Le mal

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Cet ouvrage permet aux étudiants des classes préparatoires scientifiques de préparer l'épreuve de français/philo aux concours des grandes écoles. L'ouvrage est structuré en trois parties : Mise en contexte du thème, analyse des oeuvres, méthodologie et sujets corrigés.

Publié le : mercredi 9 juin 2010
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EAN13 : 9782100554867
Nombre de pages : 192
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PREMIÈRE APPROCHE DU MAL
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Qu’est-ce que le mal ? Nous en avons tous plus ou moins une vague idée, souvent associée à l’expérience personnelle de notre malheur, à l’indignation face aux massacres, ou tout simplement au dégoût face à l’action d’autrui. Et pourtant, la réponse se dérobe à mesure que les manifestations de ce que nous nommons le mal se diversifient. D’aucuns citeront le crime, d’autres la catastrophe naturelle, certains la mort, plus rares se désespéreront de la trahison d’un ami ou de la corruption du pouvoir politique. D’entrée de jeu, on observe un 1 désaccord sur le fait que le mal soit subi ou commis , qu’il soit le fruit d’un seul homme (la main qui frappe) ou la perversion d’un système (lois injustes, guerres saintes, répressions sanglantes émanant d’un pouvoir corrompu). Le mal est-il quelqu’un: Napoléon, Hitler, Néron, la femme qui nous trompe ? Le mal est-il quelque chose : la maladie, l’ouragan, l’acci-dent, la menace terroriste, le libertin* ? Les définitions se multiplient, elles contaminent tous les domaines, dans la mesure où pour chaque acte ou principe, il apparaît qu’on puisse dési-gnerce qu’il devrait être et ce qu’il ne devrait pas être. Souvent, le mal fonctionne en diptyque avec le bien. Pourtant, définir le bien reste aussi difficile que définir le mal. Comment apprécier leurs contours ? Comment être sûr qu’il existe des critères objectifs et non subjectifs de définition ? Ce que je désignerais comme bon ou mauvais serait-il forcé-ment vertueux ou vicieux pour autrui ? Devant tant d’interrogations, d’impasses, d’apories, il faut être modeste mais méthodique.
Unité du mal ou diversité des maux
En effet, il va falloir faire émerger des repères, des articulations, c’est-à-dire d’autres concepts, pour faire exister le mal. Privons-nous de la facilité de questionner trop vite son envers, le 2 bien, qui pose les mêmes problèmes en termes de définitions. En effet, on se trouverait dans un identique embarras s’il nous fallait dire ce qu’est le mal que s’il fallait affirmer sans détours ce que désigne le bien. On peut constater que dans l’un comme l’autre cas, ce qui achoppe est le fait qu’on puisse se représenter ces notions à la fois sous la forme d’unTout, d’une idée,d’une donc abstractionque la philosophie appelle concept) mais aussi sous les (ce traits d’unemultiplicité d’expériences et de réalités face auxquelles on s’est dit: «c’est mal. » Cette opposition entre unité et diversité du mal est essentielle : elle recoupe la distinc-tion fondamentale entre le mal et ce qui est mauvais, entre ce qu’Aristote appelle une essence(l’unité insécable) et unequalité(une propriété, un accident de cette essence). En d’autres termes, pour certains le mal est une entité, pour d’autres, il est un attribut de la chose. Pour garder la question d’un seul bloc, il faudra par moments s’appliquer à remarquer
1. Dans le célèbre dialogue de Platon,Le Gorgias, Socrate renverse les trompeuses apparences en prétendant que le pire est bien de commettre l’injustice et non de la subir. Le mal commis apparaît donc comme le seul et véritable mal. 2. Si je réussis à définir ce qu'est le masculin, en serais-je plus avancé sur son prétendu envers, le féminin ? Je ne ferais que contaminer les deux notions en soumettant la seconde à la première. De même, si je définis de manière binaire le Mal comme l'envers du Bien, je le rendrai dépendant d'une autre notion, risquant par conséquent de répercuter une erreur de définition du Bien sur celle du Mal.
Première approche du mal3
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des constantes au sein même de cette dichotomie. Si je ne parviens pas à définir le mal faci-lement, c’est en partie dû au fait qu’il y a plusieurs points de vue, différentes conceptions de la notion. D’un côté, le mal seraitunitaire, substance qui me précède, me dépasse, et sur laquelle je puis spéculer*, philosophiquement. D’un autre côté, le mal serait purediversitéd’appari-tions, complexe, irréductible à une idée et intimement lié à la dimension corporelle, humaine, réelle, de l’expérience. Dans le premier cas, on peut parvenir à une homogénéisa-tion conceptuelle, dans l’autre, c’est l’affect et la relativité des situations qui prend le pas sur la volonté d’unifier l’expérience du mal. En définitive, on pourra donc montrer que dans le premier cas, on parle du Mal, avec une majuscule qui essentialise la notion, et dans l’autre, on évoque les maux ou le mal sans majuscule, c’est-à-dire qu’on peut désigner quelque chose comme mauvais sans en faire une généralité. De même pourrait-on constater qu’une chose est bonne sans l’ériger en loi universelle du Bien. Souvent nous sommes amenés à faire une distinction entre un principe abstrait et son application réelle. Par exemple, ce qui est mauvais pour un malade peut être bon pour quelqu’un en bonne santé, ce qui est mauvais selon une certaine morale, l’amour ou le désir, pourrait contribuer au bonheur de tel ou tel. On ne peut dans ces cas légiférer une fois pour toutes sur ce que c’est que le Mal. Cette opposition entre généralisation et particularité de l’application nous amène à considérer, le Mal d’un côté comme absolu et définitif, opposé au Bien, de l’autre comme une manifesta-tion relative à la nature de telle ou telle chose. Cette distinction revient à se demander si le mal doit être compris comme un concept (ce qui s’oppose de principe à la loi morale) ou bien comme un affect (ce qui est nuisible à telle qualité) et ce qu’il résulte de cette fonda-mentale dichotomie en termes de morale.
Mal et morale
Car le Mal n’implique pas seulement un problème de définition théorique, il engendre une prescription morale (« ceci est mauvais en général, pour tous »), c’est-à-dire le fait qu’on inter-dise un acte ou bien qu’on le condamne. La détermination du Mal va affecter notre liberté, notre pouvoir à agir ou à aimer. Si l’on me dit que quelqu’un est méchant (parce qu’il est étranger, différent d’une norme de représentation, athée etc.) ou qu’un acte est répréhen-sible (l’adultère, l’homosexualité), je ne pourrais plus les considérer de la même manière, quand bien même je déciderais d’aimer cette personne ou de poursuivre mon action mal jugée. Ce serait comme si ma liberté était forcément transgression. Si telle religion dit que manger telle nourriture est un péché, le croyant suivra la prescription en se culpabilisant de cette désobéissance. Quand telle pensée affirme que le corps est par nature source de vices, j’aurais tendance à me méfier de mes sensations premières, de mes désirs. Par conséquent, il ne faut nullement perdre de vuele lien entre définition du Mal et système moral. Ainsi, il faudra travailler le rapport entre mal et péché, mal et punition, mal et responsabilité, tous ces couples impliquant la question de la soumission de l’homme à un juge, qu’il soit social et humain ou incarné en Dieu ou toute puissance transcendante*. Le problème n’est donc pas seulement de définir le mal mais de savoirquia le pouvoir de le définir. Si le Mal est une valeur, quel est le critère d’évaluation et qui en est l’évaluateur ?
4La philosophie du mal
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Quand il est absolu, le Mal me dépasse et je ne puis qu’agir en fonction de ce qu’on m’a dit être ce Mal, quand il est relatif ou ambivalent, cela laisse à l’homme la possibilité de travailler à comprendre ce qui est mauvais pour lui ou pour autrui, selon tel critère qu’il produit lui-même. Autrement dit, dans un cas, je suis dans la sphère morale où le Mal est défini, dans l’autre, dans la sphère éthique*, où le mal n’est plus un concept extérieur à moi-même sur lequel je ne puis rien, mais une construction de mon expérience sensible et rationnelle à l’épreuve du monde. Cette seconde vision est pensée par Voltaire dansCandide, où la confrontation du héros au monde réel détruit toutes les théories du pseudo-philosophe Pangloss au profit d’une multiplicité d’expériences mauvaises, douloureuses, qui diluent le Mal en malheurs et maux. C’est pourquoi le conte voltairien invite à « cultiver son jardin », car il n’y a pas d’appréhension théorique, métaphysique, générale, du Mal. On ne saurait donc le combattre par un contraire principe de Bien. Tout ce qu’on peut faire, c’est tenter de vivre à la mesure de notre humanité, c’est-à-dire à l’aune de l’expérience. Et pourtant, alors même qu’il révoque l’existence d’un concept de Mal, Voltaire ne cesse de montrer la diversité foisonnante des manifestations du mal. Congédier l’appréhension philo-sophique du mal ne le conduit pas à l’impasse du nihilisme*, qui ferait qu’un mal pourrait apparaître comme bon sous d’autres lumières, procédant ainsi à une abusive justification. On ne va pas aller jusqu’à dire qu’Hitler était un enfant de chœur mal compris, que le meur-trier avait ses raisons qu’on ne connaît pas et ne saurait juger, que le massacre d’un peuple a engendré le bien de la planète. Et partant, on ne va pas pour autant se priver de la possibilité d’une morale, fût-elle individuelle, autrement dit, d’une éthique. Que le mal soit substance ou expérience multiple et irréductible, que l’on désigne le Mal ou un mal, on retombe surun problème commun et central qui est celui de la mesure du mal, donc de l’explication de l’existence ou de la perception de ce mal. Qu’est-ce qui fait que je ressens un mal ou le Mal, qu’ils me perturbent ou m’affectent tout en perturbant ou affectant également autrui? Qu’est-ce qui fait qu’on peut être nombreux à avoir un sentiment de l’injustice, une nausée face à la condamnation de l’innocent, une indignation face à une insulte abjecte et imméritée ? Pourquoi depuis des siècles la figure du tyran dégoûte-t-elle, celle de Néron par exemple ? Pourquoi l’existence du traître fait-elle obstacle à la morale ? Qu’est-ce qui fait qu’un cinéma aussi populaire et planétaire que celui d’Hollywood fait naître les larmes et la pitié face au malheur, quand bien même elles seraient facilement ou grossièrement suggérées ? Quelque chose a l’air de sourdre, une buttée à la relativisation, qui fait que la plupart des hommes, fussent-ils croyants, fussent-ils athées, ont l’air de souvent s’accorder sur la présence du mal.
Tentative de définition : mal et mesure
Ne pourrait-on pas, malgré les divergences de points de vue et d’options morales, malgré le mur qui se dresse entre croyants et incroyants, rechercher une constante dans l’identification de ce qui est mauvais ? Dans tous les cas cités précédemment, l’expérience primitive, ce qui fait qu’on repère ou désigne le mal comme tel, parfois avec une sorte d’évidence, ce semble être le défi qu’il lance à notre représentation du monde, à notre compréhension d’autrui et de ses actes, voire à notre croyance en Dieu. Me semble mauvais ce qui dépasse mes
PAPRThIilEo1sophie du mal
Première approche du mal5
attentes, mes espoirs, ce qui m’aliène, met ma raison et ma sensibilité en déroute.Le mal est une pesée : nous mesurons le mal comme déficience, négation ou privation. Il se juge sous l’angle du déséquilibre,comme un défaut vis-à-vis d’un autreétat: la maladie est un manque de santé, la mort nie la vie, l’ouragan dévaste les constructions humaines, il efface une présence, les crimes consistent à prendre q uelque chose à quelqu’un, que ce soit la vie, la vertu, enfin, le pouvoir corrompu est celui qui dépossède les citoyens de leurs droits. Certains, comme Platon, vont jusqu’à dire que le mal est un néant d’être, qu’il est donc le principe même de la négation absolue. Le Mal ou le mauvais peut se ressaisir sous le signe du négatif, du moins, mais aussi, paradoxalement, de la démesure : en somme, un « trop » ou un « pas assez ».On peut donc également jauger le mal comme un excès. Ainsi jugerons-nous une passion mauvaise parce que trop violente, comme une colère démesurée, comme si nous la posions sur une balance. Les maux lancent un défi à l’équation symétrique de la justice, celle où le jugement doit restituer les mérites à ceux à qui ils reviennent et punir les véritables coupables. En ce cas, on comprend qu’un mal mérité, justifié, n’est plus véritablement un mal, qu’il procède du rétablissement de l’ordre juste. Il en va d’un calcul, d’une proportion entre commis et subi, responsabilité et châtiment. Ainsi, si un étudiant échoue parce qu’il n’a pas travaillé, bien que cela soit incontestablement un mal pour son avenir, on estimera facilement qu’il l’a mérité, donc que ce n’est pas mal en soi, que c’est justice. Si un enfant tombe alors qu’on lui a répété de ne pas se mettre debout sur la chaise, son éventuelle blessure ne provo-quera nul sentiment d’injustice, de mal, tout au plus le soignera-t-on avec compassion mais en lui disant aussi qu’il l’a mérité. Ceux qui cautionnent la peine de mort le font au nom d’une annulation du mal par le mal, au nom de la mort méritée par celui qui a offensé les lois de la Cité ou celles de Dieu. C’est pourquoi ceux qui se positionnent en faveur de la peine de mort valident en quelque sorte le principe de Machiavel selon lequel «la fin (la justice) justifie les moyens (le meurtre) », perpétuant ce pour quoi ils condamnent le coupable. Eux ont l’impression que tuer le meurtrier n’est pas mauvais mais juste, tout en le condamnant pour avoir tué. Pour que la majorité des hommes reconnaissent le mal comme mal, il faut qu’il y aitincommensurabilitéentre le mal commis et le mal subi. Si le meurtre de l’innocent, la condamnation du juste, nous révulsent, c’est qu’ils sont affaire dedisproportion. Le Mal ou les maux apparaissent quand la balance de la justice ne fonctionne plus, quand les récompenses reviennent au méchant (les figures qui dérangent sont incarnées tout aussi 1 bien dans la vertu malheureuse que dans l’abjection heureuse , qui sont des défis lancés à la happy endoù l’ordre du Bien doit être rétabli).Il existe donc une sorte de mathématique du mal, de géométrie des punitions, dont nous avons plus ou moins le sens, mais dont il faudra découvrir plus tard si elles débouchent ou non sur un concept de Mal. Une sorte de calcul moral se fait en nous quand nous assistons à une scène, où l’intensité de la peine prend tout son sens. Dans le film d’Ingmar Bergman,Fanny et Alexandre, le cinéaste adopte le point de vue des enfants pour interpréter le monde. Intervient alors une scène de punition à l’encontre du jeune Alexandre, observée à la fois par le spectateur et par Fanny, sa sœur.
1. L’innocence persécutée et son envers, le crime récompensé, sont les deux manifestations de ce que Kant appelle le mal d’injustice, dansSur l’insuccès de tous les essais de théodicée, inPensées successives sur la théodicée et la religion, Vrin, 1967, p. 202 : « Il faut avouer que le monde ne présente pas un juste rapport entre les fautes et les peines ; on est bien forcé de reconnaître que souvent une vie, qui n’a été qu’un tissu de crimes, demeure heureuse jusqu’à la fin. »
6La philosophie du mal
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