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Le marché inhumain et comment le dompter

De
160 pages
Les économies de marché ont prouvé leur supériorité absolue dans la production de toutes sortes de marchandises, mais elles sont génératrices d'inégalités. Certes, la concurrence est indispensable pour stimuler le zèle et l'initiative, mais nombreux sont ceux qui en souffrent. Avec l'inégale répartition des richesses, la demande diverge de plus en plus des besoins humains. Gouvernées par l'argent, les entreprises doivent pourtant valoriser le capital humain. La démocratie est essentielle. Or, le système représentatif s'est révélé élitaire, il est temps d'instaurer la démocratie directe.
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LE MARCHE INHUMAIN
et comment le dompter

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Collection Economie et Innovation dirigée par S. Boutillier et D. Uzunidis
Dans cette collection sont publiées des ouvrages d'économie et/ou de sociologie industrielle, financière et du travail mettant l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. Thèmes privilégiés:

- théorie économique - le progrès technique
- stratégies
des acteurs

de l'innovation dans l'histoire de la pensée économique
économiques et sociaux face au changement tech-

nique - nouveaux rapports économiques internationaux, place de la finance et de l'industrie - nouvelles approches organisationnelles - entrepreneurs et entreprises - Etat et croissance économique: régulationldérégulation - analyse prospective et méthodes d'évaluation des programmes scientifiques et techniques - innovation technologique et travail - gestion du temps de travail et libéralisation des économies Les ouvrages de cette collection s'adressent aux étudiants de maîtrise de sciences économiques et de sociologie, aux étudiants des grandes écoles et aux chercheurs et enseignants-chercheurs.

Dernières parutions
J. L. CACCOMO, Les défis économiques de l'information. La numérisation, 1996. D. UZUNIDIS, S. BOUTILLIER, Le travail bradé. Automatisation, flexibilité et mondialisation, 1997. C. PALLOIS, Y. RIZOPOULOS, Firmes et économies industrielle, 1997. ' P.LAFARGUE, Le déterminisme économique de Karl Marx, série Krisis, 1997.

André MAILLARD

LE MARCHÉ INHUMAIN
et comment le dompter

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal {Qc)-CANADA H2Y lK9

cg Editions L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6543-9

AVANT-PROPOS

Quoi? Encore un Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, et venant à nouveau d'un Suisse? Après tout, pourquoi pas? Somme toute, la Suisse est, sinon "la plus vieille démocratie du monde" l, du moins le seul pays d'Europe occidentale qui n'ait jamais accepté les distinctions de rang ou de sang habituelles à tous les pays du monde jusqu'à la Révolution française. Qu'on se rappelle Pascal: "Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent leur roture de race pour être jugés dignes des grands emplois. "2 Ils n'ont jamais admis qu'un être humain (ou une famille) ait pu être choisi par Dieu pour régir les autres: ils s'étaient levés contre les Habsbourg pour affirmer leur droit de ne pas être traités comme de simples serviteurs des intérêts de leurs maîtres. Le rejet de toute prétention issue d'une autre source que la volonté des hommes s'identifiait chez eux à l'amour de la liberté. Aussi n'ont-ils pas ce qu'on appelle en France le "sens de l'État", car "l'État, c'est nous". On se rappelle que Jean-Jacques Rousseau faisait fièrement suivre sa signature du titre de citoyen de Genève. Aujourd'hui, pourtant, une enquête de l'OCDE présente la Suisse comme un des pays d'Europe les plus inégaux
1L'Islande a peut-être droit à ce titre, que revendiquent aussi les Américains, bien qu'au début leur démocratie ait été passablement aristocratique. Mais la Suisse s'est faite, depuis plus d'un siècle, le champion de la démocratie (semi- )directe. 2Je citerai Pascal dans l'édition de la Pléiade, qui donne une table de concordance avec l'édition Brunschvicg. Il s'agit ici du no. 291. 5

économiquement: c'est exagéré, mais il est vrai que les inégalités y ont augmenté, ainsi que le nombre des pauvres3, comme partout ailleurs, surtout depuis que la récession actuelle a diminué la demande de main-d'oeuvre. Comment ne pas s'en inquiéter ?Permettre que les inégalités ne cessent de s'aggraver, ce serait reconnaître que l'Occident a échoué dans la réalisation d'une de ses valeurs fondamentales. Tout le monde reconnaît, certes, que l'égalité n'est pas donnée à l'homme..., sauf dans la mesure où nous sommes tous appelés à mourir, et à mourir nus, devant Dieu ou le néant. Pour les chrétiens, les pauvres ont droit à la même sollicitude que les riches, et même à une plus grande considération. Bossuet ne parlait-il pas de "l'éminente dignité des pauvres dans' l'Eglise4. Mais Jésus, apparemment, ne comptait pas que la pauvreté pourrait être éliminée de la terre, puisqu'il disait: "Vous aurez toujours les pauvres avec
VOUS"5.

L'égalité n'est, sur terre, qu'un idéal, une aspiration dont chacun connaît les ambiguïtés. Il y a l'égalité de condition, ou de résultat, que les communistes prétendaient réaliser, mais on ne peut y tendre qu'au détriment de la liberté. Donne-t-on, en revanche, la priorité à la liberté, il en résulte des inégalités qui étouffent pratiquement la liberté: comme dit John K. Galbraith6, "rien ne détruit aussi efficacement les libertés de l'individu qu'un manque total d'argent, et rien ne les entame autant que trop peu d'argent". Peu d'hommes couchent librement sous les ponts... Une totale égalité des conditions est aussi impossible qu'une liberté sans limites. La Révolution française, qui, au dire de Tocqueville7, visait surtout l'égalité, se contenta finalement, après de douloureuses oscillations, de l'égalité devant la loi, qui
3Une minorité l'a cependant contesté. 4C'est le titre d'un sermon. 3Mt 26, Il et Jn 12, 8. 6John K. Galbraith, The Good Society: The Humane Agenda.- SinclairStevenson, London, & Houghton Mifflin, New York, 1996, p.4. 7Citations : "Ils (les Français) veulent l'égalité dans la liberté et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage." (L'Ancien Régime et la Révolution, livre III). Mais c'est une poursuite sans fin: "Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de l'égalité sans pouvoir jamais la satisfaire. Cette égalité complète s'échappe tous les jours des mains du peuple au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal, d'une fuite éternelle... " (De la Démocratie en Amérique, 1ère partie, chap. 5)

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prévalut dans tous les pays civilisés. Mais les Américains, qui croient disposer de ressources illimitées et ont foi dans les potentialités de l'individu, ont toujours mis l'accent sur l'égalité des chances (equality of opportunity), qui reste cependant, après deux siècles, plus théorique que réelle. L'égalité sur terre est par nature élusive, elle semble fuir au fur et à mesure qu'on croit en approcher. Et, au plan économique, elle paraît, en cette fin de millénaire, plus éloignée que jamais. Or, sans un minimum d'égalité, pas d'épanouissement humain, pas de bonheur pour ceux qui mènent une vie rabougrie. Le fait qu'une petite minorité de l'humanité - un cinquième peut-être - soit parvenue aujourd'hui à vivre dans une abondance de biens matériels et de conquêtes intellectuelles sans précédent, tandis que des milliards de leurs semblables ne jouissent même pas du minimum que nous, les riches, accordons à nos animaux, ne peut qu'aviver le désir et l'envie des autres. Beaucoup de gens identifient l'égalité à la justice, et, quand ils parlent de justice, c'est souvent avec ressentiment, voire sur un ton qui sent plutôt le désir de vengeance: pourquoi quelques privilégiés prennentils tout? Comme René Girard l'a bien montré, il y a une contagion du désir, et elle a causé une multitude de conflits dans l'histoire. Comment pourrons-nous éviter qu'il en aille de même au XXle sièle ? Aussi problématique que soit sa réalisation, l'égalité n'est pas une valeur à laquelle il soit possible de renoncer. Car l'homme a besoin que sa dignité soit reconnue par ses semblables, et il lui est difficile de penser qu'elle l'est lor~qu'il se sent victime de mécanismes ou de pouvoirs sur lesquels il n'a aucune prise et qui font fi de ses besoins essentiels. Or, depuis qu'une suite de révolutions techniques ont abouti, dans les pays industriels, à des concentrations de pouvoir économique impressionnantes qui décident sans consultation du sort de milliers, voire de millions d'hommes, que la bourse semble se réjouir lorsque des milliers de travailleurs sont licenciés, et que l'on dit aux gens que cette évolution répond à des lois inviolables, ils se sentent ballottés comme des détritus dans ul} grand fleuve. Au Moyen-Age, aucune théorie n'établissait l'existence de lois économiques, et tous les actes économiques étaient

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passibles d'un jugement moraL Comme l'écrit Tawney8, "la religion, alors, embrasse tout" et "il n'y a pas de place pour une activité économique qui n'est pas rattachée à une fin morale". Aujourd'hui, économistes et industriels laissent le plus souvent les préoccupations éthiques à l'État, dont, en même temps, ils veulent réduire le rôle. Faut-il, dès lors, s'étonner que les inégalités, qui avaient été réduites pendant les années "glorieu~es" (François Perroux dixit), se creusent de nouveau, aux Etats-Unis plus encore qu'en France, en dépit des philosophes9. La plupart des économistes se préoccupent peu de ce phénomène, voire pas du tout, et s'imaginent que la prospérité viendra un jour à tout le monde: "la marée montante soulèvera tous les bateaux", rêvait joliment John Kennedy. Si la déréglementation, l'ouverture des marchés et la mondialisation aggravent, à court terme, la pauvreté, la croissance finira, à long terme, par bénéficier également aux pauvres grâce à un effet de "suintement" (trickle down, disent-ils). Car, si les riches ont davantage d'argent, l'épargne nationale augmentera (il est plus facile d'économiser lorsqu'on a trop d'argent que lorsqu'on en manque), les investissements en seront stimulés, et la croissance améliorera le "niveau de vie" de tout le monde. La croissance est le remède à tout. Il suffit aux pauvres d'être patients.... Facile à dire, quand on n'a pas le souci du lendemain! D'ailleurs, cela fait des générations que les éonomistes libéraux promettent l'élimination de la pauvreté, mais on ne voit rien venir. Au contraire, la pauvreté augmente partout, et plus particulièrement dans le Tiers mondelO. Un quart des êtres humains vit dans une pauvreté telle qu'ils peuvent à peine survivre. Mais les économistes et les gouvernements occidentaux ne semblent pas s'en soucier beaucoup, car il n'y a guère de profits à attendre de la compassion pour les pauvres... Certes, l'aggravation des inégalités ne saurait rester sans effet sur l'économie, et en particulier sur son rythme de
8R.H. Tawney., La religion et l'essor du capitalisme, trad. de l'ang!., Marcel Rivière, 1951, p. 30 & 38. 9"For the past fifty years, political philosophers in the United States have been obsessed by political and economic inequality", écrit Alan Ryan dans la NYRB du Il juillet 1996. Les Américains deviendraient-ils moins . disposés à admirer les hommes qui ont su s'enrichir? 10 L'expression "Tiers monde" ne correspond plus à la réalité, mais elle est commode comme abréviation.

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croissancell et la composition de la productionl2, car à quoi sert de produire pour des gens qui n'ont pas d'argent? Mais le but de la production, selon l'éthique des affaires et les statuts des sociétés, est de réaliser des profits. C'est pourquoi on laisse des millions d'êtres humains, même en Occident mais surtout dans le Tiers monde, mourir tantôt de faim parce qu'ils n'ont même pas de quoi s'offrir une petite ration de pain, tantôt de froid parce qu'ils n'ont pas de toit. Cependant, la conscience ocidentale ne saurait s'accommoder aisément d'un tel état de choses, car elle reste marquée par la doctrine chrétienne, qui veut qu'on tende une main secourable aux malheureux. Comment une civilisation qui proclame les droits de l'homme peut-elle accepter cela? Le premier droit d'un homme n'est-il pas de ne pas mourir de faim? Ceux qui croient en ces valeurs sont-ils condamnés à vivre dans une société conduite par d'autres? Mais l'histoire n'est-elle pas, à cet égard, décourageante? Aucune société, en effet, n'a réussi à faire disparaître la pauvreté. Un grand économiste qui était aussi -ô merveille! un grand sociologue, Vilfredo Pareto, a même cru pouvoir constaterl3 que l'ampleur des inégalités de revenu reste à peu près la même dans toutes les sociétés et à toutes les époques, quels qu'aient été leurs efforts pour la diminuer. De cette constatation, il est d'ailleurs possible de tirer deux corollaires contradictoires: soit qu'il est inutile de chercher à corriger les inégalités, soit que le remède efficace est encore à trouver. Or, comment ne pas désirer ardemment qu'il soit enfin trouvé, lorsqu'on lit, dans les documents des Nations Unies, que le gouffre qui sépare les pays pauvres des pays riches se creuse sans cesse et a atteint aujourd'hui une profondeur plus grande que jamais? Peut-on cependant agir efficacement quand on ne compr~nd pas vraiment ce qui se passe? Or, on est aussi loin d'un consensus sur ce point que sur beaucoup d'autres. Que
II Dans une étude publiée le 15 août 1994, Barbara Ward concluait que "l'écart entre les riches et les pauvres en Amérique nuit à la croissance". Cette opinion gagne aujourd'hui du terrain. 12Ce que reconnaît Ludwig von Mises (L'action humaine. Traité d'économie, trad. de rangl, PUF, 1985, p. 318), lorsqu'il écrit que la demande des riches "porte sur des biens autres que ceux que les salariés auraient achetés si les profits avaient été confisqués et leur avaient été distribués". Mais ne peut-on satisfaire les besoins des faibles autrement qu'en confisquant les profits réalisés par les riches? 13dans un article publié en 1896. 9

voyons-nous? Dans les pays de technologie avancée, la productivité a augmenté, depuis quelques trois décennies, nettement plus vite que la demande. En même temps, il y a, dans le monde, d'immenses besoins insatisfaits, mais ils ne constituent pas une demande sur le marché, faute de pouvoir d'achat. Un besoin sans pouvoir d'achat ne constitue pas une demande (solvable). En d'autres termes, le marché mondial dont on nous rebat les oreilles ne répond pas aux besoins de l'humanité. N'est-ce pas là, comme l'affirme le PNUDI4, le vice fondamental du système? Comment le corrigera-t-on? Reconnaître chez tous les hommes la même dignité n'a-t-il pas été une des conquêtes fondamentales de la ci vilisation occidentale? La revendication d'égalité, c'est-à-dire le rejet de toute inégalité provenant de la naissance, de la richesse ou de la fortune des armes, n'a-t-elle pas été un des mobiles principaux du mouvement qui a engendré la démocratie? C'est donc à elle qu'il appartiendrait de trouver un remède à l'évolution perverse des sociétés technologiquement avancées. Or, l'on voit bien aujourd'hui que la démocratie ne satisfait plus les gens, car ils ont l'impression que ceux qui les représentent, les membres de ce qu'on appelle maintenant la "classe politique", ne comprennent pas leurs soucis ou ne se soucient pas d'eux. La démocratie aurait-elle failli elle aussi, et que pourrait-on faire pour restaurer son prestige? On a parfois l'impression que l'homme lui-même est devenu impuissant précisément là où il aurait le plus besoin de maîtriser l'évolution des choses. La science et la technique ont, certes, réalisé des prouesses dont les générations passées ne rêvaient même pas. Mais à qui cela profite-t-il ? Pendant que des prodiges se réalisent dans l'espace et sur terre, il reste des millions, des centaines de millions d'êtres humains qui meurent de faim ou de maladie alors qu'il aurait été facile de les sauver. Mais c'est à autre chose que les riches s'intéressent. Si les forts continuent à traiter les faibles comme ils le font aujourd'hui, où est la dignité humaine? Même là où le droit règne, il semble incapable d'arrêter la domination des forts... De quels moyens se servent-ils? Sont-ils les bénéficiaires d'un système donnant force à leur système de valeurs, comme le prétendait Karl Marx? Quel est mécanisme à l'oeuvre dans cette évolution contraire aux idéaux proclamés de l'Occident? Comment rendre le
14PNUD, 1994, p.2.

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principe d'égalité au moins aussi efficace dans notre économie que dans notre système politique? Telles sont les principales questions que l'auteur se posera et auxquelles il croit pouvoir proposer des réponses partiellement nouvelles. Bref, la question de l'égalité n'est pas une question marginale. Au contraire, elle touche au coeur même de la civilisation occidentale. Et la traiter comme si elle pouvait se . résoudre d'elle-même, par un effet de système, serait beaucoup plus qu'une grave erreur politique, ce serait trahir la profonde aspiration des peuples à la justice: une faute morale dont la civilisation et la société occidentales ne se relèveraient peut-être pas. Il faut donc continuer à s'en préoccuper, et c'est d'autant plus nécessaire que les réponses données dans le passé ont été inadéquates, surtout au plan économique. De ce point de vue-là, la démocratie a échoué. Pourquoi, et peut-elle mieux. faire? Comme le lecteur peut le voir, il ne trouvera pas ici une description détaillée des faits, d'autres étaient mieux placés pour faire cela, et l'ont fait. Au demeurant, comme il s'agit d'un problème d'actualité, chaque jour apporte de nouveaux développements et de nouvelles idées. Mais il faut bien s'arrêter une fois: c'est le sens de la date portée à la fin de cet avant-propos. Que le lecteur veuille donc bien trouver ici seulement une réflexion sur les causes, et surtout, surtout, des suggestions nouvelles en vue d'améliorer la situation. Genève, décembre 1997.

Il

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CHAPITRE I : LE MARCHE
INEGALITAlRE
1. Où en sont les économies de marché?
Jusqu'à la chute de l'URSS, les pays industriels occidentaux (y compris le Japon) étaient pratiquement les seuls dans le monde attachés aux principes de l'économie de marché, sinon à leur application pleine et entière. C'est pourquoi, dans cette première partie, nous concentrerons notre attention sur ces principes et les résultats obtenus par ces pays seulement, en nous limitant à l'après-guerre. Du reste du monde, nous parlerons plus loin. On peut y distinguer, surtout en Europe, deux périodes nettement différentes: d'abord, ce que Jean Fourastié a appelé les "Trente Glorieuses" (1945-1975 environ) de croissance record et quasi ininterromp}le, qui permit au vieux continent de rattraper à peu près les Etats-Unis et d'instaurer une redistribution assez généreuse de pouvoir d'achat aux masses salariées. Puis survinrent une crise de la monnaie américaine, qui se sépara de l'or, et les deux crises pétrolières de 1974/75 et 1980/81, qui secouèrent toute la planète et provoquèrent des réactions désordonnées des gouvernements. C'est alors qu'apparut en Europe ce chômage contemporain qui n'a fait que s'étendre depuis, et que l'écart entre les revenus les plus élevés et les plus bas recommença à se creuser. La croissance reprit quelque peu dans les années 1980, mais ce fut, cette fois-ci, une croissance en quelque sorte sauvage, accompagnée d'un déchaînement 13
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de spéculations financières sans mesure, une croissance dont aucun gouvernement n'osa s'attribuer le mérite... ou faire partager les bénéfices. Au fond, il semble - le manque de recul commande de se montrer prudent - qu'il se soit produit simultanément, depuis les années 70, trois phénomènes. D'abord une révolution technologique impulsée par l'électronique et l'utilisation de l'espace pour les télécommunications, révolution qui a entraîné une progression accélérée de la productivité. Toutefois - second point - cette révolution technologique n'occupe pas, dans l'économie des pays industriels, une place aussi importante, et n'exerce pas des impulsions aussi fortes que, une génération plus tôt, l'ont fait l'automobile, les équipements ménagers et les médias de masse. En même temps, les accords du GATT (1994), repris par l'OMC ,facilitèrent l'entrée en lice de nouveaux concurrents pour la fabrication des produits de masse, et ceux-ci paraissaient d'autant plus redoutables que leur main-d'oeuvre, pour des raisons historiques et culturelles, se contentait de salaires très modestes, comparés avec les niveaux atteints dans les vieux pays industriels. Ces diverses c~uses entraînèrent en Europe un chômage croissant, et, aux Etats-Unis, une baisse sensible des salaires réels de la "classe moyenne" (qui, cependant, n'est devenue apparente que récemment), ainsi qu'une forte diminution du nombre des ouvriers d'industrie, qui contraignit beaucoup de gens modestes, et même des cadres, à être relégués dans des emplois moins qualifiés et moins bien rémunérés qu'autrefois, tandis que leurs emplois étaient transférés vers les nouveaux pays industriels concurrents. Une éducation supérieure cesssa d'apparaître comme la voie assurée d'un plus haut revenu. En Europe, le vertige des années 80 prit fin vers 1991, à peu près en même temps qu'en URSS le communisme s'effondrait, et une sévère récession commença, qui se termine à peine aujourd'hui. Elle y aggrava encore le chômage au moment même où la libéralisation du commerce mondial s'accélérait. En poursuivant ce mouvement, les économies libres victorieuses voulaient simplement pousser plus à fond les principes qui avaient assuré leur succès: il fallait accroître la concurrence aussi bien à l'intérieur des pays, par des dérégulations et privatisations, qu'au plan international, en ouvrant les frontières au commerce et aux capitaux. Depuis lors, la "mondialisation" (que les 14

Américains appellent globalization) est considérée comme inéluctable, avec toutes ses implications douloureuses. Pendant quelques années, on agita le spectre des "quatre tigres" de l'Asie du Sud-Est (Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour), qui, aujourd'hui, font encore les grands titres des journaux, quoique pour d'autres raisons. Mais surtout, la recherche inlassable de compétitivité engendra une vague de mesures ressenties comme impitoyables de restructuration (c'est-à-dire de suppressions d'emplois) saluées avec acclamations par la bourse et encouragées par l'octroi aux directeurs d'entreprises de salaires astronomiques, ainsi que de nombreuses "délocalisations" vers des pays à main-d'oeuvre moins chère, et des fusions visant à éliminer des "doubles emplois". Aux États-Unis, de nombreux salariés durent accepter des revenus réduits, de nombreuses femmes mariées se mirent à travailler, et l'épargne diminua, tandis qu'en Europe, où les assurances sociales sont beaucoup plus généreuses, le chômage augmenta encore. Sur les deux continents, le cancer de la pauvreté s'étendit. Et aujourd'hui, c'est une vague d'hostilité à la !TI0ndialisation qui monte parmi les populations, même aux Etats-Unis15. Ne voyez-vous pas, demandent les dirigeants américains, que, si nous avons de la croissance et avons créé, de 1973 à 1994, quelque 38 millions d'emplois, c'est parce que nous évitons d'inciter les chômeurs à se contenter trop facilement de l'aide qu'ils reçoivent? Mais cette façon de penser révolte les Européens. Nous ne voulons pas, disent-ils, forcer des travailleurs qualifiés à devenir des serveurs de fast food.... Allons donc! Ceci est une légende, rétorquent les Américains. Et, depuis quelque quatre ans, ils produisent des statistiques montrant que la tendance à la paupérisation des salariés modestes s'est renversée, même pour les Noirs... Nous sommes ici au coeur de notre sujet, c'est pourquoi il convient d'app~uyer un peu le regard. L'ampleur des inégalités aux Etats-Unis n'est guère contestée. "Parmi les sociétés avancées, écrit Seymour Martin Lipset, sociologue
renommé, l'Amérique est la plus riche

- et

la plus inégale"16.

L'aggravation même est reconnue, Business Week y consacre
15JHT, 9.12.1997. p.3. 16Seymour Marin Lipset, American Exceptionalism, A Double-Edged Sword, W. W. Norton & Co. D'autres Iivres récemment consacrés à la question s'intitulent The End of Affluence, The Winner- Take-All Society ou America the Unequal. . 15

régulièrement des articles. Des économistes réputés ne mâchent pas leurs mots à ce sujet. Lester C. Thurow a calculé que, de 1973 à 1995, le PNB américain par habitant a augmenté de 36%, mais le salaire horaire réel des travailleurs de base (non-supervisory workers) a baissé en moyenne de 14%. Selon la Rand Corporation, si l'on range les individus en 100 degrés selon leurs revenus, ceux qui se situent au 1De degré depuis la base ont subi une baisse de 21 %, tandis qu'au 90e degré, on a encaissé une hausse de 22%. Le rapport entre la rémunération des chefs d'entreprise et celle de leurs ouvriers, qui était en 1975 de 41 à 1 est passé en 1994 à 187 contre 117. De l'aveu d'Olivier Blanchard, qui est professeur au MIT, il y a là une "énorme distortion de revenus". Et la probabilité de pouvoir monter d'une classe à une autre a diminuél8. Pour maintenir leur "niveau de vie", c'est-à-dire pour payer les acomptes sur leur maison et leurs équipements ménagers, beaucoup d'Américains doivent se résigner à voir leur femme travailler, à moins qu'ils puissent prendre un deuxième emploi. Selon David C. Kortenl9, ceux qui avaient un job en 1989 travaillaient davantage que ceux de 1977, et le nombre des familles où les deux conjoints travaillent a augmenté. "Jamais, affirme Thurow, un pays qui n'a été frappé ni d'une révolution ni d'une défaite suivie d'une occupation militaire n'a connu un accroissement des inégalités aussi rapide et général que les Etats-Unis pendant les deux dernières décennies. Jamais auparavant les Américains n'ont connu une telle baisse des salaires réels alors que le revenu individuel moyen augmentait." Et il aurait pu ajouter: jamais auparavant ils n'ont eu autant de familles sans père, autant de drogués, autant d'analphabètes, une telle population carcérale (1 600 000) ! "Jusqu'où l'inégalité peut-elle croître avant que le système ne craque ?", demande Thurow en conclusion20. Mais, apparemment, ces côtés sombres et cette question paraissent secondaires aux hommes en place à Washington.
17/HT, 30-31.3.1996. 18Press and Sun Bulletin, 24.11.1995, cité par le MD de juillet 1996, p. Il. 19David C. Korten, When Corporations Rule the World, Earthscan Publications, London, 1995. 20Lester C. Thurow, The Future of Capitalism. How Roday's Economic Forces Shape Tomorrow's World, William Morrow, New York, 1996. 16