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Le rire dans l'entreprise

De
235 pages
La crise sociétale actuelle est celle des valeurs de la modernité, qui s'accompagne paradoxalement d'une carnavalisation de la société. Le rire s'est imposé à l'ensemble du monde social comme mode de communication : interdit dans les sociétés industrielles, toléré puis encouragé dans les sociétés de services, il est obligatoire dans les start-up. L'analyse des rires dans l'entreprise éclaire le fonctionnement de celle-ci et son évolution probable à un moment clé : le passage de la modernité à la postmodernité.
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LE RIRE DANS L’ENTREPRISE

Jawad MEJJAD

LE RIRE DANS L’ENTREPRISE
Une analyse compréhensive du rire dans la société

Préface du Pr. Alain BLOCH

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12650-3 EAN: 9782296126503

A Sélwa, à ta plus mauvaise blague A Sylvie, Younès et Wassim

Préface
Le livre de Jawad Mejjad sur Le Rire dans l’Entreprise vient à son heure. Si selon la formule célèbre le rire est le propre de l’homme, il est en effet en passe de devenir, comme l’auteur nous le fait découvrir, une caractéristique différenciante des entreprises : il y a celles où on ne rit guère, celles où l’on rit par convention, celles où l’on rit franchement….cela chacun d’entre nous le sait, ou a pu le constater empiriquement dans sa vie professionnelle. Mais relier le rire dans les entreprises aux grandes phases de la vie de celles-ci est une perspective scientifique à la fois audacieuse et séduisante. Si j’écris scientifique, c’est qu’en effet le travail de M. Mejjad est le fruit d’une approche sociologique des plus rigoureuses puisqu’il a donné lieu à la soutenance d’une thèse qui fait de son auteur un Docteur de nos Universités : ce n’est pas un des moindres mérites de ce livre que de nous faire réfléchir…sérieusement sur un sujet qui n’a en définitive de léger que les apparences. Car n’hésitons pas à le dire : le livre de Jawad Mejjad est bien plus qu’un travail d’érudition sur un sujet dont l’actualité apparaît en quelque sorte en creux par rapport aux récents et hélas de plus en plus en plus fréquents épisodes dramatiques et mortifères au sein de certaines entreprises, et non des moindres. Ecrit dans une langue riche et claire, cet ouvrage, bien au-delà du modèle qu’il propose et défend, et dont je ne doute pas qu’il sera un jour enseigné, révèle un vrai penseur du fait social qu’est l’entreprise dont le cheminement interpelle par sa profondeur et sa hauteur de vues. De fait ce livre, plus qu’un livre sur le rire dans l’entreprise, est une réflexion sur le rapport de l’homme à 9

celle-ci, non sur l’être agissant dans l’organisation, thème largement abordé par d’autres, mais sur l’homme qui pense face à elle pour ne pas se laisser dépasser ou détruire, et c’est là sa profonde originalité. Penser le rire dans les organisations permet d’abord de mieux comprendre la dialectique des volontés, des désirs et des peurs qui s’y exercent, comme penser la guerre a permis de mieux cerner les ressorts du pouvoir, de la diplomatie et de la paix dans l’histoire de l’humanité. Rire nous redit l’auteur après bien d’autres, c’est conjurer les peurs, affirmer son envie de vivre : Jawad Mejjad nous rappelle ainsi utilement et à sa manière particulièrement originale que l’entreprise peut être un lieu de difficultés et de souffrance, mais en nous redonnant une espérance à portée de tout esprit. Avoir de l’esprit nous dit le langage commun c’est bien savoir faire rire : ici l’esprit humain permet de triompher du risque totalisant sinon totalitaire que fait courir à chacun d’entre nous sa contribution au fonctionnement d’une organisation, création humaine artificielle, au sens de Simon, qui le dépasse au moment même où il la construit. La longue expérience des entreprises qu’est celle de Jawad Mejjad, à la fois comme praticien opérationnel mais aussi comme consultant dans un des tout premiers cabinets français, transpire tout au long de son travail : mais ce qui frappe c’est sa singulière faculté de distanciation de son objet d’étude. Sa capacité abductive d’allers et retours entre la théorie et la pratique est un modèle du genre et illustre à merveille la phrase célèbre de Lewin selon laquelle en définitive «rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie ». Il s’agit donc ici d’une œuvre pionnière et d’un grand livre. Comme ancien chef d’entreprise je suis particulièrement heureux d’inviter le lecteur sans plus tarder à prendre un vrai plaisir comme je l’ai fait moi-même à lire

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les pages qui suivent, comme Professeur de gestion j’invite le lecteur à méditer sur les enseignements profonds de la pensée de M. Mejjad à propos de la conduite des organisations. Pr. Alain Bloch Conservatoire National des Arts & Métiers & HEC Paris School of Management

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Introduction
Le rire n’est pas intelligent, il est rusé. De cette ruse qui, d’instinct, sait qu’il ne faut pas attaquer de manière frontale, mais adopter un art du contournement et de la tangente, du déguisement et du travestissement, être moins analytique et plus allégorique. C’est probablement là qu’il conviendrait de regarder pour comprendre pourquoi, dans cette période qui semble avoir perdu la raison, il y a une invasion du rire. Car invasion du rire il y a. La société a beau être en crise, l’air du temps n’en est pas moins festif. « Il y a du global entertainment dans l’esprit du temps1 », et la société a plus tendance à se brésilianiser qu’à s’américaniser : « De même que nous étions berlinois dans les années soixante, aujourd’hui nous sommes tous un peu cariocas2.» Et qui dit Brésil dit d’abord carnaval. De tous côtés jaillissent d’incontrôlables éclats de rire : à la gay pride succède la techno parade, pour laisser place à la fête de la musique, à la nuit blanche, et à toutes sortes de manifestations festives et ludiques. Chaque région a son festival, chaque village a sa fête de quelque chose. Il n’est pas possible de regarder la télé, d’écouter la radio, de lire le journal, sans fatalement tomber sur une émission axée sur le rire, une discussion à base de jeux de mots, un dessin humoristique. Et tout le monde s’y met. Je suis drôle, tu es drôle, nous sommes drôles. Et haro sur les tristes sires. La chasse est ouverte contre les agélastes pour reprendre le qualificatif de Rabelais pour qualifier ceux qui ne savent pas rire. Le rire devient obligatoire, omniprésent et concerne tous les domaines de la
M. Maffesoli, Le rythme de la vie, Variations sur les sensibilités postmodernes, La Table Ronde, 2004, p.133. 2 D. da Empoli, La peste et l’orgie, Grasset, 2006, p. 96.
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vie sociale : publicité, télévision, cinéma, politique. Les réparties des présentateurs font se tordre les plateaux-télé; dans la publicité, le slogan se déploie sous forme de gag ; le jeu de mots est devenu le langage favori et quelquefois exclusif de la presse ; la télévision consacre au comique plus de soirées qu’à tout autre genre; les one-man-shows tiennent le haut de l’affiche (plus de 200 chaque soir à Paris); toute bonne promotion d’un film, d’un roman ou d’une pièce de théâtre doit à un moment ou un autre glisser : “ Attention ! C’est aussi très drôle ” ; et un théâtre (du Rond-Point) a même fondé une université du rire. L’humour est ainsi devenu une exhortation officielle comme le montre le discours des vœux de fin d’année d’un premier ministre : «Que chacun d'entre vous, avec l'encre, avec l'image, avec le son, avec les derniers moyens de la technologie, ait à cœur, à chaque étape de sa journée, de mettre quelques gouttes d'humour et de tendresse », et n’oublions pas que l’Union Européenne a adopté comme hymne officiel « L’hymne à la joie » de Beethoven. Et pour rester dans le domaine politique, rappelons l’institution en 1988, du Club de l’humour politique, composé de journalistes, dont la vocation est de distinguer la phrase la plus drôle de l’année, mais la concurrence est rude, tant les hommes politiques se sont faits maintenant une spécialité de ces phrases : certains s’en sont même donné un style (« raffarinades »). Ainsi, les hommes politiques sont de plus en plus des professionnels de l’humour, n’hésitant pas d’user et d’abuser de bons mots et de dérision et jouant à merveille au comédien, sous l’œil goguenard des professionnels de la profession. Ainsi à la question « N. Sarkozy est-il un bon comédien ? », I. Adjani a répondu : « J’ai l’impression qu’il se découvre humoriste. Il aime de plus en plus faire des bons mots devant son auditoire et rechercher les applaudissements. C’est très étonnant. Il doit fréquenter pas mal de comiques. Il a un vrai mimétisme avec certains comédiens de stand-up. » Mais l’attitude de 14

N.Sarkozy ne fait que refléter, en copiant le comportement des candidats et présidents américains, un mouvement général et une lame de fond de la communication politique. D’ailleurs, les journaux ne s’y sont pas trompés, avec de plus en plus de couvertures mettant en avant cette omniprésence du rire. Les radios nationales utilisent toutes à la même heure (7h50) la chronique humoristique comme produit d’appel, et le ton des radios locales pour les jeunes, systématiquement celui du commentaire décalé, de la dérision et du rire, tend à faire tâche d’huile. Le domaine culturel n’échappe pas à cette logique, notamment le théâtre comme l’a observé un critique (J. Nerson dans Le Nouvel Observateur du 2 au 8 février 2006): « Le rire va-t-il devenir obligatoire ? A entendre certains directeurs de théâtres parisiens, c’est la condition nécessaire mais pas toujours suffisante - du succès. Il faut voir leur grimace quand on leur parle d’une pièce sérieuse. D’où les efforts pathétiques des vedettes du privé pour appâter le chaland en lui promettant du fou rire en cascade. Quitte à frôler la publicité mensongère […] Parmi les plus grands succès de la saison théâtrale, on compte surtout des comédies [...] Le spectacle vivant se marre. » Même la mort, chose on ne peut plus sérieuse, tellement sérieuse qu’elle a été entièrement refoulée par notre modernité et les cimetières rejetés bien en dehors des villes et des regards, donc même la mort se veut joyeuse, comme le montre par exemple l’initiative prise par cette entreprise des pompes funèbres qui, rencontrant des difficultés commerciales, s’est mis en tête de développer la thanatocommunication. Qui consiste à préparer les funérailles comme on organise un mariage, avec comme slogan : « Pourquoi mourir tristement ? », alors que vous pouvez vous offrir « un dernier plaisir », en imaginant un enterrement digne du souvenir que vous voulez laisser. Le loufoque pour colorer la mort. 15

Le 20ème siècle, s’il a été caractérisé par un déchaînement sans précédent de l’horreur, a été, de manière subreptice et sans que l’on y fasse vraiment attention, le siècle de la montée d’un long éclat de rire. Le rire aura été l’opium du 20ème siècle, de Dada aux Monty Pythons et à Coluche. Eclats de rire contre éclats d’obus. Le rire pour combattre l’horreur. Contre le pire, le rire. Et le développement du rire n’a cessé de grandir tout le long du siècle, avec une accélération notoire dans les dernières années. Il en est qui ont situé l’entrée officielle de l’humour en France en 1989 : «En 1989, pour commémorer le bicentenaire de la Révolution française, Jack Lang demande à un photographe de mode d’organiser un clip à ciel ouvert sur les ChampsÉlysées. Cela revient à proclamer officiellement l’entrée de la France dans l’âge de l’humour. A partir de là, l’Etat orienta la célébration de chaque figure sérieuse de son patrimoine - poètes, savants, peintres, musiciens, de Victor Hugo à Claude Monnet, traditionnellement objets d’un culte patriotique -, vers un traitement humoristique, autrement appelé décalé3. » Et M. Assayas de préciser : « Le krach de l’esprit de sérieux et l’instauration de l’âge de l’humour sont des évidences qu’il est vain de nier. » L’intérêt pour le rire est ainsi devenu de plus en plus marqué, et comme le remarquait déjà J. LeGoff dans les “ Annales ” en 1997, le rire est une thèse à la mode. Il ne se passe en effet pas une semaine sans qu’un livre, un article, une émission de radio, un colloque, une conférence ne traite du rire, à telle ou telle époque, dans tel ou tel milieu. Les messageries Internet sont saturées par l’envoi de blagues, à tel point que de nombreuses directions informatiques dans les entreprises ont interdit ce type de messagerie en interne, afin d’alléger leur réseau. Justement le cyberhumour. Anonyme, rapide, la Toile permet toutes les réactions. A peine G. Bush a-t-il esquivé la
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M. Assayas, Exhibition, L’arpenteur - Gallimard, 2002, p.92.

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chaussure irakienne que les vidéo-gags ont fleuri sur le net, et que les parodies ont extrapolé le geste et le message. Echappant à toute censure, l’humour sur Internet est finalement plus représentatif de ce qui se passe dans la « vraie vie », que l’humour élaboré par les journaux. Il paraît bien sûr excessif, mais autant que la vie peut l’être. Et diverses associations se constituent autour de cet objet. En France par exemple, l’association CORHUM (Recherches sur le Comique, le Rire et l’HUMour), créée en 1987, organise régulièrement journées d’études et colloques et publie une revue semestrielle “ Humoresques ”. Aux Etats Unis, le journal “ Humor : International Journal of Humor Research ” remplit la même fonction, et partout dans le monde se développent des équivalents. Le rire a même maintenant sa journée internationale (le premier dimanche du mois de mai) : cette journée est organisée dans la cadre du Rassemblement International des Rieurs, qui en est à sa sixième saison. L’objectif de ce rassemblement est juste de rire, sans raison, sauf celle « de tirer un bras d’honneur à la maussaderie ambiante » dixit leur site. C’est le credo aussi des clubs du rire, une soixantaine en France, qui font partie d’un mouvement international, et qui n’ont aussi d’autre objectif que celui de rire ensemble, sans raison. On remarque aussi une plus grande tolérance au rire de la part de la justice. Les prétoires sont en effet d’excellents lieux de mesure de l’air du temps. Et jusqu’au début des années 80, les condamnations étaient dures et fréquentes pour tout ce qui était satire, dérision, ironie, humour. On n’avait pas le droit de se moquer. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à se rappeler “ Bal tragique à Colombay ” et l’interdiction immédiate de Charlie Hebdo par le ministre Marcelin. L’humour corrosif était nettement plus cantonné qu’aujourd’hui. Le tournant a été le début des années 80, 17

pour aller vers plus de tolérance, mais sans que les règles aient changé officiellement. Il n’y a en effet pas de législation du rire. Le législateur s’est bien gardé d’intervenir dans ce domaine : c’est par le biais de la dignité humaine, la vie personnelle, le respect de l’intimité que le rire est jugé dans les tribunaux. Dès lors, tout est affaire d’évolution jurisprudentielle. Et les tribunaux qui suivent en général l’évolution de la société, ont donc toléré de plus en plus l’expression du rire. Cette tolérance se traduit par une présence de plus en plus diffuse du rire, jusqu’à submerger toute la société, et même devenir une obligation. Y compris dans les entreprises. Or, s’il est un endroit où, a priori, l’on ne s’attend pas à trouver une expression du rire, c’est bien l’entreprise. En effet, qui dit entreprise, dit travail, production, efficacité. Depuis toujours, les entreprises se méfient a priori du rire, et « ne supportent pas ce temps perdu à la ripaille et au rire4 », et on a très vite considéré qu’ « un rieur est un bon à rien, il n’appartient plus au temps du travail5. » Et effectivement, le travail c’est d’abord le sérieux, ce qui de facto nous transporte forcément à l’extrême opposé du rire. Utilité contre futilité. Notons à ce propos la remarque de M. Maffesoli, quand pointant la différence entre l’individu et la personne6, il insiste sur cet « individu que l’esprit de sérieux conduit, immanquablement, à la réalisation de soi par le travail7. » Il y a une cohérence d’ensemble entre l’esprit de sérieux, autrement dit l’absence de rire, et l’importance de la valeur travail. Or le rire a fait une entrée en force dans l’entreprise. Non pas le rire expiatoire de l’ouvrier et de l’employé qui, à la
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D. Ménager, La Renaissance et le rire, PUF, 1995, p. 226. D. Ménager, ibid., p. 225. 6 cf. aussi M. Maffesoli, La part du Diable, Flammarion, 2002, p. 119. 7 M. Maffesoli Le rythme de la vie, La Table Ronde, 2004, p. 64.

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sortie de l’usine ou des bureaux allait au bistrot du coin, où autour d’une bière, comme une forme d’abréaction, on se libérait des frustrations subies. Non pas ce rire à l’extérieur, mais un rire qui fait partie intégrante du travail. Juste pour l’exemple, voici comment se présente un mail de convocation à une réunion interne dans une grande entreprise du CAC40 :
Bonjour à tous, Je compte vivement sur votre présence pour cette réunion de rentrée. Il me semble important que nous partagions les informations et projets de l'équipe. Comme convenu, un dîner suivra la réunion (en principe au Bistrot à Vins, ouvert spécialement pour nous). Ce sera pratique. Pour la réunion je vous réserve aussi un moment de sourire. Soyez à l'heure, on commencera par cette "respiration". @Mardi.

Ou encore celui-ci plus explicite quant à son injonction :
Bonsoir, Vous trouverez en pièce jointe l’ordre du jour de notre prochaine réunion. Tous en forme, sourire obligatoire ! @ bientôt,

On remarquera dans les deux mails le même clin d’œil prenant la forme de l’arobase, comme un lien évident entre progressisme et rire. Le rire n’est plus banni de l’entreprise et prié d’aller s’exprimer au dehors. Au contraire, il a investi les lieux. On assiste en effet à un rire à l’intérieur de l’entreprise, encouragé sinon imposé par la direction, et de plus en plus utilisé par cette même direction comme outil de management. Des mots-clés ont fait leur apparition dans le langage interne et incarnent la culture d’entreprise : le fun, la convivialité, l’impertinence constructive, la liberté de ton, une ambiance très détendue, l’amusement de temps en temps : tout ceci est « un facteur de succès ». Nous nous proposons de montrer qu’une évolution de la conception du rire est notable dans le milieu du travail, où 19

d’interdit dans les sociétés industrielles, le rire est toléré puis encouragé dans les sociétés de services, pour devenir obligatoire dans les start-up. Il peut paraître étonnant de constater cette présence de plus en marquée du rire dans un espace d’où elle devrait être exclue, mais en fait ce rire dans l’entreprise n’est qu’une manifestation particulière de l’omniprésence généralisée du rire dans l’espace social. Ce n’est pas seulement un outil de management supplémentaire, et ce qui se passe dans l’entreprise est en totale congruence avec la société dans sa globalité. En effet, comme nous l’avons vu en préambule, mais sans que forcément nous y soyons attentifs, de tous côtés jaillissent d’incontrôlables éclats de rire, et l’attitude humoristique est devenue le mode de communication imposé à l’ensemble du monde social. Cette évolution traduit la place du rire dans la société dans sa globalité, et peut à ce titre nous permettre de comprendre l’évolution de la modernité vers la postmodernité, car paradoxalement, ce rire généralisé se manifeste dans une société qui a perdu ses repères, dans une période où les valeurs de la modernité sont en train d’éclater et de perdre de leur prégnance. 0r nous sommes bien dans une phase où les valeurs sont en train de voler en éclats. Citons à ce propos Michel Maffesoli : « A bien des égards, on peut penser que le mythe qui avait été à la base de la modernité s’est saturé. Ce qui a constitué, jusqu’à maintenant, l’ossature sur la base de laquelle s’est structurée la société, s’est en quelque sorte épuisé, au point que quelque chose d’autre peut naître8 . » On y est : on serait à la fin d’une période et au commencement d’une autre. A cette charnière où le rire a certaines caractéristiques. Et ce qui pourrait marquer plus spécifiquement les périodes charnières de remise en cause des valeurs fondatrices, c’est le caractère obligé du rire.
M. Maffesoli, Perspectives tribales ou le changement de paradigme social in Qu’est-ce que la société Volume 3, Ed. Odile Jacob, 2000, p. 425.
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Dans ces périodes, il devient obligatoire de rire, et les récalcitrants sont châtiés. Le châtiment est bien sûr symbolique, et la mort est sociale et non plus physique. Notre propos sera de montrer que nous sommes dans une fin de période, et que le rire, indicateur social, nous servira à le repérer. Pour cela, nous nous attacherons plus particulièrement à un emblème de la société moderne, à savoir l’entreprise. C’est tellement un emblème de la modernité, que l’autre désignation de l’entreprise est société ! Notre choix d’étudier plus particulièrement le rire dans les entreprises comme emblématique de ce qui se passe dans la société dans sa globalité est dicté par la prédominance de l’économique dans la modernité. Que Wall Street éternue et c’est le monde entier qui attrape froid, et l’affolement généralisé suite à la dernière crise financière le confirme si besoin était. Comme l’a montré L. Dumont notamment dans « Homo Aequalis », en se fondant sur les travaux de Locke et d’A. Smith, l’économique est devenue une catégorie autonome avec la modernité, en se démarquant du politique et devenant même « la catégorie suprême dans notre univers9. » Ce glissement de primauté du politique vers l’économique trouve son origine dans le glissement du holisme vers l’individualisme. Autrement dit une société organisée autour des relations entre les hommes, et la modernité où l’important est dans les relations entre les hommes et les choses et où par conséquent la richesse et la propriété prennent une importance primordiale. Ainsi, la tendance naturelle de la modernité est d’aller vers une vision économique du monde. Et c’est ce que nous constatons aujourd’hui où seul l’économique compte : le G20 a un pouvoir uniquement économique, la construction européenne n’est qu’économique, le pouvoir politique ne peut pas interférer dans les décisions économiques. Or le fondement
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L. Dumont, Homo aequalis, Gallimard, 1977, p.75.

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de l’économique est l’entreprise, et de fait il y entreprisation du monde. Ce qui légitime notre démarche de comprendre le rire dans la société à partir du rire dans les entreprises. Nous allons donc comprendre l’évolution du rire dans l’entreprise, d’abord à travers une observation de la manifestation du rire aujourd’hui, puis une mise en perspective à travers les différentes théories du management depuis le fordisme jusqu’à nos jours. Nous aurons alors en réduction et par analogie l’évolution du rire tout le long de la modernité, et nous repérerons de manière précise les caractéristiques du rire aujourd’hui. Dans un deuxième temps, nous pointerons l’omniprésence du rire et poserons la question du fonctionnement et des ressorts du rire, pour finalement proposer une interprétation de la spécificité du rire actuel et comprendre la mutation sociale de notre société.

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Le rire dans l’entreprise