LECTURES DE JOHN R. COMMONS

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Au sommaire de ce numéro : Propriété, droit et institution dans l’institutionnalisme américain – La dimension historique de l’économie chez John Rodgers Commons – L’institutionnalisme de J.R. Commons et l’économie antique – Saisir les faits économiques : une lecture structuraliste génétique de la méthode Commons - Le modèle Commons d’économie transactionnelle – Common(s) Law et souveraineté – L’institutionnalisme de Commons et la monnaie.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296285910
Nombre de pages : 304
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CAHIERS D'ECONOMIE POLITIQUE
~ HISTOIRE DE LA PENSÉE ET THÉORIES

40-41
Lectures de John R. COMMONS
Textes réunis sous la direction Alain GUÉRY de

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Les Cahiers d'économie politique sont ouverts à l'ensemble des sensibilités qui traversent la science économique. Depuis 1974, leur originalité est de montrer que l'étude des auteurs passés et les débats actuels en analyse économique peuvent mutuellement s'enrichir. Leur ambition est d'être un lieu privilégié pour les discussions théoriques qui prennent en compte toute la dimension historique de la discipline économique.
Directeur de la publication: Michel ROSIER (Université de Marne-la-Vallée) Comité de rédaction: Richard ARENA (Université de Nice), Carlo BENETTI (Université Paris X), Arnaud BERTHOUD (Université de Lille), Marie-Thérèse BOYER-XAMBEU (Université Paris VII), Jean CARTELIER (Université Paris X), Ghislain DELEPLACE (Université Paris VIII), Daniel DIA TKINE (Université d'Évry), Rodolphe DOS SANTOS FERREIRA (Université de Strasbourg), Gilles DOSTALER (UQAM, Canada), Olivier FAVEREAU (Université Paris X), Roger FRYDMAN (Université Paris X), Joseph HALEVI (University of Sydney, Australie), André LAPIDUS (Université Paris I), Maria-Cristina MARCUZZO (Universita di Rama, La Sapienza, Italie), Marcello MESSORI (Universita di Cassino, Italie), Antoine REBEYROL (Université Paris VIII), Michel ROSIER (Université de Marne-la-Vallée), Ian STEEDMAN (Manchester Metropolitan University, Grande-Bretagne), Hélène ZAJDELA (Université d'Évry), André ZYLBERBERG (CNRS). Secrétaire de rédaction:
Directeur Picardie)

Sandrine LELOUP
de 1974 à 1995: Patrick MAURISSON (Université de

de la publication

Page Web: http://panoramix.univ-parisl.fr/C-ECO-PO Éditeur: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 PARIS, Tél: 01 40 46 79 10, Télécopie: 01 43 25 82 03 Adresse Internet: http://www.editions-harmattan.fr

(Ç) L' Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-2341-1

SOMMAIRE
Présentation par Alain GUERY

... Propriété, droit et institution dans l'institutionnalisme américain

7

Alain GUERY,

9

Anne CONCHON,

La dimension historique de l'économie chez John Rodgers Commons 39 L'institutionnalisme de J. R. Commons et l'économie antique 59 Saisir les faits économiques: Une lecture structuraliste génétique de la méthode Commons Le modèle Commons d'économie
transactionnelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 139

Jean ANDREAU,

Bruno THERET,

79

Lucien GILLARD,

Martine GRINBERG,

Un cheval est-il un cheval? Les mots, les faits, le capitalisme et le droit. 177 Common(s) Law et souveraineté 193

Anette SMEDLEY, Jean-Marie BALDNER,

Money's Time. Le temps comme projet épistémologique dans Institutional Economics de John R. Commons 219

Jérôme MAUCOURANT,

L'institutionnalisme de Commons et la monnaie

253

Edition: Traduction de John R. COMMONS, 1931, « Institutional Economics », The American Economic Review, Vol. XXI, n04, pp. 648-57 Bibliographie de John R. Commons

287 297

LECTURES DE COMMONS
Alain GUÉRY

Présentation Les textes qui suivent sont le résultat d'un travail en commun de séances du groupe Dons, Monnaies, Prélèvements, du Centre de Recherches Historiques de l'EHESS et du CNRS. Après une lecture commune de l'œuvre de John R. Commons, Institutional Economies, New York, Macmillan, 1934, nous avons discuté chacun de ces textes, toujours en commun. Ces regards posés sur l'institutionnalisme américain et en particulier sur celui de John R. Commons ne forment donc pas un ensemble parfaitement structuré. Le travail n'a pas été conçu dans un but d'exhaustivité ni même réparti en fonction des compétences de chacun. La procédure suivie a été l'inverse: chacun, historien ou économiste, a dit puis écrit ce qui lui tenait le plus à cœur de dire puis d'écrire sur cette œuvre. Certains ont préféré la recadrer dans une perspective d'histoire économique, d'autres sortir de cette histoire pour focaliser leur attention sur un problème particulier soulevé par l'oeuvre de Commons, d'autres enfin en sont restés à l'œuvre seule soit pour en faire l'exégèse, en l'érigeant en modèle cohérent, soit pour en déterminer les principes de méthode, en elle-même ou sur des points particuliers mais importants dans l'œuvre. En interrogeant cette œuvre d'un passé récent, à la mesure de l'histoire, nous avons eu conscience d'interroger nos propres interrogations du moment. La forme de ce recueil rend compte, sinon d'un désarroi, du moins d'inquiétudes, sur les certitudes rabachées autant que sur des constats trop simplement établis d'un vide des idées face à une réalité qui s'impose, sans qu'aucune d'elles ne permette de s'interposer. Il est à prendre dans cette forme, comme un ensemble de propositions critiques, discutées et rediscutables.

Cahiers d'économie politique, n° 40-41, L'Harmattan, 2001.

PROPRIÉTÉ, DROIT ET INSTITUTION DANS L'INSTITUTIONNALISME AMÉRICAIN
Alain GUÉRyl

Résumé Nous assistons au retour de l'institutionnalisme américain dans les derniers courants de la pensée économique hétérodoxe, sans que n'en soit toujours tracée l'origine, les axes qui sont l'arête tenant ensemble les travaux de différents auteurs, et le parcours intellectuel qui fut le leur. D'origine allemande, l'institutionnalisme américain se structure autour d'une idée de la propriété qui prend la place de celle de capital, et ouvre donc sur une analyse qui emprunte ses formes au droit mais pas ses méthodes. Il ne confond pas l'économie et le droit, mais par une définition extrêmement élargie de la notion d'institution, considère l'économie" comme du droit", évacuant le politique dans ses prétentions de seul créateur de règles pour la société tout entière au profit de l'économie, épaulée par un pouvoir judiciaire qui y puise une jurisprudence. Du constat pessimiste d'une évolution à l'œuvre dans l'histoire du capitalisme chez Veblen, à l'optimisme réservé et relatif mais réformiste chez Commons, l'institutionnalisme aq1éricain retrouve la problématique du pouvoir dans l'économie, déjà présente dans les travayx de l'Ecole historique allemande, encore camouflée par l'effacement programmé mais incertain de l'Etat-providence, qui est encore au "social" ce que l'Etat démocratique est au "politique". Abstract: Property, Law and Institution in the American Institutionalism American institutionalism inspires the modem heterodoxal economic thought, but without return about its origins, the main and common ways of the various authors. The origin of the American institutionalism is the German historical school, whose main questions were the propriety and the power in economy. In American institutionalism, propriety replaces capital. So, institutionalism analyses capital in the forms of propriety, but not with the methods to analyse law; economy is not law, but economy could be considered as law. Policy is not the only source of the rules, another one is the economy, with the support of judicial power, inspired by the adjustments and regulations of economy in case of conflicts. This transfert is possible with an extremely large definition of institutions, but the question of power cannot be solved and the institutionalists are pessimistic about the history of capitalism, even if there is no alternative to it, according to them. Classification JEL : A120, B150, B250, KIlO

Selon le plus grand nombre des spécialistes des idées économ!ques, l'institutionnalisme est un courant de pensée spécifiquement américain. Il est né aux Etats-Unis à l'extrême fm du XIXe siècle, avec l'œuvre célèbre de Thorstein Veblen (1857-1929): The Theory of Leisure Class, parue en 1899. Il se poursuit d'abord avec les travaux de ce même auteur sur le capital et les ingénieurs, avant et après la première guerre mondiale. Dans l'entre-deuxguerres, John R. Commons (1862-1945) reprend de Veblen le principe d'une analyse commune de la vie économique et des institutions qui conditionnent la vie en société dans deux grands ouvrages: Legal Foundations of Capitalism, publié en 1924 et l'explicite: Institutional Economics; its Place in Political Economy, qui paraît en 1934. Après la seconde guerre mondiale, plusieurs courants institutionnalistes succèdent à l'œuvre de ces deux auteurs, considérés aujourd'hui comme les fondateurs, avec leurs élèves, de l'institutionnalisme économique. Des New Institutional Economics sont développés à travers l'œuvre de Oliver E. Williamson qui utilise les mêmes catégories analytiques d'institutions et de transactions que Commons. Mais celles-ci sont seulement ajoutées à la thématique de l'école classique de l'économie politique. Les institutions n'y figurent que dans leur rôle de résolution des conflits d'intérêts. Elles ne sont pas au centre même de l'analyse (Dutraive,
1. CNRS, Centre de Recherches Historiques (guery@ehess.fr).

Cahiers d'économie politique, n° 40-41, L'Harmattan, 2001.

Alain Guéry

1993, p. 83-105). Plus authentiquement dans la suite des œuvres de Veblen et de Commons, les travaux de Douglas North forment l'arrête d'un courant néo-institutionnaliste pourtant plus hésitant parfois que son aîné. C'est pourquoi sans doute, s'ils semblent en phase avec une relance de l'institutionnalisme parmi les économistes hétérodoxes et critiques d'aujourd'hui, ceux-ci lui préfèrent cependant l'œuvre de John R. Commons, rééditée au même moment. Retour de l'institutionnalisme
,

Considéré comme marginal ou hérétique par la pensée économique dominante aux

Etats-Unis, ignoré par la plupart des économistes européens d'après la seconde guerre mondiale qui ont pris l'œuvre de Keynes pour référence, à suivre ou à contredire, l'institutionnalisme américain ne s'est jamais véritablement imposé, à commencer dans son propre pays. Il y a pourtant eu une incontestable influence, tant dans la politique économique que dans la politique sociale, en particulier au moment du New Deal du président Roosevelt. Historiens et économistes, plus particulièrement en Europe, attribuent encore trop souvent les principes de cette politique à une influence keynésienne2. En fait, si Roosevelt a bien rencontré John Maynard Keynes, il ne semble pas en avoir tiré de quoi alimenter sa politique économique. Les grands traits de celle-ci et les premières mesures étaient déjà fixés quand parut en 1936 le grand ouvrage de l'économiste anglais, The General Theory of Employment, Interest and Money. Et Roosevelt a toujours affirmé ne pas avoir compris les thèses qui y étaient contenues et ne jamais les avoir suivies tandis qu'il s'est dit influencé par l'œuvre de Thorstein Veblen. Un travail reste à faire sur la prégnance des idées de Keynes dans l'entourage de Roosevelt. Certains des responsables de sa politique ont été gagnés par ce qui est vite devenu le keynésianisme. Mais il est sûr que le rôle et l'influence de conseillers issus directement de la mouvance institutionnaliste, présents dès l'origine dans le brain trust de Roosevelt, ont été déterminants pour le choix de la politique de New Deaf. Dès les années 1935-1936, ce temps fort de la présence de l'institutionnalisme dans l'histoire américaine commence à décliner avec l'opposition radicale de la Cour suprême aux mesures de premier plan prises dans le cadre de la politique de New Deal. Si le gouvernement de Roosevelt avait pu jusque-là surmonter une opposition politique, le conflit ouvert entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire est plus difficile à résoudre, même si le Congrès remplace les lois invalidées. C'est par une action législative forte, s'appuyant sur la souveraineté nationale donc, que la politique de New Deal a pu être suivie, de mars 1933 à décembre 1941. Elle ne correspond pas au schéma de certains auteurs institutionnalistes, tel Commons, qui réfère la décision "raisonnable" en matière économique à la décision judiciaire, en particulier celle de la Cour suprême précisément. Pour autant, ce moment majeur de l'institutionnalisme, en s'effaçant, ne modifie pas complètement la manière plus étale dont les idées qu'il recouvre imprègnent l'histoire américaine du xxe siècle. En se spécialisant dans l'étude des "relations industrielles" et des politiques sociales, les élèves des auteurs institutionnalistes transmettent ces idées tout en les mettant en œuvre là où cela est possible. Elles demeurent donc dans le paysage intellectuel des États-Unis même si elles restent en arrière-plan. Leur absence de formalisation, en particulier mathématique, les tient
2. Deux pièges, qui entraînent deux ordres de confusion, sont à déjouer dans l'attribution d'une politique économique à l'influence de telle ou telle théorie. Le premier, plus patent chez les économistes, provient de la mise en rapport de ses résultats avec les grandes lignes de la théorie, où on croit les reconnaître cf. par exemple Stewart, 1969, p. 135-137. Le second, plus propre aux historiens, consisterait à établir des filiations. Keynes, comme Veblen avant lui, mais aussi comme Marx, reprend l'idée d'un processus de socialisation du système capitaliste par accroissement du pouvoir des personnels de direction et de gestion des grandes firmes. Mais le reprend-il de Veblen et celui-ci l'a-t-il repris de Marx? L'accord entre les trois auteurs, sur ce point, n'implique pas une mise en œuvre d'idées keynésiennes là où elles peuvent venir d'institutionnalistes. L'histoire des idées et des principes théoriques ne doit jamais être séparée de celle des faits, économiques, sociaux, culturels. Pour autant, impliquer le contexte dans le texte ne signifie pas plaquer l'un sur l'autre, mais les étudier ensembl,e. 3. G.C. Means (1896-1991), I. Lubin (1896-1978) et R.T. Tugwell (1891-1979) qui devient secrétaire d'Etat, sont de ce petit groupe d'institutionnalistes influents.

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Propriété, droit et institution

à l'écart des débats théoriques de l'après seconde guerre mondiale. Les succès des politiques économiques appuyées sur l'œuvre de Keynes les font tomber dans un relatif oubli, jusqu'à la crise qui commence au milieu des années 1970 et vient jusqu'à la fm du siècle. En Europe, la remise en cause des politiques keynésiennes commence avec cette crise. Ces politiques sont tour à tour accusées d'être responsables de la "stagflation" des années 1970, et de ne pas répondre aux bouleversements qu'entraîne dans la conjoncture le passage à des économies internationalisées et interdépendantes. Approuvant, le vendredi 10 novembre 2000, la conférence en forme de programme du ministre des Finances Hans Eichel du gouvernement pourtant social-démocrate de la République Fédérale d'Allemagne, le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung titre: "Bye-bye, Keynes". Devant ses auditeurs de l'université Humboldt de Berlin, le ministre développe en effet des arguments aux antipodes de ceux que prônait Keynes pour sortir d'une crise et défmir une politique anticyclique. Mais il fait état tout autant d'une politique économique qui tourne le dos au modèle rhénan du capitalisme, celui de "l'économie sociale de marché"4. Moins radical, le Premier ministre français Lionel Jospin dit se tourner vers Schumpeter. A ce moment, le marxisme a déjà été entraîné vers le rejet ou l'oubli intellectuel (ou académique) par l'effondrement des régimes économiques, sociaux et politiques des pays de l'Est européen, tandis que la Chine adopte pour se développer un capitalisme conforme à une
"économie socialiste de marché" définie en plénum de congrès de son parti unique et

....

communiste! Dans ces conditions, la recherche d'alternatives théoriques au néolibéralisme dominant la vie économique mondiale de la fm du xxe siècle, dans la pensée plus que dans les faits, et dans les politiques plus que dans les institutions, ne peut que passer par la remise au premier plan des recherches d'auteurs ayant construit leur œuvre sur un constat de crise, mais de crise féconde d'un monde nouveau. La nouvelle approche institutionnaliste est née de là, et dans ce contexte-là. Elle agrège à l'institutionnalisme des fondateurs américains un ensemble plus large et plus récent de méthodes et de théories économiques. Et elle fait toujours du recours à l'histoire une des sources de ses développements. L'histoire n'était pas absente de l'œuvre des fondateurs. Certains d'entre eux, tel Commons, ont même dirigé des travaux historiques (Commons, 1910-1911 et 1918-1935 ; Brody, 1993, p. 76). Cette utilisation de l'histoire soulève le problème de l'évolutionnisme de principe, emprunté au darwinisme, de ces auteurs. Le néoinstitutionnalisme n'en est pas quitte, y compris dans ses liens affichés avec la New Economic History, illu~trée par les beaux travaux de Robert W. Fogel sur l'esclavage ou les chemins de fer aux Etats-Unis, où l'auteur va jusqu'à jouer avec les institutions qu'il reconfigure dans des scénarios au gré de ses "hypothèses contrefactuelles" (Fogel, 1964; Fogel et Engerman, 1974). Douglas North perpétue cette tradition, plaçant nombre de ses travaux sous le double label de l'institutionnalisme et de la New Economic History (North, 1966 et 1973). En Europe, et plus particulièrement en France, leur aspect institutionnaliste a été ignoré au profit d'une nouvelle manière de concevoir l'histoire économique. Jean Heffer, un des meilleurs spécialistes français de l'histoire économique nord-américaine, fait de North "un des esprits les plus fertiles" de la New Economic History sans jamais mentionner qu'il est, d'un même mouvement de recherche, un économiste institutionnaliste (Heffer, 1977). L'importation en France, plus ou moins implicite, des méthodes statistiques de la New Economic History, accompagne la captation, plus récente mais croissante, de l'histoire économique par les économistes. L'adoption du modèle américain d'histoire économique entraîne un alignement en France sur la composition du groupe de spécialistes de cette discipline aux Etats-Unis, plus économistes qu'historiens, ainsi que sur l'usage, routinier plus que discuté, de la notion d'institution. Mais les passerelles établies entre l'institutionnalisme et d'autres courants des sciences sociales ne s'arrêtent pas au problème lancinant de la théorie et de l'histoire dans la pensée économique. L'école de la régulation, dont les premières élaborations sont françaises
4. Sur ce modèle rhénan, et ses concurrents, du capitalisme, voir: Albert, 1991 ; Crough et Streeck, 1996.

Il

Alain Guéry

(Aglietta, 1976), est explicitement de plus en plus reliée à l'institutionnalisme, sinon confondue avec lui, même si certains de ses auteurs majeurs contestent qu'il en ait été la source d'inspiration (Boyer, 1986). L'évidente et nécessaire prise en compte des institutions par les régulationnistes permet autant qu'elle suggère ce rapprochement. Pour autant, l'école de la régulation a une vie plus tumultueuse encore peut-être que l'institutionnalisme, si on examine ses origines théoriques, où on retrouve le marxisme, le keynésianisme, au côté de l'institutionnalisme (Boyer et Saillard, 1995). Les institutions y défmissent un "mode de régulation", sur lequel s'appuie un "régime d'accumulation" ou encore "régime de croissance". Mais ces institutions renvoient plutôt à des organisations: organisation du rapport salarial, organisation des modalités de la concurrence, ,organisation du système fmancier et monétaire, organisation des formes d'intervention de l'Etat etc. qui sont prises en compte comme complexes d'institutions coordonnées, et non pas à des croyances, usages, routines, règles implicites ou juridiques tels que l'institutionnalisme, dans une défmition extensive, les comprend. L'école de la régulation et l'institutionnalisme s'inscrivent l'une et l'autre dans un même courant de pensée plus vaste qui insiste sur la prise en compte nécessaire des institutions, du droit et des conventions dans l'analyse de la vie économique. Mais la première a des visées théoriques plus affirmées et son volet institutionnaliste lui est devenu spécifique, même si, à l'origine, il a pu s'inspirer des grandes œuvres des institutionnalistes américains. D'autres rapprochements en cours de la nouvelle approche institutionnaliste avec d'autres courants de la pensée économique sont plus surprenants. C'est le cas de celui qui agrège une partie de l'œuvre de Friedrich Hayek (Vanberg, 1994) à un ensemble dont on peut discuter la cohérence sans doute, mais que l'institution soude par l'accord de tous sur la nécessité de les inclure dans l'analyse économique. Libéral de choc, volontiers polémiste, fondateur de la Société du Mont-Pellerin dont le but est la défense de l'économie de marché sous sa forme concurrentielle la plus pure, Hayek a déployé son œuvre sur le double terrain du droit et de l'économie. Ce juriste de formation procède pourtant dans le sens inverse des institutionnalistes. Il élabore son approche libérale des institutions et du droit à partir d'une extrapolation du paradigme de l'économie de marché (Hayek, 1973-1979). Partisan d'un minimum de règles, il voit en elles d'abord des entraves à la liberté qui fonde toute activité économique, ensuite l'expression des limites de la rationalité du comportement et des choix de l'homo oeconomicus. Même s'il partage avec Gunnar Myrdal le prix Nobel en 1974 "pour leur analyse pénétrante de l'interdépendance des phénomènes économiques, sociaux et institutionnels", Hayek n'apparaît pas comme proche d'une analyse institutionnaliste des phénomènes économiques. Hormis le corpus réduit de règles générales qui conditionnent la liberté dans la société (Hayek, 1960), et doivent donc de ce fait être érigées en constitution, la règle n'est jamais selon lui l'expression d'une intention, ne serait-ce que par l'adhésion qu'elle suscite. Le renouveau actuel de l'institutionnalisme apparaît comme un large mouvement de regroupement d'idées, de concepts, de principes, dont l'histoire reste à faire et qui ne tient que par un recours commun des théories où ils ont été puisés à la notion d'institution dans l'analyse de la vie économique contemporaine. L'institutionnalisme en recréation à la fm du xxe siècle se présente comme un work in progress réunissant un corpus de concepts récupérés dans des œuvres diverses. Régulation, conventions, systèmes, organisations,
riment maintenant avec institutions du simple fait qu'ils peuvent y être très

-

trop?

-

facilement ramenés. Il s'agit en fait de constituer un outillage permettant, à travers l'idée d'institution, de combattre un néo-libéralisme qui s'affiche surtout dans les commentaires des médias, sans être toujours mis en rapport avec ses principes fondamentaux. Il s'agit tout autant de proposer une alternative qui oppose à un simple destin connu d'avance un autre destin possible, dans l'oubli peut-être, dans les deux cas, que l'histoire n'est pas de l'ordre du destin (Guéry, 1997). Dans cette manière de procéder, les institutionnalistes d'aujourd'hui sont restés fidèles à la méthode de John R. Commons qui, dans les 250 premières pages de ses Institutionnal Economics puise dans les auteurs du passé ce qui lui est nécessaire pour les développements qui suivent, sans aucun souci de la place qu'occupent les concepts 12

Propriété,

droit et institution

empruntés dans l'œuvre de chacun d'eux, pas plus que du contexte historique où ils sont nés. Ils forgent là et remplissent leur boite à outils, ce qui est parfaitement légitime, mais ne fait pas de la démarche une histoireS, même si elle est à l'évidence un retour sur des sources trop longtemps mises à l'écart de l'économie politique pour tous ceux qui refusent encore de séparer les deux mots. C'est d'ailleurs bien la figure de John R. Commons qui émerge de ce renouveau de la pensée institutionnaliste. En langue anglaise, le point de vue institutionnaliste est affmné et développé dans nombre de rubriques du New Palgrave Dictionnary of Economics and Law, publié en 1998. John Commons y est gratifié d'un article, mais Thorstein Veblen n'y figure pas. L'un et l'autre figuraient par contre en rubriques du New Palgrave Dictionary of Economics, publié dix ans auparavant. L'effacement de la figure de Veblen comme représentant du courant institutionnaliste de la pensée économique américaine au profit de Commons est patente, même si elle est vécue en France avec un relatif décalage. Dans les années 1960, Henri Denis place Veblen dans un chapitre intitulé: "La formation de la doctrine économique du fascisme". Il en fait la figure exemplaire de la sociologie économique pragmatiste américaine qui, selon cet historien marxiste des idées, ouvre la route aux autres sociologues opposés à l'interprétation rationnelle de l'histoire, que sont Georges Sorel (1847-1922) en France, Vilfredo Pareto (1848-1923) en Italie, Max Weber (1864-1920) en Allemagne. Le plan de ce passage d'un manuel longtemps conseillé à de nombreux étudiants place ainsi "Veblen et l'institutionnalisme américain" avant "Le fascisme italien" et "Le national-socialisme allemand". La raison en est le refus de Veblen de considérer le socialisme comme l'avenir du système économique de son temps et de lui préférer la technocratie dans ce rôle. Commons est cité in fine du passage sur Veblen comme un de ses disciples et "partisan d'un capitalisme raisonnable". De ce fait, il est rejeté dans l'enfer du réformisme tiède, mais sorti de celui où mène la pensée de Veblen, décrit dans les sous-chapitres qui suivent (Denis, 1966, p. 584-587). Veblen représente toujours à lui seull'institutionnalisme américain dans l'Histoire des pensées économiques, manuel publié à Paris en 1988 aux éditions Sirey, J. K. Galbraith prenant étrangement la place de Douglas North dans le rôle du plus éminent représentant du néo-institutionnalisme. Si on compare les quelques pages consacrées à l'institutionnalisme a1péricain dans ces manuels fluXcours annuels dispensés de 1933 à 1938far Gaëtan Pirou à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes sur le même sujet (Pirou, 1939-1943) , on mesure l'oubli où a été tenue cette pensée en France après la seconde guerre mondiale, tant par la place qui lui est alors octroyée que par la pertinence des analyses. Gaetan Pirou transmet les idées des institutionnalistes américains en pleine période de crise, et au moment même où Commons, qui figure en bonne place dans ses cours, publie ses Institutional Economics. Oubliée après guerre, l'œuvre de John Commons revient sur le devant de la scène théorique durant les dix
dernières années du

xxe siècle,

alors que celle de Veblen n'est plus réellement

- et peut-être

5. L'histoire comme discipline savante est trop souvent confondue avec le recours à l'histoire des autres sciences sociales. On n'est pas historien parce qu'on use, en économiste, d'idées historiquement datées que l'on reprend dans un raisonnement en les sortant de leur contexte. Pas plus qu'un historien ne devient économiste ou sociologue en empruntant tel ou tel concept, pour une interprétation ou une interrogation des sources, à des ouvrages d'économistes ou de sociologues. Il n'y a rien de commun entre la manière de balayer l'histoire de la pensée économique de J. Commons et un véritable souci de l'aborder en historien. Il ne le prétend d'ailleurs pas, mais semble hésiter parfois entre l'histoire comme boîte à outils et l'histoire comme justification, marquant ainsi les limites de la légitimité scientifique de sa démarche. Pour une véritable approche d'historien, très insuffisamment suivie, de la pensée économique, voir le chemin ouvert par Perrot, 1992, qui donne un modèle à suivre et le contre-exemple de ce qui précède. 6. G. Pirou a été le collaborateur de F. Simiand, avec qui il a poursuivi l'édition de la "collection des principaux économistes" chez F. A1can, à Paris, de 1933 à 1938, soit au moment où il prononce ces cours. Avant de devenir des livres, ceux-ci ont été publiés en fascicules annuels aux "Cours de droit". l - T. Veblen, J.-M. Clarck, H. Ludwell Moore (cours de 1934-1935). (cours de 1935-1936). II - De l'économique rationnelle à l'économique institutionnelle III - De l'économie statique à l'économie dynamique (cours de 1936-1937). IV - De l'économie spontanée à l'économie dirigée (cours de 1937-1938).

13

Alain Guéry

malheureusement, mais temporairement - prise en compte. Avec soixante-quinze ans de retard, l'œuvre de Commons, désormais totalement identifiée à l'institutionnalisme économique, redevient d'actualité pour toute une nouvelle génération d'économistes (Bazzoli, 2000). Ce constat ne peut qu'interroger les spécialistes des sciences sociales et donc, aussi, les historiens. Cat: l'institutionnalisme américain n'est pas né spontanément dans le seul cadre de l'histoire des Etats-Unis au xxe siècle. Il a lui aussi une histoire, qui renvoie en amont à ses racines dans un autre grand courant de la pensée économique, ni anglaise, ni française, ni autrichienne, mais allemande, et en aval à une interrogation trop souvent évitée ou contournée sur l'institution elle-même, ce qu'elle est ou n'est pas, tant dans la société que dans l'usage qui en est fait par les sciences sociales. Origines allemandes de l'institutionnalisme américain

A la lecture de leurs œuvres, il apparaît assez rapidement normal de rapprocher l'institutionnalisme américain de l'école historique allemande. Et il est vrai que, sans aller jusqu'à une sorte de figurisme économique, la prosopographie comparée des auteurs des deux écoles révèle bien des similitudes de carrières, de centres d'intérêts, d'engagements dans des débats théoriques comme dans la mise en place de politiques économiques et des moyens les permettant, en particulier administratifs et statistiques. Les appels de Gustav Schmoller (1838-1917), fondateur en 1873 du Verein für Sozialpolitik (Cercle pour la pqlitique sociale) avec Adolf Wagner et Lujo Brentano, en faveur d'une intervention de l'Etat à la suite du "krach" fmancier et économique de la même année (Lambi, 1963; Rosepberg, 1967), résonnent dans ceux des institutionnalistes après le jeudi noir de 1929 aux Etats-Unis. Mais au-delà de ce rapprochement de même sens, observons aussi les écarts et même les oppositions d'attitudes. Les économistes allemands du Reich nouvellement refondé vont jusqu'à mettre en cause le libre-échange au nom de la nation unifiée. Leurs héritiers américains entendent au contraire le maintenir, voire le sauver. Les uns comme les autres parlent effeptivement de règles et de contrôle, mais les premiers songent à l'appareil administratif de l'Etat, les seconds à son appareil juridictionnel, les uns veulent réglementer, les autres réguler. De la comparaison surgit donc toute la plasticité, mais aussi toute l'ambiguïté de la notion d'institution dans l'utilisation même qu'en font des courants de pensée en filiation évidente. On les retrouve autant dans l'usage de la statistique qui, lui aussi, permet tous les rapprochements. Comparons les travaux de Bruno Hildebrand avec ceux de Wesley C. Mitchell en faveur de la statistique, tant pour la recherche théorique et l'histoire que pour l'établissement d'une comptabilité nationale. Le premier développe ses recherches dans les numéros des Jahrbücher für Nationalokonomie und Statistik, qu'il a créés en 1862. Le second s'en inspire pour fonder dans les années 1920 le National Bureau of Economic Research. Commons, qui partage avec Mitchell l'intérêt pour les possibilités de la statistique en économie, figure au conseil de direction. Ils attendent de l'étude quantitative et statistique des cycles économiques une meilleure connaissance de la conjoncture, utile tant pour les entrepreneurs que pour les décideurs politiques. A une pensée économique libérale qui ne voit pas toujours l'intérêt d'une recherche statistique, ils opposent les possibilités d'une intervention économique de la puissance publique grâce à elle. On retrouve aussi bien, dans ces débats et ces institutions de recherche concernant la statistique, les projets et les buts d'Hildebrand (Heuschling, 1872) que ceux de Mitchelf. L'œuvre de Veblen est la passerelle qui mène des uns aux autres8. De tels rapprochements peuvent sans difficulté être étendus à d'autres auteurs en Europe. C'est le cas de François Simiand, dont les travaux font écrire à Joseph Schumpeter qu'il est "le plus proche à représenter l'idée institutionnaliste" (Schumpeter, 1983, T 3, p. 102, n° 3), que Joseph Dorfman qualifie de "Veblen français"
7. La thèse de Mitchell, 1913, est aussi un plaidoyer pour une mesure statistique permettant une politique interventionniste. 8. Sur le passage d'une influence du très libéral Laughlin à celle de Veblen dans l'œuvre de Mitchell, voir: Maucourant, 1998, p. 392-417. 14

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(Mitchell, 1967, T 1, p. 319 et T 2, p. 657), et Philippe Adair de frère jumeau de Wesley Clair Mitchell (Adair, 1996, p. 61-75). Cependant, rien n'indique une filiation de Simiand vis-à-vis de l'école historique allemande,. On retrouve plutôt dans son œuvre un complexe d'influences venues d'Auguste Comte, d'Emile Dürkheim, de Bergson et de Lévy-Brühl. C'est une toute autre origine que Joseph Schumpeter assigne à l'institutionnalisme américain. Dans sa grande et justement fameuse, mais inachevée, Histoire de l'analyse économique, rédigée de 1942 à 1952, il ne consacre aucun passage particulier à celui-ci. Mais l'éditrice de l'ouvrage, Elizabeth Roody Schumpeter note au tome III en fm de chapitre IV: "Le manuscrit de ce chapitre s'arrête ici. Apparemment, la section consacrée à l'institutionnalisme américain n'a jamais été écrite." Même si ce qui précède n'est que la première rédaction de notes préparatoires, sans titre ni sous-titre - c'est l'éditrice qui les a
ajoutés

- un

plan existait donc dans les papiers de Schumpeter.

Il renseigne sur la place que

ce dernier comptait octroyer à l'institutionnalisme américain dans ses développements. Il y écrit qu'il compte regrouper là les auteurs "dont l'œuvre se concentre sur le souci contemporain de réforme sociale." Les Kathedersozia/isten (socialistes de la chaire) et l'école historique allemande devaient donc être suivis des institutionnalistes américains. Mais en fait, Schumpeter ne les mentionne là que par rapprochement entre la "fameuse querelle des méthodes" qui a opposé l'école historique allemande à l'école marginaliste autrichienne et "son analogue américaine, la polémique institutionnaliste". Toute cette partie n'a pas été reprise ni développée par Schumpeter. Son éditrice en fait remarquer l'incomplétude et la faiblesse, en particulier dans l'absence des auteurs français qui auraient pu être mis en parallèle avec les" socialistes de la chaire" allemands, et celle des institutionnalistes des Etats-Unis. Il reste que ces derniers étaient d'abord dans son esprit des réformateurs sociaux, qu'il rapproche de ceux de l'école historique allemande. Dans ces conditions, le corps du texte de Schumpeter aurait dû nous permettre de conforter cette idée. Mais il l'emmène sur une toute autre voix que l'identification d'une école de pensée particulière. Partout ailleurs, dans son ouvrage, l'institutionnalisme est rapporté à d'autres auteurs que les auteurs américains. Il cite Thorstein Veblen deux fois en passant et deux fois en notes (Schumpeter, 1983, t. 3, p. 76, 78, 204, 222), sans s'y arrêter et jamais à propos de la place des institutions dans ses analyses. Il ignore totalement John R. Commons dont les deux œuvres majeures semblent lui avoir totalement échappé. Et il meurt avant de pouvoir connaître les premiers développements du néo-institutionnali~me. Il est clair à le lire que pour Schumpeter, le pays de l'institutionnalisme n'est pas les Etats-Unis, mais l'Allemagne. "C'est bien à regret que je quitte un sujet (il s'agit du rapport entre sociologie, science politique et économie entre 1790 et 1870) qui fut si proche voisin de l'économie en Europe continentale... entre autre chose de la compétence des économistes '}llemands quant à l'aspect institutionnaliste de leur science: partout ailleurs, et surtout aux Etats-Unis à l'époque de la controverse sur l'institutionnalisme, il fallut se battre pour établir des liens qui allaient sans dire dans les productions de nombreuses universités du Continent" (Schumpeter, 1983, t. 2, p. 79, n° 4). Nul ne saurait remplacer Joseph Schumpeter pour combler les lacunes de son grand ouvrage, et l'institutionnalisme américain est l'une des plus évidentes. Mais il semble assez clair cependant qu'il n'en aurait pas fait une école de pensée originale. IlIa situe dans un sillage européen, plus particulièrement allemand, les rares fois où il y fait allusion. Pour lui, en effet, l'introduction des institutions dans le programme d'études des économistes passe par la sociologie juridique qui, dans sa forme première en Allemagne, est une sociologie des institutions juridiques. Il remarque que cette sociologie non seulement est au programme des études d'économie en Allemagne, mais qu'elle en est même un préalable. Elle relie en fait trois disciplines académiques: l'histoire, le droit et l'économie. Schumpeter cite même les noms des juristes Rudolf von Gneist (1816-1895) et Rudolf von Ihering (1818-1892) dont les ouvrages sur le droit anglais et le droit romain sont à ses yeux exemplaires dans la mesure où ils font de l'institution un nœud interdisciplinaire et en permettent le passage comme concept de base d'une discipline à l'autre (Gneist, 1857-1860 ; Thering, 1852-1858). 15

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La place qu'occupe l'étude des institutions dans la vie économique dérive de ces transferts opérés dans les disciplines par certains maîtres, mais aussi par les étudiants formés à l'une d'entre elle - ici l'économie - par le moyen d'un programme où l'histoire, le droit et la philosophie sont réunis pédagogiquement par la notion d'institution. L'école historique allemande, de ce point de vue, la met effectivement au cœur même de sa démarche. Gustav Schmoller retrace même une histoire cyclique de la vie économique européenne par l'usage qui est fait de l'institution pour l'orienter: "Mercantilistes et caméralistes ont surestimé la possibilité d'ordonner et de recréer toute chose. Pour eux seules comptaient les institutions et fort peu le jeu libre des individus. Les hommes des Lumières ont inversé la proposition et la doctrine libérale reste encore aujourd'hui appuyéç sur elle: sentiments et comportements individuels, libre jeu des contrats l'emportent sur l'Etat, les institutions qu'il met en œuvre, les organisations stables de tout ordre. Le socialisme est revenu à une surestimation des institutions. Par la mise en forme des intentions qu'elles ordonnent, il a même cru pouvoir transformer le comportement humain" (Schmoller, 1895, p. 63-4)9. L'usage des institutions dans l'analyse économique, qui ouvre ici sur une histoire économique, ne va donc pas sans critique de la politique économique qui oscille entre leur "surestimation" et leur mésestime par les théoriciens autant que par les gouvernants. Mais la solution proposée par Schmoller pour sortir de ce cycle donne la dimension qu'il accorde à l'institution dans l'histoire et la politique et nous oblige à nous interroger sur sa défmition. Face à cet abus ou à cette absence de l'utilisation des institutions dans l'histoire, il plaide pour des institutions en phase avec ce que nous appellerions aujourd'hui des mentalités, en laissant de côté la grande question historique de l'usage qui a été fait par la suite de ce qu'il désigne par: "les forces psychiques de la vie du peuple". Le rôle des institutions n'est jamais pour lui de mettre un frein à ces forces, à ces aspirations, mais au contraire de les promouvoir. Elles doivent être là comme soutien, non comme entraves. Il est tentant de rapprocher cette utilisation politique de la notion d'institution pour caractériser la vie économique d'un peuple de celle développée plus tard par Veblen. Ce dernier propose une promotion de ce qu'il appelle des "instincts", quand ils sont positifs et constructifs pour la société; tel est le cas de "l'instinct" artisan ("instinct of workmanship") (Veblen, 1914). Pour Schmoller comme pour Veblen, "forces psychiques" ou "instincts" fondent l'action sociale. L'institution n'est donc pas la forme socialisée de ces forces psychiques ou "instincts", mais un cadre établi hors d'elles et d'eux, qui les brime ou les favorise. Schmoller n'envisage pas une sélection sociale de ces forces par le moyen des institutions. Veblen, qui n'oublie pas "l'instinct" de prédation, veut au contraire une telle sélection. Il n'a pas l'optimisme de Schmoller concernant les "forces psychiques de la vie du peuple", optimisme que l'histoire postérieure de l'Allemagne nia définitivement. Dès le début du xxe siècle, Veblen rappelle déjà le lien entre ses thèses et celles de l'école historique allemande, en particulier celles de Gustav Schmoller. Dès 1901, il passe en revue les nombreux points d'accord qui rapprochent son œuvre de celle de son prédécesseur, insistant principalement sur la conception relativiste de la science économique, sur le même souci de ce qu'il appelle une recherche "historico-génétique", et surtout sur la place des institutions dans la vie économique (Veblen, 1901). Il ne se situe donc pas vis-à-vis de l'école historique comme il se situe vis-à-vis de l'école classique ou du marxisme. S'il a des réserves et des critiques à lui adresser, elles n'ont pas la même portée. Ainsi de l'institution, renvoyée à la superstructure chez Marx, ignorée en tant que telle chez les classiques. Il reprend l'idée de son importance dans l'analyse à Schmoller tout en regrettant que la finalité éthique ou politique qu'il lui donne la prive d'une grande part de son pouvoir analytique et bride le passage à la théorie. Ainsi également de la question de
9. Ce texte est une traduction par W. J. Ashley d'un chapitre des Studien über die wirtschafliche Politik Friedrichs des Grossen (1884). Il a été réédité par le même éditeur en 1896, 1897, 1898, 1902, 1910 et 1914 et toujours à New York chez P. Smith en 1931. Le traducteur William James ASHLEY (1860-1927) est une des très rares figures d'une école historique anglaise de l'économie qui ne se développa ni ne se perpétua. Séduit par les travaux et les principes de l'école allemande, il tenta de les importer en Angleterre. Il est surtout célèbre pour sa fameuse introduction à la théorie et à l'histoire économiques anglaises (Ashley, 1888-1893).

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l'histoire considérée comme évolution, non parce que l'idée en elle-même gêne Veblen - ilIa partage - mais parce que Schmoller et les historistes allemands conçoivent l'évolution en termes de processus vital qui se développe par nécessité interne. Pris dans les mêmes débats que ceux qui animent nombre d'auteurs européens de son temps sur l'interprétation de HegellO, Veblen retrouve là une conception hégélienne de l'évolution comme processus en déploiement qui lui paraît dépassée et même contredite par la conception de Darwin, celle de causation cumulative aboutissant à une sélection. Mais pour Veblen, si ces erreurs ont conduit les historistes allemands à ne pas pouvoir construire une nouvelle théorie économique sur la base même de leur recours à l'histoire, ils restent malgré tout l'exemple à suivre du point de vue de la démarche. Marx, même s'il a lu Hegel à travers l'œuvre de Feuerbach, lui semble bien plus enfermé dans l'idée que le moteur de l'histoire est la fm qu'elle doit nécessairement réaliser, c'est-à-dire l'avènement de la liberté, idée que le pessimiste Veblen ne partage pas, parce qu'il ne la voit pas à l'œuvre dans l'histoire (Veblen, 1906, 1907, 1908). Lorsqu'il établit cette filiation nette, bien que non sans critique, de son œuvre avec l'école historique allemande, Veblen n'ignore pas que ce sont des économistes d'origine allemande, formés en Europe par les grands maîtres de l'école historique, qui ont fondé en 1885 l'American Economic As,sociation, dans le but avoué de contrer l'influence qu'exerce déjà l'école marginaliste aux Etats-Unis. La tradition américaine d'opposition à l'économie classique et néo-classique, dans laquelle il inscrit son œuvre naît de cette filiation. C'est l'économiste Richard T. Ely qui a assumé et assuré u1].etransmission directe de l'école historique allemande à l'institutionnalisme américain. Elève de Karl Knies, il a été le professeur de Thorstein Veblen et de John Commons à qui il prodiguera un appui constant. Du premier il a retenu l'idée fondamentale de la transformation générale des institutions qui conditionnent la vie sociale et économique et qui rendent donc impossibles des politiques universellement valables, idée que l'on trouve développée dans les premiers travaux de Knies (Knies, 1853). Aux seconds il transmet une théorie évolutionniste et relativiste de la propriété qui se trouve déjà chez Knies et qu'il a développée et "américanisée" en tenant compte des spécificités du droit nord-américain (Ely, 1914). Pour Ely, l'institutionnalisme américain n'est donc qu'une des modalités nouvelles de l'école historique allemande. La thématique du relativisme économique, du contrôle social, la place des coutumes et des usages, celle du droit, sont effectivement déjà présentes dans cette dernière (Ely, 1936 et 1938). De Ely à Commons: morale chrétienne, droit et économie

Dès ses premiers écrits, publiés avec d'autres contributions sous le titre prémonitoire: Institutions et économique, qui a pu inspirer plus tard ses élèves dans le choix d'un label englobant leurs travaux (Ely, 1884)11,Ely dresse un parallèle entre l'école classique, qu'il appelle l'ancienne école, et l'école historique allemande, qu'il appelle la nouvelle école. Selon lui, ce qui les sépare n'est pas l'usage de la méthode déductive, propre à toute science, mais le point de départ sur lequel on l'exerce. Dans l'école classique, celui-ci ne se trouve
10. Marcuse, 1954, montre l'importance de ces débats dans les choix théoriques mais aussi politiques des philosophes hégéliens de cette époque, dont témoignent leurs hésitations entre fascisme et communisme. Le cas de Giovanni Gentile (1875-1944), bon connaisseur de Hegel et de Marx, qui pour lui complète Hegel (Gentile, 1899), devenu la référence philosophique officielle du fascisme italien illustre la question. La position de Veblen vis-à-vis de l'hégélianisme aurait dû interdire à Henri Denis de le placer parmi les précurseurs de la doctrine économique du fascisme dans la mesure où il fait lui aussi de Hegel le pivot des choix philosophiques et des systèmes économiques et sociaux des auteurs du xxe siècle; dans la mesure aussi où il fait de Marx un hégélien dissimulé qui, comme pour Gentile, poursuit l'œuvre de Hegel: à preuve, la théorie hégélienne de la valeur et du capital qu'on trouve chez Marx sans qu'elle ne soit repérable chez Hegel lui-même, cf. Denis, 1984. Il n'y a rien de tel, ni dans les principes, ni dans la démarche, chez Veblen. Il. La collection où est publié ce relativement court texte d'Ely (46 p.) s'intitule: Johns Hopkins University Studies in Historical and Political Science. L'économie est alors considérée comme une des parties des sciences historiques et politiques dans la plupart des universités américaines. Ce n'est pas le premier texte de Ely, comme il est parfois qualifié.

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pas dans l'observation des faits économiques de la réalité de la vie, mais dans un ensemble de considérations très générales sur celle-ci, ou même d'observations purement et simplement empruntées à d'autres sciences et qui sont d'ordre psychologique, technique, etc. Il ne reproche pas à l'école classique de souligner le rôle de l'intérêt individuel dans les décisions et les actions humaines mais d'en faire leur mobile exclusif; les autres incitations à agir n'entreraient-elles donc jamais dans le champ de l'analyse économique? La diversité des activités humaines, les conflits qu'elles suscitent sont ainsi négligés tout autant que les forces d'ordre collectif qui interviennent aussi dans la vie sociale et qui peuvent être d'un autre ordre que celui de la rationalité. L'école classique a pour elle d'avoir su produire une théorie économique et d'y appuyer une théorie de la population, une théorie de la rente etc. Politiquement, elle a permis de dégager la vie économique des réglementations de toutes sortes - corporatiste, étatique - qui en limitaient les effets, à commencer sur l'accroissement des richesses. Mais ce rôle et ces effets ne sont qu'un moment de l'histoire, qui n'en font pas une théorie valable pour tous les temps. Une telle théorie est-elle possible en matière d'économie? Ely remarque que la nouvelle école d'économistes, l'école historique allemande, n'a encore - il écrit au début des années 1880 - accouché d'aucune nouvelle théorie économique. Mais s'il le déplore, il ne trouve pas dans sa méthode matière à inquiétude sur ce point, pensant que cette théorie viendra en son temps. A travers les travaux des économistes allemands Bruno Hildebrand (1812-1878), Karl Knies (1821-1898) et W. G. F. Roscher (1817-1894), c'est-à-dire ceux qui forment aujourd'hui pour nous l'qncienne école historique, auxquels il joint curieusement ceux de l'économiste belge Emile de Laveleye (1822-1892)12, Ely trouve un renouveau méthodologique déterminant pour l'avenir de la science économique. Réaliste, inductive, statistique et même "physiologique" (parce qu'elle procède pour la société à la manière des physiologistes pour le corps humain), l'école historique est selon lui porteuse d'un renouvellement complet de la pensée économique. Elle réintègre l'économie dans la sociologie, prend en compte la diversité historique des civilisations, rétablit les connexions nécessaires entre le juridique et l'économique. "Que serait devenu l'essor de l'économie industrielle et commerciale anglaise si l'interdiction des sociétés par actions avait été maintenue par le gouvernement et le parlement britanniques ?" donne-t-il comme exemple (Ely, 1884, p.54). Et que deviendraient les conflits sociaux sans ce qu'il appelle une "législation rectificatrice des inégalités naturelles" ? En réinvestissant le champ des règles qui conditionnent la vie sociale, l'école historique permet un réinvestissement de l'éthique par la science et la politique économique. Pour Ely, elle marque même un retour aux valeurs du christianisme, détruites par les fondements hédonistes de l'école classique. On retrouve cette préoccupation du retour à des valeurs religieuses à la base de normes économiques et sociales dans les premiers travaux de John Commons13, visiblement encore sous l'influence de son maître. Et il n'a jamais renié par la suite cette inspiration religieuse de son œuvre. Mais Commons apparaît aujourd'hui comme le véritable "prophète" de l'institutionnalisme américain. Après la publication de ses deux grands livres, dont les titres sonnent comme les deux moments d'une évolution allant des "fondements légaux" du capitalisme à ses "institutions", il semble être celui qui a véritablement théorisé le passage d'une économie envisagée dans les rapports étroits qu'elle entretient avec le droit à une économie intégrant les institutions qui déterminent la vie sociale. Commons apparaît rétrospectivement comme celui qui permet le saut théorique fondateur de l'institutionnalisme par rapport à l'école historique allemande. Pour autant, il en reprend thématique et méthod~, en les" américanisant", tant du point de vue du droit, très différent en Allemagne et aux Etats-Unis, où les rôles de la dogmatique et de la jurisprudence ne sont nullement les mêmes, que du point de vue de la philosophie, essentiellement pragmatique
12. Curieusement parce que Émile de Laveleye est alors surtout connu pour un ouvrage plus historique et ethnologique qu'économique (Laveleye, 1873). Son traité d'économie qui atteint sa ge édition en 1914, ne signale pas son auteur pour sa nouveauté (Laveleye, 1882). 13. Avec R. Ely et J. B. Clarck, Commons partage l'idée que l'amélioration des problèmes sociaux ne peut venir concrètement que d'un partenariat entre spécialistes des sciences sociales et clergé chrétien.

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aux États-Unis et non empreinte d'idéalisme hégélien. Ces transformations sont effectivement à l'origine de l'institutionnalisme américain. En les faisant aboutir, Commons reste cependant extrêmement fidèle à la méthode de l'école historique allemande et c'est sans doute pourquoi le questionnaire que nous adressons aujourd'hui à l'institutionnalisme demeure le même que celui adressé hier à cette école. D'autres prolongements de l'école historique allemande que l'institutionnalisme américain peuvent être repérés dans l'histoire de la pensée économique. Schumpeter les recense en faisant remarquer à chaque fois leurs liens avec l'institutionnalisme. Wemer Sombart (1863-1941)14, "plus schmollérien que Schmoller" serait un bon chef de fil d'un institutionnalisme européen s'il n'était dénué de scrupules théoriques allant jusqu'à dire adhérer à la méthode déductive après quelque volte-face coutumière (Schumpeter, 1983, t 3, p. 98). John Hobson (1858-1940) montre une autre voie et sa célébrité relative provient plus de son opposition radicale aux thèses d'Alfred Marshall que de son insistance sur les facteurs institutionnels dans la vie économique. Le compte-rendu de Commons sur son grand ouvrage sur le chômage (Hobson, 1923) ne contribue pas à éclairer ce point (Commons, 1923, p.638-47) Il demeure que ce lien entretenu par l'institutionnalisme américain avec ceux qui prolongent l'école historique allemande au moment de son déclin conflfIDe la filiation de celui-là avec celle-ci. Là est bien le terreau sur lequel s'est développé l'institutionnalisme américain. Son mot d'ordre et son nom nouveau lui sont trouvés en 1918, quand Walton H. Hamilton propose une charte de l'American Economic Association par laquelle les institutions et non plus la valeur seront désormais l'objet de la science économique. Le mot Institutionalism est alors proposé pour la première fois pour désigner l'école de pensée économique que formeront tous ceux qui adhèreront à cette charte (Hamilton, 1919). Manière de marquer une nouveauté et sa présence dans le champ des idées économiques du moment; manière aussi de passer le témoin à une nouvelle génération de chercheurs, confrontés à une autre histoire. S'il fallait donner en quelques mots un aperçu rapide de l'œuvre de John Commons, on pourrait reprendre le titre qu'il a donné à une de ses contributions, où il tente de résumer sa manière de considérer la vie économique et sociale: "Le problème de la coordination du droit, de l'économie et de la morale" (Commons, 1935). En cela, effectivement, il est lui aussi dans le droit fil du questionnaire de l'école historique allemande. Mais les concepts qu'il utilise, après les avoir forgés par rapprochement entre économistes classiques et économistes critiques, où défilent Locke, Quesnay, Hume, Smith, Bentham, Malthus, Ricardo, Marx, Proudhon, quelques économistes néo-classiques: Menger, Wieser, Fisher, Fetter, et d'autres auteurs comme son ami Peirce, un des fondateurs du pragmatisme américain, qui épaule Hume dans l'œuvre comme il a soutenu Commons dans la carrière et les idées, et Blackstone, juriste mis en cause par Bentham sur une question clef: l'économique et le juridique, où l'économique contre le juridique, ne renvoient à aucun auteur, à aucune œuvre appartenant à l'école historique allemande. Les auteurs qu'utilise Commons sont des auteurs classiques, leurs prolongateurs néo-classiques, et leurs critiques s'étant placé dans le cadre de leur pensée, Marx principalement, et aucun autre. Les 250 premières pages des Institutional Economics sont parfaitement éclairantes à ce sujet: Commons va puiser son argumentation précisément là où on l'attend alors le moins, chez les théoriciens ennemis. "C'est Bentham qui distingua l'économie de la loi et de la coutume", écrit Commons. Et selon lui, cet auteur permet ainsi l'économie politique du XIXesiècle, mais du XIXesiècle seulement. Commons place donc l'œuvre de Bentham: Fragment of Government, aux côtés de Wealth of Nations d'Adam Smith, de la machine à vapeur de Watt et de la déclaration d'indépendance de Jefferson dans "la merveilleuse année" 1776 qui ouvre le monde
14. W. Sombart est l'auteur d'un ouvrage fameux: Der Moderne Kapitalismus (Sombart, 1902-1927). connu en France pour un autre ouvrage sur le même thème: Le Bourgeois. Contribution à l'histoire intellectuelle de l'homme économique moderne, souvent réédité aujourd'hui (Sombart, 1913). Il est plus morale et

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moderne, en Angleterre et encore plus aux États-Unis (Commons, 1934). On pourrait y ajouter côté révolution industrielle la construction d'[ron Bridge, premier pont métallique, au-d~ssus de l'estuaire de la Severn en Angleterre et côté révolution politique la rédaction aux Etats-Unis d'une première déclaration des droits de l'homme, estompée sinon effacée, de ce côté de l'Atlantique, par la déclaration française de 1789, plus nette, radicale et précise parce que plus politique; elle est déclaration des droits de l'homme et du citoyen, juridiquement indissociables15. 1776, 1789, deux dates symboliques qui ouvrent sur notre monde et sur ce que l'historien anglais Eric 1. Hobsbawm a appelé "la double révolution de l'Europe", politique et économique, française et anglaise, mais s'étendant ensuite à toute l'Europe, puis au monde entier, jusque sous nos yeux, encore aujourd'hui (Hobsbawm, 1969, 1978 et 1989). Bentham avec la philosophie du bonheur, Smith avec celle de l'abondance, Watt qui en donne le moyen technique, la déclaration de Jefferson en donnant les moyens de droit public, tous ouvrent sur une nouvelle ère, séparant pour un siècle "l'économie politique de la loi, et la loi du bonheur", écrit Commons. Cette ère est terminée au moment où Commons écrit son œuvre. Déductive et abstraite, dépouillée des exemples et des cas d'espèce qui ont servi à l'élaborer, la pensée économique classique et sa fille néo-classique, en cherchant à avoir une validité aussi générale que possible se sont érigées elles-mêmes en règle, en norme. Elles s'appuient sur une ferme conviction de la stabilité historique des comportements humains que contredisent les progrès de l'histoire, de la sociologie et de la psychologie, tout en excluant de leur champ d'analyse les comportements qui aboutissent à des bouleversements économiques mais qui ne se produisent pas selon les règles qu'elles énoncent. Leur façon d'envisager le psychisme humain est réductrice dans son hédonisme même, limitée à la seule recherche du plaisir le plus grand par l'effort le plus faible. Partant de ce constat, les institutionnalistes prônent donc la prise en compte de ce que Veblen appelle "les instincts", sans les trier, les choisir ou les juger préalablement en fonction de leur rationalité. La critique est la même pour le cadre juridique constant que suppose la théorie classique et néo-classique, qui le définit par l'axe unique de la propriété privée. Les institutionnalistes veulent prendre acte des nouveautés qu'apportent dans les formes du droit comme dans les règles qu'il énonce, les modalités nouvelles du capitalisme que sont les sociétés par actions, le système des filiales d'entreprises, les holdings, etc. ... qui ont changé la manière même de comprendre la propriété en changeant le capitalisme lui-même, moins concurrentiel, pas seulement industriel mais plus fmancier et commercial, que ne l'envisageaient les classiques. Contre Bentham, il faut donc réhabiliter Blackstone. La construction nouvelle de Commons passe donc par un retournement de perspective théorique au niveau des principes de base de l'économie politique comme science et comme méthode d'analyse des faits sociaux. A une économie classique abstraite, déductive, statique, optimiste et individualiste, il oppose une économie prenant en compte faits et institutions, inductive, dynamique, critique et même parfois pessimiste, et laissant la place à l'action collective dans l'analyse. Ce faisant, Commons s'inscrit effectivement dans le sillage de Veblen et dans la mouvance de ce qu'on a appelé l'institutionnalisme, mais en aval de
15. Découvrant tardivement la République dont ils ont d'abord utilisé les bienfaits pour l'insulter et la combattre, certains chantres du totalitarisme le plus dur d'autrefois, staliniens convaincus, sont devenus les donneurs de leçons de droits de l'homme d'aujourd'hui. Leur "droits de l'hommisme" consiste à aller en chercher les principes ailleurs, surtout ailleurs, que dans le grand mouvement populaire commencé en 1789, continué et élargi en 1848 et dans des actes révolutionnaires multipliés depuis l'espoir impulsé à la fin du XVIIIe siècle par un peuple qui s'inventait en nation, c'est-à-dire tout autre chose qu'une ethnie, en peuple politiquement organisé. La nouveauté de la chose, la rupture qu'elle a provoquée dans l'histoire leur étant insupportables, ces ex-adeptes de son dépassement en sont devenus les clercs généalogistes. La manipulation n'est possible que par éviction du citoyen de la déclaration pourtant clairement affirmée des droits de l'homme et du citoyen, parallèle à celle de la nouvelle définition de la nation qui naît au même moment. Elle permet la récupération d'un thème fondateur par ces clercs qui entendent en imposer leur interprétation limitée plutôt que de chercher à comprendre ses significations et ses implications historiques, ces mêmes clercs qui, déjà, ont cherché autrefois à récupérer idées et actes révolutionnaires, pour imposer les leurs à la place. Le livre de B. Kriegel, Philosophie de la République, Paris, Plon, 1998, est une parfaite illustration de cette manière douteuse et insultante de concevoir le travail historien.

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Veblen, il retrouve une bonne part aussi de ce qu'avait déjà opposé l'école historique allemande à l'école classique et au marginalisme. Veblen, tout en critiquant l'historisme, avait accepté cette référence et cette filiation. Commons n'en dit mot et procède autrement, en reprenant le bagage conceptuel de l'école classique16, plus encore que celui de l'école marginaliste, pour tenter de réussir, à partir d'un tri et de choix justifiés parmi celui-ci, ce qu'avait échoué à faire l'école historique allemande: construire une théorie économique où prendraient place les liaisons de l'économie avec l'ensemble de règles, de normes, de croyances qui conditionnent la vie sociale de l'homme et qu'il appelle, après Veblen et les historistes allemands, institutions. La démarche n'est plus véritablement celle de l'école historique allemande, s'en séparant sur le point capital de l'usage de la description historique, qui, précisément, est peut-être, comme le suggère Veblen, une des causes de l'impuissance théorique de cette école. Mais Commons, lui, demeure fidèle en tentant d'agréger à l'économie tout ce qui lui permet une possibilité d'explication. Droit de propriété et économie L'exemple le plus patent de ce retournement théorique est sans doute celui de la propriété. Il demeure aussi central dans l'institutionnalisme que chez les auteurs classiques, parce que la propriété privée et individuelle conditionne le tout de la vie économique, dans l'un et l'autre cas. Mais chez Commons, la propriété ne mène pas à l'abondance. Elle mène à la rareté économique (Commons, 1934). Par un droit octroyé à une personne, physique ou morale, la propriété permet dans son principe même de priver tous ceux qui ne bénéficient pas de ce droit d'un bien, ou de l'usage de ce bien. Ce que par le droit de propriété l'un retient pour son usage propre, ou même pour un mésusage ou une absence d'usage, les autres sont privés. La rareté ou l'abondance économique n'est donc pas seulement une question de bonne ou de mauvaise organisation économique de la production et des échanges, mais aussi un problème de bonne ou de mauvaise organisation juridique des droits et des échanges de droits sur les choses. Livrée à son seul principe, la propriété privée mène à une économie de la rétention qui rend indispensable, pour en sortir, un aménagement du droit, donc une action collective contrecarrant des actions individuelles. C'est ainsi que naissent les règles communes, au juridique et non à l'économique, sans qu'il soit possible d~ n'en pas tenir compte à l'économique. Commons en emprunte l'idée au livre, classique aux Etats-Unis, de Béatrice et Sydney Web: Industrial Democracy (Web, 1920). Nous penserions plutôt, de ce côté de l'Atlantique, à Proudhon, qui lui aussi cherchait dans des possibilités de dégager des règles collectives des moyens de conciliation entre intérêts divergents, et qui pour cette raison, s'était attiré les foudres de Marx. Dans cette fameuse controverse du XIXe siècle, la propriété tient une place considérable. Proudhon l'introduit en écrivant: "Le problème de la propriété est, après celui de la destinée humaine, le plus grand que puisse se proposer la raison, le dernier qu'elle parviendra à résoudre". Mais il rejette tant les a priori métaphysiques ou psychologiques que les a posteriori législatifs ou historiques par lesquels les juristes, les économistes et même les théologiens justifient, plus qu'ils n'expliquent, la propriété. Si Marx lui accorde que "la propriété est inexplicable hors de la série économique", il lui reproche de ne parler, en fait de propriété, que de la propriété foncière et de la rente qu'elle procure. "A chaque époque historique la propriété s'est développée différemment et dans une série de rapports sociaux entièrement différents... Vouloir donner une définition de la propriété comme d'un rapport indépendant, d'une catégorie à part, d'une idée abstraite et éternelle, ce ne peut être qu'une illusion de métaphysique ou de jurisprudence", répond-il à Proudhon (Proudhon, 1840, 1846, 1923 ; Marx, 1847). C'est pourtant par examen de la jurisprudence que Richard T. Ely va reprendre cette question de la propriété dans un livre qu'il adresse aussi bien aux

16. Il va même jusqu'à affirmer en 1935, au Congrès annuel de l'American Economic Association, que l'économie institutionnelle continue l'économie pure des classiques et des néo-classiques sans la contredire, mais en la complexifiant

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juristes qu'aux économistes qu'il déclare vouloir rapprocher par son étude comme il rapproche celle des contrats de celle de la propriété dans un même ouvrage. Dans la même veine que les auteurs de l'école historique allemande, Ely met en rapport régime de la propriété, régime des contrats et distribution des richesses (Ely, 1914). Son étude se veut synthétique et non simplement ou alternativement économique ou juridique. Pour autant, il ne récuse aucune des défmitions qui permettent de préciser forme et contenu des institutions qu'il décrit. Cela lui permet de montrer que la propriété privée, juridiquement compréhensible comme un faisceau de droits qui se modifient dans l'histoire, détermine les régimes économiques qui s'y succèdent. Propriété collective ou propriété individuelle des choses, ne sont pas le tout de l'histoire de la propriété, qui, selon Ely, est plutôt marquée par une extension de son emprise d'un droit sur des choses à un droit sur des droits. La propriété, au cours de l'histoire, a tendance à se dématérialiser. Brevets, droits d'auteurs, propriété artistique, avec leurs régimes particuliers sont autant d'extensions qui sortent le droit de propriété d'un droit sur les choses seulement. De même les contrats sontils utilisés pour créer des sociétés commerciales ou industrielles qui les emmènent hors du champ des types d'échanges qui était auparavant le leur dans l'histoire. Et il montre que l'extension de la propriété publique, qui ne doit pas être confondue avec la propriété collective, va de pair avec celle de la propriété privée, mais aussi avec l'extension des biens qui échappent à la propriété, ceux dont la quantité suffisante aux usages qu'on en fait ne rend plus leur appropriation intéressante. Si on retrouve dans le fonds même des analyses de Ely l'idée de Marx que la propriété rend compte, par ses défmitions et ses développements successifs, des rapports sociaux tels qu'on les retrouve dans l'histoire, il en tire cependant des conséquences diamétralement opposées. Le développement et l'extension de la propriété privée suivent un progrès des sociétés dans l'histoire, parce que la propriété privée n'évolue pas au gré des seuls intérêts particuliers, mais tout autant de l'intérêt de la société tout entière. Le droit, pour Ely, n'est pas de l'ordre d'une superstructure que déterminerait une infrastructure économique. Le droit accompagne l'économie sans jamais se confondre avec elle et il la détermine autant qu'il est déterminé par elle. Plus exactement, le droit joue sur deux registres qui sans s'opposer, ne jouent pas le même rôle au même moment et au même endroit dans la société. Par les codes et les lois, émanations d'un pouvoir législatif, le droit apparaît comme rigide dans les normes que s'impose une société; par la jurisprudence, émanation des décisions des cours de justice qui le mettent en œuvre à l'occasion des transgressions ou des conflits de ces normes, le droit apparaît plus souple et plus empreint de pragmatisme social. Extension et développement de la propriété privée comme du rôle des contrats dans les échanges doivent autant à la jurisprudence qu'aux codes. C'est la jurisprudence qui, en faisant le pont entre la loi et un problème particulier, renouvelle l'interprétation de la loi en étendant son champ d'action. L'attitude des tribunaux a donc autant d'importance et d'intérêt pour la vie économique et sociale que la loi elle-même. Si elle ne la fait pas, elle la fait peu à peu évoluer. Pour Ely, il convient donc que les économistes prennent au sérieux les catégories juridiques et leurs principes. Elles structurent et conditionnent la vie économique autant que le reste de la vie sociale. C'est par la loi que la propriété privée a peu à peu été "socialisée". L'accession à un certain nombre de biens autrefois privatifs par le public est de son fait, comme l'est le maintien d'activités jugées intéressantes pour la société tout entière. Que les critères de cet intérêt collectif changent dans l'histoire - bien commun, intérêt général, utilité publique1? - ne modifie pas une tendance qu'Ely juge positive dans la mesure où elle contredit la rareté que génère toute propriété privée des biens. Mais la propriété privée n'est pas pour lui condamnée pour autant; au contraire, ilIa juge elle aussi socialement positive,
17. En Europe, et plus particulière!l1ent en France, très vite cette extension du domaine public sur des choses et des droits est plutôt référée à l'Etat et à l'histoire de son emprise sur la vie sociale qu'au droit et à ses développements. Sur ce point, voir Guéry (1992, p. 818-67).

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sous condition d'une intervention politique ou juridique qui en maintienne et même en favorise les apports à la société. C'est par la loi également que la propriété privée, protégée, doit être incitée à s'engager dans la vie économique en ce qu'elle a de productif. Si abandonnée à un état institutionnel stable, la propriété privée est génératrice de rareté relative au plan économique, aiguillonnée par une législation adéquate, elle peut au contraire favoriser la production. Et Ely s'oppose donc à une généralisation de la propriété collective qui, en se substituant à la propriété privée, ferait perdre en quantité et en qualité produites ce qui serait gagné en distribution plus égale. Personne, remarque-t-il, ne serait bénéficiaire de la transformation. Les thèses institutionnalistes sur la propriété et le contrat sont éloignées des thèses marxistes. Même si elles en reprennent la mise en relation entre régime de rapports sociaux et régime des échanges économiques, elles conservent au droit un rôle médiateur fondamental entre les deux, que le marxisme renvoie à une simple représentation coercitive. On pourrait rapprocher les vues d'Ely sur la propriété de celles du juriste français Léon Duguit (1859-1928) pour qui la propriété privée a également évolué dans le sens d'une intégration d'une fonction sociale qui n'était nullement comprise, bien au contraire, dans ses principes et ses défmitions premiers. Lui aussi considère le droit comme un phénomène objectif, de nature évolutive, et donc à prendre en compte comme te118.Et Commons s'éloigne encore plus de Marx en dépassant les conclusions d'Ely. De la propriété des choses, celui-ci montrait qu'on passait dans l'histoire à une propriété de droits; Commons montre que de cette propriété de droits on est passé à la propriété de la valeur des choses par le biais de la propriété de ce que représentent les choses dans l'échange humain à travers ses droits sur elles (Commons, 1924, p. 11-46). Il retrouve là une intuition de Veblen qui attribuait le fondement de la valeur aux habitudes et aux usages des groupes sociaux, en montrant qu'elle différait pour un même objet selon qu'on l'étudiait dans les échanges de tel ou tel de ces groupes sociaux. Mais il l'emmène plus loin en attribuant au temps une détermination de cette valeur. Ce qui, dans l'échange, fonde et fixe la valeur présente c'est l'attente, l'espérance, d'une valeur future plus élevée. Ce qui se vend ou ce qui s'achète, c'est donc la perspective des gains qui pourront être réalisés à l'avenir par la propriété de biens ou de droits qui n'ont d'autre valeur que par ce moyen de l'échange. Ce qui s'échange, c'est donc toujours la propriété, donc un droit sur des choses ou sur des droits, et la propriété en termes de valeur, c'est du temps, du temps à venir (Commons, 1934a, p. 397-456). La propriété, pour Commons, est donc un droit sur des valeurs futures. Elles n'est en rien la spoliation de valeurs passées, sous la forme du travail incorporé dans la chose que récupère la propriétaire, comme chez Marx. Et Commons analyse la question du travail comme il analyse celle de la propriété, en partant du droit, en l'occurrence du contrat de travail, terme auquel il préfère celui de contrat de salaire. En termes juridiques, l'ouvrier salarié n'a aucun droit sur le produit de son travail. La propriété de celui-ci est en toutes circonstances celle de l'entrepreneur, celle du propriétaire du capital qui a permis, par la mise à disposition de celui-ci, la production. Mais l'ouvrier n'est pas un esclave. Il n'entre jamais dans le capital de l'entrepreneur, ni au sens propre, juridique, ni au sens métaphorique du mot. La figure stalinienne du capital humain comme capital le plus précieux est ici contredite dans ses deux termes. Le droit prime sur la production, le capital sur le travail, le propriétaire sur le salarié au nom d'un réalisme de l'observation. Pourtant, à ce niveau d'analyse, Commons sort du droit strictement dit car il fait de l'ouvrier ou de l'employé salarié le créancier d'une valeur, valeur qui, elle aussi, croît dans le temps jusqu'au
18. L'État, le droit objectif et la loi positive, forme le tome 1 des Études de droit public, publiées dans une collection intitulée "Bibliothèque de l'histoire du droit et des institutions", dont elles forment les tomes 13 ~t 14 (Duguit, 1901-1902). Sur la propriété voir Duguit, 1912. Il faut ajouter que Léon Duguit connaissait les EtatsUnis et leur droit, cf. ses leçons faites à l'Université Columbia (New York) en 1920-1921 (Duguit, 1894 et 1922). Il a été traduit en anglais et publié par un éditeur américain qui est aussi le premier éditeur de Veblen (Duguit, 1919). Signalons, toujours dans le même sens d'un rapprochement de la pensée de Duguit avec l'institutionnalisme américain, une conférence faite à la faculté de droit de l'université de Lisbonne, le 28 novembre 1923 (Duguit, 1924), et qu'il a été l'éditeur, de 1887 à 1892, de la Revue d'Économie politique.

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moment où le salaire est versé. L'évaluation comme le règlement de cette créance en monnaie prouve la liberté du salarié (Commons, 1924, p. 271). Si elle ne porte pas d'intérêt, c'est que le contrat stipule un délai trop court, parce que précisément, le salarié est libre, donc peut en cessant de travailler, mettre un terme à un contrat qui de ce fait est plus tacite que juridiquement constitué. En fait sinon en droit, le contrat de travail se renouvelle à chaque moment par tacite reconduction (Commons, 1924, p.285-6). Donc à chaque moment, l'ouvrier comme son employeur sont en attente d'une valeur future qui est la source même du contrat qui les lie. Le nouveau capitalisme: valeur raisonnable et propriété intangible

Les fondements légaux du capitalisme se situent donc non seulement dans les décisions des cours de justice, c'est-à-dire dans la jurisprudence, mais également en deçà et au-delà d'elles dans les coutumes qui se forment autour d'un processus économique. Ces usages sociaux, ces coutumes, sont à chercher en deçà des décisions des cours parce qu'elles en sont le substrat implicite. Les juges mettent en œuvre les termes de la loi en les confrontant à ces usages, ces coutumes, en vigueur tout autant dans la société. Il n'est écrit nulle part dans le droit américain que le salaire est une créance de l'ouvrier ou de l'employé sur une valeur qui est fixée par celle que l'on attend du produit quand il sera achevé et prêt à être vendu. Pas plus que ce même droit ne stipule que le contrat de travail est tacite, peut s'arrêter ou se perpétuer à tout moment de la collaboration du travailleur et de l'employeur, il ne mentionne que les syndicats peuvent s'ériger en tiers dans la négociation de ce contrat. Pourtant c'est bien ainsi que les choses se passent et donc doivent se comprendre selon Commons. Que ces pratiques et ces usages heurtent les catégories juridiques habituelles dans un premier temps n'empêche pas les cours d'en tenir compte dans un second temps, pour résoudre les conflits du travail ou ceux des échanges. Elles sont donc juridiquement formulées en entrant dans la jurisprudence; avant même de recevoir, éventuellement, la sanction d'un pouvoir législatif, elles forment ainsi un droit nouveau. La frontière entre le droit et l'économie existe bien. L'activité économique dépend bien des normes juridiques qui ont une autre origine et d'autres fondements qu'elle. Mais cette frontière est poreuse, et comme toute activité d'échange, les échanges économiques suscitent leurs propres règles, qui, à leur tour, par la jurisprudence, influencent sinon la législation, du moins l'interprétation qu'en ont les cours de justice. Au-delà, celle-ci inspire les accords entre des parties en conflit à propos de leurs revenus. De cet échange, à travers la jurisprudence, entre le droit et l'économie, entre la loi et les usages, Commons tire une possibilité d'amélioration de la condition économique et sociale des non-propriétaires, des salariés donc. En effet il constate que les cours de justice peuvent arbitrer les conflits qui surgissent sur le salaire entre patrons et ouvriers autrement qu'elles ne le font. Car elles ont en fait un choix possible entre tenir compte des pratiques moyennes et des usages les plus courants et prendre en compte celles et ceux des entreprises les plus performantes. Les premiers ne peuvent que les amener invariablement à choisir le revenu de la propriété contre le revenu du travail. Car leur confrontation avec les lois qui règlent la propriété et qui intègrent les bénéfices qu'elle permet dans la propriété, oblige les cours, le plus souvent, à prendre le parti des entrepreneurs propriétaires au motif qu'elles ne peuvent en aucun cas décider une amputation de cette propriété. Si elles choisissent au contraire d'examiner les pratiques et les usages des entreprises les plus performantes en termes de salaire, le revenu du travail pourrait progresser en donnant à ces usages et ces pratiques une sanction légale. Les entreprises les moins avancées seraient obligées de s'adapter en changeant leurs pratiques. Un plus haut niveau de vie et de bien-être est à attendre de ce choix des cours, en attendant que la loi en prenne acte, ou même sans qu'elle en prenne acte. Car Commons raisonne ici, dans les développements qu'il consacre à la genèse de ce qu'il appelle: la valeur raisonnable (Commons, 1934, p.649sq.), dans un contexte typiquement américain, qui donne une place plus éminente au pouvoir judiciaire que celle qui lui est accordée en Europe, où on attend plus directement du pouvoir législatif le progrès économique et social. 24

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La valeur raisonnable n'est donc pas une valeur moyenne, destinée à accorder tout le monde. Commons montre au contraire l'impossibilité et l'arbitraire d'un tel moyen de la fixer. Elle est valeur raisonnable dans la mesure où elle est conforme à un jugement que l'on porte sur elle du point de vue de la raison. Et la raison est de choisir ce qui est le plus bénéfique à tous. Il retrouve cette manière de raisonner dans nombre de décisions des cours de justice, en particulier dans la jurisprudence de la Cour suprême. Et il souhaite qu'avant même de porter les conflits devant ces cours, les parties en présence les règlent sur cette base de la valeur raisonnable ainsi fixée, sous forme d'accords collectifs. La valeur raisonnable, pour les cours, consiste à tenir compte de tout ce qui valorise un capital, ne serait-ce que ses capacités ou sa force de travail. En termes de propriété, juridiquement donc, il convient selon elles de tenir compte d'une propriété non corporelle, intangible, formée non pas de biens: machines, locaux, matériel, etc. pour produire, mais de la valeur qu'on peut raisonnablement attendre aujourd'hui de transactions profitables futures, grâce à la mise en œuvre de ce capital, et qui fait que la valeur de l'ensemble, valeur raisonnable, dépasse nettement la valeur de ce seul capital. Dès un arrêt de 1890, la cour suprême réévalue le cours des actions d'une compagnie de chemin de fer en fonction de l'évaluation de cette propriété intangible, qui s'ajoute donc à la valeur de la propriété du capital corporel. Par ce même arrêt, la cour se réserve les solutions à apport~r aux transferts de propriété, qui deviennent question judiciaire et non législative donc, aux Etats-Unis. Les solutions apportées par la cour suprême et reprises dans la jurisprudence des autres cours retrouvent les analyses de Veblen. Ce dernier distinguait la valeur "industrielle" du capital, évaluée selon les coûts de reproduction de l'outillage, de sa valeur "pécuniaire", évaluée par les hommes d'affaires. Veblen parle de cette valeur "pécuniaire" comme d'une valeur intangible, reprenant en ceci une expression utilisée par les milieux d'affaires euxmêmes. Mais dans sa Theory of Business Enterprise, publiée en 1904, il explique que cette propriété intangible n'a d'autre raison d'être que la volonté des propriétaires entrepreneurs d'écarter l'un de leurs compétiteurs en maximisant la valeur de leur capital. Qu'ils le justifient par la valeur que prendraient dans le futur des biens acquis du fait de leur réunion dans un holding, permettant une production accrue, ne sort pas cette catégorie nouvelle de propriété et de capital du domaine des stratégies de pouvoir des hommes d'affaires sur leur communauté. Et Veblen met en parallèle la propriété intangible comme valeur présente des transactions profitables futures avec la propriété intangible comme niveau présent du pouvoir futur des capitalistes sur le marché, qui fonde sa théorie de l'exploitation. Il n'empêche que, pour Commons, Veblen a mis en évidence l'existence d'une nouvelle forme de propriété, dite intangible, dont la valeur n'est pas fondée sur la possession et la rétention de biens physiques mais sur la valeur des revenus qu'on peut en espérer à l'avenir. La cour suprême a institutionnalisé ce que le savant a mis analytiquement en évidence. A l'occasion de ces développements, Commons décrit ce qu'il nomme: "un nouveau capitalisme". Il en fixe même le moment d'émergence dans la lutte qui avait opposé Andrew Carnegie à 1. Pierpont Morgan pour la domination du marché de l'acier à la fin du XIXe siècle. Pour supplanter Morgan dans sa position dominante, Carnegie baisse ses prix, grâce à la maîtrise de l'ensemble du processus de production, des mines de charbon et de minerai de fer aux moyens de transport pour les acheminer vers les aciéries et aux procédés techniques nouveaux importés d'Allemagne dès 1873 mis en œuvre dans celles-ci. Et il tente d'acheter les aciéries indépendantes ainsi que les usines de produits métalliques fmis. Morgan réagit en incluant ces aciéries et ces usines dans une immense holding: US. Steel Corp. Il mobilise dans ce but jusqu'à 300 millions de dollars d'obligation or, contre les 75 millions proposés par Carnegie à partir de l'estimation des biens convoités. La différence entre les deux propositions, considérable, de 225 millions de dollars, figure dans les comptes sous le titre: "Intangible value". Le "nouveau capitalisme" de Commons est né ainsi, et en décrivant cette naissance, Commons lui assigne sa place dans l'histoire. Il passe sur les méthodes de luttes entre ces "barons pillards" que sont les premiers capitalistes américains, allant du sabotage à l'intimidation physique, pour sauvegarder la valeur de leur propriété et réduire celle de leurs concurrents. Il passe également sur le pessimisme 25

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veblenien qui oppose dans ces développements l'ingénieur au capitaliste. Seul le premier, pour Veblen, représente le progrès social parce qu'il est le représentant de la science et de l'art des producteurs de richesses, le second sabotant son travail pour ses intérêts fmanciers personnels. Pour Commons, l'essentiel n'est pas là, mais dans les nouvelles définitions de la propriété, du capital et de la valeur, qui passent des échanges dans ce milieu à la jurisprudence des cours de justice, donc au droit. Et lorsqu'il emprunte à Veblen, une fois de plus, l'idée si difficile à traduire en français de going concern19, Commons la tire également de l'idée d'un ensemble de matériel, de machines, de bâtiments entretenus et mis en œuvre par une organisation d'experts, de spécialistes et de travailleurs, dans le but d'accroître richesse et bien-être dans la société vers un ensemble plus vaste qui l'englobe dans le monde des affaires que Veblen, au contraire, lui opposait. Car ce qui anime tous les protagonistes de cette histoire, de ce "nouveau
capitalisme" de Commons, pour Veblen ce sont des "instincts" - nous dirions sans doute aujourd'hui de manière tout aussi floue des "mentalités"20 qui ne sont pas distribués à part

égale chez chacun d'entre nous. Le penchant à se lier à autrui, celui à s'interroger sur le monde et à communiquer, celui à construire le monde et celui à le détruire, à le piller, se trouvent tous dans la société. Mais par l'éducation et l'instruction, parenté, curiosité, générosité, parasitisme deviennent chacun la coutume dominante d'un milieu social, d'un groupe social, dont ils fondent l'activité dominante. Techniques et institutions les relaient, en les favorisant ou les défavorisant. L'analyse de celles-ci permet donc une explication de l'histoire, sans pour autant lui donner un sens, une finalité. Pour Veblen, si l'expression going concern a un sens dynamique, les hommes d'affaires ne peuvent en faire partie. Ces derniers confisquent les savoir-faire techniques qui sont à l'œuvre dans la société toute entière. Ils sont des parasites, qui détournent à leur seul profit, par l'appropriation du capital matériel, l'immatérielle valorisation de celui-ci par l'organisation des employés et des ouvriers qui le mettent en œuvre grâce à leurs compétences techniques et intellectuelles (Veblen, 1914 et 1915). Toujours en restant au niveau de la société tout entière, Commons critique la position de Veblen sur deux points principaux. D'abord il ramène l'instinct artisan lié au penchant à construire le monde à une économie d'ingénieurs qu'il inclut dans les "transactions manageriales tt ; celles-ci règlent la conduite des activités de fabrication sur des habitudes et des usages qui sont marqués par des relations de pouvoir de type commandement /obéissance, supérieur/inférieur, aussi peu sympathiques que ne l'est le pouvoir de l'homme d'affaires sur l'ingénieur, du commercial sur le technicien. Pour lui, Veblen a idéalisé le fabricant: travailleur manuel, scientifique, manager, se mouvant dans des traditions de fabrication de qualité, de travail bien fait, qui ne sont plus à l'ordre du jour avec l'apparition du management scientifique et de l'organisation scientifique du travail de Taylor (Taylor, 1911), dont Veblen n'a connu que les prémices21. De plus, la thèse veblenienne de
19. Le problème s'est posé dès la première traduction en français d'un texte de Commons pour les Mélanges Gény (Commons, 1975). La traductrice, M. Biaujeaud, la laisse en anglais, mise entre guillemets. 20. Le parallèle tient en ce sens que mentalités comme instincts permettent de lancer un travail empirique nécessaire dans un domaine encore peu exploré à partir de travaux pionniers. Les historiens de l'école des Annales ont ainsi regroupé sous le terme de mentalités toutes sortes de phénomènes liés aux émotions, à l'imagination, aux comportements de l'homme en société, dont ne rendaient pas compte l'histoire économique et sociale, ni l'histoire événementielle et politique, telles qu'on les pratiquait alors. Mais Marc Bloch et Lucien Febvre, Johann Huizinga et Norbert Elias, avaient exploré quelques pistes et méthodes qu'il convenait de reprendre pour en découvrir d'autres. Au fur et à mesure des travaux, l'histoire des mentalités a été abandonnée au profit d'une histoire culturelle ou d'une anthropologie historique qui se cherchaient sous ce label. Cf. Aries, 1978, p. 402-423. N'en vat-il pas de même avec les quatre "instincts" de Veblen dont l'histoire offre tant d'exemples qu'il serait fort intéressant de les reprendre dans une trame documentaire à constituer selon les méthodes de l'anthropologie historique. Veblen est resté prisonnier de la psychologie de son temps sur ce point. Et on ne voit pas que la sociologie économique reprenne son dossier à la base. En attendant que "mentalités" et "instincts" de toutes sortes puissent devenir l'objet d'une psychologie et d'une psycho-sociologie historiques si difficiles à mettre au point, tant les pièges sont nombreux en ces domaines. 21. Commons oublie pourtant que de l'œuvre de Veblen, les spécialistes de management et de marketing tireront de précieux enseignements. Cf. dans le manuel classique de Kotler (1973), chapitre: "Le modèle socio-

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l'exploitation des compétences par les hommes de profit aboutit à privilégier l'usage par rapport à l'échange dans la formation de la valeur. Le pouvoir de l'homme d'affaires, que lui assure la propriété du capital, permet une régulation du monde industriel, donc également du processus technique, à partir des affaires commerciales et financières qui l'obligent à faire produire pour l'échange. Les affaires du commerce moderne font de la propriété un investissement dans le processus industriel. Pessimisme pour pessimisme, sans revenir sur celui, plus critique, de Veblen, mieux vaut considérer que les affaires et l'industrie humaine font bloc et vont dans le même sens que d'y voir une contradiction, estime Commons. C'est pourquoi il les étudie ensemble, à travers ce complexe d'institutions en mouvement réglant les échanges qu'il appelle, lui aussi mais en l'élargissant, going concern. Konzern en allemand, trust en anglo-américain, zaibatsu japonais22, chaebol coréen, groupe en français, consortium pour les regrouper dans l'idée commune d'entreprises diverses réunies pour coordonner leurs activités, toutes ces expressions pourraient rendre compte de ce qu'est un going concern, du moins en partie. En partie parce que Commons étendrait sans problème la notion à des entreprises dont les activités n~ nous semblent pas, à première vue et jusqu'à récemment, relever de l'économie. Pour lui, l'Eglise, une université, l'armée, une administration, pourraient être comprises comme des going concerns, c'est-àdire comme autant d'organisations permettant par les règles qu'elles se fixent de mobiliser des compétences dans un but déterminé. Mais l'expression going concern veut saisir plus que cet aspect statique en observant ces organisations en mouvement, dans leur aspect dynamique de mise en œuvre d'une action collective. Le français, souvent plus précis que l'anglo-américain des économistes quand ils ne cherchent plus à traduire, pour donner une haute impression de technicité à ce qui est parfois idées simples ou concepts flous - en témoignent les sens plus courts et les usages plus précis de vieux mots français tels que transaction, ménagement, etc. qui rendent inutiles leur prononciation dans leur forme anglaise -, peut parfois buter sur une traduction d'autant plus difficile que l'expression est utilisée par l'auteur de manière changeante, à la limite parfois de l'aléatoire; le texte de Commons fourmille de tels exemples. L'anglais économique utilise depuis longtemps l'expression going concern value qui peut nous aider à retrouver le sens de l'expression going concern lorsqu'elle est utilisée par Commons. C'est la valeur des avoirs d'une entreprise considérée comme une affaire en bonne marche, obtenant de bonnes performances. Cette valeur repose donc sur ses possibilités et ses perspectives de profit plutôt que sur la valeur des mêmes avoirs dans la perspective d'une liquidation. Le sens de cette expression, que rappelle le très officiel Webster, renverrait à la fois au sens ancien, dynamique et général, qu'a encore le mot entreprise en français; et qui contient lui aussi les idées d'organisation et de projection vers l'avenir. Mais dans le jeu des institutions, l'entreprise, dans tous les sens du mot, renvoie à une idée micro-économique qui n'est pas exactement celle de Commons quand il évoque les going concerns. Elle serait plus proche de celle de Veblen par la place centrale qu'y occupe la compétence technique. Les trois idées se retrouvent dans l'engagement de la volonté, qui suppose une intention, quoi qu'en écrive Commons à propos de Veblen (Commons, 1934, p.654 et 668). Car contrairement à ce que Commons veut démontrer, Veblen prend bien en compte l'intention des hommes d'affaires pour découvrir l'importance de la propriété intangible. Mais il ne la confond pas avec la finalité d'une évolution qu'en opposant à l'hégélianisme il récuse. Et on
psychologique de Veblen", p. 139 sq. L'original américain de cet ouvrage est paru en 1967 pour sa première édition. 22. Littéralement, le mot zaibatsu désigne une clique financière. Jusqu'en 1945, il garde cette connotation péjorative de groupe familial contrôlant une série d'entreprises liées entre elles par un réseau de participations croisées. Le moyen de ce contrôle est une honsha, équivalent japonais d'un holding. Cf. Reischauer, 1973, Tome II, p. 174, et 181. La crise financière japonaise ouverte dans les années 1990 est aussi la crise de ce système, qui avait permis au capitalisme japonais de résister à l'entrée de groupes étrangers en son sein, alors qu'il ne se privait pas d'investir dans ceux-ci jusqu'alors. Son originalité tient plus à cette longue résistance qu'au modt}le initial, qu'on trouve auparavant dans l'Allemagne des Krupp et des Siemens, la France des "200 familles", les Etats-Unis des "barons pillards", etc.

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peut discuter la distinction faite à l'occasion par Commons entre sciences physiques et sciences sociales à partir de la distinction entre sciences des faits et sciences des intentions et des institutions. Cette distinction éloigne l'institutionnalisme de la sociologie durkheinienne par exemple, qui considère les faits sociaux comme des choses (Durkheim, 1895, p. XII et chap. II). Mais elle le rapproche du droit, plus précisément du droit des obligations et des contrats, où l'intention et l'engagement de la volonté sont les discriminants du bon et du mauvais contrat. Chez Commons l'obligation créée par la négociation prend la place de la liberté du contractant, comme la dette et le devoir prennent la place de la liberté de manière générale. L'institutionnalisme décale tous les concepts de l'école classique vers l'institué, au nom d'une observation réaliste de la société. Ce décalage méthodologique a des conséquences fondamentales pour l'analyse. Elle ne peut, ou ne devrait, qu'amener le chercheur de toute science sociale à s'interroger sur ce qu'est ou n'est pas l'institution. Retour sur l'institution Une lecture rapide et superficielle des Institutional Economics de John Commons pourrait donner l'impression qu'il utilise fmalement assez peu les institutions proprement dites dans ses analyses. Ce que voit passer le lecteur sont des droits, des obligations, ce qu'il appelle des coutumes et qui sont en fait des habitudes, des usages, des routines, toutes sortes d'attitudes courantes dans la vie sociale, des comportements à de simples manières d'envisager des relations, des activités, des choses, bref ce que la sociologie durkheinienne nous a accoutumés à considérer comme des faits sociaux qui, précisément, ne doivent pas être traités d'emblée comme des institutions, ne serait-ce que pour des raisons de méthode d'analyse. Et l'institution est très peu souvent défmie dans l'ouvrage, mais elle l'est toujours de manière dynamique et indirecte, non par ce qu'elle est mais par ce qu'elle détermine: une action, avec un infléchissement assez net du début à la fin du livre. A la page 69, au terme d'un court développement où il reconnaît les significations vagues que recouvre le mot institution, allant du réseau "de lois et de régulations" aux comportements courants qui conditionnent la vie sociale, Commons donne une défmition à laquelle il accroche nombre de ses premiers développements: l'institution est "l'action collective qui contrôle l'action individuelle". A la page 701, cette définition est devenue "l'action collective provoquant, conduisant à (inducing), l'action individuelle". Du contrôle, qui peut réfréner, à l'incitation,
qui pousse au contraire à agir, toute l'ambiguïté du mot et du sens - signification direction - de l'institution se retrouve dans l'ouvrage majeur de Commons. autant que

Le lecteur se trouve donc avec une défmition extrêmement large de l'institution,
englobant toutes sortes de faits sociaux de natures différentes, qui interviennent
mérite pour l'institutionnalisme

-

- c'est

leur

à des niveaux

très divers

dans la société,

dans des

domaines multiples et avec des effets très variables dans leur ampleur. Cette définition large rejoint celle donnée par Marcel Mauss et Paul Fauconnet dans un article de 1901 intitulé: Sociologie. "Il n'y a aucune raison pour réserver exclusivement, comme on le fait d'ordinaire, cette expression aux arrangements sociaux fondamentaux. Nous entendons donc par ce mot aussi bien les usages et les modes, les préjugés et les superstitions que les constitutions politiques ou les organisations juridiques essentielles; car tous ces phénomènes sont de même nature et ne diffèrent qu'en degré". Suit un développement sur la vie des institutions, sur leur renouvellement, les nouvelles à partir des anciennes, à travers ce qu'elles mettent en œuvre en la conditionnant: l'action, développement que n'aurait pas renié Commons. Mais les citations couramment faites de ce texte omettent généralement de préciser qu'institution renvoie ici aux "manières d'agir et de penser que l'individu trouve préétablies et dont la transmission se fait le plus généralement par la voie de l'éducation". Ces "faits spéciaux" que sont les institutions (Fauconnet et Mauss, 1901 ; Mauss, 1969, p. 150-1) ne sont nullement le tout des faits sociaux. Dans un article ultérieur écrit en 1906 avec un autre collaborateur, Henri Hubert, Marcel Mauss rappelle sa définition des institutions comme "règles publiques d'action et de pensée". Mais il s'insurge un peu plus loin sur le confinement où certains veulent tenir la sociologie, c'est-à-dire dans l'étude des

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faits sociaux avant qu'ils ne soient institués. "Notre domaine ne va, nous dit-on, que jusqu'où l'on trouve des institutions" (Hubert et Mauss, 1906 ; Mauss, 1968, p. 25 et 35-6). Il est clair que pour le courant durkheimien, la sociologie englobe dans son champ de travail l'étude des institutions. Mais celles-ci sont un moment de la vie des faits sociaux, qui ont existé, auparavant et autrement, à l'œuvre sous une autre forme dans la société. L'institution prend le pas sur le fait social au moment où il devient une contrainte selon Durkheim, ce qui suppose qu'il prend une valeur morale, qui lui assure une légitimité et par celles-ci le concours des membres du groupe que structure cette institution. Le contraire de ce processus est l'anomie, quand s'épuise le sens moral et social de l'institution, qui perd sa légitimité et laisse les individus en face de leurs désirs et de leurs intérêts sans règles de conduite, ou sous une règle vide de sens, imposée par la force brutale. Les conditions de fonctionnement d'une institution sont le respect de l'autonomie de l'individu et la possibilité de la faire comprendre, sa valeur pédagogique (Durkheim, 1925). Ce qui intéresse Commons n'est pas le fait social ou le phénomène social qui a donné naissance à l'institution. Il le prend en compte une fois institué, directement sous la forme de l'institution, et ne considère des faits sociaux que ceux qui ont pris la forme d'une institution. Commons ne s'intéresse, dans la démarche sociologique vis-à-vis de l'institution, qu'à la partie de celle-ci qui part de l'institution et non pas à celle qui va à l'institution. Et la mort des institutions ne l'intéresse pas plus; elle est enveloppée dans un renouvellement permanent dû à la sélection qui est à l'œuvre dans l'évolution historique. Cette distinction de deux moments du fait social devenant une institution, avant qu'il ne joue ce rôle dans la société et à partir du moment où il le joue, est une question fondamentale de la sociologie, ou du moins, devrait l'être. Elle a été posée à l'origine par les grands fondateurs de la sociologie française, soucieux de comprendre le mécanisme social de la genèse des règles de la vie en société, sans partir de celles-ci donc et en particulier de celles qui ont été sanctionnées et formalisées par le droit, public ou privé. C'est pourquoi la démarche des sociologues durkheiniens est l'inverse de celle des institutionnalistes. Les institutions sont pour eux des faits sociaux particuliers, à traiter comme tels, parmi d'autres faits sociaux dont certains seulement deviendront des institutions. Et alors la tâche du sociologue est de comprendre pourquoi. Les travaux des économistes américains institutionnalistes les intéressent parce qu'ils y repèrent précisément un usage de la notion d'institution différent du leur3. L'inverse n'est pas vrai, les institutionnalistes ignorant, à très peu près, les développements de l'école sociologique française, et ne s'intéressant pas à la genèse et à la transformation des règles ailleurs que dans leur société. Chez eux, l'institution renvoie aussi bien à l'institué qu'à l'instituant en les plaçant sur un même plan dans un jeu de création et de recréation sociale des règles et des normes qui est perpétuel et qu'ils appellent évolution. Si l'objet même de l'analyse est aussi la socialisation, cette analyse est institutionnelle, se fait à partir des institutions, qui en sont les données et ne font pas partie de cet objet, en obligeant le chercheur à commencer en amont, c'est-à-dire à ce que les durkheiniens, prudemment et méthodologiquement, ont appelé lefait social. Il résulte de cette position une grande variation dans les points de vue sur les institutions chez les différents auteurs de l'institutionnalisme américain, l'accord n'étant pas nécessaire sur ce qu'elles sont ni sur leur genèse, qui ne sont pas au programme de recherche de l'institutionnalisme. Il n'est pas non plus nécessaire, pour eux, de les hiérarchiser. Pour Veblen, les institutions sont de l'ordre de la croyance, de la routine, et leur codification dans un droit n'est nullement souhaitable. Pour Commons, les institutions sont des règles, dont la codification dans un droit est envisageable et souhaitable. Simples habitudes de la pensée commune pour le premier, elles n'ont pas l'intérêt d'améliorer la vie sociale qu'y trouve Commons. La valeur attribuée aux choses et aux êtres comme les principes du droit et de la
23. Gislain et Steiner, 1999, p. 273-296, ne mettent pas en évidence ce rapport fondamentalement et méthodologiquement différent à l'institution dans les deux écoles. La définition de l'institution qu'ils donnent à partir de Veblen p. 285 diffère moins de celle de Durkheim en termes d'action qu'en termes d'apparition dans la société. La définition de Durkheim citée p. 287 rappelle cette nécessaire prise en charge par la sociologie.

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propriété en relèvent pour les deux, mais avec des effets opposés: Veblen n'en attend qu'une exacerbation des conflits quand Commons y trouve une solution des conflits. Pour Veblen, les institutions sont d'abord des entraves à ce que l'homme a de meilleur. Elles ne l'aident pas, ne créent rien, ne favorisent rien, ne "pensent" pas comme l'explique, dès le titre de son livre sur les institutions, Mary Douglas (Douglas, 1986). Elles organisent bien les choses de la vie sociale, pour l'un comme pour l'autre, mais elles le font en favorisant le pouvoir de qertains, les moins nombreux, sur les autres, les plus nombreux, selon Veblen. Economiquement, ce favoritisme des institutions se traduit par des moyens de confisquer le surplus. Bref, pour Veblen la nature humaine est plus pervertie qu'améliorée par les institutions. Elles créent autant de problèmes qu'elles n'en résolvent. Dès lors que le capital, au sens matériel du mot (terre, machines...) s'accompagne de sa mobilisation en valeurs marchandes abstraites par le biais du droit de propriété, qui devient alors propriété de droits sur ce même capital, il existe une double possibilité de scandale moral d'un travail sans profit et d'un profit sans travail. C'est pourquoi Veblen ne voit pas dans l'abstraction des termes de l'échange, qu'ils passent par le droit ou d'autres institutions, la manifestation d'un quelconque progrès pour l'humanité. Chez Douglas North, les institutions sont des" contraintes créées par l'homme et qui structurent les interactions politiques, économiques et sociales" (North, 1990, p. 97). Leur rôle majeur est de réduire les incertitudes des relations sociales par leur stabilité. Cette définition amène North à distinguer les institutions formelles (les règles de droit) des institutions informelles (habitudes, comportements, interdits...). Il reprend là une ancienne distinction que l'on trouve déjà chez Veblen et avant lui chez Schmoller afin d'expliquer l'inégale incitation à l'action des diverses institutions: à l'inertie des institutions informelles s'oppose le dynamisme des institutions formelles. Et North place les organisations à l'interface des institutions formelles et des institutions informelles, selon une hiérarchie des institutions en fonction de leur niveau d'abstraction. Au plus faible niveau se trouveraient les groupements historiques formés par un statut commun, par exemple le salariat. Audessus d'organisations telles que les entreprises, les syndicats, se trouveraient des institutions comme la propriété, qui relève du droit, au-dessus encore la monnaie, abstraction économique majeure. North hiérarchise les institutions, manière discrète aussi de les trier au pire, de leur donner un coefficient au mieux, dans l'analyse de leurs effets sur la vie économique. Dans la préface du livre où il présente une nouvelle histoire économique des ÉtatsUnis, articulant la croissance et le bien-être, Douglas North insiste sur la nécessité d'appliquer à la recherche historique les règles des sciences sociales et les méthodes de l'investigation scientifique pour que l'histoire ne soit pas seulement l'enregistrement subjectif de faits dont le choix change à chaque génération. Et il condamne au passage l'implicite théorique que dissimule l'empirisme de la plupart des historiens, qui aboutit à présenter comme des évidences ce qui n'est qu'évaluations, quantifiées ou non, de situations choisies par eux-mêmes dans tel ou tel corpus documentaire (North, 1966, p. VI). On pourrait ajouter le problème posé par la détermination de ces ensembles documentaires, réunis pour des raisons diverses, pas toujours évidentes, et qui faisait dire à Lucien Febvre qu'il ne fallait jamais s'en tenir à un seul d'entre eux pour l'étude d'une question. Douglas North appuie donc sa méthode sur des a priori de recherche qu'il veut expliciter: si l'histoire économique a pour but l'étude de la croissance, de la stagnation et de la crise d'une part, et celle des effets de ce mouvement sur la société où il se déroule d'autre part, l'historien ne peut échapper à deux questions, celle de la théorie économique qu'il utilise pour en rendre compte et celle de la détermination de l'appareil statistique permettant de le mesurer. La première doit lui permettre d'élaborer ses hypothèses de recherche et la
seconde de les tester. L'une et l'autre définissent

- North

écrit dictent

- les

limites mêmes de

la recherche. C'est pourquoi leur choix doit être approprié à ses objectifs (North, 1966, p. 2). La théorie économique qu'il juge adéquate à sa recherche doit donc intégrer la question de l'efficience croissante de la société pour activer la croissance: la pensée libérale, qui 30

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