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Les misères du patronat

De
272 pages
L'histoire de plusieurs dizaines de petites et moyennes entreprises et celle des patrons et des lignées qui les gouvernent, attestent que l'entreprise est le lieu d'un ouragan perpétuel de destruction et de création, où la multitude des disparitions coexiste avec l'ampleur des créations ou des changements.
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LES MISERES DU PATRONAT...

LE MONDE DES PETITES ET MOYENNES ENTREPRISES INDUSTRIELLES ET DE LEURS PATRONS

Collection «Logiques sociales»
dirigée par Dominique Desjeux
Derniers titres parus: D. ALLANMICHAUD, 'avenir de la société alternative, 382 p., 1989. L Alain BIHR,Entre bourgeoisieet prolétariat, L'encadrement capitaliste, 418 p., 1989. Daniel BIZEUL, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 270 p., 1989. Robert CHAPUlS, 'alcoo~ un mode d'adaptation sociale? 224 p., 1989. L Centre Lyonnais d'Etudes Féministes. Chronique d'une passion. Le MLF à Lyon, 272 p., 1989. Régine DHOQUOIS, Appal1enance et exclusion, 303 p., 1989. Philippe GARRAUD, e Languedoc et ses images, 240 p., 1989. L Christian de MONTLIBERT, Crise économique et conflits sociaux, 207 p., 1989. Pierre MULLER,L'Airbus. L'Ambition européenne, 256 p., 1989. François PAVÉ,L'illusion informaticienne, 270 p., 1989. Jocelyne STREIFF-FENART, couples francos-maghrébins en France, Les 160 p., 1989. Jacques SONCIN Jean BENNETIÈRE, cœur des radios libres, 256 p., et Au 1989. Jacques TYMEN,Henri No GUES, ction sociale et décentralisation,367 A

p., 1989.

.

Bernadette VEYSSETen coll. avec J.-P. DEREMBLE, épendance et D vieillissement, 172 p., 1989. Françoise MESsANT-LAURENT, secrétairemodèle. Étude sociologique, La 224 p., 1990. Françoise CREZÉ,Repal1ir travailler. La réinsel1ionprofessionnelle des femmes, 192 p., 1990. Mariane BINST,Du mandarin au manager hospitalier, 272 p., 1990. Louis MOREAUDE BELLAING, Sociologie de l'autorité, 176 p., 1990. Sonia DAYANHERZBRUN, ythes et mémoires du mouvement ouvrier. M Le cas Ferdinand Lassalle, 200 p., 1990. Jacques DENANTES, société malade du chômage, 1990. La Christian RUBY,Le champ de bataille - Post moderne/Néo moderne, 1990. Maryvonne DAVID-JOUGNEAU, dissident et l'institution, 1990. Le Gérard NEYRAND, aroline GUILLOT, ntre clips et looks, 1990. C E De l'alcoolisme au bien boire, 1990. Alain GIRARD, Edmond MALINVAUX, enquêtes d'opinion et la Les recherche en sciences sociales, 1990. @ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0995-4

MICHEL AMIOT

LES MISERES DU PATRONAT...
LE MONDE DES PETITES ET MOYENNES ENTREPRISES INDUSTRIELLES ET DE LEURS PATRONS

Editions L'Harmattan 5 -7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Alain GRAS, Sophie POlROT-DELPECH (dir.), L'imaginaire des techniques de pointe, 1990. Serge WACHTER (dir.), Politiques publiques et territoires, 19". Gérard NAMER, Mémoire et projet du mouvement lycéen-étudiant de 1986-1988, 1990. Dominique MARTIN, Participation et changement social dans l'entreprise, 1990. Bruno PEQUIGNOT, Pour une critique de la raison anthropologique, 1990. Monique REMY, De l'utopie à l'intégration. Histoire des mouvements de femmes, 1990. Claire CALOGIROU, Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1990. François LAGANDRE, Nouvelles relations de travail. Pratiques contractuelles et perspectives, 1990~

TABLE

DES MATIERES

Introduction:

Hécatombe

.... ... ...

... . .. .,. . ... .., . .. ... . ..13
.16

Les entreprises des sociétés industrielles: une démographie d'Ancien Régime

Annexe 1. L'échantillon...
Les secteurs d'activité Paris, force d'attraction et force de répulsion La taille des entreprises

21
.21 22 24

Chapitre 1. L'entreprise, un objet de vicissitudes "Un ouragan perpétueldedestruction..."

31 .3

Entreprises mortes, ou destinées à disparaître 34 La survie incertaine ..37 Des morts foudroyantes 38 Esprit d'entreprise et lutte pour la vie .4 "Un ouragan perpétuel de destruction créatrice" (Schumpeter) .46 Le changement constant des productions 47 La conversion impossible .5 L'humus et le tissu .5 Histoires et préhistoires d'entreprises 57 Grandir, ou ne pas grandir? 60 La croissance forcée .65 La nécessité de croître 66 Les PMI et la sous-traitance 69 PMI vassales et banquières des grandes entreprises 70 La menace de l'impayé .72 L'administration face aux grands et aux petits: deux poids, deux mesures.. ... .. . .. . .. .. .. .. . ., .. .. .73 '" Entre les petits et les gros, rien qui ressemble à une lutte des classes 77

Annexe 2. Données chiffrées sur quelquesaspects de la démographiedes entreprises..... .

... .... 81

Chapitre 2. L'instruction des patrons de PMI .. .. . ... ... . .. ..87 '" Le niveau scolaire initial des patrons .90 Une fréquenceimportanted'accrocsdans les scolarités 93 La PMI contre trop d'école 96 Faire flèche de tout bois; l'expériencede l'année 101 L'entreprisecommeécole 103
"La formation permanente, privilège du chef d'entreprise" Ouvriers devenus patrons, patrons-ouvriers,

... ..104

patrons ayant emprunté la condition ouvrière: le patron, travailleur complet... Pas assez instruits, nos patrons?

107 112

Chapitre 3. Comment on devient patron
Les héritiers.. la captation de la famille par l'entreprise l'exclusion de la famille par l'entreprise l'héritage fragilise les entreprises la famille, support ou parasite de l'entreprise? Les créateurs et les repreneurs A quelles conditions décide-t-on d'entreprendre
par reprise ou création? .. .. .. .. .. .. ... .. .. .. .. .. .. . .. .. .. . . .. .

..121
123 .125 .129 131 135 143
147

Sauter ou ne pas sauter le pas Forcer l'occasion Saisir l'occasion qui passe.. Entreprendre pour échapper au plafonnement dans les grandes entreprises Entreprendre pour retrouver du travail.. Reprendre l'entreprise employeuse pour garder son emploi Quand il vous est donné d'entreprendre l'esprit d'entreprise, une disposition d'esprit liée à l'état de la société les modalités de l'insertion sur le marché; l'idée et le créneau Les patrons salariés Fascinés par l'idéal du patron propriétaire les ci-devant propriétaires.. Patrons salariés issus de la promotion interne et patrons salariés recrutés à l'extérieur L'avenir de la PMI Qui devient patron? La mobilité sociale la mobilité intergénérationnelle la mobilité individuelle Chapitre 4. L'éthique et le capital ... Le désir de fortune et le désir d'oeuvre
"C'est une belle chose, quand on n'est dépendant

147 148 151 152 156 158 163 .165 167 172 174 183 186 191 193 194 196 205 207

de personne" Moralede la responsabilitéet moralede la conviction
"Fonctionnaire, c'est quelque chose que je n'arrive pas

222 227 240

à comprendre" Annexe 3. Les misères du patronat selon Jean Jaurès,

invoqué par les patrons Conclusion:"Unemanière d'être de son temps" Annexe 4. L'ancienneté des PMI.

249 257 261

Je remercie tous les dirigeants d'entreprise qui ont accepté de m'accorder un entretien; et je sais gré au Groupe "Pharmacie" du Centre des Jeunes Dirigeants de m'avoir reçu à l'une de ses réunions et de m'avoir facilité l'accès auprès de ses membres. Et, par dessus tout, je remercie mon ami l'industriel Michel Clotilde, pour la patience avec laquelle il a su répondre à mes questions sur l'entreprise.

Ce travail a bénéficié en 1986 d'une aide matérielle du Centre national de la recherche scientifique. dans le cadre du Programme interdisciplinaire de recherches sur le travail et l'emploi.

Introduction

HECATOMBE

Quand j'ai collecté les histoires d'entreprises et les biographies de 70 patrons parisiens, entre l'automne de 1984 et le printemps de 1986, l'opinion publique française venait de vivre une conversion paradoxale. En 1981, pour la première fois depuis 1936, la gauche politique avait remporté sans partage la victoire aux élections et entrepris la mise en oeuvre du programme qu'elle avait conçu pour arracher l'économie à la crise apparue au grand jour avec le premier "choc pétrolier" de 1973, et pour juguler la montée du chômage. La gauche: les "petits" plus que les "gros", les salariés plus que les patrons, le social plus que l'économique... Mais il était rapidement devenu clair que la nationalisation de la centaine des plus grandes entreprises industrielles et financières et la création de milliers de postes de fonctionnaires ne dispensaient pas, en régime d'ouverture des frontières, de commencer par le commencement, en stabilisant l'inflation, un fléau qui mettait l'économie française à la merci de la concurrence étrangère et ruinait d'avance tout espoir d'arrêter l'hécatombe des entreprises. Sous le poids de l'expérience, l'opinion publique française, cette part surtout de l'opinion publique qui a plus été portée à reconnaître les patrons dans l'image des frères Willot que dans celle de Bernard Tapie, a changé, et accepté de considérer la fonction patronale sous un jour moins défavorable. Parasites ou exploiteurs, les patrons sont apparus aussi, ou inversement, comme créateurs irremplaçables des emplois. De méconnus ou honnis qu'ils étaient, ils sont devenus tout à coup des vedettes de l'actualité. Découvrant qu'on pouvait les écouter avec intérêt, ils ont commencé à sortir de la discrétion proverbiale qui caractérisait tout particulièrement le patronat français. C'est sous les gouvernements de MM. Mauroy et Fabius que les journaux et les magazines se sont massivement mis à consacrer des rubriques régulières à la vie des entreprises et aux biographies de leurs dirigeants.

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Le monde du haut patronat avait déjà fait l'objet de quelques études; les artisans aussi; les cadres avaient depuis quelques années éveillé l'attention des observateurs 1. Restaient les patrons des petites et moyennes entreprises (PME), qui, à l'époque, n'avaient suscité qu'un petit nombre de travaux sociologiques, diffusés dans le cercle restreint des spécialistes, et qui constituaient une terre largement inconnue. La France profonde des petites et moyennes entreprises industrielles! Je les choisis comme cible de mon investigation sans me douter à quel point les manoeuvres d'abordage seraient difficiles et pleines d'un enseignement imprévu. Je croyais naïvement que mon appartenance au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) serait un gage de neutralité tellement évident qu'elle m'ouvrirait les portes directoriales ou présidentielles auxquelles j'irais frapper. En outre je pensais bien attirer la bienveillance de mes interlocuteurs pressentis en leur soumettant mon projet qui était de les faire parler de leur trajectoire biographique, de celle de leur famille, et de l'histoire de l'entreprise qu'ils dirigeaient. L'affaire a été ardue, et les refus, nombreux. Sur 170 patrons parisiens sollicités, 70 seulement ont accepté, parfois après des sollicitations répétées, de me recevoir. J'étais au téléphone comme un commis-voyageur qui ne dispose que de quelques secondes pour faire en sorte que la porte entr'ouverte ne se referme pas. Les échanges qui se sont produits au cours de ce bref laps de temps ont été pour moi ce que sont les premières impressions qu'un voyageur ressent lorsqu'il s'aventure en pays inconnu: leur force est telle qu'elles ne se démentiront plus, et qu'elles fourniront l'armature autour de laquelle viendront s'organiser les informations ultérieures. (voir l'Annexe 1: l'échantillon) Aux réactions, positives et surtout négatives, provoquées par la demande des entretiens que je sollicitais, j'ai découvert que le monde des PMI laissait deviner des caractères spécifiques dotés, pour ainsi dire, d'un indice de viscosité élevé. Je les résumerai sommairement de la façon suivante, pour y revenir ensuite:
1 Sans aucun souci d'exhaustivité, citons: "Le patronat", par P. Bourdieu et M. de Saint-Martin, n° 20/21 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, mars-avril 1978; B. Zarca, "Artisanat et trajectoires sociales", dans le n° 29, année 1979, de la même revue; M. Bauer, Les 200; Comm£nt devient-on un grand patron?, éditions du Seuil, 1987; G. Benguigui et D. Monjardet, Etre cadre en France, Dunod, 1972; L. Boltanski, Les cadres, éditions de Minuit, 1982. 14

1) il Y a dans le monde des petites et moyennes entreprises une mortalité impressionnante, et des changements permanents d'une intensité considérable; 2) il Y a, spécialement chez les patrons de PMI, un souci de la défense de la petite et moyenne entreprise contre les grandes sociétés; 3) il y a chez les patrons un puissant désir d'autojustification en face d'une opinion publique défavorable; 4) il Y a une coupure sensible entre le système académique de l'école et de la recherche et la PME, une coupure qui se redouble d'une méfiance de nature idéologique; De fait, on ne peut pas se mettre en posture d'observer le monde des entreprises sans être pris, si peu que ce soit, dans le mae1strôm des forces irrésistibles de toute sorte qui les agitent. Ainsi, cela n'a l'air de rien tout d'abord, mais parmi la centaine d'industriels qui n'ont pas répondu favorablement à mon appel, cinq ou six ne sont pas incriminables, pour la simple raison que leur numéro de téléphone, repéré dans un annuaire industriel, avait cessé d'être attribué au cours de l'année. Ce que signifie ce détail trivial, je l'ai compris sans attendre. EDF et les PTf, pour qui a pu les voir à l'oeuvre, sont d'une impitoyable rapidité quand il s'agit d'interrompre l'abonnement d'un payeur défaillant La suppression du téléphone achève bel et bien un processus fatal que j'ai saisi à un stade pré-terminal lorsqu'à une demidouzaine d'autres appels je me suis entendu répondre: -"Je ne vois pas l'intérêt de vous recevoir; ma société est en arrêt..." (société anonyme c., 15 personnes, Paris, XIe). -"Nous sommes en liquidation; je n'accepte pas que vous veniez remuer un peu plus le couteau dans la plaie". (SARL T.M., moins de 50 personnes, Paris, XIe). -"Nous sommes en liquidation de biens après dépôt de bilan. Une société qui a été créée en 1936...! Nous n'avons pu obtenir de concordat; c'est très pénible; je ne peux pas vous recevoir". (S et Cie, 40 personnes, Paris XIIO). -"La société L et R a été rachetée en 1984 pour la marque; les comptes sont en solde; il ne reste plus personne" (L et R, 700 personnes naguère réparties entre le siège de Paris et les usines de province). Et ainsi de suite... Aux cas d'agonie et aux avis de décès s'ajoutent les chambardements d'équipes dirigeantes ou les substitutions de propriétaires qu'on devine aux réponses du genre: "Monsieur Untel (que vous appelez) a cessé de diriger la

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société. Il Y a eu pas mal de changements depuis son dépan. Rappelez plus tard." Les entreprises des sociétés industrielles: une démographie d'Ancien Régime
On n'a donc pas encore réussi à mettre le pied dans le bureau du premier patron à questionner qu'on perçoit au téléphone la rumeur de la gravitation irrésistible qui entraîne quantité d'entreprises de toutes tailles dans leur trou noir. Les entretiens ne font que confirmer cette première impression: l'entreprise est le lieu d'un changement multiforme. Devenir de la naissance, de la croissance, du déclin et de la mon; transformation permanente des techniques et des productions; succession des générations qui dirigent les entreprises ou qui les servent. Réussites éclatantes sur fond d'hécatombes... La démographie des entreprises est plus semblable à celle des sociétés d'Ancien Régime ou des pays sous-développés qu'à celle des sociétés industrielles dont elles sont pounant l'ossature: la monalité infantile est à peine inférieure à la natalité, qui est proliférante. (voir l'annexe 2 "Données chiffrées sur quelques aspects de la démographie des entreprises").

D'autres refus mettent le solliciteur en présence de la méfiance que nombre de chefs d'entreprise nourrissent à l'égard de l'opinion publique, et tout paniculièrement à l'égard des intellectuels. La brièveté de la conversation téléphonique laisse malgré tout deviner à quel point les fins de non-recevoir sont lourdes de sens. Sur le mode agressif et rogue: "vous, vous pensez; moi, j'agis" (société P, 24 personnes). Sur le mode défensif et dilatoire: "pour vivre heureux, vivons cachés... Les Français sont si envieux et jaloux de ceux qui réussissent..." Les réflexions de plusieurs chefs d'entreprise qui acceptèrent de me recevoir après un premier mouvement de refus et des négociationsmenées pied à pied jettent une lumière plus précise sur les raisons qui accompagnent ce type de refus. "Je n'accepterai jamais de me prêter à une enquête destructrice de l'entreprise, dit l'un. En tant que patron, je suis politiquement à droite. Or le CNRS dont vous êtes a un côté rosissant, voire noircissant...". Un autre laisse éclater l'exaspération qu'il éprouve à l'idée de m'accorderun entretien: "votre appartenance
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au CNRS ne me rassure pas; c'est une institution qui a une mauvaise image de marque...". M'ayant ensuite reçu avec une affabilité franche et bouITUe, il tennine notre conversation sur ces mots qu'il prononce comme pour lui-même: "Quand il m'arrive de passer devant cet immeuble de la Maison des sciences de l'homme (où je lui ai dit que j'avais mon bureau), je me demande ce que font tous ces gens qui sont à l'intérieur, et ce qu'ils sont en train de méditer pour foutre la pagaille dans la société...". Les sciences de l'homme, foutre la pagaille dans la société! Un autre encore, dont le père était ouvrier et la mère employée, fait état de l'embarras qu'il éprouve à l'égard de ses enfants: "ils ont sur la société des idées un peu déphasées, et croient que rien qu'en poursuivant leurs études ils seront d'injustifiables privilégiés. Leurs enseignants ont subi les contrecoups de 1968...". La réalité ne se réduit certes pas à cette hostilité réciproque d'un ghetto-forteresse de patrons arc-boutés sur l'action et l'argent, face à une opinion publique haineuse et envieuse et face à cette boîte noire de l'Etat où les fonctionnaires du contrôle fiscal honni se mêlent indistinctement aux fonctionnaires de la pure pensée et de la critique sociale, et où tous s'alimentent aux prélèvements, toujours excessifs, opérés sur l'entreprise 2. Mais beaucoup des industriels de PME qui se sont prêtés à mes questions l'ont fait en pensant trouver là un moyen de pousser à la réhabilitation de la fonction patronale.

L'un de mes interlocuteurs, qui déclare accorder une attention sans défaut à l'aspect social de la gestion de son entreprise, se dit "très peiné" de lire sous la plume d'un auteur scolaire d'inspiration socialiste qu'un ouvrier travaille chaque semaine un
2 Du haut en bas de l'échelle des entreprises. la plainte est unanime. Le taux de l'impôt prélevé sur les bénéfices des sociétés. qui était de 50% en 1980. n'est plus que de 42% en 1988 et devait passer à 38% en 1989 pour les bénéfices réinvestis. M. Calvet. PDG de Peugeot SA (et ancien inspecteur des finances de l'Etat), interviewé le 3 octobre 1988 à la télévision. réclamait qu'il descende à 30%. A propos du nombre des fonctionnaires, même unanimité, du plus petit au plus grand des patrons. Même M. Roger Martin. qui fut le premier PDG de Saint-Gobain-Pont-à-Mousson (après avoir commencé sa carrière comme ingénieur fonctionnaire. issu de l'Ecole polytechnique et de l'Ecole des Mines) écrit qu'il y a trop de fonctionnaires et qu'il vaudrait mieux qu'il yen ait moins, et, il est vrai, mieux payés et de meilleure qualité (cf. Patron de droit divin.... par R.M.. Gallimard, 1984). Les patrons de PME ne tiennent pas de propos plus vigoureux. 17

jour pour nourrir sa famille, deux jours pour nourrir la famille du capitaliste, et un jour pour l'entreprise du capitaliste. Pour un autre, si les candidats au rachat des entreprises laissées en déshérence sont si peu empressés, c'est que les entrepreneurs sont touchés au moral par l'état d'esprit ambiant, selon lequel les patrons sont des "profiteurs, alors que souvent, c'est tout à fait faux". Un troisième est "chagriné" de l'image injuste que les gens se font du patron: "un exploiteur du monde ouvrier. Une image qui était valable au siècle dernier, mais qui ne l'est plus aujourd'hui que les syndicats défendent efficacement les droits des salariés en face de patrons responsables, dont tout l'argent est engagé à fond dans les risques de l'entreprise, et qui doivent faire preuve de multiples qualités." Celui-là même qui entretient des soupçons si carrés à propos de ce qui se trame en permanence dans la Maison des sciences de l'homme, se plaint d'avoir "souffertdu manque de respect", déplore que la fonction patronale ait été "vilipendée", qu'elle soit aujourd'hui encore l'objet de "persécutions", et que les industriels soient "considérés comme des exploiteurs, des voyous et des jouisseurs", alors que tous leurs biens sont "piégés dans l'entreprise", c'est-à-dire ne consistent que dans l'instrument de production qu'est l'entreprise. Si la critique, qui s'est "amplifiée au cours du temps", connaît un certain calme depuis 1983, c'est, dit-il, pour des "raisons intéressées". D'autres sont moins pessimistes. L'un d'eux veut, en donnant le maximum d'informations, à l'extérieur comme à l'intérieur de l'entreprise, contribuer à "détruire l'opinion toute faite du grand public sur les patrons. Naguère on disait: le patron et l'entreprise; alJjourd'huion dit de plus en plus: les ouvriers et le patron". Dans le même sens M.Vincent Bolloré va plus loin: "naguère, quand on disait: chef d'entreprise,cela sous-entendait: qlJelqu'unqui s'enrichit sur le dos des salariés. Aujourd'hui, c'est un peu le chevalier d'industrie qui ressort, le héros japonais. Il y a une toile de fond très positive. Le gouvernement socialiste a fait beaucoup pour l'entreprise...".Etc.
Mais, pllJS éloquente peut-être que la multiplication des exemples est cette affichette que j'ai vue épinglée en bonne place dans le bureau de plusieurs de mes interlocuteurs. Elle porte un texte intitulé "La misère du patronat", attribué à Jean Jaurès (oui, Jaurès, le fondateur du journal L'humanité).On peut difficilement imaginer dithyrambe mieux argumenté à la gloire du patron de PME! Il n'a qu'un défaut, celui d'avoir été un peu bricolé et surtout amputé par ses inventeurs d'un développement 18

très intéressant sur l'oppression que les grandes entreprises font subir aux moyennes et aux petites! (voir l'annexe 3: Les misères du patronat selon Jean Jaurès). Et justement, le souci de justifier et de faire valoir la fonction patronale devant l'opinion publique, qui conduit une bonne minorité des patrons pressentis à accepter le risque d'être interviewés par un sociologue du CNRS, fonctionnaire et soupçonné d'être "de gauche", se double d'un autre souci, bien plus particulier et inattendu: c'est celui de faire entendre la voix des PME, non seulement dans le concert général des entreprises petites et grosses, mais sous le concert des grosses, voire contre celui des grosses. Le sort inégal que les grosses entreprises, avec la complicité de l'Etat, font subir aux petites et moyennes, suscite un nombre important et diversifié de déclarations. De même qu'en découvrant au téléphone la mort, sans tambour ni trompettes, de près d'une entreprise sur dix que je cherchais à atteindre, je mettais le doigt sur l'un des traits essentiels de la situation des entreprises; de même aussi, en rencontrant le thème de l'opposition des petits contre les gros, je me trouvais en présence d'une des caractéristiques, incomplète mais importante, de la spécificité des PME. Cela non plus, Jaurès n'avait pas manqué de l'apercevoir... Et la presque totalité de ces infonnations, il faut y insister, dans le court temps de l'intense échange au cours duquel se joue, à moins d'une chance sur deux, l'obtention d'un entretien! La population des patrons n'est pas d'un accès facile: l'habitude du commandement la prédispose fort peu à l'accueil docile de l'intrusion enquêtrice. Mais, pour l'heureuse surprise de l'enquêteur, c'est aussi une population qui, parce qu'elle est constamment astreinte à ne jamais se payer d'illusions et à porter sur toutes choses un regard lucide, met dans les propos qu'elle tient sur elle-même et sur ses proches une franchise d'un réalisme déconcertant.

19

Annexe 1

L'ÉCHANTILLON

Précisons-le d'emblée: l'échantillon des entreprises dont nous avons interrogé les dirigeants n'est pas une photographie en réduction rigoureuse de l'ensemble des petites et moyennes entreprises industrielles françaises. Et cela, pour une raison essentielle qui tient au choix que nous avons fait de nous restreindre à Paris. Est-ce au moins un échantillon représentatif des entreprises localisées à Paris? Pas tout à fait non plus, car il ne couvre qu'une sélection d'entreprises localisées dans un nombre limité d'arrondissements (20°, 19°, 11°, 12°, 13°,14°, 15°, 16°). LES SECTEURSD'ACTIVITÉ Voici comment se distribuent les entreprises de l'échantillon selon le secteur d'activité auquel elles appartiennent: Secteur d'activité Transformation des métaux Industrie pharmaceutique BTP, génie civil Electricité, électronique Chimie, parachimie Papier Plastique Arts graphiques V~rre-méU!1 Total Nbre d'entreprises 40 9 6 6 3 2 2 1 1 70
Pourcentage

57% 13% 9% 9% 4% 3% 3% 1% l~ 100%

21

L'activité de la transformation des métaux occupe 57% des entreprises de l'échantillon alors qu'elle n'occupe que 1,4% de celles de la région lIe-de-France. Dans le même sens, les laboratoires de pharmacie industrielle, au nombre de 9, qui comptent pour 13% des entreprises de l'échantillon, ne comptent que pour 0,08% des entreprises de la région He-de-France 1. Mais la représentativité n'est pas une qualité en soi; elle ne se définit que par rapport à l'angle sous lequel on regarde les choses. Or nous voulions avant tout avoir sous les yeux une diversité d'entreprises suffisante pour nous permettre de dégager la plus grande variété possible des processus qui sont à l'oeuvre dans les filières qui conduisent à la fonction patronale, dans la succession des étapes que connaissent les entreprises, et dans la variété des rapports que les patrons entretiennent avec leurs entreprises. De ce point de vue, notre échantillon présente tous les caractères requis, même s'il est vrai qu'il ne les présente pas dans un dosage idéal où tous les caractères seraient représentés dans une mesure proportionnée à leur importance relative. H y a trop d'entreprises de la transformation des métaux par rapport au reste, soit. Mais ce qui importe, c'est que les entreprises en voie de disparition coexistent avec d'autres qui ont su ou pu se moderniser, et qui constituent une part significative du lot. On tiendrait les mêmes propos sur les laboratoires pharmaceutiques, qui font cependant appel à un type de patronat très différent de celui de la transformation des métaux (par exemple: il est scolairement très instruit, par obligation, ce qui n'est pas le cas de tous les patrons des métaux) mais on retrouve parmi ces laboratoires les mêmes distinctions entre des entreprises en voie de développement, d'autres en difficulté, etc.
PARIS, FORCE D'ATIRACTION ET FORCE DE RÉPULSION

La limitation du choix aux entreprises dont l'adresse est parisienne, c'est-à-dire aux entreprises dont au moins le siège social est parisien, permet de saisir, comme sous un verre grossissant, quelques aspects du rapport à l'espace propre aux entreprises parisiennes, qui est spécifique. Sur les 70 entreprises dont il est fait état, presque toutes ont commencé leurs activités dans Paris. Font exception, d'une part, une demi-douzaine d'entre elles qui ont débuté en province et n'ont
1 (source de la comparaison: Les entreprises et leurs établissements au 1er janvier 1983 ; fichier SIRENE -Système Informatique pour le Répertoire des
ENtreprises et des Etablissements-

.

INSEE).

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installé leurs sièges sociaux à Paris que dans une phase ultérieure (parfois au moment où elles ont absorbé une entreprise parisienne) 2, d'autre part sept laboratoires pharmaceutiques qui ont débuté dans la couronne parisienne, voire même en province. Parmi les 57 entreprises qui ont démarré dans Paris, 30 y sont toujours, ateliers et siège social compris. Ce sont pour la plupart de petites et "moyennes-petites" entreprises de la transformation des métaux. Mais il y a aussi trois entreprises d'électronique ou d'informatique, et un groupe d'entreprises d'arts graphiques à cheval sur Paris et l'extérieur. Les autres ont migré, à différentes époques, vers la couronne proche ou la région parisienne, voire au delà, très loin, tous azimuts, à la recherche, tantôt de gisements de maind'oeuvre qualifiée, tantôt de main-d'oeuvre non qualifiée et bon marché, mais toujours dans des zones ou des régions où le terrain était moins coûteux qu'à Paris. Les entretiens, dans leur accumulation, font ressentir la puissante et irrésistible migration qui a entraîné les entreprises de la transformation des métaux du XIO vers le XXO arrondissement, puis vers la couronne parisienne, puis la banlieue, la province... Ce qu'on saisit dans la différenciation progressive des sièges sociaux et des usines, c'est, bien sûr, un aspect essentiel du développement des entreprises et de la désindustrialisation de Paris-ville, voire de la région parisienne. Au cours des années 60 en particulier, les pouvoirs publics ont mis en oeuvre une politique de stimulation de la "décentralisation", c'est-à-dire du transfert des entreprises et de leurs extensions vers l'extérieur de Paris et vers la province. Les entreprises qui se trouvaient alors en phase de développement pouvaient bénéficier de primes diverses qui allégeaient considérablement la charge financière du transfert. La "décentralisation" était en outre fortement encouragée par des mesures négatives de lutte contre la pollution par le bruit et autres nuisances et par l'établissement de normes qui interdisaient toute nouvelle installation dans Paris (raison pour laquelle notre échantillon comporte une proportion de créateurs d'entreprises plus faible que dans la population des patrons en général).

2 Omya (une société suisse qui achète d'abord des sites de carrières en Champagne et ailleurs); les sociétés du groupe Joyeau (L'Abrasienne, Achro, Carbospam, etc,); Pâtes, Papier et textilose, dont les trois usines étaient en Dauphiné; Metalloplastor, -même cas de figure; Holding Papetière, groupe dont les 17 usines étàient réparties sur tout le territoire; Bolloré, dont les usines initiales étaient en Bretagne. 23

Les entreprises qui n'ont à Paris que leurs sièges sociaux avec, éventuellement, une antenne commerciale, voire même quelques services de finition, sont des entreprises qui ont couru la chance du développement. Parmi celles qui sont tout entières dans Paris, il faut distinguer. Les unes, qui sont spécialisées dans l'entretien ou les services après-vente de haute technicité, ont leur clientèle distribuée dans un rayon étroit, et ne pourraient, sans courir au suicide, s'éloigner d'elle. Les autres, parce qu'elles possèdent leurs murs et qu'elles ne sont pas menacées par les mesures administratives de lutte contre les nuisances, peuvent envisager de se maintenir là où elles sont. Encore faut-il qu'elles ne se trouvent pas tout à coup dans la nécessité de se développer pour survivre: si leurs murs sont trop étroits, et si elles ne prennent pas à temps le risque du transfert, elles pourront bien mourir d'asphyxie. Les dernières, qui sont les plus vétustes et qui n'ont pas les moyens d'affronter le déménagement, disparaîtront dans un avenir rapproché, pour laisser place à la construction de logements et de bureaux. Un transfert est toujours une opération périlleuse: cela coûte cher, interrompt l'activité; la main-d'oeuvre ne peut pas toujours suivre et il n'est pas toujours facile d'en trouver sur place une nouvelle qui convienne; la clientèle ne suit pas toujours non plus, etc. Il y a des entreprises qui sont mortes d'avoir déménagé. Sous le rapport spécifique que les entreprises parisiennes entretiennent à l'espace, on aperçoit le jeu d'une dimension essentielle de la vie des entreprises, qui est le changement sous toutes ses formes. Une entreprise est essentiellement quelque chose qui bouge, dans l'espace, dans le temps, dans son organisation, etc.

LA TAILLE DES ENTREPRISES

La répartition des entreprises de l'échantillon selon la taille de leurs effectifs est la suivante: Effectifs $.a.Jariés moins de 9 10 à 49 50à99 100 à499 500 à 1000 et plus

Nombre
d\~.ntnmris~$.

% 11% 36% 14% 30% 9% 100%

Total

8 25 10 21 6 70

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Un rapide coup d'oeil sur la répartition de l'ensemble des entreprises françaises selon la taille de leurs effectifs au 01 QI 85 fera comprendre que nous avons concentré notre observation sur les PME, qui représentent certainement la partie la moins étudiée de l'univers des entreprises.
Répartition des entreprises françaises par taille de l'entreprise au 01

0185
(toutes activités, sauf agriculture; extrait du fichier SIRENE, INSEE)

TaiIl~ o à 9 salariés
(dont: 0 salarié

10 à 49 50à99 100 à499 500 à 999 1000 et Qlus Ensemble

NQmQr~d'entr~ris~~ 2 660 494 1 661 834 134 533 17 033 13 073 1537 1134 2 827 804

%
94,08% 58.76%) 4,76% 0,60% 0,46% 0,05% 0,04% 100,00%

Que recouvrent ces chiffres, et quels sont les critères (s'il y en a) qui permettent de circonscrire les "petites" et "moyennes" entreprises? Observons que le fichier SIRENE répertorie comme entreprise "toute personne morale, de droit privé ou public, ou toute personne physique, exerçant de manière indépendante une activité non salariée". La diversité des statuts juridiques que recoupe une définition aussi large est considérable. Enumérons, sans prétention exhaustive: SARL (sociétés à responsabilité limitée), sociétés anonymes, personnes physiques, sociétés coopératives, sociétés de fait, régies de services publics, établissements publics à caractère industriel ou commercial, administrations de l'Etat, collectivités territoriales, comités d'entreprises, associations selon la loi de 1901, syndicats professionnels, etc.
Il n'était pas dans notre propos de pratiquer une coupe dans cet univers

polymorphe. Les PMI ont très généralement le statut de SARL (sociétés anonymes à responsabilité limitée) ou de S A (sociétés anonymes), qui n'engage en théorie la responsabilité des apporteurs de capitaux qu'à concurrence de leurs apports personnels (ils ne sont ni solidairement ni indéfiniment responsables des pertes de la société). Elles se distinguent des entreprises artisanales et des petits commerces qui, en principe, emploient moins de 10 personnes, et sont tenus d'être inscrits respectivement dans les répertoires des chambres de métiers et

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des chambres de commerce. En outre, dans l'immense majorité des cas, artisans et petits commerçants exercent leur activité sous le statut de la société en nom personnel, qui n'exige pas le dépôt officiel d'un capital social et qui est donc peu coûteuse à établir, mais qui, en revanche, rend l'entrepreneur responsable sur la totalité de ses biens personnels, et, par conséquent, le protège fort mal des suites de la faillite 3. Dans la réalité, il existe des artisans et des petits commerçants qui ne sont pas inscrits sur les répertoires réglementaires, ou qui, tout en l'étant, emploient plus de 10 personnes, des sociétés anonymes qui emploient moins de 10 salariés (c'est le cas d'une au moins des entreprises de l'échantilIon), et de grosses entreprises qui ne sont ni des SARL ni des sociétés anonymes (mais, par exemple, des sociétés en nom colIectif, comme Michelin et Compagnie, ou la société de Bernard Tapie avant sa transformation en S A; selon cette formule les propriétaires sont responsables sur la totalité de leurs biens) etc. Et l'on verra que les choses sont bien plus. complexes encore, et que les banquiers peuvent tout à fait obliger le propriétaire d'une SARL ou d'une S A à mettre tous ses biens en gage contre l'octroi d'un crédit... La frontière entre la petite entreprise et l'entreprise artisanale est claire d'un point de vue réglementaire; elIe est floue à d'autres points de vue. Plusieurs patrons de l'échantilIon considèrent que leurs entreprises (S A ou SARL), dont les effectifs se montent pourtant jusqu'à 30 ou 40 personnes, sont des entreprises "artisanales". Ils veulent dire par là que l'organisation du travail est restée chez eux très artisanale. D'une part elIe est relativement indifférenciée et reconnaît une grande latitude à l'ouvrier de métier titulaire d'un savoir-faire varié et complexe; d'autre part elIe est très souple, pour pouvoir s'adapter à la production de petites séries fréquemment renouvelées 4.
3 sur l'artisanat, voir, par exemple, B. ZARCA, "Artisanat et trajectoires sociales", dans Actes de la recherche en sciences sociales, n° 29, 1979. 4 Ph. MADINIER, dans une étude sur "Les facteurs d'efficacité des très petites entreprises" (texte non publié, disponible au Centre d'étude des revenus et des coûts, 3, boulevard Latour-Maubourg, Paris VIIO), observe que les activités des très petites entreprises sont soumises à des à-coups très irréguliers et très imprévisibles. Elles ont même pour fonction de vivre de ce créneau et de s'adapter à lui par la souplesse, par la polyvalence, et par la capacité à passer rapidement d'une tâche à l'autre. C'est pour elles le moyen de réaliser le plein emploi de leurs travailleurs, ainsi appelés à passer constamment d'une tâche et d'une machine à l'autre. Mais "cela veut dire que les moyens matériels employés risquent d'être assez souvent inutilisés". Il faut donc que ces moyens ne soient pas coûteux, et que le travail humain soit le facteur de production

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La frontière qui sépare la petite de la moyenne entreprise et la moyenne de la grande est multiple, elle aussi. Il existe des seuils
d'effectifs, fort importants, à partir desquels les charges des entreprises croissent considérablement à partir de 10 salariés, assujettissement de l'entreprise à la contribution de formation professionnelle continue, à la participation à la construction (le" 1% construction") etc.; à partir de Il salariés, élection obligatoire de délégués du personnel, avec dégagement d'heures payées pour leur permettre de remplir leurs fonctions, etc. La contrainte la plus importante est certainement l'institution du comité d'entreprise à partir de 50 salariés. En se fondant sur ces critères, et sur d'autres (fiscalité, etc.), certains considèrent qu'une entreprise peut être qualifiée de moyenne à partir d'un effectif de 50 personnes. Où placer la limite supérieure? A 2000 salariés, comme le propose Yvon Gattaz? 5 ou à 5OO?A moins qu'on retienne le critère du chiffre d'affaires? C'est ce que font une loi de 1978 et un décret de 1984 relatifs aux procédures d'intervention du CEPME (Crédit d'équipement des petites et moyennes entreprises): sont réputées PME les entreprises dont le chiffre d'affaires annuel ne dépasse pas 200 millions de francs ou dont l'effectif ne dépasse pas 500 salariés. Mais ces chiffres sont inévitablement entachés d'un certain arbitraire. La taille de l'entreprise n'a pas le même sens dans tous les secteurs économiques: au delà de 200 salariés, une entreprise du secteur agro-alimentaire est déjà une grande entreprise, etc. (cf. Les PME et leurs dirigeants, CEPME, Paris). C'est peut-être le critère du chiffre d'affaires qui est le plus décisif, à condition d'être nuancé ensuite par le critère de l'effectif salarié. Ainsi, prenons le classement des 1000 premières entreprises industrielles françaises, tel qu'il figure dans le palmarès de L'Expansion de décembre 1988, établi par grandeur décroissante du chiffre d'affaires. (Les entreprises commerciales font l'objet d'un classement à part, ainsi que les sociétés de services, les banques, les assurances, etc). La première entreprise industrielle est la régie Renault, avec un chiffre
essentiel. La faible intensité capitalistique de la petite entreprise (faiblesse de l'apport financier initial, comparé à la masse salariale), conjuguée à la polyvalence du savoir-faire de l'ouvrier et du patron, et débouchant sur de petites séries, voilà ce qui définit la zone dans laquelle s'insèrent les entreprises que nous avons appelées artisanales au sens élargi du terme, et qui ne sont pas seulement les entreprises officiellement répertoriées comme telles du fait qu'elles ne dépassent pas l'effectif de 10 salariés et qu'elles sont inscrites au registre des métiers. 5 cf. "Entretien avec Y. Gattaz", L'expansion, juillet-août 1979.

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