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Le tourisme sexuel en Asie du Sud-Est

De
211 pages
Près de trois millions d'enfants sont victimes chaque année d'exploitation sexuelle dans le monde. Cet ouvrage étudie les coutumes sexuelles en Asie par le biais de l'anthropologie culturelle pour comprendre la psychologie sociale du corps et les constructions des identités sociales indigènes. A travers une cinquantaine d'interviews réalisées auprès de victimes, ONG et chercheurs, l'auteur nous livre une édifiante enquête menée au cœur du réseau de prostitution au Cambodge.
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Préface
La question de la prostitution est une question importante qui a occupé pour moi un nombre d'années, un nombre de récits, des centaines de rencontres, des voyages outremer. La prostitution « fait lit » avec les plus importantes problématiques de notre monde: elle est le résultat du patriarcat, elle est le symptôme de la pauvreté, elle est symbole de l'agressivité, de la brutale sauvagerie de l'être humain, de la perte de contrôle, du paroxysme de la souffrance à l'infini. Ce texte est une mise en récit anthropologique et littéraire - en d'autre termes - une élaboration discursive du supplice des filles et garçons qui tombent dans les rackets du tourisme sexuel dans le monde, et en particulier en Asie du Sud Est, avec un terrain accompli au Cambodge. J'ai voulu inscrire la prostitution dans le canon en la méta-textualisant et la métaphorisant, pour souligner les enjeux et mettre en valeur le combat et la littérarité de la résistance de ses victimes. Les victimes méritent mieux que mon travail, mais c'est un travail accompli avec sincérité. Montréal, le 26 Mars 201

Introduction COHÉRENCE D’UN DISCOURS PEU MONOLITHIQUE
Il semble évident que le sujet d’une étude anthropologique n’est pas l’homme en général, mais l’homme en particulier : le primitif, maintenant élevé au rang d’homme « complet » et « en besoin », de l’indigène. Aujourd’hui l’anthropologie est conduite « de deux façons : dans l’état pur et dans l’état dilué »… La « conversation de l’homme avec l’homme » est donc une conversation entre « nous » et « nous » à propos de « eux », de l’homme blanc avec l’homme blanc sur l’homme primitif indigène. »1. Les pages qui suivent concernent un protocole de collaboration qui met en lumière une situation où l’homme blanc exploite la pauvreté de l’homme indigène — une dimension quasi pirandellienne, si elle n’était pas tirée de situations vraies. Le 28 mars 2008, l’EHESS a présenté un travail sous le titre « De l'argent 'sale' aux billets 'fétiches' dans la prostitution de rue ». Mon humble prétention à la lumière de ce programme est de proposer que les personnes victimes d’abus sexuels soient toujours au centre d’un travail de recherche qui suscite aujourd’hui peu d’intérêt. L’idée pour ce cahier m’est venue lors d’un discours de « Aidé Tous » à l’occasion de la première Journée Mondiale pour le Tourisme Respectueux et Responsable organisée à Paris par l’ONG APSEC (Accueil Prévention Soutien Enfants Cambodgiens et Chinois) le 2 juin 2007. À la charnière de la sociologie et des sciences politiques, l’écri-

ture du présent texte vise à répondre au manque d’ouvrages traitant de la prostitution et de l’abus de l’enfant en dépit de plusieurs actions montées par des ONG telles qu’ECPAT, UNICEF, et La Fondation Scelles, parmi d’autres. Les questions soulevées ici mettent en lumière des abus qui concernent des centaines de personnes sans refuge, sans voie et sans possibilité d’ascension sociale. Il s'agit, au préalable, de faire connaissance avec des femmes dont l'enfance a été brisée par des traumatismes physiques et psychologiques se traduisant par des troubles comportementaux et sexuels et qui sont dans l'incapacité de s'autonomiser pour rompre les cercles vicieux (ou cycles infernaux) : Prostitution, Dépendance, Dépravation, sur les trottoirs des mégapoles de l'Asie du Sud-est. Pour commencer, j’ai exploré et traduit les sources anglophones en lien avec ce sujet pour créer un ensemble intertextuel qui mettrait en jeu les problématiques complexes de façon exhaustive. Si on me reproche de ne pas fournir assez de matière, je dirai que mon objectif est plutôt de façonner une « archéologie textuelle de la prostitution asiatique » sur le corpus existant, sans sous-estimer les enquêtes menées soigneusement par les membres de mon équipe et par moi-même sur le terrain dans le réseau de prostitution au Cambodge — un travail qui s’étend en gros sur une cinquantaine d’interviews de jeunes filles et de jeunes garçons qui se prostituent pour gagner leur vie quotidiennement dans les environs de Phnom Penh. J’enrichis l’étude avec une analyse comparée basée sur des nombreux écrits sur la prostitution — de la Corée à la Chine, du Japon au Cambodge, des Philippines au Vietnam. J’ai donc à offrir un compendium fidèle de relations « discursives » présentes dans la littérature anglophone et francophone en association avec des enquêtes menées auprès de victimes, par des ONG et des chercheurs sur le terrain, en

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espérant que cette optique pourra éclairer la continuité du discours et lancer le débat. Je ne propose pas de lancer une polémique, mais plutôt de faire un « guide » à l’intention du touriste responsable et respectueux, à visée normative : celle de formuler des valeurs autour de l’industrie binaire du loisir/désir. Le parti pris est de définir le tourisme sexuel comme pratique socioculturelle aux conséquences transnationales qui instrumentalise l’exploitation des indigènes. Le point de vue adopté est celui du tourisme sexuel comme coutume qu’il convient de replacer dans un contexte où l’exploitation des mineurs sans consentement, celle des adultes par « la maggior forza de la pauvreté » en lien avec la prostitution et l’industrie souterraine associée (racket, trafic sexuel, pornographie) sont des crimes. Selon « Aidé Tous » et UNICEF, la situation qui vient d’être évoquée mérite des interventions urgentes larges et fortes2. En prenant en compte la nécessité de bouleverser une certaine conception établie des relations sociales, on commence par définir le tourisme sexuel dans ses aspects les plus généraux. Dans un deuxième temps, l’objectif est d’extrapoler l’apport de l’anthropologie culturelle aux coutumes sexuelles en Asie pour comprendre la psychologie sociale du corps et les constructions des identités féminines aussi bien que masculines autour du sexe. Il paraît judicieux d’établir les axes d’analyses nécessaires pour replacer les rites sexuels entre la biologie et les constructions sociales de la perversion, exprimées sous l’influence de la coercition et de la violence. Une analyse de la prostitution ne peut pas être faite sans considérer le discours de la réification du corps. Une mise en évidence des lieux des crimes est importante pour définir l’espace dans lequel est ancré l’opéra de la criminologie sexuelle : l’espace hétérogène des bars à gogo, des instituts de beauté, des salons de coiffure, des centres de thérapie et massages ou des centres de spectacles de nuit.

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L’analyse anthropologique s’intéresse aux portraits de ceux qui perpétuent les crimes et aux victimes avec les relations de pouvoir, la dépossession de soi et l’« empowerment » qui constitue un ascenseur social pour certaines femmes. Le rôle des spectateurs du tourisme sexuel est à considérer avec leur impuissance face à un business qui profite à un grand nombre de personnes, du policier au politicien en passant par le chauffeur de taxi. Les motivations des criminels sexuels sont analysées dans la partie sur les théories des crimes sexuels. La géopolitique des marchés sexuels explore l’étendue des rackets. D’autres éléments complètent l’étude : dispositifs légaux, trafic sexuel des rackets d’esclavage, question du SIDA et économie politique de l’industrie sexuelle. Dans la dernière partie, un attentat est monté pour essayer de mettre en place un programme d’éthique et de prévention. Du point de vue de la méthode, la pierre angulaire de l’approche repose sur l’étude réalisée à partir d’un échantillon de 50 prostituées interviewées dans les régions de Sean Reap, Phnom Penh et Sihanoukville, villes où le tourisme sexuel est important, Les personnes interrogées furent aussi des représentants d’ONG, de services médicaux et du gouvernement (ministère de la Santé, ministère du Tourisme, la Police). Les prostituées ont été interviewées grâce à la connaissance d’informateurs au sein d’un réseau de prostitution dans un cadre de confiance et de respect. Nous pensions que les prostituées en dehors du réseau se sentiraient moins concernées et que compte tenu de la barrière de la langue il serait plus difficile d’obtenir leurs témoignages donc que le réseau fournissait le meilleur point d’entrée dans le groupe en question. Un autre lieu important qui nous a fourni un sujet d’étude est l’hôpital du Lotus blanc, un établissement où des prostituées rejetées par le système médical trouvent 10

un refuge social et reçoivent des soins médicaux. Des lieux communs de rencontres entre prostituées et clients furent pris en considération aussi : nous avons passé un temps considérable à faire le tour de tous les bars à Phnom Penh y compris Sharkies, Martinis, le Randabout, et Heart of Darkness, considérés comme les bars les plus fréquentés par les touristes sexuels. « Moi je viens ici pas pour le tourisme sexuel, mais pour la beauté des filles » m’expliqua un chef de cuisine américain que j’ai eu l’opportunité de rencontrer dans la région de Ratanakiri plus tard. « En Thaïlande, je suis propriétaire d’un gogo bar », m’expliqua un Anglais qui était venu à Phnom Penh pour enseigner l’anglais comme bénévole dans une école pour petits enfants. Il n’avait pas l’air d’un salaud : « Moi, mes filles me racontaient toutes leurs histoires. Si je n’avais pas ouvert le bar à gogos, quelqu’un l’aurait fait à ma place. Au moins, j’ai pu offrir un standard de sécurité au travail, qui manque dans les autres bars. Je traitais bien mes filles, moi. » Les entretiens se centraient sur les récits de vie, tantôt des prostituées tantôt des touristes sexuels : l’occupation de la prostitution, l’entrée dans la prostitution, la situation de famille, les logistiques et les finances. Une bonne partie des questions portaient sur les abus et traumatismes dont les filles et garçons étaient victimes. Certains entretiens étaient très douloureux et l’expérience de s’engager dans les entretiens ressemblait à une thérapie de groupe, J’étais après tout une femme comme elles et j’étais là pour écouter leurs souffrances. Les notions d’autonomie, d’intentionnalité et de « selfhood » étaient sous-entendues dans les questions posées pour la recherche. Les entretiens avec les touristes sexuels n’étaient pas moins dramatiques. Pleins de jalousie et de solitude, recherchant le pouvoir, l’insécurité et le bien-être, les touristes sexuels étaient aussi des victimes fragiles et certains 11

rêvaient de retourner dans leur propre pays pour établir une vie normale avec une épouse. Ils se sentaient déchirés de ne pas pouvoir le faire. Arild, un Norvégien m’expliquait qu’ici il n’était plus dans la situation de subalterne qu’il occupait dans son pays, mais qu’au contraire, le fort pouvoir d’achat dont il disposait ici qui l’avait poussé à fréquenter des prostituées. Les touristes sexuels se ressemblaient beaucoup. Souvent, accompagnés de leurs nouvelles connaissances, ils partent visiter des bars pour ensuite s’y livrer à des parties à 3 ou 4. Certaines auberges et certains sont connus pour les touristes qui rentrent tard chaque soir accompagnés par une nouvelle femme. Certains s’occupent de leurs copines comme si elles étaient leurs compagnes, d’autres n’ont même pas recours à l’emploi de préservatifs « pour les terminer »« to finish them off ». « When I shagged that girl », j’ai pensé que tous mes problèmes disparaîtraient, raconta Arild, « elle est venue chez moi gratuitement ». Il y avait toujours une faible notion d’un amour, qui alimentait l’imagination, mais qui n’existait pas vraiment et ils le savaient bien. Reste à savoir si en considérant la prostitution et l’abus sexuel des mineurs comme un problème de signification globale, on est obligé en même temps de prendre en compte l’organisation d’une action de surveillance plurielle. Ce souhait éthique représente la physionomie d’un jugement qui souvent n’est pas validé par l’action, à cause de la gêne occasionnée pour la pudeur des « bonnes sociétés ». Or, il existe un fort besoin d’aménager des programmes économiques qui relèveraient d’un remaniement des pressions sociales pour arracher les victimes à leurs cycles de dépendance. Il est néanmoins clair qu’en l’absence d’autres moyens, certaines femmes « choisissent » ce mode particulier d’existence pour leur survie comme la stratégie d’un combat existentiel, un combat courageux pour un meilleur sort. En outre, la prostitution locale a frappé de plein fouet dans sa

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fonction d’institution dans les cultures indigènes pendant des siècles avant l’apogée touristique que l’on remarque récemment. Le tourisme sexuel est vu comme le nouveau formalisme d’une néo-colonisation basée sur le sexe, symptôme de la récupération d’anciens préjugés dirigés contre les femmes et surtout contre les femmes indigènes. Décortiquer la dichotomie entre la femme vertueuse et la « pute » devient un enjeu multiple de géographie politique sous les auspices d’une économie libérale. Définitions de base : les jalons de l’étude reposent sur la définition suivante, sujette aux changements de schémas d’expériences individuelles face à la loi de circonstance et aux pressions structurales. Dans l’encadrement d’un projet collectif à visée comparative, on propose que le tourisme sexuel soit défini en tant qu’activité sociale pratiquée et consommée par des voyageurs qui vont dans les pays en voie de développement dans le but d'y avoir des relations sexuelles avec des autochtones, en échange d’argent, d’offres de sécurité ou de cadeaux. Sont parfois citées des relations menées ou soutenues avec des prostituées ou des personnes autochtones vulnérables qui essaient d'organiser autour du tourisme sexuel une activité économique de subsistance, étant autrement dépourvues de ressources, par exemple des mariages de filles mineures avec des étrangers deux fois plus âgés qu’elles. Une documentation non publiée d’« Aidé Tous » montre que la demande régionale pour le tourisme sexuel peut dépasser les flux de touristes qui viennent d’Europe ou d’Amérique du Nord : les prédateurs sexuels viennent souvent des pays voisins comme la Chine, l’Inde ou le Japon. Les formes du tourisme sexuel s’inscrivent dans la continuité de la production de vidéos jusqu’aux danses nues où il n’y a aucun contact avec le touriste qui garde un rôle de voyeur3. Il semble plus pertinent de repérer des relations plus 13

élaborées pour recueillir et valider les informations qui opèrent dans l’intimité du réseau d’observateurs qui surveillent le terrain. Néanmoins dans son approche purement réductionniste, la typologie de Ryan et Hall circonscrit le domaine d’interrogation pour révéler un diagnostic simple mais instrumental pour l’étude sociale de la prostitution. Leur dichotomie partage les prostituées en deux groupes : - Les free-lances qui sont des prostituées qui entrent et sortent de la prostitution pour des raisons économiques. - Les prostituées qui travaillent par l’intermédiaire de bars et discothèques de nuit, qui passent par les mains de proxénètes, de propriétaires des bars, de conducteurs de tuk tuk et de chauffeurs de taxi. L’activité du premier groupe est ponctuelle, la seconde marquant une trajectoire stable au sein d’un réseau préétabli qui s’alimente de leur occupation en taxant chaque référence et parfois en s’appropriant tous les revenus (surtout dans le cas de la traite des femmes). Quoi qu'il en soit, les prostituées professionnelles et les free-lancers sont capturées par un mode de production de services sexuels en échange du peu qui leur permet la survie en l’absence d’autres moyens de subsistance. La réflexion du présent ouvrage part du constat grossier que la plus grande partie des délits sexuels est commise par des hommes4. ECPAT et d’autres ONG ont tendance à appliquer des dispositifs féministes basés sur des constructions sexuelles différenciées pour examiner l'esprit de la virilité qui mène à ce type de délinquance. Les résultats des études sont clairement posés pour montrer que la pratique du tourisme sexuel est fondée autour d'une socialisation qui bâtit la culture sexuelle, de la même manière que l'absence de viol dans certaines sociétés atteste que les pratiques sexuelles sont le résultat de mœurs culturelles particulières à des subcultures choisies. 14

On a le droit de se demander quel est le rapport entre la persistance de l’abus sexuel et la pédophilie, qui est interprétée par l’anthropologie médicale courante comme un trouble psychiatrique, ancré dans la nature humaine. Le balancier « nature-nurture » oscille dans la conscience des enquêteurs. Le débat « nature - nurture » comporte de nombreuses variantes : « acquis - inné », « génétique épigénétique », et d’autres encore, l’environnement, les apprentissages, la « psycho-dynamique » au sens large n’étant pas, loin s’en faut, des synonymes parfaits de l’« épigénétique ». L’interpénétration complexe des systèmes conceptuels est bien illustrée par la phrase de Sigmund Freud : «Nous devons nous souvenir que toutes nos idées actuelles en psychologie seront probablement basées un jour sur une « substructure organique ». Biologie ou socialisation à part, il est certain qu’une subculture est sculptée autour de l’industrie du sexe. Soyons clair : la prétention éthique derrière ce cahier est de normaliser le tourisme indirectement pour que des valeurs de respect et de responsabilité agissent comme contrôle social sur les pratiquants et prennent la forme « d’interdits sociaux » sur les observances considérées comme « abusives » non pas comme la mise en scène d’une répression systématique, mais comme un « contrôle » dans les sociétés émergentes du Sud. Sous le poids du levier capitaliste qui tend à commercialiser tous les aspects de la vie, y compris le corps de l’homme. Notre tâche est de restructurer cognitivement le champ d’analyse pour faciliter le point d’entrée à la réflexivité d’un discours marginalisé, tabou, mais vernaculaire. La frustration de traiter ce sujet pour tous les acteurs impliqués montre qu’il existe un conflit entre la morale rigoureuse, l’indifférence et la modestie. La sexualité est un domaine du comportement humain, physique et émotionnel qui est considéré comme « naturel » et « privé »,

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couramment sujet d’embrassement social, étant simultanément un domaine de surveillance et de contrôle assidu5 pour ceux qui voient le plaisir comme une menace6. Un accord existe concernant la bifurcation entre la prostitution d’une part et l’abus sexuel des mineurs d’autre part. Certains voient les deux problématiques comme des questions indépendantes à traiter de façon autonome7. Le tourisme sexuel oscille autour de ces deux courants qui sont liés par le fait que les enfants abusés sexuellement par des touristes sont souvent vendus dans le réseau de la prostitution par leurs parents. Le village de Svay Park était un exemple de ces lieux de sexe où les familles vendaient leurs enfants. Les familles étaient intégrées à cette industrie comme s’il s’agissait d’une quelconque activité rémunératrice8. Il s’agit de deux crimes indépendants mais leurs sociologies partagent une genèse commune, motivée par la mobilisation pour les ressources et l’impuissance de pouvoir s’insérer dans d’autres voies économiques parallèles. Le village de Svay Park n’existe plus, mais une certaine activité de prostitution est encore visible sous la surveillance d’une poignée d’ONG. La prostitution peut être considérée comme un « métier » indépendant dont les acteurs agissent selon leur propre volonté, même si le plus souvent ils n’ont pas d’autre choix économique et sont « forcés » d’accepter ce statut. Les filles interviewées grâce à l’Union Cambodgienne des Prostituées tombaient toutes dans la catégorie de personnes dans le besoin. Certaines faisaient un travail supplémentaire comme ramasseuses de déchets ou vendaient des fruits dans la rue. Ces filles représentent la couche la plus basse des prostituées cambodgiennes et se prostituent à partir de parcs comme Watt Phnom. Ce n’étaient pas les filles de « première classe » sur lesquelles tombaient des touristes tels qu’Arild qui rencontrait ses partenaires en jouant au billard dans les clubs les plus huppés de Phnom Penh.

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Une fille que j’ai trouvée à 351 Tonskonay, la route du train, raconte que son père fut un conducteur de tuk tuk qui a causé un accident qui mena à l’infirmité d’une personne. Pour ne pas se retrouver en prison, il était obligé de payer $300 de dommages et intérêts. Un négociateur est venu en aide à la famille : « Ne t’inquiète pas, tu as une fille ». La fille a été marchandée et emmenée à la Baie de Thaïlande où elle a été proposée à un client étranger pour 1500$. La fille, âgée de 13 ans, impubère encore, ne savait pas ce que tout cela voulait dire, mais petit à petit, yeut yeut comme le disent les Khmers, yeut yeut elle a suivi le chemin de la prostitution pour gagner sa vie. Si à la limite on peut parler de « choix » dans la prostitution, par exemple, de choix de partenaires, de choix d’améliorer son statut social, l’abus sexuel des mineurs outrepasse l’idée de consentement. Il devient plus adéquat d’affirmer qu’en dépit des hypothèses sur des enfants qui essaient d’explorer leur propre sexualité (et de telles thèses furent avancées), pour qui il s’agit d’un processus de « coming of age » ou développement/maturation sexuelle, en réalité il est question de mineurs qui deviennent l’objet de pratiques abusives. Ces enfants n’ont pas droit à une enfance sans ingérence extérieure d’adultes qui profitent de leur naïveté « primitive » en échange d’une gratification matérielle ou émotionnelle. Poser le problème en termes de victimisation a l’avantage de mettre en valeur le fait qu’une bonne partie de l’échantillon est composée d’enfants embrigadés par leur famille ou leurs « Amis » (avec A majuscule) pour devenir victimes de personnes mal adaptées à leur environnent, avec des éthiques contraires aux normes sociales sur ce qui est permis dans la sexualité, notamment la pratique de la sexualité avec des enfants ; des personnes touchées par des dysfonctions sexuelles, sociales, culturelles ; des personnes aux troubles d’ordre psychiatrique, comme la pédophilie, des

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personnes à la recherche d’un refuge pour un « soi » fragmenté dans les tropiques, comme si l’accès à leurs fantasmes sexuels était bloqué en Occident. Le sexe est dépeint comme un outil d’oppression qui maintient les hiérarchies de la race et de la classe9. Il est de notre avis que l’hypothèse de la répression de Foucault10 qui plaçait l’évolution de la sexualité dans l’époque victorienne doit être rejetée comme excuse au comportement des touristes sexuels. Il y a la question d’objectifs prémédités visant à calculer les avantages préférentiels de s’approprier des corps et peut être des corps indigènes, à les exploiter et à les violer. En mettant à part la question des femmes qui se prostituent pour des raisons économiques, c’est notre conviction qu’il faut traiter l’abus sexuel des enfants comme un écart de jugement concernant les rapports entre les adultes et les enfants. Il s’agit de rapports inégaux qui expliquent le contenu sémantique de l’exploitation comme acte « performatif » de l’abus, exécuté pour répondre aux besoins prédateurs qui triomphent sur la moralité. Deux difficultés s’inscrivent sur une plus longue durée : l’obligation de protéger les personnes qui se prostituent et les difficultés de se souvenir des détails de la victimisation11. La vulnérabilité de l’enfant à l’agression sexuelle peut être augmentée par la pression de faire des sacrifices pour sa famille selon des valeurs bouddhistes qui sous-tendent les mœurs locales. L’obligation filiale est une valeur importante dans les sociétés sud-asiatiques : les filles se prostituent pour gagner de l’argent pour soutenir leurs proches. Souvent, la mère est forcée de se prostituer pour élever ses enfants quand le mari meurt ou quitte la maison. Souvent, la mère est forcée de se prostituer pour soutenir ses parents vieillissants. L’obligation filiale est prépondérante : souvent une fille aînée se prostitue jusqu’à ce que tous ses frères et sœurs réussissent à trouver du travail. En outre, la migration des

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zones rurales vers les centres urbains crée des normes où la pauvreté et l’absence de famille encouragent la violence conjugale et donnent naissance à de nouveaux patterns de sexualité12. La prostitution est la solution quand la famille nucléaire est brisée. Elle est le pansement des crises sociales au détriment des femmes et jeunes hommes qui en subissent les conséquences. Elle est aussi une menace pour les familles nucléaires qui ne survivent pas le choc de la double affiliation. Force est de constater qu’il semble que souvent, les standards culturels du pays d’origine du touriste ne soient pas mis en application dans les zones touristiques elles-mêmes. L’argument du relativisme culturel est révélateur d’une structure ethnocentrique à la base. Les différences culturelles et l’hospitalité locale sont exploitées pour légitimiser le « laisser-faire sexe » des touristes sexuels. Par exemple, des hommes de 60 ans et plus s’engagent dans des activités sexuelles avec des mineurs. L’accord de soutenir des rapports en dépit de la différence d’âge, cela est vu comme un élément du climat culturel du pays hôte. Un touriste français à la retraite discute avec moi dans un café Internet : « Sans moi, elle n’aurait pas de travail. Je lui donne tout. Je suis même prêt à laisser tomber ma vie à Paris pour elle. Ce n’est pas important que l’on ne se comprenne pas. Je ne parle pas khmer et elle ne parle ni français ni anglais. Mais nous nous comprenons dans tout ce qu’il faut. Elle, c’est ma future femme. Au Cambodge, c’est honteux qu’une fille soit seule à l’âge de 25 ans. Je suis en train de sauver l’honneur de sa famille. Elle est pauvre. Sans moi, elle n’aurait rien, elle est enceinte de deux mois ». Le relativisme culturel reflète les mœurs autour de ce qui est « naturel » dans la sexualité : il tombe dans les règles d’un domaine vraisemblablement protégé par les institutions religieuses, médicales, légales et sociales, également politiques, en général en défaveur des personnes exploitées.

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Il est à noter par exemple que le touriste sexuel américain vient d’une société où selon certains témoignages « une femme américaine est violée toutes les minutes »13, donc la question de la relativité elle-même doit être élaborée comme issue d’un complexe de liens sociaux et d’attachements culturels, dominés par la biologie. L’écart du tourisme sexuel ne semble pas aussi alarmant vu que les touristes sexuels sont les produits d’une société tiraillée entre des doubles standards et affectée elle-même par l’agression sexuelle. Il reste à voir si de telles généralisations sont vraies pour d’autres étrangers. Il convient aussi de comprendre l’extraordinaire comme dénonciateur de l’ordinaire14 : ce qui est vrai pour cet échantillon est relatif aux circonstances personnelles des cas étudiées. Il est important de dire que le rôle des femmes dans les délits sexuels n'est pas négligeable. Tout d'abord, un repérage grossier montre qu’une niche de femmes abuse des enfants de la même manière que les hommes trouvent leurs proies parmi les mineurs. Ces femmes cherchent le soleil en profitant de vols organisés à partir de pays comme l'Allemagne ou la Suède pour trouver un divertissement auprès de garçons mineurs. Si l’on en croit l’étude de Matthews, Les Barbades ont la réputation d’une ex-colonie qui a développé la prostitution masculine. « L’industrie a une dimension raciale et profite du désir de femmes « blanches » d’entrer en relation avec des hommes « noirs »… le « syndrome de la secrétaire canadienne »15. Un tiers des personnes prostituées en Asie du sud-est sont des homosexuels16. Des femmes locales jouent un rôle important dans la gestion des crimes non pas comme clientes de l’industrie, mais comme chefs d’équipe des sources d’approvisionnement sexuel : ce sont souvent elles qui trouvent et embrigadent les filles en échange d’une promesse d'emploi, qui gèrent la médiation des rapports de confiance et qui

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entrent en relation avec les clients comme intermédiaires des contrats. Ce sont aussi elles qui veillent sur les échanges de la mafia locale lors du trafic sexuel, y compris dans les transactions monétaires. Elles y trouvent leur profit. Et souvent elles sont des anciennes recrutées. Ce sont elles qui fournissent de la drogue aux jeunes filles, qui n’ont le droit de prendre des congés que pendant leur période de menstruation17. Il serait intéressant de voir les interprétations de la sexualité et du rôle de la femme parmi ce groupe de gérantes d’abus sexuel des enfants. Un touriste sexuel fait le témoignage suivant à cet égard : « une femme m’approcha et me demanda si cela m’intéressait de rencontrer « little », « little ». Je l’ai suivie en pensant qu’il s’agissait de femme de petite taille pour se rendre compte qu’elle marchandait des petites filles. Depuis, je fais attention aux femmes aux « little », car ce sont toujours des femmes qui présentent des mineurs à vendre. Les pays les plus fréquemment visés par le tourisme sexuel sont les Philippines, la Thaïlande, le Cambodge, le Vietnam, le Brésil ainsi que certains pays d'Europe de l'Est et d'Afrique du Nord, plus récemment Cuba. Certains pays comme le Brésil ont mis en place des politiques pour lutter contre ce phénomène souvent jugé dégradant ou immoral. Plusieurs facteurs influent sur le tourisme sexuel dans les pays hôtes. Dans un premier temps, la conception du sexe et des relations sexuelles est souvent différente, basée sur des mœurs culturelles qui renvoient à des systèmes de sémiotique sexuelle alternatifs et à des schémas de bricolage d’expériences novatrices aux yeux « naïfs » de l’approche occidentale. Comprendre le rôle de la prostituée au Vietnam, au Cambodge ou en Thaïlande ne peut pas se résumer à une étude socio-démographique des filles qui se socialisent dans les bordels. L'aspect culturel doit être pris en considération, sans imposer des valeurs occidentales sur les cas étudiés, mais sans non plus abandonner certains standards éthiques 21