Le mythe E.D.F

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296266797
Nombre de pages : 176
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LE MYTHE E.D.F.

L'HARMATTAN,
ISBN

=

2

- 7384

- 1306-4

1992

CHARLES REYNAUD

LE MYTHE E.D.F.
Naissance et résistance d'une bureaucratie

Editions L'Harmattan
5-7 , rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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INTRODUCTION

En tant que pauvre esprit humaniste perdu dans un océan de rationalisme techniciste, j'ai essayé de comprendre pourquoi l'institution qui me sert de gagne-pain reste largement figée dans un modèle de fonctionnement conçu et mis en place en 1946. Figée? Cela en étonnera plus d'un qui lisent dans la presse qu'E.D.F.veut s'ouvrir à son environnement, se préoccuper avant tout de sa clientèle, décentraliser, responsabiliser, intéresser bref, veut adopter un mode de management digne de son temps. Mais les vagues à la surface de la Mer des Sargasses n'empêchent pas que celle-ci garde son identité profonde en se reproduisant à l'identique. C'est dire que je suis sceptique sur un véritable changement du système E.D.F. Ou plutôt, j'espère pouvoir montrer ici qu'il y a de très nombreuses difficultés de fond pour y parvenir. Car la culture d'E.D.F. qui fonctionne depuis plus de 40 ans, est extrêmement solide et stable. Je m'efforcerai de montrer pourquoi. Le mot anthropologie est choisi à dessein, car la sociologie d'E.D.F., que je tente, fera davantage appel à des concepts et aux méthodes de l'anthropologie qu'à la sociologie des organisations. Je n'ai pas du tout l'intention de travailler sur l'histoire d'E.D.F. n en existe déjà plusieurs, plus ou moins proches de la chronologie événementielle ou de l'hagiographie, comme si les observateurs extérieurs étaientJascinés par l'apparente efficacité et le caractère pérenne de notre honorable maison. Car , oh surprise! E.D.F. ne se préoccupe pas de son histoire, ne l'écrit pas, comme si le temps s'était arrêté en 1946, avec la loi de Nationalisation et la mise en place du statut des personnels des 7

industries électriques et gazières. Nos historiens sont donc externes. C'est pourquoi ils perçoivent plus difficilement les problèmes du système. Ayant du moins le mérite de l'avoir vécu de l'intérieur pendant plus de 30 ansJe me sens plus à même d'en dégager quelques tares. Position peut-être surprenante quand l'on songe que la mode est de faire appel à des consultants externes pour analyser les problèmes de fonctionnement et de changement d'une entreprise. Et bien entendu, E.D.F. est tombé dans ce panneau scolaire et peu solaire. Je n'envisage pas d'écrire et de vous infliger un cours de sociologie dogmatique, théorique, pesante et pour tout dire assez hermétique pour n'être lu que par des spécialistes s'autosacralisant les uns les autres. L'anthropologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls professionnels. Je ne cherche qu'à vous informer et à vous aider, che~ lecteurs, à mieux analyser votre propre situation de travail avec humour, distance, esprit critique et en un mot, ironie. Je me lance donc dans l'humour sociologique, humour, car il faut bien s'amuser un peu pour garder le moral dans nos bureaucraties respectives; socio-anthropologie, car j'espère me montrer savant quand même et ne pas faire seulement un essai d'humeur. Aussi me lancé-je dans un genre un peu inédit, qui est en quelque sorte le quasi-pamphlet anthropologique. A vous d'apprécier si cela sera réussi à vos yeux. L'histoire d'E.D.F., pour celui qui y vend - pas cher - sa force de travail,n'a qu'un intérêt limité. D'abord, sa durée de vie professionnelle est bien inférieure à celle de la gigantesque machine qui le rémunère. De mémoire de salarié on n'a jamais vu E.D.F. mourir, de même que de mémoire de rose les jardiniers sont immortels. E.D.F. est donc, aussi, une institution, au sens de ce qui dure très longtemps et moi je ne suis qu'éphémère. Je n'écris qu'un libelle de libellule. Ensuite, mes emmerdements, je les vis ici et maintenant; donc, la série des états antérieurs du système m'est quelque peu indifférente. C'est pourquoi je me concentrerai sur la description et l'analyse du système E.D.F. tel qu'il fonctionne, avec une culture bien particulière. Cependant, il n'est pas possible d'expliquer correctement la mécanique de cette horloge sans partir des actes et événements fondateurs. Car E.D.F. - je tâcherai de le prouver - se rapproche des sociétés sans histoire ( pas sans histoires) en ce sens qu'il y a eu un événement et des pères fondateurs et qu'à partir de cet 8

événement une mythologie s'est installée, qui voile, fonde, légitime tout ce qui se passe depuis toujours. Alors sans faire d'histoire, il me faudra bien exposer la légende du demi-siècle, retrouver ses héros mythiques, inventer, comme un trésor,la cosmogonie fondatrice, décrypter le processus de mystification qui aliène tous les acteurs présents. Comme pour une société tribale, E.D.F. fonctionne en se reproduisant à l'identique, de sorte que cet établissement n'a pas de véritable histoire, même si on peut en trouver quelques éléments par ci par là. Mais le mythe fondateur n'explique pas tout, ou plus exactement il faudra analyser comment l'esprit humain, pour se protéger et se défendre, s'en est servi afin de stabiliser la tribu E.D.F. et comment il a pu être phagocyté par les acteurs sociaux dans leurs rapports de pouvoirs pour arriver à un statu(t)-quo de l'équilibre des forces statiquement en présence. En fait, j'essaierai d'expliquer pourquoi les hommes de l'entreprise, depuis toujours, ont évacué le conflit, fui les responsabilités, l'anxiété des relations de face à face et comment les acteurs sociaux, pour protéger leur pré carré, ont précisément transformé l'événement originel en mythe fondateur. En réalité, ce sont les hommes et les acteurs sociaux qui ont mythifié a posteriori, en se mystifiant, l'acte créateur pour pérenniser leur quiétude et leur pouvoir. Ce processus mythifiant-mystificateur doit beaucoup aux mentalités, à la psychologie, aux représentations individuelles et collectives. Donc, le mythe n'explique pas tout; c'est plutôt son émergence qu'il faut analyser et cette émergence ( et sa reproduction) provient largement du mode de fonctionnement intellectuel et psychologique des hommes et des institutions qui ont créé, façonné et habité E.D.F. La mythologie d'E.D.F. est, en réalité, venue de la rencontre, dans une situation objective donnée, de mentalités et de rapports de pouvoirs qui se sont cristallisés pour figer les intérêts et les passions identitaires des acteurs sociaux. Décrire la culture E.D.F., les causes de son émergence et sa renaissance perpétuelle sera mon but. Je tâcherai, en premier lieu, d'en établir le système global, complet. Puis, je montrerai, en parties spécialisées, comment cette culture imprègne, traverse, agit les dimensions fondamentales de l'organisation-institution E.D.F. Je ne prétends pas être exhaustif sur les domaines concernés, car je me focalise sur les principaux, au travers desquels l'on peut découvrir les structures de la culture, en ce sens que tout élément du système E.D.F. possède les marqueurs,les gènes, les caractéristiques identitaires de la culture 9

globale. Ceci permet de spécifier son originalité de système repérable dans son environnement. A vrai dire, j'aurais pu adopter une démarche structuraliste. J'aurais pu décrire chaque partie du système E.D.F., en dégager les caractéristiques structurantes et par comparaison en déduire la logique structurale comme système global. Je ne l'ai pas fait car cette culture est tellement massive et lourde que ses grandes lignes sont assez aisément repérables pour un sociologue de l'intérieur. De plus, je me serais livré à une démarche trop théorique pour ne pas ennuyer le lecteur et pouvoir me livrer à un peu d'humour. Les dimensions principales que je décrirai et analyserai, après mon exposé de départ sur la nature globale de la culture E.D.F., sont:
. Les représentations, . l'organisation, . les comportements dans les relations de travail . le système des relations sociales entre Direction et partenaires sociaux, . la gestion des ressources humaines.

J'essaierai, à chaque fois, de spécifier en quoi la dimension traitée contient bel et bien les caractéristiques communes de la culture. Enfin, en conclusion, je m'efforcerai de montrer que malgré la force des contraintes et évolutions extérieures à E.D.F., choses qui sont à l'origine de la volonté actuelle du haut management d'E.D.F. de changer pour adapter l'entreprise à son environnement, la culture est, peut-être, trop solide et figée pour prendre rapidement le tournant. La culture E.D.F. ressemble à celle des PUEBLOS! C'est que ce peuple est caractérisé par sa tranquillité et son pacifisme. Or, la culture E.D.F., ainsi qu'on le verra, l'est aussi. D'ailleurs, c'est là que j'ai toujours vu la plus grande proportion de fumeurs de pipes ... Bonne lecture, cher lecteur. Allons voir maintenant comment fonctionne cette maison ( assez close) gérée par des ingénieurs, dirigée par des économistes et contrôlée par des comptables... Car cette lecture peut t'aider à comprendre mieux ta propre entreprise ou administration. En effet, E.D.F. n'est pas unique en son genre. C'est même le type idéal de ce que peut JO

produire la tecbno-bureaucratie d'obédience étatique. Encore fautil disposer des mêmes atouts pendant une longue période: stabilité de la croissance et accroissements exponentiels de productivité.

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Première

Partie

NAISSANCE DE LA CULTURE E.D.F.
ou le processus de mythification et de mystification

La culture d'EDF n'a pas surgi spontanément. Elle a été portée sur les fonts baptismaux dans un contexte historique très particulier et par des pères fondateurs repérables, représentatifs d'acteurs sociaux puissants. Il y a donc une situation préalable, un contexte structure1, qui ont permis sa création réeUe, puis mythique. Ce contexte a autorisé une genèse figeante. Puis le modèle s'est encroûté, cristallisé, mythifié.

Chapitre l
LA SITUATION DE DEPART: LES CONDITIONS DE L'EMERGENCE

A- Des idéologies concurrentes et convergentes et leurs acteurs socio-politiques. B- Les compromis historiques: naissance d'un mythe.
La mayonnaise, pour prendre de cette façon et monter en soufflé, devait être battue dans des circonstances particulières où les idéologies et les acteurs sociaux ont pu se rencontrer pour élaborer une sorte de " bloc historique" spécifique.

A- CONTEXTE ET CONCURRENCE DES IDEOLOGIES; LES ACTEURS SOCIO-POLITIQUES DU JUSTE APRESGUERRE 40-45. A la fin de la deuxième guerre mondiale, le pays se trouve devant une situation de pénurie avec une myriade de petites sociétés, privées, d'électricité. Les patrons de ces sociétés, ayant peu ou prou collaboré avec l'occupant, sont quelque peu démonétisés. La pénurie des moyens, en général, et des moyens fmanciers, en particulier, requiert de les concentrer. D'autant plus que , techniquement, se fait jour la nécessité d'une régulation nationale ( en commençant par la répartition de la pénurie) du courant, de même que de la centralisation d'un réseau commun de

transport.

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Mais les circonstances techniques et économiques de l'époque n'expliquent que la part émergée de l'iceberg pour ce qui est de la solution retenue: la nationalisation. Et encore faut-il ne pas se laisser leurrer par le terme lourd de sens et trompeur de nationalisation. On constate déjà que ce terme est mythique, en ce sens qu'il donnera un sens ( polysémique) à la solution et signifiera" l'ordre nouveau" pour l'électricité derrière la bannière de la valeur fondamentale de l'intérêt général. Mais comment les puissances de l'époque ont-eUes pu se 15

ranger derrière un tel masque...? C'est que dans sa polysémie, il était multi-spéculaire : chaque idéologie ( et intérêt) des acteurs en présence pouvait en effet s'y retrouver. Les acteurs en présence sont: * LE P.C.F.-C.G.T.. le parti des martyrs. l'Institution des "fusillés ". Il n'y a pas à nier qu'après la rupture de l'idyl1e stratégique entre Hitler et Staline. le PCF a beaucoup donné à la résistance et qu'en 1944. il était puissant. De Gaul1e en tint compte pour le récupérer en l'associant au gouvernement. Ainsi, Marcel PAUL fut-il propulsé comme père fondateur de la nationalisation de 1946. Je rappellerai que dans l'entre-deux guerres. la SPIC ( Section Française de l'Internationale Communiste. issue de la fission de la SFIO au congrès de Tours ) et sa courroie de transmission syndicale. ( la CGTU jusqu'en 1936 ) eut des positions contradictoires sur le thème "nationalisation-étatisation-socialisation " des moyens de production. Dans un premier temps, tout cela fut considéré comme équivalent et susceptible de renforcer l'Etat bourgeois: niet. Puis on se mit à penser que cela était un élément de la constitution d'une masse critique socialisante de l'économie, pouvant entraîner le basculement du régime socio-économicopolitique vers le collectivisme souhaité: da. Par ailleurs, le PCF étant au pouvoir. le risque d'étatisation était bien moindre. car l'Etat est bon, s'il est dirigé par le Parti, mauvais s'ill'est par les politiciens stipendiés par les capitalistes. En 1946. donc, pour le PCF, nationalisation et étatisation étaient quasi synonymes. Car ce qui comptait, c'était ad majorem PCF.I gloriam... Mais le petit père Marcel PAUL n'était pas idiot. OK pour" nationaliser" l'électricité. mais à condition de n'être pas le dirigeant. Car si jamais cela capotait, il fallait que le PCF soit insoupçonnable. La solution était donc de fournir un cadre à la nationalisation. en laissant les technocrates-ingénieurs se dépatouiller... Mais deux précautions valent mieux qu'une... Aussi. prudence étant mère de sûreté ( même non nucléaire), Marcel Paul eut-ill'intelligence de se réserver le social ( statut du personnel. instances paritaires, Direction du Personnel ) en laissant le technico-économico-organisationnel aux ingénieurs de l'Etat. Inutile de s'appesantir sur le fait que nous vivons toujours cette coupure entre le social et l'économique. Faut-il insister sur ce que l'idéologie, la conception sociale, les idées politiques du PCF sont centralisatrices et mécanistes? Ne voit-on pas que le social yest réduit à du 16

quantitatif: salaires, classifications, primes, avantages, 1% du chiffre d'affaires? D'ores et déjà, EDF est vu comme une machine de guerre, comme le cheval de Troie anti-capitaliste qui sera Je moteur et le levier du bascuJement vers l'économie collectiviste.. . A vrai dire, nationalisation ou socialisation ou étatisation de l'électricité, c'est équiJatéral pourJe PCF: ce qui compte, c'est le ver dans le fruit... Mais c'est pour la bonne cause, car les gens de la période pensent véritablement que le capitalisme a produit la guerre et que le communisme collectiviste a vaincu le nazisme et inaugure un monde meilleur. De plus, les communistes de 1946 ne sont pas les seuls à raisonner en termes de centralisation, d'économie, de mécanique. C'est une caractéristique générale de l'époque. Il ne font qu'y ajouter un pragmatisme sans principe: faisons avancer nos pions et dorons la pilule pour tous, derrière la mythologie consacrée par le mouvement ouvrier français: la Nationalisation, chère aux syndicalistes révolutionnaires férus de "compagnies ouvrières".
* LE MONDE POLITIQUE :

- LES GAULLISTES, à vrai dire, se fichent de l'étiquette. Il faut un Etat fort, disposant des moyens stratégiques. Soit, si l'électricité en est un. Le parlementarisme n'a pas su, ni voulu, ni pu, faire face à la situation d'avant-guerre, occupé qu'iJ était à faire du clientélisme et de la politique politicienne et à raisonner fief provincial au lieu d'Etat-Nation. Il faut donc le priver de ses possibilités de faire fonctionner les moyens d'enjeu national comme des girouettes... L'étatisation, supervisée par une excellente administration c'est le moment où Debré propose de créer l'ENA en est donc le bon moyen. De plus, les patrons ne s'intéressent qu'à leur profit, négligent la Nation et le Peuple, dans leurs intérêts à long terme et ont souvent collaboré... On va leur sucrer un moyen essentiel de régulation de l'économie... Puis, dans un pragmatisme bien compris comme chez le PCF comme l'Etat, c'est la Nation ( oh ! jacobinisme quand tu nous tiens! ),l'électricité peut être "nationalisée" ; ça mange pas de pain, et c'est symboliquement révélateur de la primauté de la Nation sur le politique et l'économique. Et comme il ya des gaullistes de gauche, férus des idées socialistes sur la nationalisation des grands moyens de production. .. Enfin, le gaullisme a su rallier dans ses rangs nombre de

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