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Les conduites d'anticipation

De
181 pages
L'anticipation est au coeur des comportements humains. Elle participe du cognitif, de l'émotionnel, du symbolique. En analysant la manière dont les acteurs anticipent en milieu organisationnel, l'auteur nous offre l'opportunité de réinterpréter de nombreuses dynamiques comportementales, aussi bien individuelles que collectives, sous un angle nouveau et pertinent pour l'action, et propose deux outils opérationnels destinés à favoriser l'engagement des acteurs dans les projets d'organisation.
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Sommaire Préface ................................................................................................. 9 Introduction ....................................................................................... 13 1ère partie — L’anticipation au cœur des sciences de l’action....... 17 1 — Anticipation et sens commun................................................... 21 2 — Le sujet anticipant ................................................................... 25 3 — L’acteur historique face au futur .............................................. 43 4 — Anticipation et management ................................................... 57 2
ème

partie — Vers un modèle dynamique d’anticipation ............. 77

5 — Le modèle d’anticipation ......................................................... 81 6 — Les fondements de la conduite d’anticipation.......................... 85 7 — La dynamique de la conduite d’anticipation ............................ 95 3
ème

partie — Applications méthodologiques ............................... 105

8 — La boussole d’anticipation ..................................................... 109 9 — Les balises prospectives ......................................................... 125 Conclusion ....................................................................................... 141 Bibliographie ................................................................................... 147 Index ................................................................................................ 171 Table des matières .......................................................................... 177

Préface Prospective : une approche cognitive L’ouvrage de Philippe Gabilliet présente une approche originale et novatrice de la démarche prospective. En centrant son propos sur les aspects socio-culturels et cognitifs, l’auteur place l’homme dans ses diverses dimensions, au cœur même des mécanismes d’anticipation. Mais Philippe Gabilliet, ce pédagogue averti qui professe aussi bien à l’ESCP-EAP qu'auprès de l'association Progrès du Management (Apm), le fait en s'appuyant sur des référentiels issus de la psychologie, de l'histoire et plus généralement de ce que l'on appelle maintenant les sciences cognitives, dont la prospective finira bien par être reconnue comme une branche essentielle1. Il rappelle notamment le constat clinique du psychiatre Jean Sutter (1983) : « En regardant vivre les hommes, il m'est apparu que leur principale et presque seule préoccupation était de vivre par avance leur avenir ». Et Philippe Gabilliet remarque justement que dans la façon dont les individus, les groupes sociaux et les cultures se projettent dans leur avenir depuis la nuit des temps, peu de choses ont changé. En effet, la capacité à anticiper est liée à la condition humaine et au cerveau, or ces derniers n'ont guère connu de révolution majeure depuis le Néolithique. Il en dégage une conviction forte : mémoire et faculté de prévoir apparaissent de tout temps comme l'essence même de l'intelligence humaine. La mémoire des chasses réussies et l'imagination mises au service de l'anticipation conjuguent leurs effets pour guider l'action. Ainsi, comme nous l'avons nous-mêmes relevé, si le monde change, les problèmes demeurent car ils sont liés à l'homme, le grand invariant de l'histoire. Si cette dernière ne se répète pas, les hommes semblent pourtant conserver, au cours du temps, des similitudes de comportement qui les conduisent, placés devant des situations comparables à réagir de manière quasi identique, et donc prévisible. Ajoutons à cela l'idée centrale développée au fil de cet ouvrage : ce sont les mêmes outils, les mêmes démarches intellectuelles et mentales qui permettent à une collectivité, un groupe, voire un
Un bout de ce chemin a été parcouru grâce à Jean-Philippe Bootz et sa thèse en sciences de gestion sur l’apprentissage organisationnelle et la prospective, soutenue en 2003 dans le cadre du Lipsor et de l’université de Strasbourg.
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individu isolé de se projeter dans son futur. C'est bien le constat que nous avons pu faire depuis trente cinq ans dans les entreprises et dans les territoires : ce sont les mêmes méthodes de réflexion collectives qui s'appliquent. Partant de ce constat, en s'appuyant sur les travaux d'Alain Gras (1976), il faut distinguer trois niveaux d'invariance : les invariants simples (baiser entre la mère et l'enfant, fixation dans les yeux), les invariants complexes de type psycho-affectifs (tels que l'agressivité, mais aussi la sociabilité) ou encore les invariants pseudohistoriques (proportions de suicides). L’auteur s'appuie aussi sur JeanFrançois Kahn (2006) pour reprendre la notion d'invariances structurelles, qui ne sont pas des îlots de résistance au changement, mais bien la trame même du devenir historique dans lequel ce changement s'insère. Pourtant, l’avenir reste une zone de liberté, un lieu de pouvoir, le produit d’une volonté. En bon prospectiviste, Philippe Gabilliet se refuse au déterminisme absolu en considérant que l’homme, grâce à sa volonté et à sa marge de manœuvre, a toutes les armes en main pour construire son futur ; le déterminisme n'empêche pas la détermination : ainsi, si l’on veut bien admettre que l’avenir n’est peut-être pas complètement déterminé, il n’en demeure pas moins que des hommes extrêmement déterminés seront toujours nécessaires pour construire l’avenir qu’ils désirent. Mais la réelle originalité du travail de Gabilliet se situe dans son approche cognitive de la démarche d’anticipation à travers le concept de modèle d’anticipation. L’idée développée par l’auteur est que l’anticipation va dépendre de dimensions à la fois cognitive, émotionnelle et symbolique. Toute projection dans l’avenir est influencée par les outils mentaux, les croyances, les modèles qui sont mobilisés par l’anticipateur. Au passage, l'auteur s'appuie notamment sur la somme de Bernard Cazes, son Histoire des futurs, et nous fait découvrir Daniel Mercure (1995), anthropologue et sociologue, professeur à l'université Laval de Québec. Pour ce dernier, « l’expérience que l’acteur va avoir du vécu de son temps, sera fortement structurée en amont par tout un ensemble de croyances et de modèles mentaux. Ceux-ci sont le véritable terrain psycho-social à partir duquel l’acteur va être en mesure de penser, gérer, optimiser voire gaspiller son temps à venir, à partir des images et représentations

Préface

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de l’avenir dont il est lui-même porteur ». Il considère ainsi la démarche d’anticipation comme un acte de création mentale de soi dans l’avenir. En s’appuyant également sur les travaux de Senge (1991), Philippe Gabilliet émet l’hypothèse que la prise en compte par l’individu de ses propres modèles mentaux du futur va jouer sur sa capacité à construire des anticipations. Pour illustrer ce concept de modèle d’anticipation, l’auteur développe deux applications. La première, la boussole d’anticipation, s’inspire de la typologie des représentations collectives proposées par Bernard Cazes et des travaux de Daniel Mercure sur les dimensions structurantes concernant l’avenir. Elle se structure autour de quatre axes dont les pôles extrêmes sont complémentaires et non opposés. Lorsqu’un individu est mis en situation d’envisager globalement son avenir, il répond mentalement à des questions correspondant aux quatre axes de la boussole. Pour chacune des questions, l’individu concerné aura tendance à ressentir une orientation de réponse, puis à la formaliser de façon rationnelle. Les réponses ainsi apportées vont structurer son modèle d’anticipation. L’objectif de cette application est, d’une part, de permettre à un individu ou un groupe d’identifier ses modalités préférentielles d’anticipation, et d’autre part, de chercher à optimiser ce modèle. La seconde constitue les balises prospectives. Ces balises sont les six niveaux logiques à partir desquels se construisent en permanence nos représentations de l’avenir, en tant que vecteurs d’action et de décision : le « futur socle », celui des invariants, stable par nature, le « futur nécessaire », celui de l’inévitable, le « futur interdit », celui du redouté, le « futur tendanciel », le « futur incertain » totalement soumis à la contingence, et le « futur libre », lieu où le sujet agissant peut exprimer sa marge de manœuvre. Ces balises constituent, à mon sens, un travail préparatoire utile à la construction de scénarios dans la mesure où l’exploration et la validation de chacun des futurs permet de tenir compte de l’ensemble de ce que Philippe Gabilliet nomme les « ingrédients du futur », c’està-dire, les invariants, les tendances lourdes, les contingences et l’aléatoire. Ces balises paraissent parfaitement utiles, voire salutaires,

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en prospective où les facteurs d’inertie issus des tendances lourdes et des invariants ont parfois tendance à être sous-estimés. Par ses travaux, Philippe Gabilliet apporte du sang neuf à « l'indiscipline intellectuelle » qu’est la prospective en montrant ses dimensions cognitives. Par sa formation et sa culture, l’auteur n'intègre pas dans son approche les méthodes et outils de la prospective faisant appel à des connaissances statistiques et mathématiques. Je fais partie de ceux qui le regrettent, car toutes les manettes sont utiles pour démultiplier les capacités de compréhension du monde et d'influence sur les changements. Mais je m'en réjouis aussi car Philippe Gabilliet rappelle du même coup que le combat pour la rigueur peut emprunter différents langages. Et puis je ne désespère pas de le convertir aux délices de certaines approches avec la même conviction qu'il le fait pour son lecteur. Michel Godet Professeur au CNAM Paris, titulaire de la Chaire de prospective stratégique

Introduction « En regardant vivre les hommes [...], il m'est apparu que leur principale et presque seule préoccupation était de vivre par avance leur avenir ». Ce constat du psychiatre Jean Sutter (1983) aurait aussi pu être celui d’un philosophe, d’un économiste, d’un psychologue, d’un historien ou d’un sociologue. Que l’anticipation porte sur notre devenir personnel, celui de nos proches, de notre communauté, de notre civilisation, voire de notre univers, elle occupe le cœur de la plupart de nos problématiques d'êtres pensants et d'êtres sociaux. Tout comme on ne peut pas ne pas décider ou ne pas communiquer, il semble difficile, voire impossible de ne pas anticiper. Car refuser d'anticiper, demeurer dans l'attente passive et fataliste (voire tendue et anxieuse) de l'événement, c'est déjà — qu’on le veuille ou non — se projeter en avant dans le temps qui passe ; c'est induire implicitement une représentation de l'avenir, que celui-ci soit déterminé ou marqué par l'influence d'une volonté plus haute que la nôtre. Ainsi, l'anticipation — et plus particulièrement son versant actif, celui de l'interrogation puis de l'intervention du sujet sur son propre avenir — constitue-t-elle l'un des processus majeurs du développement humain. L’anticipation ne présente d'ailleurs pas un visage purement rationnel. Anticiper, ce n'est pas uniquement penser à son futur ; c'est aussi l'éprouver, le ressentir par avance. L'anticipation joue sur des claviers à la fois cognitifs, émotionnels et symboliques. La pensée et le sentiment, la raison et l'intuition, le conscient et l'inconscient s'y partagent la tâche. De même, l’anticipation ne constitue pas non plus un phénomène purement mental. Anticiper, ce n'est pas uniquement vivre son futur « de l’intérieur » ; c'est aussi décider, dire, faire par avance. Ainsi, anticiper signifie aussi mettre en œuvre des comportements, agir en interaction avec les autres et son environnement. Le processus d'anticipation du sujet se déploie donc tout à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de lui-même. Car nul n'anticipe de façon isolée ; quiconque se projette dans l'avenir — que ce soit par la pensée ou à travers ses décisions et actions concrètes — utilise pour cela des outils mentaux, des modèles, des croyances, des réflexes, des

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concepts hérités de sa socio-culture et perpétuellement reconstruits en un mode éminemment personnel d'anticipation. En tant que praticien tout d’abord, puis en tant qu’enseignant et chercheur, notre intérêt pour les phénomènes d’anticipation peut être rattaché à deux rencontres, à la confrontation avec deux territoires de la connaissance : la prospective stratégique et la psychologie cognitive. C’est à la première que nous devons, au début des années 90, la découverte — ou plutôt la prise de conscience — que l’avenir constitue un objet d’investigation pertinent et que c’est cette investigation même qui en constitue la dynamique essentielle. Mais c’est la seconde qui, quelques années plus tard, nous conduira à formaliser nos premières hypothèses sur le caractère central des processus psycho-sociaux d’anticipation dans la compréhension des comportements humains. Bien que l’anticipation se déploie au carrefour de nombreuses thématiques et disciplines (économie, psychologie, sociologie, ergonomie, etc.), c’est dans le champ des sciences de l’organisation que nous focaliserons l’essentiel de nos réflexions, lesquelles constituent la trame de notre thèse de doctorat (Gabilliet, 2004), thèse dont le présent ouvrage reprend les principaux développements théoriques. Le positionnement de l’anticipation au centre des disciplines de la gestion est pour le moins aussi évident que sa discrétion conceptuelle. En effet, quelle est la raison d’être d’une organisation, sinon son devenir ? Qu’est-ce d’ailleurs qu’une organisation, sinon un corps social en devenir, ce même devenir (économique, social ou sociétal) légitimant l’essentiel des décisions prises et des actions mises en œuvre par ses managers et dirigeants ? La maîtrise de ce devenir constitue l’objet total ou partiel de la plupart des disciplines de gestion et des pratiques associées, composées d’outils et processus destinés à « décider mieux pour demain », que ce soit d’un point de vue stratégique, marketing, commercial, technique, financier, industriel, humain, etc. Ce devenir, à travers la mise en œuvre des pratiques de gestion par les acteurs, prend naissance dans des représentations implicites ou

Introduction

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explicites du futur ; il peut donc être considéré comme un processus psycho-social de construction de l’avenir. Mais il est aussi partiellement déterminé par des conduites relationnelles et décisionnelles ; à ce titre, il constitue également une dynamique comportementale orientée sur l’avenir. Dès lors, pourquoi s’intéresser à la façon dont les acteurs anticipent en milieu organisationnel ? La première raison est d’ordre théorique. L’étude des modes d’anticipation des acteurs, qu’il s’agisse de leurs représentations ou de leurs conduites, constitue selon nous un angle d’analyse pertinent, à travers le concept fortement intégrateur d’anticipation organisationnelle. C’est ce dernier qui permet, selon notre propre expérience de l’intervention en organisation, de réinterpréter de nombreuses dynamiques comportementales individuelles (implication, communication, négociation, décision) autant que collectives (mobilisation, changement, conflits). La deuxième raison est d’ordre plus opérationnel. La compréhension de l’impact des modes d’anticipation des acteurs sur les dynamiques organisationnelles dans lesquelles ils s’inscrivent permet en effet de dégager un champ nouveau d’intervention : la gestion des anticipations. L’objet de ces interventions devient ici la mobilisation et l’orientation dynamique des représentations et des conduites d’anticipation des acteurs en situation, dans la perspective d’une intériorisation des buts par les acteurs ainsi que de leur engagement dans les projets de l’organisation. Dans le cadre de cet ouvrage, notre réflexion d’approfondissement autour de la notion d’anticipation s’effectuera en trois temps. Dans une première partie, nous nous efforçons d'éclairer et d'approfondir la notion même d'anticipation, à travers une synthèse des développements et apports issus d’autres disciplines des sciences humaines, en particulier la psychologie, la psychopathologie, l'ergonomie, l’économie politique, la sociologie, ainsi que les sciences de gestion. En deuxième partie, nous proposons un modèle intégratif de compréhension des conduites d’anticipation, qui nous conduit à mettre

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en évidence les différents niveaux dynamiques à l'œuvre dans un processus individuel ou collectif d’anticipation La troisième partie nous permet d’illustrer la pertinence de ce modèle par la présentation de deux outils d’intervention, développées dans le cadre de nos propres pratiques de conseil de direction et de coach de dirigeants.

1ère partie L’anticipation au cœur des sciences de l’action : à la recherche d’une problématique