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Les multinationales et la mise en concurrence des salariés

De
255 pages
La question des délocalisations d'activité vers les pays à bas salaires est souvent minimisée dans la littérature économique. Pour lui donner tout son sens, il faut la replacer dans l'opposition entre le capital et le travail. De façon croissante, les firmes multinationales sont en mesure d'utiliser à leur profit les disparités internationales de niveaux de rémunération et de conditions d'emploi et mettent ainsi les salariés en concurrence. La plupart des salariés engagés dans la production de masse standardisée sont ainsi soumis à un système mondial du travail, régi par les multinationales.
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Les multinationales et la mise en concurrence des salariés

Collection Travail et Mondialisation

La collection Travail et mondialisation des éditions 1'Harmattan est éditée en association avec l'Institut de Recherche sur le Développement. Elle propose de diffuser les résultats des travaux actuels sur le travail, dans une optique de comparaison des transformations en cours dans chaque pays du monde, du Nord et du Sud. Il s'agit à la fois de rassembler le plus grand nombre d'observations réalisées dans ce domaine, mais aussi de rendre compte de l'évolution des cadres théoriques de leur analyse. Le champ d'analyse est vaste puisqu'il recouvre aussi bien les objets de l'économie et de la sociologie du travail et de l'emploi, ceux de l'économie de la croissance, du développement et des relations internationales, ceux de l'éducation, des systèmes de solidarité et de protection sociale, ou encore des politiques publiques nationales et internationales. Pour appréhender ce champ sous différents angles, la collection est ouverte à l'ensemble des disciplines des sciences sociales et des écoles de pensée en leur sein. La présente collection a pour ambition de refléter la diversité de ces apports. Un forum de cette nature éditoriale pour les textes longs, couplé à la revue Economies et Sociétés série Développement pour les textes courts, espère contribuer à la connaissance du sort passé, présent et futur de ceux qui travaillent et de ceux qui ne travaillent pas. Le comité éditorial de la collection invite tout lecteur à proposer son propre manuscrit, ou ceux qu'il aurait à connaître, susceptibles de faire avancer cette connaissance.

Claude POTTIER

Les multinationales

et

la mise en concurrence des salariés

Préface de François CHESNAIS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4400-1

Je remercie Alain Mounier pour ses encouragements sympathiques et ses précieux conseils. Merci aussi à Monique Deroure qui a bien voulu faire une relecture très attentive du manuscrit.

Préface

Le livre de Claude Pottier a un double intérêt. Il s'inscrit dans la série de travaux, initiés en France notamment par Charles-Albert Michalet, relatif au rôle central, crucial, joué dans la configuration de la division internationale du travail par l'investissement direct à l'étranger (IDE) et les stratégies productives des entreprises multinationales. Mais il fournit aussi au "citoyen-militant" qui réfléchit et agit de façon critique face à la mondialisation économique contemporaine, des éléments importants lui permettant de comprendre certaines causes de l'opposition béante entre la liberté complète de mouvement qui est accordée au capital et le contrôle, aussi étroit que possible, qui est placé au contraire sur la mobilité des individus. La théorie dominante du commerce international a soit ignoré, soit accordé un rôle tout à fait secondaire au rôle de l'IDE et de l'implantation des firmes à l'étranger. Le socle de son explication de la spécialisation commerciale est la dotation en facteurs. Les pays s'intègrent dans la division internationale du travail et participent aux échanges selon leur "richesse" en ressources naturelles, en main-d'œuvre ayant telle ou telle caractéristique de coût et de qualification, ou en capital. La théorie critique jette une lumière toute autre. Elle suggère que ce sont les pays industriels, ceux où le capitalisme a pris pied le plus tôt et s'est développé ensuite le plus puissamment, qui assignent aux pays retardataires, faibles ou dominés politiquement, leur place dans le système mondial des échanges internationaux. L'IDE et l'implantation de leurs firmes dans ces pays sont au premier rang des moyens pour

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eux de parvenir à ce résultat. C'est vrai pour les spécialisations commerciales en produits primaires comme pour celles dites en "facteur travail" auxquelles Claude Pottier consacre son analyse. Avant d'y venir, faisons un rappel à propos de la genèse des spécialisations en ressources de base. A partir de la seconde moitié du 19° siècle, ce sont de grandes entreprises d'abord européennes, puis américaines (et bien plus tard seulementjaponaises) qui ont assigné à un grand nombre de pays leur statut de "producteurs de produits primaires". Bénéficiant de rapports de domination politique coloniaux ou semicoloniaux, ces firmes ont pris en main l'extraction des ressources minières et énergétiques des pays dits pudiquement "en développement". Elles ont aussi introduit dans ces pays l'économie des grandes plantations travaillant pour le marché extérieur. Les ressources "primaires" étaient là bien sûr. Mais la spécialisation n'a pas été "naturelle". Grâce aux moyens conjugués de politiques douanières modulées et de l'envoi de leurs propres entreprises pour exploiter les ressources et accaparer l'essentiel sinon tous les profits de l'opération, les pays capitalistes avancés ont enfermé de très nombreux pays dans des spécialisations très vulnérables (notamment dans les cas fréquents de mono-exportation) et des productions ayant à peu près aucun effet direct d'entraînement industriel. Depuis le milieu des années 1980, dans les pays qui ont essayé vers 1960 de desserrer l'étau, la libéralisation commerciale est venue détruire l'industrie manufacturière naissante et enfermer les économies dépendantes plus que jamais dans leurs spécialisations "naturelles". L'obligation d'assurer le service de la dette extérieure coûte que coûte et les politiques d'ajustement structurel imposées à la faveur de l'endettement ont achevé le processus et rejeté beaucoup de pays dans un rôle exclusif de pourvoyeur de matières premières. Le cas des spécialisations commerciales dites en "facteur travail" est plus complexe, notamment en ce qu'elles

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supposent un certain niveau de développement industriel. Mais l'IDE se trouve derrière les exportations fondées sur les bas coûts de main-d'œuvre et l'industrialisation limitée. Depuis la fin des années 1960, par étapes successives, les grands groupes industriels des pays de la triade (Etats-Unis, Europe, Japon) ont fait pour le "facteur travail" un peu la même chose que pour les ressources naturelles. Ils sont allés organiser son exploitation sur place. Dans certains pays, ils l'ont fait pour la vente sur le marché domestique jusqu'à ce que la libéralisation commerciale prônée par les artisans du "consensus de Washington" et matérialisée par l' ALENA, puis le traité de Marrakech (1993), les en dispensent. Mais déjà dans les années 1970 et 1980, partout où les rapports politiques, concrétisés par des accords bilatéraux sur les échanges et l'investissement, le permettaient (Mexique, pays d'Asie du Sud-Est sous "protection militaire" américaine), les groupes industriels ont utilisé la main-d'œuvre à très bas coût pour organiser une production destinée à la vente à l'étranger, à des exportations vers le pays d'origine des maisons-mères ou vers des marchés tiers. Ici encore, la théorie dominante (néoclassique) de la spécialisation commerciale en termes "d'abondance du facteur travail" semble être sauvegardée. Mais derrière la spécialisation, il y a invariablement l'IDE et les stratégies productives des entreprises multinationales. Le contenu précis de ces stratégies a constamment évolué depuis quarante ans en fonction de l'évolution des technologies et de l'intensification du processus de libéralisation des échanges et des investissements, sous la forme notamment de zones de libre-échange (l' ALENA, peut-être bientôt l' ALCA) ou de "marchés uniques" dont l'extension ("élargissement" de l'Europe) les porte toujours davantage dans la même direction. On a vu ainsi des productions qui avaient été délocalisées vers des pays à bas coûts du travail être "rapatriées" vers les pays d'origine des groupes ou des pays limitrophes. Dans le cas des groupes industriels américains (mais aussi japo-

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nais), produisant pour le marché de l'ALENA, ce mouvement a pris la forme d'un transfert vers les zones franches du Mexique. Dès les années 1980, beaucoup de pays d'Asie du Sud-Est - les Philippines, l'Indonésie, Hong Kong et d'autres encore - ont pu mesurer la fragilité d'exportations organisées par des groupes étrangers sur la base de l'exploitation de main-d'œuvre bon marché. Ces exportations sont à la merci du remplacement de la main-d'œuvre, si bon marché soitelle, par les machines (cas de l'assemblage des composants électroniques effectué pendant une quinzaine d'années par des "petites mains" en Asie avant d'être automatisé et rapatrié), mais aussi de l'entrée dans la sphère de la libéralisation de pays prêts à garantir aux firmes étrangères une maind'œuvre docile à un coût encore plus bas. Le travail de Claude Pottier porte sur l'étape contemporaine du processus, qui est aussi celle du plein développement d'un mécanisme parallèle, à savoir la mise en concurrence des salariés de différentes parties du monde, sans avoir à passer par l'immigration de main-d'œuvre pour le faire Ge reviens tout de suite sur ce point). La mise en concurrence ne se limite plus à des productions simples à faible qualification professionnelle, mais concerne maintenant un nombre croissant de branches de l'industrie et même de secteurs des services. Les choix offerts aux grands groupes et les stratégies de production délocalisée qu'ils peuvent mettre au point sont fondés sur l'effet combiné de la libéralisation et de la déréglementation des échanges (les groupes peuvent produire, s'approvisionner et vendre où ils l'entendent) et de l'amélioration constante de technologies informatisées de contrôle de la production à distance, effectué en temps réel au moyen des réseaux de télécommunication par satellite, loués ou possédés en interne. Jusque dans les années 1990, dans beaucoup d'industries, notamment dans les branches mécaniques et électriques, les salariés des pays industriels ont bénéficié d'une forme de "protection de la concurrence" qui

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limitait encore les effets de la libéralisation des échanges. En raison de leur niveau de formation professionnelle et de qualification, mais aussi des spécificités des techniques de production avancées (ce que les économistes de l'innovation nomment leur contenu en connaissances "tacites"), ils avaient un niveau de productivité très supérieur à celui des travailleurs dans les pays industriels périphériques, les "nouveaux pays industriels" (NPI) d'Asie et d'Amérique latine ou d'Europe de l'Est "en transition". Cette situation est en train de changer à très grands pas. Les groupes industriels multiplient les expériences technologiques et organisationnelles leur permettant d'obtenir des niveaux de productivité élevés dans les NPI et en Europe de l'Est. Ce ne sont pas exactement les mêmes que dans les pays d'origine, mais ils sont bien plus élevés qu'auparavant et en augmentation constante. L'implantation récente de Renault à Curitiba au Brésil a pris la forme d'une usine assez fortement automatisée où les niveaux de productivité se rapprochent de ceux des usines françaises. L'économie mondiale est marquée par le jeu combiné de tendances à l'homogénéisation et à la persistance, la reproduction et souvent l'aggravation de disparités entre les continents, les pays et les régions. Les entreprises multinationales ont toujours su combiner l'exploitation des deux tendances. Nous sommes entrés dans une phase où elles vont chercher à tirer parti de la situation extraordinairement favorable qui leur est offerte par ce croisement "miraculeux" entre la convergence des productivités et le maintien de disparités très fortes des salaires, des conditions de travail (sécurité, hygiène) et des niveaux de protection sociale. Le traité de l'ALENA range d'ailleurs les politiques publiques dans ces domaines dans la catégorie des "obstacles à la liberté du commerce et de l'investissement". Les groupes industriels voudraient que l'OMC adopte cette position encore plus complètement qu'elle ne le fait.

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Les pays dits "en développement" ont toujours représenté pour les entreprises des pays industriels du centre du système capitaliste mondial une réserve de main-d'œuvre dans laquelle ils pouvaient puiser selon leurs besoins, au rythme et à l'échelle qui leur convenaient. Pendant la phase (1950-1975) de croissance rapide d'économies encore autocentrées et de production fordiste, il a fallu "importer" cette main-d'œuvre, organiser les flux migratoires vers les métropoles industrielles. C'était déjà une forme de mise en concurrence des salariés, mais elle avait de fortes limites. Les relations politiques et sociales internes interdisaient d'exclure les immigrés complètement des systèmes de protection sociale. En dehors du bâtiment, les normes de sécurité étaient les mêmes pour tous les travailleurs. Pour défendre les salaires des ouvriers les plus qualifiés, les syndicats ont été forcés, même lorsqu'ils n'y tenaient pas tellement, de défendre aussi ceux des OS immigrés. La configuration nouvelle de mise en concurrence des salariés est toute autre. Les entreprises vont à la rencontre de l'armée de réserve de travailleurs, pour les exploiter in situ, là où ils vivent. Elles profitent de la discipline politique, de la concurrence locale entre travailleurs et des conditions peu coûteuses de reproduction de la force de travail dans les pays d'implantation. La convergence des niveaux de productivité leur permet d'internationaliser la concurrence entre travailleurs, en prenant comme référence les niveaux de salaire et de protection les plus bas. Parallèlement les besoins d'immigration sont réduits d'autant. Les implications de ce processus sont encore à peine discutées. Tant que cela n'aura pas commencé à être fait, il sera difficile de dire, au delà d'analyses macroéconomiques mondiales relatives aux impasses auxquelles ce scénario de l'accumulation conduit, comment doivent agir les salariés des pays industriels, leurs syndicats et les partis qui veulent encore défendre les intérêts des exploités partout où ceux-ci se trouvent. Claude Pottier est l'un des premiers à poser claire-

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ment le problème et à rassembler certaines des données permettant d'en apprécier l'ampleur. Il faut espérer que son livre sera lu, qu'il ouvrira le débat et qu'il sera suivi par de nouveaux travaux, ainsi que de réflexions et propositions, sur les réponses à donner au redoutable défi que les nouvelles formes et les nouvelles stratégies du capital mondialisé posent au mouvement ouvrier. François Chesnais Professeur Honoraire à l'Université Paris XIII-Villetaneuse

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Lors d'un colloque organisé en juin 2001 par le Wall Street Journal, le P.D.G. d'Alcatel déclarait: "Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usine". Cette déclaration, très bien accueillie par les marchés financiers, intervenait au moment où la plupart des grandes firmes engagées dans le secteur de la téléphonie mobile se délestaient de leur activité de production pour la confier à des sous-traitants qui, eux mêmes, concentraient leur production dans des pays à bas salaires, notamment la Chine, le Mexique, le Brésil, les pays d'Europe centrale. Ainsi était relancé le débat sur les délocalisations qui avait été vif en 1997 lorsque Renault avait fermé son site belge de Vilvorde. Cette usine avait un haut niveau de productivité mais le coût du travail y était élevé (de 25 % à 35 % supérieur à celui des sites français de la firme). Son activité avait été transférée dans d'autres sites de Renault en France, en Espagne et en Slovénie. Plus loin dans le passé, en 1993, la délocalisation, par Hoover, de son établissement de Bourgogne vers son unité d'Ecosse avait marqué les esprits puisque, en contrepartie des emplois créés, la firme avait pu imposer aux salariés écossais un gel des salaires pendant un an, une réduction du paiement des heures supplémentaires et une restriction du droit de grève. En outre, les nouveaux salariés, embauchés avec des contrats de deux ans, ne devaient bénéficier d'aucune indemnité en cas d'arrêt-maladie. Il est à noter que des simples menaces de délocalisation peuvent aussi provoquer une dégradation de la situation du travail. Ainsi, dans l'industrie automobile allemande, le syndicat IG Metall a dû faire, en 1998, des concessions en ma-

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tière de salaires et de flexibilité du travail pour tenter de limiter les transferts d'activité de Volkswagen, Opel et MercedesBenz. Ces faits, qui ont connu un grand retentissement, ne sont cependant que quelques éléments particulièrement symboliques d'un processus plus général de transfert d'activités dans des pays où le coût du travail est plus faible et où les conditions d'emploi sont moins contraignantes pour les firmes. Ce processus, qui s'est nettement amplifié depuis les années 1980, a concerné les firmes européennes, américaines et japonaises. Pour les firmes européennes, allemandes notamment, la sous-traitance dans les pays d'Europe centrale a pris un grand essor, s'ajoutant à celle qui était déjà effectuée au Maroc et en Tunisie. Elle concerne surtout l'industrie de l'habillement, mais aussi, de façon croissante, l'industrie électrique et électronique. Les transferts d'activité en Europe centrale ont aussi pris la forme des investissements directs, avec notamment l'implantation, par les grands constructeurs automobiles européens, d'usines dont la production est très majoritairement exportée vers l'Europe occidentale. Outre des automobiles, elles fabriquent des composants majeurs. Ainsi, Audi produit désormais, dans son usine de Gyor en Hongrie, la totalité des moteurs à essence du groupe Volkswagen. Sur ce site les coûts de main-d'œuvre sont sept fois moins élevés que dans l'usine-mère d'Audi, située à Ingolstadt, en Allemagnet. De même, les délocalisations des firmes américaines vers le Mexique, l'Amérique centrale et les Caraïbes ont été très importantes, concernant notamment les industries de l'automobile, de l'informatique, de l'habillement et du textile. Quant aux transferts d'activité des firmes japonaises en Asie du Sud-Est puis en Chine, ils ont été encore plus massifs,

1. L'Usine Nouvelle, n° 2630, 26 février 1998.

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particulièrement dans les secteurs de l'électronique, de l'informatique et de l'habillement. Ces faits sont à rapprocher d'une autre évolution importante, observée également depuis les années 1980, qui est la dégradation de la situation du travail dans les pays développés, particulièrement celle des ouvriers. Globalement, les revenus du travail ont diminué par rapport à ceux du capital (alors que le salariat n'a pas reculé). En outre, au sein de l'activité salariée, le travail ouvrier a été dévalorisé. Dans l'industrie manufacturière américaine, l'écart entre le salaire des ouvriers et celui des cadres s'est nettement accru entre 1982 et 19962. Cette dégradation n'a pas été seulement relative. Contrairement aux décennies précédentes, les salaires de nombreux travailleurs américains ont diminué en valeur absolue entre 1981 et 1996. Cette baisse apparaît modérée pour l'ensemble des salariés se situant dans la moitié inférieure de l'échelle des salaires mais elle est d'autant plus forte que l'on descend sur cette échelle (Scheve and Slaughter, 2001). De 1996 à 1998 les revenus des salariés américains les moins bien payés ont à nouveau augmenté, sans que cela compense les effets de la tendance observée sur 15 ans. En conséquence, le nombre de "travailleurs pauvres" a fortement progressé aux Etats-Unis depuis le début des années 1980. Si l'accroissement des inégalités salariales a été particulièrement fort aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, il a été aussi observé dans la plupart des autres pays développés3. Il y a quelques exceptions, dont la France4. Dans ce pays, l'augmentation importante du chômage est apparue, pour beaucoup, comme la contrepartie de la moindre flexibilité des salaires, liée à l'existence d'un salaire minimum garanti. Le
2. Cf. NBER, Manufacturing Data Base. 3. Cf. données de l'OCDE, Direction de l'Education, de l'Emploi, du Travail et des Affaires Sociales. 4. En France, selon l'INSEE, la proportion des "bas salaires" a baissé entre 1983 et 1997. Cependant celle des "très bas salaires" a augmenté.

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développement de l'inégalité entre les salariés n'a alors pas porté sur les salaires mais sur l'emploi, le taux de chômage s'accroissant nettement plus pour les ouvriers que pour les autres catégories de salariés (Cortes et Jean, 1997). En outre, la France a connu, plus encore que les autres pays développés, un fort développement du travail précaire (sous forme de contrats à durée déterminée, d'intérim et de contrats aidés). Ce phénomène, ajouté à la montée du travail à temps partiel non choisi, a provoqué, en France aussi, une augmentation du nombre de travailleurs pauvres. A l'accroissement des inégalités salariales et à la dégradation des conditions d'emploi dans les pays développés s'ajoute le phénomène de l'intensification du travail (Dhondt, 1998). Enfin, la dévalorisation du travail ouvrier n'est pas seulement matérielle mais aussi culturelle (Beaud et Pialoux, 1999). Le discours sur la "question ouvrière" a d'ailleurs laissé la place à la problématique de l"'exclusion". Quelles sont les causes de la dégradation de la situation du travail dans les pays développés et, en particulier, du travail des ouvriers? Le tournant libéral des années 1980 ? L'hégémonie croissante du capital financier? Le progrès technique? Les transferts d'activité vers les pays où le coût du travail est plus faible, qui mettent les salariés en concurrence ? Il est impossible de mesurer l'incidence respective de ces différents facteurs parce qu'ils sont largement interdépendants. De nombreuses tentatives de mesure ont été faites, concernant non pas les effets des transferts d'activité vers les pays à bas salaires mais un phénomène connexe qui est l'impact du commerce avec ces pays sur l'emploi et les salaires dans les pays développés. Cependant la plupart de ces mesures ont été effectuées dans le cadre de la théorie des échanges internationaux H.O.S. (Hecksher, Ohlin, Samuelson). Or cette théorie, comme l'ensemble de la problématique néoclassique dans laquelle elle s'inscrit, n'envisage que des ajus-

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tements automatiques entre prix et quantités, qui ne laissent pas de place aux stratégies et aux modes d'organisation des firmes. En particulier, leurs stratégies en matière de développement technologique étant ignorées, le progrès technique et les échanges internationaux sont supposés indépendants. En outre, la théorie néo-classique établit un lien strict entre le salaire et la productivité du travail, ce qui rend incompréhensible le problème des transferts d'activité vers les pays à bas salaires puisque, précisément, ces transferts s'expliquent par le fait que les disparités internationales de salaires sont supérieures aux disparités de productivité du travail. Pour tenter d'expliquer le phénomène de la mise en concurrence des salariés par les multinationales il faut donc changer radicalement de cadre théorique et se référer à deux types de problématiques: d'une part, celles qui privilégient les stratégies et les modes d'organisation spatiale des firmes; d'autre part, le raisonnement marxien dont l'axe central est l'antagonisme entre le capital et le travail. Dans son essence, l'accumulation du capital transcende les frontières nationales, ce qui ne veut pas dire que le capital n'est pas tributaire des nations. Le développement international du capital est largement déterminé par l'existence de disparités entre les nations. L'une de ces disparités concerne le travail: sa valeur, sa qualification, sa productivité et l'ensemble du rapport salarial. Le niveau du salaire est déterminé non seulement par la productivité du travail mais aussi par les conditions locales de reproduction de la force de travail. Dans le développement du capitalisme, la croissance des activités non directement liées à la production, au sens strict, et le phénomène des bulles financières ne peuvent effacer cette réalité simple que le travail est la seule source de valeur et que l'accumulation de la plus-value implique un effort permanent de minimisation du coût du travail. Pour les entreprises des pays les plus développés, le transfert d'activités vers

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des pays où le coût du travail est plus faible est l'un des moyens de s'affranchir d'un rapport salarial contraignant. Encore faut-il que ces transferts soient possibles ou avantageux, compte tenu des autres déterminants du profit. La problématique marxienne est ici insuffisante. Pour envisager l'ensemble des facteurs de localisation des firmes, on doit se référer aux théories de l'investissement direct international et aux analyses relatives à l'évolution des facteurs de compétitivité des firmes et de leurs modes d'organisation. Dans cette démarche, le progrès technique et la dynamique de localisation de certaines activités dans les pays à bas salaires ne peuvent être considérés comme deux évolutions indépendantes. Elles sont liées car, dans la compétition intense qui oppose les firmes, celles-ci doivent simultanément développer de nouvelles technologies et réduire leurs coûts de production en transférant des activités dans les pays à bas salaires. En outre, l'importance de ces transferts est liée aux progrès en matière de transport, de communication et de standardisation des techniques de production. L'objet de cet ouvrage ne peut alors être la mesure de l'incidence des transferts d'activité dans les pays à bas salaires sur la situation du travail, par opposition à d'autres facteurs tels que le progrès technique ou l'emprise croissante du capital financier. Il s'agira non pas de mesurer les effets de la mise en concurrence des salariés par les multinationales mais de mettre en évidence la dynamique de cette mise en concurrence, tout en évaluant son ampleur. Pour cela on analysera concrètement l'évolution de la division du travail que les multinationales instaurent entre les pays développés et les pays à bas salaires. Quelle est l'extension de cette division internationale du travail et, surtout, quelle est sa nature? Autrement dit, quel est le contenu des activités et des technologies transférées? Quels sont les emplois concernés? S'agit-il seulement de ceux qui font appel à un travail non qualifié ou s'agit-il aussi d'autres types d'emploi? Précisons que l'observation de la

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stratégie des multinationales ne portera pas seulement sur les opérations qu'elles transfèrent dans leurs filiales mais aussi sur celles qu'elles confient à des sous-traitants locaux, ceux-ci servant en quelque sorte d'écrans dans la gestion de la maind'œuvre. Cet ouvrage est divisé en trois parties. La première est consacrée à l'analyse globale de la mobilité internationale du capital productif. La problématique du rapport entre cette mobilité et la minimisation du coût du travail est d'abord développée (chapitre 1). Puis sont analysés la dynamique et l'état actuel de l'intégration mondiale de la production par les multinationales (chapitre 2), en soulignant le rôle essentiel de certains pays à bas salaires dans ce processus d'intégration (chapitre 3). La deuxième partie est consacrée à une analyse concrète de l'extension des systèmes productifs des multinationales des trois pôles de la triade (Etats-Unis, Japon, Europe) vers les pays périphériques où le coût du travail est plus faible. On examine successivement les opérations des firmes américaines au Mexique (chapitre 4), des firmes japonaises en Asie orientale (chapitre 5) et des firmes européennes en Europe centrale et dans les pays méditerranéens (chapitre 6). La troisième partie analyse l'impact de la mise en concurrence des salariés sur l'emploi et les salaires. Elle donne d'abord un point de vue critique sur les tentatives de mesure de l'impact dans les pays développés (chapitre 7). Puis est envisagé le système mondial du travail, formé par les multinationales (chapitre 8). Enfin on examine les nouveaux modes de régulation du rapport capital-travail dans le cadre de la mobilité internationale du capital productif (chapitre 9).

Première partie

La mobilité internationale du capital productif

Chapitre 1 Mobilité internationale du capital et minimisation du coût du travail

Mobilité spatiale du capital et réaménagement salarial

du rapport

En 1913, Rosa Luxemburg (1972) écrivait: "Le capital ne peut se passer des moyens de production et des forces de travail de la terre entière". Sans doute la nature de l'engagement du capital dans les pays en développement a-t-elle profondément changé depuis cette époque. Il s'agissait alors essentiellement d'accéder à des matières premières, alors qu'aujourd'hui les multinationales ont ajouté à cette motivation d'autres objectifs, tels que la présence sur les marchés et la minimisation du coût du travail. Le point important, et qui peut être débattu, dans la phrase de Rosa Luxemburg est l'expression: "ne peut se passer". Marx, dit-elle, a bien étudié le pillage des pays coloniaux par le capital européen, mais il ne l'a fait que dans la perspective de l'accumulation primitive. Or, ajoute-t-elle, "nous constatons pourtant que le capitalisme, même dans sa phase de maturité, est lié à tous les égards à l'existence de couches et de sociétés non capitalistes" . L'observation du développement historique du capitalisme permet de reprendre et de compléter le raisonnement de Rosa Luxemburg. Concernant la création de plus-value, quatre tendances apparaissent particulièrement importantes: