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LES PROFESSIONS ET LEUR TEMPS DE TRAVAIL

176 pages
Faisant un retour très remarqué, dans l'agenda politique, le temps de travail est devenu un objet de recherche d'actualité, en particulier à travers le thème, directement hérité des politiques publiques, de la réduction et de l'aménagement du temps de travail. Ce dossier adopte en effet un angle d'approche original en éclairant les enjeux sociaux du temps de travail à travers les prismes de catégories et groupes professionnels diversifiés et familiers.
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~L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7384-9834-5

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LES PROFESSIONS

ET LEUR TEMPS DE TRAVAIL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Revue semestrielle publiée par la Faculté des sciences économiques et sociales de l'Université de Lille I

COMITÉ DE RÉDACTION
B. CONVERT, L. CORDONNIER, , B. DURIF;Z, A. FERRAND, G. FERRÉOL, N. GADREY, J. HEILBRON, F. HERAN, M. MEBARKI, H. PHILIPSON, F. VAN DE VELDE ,

RESPONSABLES

DE LA RÉDACTION
F. HÉRAN

B. CONVERT,

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
A. RYS, Doyen de la Faculté des sciences économiques et sociales.

***

ABONNEMENTS

Abonnement annuel,(2 numéros) : 180 francs franco de port. Etranger: 220 francs Le numéro: 90 francs plus 19 francs de port Les demandes d'abonnement sont à adresser à : Éditions de l'Harmattan, 5-7 rue de l'École po,lytechnique, 75005 PARIS Le paiement est à effectuer à l'ordre de : Editions de l'Harmattan Rédaction de la revue: Cahiers lillois d'économie et de sociologie, Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Lille I, 59655 Villeneuve d'Ascq cedex. Maquette de la couverture: Denis Cordonnier Composition : Véronique Testelin

Sommaire

Didier DEMAZIERE, Le temps de travail à l'épreuve des milieux professionnels Tania ANGELOFF, La double marginalité domicile du temps de travail des aides à Code du

Valérie DELDREVE, Le temps de travail à la pêche artisanale. travail et normes communautaires

Laurence SERVEL, La vie en miettes. Rythmes de travail dans une entreprise de transport Pascal MAUNY, Les frontières fluctuantes « grands routiers» du temps de travail des

Lise DEMAILLY, Conflits autour de l'usage du temps dans les métiers à régulation temporelle complexe: le cas des enseignants Pierre DUBOIS, Les rationalisations des temps universitaires Catherine PEYRARD, Marie-France PEYRELONG, Usages des moyens de communication: disponibilité et constructions d'univers de travail acceptables Paul BOUFFARTIGUE,Jacques BOUTEILLER,La réduction du temps de travail à l'épreuve des cadres

LE TEMPS DE TRA VAIL À L'ÉPREUVE DES MILIEUX PROFESSIONNELS
Didier DEMAZIÈRE*

Faisant un retour, très remarqué, dans l'agenda politique, le temps de travail est devenu un objet de recherche d'actualité, en particulier à travers le thème, directement hérité des politiques publiques, de la réduction et de l'aménagement du temps de travail. Le dossier réuni ici introduit une rupture dans ce mouvement d'ensemble. Il adopte en effet un angle d'approche original en éclairant les enjeux sociaux du temps de travail à travers le prisme de catégories et groupes professionnels diversifiés et familiers. Au fil des huit articles qui suivent, le lecteur voyagera dans des univers sociaux bien différents: les métiers de l'aide à domicile (aide ménagère, auxiliaire de vie, garde d'enfants), les marins de la pêche artisanale, les salariés du transport public (machinistes, conducteurs de métro, agents de station), les agents de convoyage des transports routiers de marchandise, les enseignants (des écoles élémentaires et du secondaire), les acteurs des universités (enseignants, administratifs, étudiants), les salariés sans bureau (commerciaux, techniciens de service après-vente, conducteurs de travaux), les cadres d'entreprises privées. Cet éclairage souligne la diversité des conventions de mesure et de définition du temps de travail, au-delà les normes générales, telle celle des 35 heures hebdomadaires. La complexité des situations analysées ressort avec d'autant plus de précision et de force que les observations empiriques sont réalisées au plus près des conditions de travail et de vie des salariés concernés. Au-delà des terrains variés et des postures sociologiques spécifiques, ces recherches s'attaquent à la même énigme: elles soumettent à la question le temps de travail, s'interrogent sur ses contours, en questionnent les significations. Chaque contexte singulier fait émerger des problématiques qui se font écho d'un article à l'autre: double marginalité du temps de travail (aides à domicile), temps de travail imprévisible (marins pêcheurs), distribution atypique du temps (transport public), frontières fluctuantes du temps de travail (routiers), régulation temporelle complexe (enseignants), hétérogénéité des cadres et rythmes temporels (université),
Laboratoire PRINTEMPS, CNRS, UVSQ, 47 Boulevard Vauban, 78047 Guyancourt; didier.demaziere@printemps.uvsq.fr
*

Cahiers lillois d'économie

et de sociologie,

2ème semestre 1999 n° 34,

Didier Demazière

temps de travail sans bornes ni limites (salariés sans bureau), disponibilité sans bornes claires (cadres d'entreprises). Chacune de ces expressions récurrentes signale les incertitudes qui marquent les frontières du temps de travail, et fait ressortir le poids des jeux -dans tous les sens du mot: espace tampon ménagé pour l'ajustement de deux éléments, activité organisée par un système de règles, conduites et interprétations d' acteurs- sur les limites de ce temps, et du temps hors-travail. La question des normes temporelles est donc sous-jacente à chacun des textes présentés, avec le cortège de questions qui en découlent: comment et par qui la durée et la distribution du temps de travail sont-elles maîtrisées et contrôlées, comment les règles se transforment-elles et évoluent-elles, quelles forces en présence contribuent à provoquer ou à contrarier les dynamiques de changement, comment les pratiques effectives s'articulent-elles aux prescriptions, comment les régulations sont-elles vécues par les sujets qui les expérimentent en situation, quelles partitions entre vie professionnelle et vie personnelle résultent des réglementations... ? Chaque question appelle des réponses multiples. Car selon les milieux professionnels, les manières d'agencer le temps de travail, de le qualifier, de le contrôler, de le mesurer, et aussi de le rétribuer, diffèrent. La lecture continue des articles met en valeur les écarts considérables entre les catégories et groupes professionnels, qui sont, au fmal, chacun caractérisé par une convention de catégorisation du temps de travail, donc du travail. Tania Angeloff met en relief les spécificités de l'organisation temporelle du travail dans le secteur de l'aide à domicile. Les rythmes et durées de travail découlent directement de la fragilité des statuts et des conditions d'emploi: les normes sont celles du temps partiel, du cumul de contrats de quelques heures avec différents employeurs, de la multiplicité des lieux d'activité. Les salariés, massivement des femmes, sont donc assujettis à des horaires flexibles, éclatés, morcelés, et sont par ailleurs faiblement rémunérés. La codification du temps a des conséquences directes en cette matière, en particulier à travers la distinction, inscrite dans la convention collective, entre heures effectives et heures responsables: celles-ci, correspondant à une présence sans autre activité auprès de l'enfant, du malade ou de la personne âgée, sont en effet payées à un niveau inférieur d'un tiers au taux ordinaire, voisin du SMIC. A ces multiples principes de fragmentation du temps et de sa valeur marchande s'ajoute un usage du temps fondé sur l'absence de règles: le caractère personnel des liens avec les employeurs (des particuliers), et surtout le contenu affectif des relations nouées avec la personne aidée (en particulier quand il s'agit d'une personne âgée et isolée), incitent l'aide à domicile à se rendre disponible au-delà des termes contractuels et à effectuer des heures parallèles, invisibles et non payées, mais correspondant bien à un travail effectif. 8

Le temps de travail à l'épreuve des milieux professionnels

Valérie Deldrève démontre combien le travail des marins de la pêche artisanale est inscrit dans un temps peu prévisible, et même peu saisissable, tant il est difficile de le maîtriser, mais aussi de le mesurer. Si l'activité des marins pêcheurs est subordonnée à de nombreuses sources d'incertitude (conditions météorologiques, variations des ressources poissonnières, fluctuations des cours), c'est aussi le cas du temps de travail parce que les équipages sont rémunérés en fonction des prises et du produit des ventes, donc indépendamment du temps de travail effectif. Celuici est d'ailleurs une grandeur floue dans la mesure où le temps passé en mer alterne, à des rythmes variables selon les conditions de pêche, des temps d'activité très intense et des temps de repos, pendant lesquels les hommes d'équipage demeurent toutefois à disposition du patron par le simple fait qu'ils sont à bord. La distance reste importante entre les mesures légales en matière de limitation des temps journalier et hebdomadaire de travail et de fixation des repos compensateurs, et les pratiques effectives : les sorties en mer dépendent d'abord des conditions, imprévisibles, de l'exploitation. Néanmoins le temps de travail n'est pas extensible sans limite. Il est encadré par des normes communautaires qui défmissent des quantités acceptables par les patrons et les matelots: un seuil de 180 à 200 jours de pêche par an, le repos dominical. Laurence Servel explore un autre de cas de figure caractérisé par des rythmes de travail spéciaux: celui des agents d'exploitation d'une entreprise de transport public qui fonctionne en continu. L'organisation d'un service flexible en fonction des variations d'affluence des voyageurs se traduit dans une distribution atypique et complexe des temps de travail, dans la journée (succession de trois à quatre services), la semaine (roulements entrecoupés de jours de repos), l'année (étalement des congés). Les salariés connaissent donc des horaires décalés et variables, qui rendent difficiles l'articulation entre la vie professionnelle et les vies familiale, sociale, privée. Il leur faut coordonner en permanence des temps sociaux désajustés, et les ressources dont ils disposent sont éminemment variables (en fonction de l'âge, des contraintes temporelles des proches, des investissements personnels dans des activités de loisirs). Pour trouver ou maintenir des équilibres temporels ils sont engagés dans des transactions incessantes avec leurs proches pour préserver leurs activités et relations hors-travail, et nouent des arrangements avec des collègues pour permuter des services, ou s'entraider dans la gestion de tâches domestiques. Les spécificités des horaires de travail contribuent ainsi à cimenter le groupe professionnel, ou du moins les fractions partageant les mêmes rythmes d'activité (ceux qui alternent services de jour et de nuit par exemple). Pascal Mauny centre son analyse sur le secteur des transports routiers de marchandise et cherche à démêler les processus qui aboutissent à ce

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Didier Demazière

que le temps de travail effectif des «routiers» soit largement supérieur aux limites définies par la loi et la réglementation. En pratique ces limites sont imprécises et, surtout, fluctuantes selon les acteurs du secteurs: transporteurs, chargeurs, convoyeurs. La journée de travail du routier articule en effet des activités fortement différenciées: conduite, manutention, repos obligatoires, (dé-)chargement, attente, formalités administratives, etc. Aussi le temps de service est morcelé et poreux, et toutes ses composantes ne sont pas également reconnues, de sorte que le temps rémunéré est plus faible que l'amplitude de la journée. Ainsi les frontières du temps de travail et la défmition du travail constituent des enjeux constants des interactions entre les acteurs, et sont au cœur des négociations collectives, des conflits salariaux, des interventions de l'Etat. Pour autant, aucune définition consensuelle n'a été dégagée jusqu'ici, et l'imbroglio juridique demeure. Les agents de convoyage sont alors coincés entre une volonté légale qui demeure faible, et les injonctions des employeurs qui sont lourdes et pressantes. La suractivité des routiers apparaît ainsi comme une forme de surexploitation. Mais, aux yeux des routiers eux-mêmes, souvent issus de milieux populaires et peu diplômés, ce surinvestissement dans le travail est un moyen, un des seuls accessibles, de gagner un meilleur salaire qu'ailleurs. Lise Demailly caractérise le métier d'enseignant par une régulation temporelle complexe, et montre combien la question du temps de travail y est explosive. L'activité des enseignants peut être divisée en deux séquences nettement différenciées: d'une part un temps contrôlé correspondant à l'enseignement et aux tâches impliquant la présence au sein de l' établissement scolaire, d'autre part un temps non administré, libre dans son déroulement temporel et sa localisation, et par conséquent peu contrôlable. Cette autonomie partielle constitue un avantage différentiel significatif pour les enseignants, qui leur permet de mieux concilier leur vie professionnelle et leur vie privée, de s'investir dans des activités hors travail, de s'engager dans le bénévolat et le militantisme. Mais dans une période de mutation du management public, c'est aussi une source de conflit entre les enseignants et leur employeur. En effet, le temps non contrôlé se réduit avec le développement d'activités nouvelles localisées dans les établissements (concertation pédagogique, réunions institutionnelles...) qui s'ajoutent aux tâches considérées comme normales (préparation des cours, correction de copies, rencontres avec les parents d'élèves). La majorité des enseignants cherchent à maintenir l'opacité sur cette partie de leur temps professionnel, d'autant plus que les tentatives ministérielles pour réformer ce temps de travail s'appuient sur une logique de maîtrise des coûts et de rationalisation de l'enseignement plutôt que sur des perspectives d'amélioration de la qualité des services rendus aux usagers.

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Le temps de travail à l'épreuve des milieux professionnels

Pierre Dubois décompose la complexité des cadres temporels de l'enseignement universitaire. Cette activité s'inscrit en effet dans des cycles hétérogènes: l'année universitaire bien sûr, avec la saisonnalité des activités qui s'y déroulent (inscription, cours, examens, vacances...), les temps courts des activités élémentaires des acteurs (organiser un planning, assurer une séance de cours, plancher sur un examen, corriger une copie. ..) et le temps pluriannuel encadrant le cycle global du produit, depuis la mise au point d'une maquette d'une formation jusqu'à l'évaluation de l'insertion professionnelle des étudiants des diplômés. De plus l'articulation de ces temporalités passe par la coordination de catégories d'acteurs dont le temps de travail est enserré dans des contraintes bien différentes. Le temps de travail des universitaires est fortement individualisé, car si l'enseignement est régi par des règles nationales, les activités de recherche et de préparation des cours sont organisées par chacun dans un temps de travail non administré. A l'inverse le temps des personnels administratifs est entièrement normé et contrôlé, tout en étant soumis à une forte saisonnalité et à des périodes de pointe particulièrement aiguës. Enfin le temps de travail des étudiants est pour l'essentiel non réglementé, et sa gestion est laissée aux stratégies individuelles. Différentes pistes de rationalisation de cet écheveau serré des temporalités de l'organisation universitaire et de ses acteurs sont ensuite examinées, dans la perspective d'accroître la performance des activités, d'améliorer la qualité du service, et d'économiser des moyens. Catherine Peyrard et Marie-France Peyrelong étudient la situation de salariés travaillant hors les murs de leur entreprise. Du fait de cette délocalisation le temps de travail ne peut être traduit en temps de présence, avec les bornes claires du début et de la fm de la journée. La dispersion du cadre spatial et institutionnel de l'activité fait éclater les limites du cadre temporel, de sorte que ces salariés sont confrontés en permanence à la gestion de leur disponibilité. Comme ils sont dotés de moyens de communication mobiles (téléphones cellulaires notamment) la télé-présence remplace co-présence: la possibilité d'être appelé à tout moment est une composante structurante de leur situation. Ces salariés sont de manière continue dans un état de disponibilité latente. Il leur faut donc gérer leur disponibilité, vis-à-vis de leur hiérarchie, des autres membres de l' entreprise, mais aussi de leurs groupes affmitaires. Cette gestion passe en particulier par la défmition d'une ligne de partage entre le temps accordé aux activités professionnelles et le temps accordé à la vie hors-travail. Cette partition oscille entre la mise à distance et la mise à disposition: dans le premier cas les outils de communication sont utilisés comme des filtres permettant un traitement différé des appels, dans le second ils sont utilisés comme des moyens de réponse immédiate permettant de libérer le temps à venir. Chaque salarié itinérant construit ainsi des stratégies multiples Il

Didier Demazière

pour être disponible à l'égard de son entreprise, tout en préservant son indisponibilité, c'est à dire sa disponibilité pour sa vie privée. Paul Bouffartigue et Jacques Bouteiller interrogent le temps de travail des cadres du privé à partir d'expériences de réduction et aménagement de ce temps. Dans les entreprises observées le changement des règles n'a pas posé de problème insurmontable, ni pour les directions, qui ont profité d'une période de bonne santé économique, ni pour les salariés concernés qui considèrent, y compris les cadres, la diminution du temps de travail comme une avancée sociale. Mais la mise en œuvre pratique a été plus problématique, car les charges de travail n'ont pas été allégées, les objectifs n'ont pas été redéfmis, les fonctions n'ont pas été réajustées. Si la durée du travail été raccourcie (journées de congés supplémentaires) le rythme de travail des cadres s'est intensifié, densifié. Les cadres sont alors pris en tenaille entre leurs aspirations à réduire leur temps professionnel et les difficultés qui en résultent pour l'accomplissement de leurs missions. Il en découle une progression du stress ou de la culpabilité, variable selon la fonction occupée, mais d'autant plus accentuée que la gestion des carrières est organisée autour du rapport entre les objectifs assignés et les résultats obtenus. Ainsi les bornes délimitant l'activité professionnelle, et la vie hors-travail, ne sont pas clarifiées, tant les exigences de disponibilité et d'engagement professionnel restent fortes à l'égard de ces salariés de confiance. Il revient donc à chacun d'eux, individuellement et en fonction des contraintes propres à son activité, de bricoler un compromis lui permettant de préserver sa position professionnelle tout en gagnant du temps libre. Place maintenant au plaisir de la lecture et à la découverte de la diversité des conventions de temps de travail, dans un contexte où l'évolution de la norme juridique en matière de temps de travail pourrait laisser penser, à tort, que les situations concrètes des salariés sont homogènes ou du moins équivalentes.

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LA DOUBLE MARGINALITÉ DU TEMPS DE TRA VAIL DES AIDES À DOMICILE
Tania ANGELOFF.

L'étude d'emplois atypiques (c'est-à-dire d'emplois dont le temps et les conditions de travail diffèrent de la norme encore dominante: un travail salarié à temps complet auprès d'un employeur unique), comme ceux rencontrés dans le secteur de l'aide à domicile, permet de plonger au cœur de la construction sociale du temps de travail et d'en démonter quelques mécanismes: mode d'organisation du travail à domicile spécifique en fonction de la rémunération à l'heure, à la journée ou au mois, répartition des emplois du temps par les associations, différence de rémunération entre les heures jugées « effectives» et les heures dites « responsables », négociation avec les employeurs et particularité du lieu de travail, etc. Cet article se fonde sur une enquête de terrain menée pendant deux ans et demi auprès des aides à domicile travaillant, dans leur grande majorité, à temps partiel. Il présente le secteur de l'aide à domicile, les métiers et la juridiction qui s y rapportent et analyse la place centrale du temps et de sa comptabilité dans ces emplois. Comme l'illustrent les débats sur la réduction du temps de travail et ceux relatifs au travail à temps partiel, le temps de travail est un temps historiquement et socialement construit. La modification des normes collectives, la délimitation légale du temps travaillé, les liens inextricables entre travail et temps travaillé sont autant d'éléments participant à sa construction ainsi qu'aux représentations sociales dont il est porteur. A partir de I'hypothèse selon laquelle un temps de travail dérogatoire par rapport à la norme dominante1 permettrait de mieux mettre en lumière cette part de construction et les représentations sociales afférentes au temps de travail, on a choisi d'étudier le travail à temps partiel dans des emplois spécifiquement conçus et constitués à temps incomplet. Les emplois du secteur de l'aide à domicile ont ainsi servi de laboratoire, de miroir grossissant, pour étudier certains effets du temps de travail sur les
* Centre de sociologie urbaine (CSU-IRESCO). 1 La norme dominante d'emploi renvoie ici à un emploi à temps plein, sur une durée indéterminée et auprès d'un employeur unique.
Cahiers lillois d'économie et de sociologie, 2ème semestre 1999 n° 34,

Tania Angeloff

conditions effectives d' emploiz. Les principales activités concernées sont celles de « femme de ménage à domicile », de « garde d'enfants », « d'auxiliaire de vie» et « d'aide ménagère». On les rencontre à la fois dans le cadre associatif et dans le secteur de la fonction publique territoriale -dans le cas des « aides ménagères». L'emploi à temps partiel domine ces secteurs au point qu'il engendre des pratiques spécifiques: multi-emploi, flexibilité des horaires, précarité. La question de la double marginalité du temps de travail des aides à domicile repose sur l'hypothèse suivante: dans ces emplois, comme dans d'autres formes atypiques d'emploi, le temps est le lieu d'un rapport de force, d'autant plus important qu'il détermine -tout en étant défmi par eux- un statut professionnel particulier, fait de précarité, et un salaire souvent dérisoire. L'hypothèse n'est pas nouvelle: temps, salaire, conditions d'em-

2 Cette étude des métiers de l'aide à domicile a commencé dans le cadre d'une thèse (Tania Angeloff, Le travail à temps partiel: question de temps ou redéfinition des représentations et du statut du travail des femmes, Thèse de doctorat de sociologie sous la direction de Margaret Maruani, Paris 8, décembre 1999) et s'est prolongée dans une étude financée par le Service des Droits des Femmes et le Ministère de l'Emploi et de la Solidarité, portant sur le travail à temps partiel court. La recherche, commencée en mars 1997, s'est déroulée sur deux ans et demi. Après avoir débuté en région parisienne, elle a été étendue en province, dans les Bouches-du-Rhône, en zones rurale et urbaine. Cette étude comprend plusieurs aspects qu'il semble pertinent de mentionner pour mieux en comprendre les hypothèses et les conclusions. Un premier axe a consisté à rencontrer des aides à domicile (en majorité des « auxiliaires de vie» et des « gardes d'enfants », peu de femmes exerçant uniquement l'activité de « femme de ménage» chez des particuliers) issues d'associations différentes. Pour compléter ces entretiens, d'autres interviews ont été menées auprès de responsables d'associations contactées par le biais d'un réseau d'associations que l'on pourrait qualifier de "pilotes" en matière de formation et de conditions de travail. La recherche s'est accompagnée d'une observation participante dans un organisme privé spécialisé dans la formation de tous les métiers de l'aide à domicile (des employés au directeur en passant par les formateurs de ces métiers) : aide à la réflexion, participation à des jurys d'évaluation dans le cadre de fin de stage d'insertion, recherche. Enfin, cette recherche a été complétée par une participation sur le terrain, en tant que stagiaire auprès d'un tuteur travaillant au domicile d'une personne en fin de vie, atteinte d'une maladie d'Alzheimer avancée (une demi-journée par semaine pendant deux mois, jusqu'au placement de cette personne en institution peu avant son décès). Une observation directe ponctuelle a également eu lieu dans les Bouches-du-Rhône, auprès d'une « auxiliaire de vie» et d'une « aide à domicile en milieu rural ». Cette expérience, humainement très riche, a permis de prendre conscience de certains éléments liés au temps et au lieu de travail et spécifiques à ces métiers. 14

La double marginalité du temps de travail des aides à domicile

ploi et statut du travail sont étroitement liés3. Ce qui est inédit c'est donc de passer les métiers de l'aide à domicile au filtre du temps, en ayant conscience que l'on travaille sur des variables qualitatives, sans prétendre généraliser les résultats à d'autres formes d'emplois. Il s'agit donc de mettre au jour une catégorie d'emplois à temps partiel. La marginalité apparaît double dans la mesure où le temps partiel est structurel dans ces emplois et où le lieu et la nature du travail (le domicile et la personne aidée) génère une temporalité particulière. Après avoir présenté les emplois d'aide à domicile et les différents statuts qu'ils recouvrent, nous montrerons combien l'organisation de ces emplois est centrée autour du temps, véritable enjeu de négociation. Occupant une position professionnelle dominée, les employé( e)s à domicile voient les frontières s'estomper entre temps de travail et temps pour « soi », ou «temps social », dans une violence qui outrepasse parfois la pure dimension symbolique. Une troisième partie mettra en perspective les résultats et analysera les conséquences de l' évolution (tendance à l'éclatement) des temps professionnels et sociaux avec le développement des emplois d'aide à domicile en le confrontant avec la législation sur le travail à temps partiel. 1- LE SECTEUR DE L'AIDE À DOMICILE ET SA MOSAÏQUE D'ACTIVITÉS ET DE STATUTS A- La définition du secteur de l'aide à domicile Le secteur de l'aide à domicile fait partie du secteur des services dits de proximité4. Il regroupe une multitude d'emplois qui ont trait aux tâches domestiques (entretien de la maison, courses, «petit ménage », lavage, repassage), aux soins individualisés de personnes ayant perdu temporairement ou défmitivement leur autonomie, à la garde d'enfants, au portage des repas à domicile. Mais il concerne également le secteur médical et paramédical assuré au domicile du ménage ainsi que les fonctions destinées à l'entretien de la maison par de petits travaux. Ce qui contribue à opacifier le champ professionnel de l'aide à domicile, c'est l'imbrication de ces différentes activités et leur diversité en termes de statut, de rémunération et de conditions de travail. La recherche
3 Cf. Rachel Silvera, Le salaire des femmes, toutes choses inégales, Paris, La Découverte, 1996 et Margaret Maruani,« L'emploi féminin à l'ombre du chômage », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 115, décembre 1996, pp. 177-187. 4 Cf. Annie Fouquet, «Le concept d'emploi de proximité », Etudes et recherches de I '[SERES, n ° 141, 1995 et Lise Causse, Christine Fournier, Chantal Labruyère, Le développement des emplois familiaux. Effets sur les métiers de l'aide à domicile, Céreq, n° 121, février 1997. 15

Tania Angeloff

dont il est ici question s'est concentrée sur le premier type d'emplois et d'employées (à l'exception de la fonction de portage de repas à domicile). On ne s'est donc pas intéressé au secteur médical et paramédical. Le choix s'est fait sur le critère du temps de travail. Les employés du secteur de l'aide à domicile sont en grande majorité des femmes travaillant à temps partiel. Ces employées5 sont désignées par les associations et les conventions collectives comme: « aide ménagère », « aide à domicile », « auxiliaire/assistante de vie »,« garde d'enfants », « femme de ménage ». Les salariés du secteur médical et paramédical forment, quant à eux, un groupe à part au regard des emplois à vocation domestique et sociale, même s'il peut exister des chevauchements d'un emploi à l'autre dans le cadre d'une politique de formation et de promotion: certaines « auxiliaires de vie» peuvent ainsi devenir, en se formant, des « aides-soignantes» ou des « infirmières à domicile». Le secteur de l'aide à domicile est régi par le secteur associatif et par les services sociaux des municipalités. Mais avant de revenir sur ce point, il importe de définir les emplois de l'aide à domicile dans leur contenu. B- La définition des emplois: des limites parfois floues Le titre « d'aide à domicile» est une désignation générale. Il regroupe notamment les métiers dits «d'aide ménagère », de « femme de ménage », « d'auxiliaire ou assistante de vie» et de « garde d'enfants». C'est l'appartenance à une catégorie particulière d'employeurs qui conditionne une certaine définition de l'emploi et un titre spécifique de la fonction. Ainsi, selon la défmition «indigène» des responsables d'un Centre communal d'action sociale (CCAS), les aides à domicile se nomment «aides ménagères », même si leur fonction consiste à faire des tâches autres que strictement ménagères. Le statut de ces « aides ménagères» relève d'un décret concernant les «agents d'entretien» de la fonction publique et territoriale. En conformité avec ce statut, dans un document provisoire interne au CCAS, les responsables du centre donnent de l'aide ménagère la défmition suivante: « a pour mission d'accomplir chez les personnes âgées un travail matériel, d'apporter un soutien moral et un environnement social». Il s'agit là de la défmition la plus usuelle de la fonction'.
5 Même s'ils existent dans le secteur, les hommes « aides à domicile» sont rares en dehors des services de soins infirmiers à domicile. C'est pourquoi contrairement à la règle grammaticale, mais conformément à l'usage social, le genre féminin l'emportera ici sur le genre masculin pour rendre compte de la réalité socioprofessionnelle de ces emplois.

6 Décret n

0

88-552 du 6 mai 1988 portant statut particulier du cadre d'emplois

des agents d'entretien territoriaux. 7 Cf. Lise Causse, Christine Fournier, Chantal Labruyère, op. cit., p. 15. 16

La double marginalité du temps de travail des aides à domicile

L'expression «d'aide ménagère» concernera, dans cet article, les emplois désignés comme tels dans le cadre des services sociaux ou des prestations des caisses de retraite (applicables dans les mairies ou auprès d'associations) assurés par des municipalités ou des associations. Aucun intitulé d'emploi n'est neutre. Aujourd'hui, dans le secteur de l'aide à domicile, il est rare de rencontrer l'intitulé «femme de ménage», même si la fonction exercée par l'aide à domicile se résume parfois uniquement à du ménage. Alors que certains particuliers parlent de leur femme de ménage, l'aide à domicile se qualifie le plus souvent « d'aide ménagère », à l'instar de l'association ou de l'organisme l'ayant mise en contact avec l'usager. La « femme de ménage» ainsi désignée dans son contrat de travail a, quant à elle, pour spécificité de n'effectuer que des tâches ménagères à domicile. A ce titre, elle relève légalement de la Convention collective des employés de maisons. Les « auxiliaires ou assistantes de vie» sont des aides à domicile particulières. Elles ont en charge une personne âgée ou handicapée, dans tous les cas une personne dépendante, et s'occupent à la fois de l'entretien de la maison de cette personne, des courses, de sa toilette et de son accompagnement psychologique quotidien. Aux yeux des employées et de certains responsables d'associations conscients des compétences requises pour un tel travail, l'usage du terme reste valorisant par rapport à celui « d'aide ménagère» ou à celui, plus général, « d'aide à domicile». Les « gardes d'enfants» sont le pendant des « auxiliaires de vie» auprès d'enfants gardés au domicile des parents. En plus de la garde proprement dite, elles effectuent des tâches de petit ménage, d'entretien de la maison (rangement, lavage, repassage du linge des enfants, en théorie du moins), font les courses et s'occupent des enfants (toilette, repas, promenade, lecture etc.). Cette défmition laisse entrevoir les points d'achoppement de la fonction: l'entretien de la maison devant concerner au premier chef l'enfant gardé, où poser la limite? Le repassage du linge des parents, s'il n'a pas été stipulé dans le contrat de travail, n'entre pas stricto sensu dans les attributions de la fonction de « garde d'enfants». Cette remarque permet de souligner un point que l'on développera par la suite, à savoir celui du caractère négociable de ces emplois. Flous dans leur défmition, les emplois de l'aide à domicile font appel, dans leur exercice, à des logiques autres qu'institutionnelles, juridiques ou strictement professionnelles. Dans cette négociation se joue, à la marge, la nature de la relation employée/employeur particulier. Cette négociation ne semble
8 « Le personnel employé de maison comprend tout salarié mensuel ou horaire, à temps plein ou à temps partiel, qui effectue tout ou partie des tâches de la maison à caractère familial ou ménager. », Convention collective des employés de maison, n° 3 180, article 1, p. 1. 17