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Le problème de la santé au travail

De
104 pages
Les services de santé au travail vont mal : ils sont dépassés par les nouveaux modes d'exploitation, de production et de rentabilisation des entreprises, auxquels ils ne sont pas adaptés. Des réformes sont entreprises en France et en Belgique. Deux options largement incompatibles entre elles apparaissent possibles : une sélection des travailleurs sur une base de plus en plus eugénique, ou la protection des travailleurs...
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LE PROBLÈME DE LA SANTÉ AU TRAVAIL

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06178-1 EAN : 9782296061781

Christophe de Brouwer

LE PROBLÈME DE LA SANTÉ AU TRAVAIL
Protection des travailleurs ou nouvel eugénisme?

L'Harmattan

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions FAURE Alain et GRIFFITHS Robert (sous la dir. de), La Société canadienne en débats. What holds Canada together, 2008. LAGAUZÈRE Damien, Robot: de I 'homme artificiel à l'homme synchronique ?, 2008. RULLAC Stéphane, Le péril SDF. Assister et punir, 2008. QUEME Philippe, Vertus et perversions françaises du discours politique... Plaidoyer pour un discours « vrai », 2008. BOFFO Stefano, DUBOIS Pierre, MOSCA TI Roberto, Gouverner les universités en France et en Italie, 2008. BERTRAND Christine (dir.), L'immigration dans l'Union
européenne, 2008. D'ARGENSON Pierre-Henri, Réformer l'ENA, réformer l'élite, 2008. STEIWER Jacques, De la démocratie en Europe, 2008. GARDERE Elisabeth et Jean-Philippe, Démocratie participative et communication territoriale. Vers la microreprésentativité, 2008. PARANQUE Bernard, Construire l'Euro-Méditerranée, 2008. SA YES Christian, Sépulture de la démocratie. Thanatos et politique,2007. VEVE Eric, Elections de mars 2008. Les clés pour comprendre les enjeux, 2008. GUNSBERG Henri, Le lycée unidimensionnel, 2007. SCHNEIDER Bertrand, France: la grande transition du XXe au XXle siècle, 2007.

A mes étudiants. Ils m'ont déjà tellement donné, à mon tour de leur présenter quelques pistes de réflexion sur leur métier, qu'ils apprécient mais dont ils doutent.

Un de mes maîtres m'a dit un jour: tu verras, enseigner est un privilège. C'est tellement vrai!

Mes remerciement aux lecteurs et correcteurs attentifs de ce travail: Mateo Alaluf, Maryse Gombert, Pascale Jonckheer, Raphaël Lagasse, Claude Mahau.

Introduction

Un jour lors d'une conférence, un de mes étudiants était venu me voir pour me féliciter (!) d'avoir esquissé une histoire de la pratique médicale au sein de l'entreprise. J'avais l'impression d'avoir simplement dit des évidences, d'avoir ouvert des portes ouvertes, tant ma connaissance du sujet était restreinte. Néanmoins, ceci était interloquant. La pratique actuelle était-elle à ce point sans repère que des évidences devenaient de véritables bouées? C'est vrai que la pratique médicale dans l'entreprise ne va pas bien. Je me suis mis à chercher, à acquérir des livres actuels, trop rares, traitant du sujet, à chercher les quelques travaux éclairant le problème. Les travaux de Philippe Davezies de l'Université de Lyon ont été, pour moi, cette amorce qui m'a permis de dérouler encore et toujours le fil. Il a fallu reprendre d'anciens ouvrages pour comprendre une histoire très riche, traversée par des prix Nobel et autres scientifiques. Ce n'est cependant pas une belle histoire. Elle ressemble trop à l'utilisation de la science pour mieux exploiter l'homme. De belles pages sans doute aussi, mais on préfère oublier d'où l'on vient pour donner cette sorte d'intemporalité, d'intangibilité à nos pratiques actuelles. Une manière de se cacher la réalité.

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En approfondissant ce questionnement!, un concept est devenu très central: l'eugénisme. Il y a plusieurs manières de définir l'eugénisme dont certaines seront reprises plus loin. De façon très opérative, je vous propose celle-ci: C'est l'action de la médecine dans le domaine social en vue d'améliorer les caractéristiques collectives de populations cibles par le moyen d'une sélection selon des critères discriminatoires propres à l'époque où elle s'applique.2 Mais aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte d'un eugénisme à l'envers! Ce n'est plus le comment améliorer la race des travailleurs, mais comment utiliser jusqu'à l'épuisement les travailleurs de façon à dégager ceux qui résistent aux conditions de travail. Cela suppose sélection des bons travailleurs, utilisation de cette ressource jusqu'à la dernière goutte, élimination du déchet avant, pendant, après. Encore faut-il nuancer et/ou approfondir le propos. Une histoire banale, parmi tant d'autres et elles sont de plus en plus nombreuses, pour vous en convaincre. Il s'agit d'une jeune fille sortant d'études professionnelles. Elle est engagée dans une société spécialisée dans le service après-vente par téléphone. C'est une société qui est née d'un «outsourcing» (création d'une sous-traitance) réalisé par une grosse entreprise. On peut comprendre que ce type de métier est difficile car la téléphoniste se trouve face à des personnes le plus souvent mécontentes (on téléphone rarement pour le contraire !). Le mécanisme de l'outsourcing permet d'imposer des obligations de résultats à l'entreprise sous-traitante, notamment sans risquer le mécontentement de la délégation syndicale maison. Il y a donc un
ICe travail a fait l'objet d'un article: Christophe de Brouwer. La médecine du travail: un essai de dialectique historique pour la comprendre aujourd'hui. Med Trav Ergonomie 2007;44:51-62. 20n pourra objecter que l'eugénisme vise avant tout des actions collectives dont l'objectif est d'améliorer la « race». En y regardant de près, la place des femmes et des hommes, et plus spécifiquement des travailleuses et travailleurs, est conditionnée par la division sexuelle de notre société dans sa fonction de reproduction humaine, d'une manière ou d'une autre. Dès lors, la définition que je propose n'est pas contradictoire et/ou incomplète par rapport au but doctrinal de l'eugénisme. L'eugénisme est, en effet, pleinement une doctrine discriminatoire et raciste. 10

intermédiaire de plus entre l'entreprise et son service de téléphonie. Dans ces conditions, la pression sur les salaires est forte, le rendement élevé. Pas de repos, pas de soutien lors de violence verbale de clients mécontents. C'est souvent un premier emploi, il dure souvent peu de temps. Les travailleurs, lorsqu'ils sont épuisés, partent en congé de maladie, puis demandent le cas échéant au médecin du travail une inaptitude définitive, ce qui leur ouvre la porte vers le chômage (qui ne les accueille que s'ils ont travaillé un temps suffisant). Là ils peuvent espérer entrer dans des formations diverses, sésame, croient-ils, à un emploi meilleur et surtout porte qui s'ouvre vers la société de consommation et de loisir. De leur point de vue, un an (plus ou moins) de leur vie sacrifiée à l'accession vers des intérêts personnels supérieurs, sans nul doute un miroir aux alouettes, ce n'est peut-être pas trop donné et donc on comprend qu'ils revendiquent une inaptitude définitive. C'est dans ce cadre que je vois cette jeune fille. Cette manière de faire permet à l'employeur de ne pas devoir payer une indemnité de départ. Ce n'est probablement pas le souci principal, car c'est en réalité très marginal par rapport à une gestion d'ensemble, dans l'optique d'une plus grande flexibilité du travail. En effet, de plus en plus de sociétés utilisent des «métasystèmes» de gestion intégrée, très globalisants, touchant l'ensemble des aspects de la gestion et des flux, en ce compris la direction de ressources humaines, qui, d'ailleurs, dans certaines entreprises importantes, a déjà disparu! C'est bien plus qu'un big brother, c'est une véritable noria de cadres virtuels et de services les plus divers, répartie dans différents pays ou continents, placée dans un progiciel (qui doit se nourrir des et s'adapter aux besoins de la société de façon continue) analysant et exécutant. On change un élément, et la machine réadapte l'ensemble des segments pour en montrer de nouvelles possibilités et conséquences. Le SAP (systems, applications, and products for data processing) est un de ces systèmes déjà fort répandus. Un nouveau jouet pour superdirigeants! Des travailleurs qui y sont soumis l'ont rebaptisé avec beaucoup de pertinence « Seul Avec ses Problèmes ». Ils font face aux worquordaires (work order) qui sortent de la machine, selon une logique d'exécution de travail extrêmement fragmentée. Un nouveau taylorisme, sans nul doute. Le travailleur est officiellement déqualifié par la machine! De plus, le système consacre dans la Il

réalité de l'exécution des tâches une distance de plus en plus importante entre le travail prescrit et le travail réel. Cette histoire est loin d'être isolée. L'instrumentalisation du médecin du travail dans ces conditions devient très forte. Celle-ci est de plus favorisée par des salaires élevés, ce qui en soi serait bien si la hauteur des salaires n'était provoquée par la pénurie des médecins et non par la qualité de leurs prestations. La cause ici aussi façonne les comportements. Cependant, la souffrance d'un grand nombre de travailleurs est bien réelle. Il n'y a pas de raison actuellement d'en prévoir une accalmie, au contraire. Les observations et analyses d'une approche clinique du travail ou d'équipes multidisciplinaires dont le psychiatre Christophe Dejours est un des représentants les plus connus, sont là pour empêcher le ronronnement des oeillères (le «Tout va très bien madame la marquise... » ). Je pense ainsi à ces travailleurs exposés à des métaux toxiques, dont les résultats biologiques sont systématiquement trop élevés. Et que fait-on? Une ou deux fois par an, une prise de sang ou d'urine, une ou deux fois par an un haussement d'épaule au vu des résultats, éventuellement au gré de la valse des changements de médecin .du travail, on refait de temps à autre l'analyse pour être sûr! L'employeur est au courant, mais ne veut rien changer car cela coûte. Les travailleurs sont au courant, mais l'emploi est en jeu. Il vaut mieux des intoxiqués qui veulent s'ignorer que des chômeurs en plus. Le médecin du travail délivrera l'aptitude à ces travailleurs: aptitude au droit à s'intoxiquer, comme au temps des usines manufacturant de l'asbeste ! Et j'en ai vu des comportements de ce type ! Et puis peut-être, à l'occasion d'une analyse plus approfondie des risques, on décrétera qu'il n'y a pas de risque métal dans cette société, ce n'est tout compte fait qu'une question de norme, et une norme, cela se négocie. En effet, depuis la mise en place de l'analyse des risques et sa gestion comme pierre angulaire de la santé au travail en Belgique, le nombre de mesurages d'ambiance et de toxiques est en chute libre, ramenant là aussi le médecin du travail en simple fournisseur d'aptitude médicale.

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