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Le capitalisme de rente

De
262 pages
Depuis les années 70, le capitalisme des pays riches a connu une mutation rentière : il délaisse l'industrie pour s'enrichir davantage par l'usage de monnaies, logiciels, images, sons, nouvelles molécules... Le travail matériellement productif est ainsi relégué dans des contrées exotiques. Les sociétés capitalistes développées deviennent des sociétés rentières, marquées par un affolement rentier des aspirations s'appuyant sur des corporatismes, des communautarismes et nationalismes qui mettent la modernité en échec.
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De
Le
capitalisme
la société du à la société
de
rente
travail industriel des rentiers
Ahmed ENNI
E CAAE DEEE De la société du travail industriel à la société des rentiers
L’armattan
D ÊE AE Le syndrome islamiste et les mutations du capitalisme Non Lieu  Paris LeCheikh et le Patron OPU Alger La detteENAG Alger Société et production OPU Alger Essai sur l’économie parallèleENAG Alger Économie de l’Algérie indépendanteENAG Alger État surplus et société enAlgérie avant ENAL Alger La colonisation agraire et le sousdéveloppement enAlgérie SNED Alger
© L’armattan 2  rue de l’ÉcolePolytechnique   Paris httpwwwlibrairieharmattancom diffusionharmattanwanadoofr harmattanwanadoofr ISBN   EAN  
Présentation
C capitalisme de « lee livre traite de ce que j'appelle rente » , par opposition au capitalisme d'industrie.Celui-ci, tel que défini « canoniquement » au XXesiècle, notamment par Karl Marx, caractérisait une société où s'activaient, dans des entreprises, des « bourgeois » , propriétaires des moyens de production, et des salariés soumis, par ces capitalistes, au ré-gime du travail commandé.Dans cette configuration, chacun d'entre euxréaliser un devenir individuel plus libre ouaspirait à le hissant socialement plus haut.De ceci pouvaient naître des antagonismes les opposant directement les uns auxautres.
La réalisation de ce devenir individuel se devait d'être faite par soi-même sans rien devoir à une personne ou une instance extérieure à soi.C'est la modernité de Kant accompagnant le ca-pitalisme d'industrie. Si le travailleur était, de ce fait, fier de ga-gner sa vie par son seul travail, le capitaliste moderne aura, comme le soulignera MaxWeber, une éthique caractérisée par «une aversion pour le capitalisme illégal, politique, colo-nial, prédateur, monopolistique, en quête de faveurs princières ou humaines»1. Travailleurs et capitalistes, sont dans cette phase « canonique » , des modernes animés d'une vive hosti-lité auxrentiers, c'est à dire à ceuxqui vivent sans travailler grâce à une domination politique et religieuse ( l'aristocratie, le 1Confucianisme et puritanisme, inSociologie des religions, tr. fr.,Gallimard 1996, p. 406
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clergé ) leur garantissant la propriété de moyens de produc-tion ( la terre notamment ) ou qui vivent grâce à une redistri-bution opérée par les appareils assurant cette domina-tion (États,É ) .glises, et autres appareils
Or, dans le dernier tiers du XXesiècle, sont apparus deux phénomènes qui ont conduit à la relégation progressive de cette configuration moderne par l'intensification d'une nouvelle dyna-mique rentière. Non que les rentes anciennes aient auparavant disparu du capitalisme d'industrie, mais de nouvelles rentes ap-parurent détachées du système traditionnel de la propriété fon-cière.
Ce fut tout d'abord l'électronique qui, dès les années 1970, modifia, progressivement, les modes de faire-valoir du capital. Nous verrons qu'elle substitua au cycle production-consomma-tion-destruction du capitalisme industriel, un nouveau cycle de valorisation tirant davantage profit de procédés de duplication à l'infini d'œuvres que la consommation ne détruisait pas.
Le deuxième phénomène est monétaire. Le 15 août 1971, le président desÉtats-Unis d'Amérique proclame un état d'excep-tion monétaire – qui dure encore. Jusqu'à cette date, le gouver-nement américain était tenu de convertir, en or et à la demande, les dollars que lui présentaient les gouvernements étrangers si-gnataires des accords deBretton-Woods ( 1944 ) . Pour ce faire, lesÉtats-Unis se devaient traditionnellement d'éviter que les gouvernements étrangers aient des dollars inutilisés.En achetant des produits américains, ces dollars trouvaient un usage plus conforme auxintérêts desÉtats-Unis, rentraient au pays contre la vente de produits américains et allient garnir les caisses des entreprises exportatrices. Plus ils exportaient, plus lesÉtats-Unis évitaient que des gouvernements étrangers ne soient en possession de dollars inutilisés et qu'ils pourraient de-mander à convertir en or.
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Les problèmes rencontrés par lesÉtats-Unis dans les années 1960( guerre du Vietnam, crise des rapports sociauxdans l'in-dustrie notamment ) ont fait que leurs entreprises n'ont pu, par des exportations, absorber la totalité des dollars se trouvant à l'étranger. Mieux, des gouvernements étrangers, dont laFrance, ont demandé a convertir leurs dollars en or.Face à cette hémor-ragie de leur métal précieux, lesÉtats-Unis ont alors décidé, le 15 août 1971, de ne plus convertir en or les dollars détenus par l'étranger.ls découvrirent alors, avec bonheur et surprise, que, malgré cela, les étrangers continuaient d'accepter des dollars in-convertibles en or contre les produits qu'ils leur achetaient.l suffisait, depuis lors, d'imprimer du papier – des dollars – pour se procurer les produits du travail d'autrui. Une situation ren-tière exceptionnelle se mettait en place dont l'électronisation de la monnaie allait démultiplier les effets.
Ces rentes électroniques et monétaires sont, depuis les an-nées 1980sources de la capture de ri-, devenues les principales chesse dans les pays capitalistes développés, reléguant l'indus-trie au second plan.C'est ce que j'appelle « capitalisme de rente » , générateur, comme je le montrerai, d'une société de rentes, où la compétition sociale ne s'opère plus comme dans le capitalisme d'industrie.Elle conduit même à mettre la moderni-té en échec, configurant une société rentière où, pour reprendre l'expression citée plus haut de MaxWeber, le capitalismepoli-tique, prédateur, monopolistique, et en quête de faveurs prin-cièresdevient dominant.
Je montrerai que ce capitalisme rentier s'appuie aujourd'hui sur les règles fondamentales suivantes :
1. La mise au jour de nouveauxmodes de capture de la ri-chesse.Ceux-ci sont de plusieurs sortes :
a. L'usage de la duplication électronique infinie du même produit en lieu et place de sa consommation destructive et, par
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conséquent, la génération de rentes permise par la production d'un seul exemplaire du produit d'origine, à l'instar de la terre qui, toujours la même, produit de multiples récoltes. b.Ces rentes, de même nature qu'une rente foncière ou mi-nière, ex ( bre-igent de nouvelles formes de propriété juridique vets ) protégées, non seulement sur le territoire national comme l'est la propriété foncière, mais dans le monde entier. c.Cette protection mondiale de l'usage des produits électro-nique exige la projection à l'échelle planétaire d'une souveraine-té ( militaire, juridique et monétaire ) apte à faire respecter des règlements, le respect de la loi seul étant nécessaire au paie-ment et rapatriement des redevances. La souveraineté prend le pas sur la propriété des moyens de production comme source de capture de richesse. d.Facilitée par la disparition concomitante du mode sovié-tique industriel, l'apparition d'une souveraineté exerçant son hé-gémonie sur le monde a conduit à l'épanouissement d'une éco-nomie rentière de brevets et à l'exercice sans partage d'un sei-gneuriage monétaire permettant de créer autant de monnaie que de besoin, de l'imposer auxautres, et de jouir de rentes moné-taires sans précédent dans l'histoire humaine, rentes devenues source d'acquisition de produits industriels fabriqués par de lointains ilotes et source d'enrichissement miraculeuxpar la spéculation financière. e. La sécurité ainsi acquise de la circulation des marchan-dises et des monnaies a permis de déléguer à autrui les antago-nismes directs de production industrielle ( desÉtats-Unis vers laChine par exemple ) . Le capitalisme qui prend forme au-jourd'hui dans les pays d'ancienne industrie tend à esquiver sys-tématiquement l'antagonisme direct de production, préférant s'orienter vers les secteurs rentiers ( informatique, sons et images, banque et monnaies, pharmacie, etc. ) et se placer,
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