le billet que je lui tendais et de me rendre la monnaie. Son honnêteté et sa volonté de m'indiquer tous les prix m'ont touché. Elle était toute excitée et s'est mise à trottiner dans le couloir du wagon à la recherche d'un stylo, avant de m'écrire les tarifs sur un bout de journal. Un peu plus tard, les deux hommes qui partageaient la cabine avec moi ont plaisanté entre eux, comme s'ils se connaissaient depuis longtemps, alors qu'ils s'étaient à peine parlés pendant l'heure qui avait suivi le départ. En gare de Moscou, ils ne s'étaient même pas salués. Cette façon de s'ignorer mutuellement et facticement m'étonne. Car elle n'empêche pourtant pas de créer un lien social quand les deux parties le veulent enfin. À chaque fois qu'ils se parlaient, je recommençais à regretter de ne pouvoir tenir une conversation. Ils ont essayé de communiquer avec moi à deux reprises, mais j'ai été obligé de hausser les épaules, d'ouvrir la paume de mes mains et de faire une grimace avec mon visage. Cette situation me chagrine. Les difficultés pour se faire comprendre dans les gares ou les cafés sont contraignantes mais supportables. En revanche, le fait de ne pouvoir dialoguer s'avère pénible.

7. Une heureuse rencontre
jeudi 29 juin
La nuit dans le train n'a pas été des meilleures. Impossible de ne pas rompre son sommeil fréquemment au rythme des battements de train qui, s'ils bercent la plupart du temps, réveillent parfois. À deux heures du matin, la provodnista est venue réveiller mes deux compères. Quelques minutes plus tard, ils quittaient la cabine, sans que personne ne vienne les remplacer. À huit heures, une voix grésillante s'est brièvement mise à cracher du plafond avant de s'arrêter soudainement. Les yeux entrouverts, les oreilles aux aguets, je

28