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LÉCONOMIE DU SIÈCLE

244 pages
Les maîtres mots de la croissance sont « propriété » et « pouvoir ». La crise de ce début de siècle ne peut être seulement financière. Elle résulte des rapports conflictuels entre la propriété et le pouvoir. Les auteurs de ce numéro d’Innovations tracent les contours de l’économie de ce siècle qui est celle de l’élargissement constant des bases du profit sous l’effet combiné des politiques publiques d’offre et du management financier. Les entrées principales en la matière sont la monnaie et la finance, la science et l’innovation, les nouvelles technologies et le contenu démographique de la créativité sociale.
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INNOV ATIONS
Cahiers d'économie de l'innovation

N°17

L'ÉCONOMIE DU SIÈCLE
Points critiques de l'Accumulation

Revuefondée

en 1995

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue École-Polytechnique Hargitau. 3 75005Paris 1026Budapest FRANCE HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

Comité Scientifique et Éditorial D. AKAGÜL J. GHARBI
Université de Lille I Université du Littoral

C. PALLOIX
Université de Picardie

R. BORRELLY
Université de Grenoble II

A. GUICHAOUA
Université de Lille I

J. PETRAS
U,niversité de Binghamton (Etats-Unis) . M.RICHEVAUX Université du Littoral

S. BOUTILLIER
Université du Littoral S. DE BRUNHOFF CNRS (PARIS)

B. LAPERCHE
Université du Littoral J.F. LEMETTRE Université de Versailles

Y. RIZOPOULOS
Université Université de Picardie de Lille I

G. CAIRE
Université de Paris X F. CHESNAIS Université de Paris XIII A.L. COT Université de Lille I G. DE BERNIS Université de Grenoble II R.DIRUZZA Université de Provence A. DJEFLA T Université de Lille I

G. LIODAKIS
Université Technologique de Crète (Grèce)

P.ROLLET J.J. SALOMON
CNAM (Paris)

J. LOJKINE
EHESS-CNRS

B.A. LUNDVALL

D. SCHOR
Université Université Université de Lille II de Versailles du Littoral

Université d'Aalborg (Danemark) B.MADEUF Université de Paris X F .R. MAHIEU Université de Versailles

C. SERFATI D. UZUNIDIS C. V AÏTSOS
Université d'Athènes (Grèce)

J. FONTANEL
Université de Grenoble II

B. MARIS
Université Paris XVIII

D. FORAY Universitéde ParisIX J. GADREY Universitéde LilleI J.L. GAFFARD Universitéde Nice

J. MOLAS GALLART Universitédu Sussex (Royaume-Uni) P.OUTTERYCK IRM,Lille

M. VERRET
Université de Nantes

P. VRAIN
Centre d'Études de l'Emploi (Paris)

Secrétariat
Sophie BOUTILLIER (publication), Blandine LAPERCHE (relations), Dimitri UZUNIDIS (rédaction), Anne-Marie GORISSE et Jean-Claude RAIBAUT (international)

Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation Université du Littoral-Côte d'Opale 21, quai de la Citadelle 59140 DUNKERQUE téléphone: 03.28.23.71.34/47 - email: labrii@univ-littora1.fr URL : <http://www.editions-harmattan.fr/lnnova.html> <http://www-heb.univ-Iittoral.fr/rii >

Les manuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires au responsable de la publication:
Sophie BOUTILLIER 17, rue Camille Dramart 93350 LE BOURGET

Prochains numéros: n° 18, La destruction créatrice de l'environnement n019, Management de l'innovation n020, Economie des brevets et des copyrights

LABORATOI.RE

RIl

.~
lJniversité du Littoral

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3414-6

SOMMAIRE

ÉDITORIAL B. MARIS: Economistes, experts et politiques P. CASTEX : Introduction à une théorie générale de la monnaie et du capital D. UZUNIDIS : Les facteurs actuels qui font de la Science une force productive au service du capital, Le quatrième moment de l'organisation de la production S. BOUTILLIER : L'entrepreneu r scientifique ou la dévalorisation du travail de chercheur B. LAPERCHE : Les critères marchands d'évaluation du travail scientifique dans la nouvelle économie, La science comme "force productive" et "outil marketing" S. BENABID, G. GROLLEAU : Les

7

9

B. LESTRADE : Subventions salariales en Allemagne, le "Kombilohn" à l'épreuve RÉPONSE DUE

171

29

S. BOUTILLIER : Economie sociale: résurgence ou défaillance de la solidarité? A PROPOS... Frédéric CARLUER : Les théories du développement économique Par D. Uzunidis Jacques PERRIN: Concevoir l'innovation

195 203

51

79

industrielle. Méthodologie de conception de
l'innovation

Par B. Laperche Jean GADREY, Philippe ZARIFIAN : L'émergence d'un modèle

du service:
réalités

enjeux et

105

nouvelles technologies de
l'information et de la communication: un instrument potentiel au service de l'économie socia Ie ? A. GOGUEL d'ALLONDANS sociale :

139

Vieillissement de la popu lation et créativité
157

Par B. Laperche Marina BADILEANU : Les prix de l'énergie électrique et l'analyse de la valeur Par M. Richevaux Jean LOMBARD(dir.) : L'Ecole et les savoirs Par D. Uzunidis Paul BOCCARA: Une sécurité d'emploi ou de formation Par D. Uzunidis Dominique PLIHON : Le nouveau capitalisme Par S. Boutillier

Odile LAKOMSKILAGUERRE: Les instituions monétaires du capitalisme, la pensée économique de J. A. Schumpeter Par s. Boutillier Maurizio LAZZARATO: Puissances de l'innovation, la psychologie économique de Gabriel Tarde contre l'économie politique Par S. Boutillier Michel VERRET: Sur une Europe intérieure Par S. Boutillier
"ALTERNATIVES SUD" :

Pierre MOUANDJO B. LEWIS: Crise et croissance en Afrique (Tome I), L'économie politique de l'Afrique au XXlème siècle Pierre MOUANDJO B. LEWIS: Facteurs de développement en Afrique (Tome II), L'économie politique de l'Afrique au XXlème siècle Pierre MOUANDJO B. LEWIS: Etat et régulation en Afrique (Tome III), L'économie politique de l'Afrique au XXlème siècle

Le pouvoir des transnationales, le point de vue du Sud Par D. Uzunidis Yves BAUNAY,Annie CLA VEL (coord.) : Toute la vie pour apprendre Par B. Laperche

Faridah DJELLAL, Fa"iz GALLOUJ (éd.) : Nouvelle économie des services et innovation
François Kéou TIANI : Le franc CFA, la zone franc

et l'euro RECHERCHE UNIVERSITAIRE
ET ETUDES ECONOMIQUES

Sélection POST-SCRIPTUM M. VERRET: Russie, bas du bas... Sur un livre de... Karine CLÉMENT,Les ouvriers russes dans la tourmente du marché 1989-1999. Destruction d'un groupe social et remobilisations collectives Collection "Économie et innovation" Nathalie LAMAUTEBRISSON: informelle L'économie en Haïti Rémy VOLPI: Mille ans de révolutions économiques, la diffusion du modèle italien Henri JORDA : Le Moyen Age des marchands, l'utile et le nécessaire

(RUEE) : Proprieté industrielle et recherche, Guide et veille Sophie BOUTILLIER,
Blandine

Nathalie

LAPERCHE MUDARD)

(avec

:

Frontaliers du nord, Europe, régions, migrations Faruk ÜLGEN : Théories de la firme et stratégies a nticoncu rrentielles, Firme et Marché

217

RÉSUMÉS/ABSTRACTS
225 LES AUTEURS BULLETIN D'ABONNEMENT RECOMMANDATIONS AUX AUTEURS

233 239 243

244

6

,

Editorial
Depuis trente ans déjà, l'économie capitaliste, celle de la propriété privée, du salariat, du marché et de l'Etat, est incapable de trouver des solutions aux problèmes que son enthousiasme d'après guerre a lui-même créés. La production à grande échelle et la généralisation de la consommation de masse de marchandises plus ou moins indifférenciées n'ont donc pas été les ressorts espérés d'une croissance durable. Crise de consommation, crise sociale du salariat, crises politiques de remise en cause des comportements sociaux routiniers et homogènes, crise de l'Etat et de l'étatisme..., conflits de toutes sortes sous couvert d'arguments religieux et nationalistes... Depuis plus de vingt ans, dans un climat de flexibilité et de mobilité grandissante du capital, l'entreprise déchaînée expérimente continuellement de nouvelles méthodes de gestion et de valorisation de son patrimoine technologique, industriel et humain. Pour sauvegarder et accroître ses profits, pour accroître sa "surface financière", elle rationalise ses investissements, ses productions, le travail qu'elle emploie, externalise certaines de ses activités et automatise ses unités de fabrication et de services. Le monde est le marché de l'entreprise. Un espace large, découpé en économies nationales et en territoires qui sont pour l'entreprise des réservoirs de ressources de production (capital et travail) ; les populations ne sont que la somme de consommateurs diversifiés et de travailleurs interchangeables. La symbolique de l'économie du siècle est forte: un bon citoyen est aujourd'hui automatiquement un bon consommateur et inversement. Le droit de cité dépend de la capacité à absorber le plus de marchandises matérielles et immatérielles possible. Mais paradoxalement le pouvoir d'achat qui fait le citoyen est inégalement réparti. L'augmentation de la pauvreté et de l'exclusion est positivement corrélée à l'expansion mondiale de l'entreprise, des marchés et de la richesse, ainsi qu'à la multiplication des moyens financiers et à l'élévation du degré de centralisation des capitaux. Les gouvernements, garants de l'accumulation, se dépensent allégrement pour assurer la puissance financière de celles parmi les grandes entreprises qui font de leurs pays des bases de conquêtes économiques et spatiales. Après la période noire pour le capitalisme, celle des années 1970, la vague du libre-échange a non seulement donné un souffle nouveau aux puissants intérêts économiques, mais, en contrepartie, elle a réduit les marges de manœuvre des gouvernements. Après le FMI et ses plans

d'ajustement structurel, ses clauses de conditionnalité et ses politiques de rationalisation, voilà l'Organisation mondiale du commerce qui décrète et défend la liberté de commercer et d'investir. Les accords sur la liberté d'entreprendre ont soulevé beaucoup de questions (et des contestations) parce qu'ils ont cette particularité d'imposer aux gouvernements élus des règles de supranationalité qui rendent caduques les lois et les politiques nationales ou locales, économiques et sociales. Les marges de manœuvre de l'Etat ou des autorités territoriales dans la conception et la mise en œuvre d'une politique sociale de long terme s'amenuisent. Par contre, l'appareil répressif de l'Etat (la police et l'armée) ne cesse de se renforcer. La légitimation du rôle économique de l'Etat dépend de la capacité de celui-ci à ouvrir de nouveaux espaces d'accumulation aux entreprises privées. Les services publics sont un bon exemple. La santé, l'éducation, la protection sociale, la culture, les transports, les télécommunications, l'eau et l'énergie sont d'importants marchés effectifs et potentiels. La protection sociale ressemble de plus en plus à un recouvrement d'hypothèques (fonds de pension, contrats d'assurance) ; l'éducation devient formation; la recherche scientifique devient entreprise... L'économie du siècle est celle qui se caractérise par l'élargissement constant des bases de réalisation des profits sous l'effet combiné des politiques publiques d'offre et du management financier. La socialisation de la production capitaliste a pris de telles dimensions que l'appropriation par les firmes des ressources productives constituées est plus avantageuse que la mobilisation (et l'immobilisation consécutive) de capitaux pour leur formation. Dans ces conditions, les rapports de production les plus efficients sont ceux qui vérifient la paraphrase du vieil adage: "les grands intérêts privés fondent l'intérêt général".

8

Innovations, Cahiers d'économie n017, 2003-1, pp.9-27.

de ['innovation

EconoInistes, experts et politiques
Bernard MARIS
Centre d'Etudes des Mutations en Europe Université Paris 8

De grands économistes et des experts américains ont conseillé, pour utiliser un terme générique, la "privatisation" de la Russie (Sapir, 2000, 2002). Des réseaux de connivence se sont constitués où l'on retrouve Lawrence Summers, ex-économiste en chef de la Banque Mondiale de 1991 à 1993, Stanley Fisher (n02 du FMI, ex-directeur de thèse de Summers), Jonathan Hay responsable en Russie du Harvard Institute for Developpment Studies (HIDD), André Schleiffer (du même HIDD, assistant de Summers). En 2000, Harvard a décidé de dissoudre le HIDD dirigé par Jeffrey Sachs. Voilà pour les économistes et les experts. Le politique maintenant. Robert Rubin, ex-secrétaire d'Etat au Trésor de Clinton, supérieur direct de Lawrence Summers (alors chef des conseillers économiques de la Maison Blanche), ex de Goldman Sachs, supervisa l'opération des GKO (bons d'Etat) qui conduisit au krach russe. Il fut le conseiller particulier d'Elstine. Lawrence Summers est aujourd'hui le président de Harvard1. L'histoire russe est exemplaire: elle montre "ce qu'à signifié 'l'expertisme' et une politique économique mise en œuvre en dehors de tout contrôle démocratique. Il y a un lien qui va de la destruction du Parlement de Russie en octobre 1993 aux pratiques de corruption" (Sapir, 2002, p.2l). Les liens entre science économique, expertise, et politique méritent certes d'être dénoués d'un point de vue évènementiel, mais nous nous proposons ici de le faire d'un point de vue scientifique et épistémologique.
1 On se

souviendrade ses positions sur la "valeurrelative" des vies au Nord

et au Sud, lorsqu'il travaillait à la Banque Mondiale: sachant que l'espérance de vie et le revenu moyen sont plus forts au Nord qu'au Sud, il est plus coûteux de limiter la vie au Nord qu'au Sud. Une politique appropriée d'élimination de la pollution au Nord au profit d'une pollution du Sud doit être menée.

Nous pourrons résoudre ainsi un intéressant paradoxe: pourquoi l'économie, l'économie savante, dont la logique est impressionnante et les progrès indiscutables, progresse-t-elle vers plus d'impuissance théorique et d'auto limitation, tandis que, parallèlement, le pouvoir des économistes et le champ du discours économique grandissent? C'est un peu comme si un médecin, au fur et à mesure de son impuissance, gagnait de plus en plus de clients. Ou un homme d'Etat, au fur et à mesure de l'aveu de son incapacité grandissante à ses électeurs, se voyait gratifier d'une demande d'intervention de plus en plus grande. Cette référence n'est pas fortuite: nous verrons en conclusion que l'impuissance du politique est proportionnelle à la puissance de l'expertise et en tirerons quelques conclusions pour la science économique: quel peut être le travail positif d'un économiste ("positif' au sens d'économie positive) en dehors de l'histoire ou de l'épistémologie? Cet article s'inscrit dans le fil d'une réflexion menée sur la rhétorique de l'économie (Maris, 1994, 2001, 2002) et sur les économistes et le pouvoir (Dupuy et Maris, 1996). En premier lieu on précise la frontière entre économistes, experts et politiques, à partir de l'origine de la science économique et sa méthode, purement logique (section 1). Ensuite on propose une topographie des trois professions à partir des notions de : légalité, légItimité, certitude, science, opinion (section 2). Ayant situé les économistes (au sens qui sera désormais celui de "scientifiques" ou de "savants") les experts et les politiques, on montre brièvement comment le pouvoir joue de l'incertitude vis-à-vis de l'opinion, et comment le rôle des experts est essentiel entre les politiques et l'opinion dans cette gestion de l'incertitude (section 3). On montre enfin comment l'autolimitation de la science économique - son auto-destruction correspond au triomphe de l'économie experte (section 4).
EXPERTS, ECONOMISTES ET SAVANTS

Toute autorité procède d'une légitimation, et l'autorité savante et l'autorité experte ne font pas exception. L'une comme l'autre utilisent d'ailleurs "l'argument d'autorité" comme pierre angulaire de leur discours, lequel assure leur légitimité par le renvoi spéculaire au discours de leurs pairs: la citation savante est, typiquement, l'argument d'autorité du savant ("Malinvaud démontre que... n). La légitimation procède donc des savants eux-mêmes et toute science est autolégitimée (Maris, 2001) : des savants, au moins depuis Galilée, décident de la science. La

10

science et la collectivité des savants sont des "substances" au sens de Spinoza, et recouvrent un champ infini 1. Les savants, contrairement aux experts qui parlent à leurs employeurs (Etat, entreprises...) ou à l'opinion, ont des comptes à rendre à la science, ce qui implique le respect d'une méthode scientifique: le respect de procédures de vérification et contrôle par les pairs (en général par le support de publications) et parfois le respect de protocoles expérimentaux. En l'absence de protocoles expérimentaux, seul le contrôle des pairs légitime l'activité, comme dans d'autres domaines non scientifiques: la religion, la psychanalyse par exemple. Or la science économique souffre de deux péchés ou défauts originels : elle est issue du pouvoir politique (par le terme même "économie politique", Villey, 1966) ; elle n'a pas à proprement parler de méthode expérimentale, au moins pour traiter des problèmes de politique économique. La confusion normatif-positif Le premier défaut se trahit dans la confusion "économie positive, économie normative" (Benetti, Cartelier, 1995 ; Maris, 2001) même si l'ambition à la "pureté" de l'économie, son effort purificateur, la conduit, quoiqu'elle le dénie, à "normer" a priori le réel. Le réel "parfait" existe: c'est la concurrence pure et parfaite, définie par quatre conditions (Gabszewics 1994, p.3) : isolement stratégique des agents, absence de barrière d'entrée, homogénéité des biens, information parfaite. La concurrence est le point focal et ultime, utopie vers laquelle doit tendre toute activité économique ou politique, et de laquelle s'explique toute déviation observée de la réalité. Comme pour l'équilibre, attracteur vers lequel on revient dans une négation du temps historique (à l'image de la physique classique), la concurrence pure et parfaite attire la réalité, qui n'existe qu'en tant que déviation par rapport à cette utopie. Pourquoi le succès d'une telle utopie? "Cela tient essentiellement aux propriétés normatrices de la concurrence" (ibid., p.4). La volonté de couper le cordon ombilical public a exigé une formalisation croissante pour expliquer les marchés parfaits, afin de redemander à l'Etat une intervention nécessaire à la perfection des marchés. Les lois naturelles sont celles du marché, état naturel, or elles sont les meilleures (principe d'optimalité),
l "J'entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi: c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose, duquel il doive être formé" (Ethique, I, iii). "Toute substance est nécessairement infinie" (Proposition VIII, scolie I, Ethique, Garnier-Flammarion, 1965). Ce qui revient à dire, pour l'économie "qu'elle est une catégorie essentielle, ne pouvant être définie que par elle-même, comme le Temps" (Mouchot, 1994, p.193).

Il

donc retrouvons-les avec l'Autorité (apte à éliminer les rigidités qui entravent la réversibilité propre à l'équilibre, ou en raison d'extemalités, de rendements croissants, d'imperfections d'information). On ne peut qu'approuver Hal Varian, (1995, p.12l) lorsqu'il considère l'économie comme "une technique d'aide à la décision" ou "une science de l'action". Ainsi l'économie s'est détachée du politique, pour mieux sommer le politique d'accepter son utopie. Typiquement l'aide à la décision est le fait de l'expertise, et l'économiste-savant se mue facilement en expert-conseil: "les économistes ne s'intéressent pas aux seuls modèles descriptifs. Ils veulent utiliser des observations de comportement pour recommander des politiques à suivre" (ibid., p.120). La formalisation a permis d'enfermer l'économie dans une bulle aseptisée, protégée des miasmes du réel, une bulle pas tout à fait stérile néanmoins puisqu'elle a produit, depuis quarante ans, des résultats dévastateurs. Mais la coupure du cordon ombilical fut réalisée par un double abandon (la double face du même abandon en fait) : le refus de l'histoire et de la monnaie. Le refus du temps et de l'argent. La neutralité monétaire est aussi une négation du temps (négation du crédit, hypothèse walrassienne du troc). Voilà comment, ancien conseiller du gouvernement et expert politique, l'économiste est devenu, brièvement dit, un savant doté d'une théorie qu'il croyait éternelle et infrangible, ahistorique, revenant sans cesse vers son Prince pour lui conseiller la perfection.Mais revenant vers lui il s'adresse à l'opinion et se fait expert. Modélisant la réalité par la statistique, il la crée (Desrosières, 1993, Fourquet, 1980). La difficulté d'expérimenter Le deuxième défaut originel est aussi grave. La difficulté d'expérimenter en économie - sauf pour vérifier dans le domaine de la psychologie individuelle que la rationalité en situation d'incertitude est une hypothèse excessive, ce que l'on sait depuis Allais (1953) - tient à la quasi-impossibilité de séparer, et d'isoler les conditions d'une bonne expérience, la clause "toutes choses égales par ailleurs" autorisant la vérification de n'importe quel résultat. La vérification, en soi, n'est une condition ni nécessaire ni suffisante de la scientificité (Boudon, 1992). Quant aux prédictions falsifiables par l'économétrie, elles se révèlent totalement empiriques, sans fondement théorique, sauf à faire l'hypothèse d'un agent représentatif, unique, hypothèse incompatible avec la théorie de l'équilibre général; celle-ci "contrairement aux théories physiques, est vide de substance, en ce sens que les principes mathématiques de cette théorie ne restreignent pas, pour ainsi dire, les observations

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qu'on pourrait s'attendre à faire des véritables économies... Le succès de l'économétrie repose donc davantage sur une intuition inductive initiale que sur un lien intime entre la théorie et les mesures", Foley (1995, p.234 et 235). Succès relatif d'ailleurs1. On peut donc difficilement prétendre à l'autonomie de la science économique ("mathématisation, rationalité, autonomisation, les trois mamelles de notre différence disciplinaire" (Guesnerie, 2001, p.l063) ou à son "droit à s'inscrire dans 'l'espace poppérien' et son exclusion du champ historique" (ibid., p.l062) parce que, répétons, aucune proposition de l'économie n'est vérifiable en dehors de la clause "toutes choses égales d'ailleurs"2. Après une longue discussion du principe de falsification de Popper, Edmond Malinvaud (1991, ch.ll : "Validation des hypothèses"), ne peut qu'en appeler à la déontologie des chercheurs. Cet aveu d'impuissance, comme, celui, plus grave peutêtre, que les théories de l'équilibre et de la rationalité "peuvent expliquer n'importe quelles observations" (ibid., p.305), nous ramène à la nature de la "théorie" de l'équilibre, qui n'est pas une théorie, mais une simple axiomatique ou logique, "un exposé en quelque sorte définitif', comme le dit justement Gabsewicz (ibid., p.4), l'adjectif définitif étant dévastateur. L'autonomie de la discipline Et pourtant la discipline économique est autonome. Elle a ses revues, ses chercheurs, ses Nobel. Ne pouvant être liée aux protocoles expérimentaux, son autonomisation est purement rhétorique3 : l'utilisation des mathématiques et la constitution d'un espéranto particulier, avec sa syntaxe et ses métaphores ("les modèles sont des métaphores", hypothèse développée par McCloskey, 1983, 1990, 1991), interdit l'accès à d'autres chercheurs ou critiques, sauf à payer le coût d'accès, l'apprentissage
1 Sur les problèmes posés par l'agrégation des fonctions de préférences, voir Maris (1975). 2 Qui ne remarquerait que la phrase de Guesnerie est contradictoire? Ou l'é-

conomie appartient au champ poppérien et alors elle est historique - comme toute science - ou elle est éternelle,ahistorique,et alors elle n'appartientpas à
l'espace poppérien. 3 Ce qu'affirme malgré lui E. Malinvaud : "Dès qu'elles se présentent comme valables sur un vaste champ transversal du social, les thèses émises par les uns ou les autres ne sont guère plus que des rhétoriques, par quoi il faut entendre quelque chose à prendre ou à laisser selon les goûts" (Edmond Malinvaud, 2001, p.1045). Or qu'est-ce que sa science économique, sinon ce qui prétend expliquer tout le social? En tête de la revue où est publiée cette remarque, un article sur le "marché de la justice" : "Equilibre et régulation sur le marché de la justice". Qu'est-ce que cette "science" sinon une entreprise totalitaire, qui prétend expliquer le fonctionnement de la justice par le concept de marché?

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de la langue. La "barrière du langage" interdit la "vulgarisation" dit Guesnerie (2001, p.l057). Exact. Ce n'est pas un mauvais choix, dans la mesure où elle coupe le savant de l'opinion (elle interdit à la foule - "vulgus" - de l'entendre). Parlant à l'opinion, l'expert se doit de vulgariser. Mais la barrière cache aussi la pauvreté du discours, laquelle éclate, quand, pour son malheur, un économiste formaliste, devenant expert, se commet dans un journal1. En revanche, au sein de la discipline "langue noble ou bourgeoise" (la langue des dominants, des conquérants, mathématique, élégante) et "langue vulgaire" (littéraire, patoisante, la langue des dominés ou des colonisés) recouvrent les phénomènes les plus triviaux de la domination linguistique (Hagège, 2000)2. Certes, aucune science, même humaine, ne peut procéder sans "modélisation", c'est-à-dire métaphorisation du réel; par ailleurs la formalisation garantit la logique; mais la logique n'est pas un critère de scientificité (témoin la casuistique ou les pseudo-sciences hydrauliques ou hydrodynamiques, Clower, Howitt, 1995) ; enfin la logique peut évidemment être littéraire. Conclusion: savants et experts de l'économie parlent respectivement à leurs pairs ou à l'opinion du problème qui les fit naître, la politique. Essayons de mieux situer le champ de leur discours par rapport à celui du politique, et précisons le fait que les experts ne sont pas, en général, des savants.
TOPOGRAPHIE DE L'ÉCONOMIE, DE LA POLITIQUE DE L'EXPERTISE ET

Une première topographie peut être réalisée à partir des concepts de légalité et de légitimation, mais elle ne distingue pas la science et la politique. La seconde, qui croise la légitimité et la certitude les distingue, mais ne distingue plus la science de l'expertise. Il faut donc faire intervenir l'opinion pour établir une coupure définitive.

1 Olivier Blanchard par exemple, pendant dix ans dans Libération du lundi, dont les propos sont d'une banalité vertigineuse, et pourtant plus honnêtes que ceux des journalistes qui utilisent des concepts qu'ils ne dominent pas. 2 Hagège insiste sur le "purisme des moins rigoureux" ; cette sorte d'hyper-rigorisme dans les communautés linguistiques, cet effort d'hyper-correction des aspirants à une langue qu'ils maîtrisent mal ou qui doutent de leur statut social dans la communauté linguistique. En économie, l'hyper- formalisme est aussi le fait de ceux qui aspirent à un statut et ne sont par sûrs de leurs "bonnes manières".

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Légitimité, légalité Il est illégal de traverser la rue en dehors des clous pour sauver un enfant, mais il est légitime de le faire. Il est illégal de se révolter contre la loi de l'occupant ou du tyran, mais il est légitime de le fairel. Il est illégitime d'utiliser sa légalité pour nier sa légitimité: la légalité des pleins pouvoirs votés à Pétain est illégitime, parce que la démocratie ne peut être utilisée pour tuer la démocratie. Une loi ne peut donc nier un principe légitime (la démocratie étant considérée comme principe légitime de fonctionnement politique de nombreuses sociétés, de la Nation mais aussi de la communauté des économistes). Conclusion: la légitimité est a priori un principe supérieur à la légalité. Mais quelle est la source de la légitimité? Le temps, la convention historique qui légitime le pouvoir et fait oublier les origines. Sinon la légitimité elle-même: l'autolégitimation démocratique est au principe de toute science.
GRAPHIQUE 1 LÉGALITÉ Démocratie

Tyrannie

Dogme

Science orthodoxe

ILLÉGITIMITÉ

LÉGITIMITÉ

Magie

Science hétérodoxe

Mafia
ILLÉGALITÉ

Révolution

Sur le graphique 1, le cadran de la légalité et de la légitimité est celui la science orthodoxe et de la démocratie. Celui de la légimité et de l'illégalité définit l'hétérodoxie scientifique (le nouveau paradigme) et la révolution politique. La révolution ou la résistance appartiennent à la légitimité mais à l'illégalité.
1 C'est même un droit constitutionnel (constitution de 1793).

15

"Révolution scientifique" est une expression acceptée par tout savant. Le cadran de la légalité et de l'illégitimité définit la tyrannie ou le dogme. Enfin l'illégalité et l'illégitimité concernent la magie et la mafia. La science "illégitime" ne peut exister. Elle est un dogme, ce qui ne l'empêche pas d'avoir ses publications autorisées (légales) et ses experts. La magie n'est ni légale ni légitime (les experts peuvent être des magiciens, des oracles, des gourous, des bonimenteurs). La science "illégale" (au sens où elle n'a pas accès aux supports de l'orthodoxie) mais légitime est une hétérodoxie et elle peut, elle aussi, exhiber ses experts. L'expertise appartient à tout l'espace: elle peut relever de la magie, comme du dogme, comme de la science, comme de l'hétérodoxie. Il est intéressant de voir qu'elle se situe chaque fois par rapport à un pouvoir politique particulier: mafia (l'expertise truquée de Andersen pour Enron), le dogme et la tyrannie (l'expertise d'une institution à la légitimité douteuse comme le FMI), la science et la démocratie (l'expertise du Conseil d'analyse économique en France), l'hétérodoxie (l'expertise du Conseil Scientifique de l'association Attac par exemple). Les experts sont légitimes et légaux (relevant de supports scientifiques), lorsque la science les autorise à expertiser. La grande différence entre la science, la politique et l'expertise, est que les deux premières sont légitimes, alors que la dernière peut être illégitime.
GRAPHIQUE 2 CERTITUDE

Affirmation

Vérification

Dogme, religion, théologie SCIECO
ILLÉGITIMITÉ

SCIENCE

LÉGITIMITÉ

Mafia SCIECO Domination
INCERTITUDE

POLITIQUE SCIECO

Précaution

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Légitimité et certitude Sachant que toute science et toute politique est légitime, une deuxième topographie (graphique 2) croise la légitimité et la certitude. La science propose des lois, déterministes ou statistiques : elle relève donc du premier cadran. La politique, "l'art de choisir", relève de l'incertitude et de la légitimité s'il s'agit de la démocratie. Dans l'incertitude et l'illégitimité nous retrouvons la mafia (forme illégitime de la politiquel) mais toute forme de pouvoir non démocratique, comme celui de l'entreprise. Ceci mérite une précision: le pouvoir ne peut exister que dans et par l'incertitude (Dupuy et Maris, 1996). A contrario, l'indépendance, l'absence de soumission ou d'inféodation n'existe que dans la certitude. Le cadran de l'illégitimité et de la certitude est occupé par le dogme. L'exégèse, la théologie, peuvent confirmer les certitudes, la poésie voire les élucubrations de la religion. La Religion n'a pas véritablement besoin d'experts, mais de prosélytes. De même la science n'a pas besoin d'experts. Elle se suffit à ellemême. Cette fois, l'expertise se situe au sud du graphique. Elle travaille pour le politique, ou conseille l'entreprise (ou la mafia). Contrairement à la science, elle donne des certitudes en univers incertain, ou, plus exactement, propose les limites des certitudes. A la différence du graphique précédent, la science et le pouvoir politique n'occupent plus le même lieu. Ceci signifie fondamentalement, que contrairement à l'expertise, la science ne peut pas être soumise au politique, certes, mais aussi, qu'elle peut ignorer la démocratie politique2. Les politiques sont dans la légitimité et l'incertitude, et leur principe de décision est la précaution3. Or la précaution n'existe que parce-qu'il n'y a pas de loi scientifique. Le principe d'action des savants est la loi scientifique et la vérification. La précaution des politiques commence où s'arrête la certitude des scientifiques. On touche du doigt toute l'ambiguité de la science économique, qui offre des lois de fonctionnement de la société à la politique, lois dites "scientifiques", dans un champ, la politique, où, par définition, n'existent pas de lois (sinon on serait dans le domaine de la science). Malheureusement, ce graphique n'est pas très utile pour la science économique, car elle ignore le principe de vérification.
l "mafia" doit être entendu en un sens générique: Etat (E majuscule) de nondroit. 2 La tour d'ivoire! 3 On pourrait ajouter la protection, externe et interne: le militaire, le policier, le juge, l'assistante sociale.

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Certains économistes ont situé leur science du coté de la religion (Latouche, 1995). En fait, venant du politique et parlant au politique de la meilleure organisation sociale, ou à l'entreprise de la meilleure gestion, l'économiste se confond avec l'expert. C'est pourquoi nous avons situé la science économique au Sud (et éventuellement au Nord-Ouest si l'on suit Latouche). Une nouvelle étape est nécessaire pour distinguer l'économiste et l'expert.
GRAPHIQUE 3

SCIENCE REVUES SPÉCIALISÉE OFCE
SAVANTS Rexecode, BIP Instituts privés Stalin , Lyssenko. . .

INSEE

Cexperts~
0xpert0

MARCHÉ Analystes financiers, Agences de notation, Agences privées, 0 G AFSSAPS

ETAT

CAE, AFSSA OMC, BM, FMI Cexpert0 Moralistes, p 'losophes, Comités d'éthiq e, CNIL...



AS OPINION

'DIAS

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Science, opinion, Etat et marché Les experts utilisent aussi l'argument d'autorité des savants, dont ils possèdent parfois le savoir, ou d'autres arguments d'autorité plus vagues comme: "tous les observateurs s'accordent à..." "les économistes considèrent que...", etc. En fait ce sont des argument de fausse autorité qui font plutôt appel au bon sens de l'opinion. Mais les experts sont différents des savants: s'ils procèdent (ou non) de la science, ils n'ont pas de comptes à lui rendre. Ils rendent des comptes à l'opinion, à leurs employeurs - hommes politiques ou entreprises privées - ou aux deux. Pour tracer la frontière fondamentale entre experts et savants, il suffit de savoir à qui s'adressent les uns et les autres (graphique 3). Peu importe que la "science" économique soit dure ou molle, humaine ou sociale, pure ou impure, les savants de la science économique parlent, comme tous savants, aux savants. En revanche les experts parlent à l'opinion. La coupure est là, qui exprime "l'esprit scientifique" : "La science dans son besoin d'achèvement comme dans ses principes s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion; de sorte que l'opinion a en droit toujours tort. On ne peut rien fonder sur l'opinion, il faut d'abord la détruire" (Bachelard, 1970, p.14). Le rôle du savant est de lutter contre l'opinion, à tout le moins de se situer hors de l'opinion. Sur le graphique 3, la science est opposée à l'opinion et le public (l'Etat) au privé. Les savants sont au Nord, les experts au Sud. Mais on peut préciser les choses: les savants s'adressent aux savants via les revues spécialisées ou scientifiques. En revanche les experts et les politiques s'adressent à l'opinion via les médias. Entre les médias et les revues scientifiques, existent de nombreux supports (rapports, journaux dits spécialisées) où peuvent s'exprimer les experts, mais non les savants. Les revues savantes et les médias permettent de tracer un second système d'axes. La science se cantonne maintenant dans le cadran Nord, et l'expertise occupe les trois autres. Le politique lui reste dans le cadran Sud-Est. Lorque l'Etat (la politique) se confond avec la science (à la frontière de la science), on obtient le socialisme scientifique et des phénomènes comme Staline ("coryphée de toutes les sciences"), Lyssenko ou Héléna Ceaucescu. La recherche militaire publique, peut, peut-être appartenir à cette bissectrice. De l'autre coté, du coté du privé, on peut situer des organismes comme "Génoplante" et plus généralement la recherche privée. Selon que l'on considère que l'INSEE est un lieu de publicaions savantes ou de publications expertes cautionnées par le

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pouvoir politique destinées à l'opinion, on le situera au Nord, au Nord-Est, ou au Sud-Est. Il peut en être de même de tout organisme. Sur le graphique sont situés quelques organismes, et quelques métiers, qui peuvent être déplacés en fonction de la destination de leur production. Il est important de noter que tout ce qui touche à l'éthique (moralistes, philosophes, religieux, penseurs...) appartient à l'opinion et au collectif. Les publicitaires sont situés symétriquement du coté du privé. Tout ce qui est analyste, comptable, journaliste, toutes les ONG appartiennent au cadran sud-est: médias, opinion, privé.
SCIENCE ÉCONOMIQUE, POUVOIR EXPERTISE ÉCONOMIQUE ET

Qu'en est-il de l'utilisation de l'expertise économique par le politique? Le politique utilise l'expert (quel qu'il soit, issu de n'importe quelle discipline scientifique) comme caution de sa décision. Sinon, comme pour les OGM, il a recourt au principe de précaution 1 : dans le doute, je m'abstiens. L'incertitude est un des moyens utilisé par le pouvoir (tout pouvoir) pour assurer sa domination (Bettleheim, 1969 ; Labarde et Maris, 2002). On peut même affirmer que le pouvoir est la gestion de l'incertitude, les sujets confiant la gestion de leur avenir incertain à des représentants. La nouveauté avec l'économie par rapport aux autres sciences, est que le politique utilise l'expert non pour confirmer une décision particulière (les OGM...), mais pour se dédouaner sur la politique générale: au nom de la mondialisation, il dit non seulement qu'il ne peut rien faire, mais pousse à la dérégulation. Cette démission du politique signifie qu'il accepte l'économie comme loi scientifique du champ politique - ou feint d'accepter. Typiquement la "mondialisation" est une construction idéologique, une prophétie autoréalisatrice, destinée à l'opinion pour lui faire accepter la dérèglementation, la création d'un marché du travail, un nouveau partage des richesses, une dévalorisation du statut du travailleur, des inégalités croissantes etc. Accepter la loi économique, revient à dire que la technique s'est substituée à la politique. Par exemple les questions commerciales sont soumises au principe du commerce libre, ou du marché. Le paradoxe du savant devenu expert est donc de faire l'opinion comme expert alors qu'il la détruisait comme savant... Cette schizophrénie trouve une issue, nous le voyons, grâce au
1 Ou au principe de témérité ou de fuite en avant: "Au nom de ma foi dans le progrès, j'autorise".

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troisième larron: le politique, si l'expert travaille pour l'Etat, l'entreprise, s'il travaille pour le marché. Si nous considérons les rapports de la science économique et de l'Etat, l'économiste, se faisant expert, délégitimise la science économique, mais légitimise la politique: en fait il dépolitise la politique d'une part, et d'autre part vulgarise (au sens étymolo-

gique, en s'adressant à la "foule"1) la science. La dépolitisation

du politique qui devient "technique" est essentielle. Considérons par exemple l'expertise au sein de l'OMC par la création de l'ORD : "Avec cette innovation institutionnelle majeure que représente l'ORD, nous sommes au cœur de notre problématique: gérer la tension entre les pressions de la globalisation et les exigences des différences culturelles. Dépolitiser la politique commerciale et les enjeux qu'elle comporte, voilà la stratégie que, de fait, les gouvernements assemblés ont choisie pour mettre le pont final aux Accords de Marrakech" (Cohen, 2000, p.124, souligné par nous). Considérer que les rapports commerciaux entre les Etats ne relèvent plus des Etats, et, qu'en plus ce sont des experts (ceux de l'ORD) qui doivent régler ces rapports, relève d'une double usurpation: une usurpation politique (les experts n'ont pas à dire la politique) et une usurpation scientifique (les experts n'ont pas à dire la science; en tout cas ils ne peuvent prétendre édicter des lois immanentes comme "le commerce est bon", seuls les savants peuvent le faire2). Dans le Traité de Maastricht, les critères du Pacte de Stabilité relèvent de la même double usurpation. Ils édictent une loi pérenne qui se substitue à la loi politique3. Chassé de son lieu d'action, le politique va naturellement en occuper un autre: l'éthique, la morale, la compassion, la philosophie, bref, la métaphysique. Le "capitalisme compassionnel", où le politique laisse faire le marché mais pleure sur les injustices marque le triomphe de l'expertise.
RECUL DE LA SCIENCE, AVANCÉE Dr: L'EXPERTISE: LE PARADOXE DU TRIOMPHE DE L'''ECONOMIE''

On peut maintenant donner une réponse à ce paradoxe moderne, qui veut que l'économie savante montre, pas après pas, son impuissance, passant de théorème d'impossibilité en théo1 Il n'est peut-être pas inutile ici de rappeler que la foule est la figure du marché chez Keynes (Maris, 1995). 2 Et c'est passablement compliqué voir Rainelli, Cartapanis (2001). 3 Laquelle, chassée, revient au galop si l'intérêt de l'Etat l'exige: les critères du Pacte de Stabilité ne s'appliquent visiblement pas à l'Allemagne, et le sacro-saint droit de propriété ne s'applique pas aux médicaments soignant l'anthrax lorsque les Etats-Unis en ont besoin.

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rème d'impossibilité, tandis que l'économie experte occupe de plus en plus de place. L'impuissance de la science a permis le triomphe de l'expertise. Cette impuissance a été théorisée en quatre étapes: le théorème d'impossibilité d'Arrow, le théorème du second rang (Lipsey-Lancaster), l'absence de système général concurrentiel rationnel et stable (Théorème de Shonnenshein-Mantel-Debreu), la non efficience de la concurrence (dilemme du prisonnier). Le théorème d'impossibilité d'Arrow détruit l'hypothèse d'un agent représentatif (sauf si cet agent est le "dictateur") et la possibilité de construire des politiques économiques collectives rationnelles à partir de préférences individuelles et d'un système de vote. A contrario il confirme le primat du choix purement politique pour toute décision collective, et la définition de Jean Bodin: "Le politique est le lieu de résolution des conflits d'intérêts collectifs". Le Théorème de Lipsey-Lancaster (1956), dit du second rang, est peut-être le plus important. Il dit en substance que l'on ne peut aller "pas à pas" vers l'efficacité. C'est un résultat dévastateur. Par exemple, la politique concurrentielle de l'Europe à travers la direction de la concurrence (tout pas vers un peu plus de concurrence est un mieux pour l'Europe) est un nonsens économique. En revanche c'est une solution de bon sens, conforme à l'opinion. C'est typiquement un raisonnement d'expert. Si dans un pays, il y a trois monopoles, et dans un autre deux monopoles et un marché concurrentiel, le second est plus proche de la concurrence que le premier, ce qui est faux. Le théorème ouvre aussi la voie royale à l'équilibre partiel contre l'équilibre général: nous ne saurons jamais ce qui se passe dans l'équilibre général, faisons comme si chacun pouvait s'occuper d'équilibres partiels concurrentiels. Le Théorème de Sonnenshein-Debreu-Mantel (1973) dit qu'un équilibre social n'a aucun rapport avec un système économique "normal" de lois d'offre et de demande; autrement dit qu'un équilibre social n'est pas un équilibre concurrentiel au sens des économistes. C'est, lui aussi, un théorème dévastateur (Guerrien, 1989). Il affirme qu'il n'y a pas de stabilité globale de cet équilibre - ce qui, en un sens vide de son contenu le mot équilibre - mais qu'il peut exister des stabilités "locales". C'est très important. Toute l'expertise économique contemporaine (autour de la théorie de l'agence notamment) peut se glisser à travers ce "local" : il n'est pas interdit d'étudier le marché des cacahuètes ou les rapports entre actionnaires et dirigeants, sans tenir compte de la collectivité. Ceci veut dire, en clair, que l'économie d'entreprise (la microéconomie de l'équilibre partiel) a un sens. Mais toute la théorie moderne, est incapable de répondre à ceci: "Comment se forment les prix ?" (Gabsewicz,

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op.cit., p.119). Mesure-t-on l'importance de cet aveu? La théorie moderne "est un 'patchwork', sans doute haut en couleur, mais constitué d'une juxtaposition de modèles particuliers, de modèles ad hoc, choisis pour la circonstance ou l'illustration d'un problème spécifique" (ibid., p.117). La perversion vient de ce que l'on considère la société comme une entreprise. La stabilité locale signifie que la seule étude économiquement justifiable est la monographie. On est loin des systèmes. Mais le politique utilise l'ad hoc pour généraliser, sous la pression, aimablement sollicitée, de l'expert. Enfin, l'équilibre de Nash dans un dilemme du prisonnier dit que la concurrence n'est pas efficace. C'est énorme. Mais rien n'interdit à un chef d'entreprise et à son expert de "jouer" la concurrence, même si la coopération est plus efficace pour les coopérants. Là encore le partiel s'impose au général, pour le plus grand malheur de celui-ci. La science économique moderne, autour de la croissance endogène par exemple, montre au contraire que la coopération est plus efficace ou que les rendements croissants tirent vers le haut une société que la concurrence a tendance à tirer vers le bas (Ventelou, 2000). On comprend mieux le triomphe de l'expert. L'expert ignore, ou peut-être feint d'ignorer la science. Il se contente des "vieilles lois" de l'économie, antérieures à Nash ou à Keynesl. A la différence de celles de la physique, relatives, ou de l'économie savante, destructrices, les lois de l'économie experte sont immuables. On se souvient de ce prix Nobel qui regrettait que les faits se plient mal à la théorie, pourtant toujours juste. En général les politiques économiques sont mauvaises parce qu'elles n'ont pas été appl~quées avec assez de vigueur, ou n'ont pas été assez approfondies. L'argument de "la fuite en avant" typique des dictatures (tous les échecs du socialisme étaient imputés à "pas assez de socialisme") ne peut se comprendre qu'à une condition: les lois économiques sur lesquelles sont fondées les politiques économiques, les lois du marché parfait, sont immuablement vraies. Or comme la "réalité" n'est pas exactement celle qui ferait fonctionner dans toute leur beauté ces lois économiques (la concurrence parfaite) il faut toujours et inlassablement aller vers plus de concurrence (ce que contredit le Théorème de Lipsey Lancaster). L'expertise, qui est un mélange de science et de politique, porte en elle la dictature: la République de Platon, république d'experts, n'est pas vraiment un éloge de la démocratie.
1 On se permettra de rappeler que "l'équilibre de sous-emploi" peut se traduire simplement: "la concurrence est inefficace" ; et que le chapitre 12 de la Théorie Générale, à travers le "beauty contest" décrit un marché pouvant fonctionner sans équilibre.

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Ainsi les experts ont permis aux hommes politiques de justifier, à défaut de théoriser, leur impuissance. D'abord, il y a des mécanismes auto-régulateurs qu'il convient de laisser jouer, et moins on interviendra, mieux ça ira. Ensuite, il est absurde d'intervenir seul. Le thème de l'impossibilité d'agir au nom de la concurrence est essentiel dans la rhétorique économico-politique. Imaginez un homme d'Etat qui souhaite donner des conditions sociales à ses citoyens un peu meilleures. Il mettrait immédiatement ses entreprises en mauvaise posture par rapport aux concurrentes des autres nations. Au nom de la concurrence, on accepte un nivellement systématique vers le bas. Or la concurrence, il ne faut pas se lasser de le rappeler, donne toujours l'équilibre bas, l'équilibre du moins-disant. Le politique adopte la métaphysique de l'expert, qui raisonne en univers certain et concurrentiel et refuse d'agir seul (par exemple d'agir seul contre la corruption au nom de la concurrence, le refus d'une Taxe Tobin) ce qui veut dire laissez faire ou s'aligner sur le moins-disant. Il abandonne ce qui fait sa raison d'être: l'incertitude et l'arbitrage entre intérêts collectifs, ou encore le pari que le mieux disant peut être un facteur d'efficacité1. Il est peut être temps d'en finir avec le "principe de Friedman" (Friedman, 1953) qui veut qu'une théorie fausse puisse donner des résultats justes, principe qui est une sorte de double éloge de l'esprit anti-scientifique (une théorie fausse d'une part, mais qui explique le réel d'autre part). Le principe de Friedman est tout simplement un principe d'expertise. Il dit: la concurrence n'existe pas, c'est vrai, les individus ne sont pas rationnels, c'est vrai, mais la concurrence et la rationnalité2 peuvent aider les hommes politiques qui ont intérêt à faire "comme si" les hommes étaient rationnels et en concurrence. Malheureusement ce principe a été justifié par de grands savants. "Il est logique d'avoir des décisions 'rationnelles' pour des raisons de politique publique" (Malinvaud, p.305). "Une théorie fausse peut tout de même aider à comprendre les phénomènes" (Varian, 1995, p.125). Au moins cette phrase à la franchise de l'aveu. Et, ajoute Varian "la théorie devient un substitut aux données" (ibid.). C'est une hypothèse passionnante, qui dévoile totalement la nature de l'expertise: l'expert est celui qui substitue la théorie à la réalité. C'est véritablement un métaphysicien. Favereau (1995) approuve lucidement cette hypothèse et voit dans le modèle
1 Par exemple on peut choisir de faire travailler les enfants (moins-disant) ou choisir de qualifier son travail pour produire des biens incorporant du travail qualifié (mieux-disant). 2 Un publicitaire, qui est un expert d'entreprise, n'utilise évidemment jamais l'argument de rationalité pour vendre des produits. Il est bien trop malin pour cela. Mais un homme politique malin ne cherchera pas non plus du coté de la rationalité des électeurs.

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économique "un substitut de l'expérimentation des physiciens". Etant incapable de construire des protocoles d'expérience, les experts "expérimentent" en tâtonnant dans la fabrication de modèles : "les modèles servent de substitut aux expériences, créant l'illusion que la réalité économique n'est intelligible que là" (Favereau, 1995, p.153). Pourquoi ces modèles tenant lieu de réalité sont en fait des modèles d'experts? Parce qu'ils relèvent tous, ou presque, d'une confusion normatif-positif. Ils disent pourquoi la réalité n'est pas optimale, et comment elle peut le devenir. Ils sont donc façonnés par avance par le souci du conseil politique. Nous arrivons au bout de notre démonstration: la réalité de l'économiste, est le "toy model", la robinsonnade, le modèle ad hoc si l'on préfère, la monographie, bref, n'importe quelle situation stylisée d'équilibre partiel. En fait, la réalité de l'économiste est l'expertise. Ceci ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire des "robinsonnades" en économie. Elles sont parfois utiles. Le "dilemme du prisonnier" peut être considéré comme la matrice de l'équilibre général ou comme une robinsonnade. Les modèles de croissance endogène aussi. Les robinsonnades participent à la réflexion économique, car elles ont une valeur destructrice et limitative. L'économiste a une autolégitimité, mais l'expert n'a pas de légitimité, contrairement au politique. L'expert est soumis à l'opinion et au politique. Qui t'a fait roi, toi l'expert? Le politique, et parfois l'opinion directement par le biais des média. Mais ni le pouvoir ni l'opinion n'ont la compétence nécessaire pour le contrôler. Il est à la fois dans une position "dictatoriale" et "terroriste" (Maris 2001). Il n'existe que parce que juché sur les épaules du pouvoir et parce que ses auditeurs sont dans l'ignorance et la terreur. L'expert est un technocrate, ou un bureaucrate, qui reste tandis que les régimes passent, comme l'administration. Il maintient l'idéologie économique, éternelle et transcendante malgré les changements politiques et les politiques de moins en moins changeantes. Comme le bureaucrate, il est protégé vis-à-vis de la science (n'ayant pas de compte, en tant qu'expert à rendre aux savants, puisqu'il s'adresse à l'opinion) et de l'opinion par le Prince qui assume son expertise. Il a totalement remplacé le religieux ou le théologien, les "experts" de la vieille société. Voilà pourquoi le XXIème siècle n'est pas religieux, mais économique. En conclusion, quelle peut être l'attitude du chercheur en sciences économiques? En principe, un savant ne fait pas de politique. Ce qui ne veut pas dire que les savants n'ont pas su utiliser la politique à leur profit, et souvent de manière particulièrement honteuse.

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"Au nom du professionnalisme, la communauté scientifique allemande fut incroyablement servile avec le régime nazi" (Guillebaud, 2001). En fait, les Nazis, récusant toute morale, donnaient aux scientifiques les moyens de jouer les docteur Frankenstein. Généticiens, anthropologues, médecins, biologistes, mirent, nombreux et enthousiastes, leur "professionnalisme" au service de la barbarie. L'économiste, le savant-économiste, en est-il réduit à dire "je ne sais pas" et "méfiez-vous des experts" ? Ce n'est pas une attitude déshonorante, loin de là. Heureusement, l'économiste - et là, nous ne distinguons plus l'expert du savant - peut apporter beaucoup, sachant qu'il contribue à la formation de l'opinion, et comment se fait l'opinion. Au fond, le savant de l'économie doit accepter de redevenir un savant, au sens de Bachelard. Et pour çà il doit détruire l'opinion. Les travaux d'André Orléan (1999) ou de Bruno Ventelou (2000), issus de Keynes, en appellent largement à la théorie du marché-foule, lieu de l'opinion, et aux prophéties auto-réalisatrices. Sachant qu'il fait l'opinion, il peut s'en affranchir. Il peut véritablement participer à la science, en commençant par comprendre ce qu'il dit et pour qui. Ainsi l'économiste, dans son travail scientifique, doit déconstruire la réalité économique proposée par les experts, et déconstruire la modélisation destinée au politique. Cela fait partie de son statut et de son contrat de savant.
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