Les uvres économiques de l'Abbé Potron

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Maurice Marie Jean Potron, parfois nommé l'Abbé Potron dans certaines de ses publications, est un Père jésuite, polytechnicien et mathématicien, dont les publications économiques s'échelonnent de 1911 à 1936 et dont l'apport est considérable et pratiquement inconnu. D'où l'intérêt d'une édition de ses œuvres économiques qui utilisent ses compétences mathématiques pour développer une approche qui s'inscrit dans le courant des réformateurs sociaux catholiques. L'auteur est, en outre, un précurseur méconnu dans la représentation du système économique global.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296378186
Nombre de pages : 220
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LES ŒUVRES ÉCONOMIQUES DE L'ABBÉ POTRON

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-7354-0 E~:9782747573542

Présentéespar Gilbert ABRAHAM -FROIS Émeric LENDJEL

LES ŒUVRES ÉCONOMIQUES DE L'ABBÉ POTRON

Ouvrage publié avec le concours de l'Université de Paris-X-Nanterre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALIE

Sommaire

Avant::pr0po s Abraham-Frois G. et Lendjel E. : Introduction Générale Potron M. [1911)], "Contribution Mathématique à l'Étude des Problèmes de la Production et des Salaires" Potron M. [1911], "Quelques propriétés des substitutions linéaires à coefficients ~ 0 et leur application aux problèmes de la production et des salaires" Potron M. [1911], "Application aux problèmes de la " production suffisante" et du " salaire vital" de quelques propriétés des substitutions linéaires à coefficients ~ 0"

7 8

57

63

67

Potron M. [1912], "Possibilité et détermination du juste prix et du juste salaire" .. 69 PotronM. [1912], "Variété: Contribution mathématique à l'étude des problèmes de la production et des salaires" Potron M. [1913], "Quelques propriétés des substitutions linéaires à coefficients ~ 0 et leur application aux problèmes de la production et des salaires" Potron M. [1935], "Sur Certaines Conditions de l'Équilibre Économiquett Potron M. [1936], Communication au colloque d'Oslo Potron M. [1936], "Sur les équilibres économiques" .. Potron M. [1936], Ltaspect mathématique de certains problèmes économiques Potron M. [1936], "Le problème de la manne des Hébreux" 101 127 137 141 143 197 95

Potron M. [1941], "Variété: Observations sur la communication de M. Sauvy" ...205 Bibliographie de M. Potron Lendjel E. [2004] : Annexe: tableau comparatif des variables .209 211

Avant-propos

Cet ouvrage est né de la rencontre largement fortuite au colloque de l'Association Charles Gide pour l'Étude de la Pensée Économique en septembre 1999 d'un jeune chercheur présentant une communication sur la formalisation au sein du groupe X-Crise et, par là, sur le modèle de 1935 de « l'abbé Potron », et d'un autre économiste, moins jeune, travaillant sur les prix de production et la dynamique économique. Une collaboration s'établit rapidement, marquée par des communications communes avant d'en venir à l'intérêt d'une édition des œuvres économiques de Maurice Potron. Des recherches importantes ont été nécessaires et nous tenons à remercier en particulier le Père Bonfils qui nous a permis un accès faciles à l'ensemble des Archives Nationales Jésuites ainsi que Jean-Baptiste Lebigue, archiviste de l'Institut Catholique de Paris. Tous nos remerciements également à l'Université de Paris-X-Nanterre ainsi qu'au MODEM pour l'octroi de subventions sans lesquelles cette publication n'aurait pas été possible. Jocelyne Barré et Véronique Robin, du secrétariat du MODEM, ont joué un rôle essentiel dans la saisie de textes longs et de fonnulation mathématique lourde, avec parfois des sigles originaux qu'il a fallu transposer; travail très ingrat qu'elles ont bien voulu accomplir et pour lequel nous leur exprimons toute notre reconnaissance. Nous dédions cet ouvrage à Michel Rosier qui a impulsé et accompagné ce projet, mais qui n'a pu en voir l'achèvement. Nous le remercions pour son amitié et
pour les nombreux débats stimulants que nous avons partagés.

L'ouvrage, introduit par un texte que nous avons écrit conjointement, reprend l'ensemble des écrits économiques de Maurice Patron, dont certains sont inédits.

Une annexe complète l'ouvrage.

Introduction Maurice Marie Jean Potron, parfois nommé l'Abbé Potron dans certaines de ses publications, est un Père jésuite, polytechnicien et mathématicien, dont les publications économiques s'échelonnent de 1911 à 1936 et dont l'apport est

considérable et pratiquement inconnu. Cet apport est au moins triple: 1) sur le plan purement mathématique, les travaux de Potron sur les matrices à éléments non-négatifs paraissent dès 1911, soit avant la publication de ceux de Frobenius sur le même sujet en 19121, comme le revendique Potron ([1913], p. 53). Perron et Frobenius n'avaient établi, en 1908 et 1909, que des théorèmes relatifs aux matrices à éléments strictement positifs. 2) Alors que les utilisations que nous avons pu recenser en économie du théorème de Perron-Frobenius sont toutes postérieures à la Seconde Guerre Mondiale, les premiers travaux de Potron sur ce thème sont antérieurs à la Première Guerre Mondiale2. 3) Potron a établi en 1912 les bases des modèles d'échanges interindustriels, bien avant Leontief3. Le concept de "coefficients techniques ", présent dès 1912, se retrouve ensuite dans un texte de 1936 suivi d'une annexe joliment intitulée" La manne des Hébreux". Cette annexe, très pédagogique, comporte différents biens, le
It

gornor

"

de manne, le "chorner " de combustible et une présentation d'un
interindustriels de type Leontief.

petit modèle d'échange

A ces titres et compte tenu de l'absence de référence sur cet auteur dans I'histoire de la pensée économique, la réédition de ses œuvres économiques complètes

1 G. Frobenius: «Uber Matrizen aus nichtnegativen Element", Sitzungdbercichte der KoniglichPressischen Akademie der Wissenschaflen, 1912 (palgrave [1987]). 2 Pour éviter les erreurs de perspective, il faut souligner que même si les exposés contemporains traitant de l'analyse de modèles de prix de production ou de cioissance équilibrée utilisent largement le théorème de Perron-Frobenius, l'ouvrage fondamental de P. Sraffa (Production de Marchandises par des Marchandise) n'y fait pas la moindre allusion. 3 D'après la bibliographie exhaustive de W. Leontief" établie par l'auteur lui-même" (B. Rosier [1986]) les premiers travaux de Leontief" The Balance of the Economy of the USSR" paraissent, en russe et en anglais en 1925, et le grand ouvrage The Structure of the Anlerican EcononlY date de 1941. 8

méritait d'être entreprise. Leur lecture surprendra pourtant par la singularité des concepts et de l'approche développée. Outre l'usage d'un symbolisme mathématique lourd et abscons, la problématique économique développée par Potron paraît pour le moins étrange au premier abord. Il nous a donc semblé nécessaire de fournir ici quelque clés de lecture de ses écrits. Leur nécessité transparaît en effet dans les questions suivantes: Jésuite polytechnicien et mathématicien, Potron n'a reçu aucune

formation économique. Ses premiers écrits témoignent de son ignorance des concepts développés antérieurement en économie mathématique. Quelles raisons ont motivé un religieux à défricher (à deux reprises au cours de sa vie) les territoires - à l'époque quasi-vierges - de l'économie mathématique alors que la majorité de ses travaux portaient sur la théorie mathématique des groupes finis? structure les investigations économiques de Potron ? Notre hypothèse interprétative consiste à inscrire la démarche de Potron dans son environnement intellectuel et social: l'Église et le mouvement des réformateurs sociaux catholiques. La réflexion économique de Potron se serait formée à partir de la doctrine sociale de l'Église, du fait de son appartenance à un réseau4 de réformateurs
sociaux catholiques. Pour étayer cette hypothèse, trois points seront successivement abordés dans

Quelle problématique

cette présentation. Dans le premier point, la biographie de Potron permettra de situer historiquement et socialement le contexte de production de ses écrits. Elle montrera en particulier les liens qu'entretient Potron avec le mouvement des réformateurs sociaux catholiques (1. Biographie et environnement intellectuel de Maurice Potron). Le deuxième point a pour objet d'établir la proximité entre la problématique développée par Potron et celle des réformateurs sociaux catholiques (2. Potron et la «question sociale» des réformateurs sociaux catholiques). Le troisième point présente les travaux de Potron et montre leur apport à cette problématique (3. Les apports de Potron à la problématique des réformateurs sociaux).

4 au sens défini par Callon [1989] in Callon et Latour (eds.) [1989]. 9

1. Biographie et environnement

intellectuel de Maurice Potron

Deux éléments doivent au préalable être fournis pour comprendre la singularité des écrits économiques de Patron: sa biographie et son environnement familial et intellectuel. 1.1. Biographie Maurice Patron naît dans le premier arrondissement de Paris le 31 mai 1872 et meurt dans la même ville le 21 janvier 1942 à l'âge de soixante-neuf ans. Son père, Auguste Marie Ghislain Robert Patron est ingénieur de l'Ecole Centrale et sa mère, Jeanne Cécile Justine Frottin, issue d'une famille de rentiers, élève ses enfants. La vie de Maurice Patron s'est construite autour de deux engagements: mathématique, d'une part et religieux, de l'autre. Jusqu'à sa majorité, la formation de Maurice Patron s'effectue sous la tutelle de son père, puisque ce dernier «dirigea complètement lui-même les études de ses enfants (4 fils et 1 fille) jusqu'au baccalauréat» (Barriol [1942], p. 203). Cette main-mise paternelle explique

probablement la vitesse d'insertion de Maurice Patron dans la vie active. Après un an de préparation dans l'école jésuite « Sainte Geneviève », au 2 rue l'École des Postes à Versailles, il intègre à dix-huit ans l'École Polytechnique en 1890 (11 èmeau concours d'entrée). Il en sort en 1892 (12ème- ou 14ème selon les sources5 muni d'une Licence ès Sciences

- sur

181) - également

-

et rejoint le corps des «poudres et salpêtre ». De

1892 à 1893, il accompli ainsi son service militaire en tant que sous-lieutenant d'artillerie en qualité d'élève ingénieur des poudres et salpêtres. A l'heure des choix (21 ans), Patron décide d'abord de s'engager dans la voie religieuse en rej oignant la Compagnie de Jésus. Sa formation religieuse durera près de vingt ans, rythmée par trois séjours dans des lieux de formation jésuites en Angleterre. Il effectue ainsi son noviciat à Cantorbéry de 1893 à 1896. Il Yretournera entre 1900 et 1903 (d'abord sur l'île de Jersey puis de nouveau à Cantorbéry), puis en 1906-7. A Paris, il poursuit son cycle d'étude en s'inscrivant en théologie à l'Institut Catholique entre 1903 et 1905. Ordonné prêtre en 1905, il n'achèvera ses études de théologie

5 Cette biographie a été établie à l'aide de deux sources: le Fond Potron des Archives Nationales Jésuites, d'une part et la nécrologie de Potron établie par A. Barriol [1942a] - le président de la Société de Statistique de Paris -, d'autre part. 10

qu'en prononçant son «quatrième « Révérend Père» jésuite Potron6.

vœu»

le 2 février 1912, devenant ainsi le

Parallèlement à ces études théologiques, Patron choisit de s'engager dans la voie des mathématiques. Ce choix devient manifeste lorsqu'il accepte de retourner dans son ancienne école de la rue de l'École des Postes pour enseigner les mathématiques spéciales entre 1897 et 1900. Durant cette période en effet, il poursuit d'abord des études d'astronomie à l'Observatoire de Paris, puis entreprend une Thèse de Doctorat de mathématiques qu'il soutient en 1904. Ses recherches, tout comme ses

enseignements, portèrent principalement, sur la théorie mathématique des groupes (Patron [1904a], [1904b], [1931], [1936], [1938], [1940]). Ce thème explique d'ailleurs que Potron ait été amené à publier, en 1913, un article sur le théorème de PerronFrobenius 7. Les activités professionnelles de Maurice Potron débutent en 1897 et se poursuivront jusqu'en 1940, principalement dans l'enseignement. Il interviendra dans quatre établissements: L'École ste Geneviève constitue son lieu de refuge professionnel, puisqu'il y revient périodiquement tout au long de sa vie (d'abord de 1897 à 1900, puis en 1905-1906 et, après la guerre, de 1919 à 1930). Son enseignement de "mathématiques spéciales" s'adresse aux élèves préparant le concours d'entrée à l'École Polytechnique et donne lieu à deux publications. La première, rédigée en collaboration avec F. Michel (Potron, M., Michel, F. [1922]), sont les annales des examens de mathématiques spéciales du concours d'entrée à Polytechnique de 1901 à 1921 ; la seconde présente des exercices de calcul différentiel et intégral (Potron [1926-7]). En octobre 1912, il devient professeur titulaire à la Faculté Catholique d'Angers et enseigne l'Astronomie pour la Licence jusqu'à sa mobilisation en 19148.

6 Traditionnellement, les jésuites font vœux d'obéissance au pape. 7 C'est également en travaillant sur la théorie des groupes que Frobenius établit son théorème sur les matrices à coefficients positifs en 1908 et 1909. 8 Un projet d'ouvrage d'astronomie est d'ailleurs signé avec Gauthiers-Villars en juin 1914. Il

De 1912 à 1914, il donne également quelques cours à la Faculté Catholique de Lille9 puis, à partir de la fIDdes années vingt, y enseigne régulièrement les mathématiques en Licence de Sciences. Enfm, entre 1928 et 1940, il rejoint l'équipe enseignante de l'Institut Catholique de Paris d'abord en tant que «chargé de conférences» puis en tant que «professeur hors cadre» à partir de 1934. Les matières enseignées dans cet Institut complétaient l'enseignement de deux chaires. De 1928 à 1932, Potron était chargé des "Conférences d'analyse et d'éléments de mécanique" rattachées à la chaire de Mathématiques générales. De 1932 à 1940, il était adjoint à la chaire de « Calcul différentiel et intégral» chargé d'enseigner un cours public d'« Analyse et géométrie supérieures» dont le contenu selon les années - gravitait autour de la théorie des groupes: 1932-33 "Applications de la théorie des groupes continus de transformations à
l'étude des fondements de la géométrie". et aux

- variable

1933-34

"Applications

de la théorie des groupes aux équations algébriques

équations différentielles".

1934-35

"Applications

de la théorie des groupes aux équations algébriques

et aux

équations différentielles" ; "La fonction des nombres premiers" . 1935-36

ç de

Rieman et la distribution

"Quelques points d'analysis situs et topologie en relation avec la théorie des groupes".

1936-37

"Relations entre la théorie des groupes et les principes de la géométrie et de la mécanique" .

1937-38

"Les divisions régulières de l'espace. Applications à la cristallographie et à la topologie".

1938-39

"I. Représentation locale de tout groupe de Lie par un groupe linéaire. "

9 Les deux sources biographiques divergent sur ce point puisque le Fond Potron des Archives Nationales Jésuites ne mentionnent pas les cours dispensés à la Faculté Catholique de Lille évoqués par Barriol dans sa nécrologie (Barriol [1942a], p. 203). Barriol, de son côté, omet également un certains nombre de moments significatifs de la vie de Potron - comme son travail dans la maison de retraite d'Epinay sur Seine, ou sa titularisation à l'Institut Catholique de Paris -mentionnés par les archives jésuites. 12

"II. Variétés euclidiennes topologiquement distinctes à deux et trois
dimensions" .

C'est également dans cet institut que Potron tenta d'instaurer un cours d'économie à la suite d'un cycle de six conférences délivrées en mars-avril 1937, intitulé "Les rapports existant entre certains problèmes économiques et quelques
acquisitions assez récentes d'une théorie mathématique". Mais ces conférences, qui ont

été accueillies

sans chaleur par les autorités de l'Institut Catholique

de Paris, n'ont pas

été reconduites par la suitel0. Deux exceptions sont toutefois à signaler dans ce parcours d'enseignant. Après son troisième séjour en Angleterre, Potron revient travailler en France entre 1907 et 1912 dans une maison de retraite (spirituelle) à Epinay sur Seine au sein de laquelle il est «procureur », fonction qui recouvre en fait l'économat de cette maison. Potron s'emploie alors également à proposer à des ingénieurs catholiques de réfléchir sur les problèmes qu'ils rencontrent11. Potron est âgé de 42 ans lorsque la Première Guerre Mondiale éclate. Il est mobilisé le 3 août 1914 en tant qu'ingénieur pour être l'adjoint au chef du service des fabrications dans la Poudrerie militaire du Bouchet. Un an plus tard, il intègre le 2ème régiment d'Artillerie lourde (R.A.L.) en tant que lieutenant du 20èmegroupe. Le 6 mars 1916, il rejoint le 106èmeR.A.L. en devenant d'abord le capitaine adjoint au colonel commandant ce régiment, puis en tant que commandant de la 8ème batterie. Il prend part à la bataille de Verdun (1916) puis celle de l'Aisne (1917). Au bout d'un an, il est nommé à l'État major de l'Artillerie de la XIème armée française le 14 juillet 191712. Puis, le 29 juin 1918, il conduit la mission française auprès de la 1èrearmée

10 Cette réticence provient probablement d'un malentendu relatif au contenu de la conférence du 18mars 1937.Dans cette dernière, Patron semble faire référence au "problème de la manne des hébreux", proposant peut-être de lire ce passage biblique sous un angle inhabituel. Le malentendu a partiellement été levé, comme en témoigne une lettre du secrétaire général de l'Institut Catholique adressée à Patron. Il Après la guerre, Patron habitera au 42 rue de Grenelle, Paris, 7ème arrondissement. 12 Il prend part aux batailles de Malmaison, du Chemin des Dames et de la Retraite de l'Aisne à la Marne.

13

américaine 13. Enfin, après avoir été nommé d' Artillerie, il est « renvoyé au foyer»

capitaine

du 163

ème régiment

le 19 décembre

1918 avec un « congé

sans solde illimité» et le titre de Chevalier de la légion d'honneur14. Il n' y aura pas de troisième exception puisque, « [t]rop âgé pour être mobilisé en 1939, il reprit son service de préparation aux grandes écoles au collège Saint François-Xavier à Vannes; mais, malade et fatigué depuis quelques années, il ne put résister à une pneumonie qui l'emporta le 21 janvier 1942 »(Barriol [1942a], p. 203).

1.2. L'environnement Dans

intellectuel

de Maurice Patron par ses deux engagements

cette trajectoire

de vie, dominée

mathématiques et religieux, comment émerge l'intérêt de Potron pour des problèmes économiques? Comment conçoit-il l'idée d'appliquer les mathématiques pour traiter ces problèmes? Ces questions peuvent paraître saugrenues au regard des travaux

d'économie mathématique antérieurs menés entre autres par Cournot en France et Walras en Suisse. Elles méritent pourtant d'être posées, puisque Potron n'a reçu aucune formation économique et que les seuls «économistes» mentionnés dans toute son

œuvre sont deux militants catholiques, le Père Gustave Desbuquois (Potron [1912a], p. 314, n. 1) et Joseph Zamanski (idem, p. 290, n. 1), ainsi que, mais beaucoup plus tardivement, Ragnar Frisch (Patron [1935b], p. 62). De plus, les premiers écrits de Potron témoignent de son ignorance des concepts développés antérieurement en économie mathématique. Comme ses premiers écrits économiques datent de 1911, sa réflexion économique se forme donc durant les années qui précèdent, après la fin de son deuxième cycle d'études théologiques. On le sait, son retour en France le conduit à pratiquer l'économat dans une maison de retraite entre 1907 et 1912. Cette activité le
rend ainsi familier des questions comptables. moment où Potron retourne Mais ces années correspondent familial. A partir d'octobre surtout au 1910, il

vivre au domicile

13 Patron recevra le 12 avril 1919 une lettre du Head Quarter of the First Army dans laquelle le général Whigget le remercie pour sa collaboration et ses efforts. Lettre non numérotée, Fond Patron, Archives Nationales Jésuites. 14 Cette distinction est obtenue le 25 décembre 1916 avec la mention suivante: «commandant de batterie énergique et très compétent. Obtient de son personnel un excellent rendement ». 14

réside en effet au 368 rue St Honoré, dans le 1er arrondissement de Paris, lieu de
résidence d'Auguste et de Jeanne Potron. Or, ce lieu est depuis 1906 le siège d'une

intense activité militante de réformateurs sociaux catholiques. Il convient donc d'examiner plus attentivement le contexte familial et militant
dans lequel émerge la pensée économique Le salon familial et l'USIC de Potron.

Le contexte familial constitue le pretnler facteur explicatif de l'intérêt manifesté par Maurice Potron pour les questions économiques. En effet, son père, Auguste Potron, accueille dans son salon privé le « Cercle Social », une association 15 d'ingénieurs catholiques créée en 1892 par le Révérend Père Henri Pupey Girard (1860-1948) dans la mouvance de l'Encyclique sociale «Rerum novarum» du Pape Léon XIII. Qu'un domicile privé puisse être le lieu de réunion d'une association catholique paraît surprenant au regard de l'étendue du patrimoine immobilier dont dispose l'Église. En l'espèce, depuis les lois de 1901 sur l'association et celle de 1905 sur la laïcité, les jésuites n'ont plus le droit de se rassembler ni d'enseigner. Certains entrent dans la « clandestinité» en se réfugiant chez des particuliers, d'autres émigrent. Maurice Potron choisit de retourner au domicile familial et de signer ses articles en tant qu'abbé. Dans le même esprit, Auguste Potron accueillera dans son salon privé le Cercle Social. Auguste Potron, ingénieur catholique, n'est probablement pas à l'origine de cette invitation. En effet, lors de son retour à l'école Ste Geneviève en 1905, Maurice Potron y côtoie Henri Pupey Girard, puisqu'ils préparent tous deux les candidats à l'X. C'est donc probablement par l'entremise de son fils que le salon d'Auguste Potron devient en 1906 le lieu d'accueil de l'association catholique animée par Pupey Girard. A partir des années vingt, le nombre d'associations catholiques siégeant dans ces locaux s'agrandit et l'Union Sociale des Ingénieurs Catholiques (l'U. S. I. C.), qui les

15 L'association prendra en 1910 le nom d'Union Sociale des Ingénieurs Catholiques (l'U. S. I. C.) et regroupera plusieurs composantes, comme" le Cercle Social de Sociologie et d'Apologétique", ou encore" l'Union des Retraites Régionales ". 15

regroupe, compte 2400 «membres

actifs» en 192316. La multiplication de ces

associations destinées à organiser les professions correspond d'ailleurs aux orientations « corporatistes» (le terme date des années trente) prônées par René de La Tour du Pin dès 1907, dans son ouvrage Vers un Ordre social chrétien, puis par l'Action
Populaire 17 .

Auguste Potron, lui-même ingénieur Centralien, fait partie du comité organisateur de l'association. Son nom figure dans la liste du « comité d'organisation» ou du « secrétariat des conférences-ingénieurs» jusqu'en 1927, même si Hemy Pupey Girard en conserve la direction effective 18. Maurice Potron assumera le secrétariat général de cette association pendant un an (entre 1911 et 1912), l'année même où il

publie ses premiers écrits économiques19. Davantage, c'est dans la revue de cette
association ("L'écho de l'USIC") que Potron publie en 1911 la première présentation de ses réflexions économiques20.

16 Après les «conférences
Centraux », les

- X », les «conférences - Arts et métiers », les «conférences -

«conférences

-

Mines », l'Union

Fédérale

des

Etudiants

de

Science

( l'UFDES ) se constitue également en association, toujours domiciliée au 368 rue St Honoré, avec l'aveu - dans un tract - que l'UFDES est «directement reliée» à l'USIC. Les écoles moins prestigieuses sont progressivement intégrées dans l'USIC, avec notamment les ingénieurs des Bâtiments et Travaux Publics, ceux de l'Electricité, de l'Aéronautique, etc. 17 Schumpeter rappelle que le corporatisme imprègne la doctrine sociale de l'Eglise et que cette dernière avait vocation à définir «un plan d'organisation sociale [...] [qui] décrivait une société (et un Etat) dont le fonctionnement reposait sur des associations professionnelles et obéissait à des préceptes moraux. C'est l'Etat «corporatif» esquissé dans l'encyclique Quadragesimo Anno (1931)>> (Schumpeter [1954], III, p. 28). D'ailleurs, Potron souscrira toute sa vie à la thèse corporatiste (potron [1912a], p. 316, [1936a], p. 2). 18 Relevons qu'en 1922, le «comité des conférences X »a pour président V. Krafft (1859) et compte parmi ses membres (par ordre de promotion) E. Vouillemin (1885), P. Campaing de la Tour Girard (1886),1. Roy (1888), Elie Borel (1890), M. Potron (1890), F. Rouvillois (1893), H. Chevalme (1894), 1. Roy (1900), G. Colson, 1. Juglar (1916), M. Roy (1917), P. Loizillon (1920), G.Bousquet (1920). M. Potron en fera partie de 1920 à 1939. 19 Toutes ces informations figurent dans le fond «Potron» des Archives nationales jésuites. Curieusement, le nom d'Auguste Potron disparaît des convocations au moment même où celui de son fils apparaît et où le salon est baptisé « salle des ingénieurs catholiques ». 20 Nous n'avons pas pu établir précisément la date de parution de cet article, pourtant disponible sous forme de tiré-à-part dans le Fond Potron aux archives nationales jésuites, car la revue des "Echos de l'USIC" s'avère introuvable pour les années 1910-1912. Mais cet article est antérieur à avril 1912 et probablement à décembre 1911, puisque Potron y annonce deux publications futures ([1912a] et [1913]) sans mentionner ses communications à l'Académie des Sciences du 4 et 26 décembre 1911 ([1911a] et [1911b]). De plus, Desbuquois ([1911a], p. 16

Les réunions du Cercle Social, organisées tous les mois (les troisièmes lundis du mois) dans ce qui deviendra la « salle des ingénieurs », portent généralement sur les questions sociales, comme l'organisation du travail, le chômage, le niveau des salaires et des prix, etc. Ces thèmes correspondaient à ceux développés par les réformateurs sociaux catholiques. Ainsi, le contexte politique anticlérical du début du siècle contraint Auguste Potron à mêler la sphère familiale avec celle militante.. et politique des réformateurs sociaux catholiques. De ce fait, Maurice Potron fréquente le milieu militant des réformateurs sociaux catholiques au premier rang duquel figure Henry Pupey Girard. Ce mouvement comporte de nombreuses branches (Guitton [1945], pp. 18-27). Deux nous intéressent ici plus particulièrement en raison des liens qui les relient à Potron : l'Action Populaire de Reims fondée en 1906 par le Père Leroy et animé par Gustave Desbuquois. l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, fondé en France par Albert de Mun aux lendemains de la Commune, animée par René de La Tour du Pin à partir de 1878 (Pelissier Tanon [2000]) ; Joseph Zamanski est, au début du siècle, le secrétaire de rédaction de l'organe de communication de cette
association. Le père Desbuquois et l'Action Populaire

L'Action Populaire de Reims est animée par le Père Gustave Desbuquois, un proche de Maurice Potron qu'il a connu à la fin de ses études à l'Institut Catholique de Paris (Droulers [1969], p. 214). Elle entend «soutenir les initiatives apostoliques en direction des ouvriers» et participer au débat social français en suivant l'esprit de Rerum novarum, comme en témoigne sa brochure-programme rédigée par Desbuquois (idem, p.196). Elle comporte d'ailleurs un passage consacré à l'importance du pain, passage à rapprocher du seul exemple numérique fourni par Potron sur le coût de fabrication d'un pain de deux kilos. Véritable cerveau de l'Action Populaire (ibid., p.154), Desbuquois publie plusieurs articles économiques au début des années 1910, dont l'un paraît en 1911, à la suite d'un cours professé en août à la Semaine sociale de

882) cite dans son article paru en octobre 1911 deux articles à paraître de Potron, l'un dans la revue Le mouvement social (Potron [1912a]), l'autre dans les Annales de l'Ecole Normale (Potron [1913]). Ces articles ont donc été rédigés avant octobre 1911. 17

Saint Etienne, dans deux revues -

Le mouvement social et la Semaine sociale de

France - . Il comprend, dans une note, un résumé de la communication qu'effectuera Potron quelques mois plus tard à l'Académie des Sciences en décembre 191121. Ces citations croisées attestent du lien existant entre Desbuquois et Potron autour des questions sociales au début des années dix. On retrouve la trace de ce lien
dans les années trente lors du proj et d'édition d'une brochure de Potron

- intitulée"

les

équilibres production-consommation et prix-salaires" - aux éditions S.P .E.S. En effet, l'Action Populaire soutiendra la création en 1923 par Léon Harmel des éditions S.P.E.S. afm de favoriser la diffusion des idées catholiques sur les questions sociales22. Or Desbuquois sera employé au sein de ces éditions en tant que directeur du Service de Direction Morale afin de contrôler la moralité de leurs publications23. Il n'est donc pas surprenant de voir que Potron ait souhaité publier sa seule brochure économique (à l'heure actuelle toujours introuvable) chez cet éditeur. Les liens noués entre Desbuquois et Potron au début du siècle sont donc suffisamment solides pour se maintenir dans la durée. Joseph Zamanski Potron et Desbuquois sont également liés à l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, dont la revue «l'Association catholique, revue du mouvement social»

(renommée «Le mouvement social» à partir de 1910) publie plusieurs de leurs articles. En particulier, ils connaissent le secrétaire de rédaction de cette revue, Joseph Zamanski, dont Potron cite l'un des articles. La vie militante de Zamanski semble s'inscrire dans la mouvance d'Albert de Mun. En effet, il fut d'abord président de l'Association catholique de la jeunesse

21 Ce détail, ainsi que le don effectué par la mère de Maurice Patron, Jeanne Frottin, à l'Action Populaire (animée par Desbuquois) pour l'aider à surmonter ses difficultés financières, témoignent de la proximité existant entre Patron et Desbuquois (Droulers [1969], p. 295). 22 Dans la correspondance de Desbuquois avec l'évêché, Desbuquois insistera SUT nécessité, la pour le mouvement catholique social, de disposer d'un éditeuT afin de favoriser la diffusion de la doctrine sociale de l'Eglise. Voir, sur ce point, le Fonds" Desbuquois" des Archives nationales jésuites. Un des premiers ouvrages publiés par les éditions S. P. E. S. s'intitule Juste prix, juste salaire JI,par H. du Passage (1923). De nombreux autres ouvrages publiés à partir de 1924 par cet éditeur portent d'ailleurs sur l'Encyclique Rerum Novarum. 23 Voir sur ce point le fond" Patron" des Archives nationales jésuites.
It

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française, association créée par Albert de Mun le 29 mars 1886. Par la suite, il devient secrétaire de rédaction de la revue des Cercles catholiques d'ouvriers d'Albert de Mun. Enfin, il deviendra l'animateur de la confédération française des professions, une association fondée en 1926 destinée à grouper les patrons catholiques (Guitton [1945], p. 27). Au début des années 1900, Zamanski, qui est un collaborateur direct de Desbuquois, traite depuis longtemps, notamment lors de la « Semaine sociale de SaintÉtienne », des questions de salaire et de syndicats24. Pour Zamanski comme pour Desbuquois, la réalisation de la «justice dans le contrat de salariat» passe par la constitution d'organisations professionnelles. Citons ainsi Droulers : «[Zamanski] en appelle à l'intervention de la «cité» et de la «profession », notamment pour réaliser «la forme nouvelle qu'on nomme improprement contrat collectif ». [...] La position moyenne des Semaines sociales et celle de l'Action Populaire n'apparaissent point différentes, toutes deux marques de réalisme» (Droulers [1969], p. 215-6). Zamanski partage avec Desbuquois et Potron la même fidélité à la doctrine sociale de l'Église et aux encycliques sociales. A telle enseigne, le directeur de la revue ['Association catholique rappelait, dans l'éditorial du 15 janvier 1908, la fidélité de sa revue" à l'Église et à son chef, le pape" pour souligner son adhésion aux grandes encycliques au premier rang desquelles figure Rerum novarum (Savatier [1908], p. 9). Il n'est donc pas surprenant de voir Zamanski prendre position, dans cette revue, en faveur des" lois sociales", disserter sur le coût de la vie, la crise alimentaire et le niveau des salaires. Mais, comme on peut le constater, les liens entre Potron et Zamanski ne sont pas aussi solides que ceux établis avec Desbuquois. Il reste qu'ils sont tous trois des
jésuites engagés chacun à leur façon dans un combat en faveur des réformes sociales.

24 Le rôle des Semaines sociales était loin d'être négligeable, comme le précise H. Guitton: « Sans doute, déjà depuis l'encyclique Rerum novarum, une partie du clergé catholique s'étaitelle lancée avec ardeur dans la voie que lui avait tracée son chef. Des cercles d'études, des conférences d'information se tenaient de-ci de-là, en ordre dispersé. [...] Il fallait créer une sorte d'uniyersité. Ce furent les Semaines sociales}} (Guitton [1945], pp. 21-22). 19

Patron:

un jésuite

engagé

Il convient en effet de rappeler que le statut de jésuite implique un engagement profond dans le catholicisme. Il se manifeste au travers du 4èmevœux qui engage son auteur à la « fidélité au Pape ». Ce vœu signifie qu'un jésuite se met entièrement à la disposition du Pape pour quelque mission que ce soit. Ce statut implique également une plus grande autonomie d'esprit et de méthode pour la réalisation des missions qui lui sont confiées que dans toute autre communauté catholique (Francis [1950]). Selon le sociologue américain Francis, la vie religieuse d'un jésuite se caractérise en effet par « une occupation spécialisée visant à influencer le monde en interagissant avec lui. [...] Pour atteindre le plus grand succès [d'action sur le monde], [le jésuite] adopte une méthode rationnelle adaptée à son objet et toujours prête à réexaminer les référents traditionnels» (Francis [1950] p. 447). Le jésuite dispose donc d'une grande latitude intellectuelle pour accomplir ses missions. Cette latitude, qui est également temporelle, le conduit à être à l'écoute du monde: «les Jésuites ont du temps et agissent comme une avant-garde, capable d'assimiler de nouvelles idées et tendances, sans préjuger des innovations et changements culturels affectant le monde dans lequel ils opèrent» (idem, p. 448). La caractérisation décrite par Francis correspond bien à la démarche de Potron consistant à appliquer les mathématiques à une problématique économique

d'inspiration religieuse25. En tant que jésuite, Potron se devait donc d'obéir aux missions papales. Or, l'Église était en lutte à cette époque et mobilisait pour cela toutes ses forces. Faisant l'objet d'attaques politiques de toute part en Europe depuis le XIXèmesiècle, elle tente de reprendre pied sur le terrain politique en prônant des réformes économiques et sociales (Schumpeter [1954], II, p. 28 ; Ledure [1991]) 26. Cette stratégie, d'abord expérimentée par des hommes de terrain (tels qu'Albert de Mun ou René de La Tour du

25 Remarquons ici la proximité de cet avant-gardisme et celui des polytechniciens, corps auquel appartient également M. Potron. Si la piste polytechnicienne peut paraître séduisante au premier abord, elle ne permet pas d'expliquer la démarche et la problématique de Potron. Voir Abraham-Frois et Lendjel [2001]. 26 Schumpeter relève toutefois que « [l]'attention prêtée par l'Eglise catholique au monde du travail n'était pas nouvelle. Elle ne reflétait que l'adaptation d'une vieille tradition aux problèmes de l'époque» (Schumpeter [1954], III, p. 28). 20

Pin), est ensuite officialisée par la publication d'une série d'encycliques papales. Trois encycliques, s'inspirant toutes de la doctrine scolastique (Schumpeter [1954], III, p. 40), constituent le support doctrinal du «catholicisme social ». Les deux premières, Aeterni patris (1879) et surtout Rerum novarum (" Sur la Condition des ouvriers" publiée par Léon XIII en 1891), officialisaient la position de l'Église sur ces aspects27. Elles tentaient « [d']articuler le catholicisme au mouvement ouvrier naissant» (Ledure [1991], p. 1). La troisième, Pascendi, publiée en 1907 par Pie X, entendait relancer cette doctrine, au regard de son faible impact sur la société laïque28. Cette lutte politique se plaçant donc pour partie du côté doctrinal, la communauté jésuite, véritable vivier intellectuel de l'Église catholique, s'est forcément impliquée. Si l'on ajoute que, du côté des économistes français, cette doctrine était farouchement combattue par le « groupe de paris» rassemblé sous la bannière du libéralisme (Schumpeter [1954], III, p. 129), on comprend qu'il était urgent, pour l'Église, de conforter scientifiquement sa position doctrinale. Potron l'a sans doute perçu et ce d'autant mieux qu'il était l'un des rares à pouvoir percevoir mathématiquement les lacunes de la doctrine scolastique de l'Églises. On remarquera également que l'indépendance intellectuelle de Potron,

témoignant en cela de son statut de jésuite, lui vaut d'être critiqué par certains catholiques, précisément en raison de sa démarche mathématique. Droulers cite en effet, à propos de l'article de Desbuquois paru dans la revue du Mouvement social, une lettre de soutien du Père Général au Père Desbuquois et, par là, à Potron, qui témoigne indirectement de I'hostilité soulevée par cet article. Souscrivant sans réserve à la «fidélité aux documents pontificaux et surtout à Rerum Novarum» prônée par

Desbuquois, le Père Général défend la nécessité « d'étayer les raisonnements» : «Lorsqu'il s'agit de déduire des enseignements de Léon XIII et Pie X des applications économiques quotidiennes, «conclusions parfois non absolument certaines et sujettes à discussion entre catholiques », il faut bien étayer les

27 Rerum Novaruln est considérée comme la véritable «matrice originaire» des encycliques sociales publiées par l'Eglise au cours du XXèmesiècle (Ledure [1991], p. 2). 28 Comme le remarque à l'époque Henri Savatier, le directeur de rédaction de la revue l'Association catholique, Revue du mouvement catholique social, [i]l faut bien reconnaître que ces avis [les encycliques], accueillis d'abord avec respect, furent dans la suite peu écoutés" (Savatier [1908], p. 10). On peut ajouter à cette série l'encyclique Quadragesimo Anno qui trace en 1931 les contours de ce que serait un Etat corporatiste juste pour l'Eglise. 21

raisonnements et proposer ses conclusions" avec modération, sérénité, urbanité, charité", "même si les contradicteurs attaquent peut-être avec trop d'âcreté" » (P. Général cité par Droulers [1969], p. 188). Or, comme le relève Droulers, les seuls raisonnements réellement «étayés» l'article de Desbuquois sont ceux de Potron : «Qu'il n'y a point là fuite devant la difficulté, quelque mots d'esquisse et, dans le texte imprimé de la leçon, une longue note le montrent et ils indiquent le moyen technique de déterminer les solutions. Ils se réfèrent à une étude d'analyse mathématique qui doit être classée parmi les premiers essais scientifiques d'économétrie appliquée, rares avant 1914: elle est due au P. Maurice Potron» (idem, p. 214). Il semble donc que l'utilisation de mathématiques pour étayer la doctrine sociale de l'Église n'ait pas fait l'unanimité parmi les milieux catholiques. dans

Jésuite engagé et indépendant, Potron s'est trouvé impliqué par son quatrième vœux dans un combat sur le terrain économique et social qui n'était pas a priori le sien. Cette implication s'est probablement réalisée en raison de son insertion dans le réseau des réformateurs sociaux catholiques. Ce réseau reliant l'Action populaire, la revue Le mouvement social et les éditions S.P.E.S., milite en faveur de la diffusion de la doctrine sociale de l'Église telle qu'elle est définie dans les encycliques papales depuis Rerum novarum. Seulement, l'appartenance à un réseau n'implique pas forcément une

communauté de pensée avec les membres de ce réseau. Il importe donc désormais d'examiner si les problématiques développées par ces membres coïncident avec celles de Potron.

2. Potron et la « question

sociale»

des réformateurs

sociaux

catholiques

La singularité de la théorie économique de Potron s'explique par les écrits des militants catholiques qu'il côtoie. La réflexion économique de Potron s'est en effet développée à partir de la doctrine sociale de l'Église telle qu'elle est formulée par Desbuquois et Zamanski. Plus exactement, la confrontation des textes de ces auteurs à ceux de Potron fait apparaître une cohérence d'ensemble qui suggère une sorte de répartition des rôles entre leurs écrits. Zamanski prend en effet appui sur les faits relatés par la presse et les statistiques disponibles pour répercuter au lectorat catholique le «désordre» économique subi par les populations, notamment concernant les

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