Le chômage, une fatalité ?

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Plus de la moitié de ceux qui perdent leur emploi restent en inactivité : ces personnes perdent leur compétence et toute motivation pour retrouver du travail. Il importe de faire du droit au travail un droit inaliénable et du devoir de travailler une obligation pour tous ceux qui sont en bonne santé. La société sans chômage postule la création d'activités non soumises à la concurrence internationale et intensives en travail peu qualifié tel que de nombreux services de proximité. Préférer le travail à l'assistance et dénoncer les marchands d'assistance : une nouvelle éthique politique ?
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296208490
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LE CHÔMAGE, UNE FATALITÉ?
Pourquoi et comment l'éradiquer

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06568-0 EAN: 9782296065680

Jules Gazon

LE CHÔMAGE, UNE FATALITÉ? Pourquoi et comment l'éradiquer

L 'HARMA

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Ouvrages du même auteur

Transmission de l'influence économique: une approche structurale, 1976, Collection de l'Institut de Mathématiques Economiques, n° 13, Sirey, Paris. L'élaboration de modèles statiques et dynamiques en économie, (en coll. avec Y. Langaskens), 1978, Droz, Genève. L'industrie agro-alimentaire. De la Wallonie à l'Europe 1993, 1990, De Boeck-Université, Bruxelles L'industrie chimique. De la Wallonie à l'Europe 1993, (en colI. avec N. Rome), 1992, De Boeck-Université, Bruxelles Politique industrielle et Industrie. Controverses théoriques, aspects légaux et méthodologiques. Tome 1, 1995, De Boeck-Université, Bruxelles. Politique industrielle et Industrie. Etude de neuf filières industrielles. Tome 2. 1995, De Boeck-Université, Bruxelles. Ni chômage, ni assistance. Du choix éthique à la faisabilité économique 2007, L'Harmattan, Questions contemporaines, Paris

A Olivier et Françoise
A Laure-Anne et Sofia

Avant propos
Ce livre tire profit des commentaires reçus lors de la parution en 2007 de Ni chômage, ni assistance. Du choix éthique à la faisabilité économique. Les conférences et séminaires que je fus appelé à présenter m'ont conduit à reformuler plusieurs concepts sous une forme mieux adaptée pour un public non habitué à l'économie, en me concentrant davantage sur le fil conducteur de l'argumentation. Proposer l'éradication du chômage alors que, pour la théorie économique, celui-ci est inéluctable, postule que l'auteur s'explique sur la raison pour laquelle il refuse le chômage. J'ai donc dans ce livre davantage insisté sur le caractère intolérable pour une société démocratique d'accepter qu'une part importante des inactifs s'enferme dans le ghetto de l'inactivité pour ne plus en sortir. Gaspillage économique, échec d'intégration sociale, le chômage de longue durée est aussi un déni de démocratie et implique de repenser le lien solidaire au delà de la redistribution des revenus pour conférer à chacun une égale dignité. Voilà le point d'appui du « Pourquoi» éradiquer le chômage. Mais il serait vain de poser un tel diagnostic si concomitamment je n'apportais pas une solution concrète pour sortir du chômage. Le «Comment» reprend la proposition du livre précédent en actualisant les résultats aux données de l'année 2006 pour les 22 pays considérés. Toutefois, le fonctionnement du dispositif est articulé de telle manière que sa compréhension en est facilitée. L'annexe mathématique, intéressante en soi, mais pas indispensable à la compréhension du livre, a été développée afm de mieux saisir les effets sur le budget de l'Etat de diverses adaptations du dispositif, répondant ainsi à des situations concrètes que peut rencontrer le gouvernant. Enfm, ayant pris conscience lors de mes différents exposés de la difficulté qu'éprouvent certains à repenser le lien solidaire fondé sur les allocations de chômage et autres allocations d'assistance entre actifs et inactifs, j'ai davantage mis l'accent dans ce livre sur la responsabilité majeure des décideurs de faire comprendre aux inactifs de longue durée que le devoir de travailler s'impose dès

lors que le droit au travail est garanti et que l'assistance n'a plus lieu d'être quand un contrat d'emploi est offert à tous les travailleurs en bonne santé, même pendant la remise à niveau des inemployables. Si, en accord avec l'éditeur, j'ai repris dans ce livre certains chapitres de « Ni chômage, ni assistance» pour lesquels il n'y a pas de substantielles modifications - notamment la 2e partie - c'est pour permettre au lecteur d'avoir une vue d'ensemble de ma proposition sans devoir se référer au livre précédent.

Jules Gazon 25 mai 2008

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Ftenaercienaents
Je tiens à témoigner ma reconnaissance à tous ceux qui m'ont fait part de leurs critiques et suggestions pour l'élaboration de mon livre précédent, Ni chômage, ni assistance, dont émane celui-ci. Mon collègue et ami de longue date Krysztof Malaga, professeur d'économie à l'Université de Poznam, a traduit Ni chômage, ni assistance en polonais tandis que Jozef Orczyk, aussi professeur d'économie à la même Université, en a rédigé la préface. Tous deux contribuent activement à la diffusion en Pologne de la faisabilité d'une société sans chômage. Jacques Drèze, professeur émérite à l'Université catholique de Louvain et fondateur du Center for Operations Research and Econometrics (CORE) a mobilisé les économistes, dès les années quatre-vingts, pour qu'ils répondent aux défis du chômage. Son adhésion à ma démarche philosophique constitue un réel encouragement. Son interrogation sur les potentialités suffisantes de demande de services de proximité m'a conduit à affiner mon approche de la demande certaine et du fonctionnement de la bourse des Crédits de Proximité (CPR). Le soutien enthousiaste et les conseils de mon collègue André Joyal, professeur émérite de l'Université de Trois-Rivères au Québec m'ont fait chaud au cœur. Je n'oublierai pas non plus notre collègue et ami commun, Roland Lantner, professeur à la Sorbonne (Paris 1) avec qui nous avons jadis collaboré à l'étude de l'interdépendance économique et de la dominance, concepts toujours présents en mon esprit dès qu'il s'agit d'aborder un problème complexe comme l'est celui du marché du travail. Melchior Wathelet, ancien Vice-Premier Ministre et ancien juge à la Cour de Justice des Communautés européennes, professeur aux Facultés de Droit de l'Université de Liège et de l'Université catholique de Louvain, ainsi que Of Counsel CMS Bureau Francis Lefebvre à Paris, m'a fait part de ses remarques judicieuses tout en me rappelant les bons moments passés ensemble à l'Université de Liège.

Mark Pearson, Head of Social Policy Division à l'OCDE m'a rendu attentif à la manière dont l'OCDE considère les conséquences du piège du chômage. Les encouragements de Bruno Boidin, Maître de Conférences à l'Université de Lille 1, furent l'occasion de rappeler combien il convient d'associer notre maître commun, feu François Perroux, à la pensée d' Amartya Sen qui est au cœur de ma démarche éthique. L'interpellation d'Olivier Gazon, consultant en management international, sur les problèmes d'adéquation régionale, voire locale, entre l'offre et la demande des services de proximité est pertinente quand on sait combien peuvent être importantes les disparités régionales en matière de chômage. Enfm, ce livre tâche de répondre aux intéressantes questions et suggestions qui m'ont été adressées tant par les lecteurs de mon livre, Ni chômage, ni assistance, que par ceux qui ont participé à mes séminaires et conférences. Un tel travail nécessite un soutien logistique pour lequel j'ai bénéficié de l'aide de mon épouse Christiane qui a relu cet ouvrage et dont les suggestions en ont amélioré l'écriture. Enfin Claudine Chmielewski en a assuré la Inise en forme. Que toutes ces personnes soient vivement remerciées.

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Introduction
Le chômage endémique des économies européennes est devenu la préoccupation majeure de tous les gouvernements ainsi que des responsables sociaux et économiques. En termes de pourcentage de la population active, définie comme la somme de la population au travail et des chômeurs censés être demandeurs d'emploi, il avoisine les 10% en basse conjoncture (9% en 2004, réduit à 7,1% en 2007) pour l'Union européenne à 27 (UE27) avec des performances très inégales par pays et par régions!. De plus, la situation de l'emploi pour les jeunes (15-24 ans) est des plus alarmantes, le taux de chômage se situant à 18,6% en 2004 et 14,4% en 2007 pour l'UE27 tandis que le chômage de longue durée atteint 4,2% en 2004 et 3,7% en 2006. On peut donc considérer que la moitié des chômeurs est constituée de chômeurs de longue durée dans l'UE27. Ce sont les personnes peu qualifiées, les travailleurs âgés et les travailleurs de l'industrie qui sont les plus menacés, le chômage frappant généralement davantage les femmes que les hommes. Mais pour se faire une idée exacte de l'ampleur qu'a prise l'inactivité des personnes en âge de travailler et en bonne santé, il faut encore ajouter ceux qui ne sont pas ou ne sont plus éligibles aux allocations de chômage qu'ils soient ou non assistés2. Afin de répondre à la situation douloureuse de celui qui perd son emploi et donc son revenu, toutes les sociétés occidentales ont institué un lien solidaire en octroyant un revenu de remplacement au chômeur, l'allocation de chômage, et souvent une allocation d'assistance aux inactifs non éligibles à ce revenu. Mais lorsque, ne retrouvant pas d'emploi, ces personnes s'installent dans leur
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A titre d'exemple, en Région wallonne(Belgique),en 2006, le taux de chômage

était de 16%, celui des jeunes de 34% et 61% des chômeurs étaient des chômeurs de longue durée. 2 C'est la raison pour laquelle, les taux d'emploi (rapport des personnes au travail au nombre total des personnes pour une tranche d'âge considérée) sont souvent utilisés pour appréhender l'activité. Toutefois si l'objectif est de remettre au travail des inactifs, il faudrait entendre par ce terme des personnes hors scolarité qui, en âge de travailler et en bonne santé, sont désireuses de travailler (en principe les chômeurs) ou, ne travaillant pas, ne peuvent survivre que par l' assistance.

inactivité que facilite sans aucun doute l'assistance financière, elles s'enferment dans un ghetto et perdent souvent les repères nécessaires pour réintégrer la vie active. Quant au chômage des jeunes, il engendre leur frustration bien compréhensible eux qui, dès l'aube de leur vie active, se voient rejetés par la société, situation propice à l'émergence d'un terreau criminogène. "Lesévénements récents des banlieues en France, s'ils témoignent d'un problème d'intégration raciale, ont cependant comme origine l'oisiveté des jeunes sans emploi et donc sans revenu. Une société qui ferme toute perspective d'avenir à une partie de sa jeunesse ne peut que générer l'explosion sociale, dont on vient seulement d'apercevoir les prémisses, si la situation ne change pas. L'assistance apportée aux sans emplois est présentée par certains comme responsable d'un accroissement du chômage, soit parce que les allocations sociales dont disposent les chômeurs et autres inactifs non éligibles aux allocations de chômage incitent ces inactifs à ne pas rechercher un emploi, soit parce que ceux qui ont un emploi réclament évidemment un salaire supérieur aux allocations qu'ils obtiendraient en tant que chômeurs. Il en résulte une poussée des salaires à la hausse ce qui peut menacer la compétitivité des entreprises et donc accroître le chômage. C'est ce qu'on appelle le piège du chômage ou encore le piège à l'emploi. Aussi, les gouvernants ont-ils multiplié les politiques actives d'emploi et sa protection non sans certains succès. Si le chômage s'est réduit ici et là, il perdure néanmoins. Pourtant chacun s'accorde à considérer le sous-emploi des ressources comme un équilibre économique inefficient et sa persistance, généralisée aux pays européens, interpelle. Faut-il considérer que c'est un système solidaire trop généreux qui, en générant le piège du chômage, serait responsable de cet état? Fautil en revenir au laisser-faire sans autre intervention sur le marché du travail et sans indemnisation de ceux qui perdent leur emploi? Mais dans ce cas, une société soucieuse de justice sociale peut-elle s'accommoder d'un niveau de salaire permettant à peine d'assurer la subsistance physique du travailleur et de sa famille? Ce choix de société qui est celui des pays où sévit aujourd'hui le capitalisme sauvage et qui rappelle l'aube de la révolution industrielle en Europe, serait une régression majeure par rapport au niveau de 14

développement économique et humain atteint par l'Union européenne. Si d'un point de vue économique, le chômage est inévitable, estil pour autant tolérable d'un point de vue éthique? Répondre à cette question nécessite un changement de paradigme pour la gestion du marché du travail. Une première clef pour penser différemment le rôle de ce marché ressortit au constat que l'objet du marché du travail n'est pas une marchandise comme c'est le cas pour celui des biens et services. Il s'agit de l'Homme dont le sort matériel ne peut se réduire à la seule loi du marché. Toutefois changer de paradigme en rendant à l'Homme ses droits dans le partage de la richesse créée tout en lui imposant également des devoirs pour la créer, implique qu'on démontre la faisabilité économique de ce renversement de pensée et que l'on trouve une seconde clef permettant d' "amortir" l'activité économique marchande autrement que par la mise au chômage d'une partie de la population active. La solution très concrète que je propose n'implique pas l'abandon de certaines politiques opérationnelles actuellement qui lui sont complémentaires. Chaque gouvernement a mis en place une batterie de mesures pour résorber le chômage. Si le résultat global de ces mesures est mitigé, il convient cependant de souligner que certains pays, chacun choisissant sa méthode, s'en sortent mieux que d'autres: tels le Luxembourg, les Pays-Bas, l'Autriche, la Tchéquie, l'Irlande, le Royaume-Uni, le Danemark et la Suède. Dès lors on se doit de tirer des enseignements de ces différences dans les résultats de la politique de l'emploi. Ce livre se divise en trois parties. La première parcourt les apports de la théorie économique (le modèle classique et le modèle d'appariement) en vue d'expliquer pourquoi et comment le marché du travail génère nécessairement du chômage et notamment un chômage de longue durée depuis une trentaine d'années. Dans ce cadre, le rôle des syndicats est précisé ainsi que l'interdépendance réelle ou supposée du chômage et de l' inflation (chapitre 1). Comment le lien social solidaire généralement admis en Europe, irlfluence-t-ille marché du travail? Cette solidarité est-elle encore adaptée aux défis du moment alors que le chômage et l'inactivité 15

de longue durée continuent de sévir, alors que les enfants qui naissent dans ces milieux ont peu de chance de pourvoir intégrer le marché du travail à l'âge adulte (chapitre 2)? Quels espoirs fonder sur les principales politiques actives d'emploi au regard de l'analyse théorique et des résultats empiriques? Quelle efficacité attendre des principaux instruments utilisés par les gouvernants pour réduire le chômage - formation et enseignement, subvention à l'embauche, création d'emplois publics, promotion du travail intérimaire et efficience des agences de placement - parmi lesquels il convient de faire le choix opportun (chapitre 3)? Je n'ai pas voulu passer sous silence la réduction de la durée du travail très contestée aujourd'hui. Mais celle-ci doit s'entendre avec réduction concomitante des salaires afm d'isoler les effets propres au concept sans y associer une augmentation du coût horaire. L'objectif n'est pas d'imposer cette réduction comme la solution au problème du chômage, mais bien de souligner sa tendance séculaire, sa dimension solidaire et aussi la mettre en perspective avec l'équilibre à trouver pour le fmancement des retraites (chapitre 3). Enfm on ne peut imaginer résorber le chômage sans insister sur le rôle essentiel de la demande dans le contexte de la mondialisation de l'économie. La demande de travail des entreprises, autrement dit la quantité des emplois offerts aux travailleurs, dépend évidemment de l'activité sur le marché des biens et services, soumise à la concurrence internationale et aux contraintes institutionnelles qui entourent, dans l'DE, les politiques budgétaires et monétaires censées stimuler cette activité. Mais sachant que je devrais orienter la réflexion vers de nouvelles potentialités d'emploi que l'industrie n'est probablement plus à même de fournir, une démarche favorable au développement des services s'imposait (chapitre 4). La deuxième partie présente une approche philosophique destinée à trouver un nouveau paradigme de gouvernance qui justifie au plan éthique une société sans chômage. Partant du constat d'échec de la régulation actuelle du marché du travail, je m'interroge d'abord sur les' raisons d'ordre méthodologique, du disfonctionnement de la gouvernance économique incapable d'annihiler le chômage. D'une 16

manière générale, mais surtout lorsque l'être humain est au centre des préoccupations de l'organisation économique, comme c'est le cas pour le marché du travail, tout problème relève de différents niveaux d'analyse que j'appellerai "ordres" classés suivant l'ordre éthique et moral (ordre 3), l'ordre juridico-politique (ordre 2) et l'ordre économique (ordre 1). Le chapitre 5 montre pourquoi une société juste postule une hiérarchie descendante des ordres, l'ordre éthique dominant l'ordre juridico-politique qu'il inspire pour l'élaboration du cadre au sein duquel l'ordre économique doit se déployer et auquel il doit se soumettre. Si, dans notre société démocratique, cette hiérarchie descendante fonctionne pour les libertés individuelles, la référence à la valeur d'égalité est, quant à elle, interpellée. La perte de tout repère à l'estime de soi de nombreux chômeurs de longue durée et d'une manière générale des personnes inactives en âge de travailler et en bonne santé physique et psychique vivant de l'assistance ainsi que l'absence d'avenir pour leurs enfants formatés dès la naissance pour n'avoir pour horizon que la société d'assistance interpellent nos sociétés démocratiques dont les modalités d'application du choix solidaire conduisent au ghetto du chômage de longue durée. Cette solidarité mise en place après la seconde guerre mondiale a été pensée à un moment où nul n'imaginait l'ampleur que prendrait l'inactivité de longue durée suite à la mondialisation accrue de l'économie et à la révolution technologique en cours. C'est pourquoi le chapitre 6 est consacré à la recherche d'un référentiel éthique qui justifie et explique pourquoi le lien solidaire émanant du principe d'égalité, organisé sur base de la redistribution du revenu, n'est plus suffisamment adapté aux défis de notre temps. Cette recherche passe donc en revue les principales conceptions éthiques qui influencent la société d'aujourd'hui et principalement l'organisation de l'activité économique. Le lecteur y trouvera une extension de l'analyse qui déborde parfois le problème du chômage proprement dit parce que la solution passe par un choix de gouvemance. Si on admet que l'ordre économique auquel appartient le marché du travail est soumis à l'ordre éthique via l'ordre juridico-politique, il convient de creuser le substrat éthique des principes de liberté et d'égalité, piliers des sociétés démocratiques contemporaines. 17

Mon souci est de retrouver pour ces démocraties un référentiel éthique au concept d'égalité qui puisse faire autorité pour rejeter toute organisation qui engendre ou tolère le ghetto du chômage de longue durée. Il s'impose donc d'analyser d'abord l'l'Utilitarisme" qui constitue le référentiel de la théorie économique dominante, la théorie néo-classique. Vient ensuite le "Libertarianisme" qui en puisant son fondement éthique dans le seul principe de liberté perçue comme absence d'entrave ouvre une première voie à la société démocratique. Cependant en justifiant le laisser-faire, il engendre aussi de profondes inégalités. Quant au "Républicanisme" qui trouve son origine dans la Rome de Cicéron, en associant le principe d'égalité au principe de liberté, il constitue la référence essentielle pour nos sociétés démocratiques. Il permet d'introduire un continuum de choix éthiques au sein duquel apparaissent les principaux courants politiques des démocraties occidentales plus ou moins libérales ou sociales démocrates. Mais ce sont surtout les travaux du célèbre philosophe américain, John Rawls, récemment décédé et ceux du prix Nobel d'économie 1998, Amartya Sen, qui ont répondu à mon attente et permettent de déclarer le chômage intolérable au plan éthique, ce que la référence égalitaire dans la gouvernance actuelle fondée sur la redistribution du revenu ne peut faire. Leur démarche revient à élargir le concept de liberté, pour y intégrer, en plus de l'absence d'entrave fondement des libertés personnelles, la notion de liberté positive, de capacité de faire, proposée par le philosophe Isaiah Berlin (1969). Mais si, d'une part, en repensant la notion d'égalité, on disqualifie le chômage et tout particulièrement le ghetto du chômage de longue durée inacceptable d'un point du vue éthique tandis que, d'autre part, le chômage est inéluctable au plan économique, comment réconcilier les points de vue sans compromettre l'efficience économique? La troisième partie a pour ambition de répondre à cette question et s'attache aux propositions concrètes et décisions à pendre pour faire fonctionner l'économie en conférant un statut de travailleur à chaque personne en âge de travailler et en bonne santé. Mes propositions concrètes d'une société sans chômage sont réalisables sans révolution fondamentale si ce n'est celle de la pensée. Changer de paradigme au plan éthique implique toutefois de changer aussi 18

de paradigme pour la résolution économique du chômage dans les sociétés occidentales caractérisées par le lien solidaire que constitue l'assurance chômage débouchant finalement sur l'assistance. Ce changement de paradigme consiste à ne plus se focaliser sur le piège du chômage: la différence insuffisante entre le revenu net du travail et le revenu net de l'assurance-assistance chômage. Pourquoi ne pas se poser une question simple: que coûterait la remise au travail par rapport au coût de l' assuranceassistance chômage? Telle est la clef pour démontrer la faisabilité économique d'une société sans chômage sans qu'il n'en coûte à l'Etat (chapitre 7). Si l'on veut bien raisonner en vases communicants entre le budget de l'Etat et celui de la Sécurité Sociale pour en faire un unique réceptacle, celui de l'Etat, on conclut aisément que la remise au travail d'un chômeur ou de toute personne inactive implique pour l'Etat, la récupération des allocations de chômage et autres allocations auxquelles il convient d'ajouter les impôts sur le revenu du salaire ainsi que les cotisations sociales des chômeurs remis au travail. Le calcul sur base des statistiques de l'OCDE et de l'UE montre que cette récupération de l'Etat représente une part importante du coût de la remise au travail, soit en moyenne environ 80% pour les pays étudiés. Ce constat m'a convaincu qu'au plan fmancier une solution était possible sans coût exorbitant pour l'Etat. Mais je n'ai pas voulu d'une solution consistant à remettre les chômeurs au travail en subventionnant le complément à la récupération de l'Etat. Principalement pour ne pas prêter le flanc à des critiques faciles, le modèle est neutre au plan budgétaire, ce qui signifie que le dispositif génère de façon endogène les moyens budgétaires nécessaires à sa réalisation. En d'autres mots, il peut ne rien coûter à l'Etat par rapport à ce que coûtent aujourd'hui les allocations de chômage et diverses autres allocations octroyées aux inactifs non éligibles à ces allocations. On ne peut remettre au travailles chômeurs et autres allocataires sociaux non éligibles aux allocations de chômage sans accroître la demande de biens et services produits à l'intérieur du pays. Les réelles potentialités du côté des services et des services de proximité en particulier qui ont l'avantage d'utiliser des travailleurs relativement peu qualifiés -ceux qui sont le plus durement frappés 19

par le chômage- m'ont conduit à chercher comment rendre effective cette demande de services de proximité sans subvention en étendant la notion de services de proximité bien au delà de l'aide ménagère (chapitres 7 et 8). Par ailleurs, de nombreux chômeurs, principalement ceux de longue durée, ont perdu leurs compétences et la motivation pour le travail. Faire en sorte qu'ils retrouvent un degré d'employabilité suffisant par le coaching et les emplois formation est indispensable pour la réussite du dispositif. Enfin la société sans chômage proposée ne se limite pas à l'embauche des chômeurs dans les services de proximité. En dehors de ces services, dans les domaines de la santé, de la formation et de l'enseignement, de l'environnement et de la culture il existe des besoins essentiels à satisfaire. L'intérêt du dispositif est qu'il génère les moyens financiers pour rémunérer les travailleurs affectés à ces activités d'intérêt général (chapitre 9). Je n'ai pas voulu encombrer le lecteur par une formulation mathématique afm de concentrer la réflexion sur les dimensions sociales et économiques. Toutefois la nature du problème et sa solution aux chapitres 7 et 8, impliquent de suivre le fil conducteur imposé par le développement mathématique qui est renvoyé en annexe. Celle-ci permettra aux habitués de la formalisation mathématique de vérifier l'exactitude de mes propositions. Par ailleurs, une simulation est proposée pour vingt-deux pays et présentée dans un tableau de synthèse au chapitre 7. L'économie sans chômage postule la suppression de l'assistance aux inactifs qui redeviennent des travailleurs productifs. Mon système confère un statut d'employé à tous les chômeurs sous diverses modalités, notamment en raison de la nécessité de remettre à niveau ceux qui, enfermés dans le ghetto de l'inactivité, sont devenus inemployables. Cette situation nouvelle rend effectif le droit au travail et donc le devoir de travailler. Enfin, parce qu'une société sans chômage assure la permanence d'un contrat d'emploi à chaque travailleur, la mobilité d'emploi à emploi est largement facilitée comme démontrée au chapitre 10. Ce chapitre tout en répondant à l'objection que le plein emploi pourrait générer des poussées inflationnistes, aborde aussi l'obstacle politique consistant à ne pas vouloir s'engager pour des raisons électoralistes dans la suppression de l'assistance dès lors 20

que le droit effectif au travail est garanti pour toute personne en âge de travailler et en bonne santé. Même si le fil conducteur de mon analyse se fonde sur l'articulation des trois parties, la lecture peut s'organiser en sélectionnant a priori l'une ou l'autre d'entre-elles. Toutefois la prise de connaissance de ma proposition postule la lecture de la troisième partie. De même, il me paraît souhaitable de s'imprégner de la partie éthique (2e partie) pour justifier la recherche d'une solution radicale: la suppression du chômage. Quant à la lere partie, sa lecture est utile pour comprendre les mécanismes économiques du marché du travail et le dilemme entre efficience et solidarité, mais elle ne s'impose pas pour comprendre ma proposition d'une société sans chômage.

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PARTIE I
LE CHOMAGE: UNE FATALITE ACCEPTEE

Chapitre 1 Le chômage: conséquence économique inéluctable

La littérature économique considère diverses formes de chômage. Le chômage frictionnel qui résulte du temps nécessaire au travailleur pour passer d'un emploi à un autre avant de rencontrer l'emploi vacant. Le chômage structurel qui témoigne d'une inadéquation profonde entre les exigences de qualification des entreprises et la qualification offerte par les travailleurs ainsi que d'une inadaptation de l'appareil productif à l'évolution de la demande sur le marché des biens et services. Le chômage conjoncturel est, lui, lié à l'insuffisance de la demande suite à un repli conjoncturel sur le marché des biens et services. Il devient "cyclique" si la récession se manifeste à fréquence plus ou moins régulière et "saisonnier" s'il varie selon les saisons. Ces types de chômage ressortissent au chômage "keynésien" qui, d'une manière générale, postule une insuffisance de la demande sur le marché des biens et services pouvant résulter d'une rigidité des prix à la baisse. Il est opposé au chômage dit "classique" qui résulte d'une décision des entreprises de ne pas accroître l'emploi malgré l'existence d'une demande sur le marché des biens et services, en raison d'une insuffisance des perspectives de profit. Le chômage classique et le chômage keynésien sont évidemment liés aux théories économiques sous-jacentes, classique et keynésienne. Pour bien souligner le caractère inéluctable du chômage, la théorie économique parle de chômage naturel constitué de la somme des chômages structurel et frictionnel ci avant évoqués. Ce chômage naturel est en effet considéré incompressible, mais peut varier d'une économie à l'autre en raison de données démographiques, de la rigidité sur le marché du travail et des coûts d'information. Inhérent à une inadéquation de qualification de la

main-d'œuvre par rapport à la demande de travail des entreprises, le chômage structurel résulte d'un déficit de formation appropriée, d'un manque de mobilité de la main-d'œuvre et d'une trop lente adaptation de la spécialisation nationale par rapport à la concurrence internationale. Ainsi, on peut très bien avoir des mécaniciens au chômage alors qu'il manque des maçons qualifiés. De même, il peut y avoir dans une région du chômage dans l'industrie mécanique par exemple, et un déficit d'informaticiens et d'électroniciens dans une autre. La qualification des travailleurs évolue d'autant plus difficilement au rythme de l'exigence de qualification des entreprises que la formation censée réduire ce handicap n'est pas à la hauteur du défi à relever. Il serait pourtant vain de penser pouvoir l'éliminer complètement ne serait-ce qu'à cause du déficit d'information sur les exigences futures du marché du travail. Par ailleurs, il y a toujours des travailleurs qui changent d'emploi et des entreprises qui cherchent des travailleurs. Un certain délai est nécessaire pour que le contact se noue entre les deux parties. Ce type de chômage correspond au chômage frictionnel. On en conclut que même en plein emploi, défini par la rencontre de l'offre et de la demande de travail3 pour le salaire qui en résulte, il existe toujours du chômage dans les économies telles qu'elles sont organisées. Très longtemps, l'analyse économique théorique du chômage s'est fondée sur le modèle de concurrence parfaite du marché du travail présenté comme mettant en présence un grand nombre de travailleurs qui offrent leur travail pour un salaire donné et un grand nombre d'entreprises qui demandent du travail en vue de produire des biens et services résultant de cet autre marché. Ce modèle estime qu'aucun rapport de force n'opère sur le marché du travail en raison tant du grand nombre d'offreurs que du grand nombre de demandeurs de telle façon qu'aucune entreprise et qu'aucun travailleur ne seraient à même de modifier le salaire d'équilibre à titre individueL. Cette hypothèse peu conforme à la réalité facilite toutefois la compréhension de l'articulation de
3

En économie,l'offre de travail émanedes travailleurset corresponden fait à leur

demande d'emplois, tandis que la demande de travail relève des entreprises et désigne donc l'offre d'emplois. Dans cet ouvrage, j'utilise habituellement le vocabulaire économique: offre et demande de travail. 26

l'offre à la demande de travail. Afin de mieux cerner les diverses rigidités du marché du travail ainsi que l'asymétrie qui caractérise l'offre et la demande de travail, les économistes ont maintenant de plus en plus recours à des modèles de concurrence imparfaite, telle modèle d'appariement (voir supra), pour déterminer l'évolution des prix et des salaires.

1.

L'inactivité volontaire

La théorie classique considère que la demande de travail des entreprises, évidemment spécifique à chaque niveau de qualification des travailleurs, est déterminée dans un marché concurrentiel par la productivité marginale en valeur du travailleur4. Celle-ci résulte de l'articulation du marché du travailoù se manifeste la productivité marginale physique - au marché des biens et services où se fixe le prix de vente de ceux-ci. La demande de travail des entreprises est ainsi mise en relation avec le salaire offert à la personne engagée, salaire égal à sa productivité marginale en valeur5. Dans la conception classique, la rencontre de l'offre et de la demande de travail implique donc le plein emploi. Mais ce plein emploi n'exclut pas l'inactivité d'un certain nombre de personnes en âge de travailler. Cette inactivité de plein emploi est considérée comme un chômage volontaire qui se définit par la différence entre le potentiel de la capacité de travail existante, à savoir la population en âge de travailler, et la population réellement au travail, lorsque le salaire réel est celui défini par la rencontre de l'offre de travail des travailleurs et de la demande de travail des entreprises. Ce "chômage volontaire" représente donc la capacité
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La productivitémarginaleest une notion essentiellepour l'analyseéconomique.

La productivité physique marginale du travail est la quantité produite (bien ou service) par unité supplémentaire de travail. On comprend aisément que face à une possibilité d'embauche, l'entreprise s'abstiendra si le salaire à payer est supérieur à la productivité marginale en valeur, c'est-à-dire à la valeur (quantité x prix) de la quantité produite par un travailleur supplémentaire. D'une manière générale, on considère que la productivité marginale est décroissante avec le niveau d'activité, ce qui explique le comportement de demande du travail des entreprises. 5 Le salaire réel est donc égal à la productivité physique marginale. 27

de travail existante non utilisée. Il se compose d'une part de ceux qui se tiennent volontairement à l'écart du marché du travail parce qu'ils ne veulent pas travailler pour le niveau de salaire défmi par le marché, salaire considéré comme insuffisant pour compenser leur préférence pour les loisirs, d'autre part de ceux qui préfèrent se consacrer au travail à domicile ou à toute autre activité non rémunérée, sans doute parce que ces personnes disposent déjà d'une source de revenus. La théorie économique classique considère cette inactivité volontaire comme la manifestation d'une préférence individuelle et ne doit, dès lors, pas être traitée comme une conséquence dommageable du marché. Pourtant le choix de ces personnes en "chômage volontaire" de ne pas intégrer le marché du travail relève de situations multiples qui concernent autant les riches que les démunis. Ceux qui en raison de leur naissance tirent un revenu suffisant de leur fortune ont sans aucun doute le libre choix de ne pas travailler. De même ce libre choix peut concerner des personnes peu fortunées mais qui réduisent leur disponibilité pour le travail parce qu'elles manifestent une nette préférence pour le temps destiné à leurs loisirs et se contentent d'un bien être matériel limité. Par contre, les familles peuvent considérer qu'il est préférable qu'un des parents reste au foyer parce que le salaire net supplémentaire en cas de cumul est insuffisant pour compenser le temps nécessaire aux tâches ménagères et à l'éducation des enfants6. Il s'agit d'un choix préférentiel certes, mais pas toujours d'un libre choix car la nonrecherche d'un emploi est la conséquence du salaire net fixé par le marché et par le cadre institutionnel fiscal pour la qualification considérée.
6 Un débat s'est engagé sur l'opportunité de rémunérer la "femme au foyer" parce que la femme assume encore les charges familiales dans la grande majorité des cas. En limitant l'analyse au troc autarcique au sein de la cellule familiale, ce travail se rémunère par le service dont la famille bénéficie. Même si ce troc se manifeste en dehors du marché du travail, il révèle bien une activité et non un chômage volontaire. Une rémunération de ce travail par la Société ne pourrait se justifier que si le travail au foyer produisait des effets externes positifs pour celle ci (l'éducation des enfants, par exemple, sans trancher la question de savoir si l'intérêt du jeune enfant passe par son maintien au sein de la cellule familiale ou par une socialisation. dans une crèche) ou s'il s'inscrit dans un choix sociétal: la garde au sein de la famille d'un membre malade, handicapé ou âgé. 28

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La conception classique du "chômage volontaire" présenté comme le libre choix de l'inactivité est en fait pernicieuse. Elle émane de l'hypothèse de concurrence parfaite qui postule l'absence de relation de pouvoir sur le marché du travail pour fixer le niveau des salaires. Dès lors, la conclusion idyllique d'un chômage qui ne peut être que volontaire accrédite en fait la doctrine du laisser-faire qui s'oppose à l'interventionnisme étatique. L'histoire de la révolution industrielle et la fixation actuelle des salaires dans de nombreux pays où le laisser-faire économique est la règle, montrent toutefois que cet équilibre du marché du travail aboutit à un taux de salaire de subsistance, tout juste suffisant pour reconstituer la force de travail, comme l'ont souligné, accepté mais déploré, les grands économistes classiques Adam Smith et David Ricardo et comme l'a contesté Karl Marx. Le constat historique et contemporain est clair: le laisser-faire engendre un niveau de salaire qui met le monde du travail, fût-il au travail, dans un état miséreux parce que le marché du travail n'est pas un marché de concurrence parfaite mais bien, en raison même du laisser-faire, un marché dominé par les entreprises demanderesses d'emplois. Celles-ci ont en effet le pouvoir décisif pour fixer le niveau des salaires même en dessous de la productivité marginale en valeur. Les profondes inégalités sociales qui s'en suivent interpellent donc tous ceux qui font le choix d'une société solidaire tant pour défendre un salaire raisonnable que pour apporter assistance à ceux qui perdent leur emploi.

2. La destruction et la création d'emplois: le modèle d'appariement
L'analyse classique précédente est non seulement irréaliste parce qu'elle ignore les rapports de force sur le marché du travail. Mais, en plus, en accréditant l'idée que le salaire de plein emploi imputable au laisser-faire n'engendre qu'un "chômage volontaire", elle évacue tout simplement le problème du chômage: tout travail non offert sur le marché le serait intentionnellement. Ce n'est évidemment pas ainsi que fonctionne le marché du travail car des personnes actuellement inoccupées sont désireuses de travailler et beaucoup d'entre elles recherchent activement un emploi. Dans les statistiques, ces personnes considérées au chômage font partie 29

intégrante de la population active. Celle-ci se définit donc comme la somme des personnes au travail et des personnes au chômage. Un autre phénomène pourtant évident a été longtemps ignoré par la théorie économique. C'est le flux permanent entre emploi et chômage ou plus précisément, la simultanéité entre créations et destructions d'emplois. Globalement des travailleurs non seulement perdent leur emploi alors que d'autres en retrouvent un, mais au sein d'un même secteur d'activité, fût-il en déclin, et même au sein d'une même entreprise, il y a création et destruction simultanées d'emplois. Qui plus est, ces mouvements d'emplois ont sensiblement la même ampleur dans tous les pays industrialisés?, ce qui conduit Cahuc et Zylberberg (2005, p19) à invoquer une "loi des 15%": "à l'échelle d'une nation, chaque année, environ 15% des emplois disparaissent et chaque année, environ 15% d'emplois nouveaux apparaissent". La variation du taux de chômage doit donc s'interpréter comme la différence entre la création et la destruction d'emplois pour la période considérée. Mais c'est la mobilité d'emploi à emploi qui prédomine, tandis que le passage du chômage à l'emploi est plus faible surtout en Europe. L'économiste Joseph Schumpeter (1942, ch. 7) avait déjà compris, dès les années 1940, ce processus de "destruction créatrice". Car c'est de cela qu'il s'agit. Les entreprises pour survivre, l'économie pour se développer, doivent en permanence adapter leur production en fonction de l'évolution de leurs avantages compétitifs (voir supra) ce qui conduit à l'abandon de certaines activités devenues non compétitives et à la création d'activités nouvelles. On comprend dès lors l'apparition d'un chômage structurel dû à l'inadéquation des qualifications des travailleurs par rapport aux exigences sans cesse renouvelées des entreprises débouchant sur du licenciement concomitant à une nouvelle embauche au sein d'une même entreprise. D'autre part, un chômage frictionnel, que renforcent les imperfections dans l'information disponible sur le marché du travail, naît du temps qui s'écoule entre le moment où une entreprise dispose d'un emploi vacant et l'instant où elle rencontre le travailleur qui lui convient. D'où la présence simultanée de chômeurs et d'emplois vacants. Le pouvoir explicatif du modèle classique concurrentiel s'en trouve fortement réduit.
7 Voir les travaux Steven Davis et John Haltiwanger (1999), ainsi que ceux de Richard Duhautois pour la France (2002) 30

Aussi, le modèle d'appariement proposé par plusieurs auteurs depuis 25 ans et développé récemment par Pissarides (2000)8 constitue aujourd'hui le cadre de la réflexion économique tant pour l'explication du chômage résultant d'un marché du travail non concurrentiel que pour apprécier la pertinence des politiques favorables à l'emploi. La fonction d'appariement (matching function) mesure l'efficacité du processus de rencontre entre les employeurs disposant d'emplois vacants et les travailleurs à la recherche d'un emploi. Cette fonction d'appariement est représentée par la courbe de Beveridge (1944) qui met en relation décroissante le taux de chômage et le taux d'emplois vacants. Un indicateur de tension exprime le rapport entre le nombre d'emplois vacants et le nombre de chômeurs sur le marché du travai1.9Plus la tension est forte, c'est-à-dire plus le nombre d'emplois vacants est important pour un nombre donné de chômeurs, plus ceux-ci ont la possibilité de sortir du chômage et moins les entreprises ont de chance de pourvoir leurs emplois vacants. Alors que les chômeurs ont intérêt à ce que les entreprises créent des emplois, les entreprises ont intérêt à ce qu'il y ait peu de postes vacants. Cet indicateur de tension varie notamment sous l'effet de la conjoncture.lO L'indicateur de tension permet d'intégrer dans l'analyse de multiples paramètres susceptibles d'expliquer le taux de chômage et d'apprécier la pertinence des politiques d'emploi. Fondamentalement le nombre d'emplois vacants proposés par les entreprises dépend des perspectives de profit inhérentes à chaque emploi vacant. Celles-ci sont tributaires de la demande sur le marché des produits et services, qui évolue sous l'effet de la conjoncture, mais aussi en raison de mutations structurelles postulant une réallocation permanente des ressources productives sur base des avantages compétitifs que les entreprises peuvent faire valoir sur la scène internationale. De plus les perspectives de profit dépendent de la capacité de production de l'ensemble de l'économie
8 Voir aussi Cahuc et Zyberberg (2001) pour une analyse très complète de ce modèle. 9 A toute valeur donnée de l'indicateur de tension correspond un point de la courbe de Beveridge et donc le nombre d'emplois vacants concomitants à un taux de chômage. 10Glissement le long d'une même courbe de Beveridge. 31

tant du point de vue du capital physique, déterminant essentiel de la productivité, que de la main-d'œuvre totale disponible qui évolue en raison du taux de croissance de la population active, du taux de destruction d'emplois et du caractère plus ou moins laboristique des innovations technologiques. L'existence concomitante de chômage et d'emplois vacants tient à la difficulté de réallouer instantanément la main-d'œuvre dans les entreprises individuelles en raison de ce que les économistes appellent les coûts de transaction sur le marché du travail, telles la déficience de l'information, l'inadéquation entre les offres et demandes de qualification et la désemployabilité des chômeurs de longue durée. Le modèle d'appariement qui déduit le taux de chômage de l'indicateur de tension introduit en plus comme facteur explicatif un paramètre mesurant le pouvoir de négociation de l'employé au travers de négociations individuelles ou syndicales à un niveau plus ou moins agrégé (négociations sectorielles, nationales,...). Enfm le modèle d'appariement permet aussi d'intégrer l'impact de la politique monétaire sur le chômage à travers le taux d'intérêt et son influence sur la décision d'investir. Lorsqu'un chômeur et une entreprise possédant un emploi vacant se rencontrent, ils entament une négociation sur le niveau de salaire. Plus la tension est forte, plus le rapport de force est favorable au salarié car la probabilité d'être embauché augmente: l'employé redoute moins la perspective du chômage ce qui le pousse à négocier un salaire à la hausse Il. Par ailleurs, pour qu'une entreprise propose un emploi vacant, il faut que son coût moyen ne compromette pas le profit espéré sur ce nouvel emploi. Donc si le salaire négocié augmente, moins d'emplois seront rendus vacants et il y aura plus de chômage, ce qui diminue la tension sur le marché du travail12.

Il

Cette relation négative entre le taux de chômage et le salaire négocié par le

travailleur correspond à une relation positive entre ce salaire et l'indicateur de tension. La "courbe de salaire" ainsi obtenue appelée WS (wage setting) se substitue à la traditionnelle fonction d'of:tTede travail dans le modèle classique. 12 Cette relation décroissante entre le salaire en vigueur dans une entreprise et l'indicateur de tension est le pendant de la courbe de demande de travail dans la théorie classique. La courbe de salaire et la demande de travail déterminent le salaire et le taux de chômage d'équilibre qui est aussi celui pour lequel les tensions inflationnistes et déflationnistes disparaissent (NAIRU, voir supra). 32

Notons cependant que cette analyse fondée sur la fonction d'appariement (courbe de Beveridge) et la tension sur le marché du travail. est tributaire de situations singulières propres à chaque économie étudiée et variant dans le temps 13. Ainsi, à titre d'exemples (dans lesquels la courbe de Beveridge s'éloigne de l'origine), un choc exogène tels une révolution technologique, un processus de délocalisation d'activités dû à la perte d'avantages comparatifs, peut être destructeur d'emplois et rend l'appariement plus difficile toutes autres choses restant égales. De même, une inadéquation structurelle des qualifications, soit due à des mutations d'activité où encore à la désemployabilité de chômeurs de longue durée, rend également l'appariement plus difficile (skill mismatch). Cette analyse théorique intégrant les multiples facettes d'une économie de concurrence imparfaite, tant sur le marché du travail que sur celui des biens et services, conclut donc au caractère inéluctable du chômage qui n'est pas un chômage volontaire comme c'est le cas pour la théorie classique, mais bien un chômage perçu comme résultant des divers comportements des entreprises et des travailleurs sur le marché du travail.

3.

Le chômage de longue durée

Si le fonctionnement du marché du travail implique nécessairement du chômage, il convient toutefois de s'interroger pourquoi, dans beaucoup de pays, une part non négligeable de chômeurs, que l'on peut estimer à 50% dans 1'UE27 mais avec des disparités régionales importantes (60% en Région wallonne, Belgique), sont des chômeurs de longue durée. De plus, on sait que, lorsque ces personnes ne sont plus éligibles aux allocations de chômage parce que le délai pendant lequel elles sont assurées de l'obtention du revenu de remplacement est dépassé, ou parce que, comme en Belgique, seul pays où il n'y a aucune limitation de durée pour la couverture chômage, le chômeur est exclu des allocations pour ne
13

D'un point de vue formel, à ces situations multiples correspondent divers positionnement de la courbe de Beveridge qui traduisent la plus ou moins grande efficacité du processus de rencontre entre les chômeurs et les entreprises qui ont des emplois vacants. 33

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