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Le travail : souffrance ou plaisir ?

De
207 pages
Ravivée par la crise, la question du travail figure aujourd'hui au coeur du débat public. Sur fond de conflits sociaux et de réformes contestées s'élève un questionnement inédit : celui du sens du travail, de la place qu'il occupe dans la vie de l'individu autant que celle que la société lui accorde. Le point d'équilibre semble dépassé et notre société, au bord de la rupture, a "mal au travail". Comment expliquer cette crise et y répondre ?
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LE TRAVAIL :
SOUFFRANCE OU PLAISIR ? © L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96524-9
EAN : 9782296965249LE TRAVAIL :
SOUFFRANCE OU PLAISIR ?
Actes du colloque organisé dans le cadre
du Festival Ciné-Droit
en partenariat avec le centre de
recherche Droit et Sociétés religieuses
(DSR)
er1 avril 2011
Sous la direction de
Nathalie GOEDERT
Ouvrage publié avec le soutien du
Toit Citoyen
L’HarmattanQuand une ville, une fac et un cinéma se rencontrent...

Crée en 2009, le festival Ciné-Droit est organisé par la faculté
Jean Monnet (droit-économie-gestion) de l’université Paris Sud et
la ville de Sceaux, en partenariat avec son cinéma d’art et d’essai,
le Trianon.
La manifestation repose sur une idée originale qui consiste à
mêler les publics et mélanger les genres, en abordant le droit tant
sous ses aspects techniques et scientifiques que dans sa dimension
sociale, voire culturelle, à travers l’analyse universitaire et le
cinéma. La rencontre s’opère ainsi autour d’une manifestation
annuelle qui propose, sur un thème « juridique », colloque
scientifique, projections de films et débats.
Département de la Recherche
Université Paris Sud – Faculté Jean Monnet
Droit, économie, gestion
Collection Presses Universitaires de Sceaux
dirigée par Jérôme Fromageau

Initiée par le Département de la recherche de la Faculté Jean
Monnet de l’Université Paris Sud, cette collection, à destination
d’un public élargi, a pour ambition de mieux faire connaître la
variété des travaux pluridisciplinaires menés par les centres de
recherche et leurs partenaires scientifiques français et étrangers
dans les domaines économiques, juridiques et de gestion.
Déjà parus
Géraldine GOFFAUX-CALLEBAUT, Du contrat des sociétés,
Essai sur le contrat instrument d’adaptation du droit des sociétés,
2008

Paul TAVERNIER, Regards sur les droits de l’Homme en Afrique,
2008

Jean-François LEMETTRE (eds), Risque, information et
organisation, 2008

François JULIEN-LAFERRIERE, Dorian GUINARD et Sarah-
Marie MAFFESOLI, Quel sens pour le droit ?, 2008

David GINOCCHI, Dorian GUINARD, Sarah-Marie MAFFESOLI
et Sébastien ROBBE, Les modèles juridiques français et
américain : influences croisées, 2009

Nathalie GOEDERT, État de droit et droits de l’homme –
Échanges de points de vue France- Iran, 2010

Gratien MOLE MOGOLO, Le patrimoine des jeunes Églises en
République démocratique du Congo, conditions juridiques de
l’autonomie, 2010 Guillaume DELMAS, Sarah-Marie MAFFESOLI et Sébastien
ROBBE, Le traitement juridique du sexe, 2010

Cheryl Susan MC WATTERS et Henri ZIMNOVITCH, Histoire
des entreprises du transport, Évolutions comptables et
managériales, 2010

Jean-François LEMETTRE, Des bourses aux entreprises de
marché Le commerce du capital dans les turbulences de
l’économie de marché, 2011

Joseph ASPIRO SEDKY, Guillaume DELMAS et Sébastien
ROBBE, L’indépendance de la justice, 2011

Dorian GUINARD, Réflexions sur la construction d’une notion
juridique : l’exemple de la notion de services d’intérêt général,
2012

Série Ciné-Droit

Nathalie GOEDERT (dir.), Censure et libertés : atteinte ou
protection ?, 2011













Correcteur : Caroline Schnettler, Université Paris Sud
?Propos introductif
Entre peine et souffrance, réflexion sur la
fonction émancipatrice du travail

Nathalie GOEDERT,
Historienne du droit
Université Paris Sud


Le travail,
Mon petit doigt m’a dit
que je l’ai fait toute ma vie
Toute ma vie à compter les heures,
1à verser ma sueur…

Ravivée par la crise, la question du travail figure aujourd’hui au
cœur du débat public. Comme à l’accoutumée, les politiques en
font un thème incontournable de campagne ; les acteurs sociaux se
mobilisent et revendiquent. Mais l’indice de la nouvelle centralité
du travail, tant dans ses dimensions collectives qu’individuelles,
apparaît surtout à travers l’intérêt que lui portent les milieux
scientifiques et, plus étonnamment encore, dans ses représentations
artistiques. Tandis que les chercheurs expliquent, analysent et
proposent des voies nouvelles d’exploration, la littérature et le
cinéma, dans les documentaires, témoignages ou fictions, donnent
2à voir un monde du travail en mutation . Sur fond de conflits
1 Serge Pillardosse, interprété par Gérard Depardieu dans Mammuth, film
de Gustave Kervern et Benoît Delépine (2010).
2 Christophe Desjours, Le Monde, 22 février 2011, « Le débat dans
l’espace public est devenu important depuis l’automne 2009... grâce aux
journalistes principalement, sur le fond d’une sensibilisation des esprits
plus lente et plus discrète, mais aussi peut être plus durable, apportée par
le cinéma documentaire, les films de fiction, les pièces de théâtre, et les
œuvres littéraires qui prennent le monde du travail pour sujet. »

sociaux récurrents, de réformes contestées, s’élève un
questionnement inédit, que les Trente Glorieuses avaient permis
d’occulter : celui du sens du travail, de la place qu’il occupe dans
la vie d’un individu autant que celle que la société entend lui
accorder. Ainsi, le slogan qui avait un temps cristallisé les espoirs
« travailler plus pour gagner plus » paraît aujourd’hui dépassé,
voire décalé. Pas tant parce qu’il n’a pas produit les résultats
escomptés, mais plutôt parce qu’il ne répond pas, en fait, aux
attentes d’une société en quête de sens. La souffrance au travail
semble avoir pris le pas sur les promesses d’enrichissement. À
l’idée de gagner plus, on oppose désormais celle de travailler
mieux. La crise du travail est aujourd’hui celle du sens du travail.
Preuve du malaise ! Jamais le Tripalium, instrument médiéval
de torture, n’a été si souvent convoqué pour rappeler la racine
étymologique du terme. Son récent succès accrédite l’idée que le
travail est perçu comme une torture. Le lien, longtemps ignoré, est
rétabli comme une évidence. Pourtant, bien que le concept de
pénibilité ait été évoqué dans le cadre de la réforme des retraites, la
peine que l’on se donne à produire n’occupe pas le cœur des
débats. Le tripalium renvoie désormais à la souffrance éprouvée au
travail, souffrance des corps et des esprits condamnés à des gestes
dont nul ne perçoit plus, ni le sens, ni la finalité. L’écart se creuse
en effet dramatiquement entre les attentes dont on investit le travail
et la réalité de la vie professionnelle. Symboliquement, la valeur
3travail reste vivace . Les chômeurs ne réclament pas seulement un
salaire, mais un travail dont ils attendent et espèrent une
socialisation ; ceux qui bénéficient de ce privilège désirent quant à
eux, travailler mieux, dénonçant des conditions de travail qui ne
leur permettent pas l’épanouissement professionnel auquel ils
aspirent. Notre société salariale, hyperactive, repose sur l’exclusion
des premiers et l’anéantissement des seconds. Le point d’équilibre
semble aujourd’hui dépassé et notre société, au bord de la rupture,
a « mal au travail ».
3 Comme l’attestent les résultats de l’enquête « Quel travail voulons-
nous » publiés dans Le Monde du 24 janvier 2012.
12

Comment expliquer cette crise et surtout comment y répondre ?
Une réflexion plurielle dont cet ouvrage rend compte qui, dans une
démarche épistémologique, sollicite la sociologie, l’histoire,
l’économie, l’art et la psychologie, peut permettre de dessiner les
nouveaux sillons que le droit doit creuser. Car le droit a construit le
travail. Il doit nécessairement aujourd’hui accompagner sa
mutation et orchestrer la « reconquête du travail ».
Le concept dépend de la définition qu’on en donne. Il n’existe
pas de travail objectif. Sauf à le confondre avec l’activité concrète.
Une société soucieuse de contrôler l’activité humaine, enjeu vital
du développement civilisateur, doit identifier dans le magma
indifférencié des activités, ce qu’elle reconnaît comme un travail.
La définition du travail permet alors de transformer arbitrairement
une activité en travail. Le travail apparaît à ce titre comme un
construit social qui passe par le droit. S’il se conçoit
communément comme la part de l’activité qui produit des valeurs
4d’usage auxquelles est attachée une valeur économique , notre
société, devenue « salariale » au cours du siècle dernier, a réduit
encore le champ du travail, au point de le diluer dans l’emploi qui
constitue l’armature protectrice du travail. Le travailleur
aujourd’hui est celui qui bénéficie d’un statut qui garantit ses
5conditions de travail . La crise du travail interroge sur la pertinence
de ce statut de l’emploi et invite, pour la résoudre, à redéfinir le
travail.
La valeur travail

L’Antiquité dénie toute valeur au travail. C’est un privilège que
d’en être dispensé. Au Moyen Âge en revanche, les laboratores
évoluent dans un équilibre tripartite qui porte la reconnaissance de
l’utilité sociale du travail dont la peine constitue l’essence. C’est
du moins ce que la linguistique nous enseigne révélant un
4 FRIOT (B.), « Le travail entre l’emploi et le salaire à vie », infra.
5 CASTEL (R), « Au-delà de la souffrance ou du plaisir, la reconnaissance
sociale… », infra.
13

processus historique complexe qui « encastre les mots dans des
6pratiques sociales » . La peine, en effet, n’est pas étrangère au
Labor. Clarisse Siméant explore, à partir des dictionnaires
linguistiques et juridiques, l’utilisation et l’évolution d’un terme
neutre et surtout polysémique qui, « dans les acceptions antiques,
désigne la peine que l’on se donne pour accomplir quelque chose,
ainsi que la tâche à accomplir et enfin le résultat de la peine,
7 el’ouvrage accompli ». Toutefois, en formant au XII siècle le
terme « travail » à partir de la racine latine tripaliare, notre langue
française, et par suite notre société, opèrent un choix de première
8importance. La préférence pour le tripalium, instrument de torture ,
comme représentation emblématique d’un travail auquel il donne
son nom, et qui efface progressivement l’usage de labor, annonce
le glissement sémantique. À la vitalité de l’effort physique ou
mental, dépourvue de connotation morale, se substitue
progressivement la douleur du supplicié.
Serait-ce là le signe de l’influence d’une doctrine chrétienne qui
conçoit, non pas le travail en tant que tel, mais la pénibilité qui lui
est irrémédiablement associée, comme la sanction du péché
originel ? Dès lors, l’existence terrestre se place sous le signe du
labeur et de la peine. Le travail participe au mystère de la Création.
Il est malédiction ou rédemption, l’une et l’autre n’étant que les
faces opposées d’un même objet : la peine expiatoire qui donne
désormais la mesure de la valeur chrétienne du travail. Celle qui
etriomphe dans les dictionnaires du XVII s, qui tiennent le terme
labor pour désuet et abordent le concept « avec les accents
9chrétiens de la douleur ». Pénible, le travail peut néanmoins être
source de satisfaction, par la rédemption qu’il promet, puisque
l’homme rachète sa nature corrompue par son activité. S’impose
6 CHRISTIN (O), Dir., Dictionnaire des concepts nomades en sciences
humaines, Métailié, 2010, pp.397-406.
7 SIMEANT (C), « Du Labor au Travail, à travers quelques sources
e ejuridiques et lexicologiques (XI -XVIII s.) », infra.
8 Le travailleur au Moyen Âge, c’est précisément le bourreau, celui qui
travaille les corps et les esprits.
9 LYON-CAEN (A), « Le travail du droit », infra.
14

ainsi l’idée que le travail n’est pas seulement un mode de
production économique mais qu’il produit une autre richesse.
Si la langue peut rendre compte de l’évolution sémantique, les
représentations esthétiques du travail, qu’il s’agisse de la littérature
10d’abord, dont Jean-Baptiste Rivaud nous dessine la fresque , puis
plus tard du cinéma voire des chansons populaires, œuvrent aussi à
la valorisation morale du travail et du travailleur. La peine, il est
vrai, offre le matériau spectaculaire propice à une exploitation
philosophique, voire éthique. À côté des « damnés de la terre » et
de leurs descendants hugoliens « misérables », humains dépourvus
de moralité, se profile l’image du travailleur honnête et vertueux
qui gagne « péniblement » son salut. D’abord simple sujet de
compassion, il accède progressivement à la dignité. Le travail
affirme ainsi sa dimension métaphysique. Entre châtiment et salut,
l’image du tripalium a donc creusé le sillon dont le travail ne
s’échappera pas.
Annoncée par la littérature, théorisée par la philosophie
hégélienne dont Élisabeth Roudinesco montre les bienfaits autant
11que les détournements pervers, la vertu émancipatrice du travail
s’impose dans le discours politique au lendemain de 1848. A celui
qui semblait jusque-là n’avoir d’autre alternative que le crime ou la
sainteté, ceux qui dénoncent l’aliénation du travailleur lui
promettent aussi la libération par le travail. Derrière les martyrs du
travail s’élèvent enfin les héros du travail. On exalte alors la
dignité du travailleur, quelle que soit la pénibilité de sa tâche. Car
l’effort est, en lui-même, une force créatrice. Par le travail,
l’homme prend conscience de son excellence et de son utilité
sociale. La peine qu’il se donne, désormais transcendée, devient un
vecteur d’épanouissement, de satisfaction, de réalisation de soi, ce
12dont témoigne à sa manière Gérard Koch . Le travail apparaît non
seulement comme une liberté qui offre à l’homme les moyens de
transformer le monde, mais aussi comme l’essence de l’individu, la
10 RIVAUD (J.B), « Au commencement, la terre… », infra.
11 ROUDINESCO (E), « Discours d’ouverture », infra.
12 KOCH (G), « Le plaisir du travail », infra.
15

source de sa singularité. En opposant désormais aliénation et
libération au couple malédiction-rédemption, le paradoxe
irréductible du travail est maintenu, encore cristallisé autour de la
peine. Mais ces termes, modernisés et surtout laïcisés, dégagent un
nouvel horizon.
La valorisation morale du travail, anticipée par les
représentations esthétiques – ce qu’illustre encore le propos de
13Raymond Delambre sur la Chine à plus d’un siècle de distance ,
avant que le travailleur ne dispose concrètement des moyens de sa
reconnaissance sociale, prépare le combat politique et juridique.
Car ce n’est pas à la peine que s’attache le droit mais à
l’émancipation du travailleur qui, malgré la difficulté de sa tâche,
peut accéder à la reconnaissance. C’est cette fonction
émancipatrice du travail que le droit choisit d’accompagner.
Le travail du droit

Quand s’affirme la fonction libératrice du travail, le droit
s’empare du travail, non pour épargner sa peine au travailleur mais
pour réguler ses conditions de travail. Dès lors commence une
lente conquête, le laborieux « travail du droit » que retrace Antoine
14Lyon-Caen . S’il s’est un temps défini par la peine, le travail se
définit alors par l’institution légitime par laquelle il s’exerce, et
non par son contenu. Comme système de nomination, le droit va
bien au-delà de l’établissement de règles. Il donne à penser et ce
faisant, affecte le sens et les moyens de l’activité humaine. La
construction du travail par le droit révèle ainsi les enjeux politiques
qui y sont attachés. En évoquant les revendications de ceux qui
sans équivoque, mais non sans provocation, se désignent comme
« travailleurs du sexe », Ninon Maillard éclaire le champ restrictif
et éminemment politique de la définition du travail. La prostitution
en effet, activité physique génératrice de revenus qui fait l’objet de
13 DELAMBRE (R), « Chinese trash au Mettalurgic Park : comment ,
Wang Bing, déplaça Joris Ivens de son piédestal », infra
14 LYON-CAEN (A), « Le travail du droit », infra.
16
?"??
prélèvements fiscaux et dont l’exercice est réglementé par les
15pouvoirs publics n’est pas, et n’a jamais été, reconnue comme un
etravail. La raison en est simple. À partir du XIX siècle, la
construction juridique du travail s’articule autour du concept de
subordination, qui permet de qualifier la relation de travail : il y a
travail quand il existe un lien de subordination. Dès lors, le travail
se dilue dans l’emploi. C’est sur cette base en effet que se construit
un statut qui encadre et réglemente les conditions de travail et qui
vise, non pas à rendre le travail moins pénible, mais à offrir au
travailleur un arsenal de garanties et de protections, pour lui-même
autant que pour sa famille. Le concept de subordination permet
ainsi la légitimation de droits dont il constitue l’assise, au point que
l’essentiel de la protection sociale repose, encore aujourd’hui, sur
le travail. Le statut de l’emploi est donc protecteur. Bien qu’il
réduise le champ du travail, il apparaît pleinement satisfaisant dans
une société libérale dont le développement économique encourage
la promotion du droit du travail.
La constitution progressive d’un statut de l’emploi transforme
radicalement la condition des travailleurs. Robert Castel entend le
souligner en s’attardant sur l’un de ses apports essentiels, la
reconnaissance. En effet, la protection dont il jouit emporte
symboliquement la preuve de l’utilité sociale du travailleur et lui
offre concrètement les moyens de son indépendance économique,
source de dignité et de liberté. L’effort est légitimé, le travail est
récompensé. Le droit a ainsi fait passer le travail d’une
marchandise, longtemps sous-évaluée dans le contexte d’un rapport
de force, d’un rapport d’exploitation, à une valeur portant
reconnaissance sociale. Reconnaissance à laquelle aspirent
précisément ceux qui n’entrent pas dans le champ de l’emploi, tout
en exerçant une activité, parfois lucrative.
Pourtant, la crise actuelle révèle la fragilité, voire les
einsuffisances, d’un statut de l’emploi construit, à partir du XIX
siècle, pour une société capitaliste. Tous nos auteurs parviennent
15 MAILLARD (N), « Travail, souffrance et plaisir à travers l’histoire du
e edroit de la prostitution (IV -XXI siècle) », infra.
17

au même constat, même si leurs analyses divergent sur
l’identification des causes et des remèdes. Il semblerait en effet,
que prioritairement préoccupés de la sécurisation et de
l’amélioration des conditions de travail, les juristes aient
insuffisamment exploré les conséquences d’un travail
exclusivement défini par le lien de subordination.
Sans doute peut-on admettre, avec Élisabeth Roudinesco, qu’il
importe de préserver des zones de non-droit et que des pans entiers
de l’activité humaine peuvent, doivent même, échapper à
l’envahissement des normes. Il semble toutefois que la question du
travail, juridiquement traitée sous l’angle de l’emploi, ne permette
plus de répondre à la demande sociale et révèle aujourd’hui ses
limites. Pour Antoine Lyon-Caen, la cause est doctrinale. Obsédé
par la construction d’un statut protecteur, attaché à la
subordination, le droit n’a pas assez exploré et a, par suite, délaissé
l’autre versant du lien, à savoir l’assujettissement. Au point qu’il a
ouvert le champ à toute une sophistication de procédés qui
viennent menacer le statut de l’emploi et asservir le travailleur que
l’on croyait libéré, parce que protégé. Le concept de subordination
n’a pas été exploré par les juristes dans sa pleine complexité et
amplitude. Bernard Friot quant à lui, dénonce un statut de l’emploi
intrinsèquement vicié. Il prive le travailleur de son statut de
producteur de valeur économique tandis que la subordination en
fait un mineur social. Le statut de l’emploi qui convenait hier est
aujourd’hui devenu illégitime. Aussi faut-il l’abandonner et lui
préférer un système radicalement différent. Pour François Doubin,
c’est le champ initialement (et volontairement ?) réduit du statut de
l’emploi qui constitue sa faiblesse originelle. S’il protège ceux qui
en jouissent, il livre au néant ceux qui en sont privés. Hors emploi,
point de salut. D’où les situations de chômage ou de retraite
souvent dramatiquement vécues par des individus, non seulement
déclassés, mais psychiquement déconstruits par un statut de
l’emploi exclusif. La société est aujourd’hui incapable de gérer
« l’après emploi ». Robert Castel pour sa part, tout en restant
fondamentalement attaché au statut de l’emploi dont il a par
ailleurs démontré les effets positifs, s’inquiète de la dégradation
des conditions du travail et surtout de la généralisation, sous l’effet
18
de la crise, d’activités de travail en marge de l’emploi. Au point
que la réalité frise l’absurdité : on peut aujourd’hui avoir un emploi
sans travailler, ou travailler tout en étant privé d’emploi ! Ce qui
suffit à démontrer que les limites de l’emploi sont atteintes. Ainsi,
paradoxalement, alors que le droit a construit le statut de l’emploi,
les insuffisances de ce statut, qui ne permet plus aujourd’hui de
rendre compte du travail dans toutes ses dimensions, conduisent à
une dérégulation du travail.
La dérégulation du travail
La dérégulation se manifeste par l’augmentation, en marge du
statut de l’emploi, d’activités de travail qui ne sont pas, ou sont
insuffisamment, protégées par le droit. Elle prend sa source dans la
peur du chômage qui contraint les individus à accepter de travailler
à n’importe quelles conditions. Elle produit inégalités et
discriminations et induit une nouvelle forme de soumission.
Robert Castel identifie ainsi un phénomène social nouveau : le
précariat, qui constitue selon lui l’indice édifiant de la dérégulation
du travail. L’institution de la précarité des relations de travail
concerne aujourd’hui des milliers de personnes et donne naissance
à une nouvelle catégorie sociale, celle des travailleurs pauvres,
c’est-à-dire des travailleurs privés du statut de l’emploi. La
précarisation des relations de travail creuse les inégalités.
Dérégulé, le monde du travail devient un espace de compétition
entre les forts et les faibles qui produit, voire sécrète, des
discriminations. Louis Schweitzer qui a assuré la présidence de la
16HALDE en fait état, soulignant que, bien que pénalement
réprimée, la discrimination au travail est d’autant plus difficile à
combattre qu’elle s’inscrit dans des préjugés, prends source dans
des habitudes ou des codes sociaux. Rarement intentionnelle, elle
est difficile à identifier, encore plus à prouver, au point qu’une
sorte de consensus règne dans le monde du travail autour du
16 Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité.
SCHWEITZER (L), « Discrimination, égalité et inégalités au travail », infra.
19

maintien d’inégalités infondées mais acceptées comme des usages.
Les femmes, mais surtout les jeunes qui ont de plus en plus de
difficultés à s’insérer dans le monde professionnel, tiennent lieu de
variables d’ajustement dans une société précarisée et apparaissent
17comme les premières victimes des injustices .
Constatant l’insuffisance et l’inefficacité relative des moyens
incitatifs et répressifs qu’offre le droit, il propose les pistes, de
nature selon lui, à faire reculer les pratiques discriminatoires.
D’une part, il défend l’utilité d’une institution spécifique dédiée à
la lutte contre les discriminations, considérant que seule la
spécialisation d’où naît l’expertise permet la performance, et
d’autre part il recommande de recourir plus fréquemment à ce qui
est encore en France très impopulaire, à savoir l’action collective.
En effet, la disparition des solidarités professionnelles et la
marginalisation de l’action syndicale caractérisent aujourd’hui le
monde du travail. On a individualisé à outrance les relations du
travail fixant des objectifs particuliers, individuels, parfois
inatteignables qui conduisent à une perte de sens. Le collectif
s’éclipse au profit de l’individuel. C’est ce qu’illustre sans doute
possible, la comparaison éclairante des deux documentaires, celui
de Christian Rouaud et celui de Jean-Michel Carré, qui évoquent, à
40 ans d’intervalle seulement, deux univers professionnels qui
18semblent n’avoir plus rien de commun . Tandis que les ouvriers de
LIP en 1968, galvanisés par une lutte collective, apparaissent
comme des héros du travail, les martyrs du travail interrogés par
Jean-Michel Carré en 2010 témoignent de la peur que leur inspirent
leurs invisibles bourreaux. Le management par la menace constitue
17 En France, le nombre de jeunes de moins de 25 ans qui recherchent un
emploi depuis 1 an a augmenté de 72 % en 2 ans. Dans un rapport
consacré aux tendances mondiales de l’emploi des jeunes, publié le 19
octobre 2010, l’OIT lance une mise en garde contre le risque de voir une
génération entière « traumatisée par la crise mondiale ».
18 CARRE (J.M), ROUAUD (C), « Pourquoi filmer le travail ? Rencontre
autour des films « J’ai très mal au travail » et « Les LIP, l’imagination au
pouvoir » », infra.
20