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Management de l'innovation dans l'industrie aromatique

De
454 pages
Ce livre propose une analyse essentielle de l'innovation dans le domaine des arômes et des parfums, illustrée de très nombreux exemples d'innovations et de témoignages de grands innovateurs -notamment de parfumeurs créateurs- collectés lors d'une enquête concrète menée auprès de trente-deux praticiens de huit PME de Grasse.
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Management

de l'innovation

dans l'industrie aromatique

Cas des PME de la région de Grasse

Dynamiques d'Entreprises Collection dirigée par Michael Ballé
Lieu de travail et lieu de vie, l'entreprise est au cœur de la société. Pourtant, beaucoup de ses aspects restent mal connus. Les évolutions technologiques et sociales sont à la source de nombreuses mutations organisationnelles. Les professions continuent d'évoluer en se divisant toujours davantage sur un plus grand nombre de spécialités. Les frontières elles-mêmes des entreprises s'estompent alors que les modes de travail se redéfinissent. Les entreprises deviennent des objets d'étude à multiples facettes dont les dynamiques sont de plus en plus complexes et souvent surprenantes. Au-delà des grandes lignes des logiques de "management" d'une part et des théories sociologiques de l'autre, nombre de ces facettes restent dans l'ombre: dimensions ignorées, métiers méconnus ou dynamiques contre-intuitives. La collection Dynamiques d'Entreprises a pour vocation de diffuser les études réalisées sur ces points d'ombre, souvent techniques, de la nature des entreprises. Allant au-delà des "essais de management ", la collection regroupe des textes de recherche ou d'expérience sur le terrain qui éclairent les nombreux aspects ignorés des entreprises modernes. Dernières parutions Gérard HERNOT, Le point de subordination. Introduction à la psychologie de la relation hiérarchique, 2007. Albéric HOUNOUNOU, La nouvelle démocratie dans les organisations, 2006. Jean-Marie GO GUE, Qualité totale, et plus encore. Le management de la qualité en question, 2006. Paul Marc COLLIN, Bâtir un réseau mondial de services, 2006. Bernard FRA YS SE, Professionnalisation des élèves ingénieurs, 2006. Edouard ETSIO, Le manager et ses coéquipiers face aux conflits,2006. Bernard JUST, Du DRH au self-service, 2005. Pierre TROTON, Les entreprises d'entraînement ou pédagogiques,2005. Gilles TENEAU, La résistance au changement organisationnel, 2005.

Dorota Leszczynska

Management de l'innovation dans l'industrie aromatique

Cas des PME de la région de Grasse

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan(a)wanadoo. harmattan 1(a)wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-03001-5 EAN : 9782296030015

Je dédicace ce travail à tous ceux au pays de Grasse qui m'ont ouvert la porte de leur savoir, alors que je faisais mon chemin,

et à tous ceux, parmi les savants, qui m'ont soutenue dans ma recherche,
à mes filles et à Clément

REMERCIEMENTS

Madame le Professeur Maryse MARTIN m'a incitée à effectuer cette
recherche et a bien voulu en accepter la direction. Son soutien permanent, ses encouragements et ses remarques ont été pour moi une source constante de motivation. Je lui suis particulièrement reconnaissante de ses grandes qualités humaines, de sa gentillesse, de sa délicatesse et de la disponibilité dont elle a infailliblement fait preuve à mon égard. Qu'elle sache aussi combien j'ai été touchée par la confiance qu'elle m'a toujours accordée. J'exprime ma vive gratitude à Monsieur le Professeur Jean-Louis
DENEUBOURG de l'Université Libre de Bruxelles qui a, sans aucun doute,

largement influencé cette recherche. Qu'il sache combien je lui suis aujourd'hui reconnaissante de faire partie de ce jury. Qu'il sache aussi que je n'oublierai pas son accueil lors de mes séjours à l'Université de Bruxelles, ni nos discussions animées sur l'avancée de mon travail. Son immense savoir et ses remarques constructives ont depuis toujours influencé ma conscience et stimulé ma réflexion. Pour tout cela, merci.

Monsieur le Professeur Yvon PESQUEUX du ConservatoireNational des Arts
et Métiers à Paris m'a fait l'honneur de participer à la soutenance de ma thèse en qualité de rapporteur. Qu'il sache que je lui en suis profondément reconnaissante. Je remercie Monsieur le Professeur Humbert LESCAde l'Université Pierre Mendès-France à Grenoble pour sa disponibilité et sa gentillesse, ainsi que pour nos échanges d'expériences bien vivants et riches en résultats et en publications. Je lui suis sincèrement reconnaissante d'avoir accepté de faire partie du jury de soutenance de ma thèse en qualité de rapporteur. J'exprime ma vive gratitude à Monsieur Hans Paul BODlFEE, e Président du l Syndicat National des Fabricants de Produits Aromatiques PRODAROM à Grasse, qui a bien voulu me soutenir dans mes recherches.

Je suis heureuse que Monsieur le Professeur Norbert ALTER de l'Université
Paris IX Dauphine ait bien voulu suivre l'évolution de ce travail. Mes remerciements vont bien entendu à Madame le Professeur Yvonne GIORDANO. Je tiens à la remercier très sincèrement pour le soutien qu'elle a bien voulu m'accorder durant cette recherche, notamment à travers le financement de colloques. Le lieu d'échange qu'a constitué le laboratoire de recherche et les conditions matérielles mises à notre disposition ont participé sans aucun doute au bon déroulement des recherches.

J'exprime toute ma gratitude aux Professeurs Nadine TOURNOIS, Guy SaLLE et Robert TELLERpour leurs contributions à cette recherche, riches d'enseignements. Je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance à Monsieur Michel ROUDNITSKA, PDG de Art & Parfum. Je suis heureuse qu'il m'ait ouvert les portes de sa société. Je le remercie sincèrement pour la confiance qu'il m'a toujours accordée dans la réalisation de nos projets et pour sa disponibilité. Plus généralement, je tiens enfin ici à exprimer ma gratitude à Monsieur Eric ANGELINI,Directeur des Services Analytiques et Assurance Qualité de Haarmann & Reimer à Grasse, qui m'a accueillie au sein de sa société

rendant ainsi ce travail possible et à Monsieur Jean-Pierre ROUX, PDG de
Galimard à Grasse qui a bien voulu m'ouvrir les portes de son entreprise. Je les remercie pour leur disponibilité et pour l'intérêt qu'ils ont porté à cette recherche. Je souhaite exprimer ma gratitude à Monsieur Jean-Claude ELLENAdont l'initiation à l'art de la création de parfums m'a profondément marquée. Je n'oublie pas, bien entendu, toutes les personnes qui, au sein des différentes entreprises aromatiques de la région de Grasse ont bien voulu m'accorder leur confiance et une partie de leur temps, nécessaire au recueil de leurs témoignages. Je remercie enfin Bernard ROCHIER, our son accueil au sein du cabinet des p consultants HYSTACONSEILà Marseille, pour son accompagnement sur le terrain et pour ses encouragements.

INTRODUCTION

Cette réflexion s'intéresse aux fondements de l'innovation, en cherchant à éclairer préférentiellement leur dimension sensorielle. Son but est de proposer une contribution au management du processus d'innovation par la veille sensorielle située. Les changements géopolitiques intervenus à la fin des années quatrevingt incitent les entreprises des pays industriels à développer des stratégies nouvelles, permettant de faire face aux changements de l'environnement. Pourtant, le rapport de l'Observatoire des Sciences et Techniques, présenté par Esterle (2002), montre que la part mondiale des brevets européens et américains enregistre en France une baisse de 24 % en dix ans (entre 1989 et 1999). Le niveau de l'innovation en France subit globalement une constante diminution. Malgré cela, peu d'études dévoilent les voies qui permettraient d'éviter cet écueil. Cette tendance apparaît particulièrement préoccupante compte tenu du rôle joué par le processus d'innovation quant à la survie d'une organisation et au maintien de son équilibre. Cependant, autant le rapport de l'OST que l'étude régionale sur le potentiel scientifique et technologique dans les technologies clés, mettent en évidence les disparités fortes dans le domaine de l'innovation qui s'observent sur le territoire français. Une voie s'ouvre donc pour les recherches qui permettent d'éclaircir l'existence de spécificités en ce qui concerne les caractéristiques régionales et sectorielles. Les décideurs et les responsables s'interrogent aujourd'hui sur l'art d'être acteurs dans un monde de turbulences. La recherche d'un système de management adéquat peut être considérée comme un vrai défi de l'innovation. (Segrestin, 2004). Cette réflexion serait utile à l'ensemble des décideurs pour établir un diagnostic à l'échelle de la France. Les entreprises considérées comme innovantes sont aussi reconnues comme impliquées dans l'adaptation à l'environnement et l'apprentissage par la veille. Si de nombreuses recherches soulignent cette alliance entre l'innovation et la veille (Bourcier-Desjardins et alii, 1990, Julien et Lachance, 2001, Hargadon et Sutton, 2003 notamment), la mise en évidence et l'analyse contextuelle de ce phénomène dans le domaine sensoriel représentent une approche nouvelle pour les sciences de gestion. Les ouvrages sur la gestion de l'innovation (Loilier et Tellier, 1999) privilégient la vision de l'économie industrielle et la théorie des marchés appliquée aux industries, sans prendre en compte la dimension humaine du

processus de l'innovation. Ces approches sont bien générales et ne permettent pas de prendre en compte la complexité des différentes situations. Elles oublient que la créativité est le fait de l'homme et que sans homme elle n'existerait pas. L'invention et l'innovation devraient trouver une nouvelle définition, bien plus proche de la réalité, plus humaine. our ce qui est de l'explicitation ou de la compréhension des phénomènes, nous avons admis la pluralité des lectures susceptibles de dévoiler une partie du réel. Notamment, pour tenter d'appréhender les liens entre l'innovation et la veille, cette recherche pluridisciplinaire mobilise l'approche systémique en rapport avec le domaine du vivant (Miller, 1978), la théorie située! de la cognition et de l'action (Suchman, 1987, Clancey, 1997, Greeno, 1998) et la phénoménologie de la perception (Merleau-Ponty, 1976). Elle s'inscrit à l'intersection de ces trois champs d'étude afin d'apporter une nouvelle contribution à la discipline des sciences de gestion. Démontrant la dimension sensorielle du processus d'innovation, cette recherche féconde la conception classique de la veille grâce aux apports du domaine sensoriel, et nous amène à formuler le concept de veille sensorielle située comme élément contributif au management de ce processus. Nous présenterons dans un premier temps le contexte et les objectifs de notre recherche qui s'interroge sur l'importance des aspects sensoriels pour le management du processus d'innovation. Nous mentionnerons ensuite nos principaux choix méthodologiques.

1. Le contexte et les objectifs de la recherche
Nous avons souhaité mener une réflexion sur la problématique de l'innovation dans le domaine sensoriel. En effet, cette dernière n'a pas fait l'objet, jusqu'à présent, de développements approfondis en sciences de gestion. Au-delà de ce travail de compréhension, nous avons souhaité dépasser les difficultés méthodologiques liées aux pratiques fortement empiriques qui caractérisent ce domaine. Nous avons voulu savoir si, en amont du processus d'innovation, il n'y avait pas trace d'aspect sensoriel. En conséquence, nous avons engagé une recherche-intervention en PME innovantes de la région de Grasse pour explorer la dimension sensorielle de l'innovation. L'idée première de ce travail a pris naissance au cours de notre expérience personnelle et professionnelle antérieure de cadre en R&D industriel, impliqué dans la problématique concrète de l'innovation et de son management. Cette expérience nous a permis de constater qu'il y avait des
IL' origine du tenne "situatedness" est attribuée à Mead (1934). 10

éléments non pris en compte dans les étapes du processus d'innovation. Aussi, nous avons tout d'abord effectué, parallèlement à cette activité, un mastère en management de l'innovation dont le mémoire portait sur "le développement du knowledge management pour faciliter le rôle innovateur de la R&D de l'entreprise" et sur "l'analyse et le diagnostic des besoins dans le domaine de la veille documentaire". C'est au cours de l'accomplissement de cette première recherche sur le processus d'innovation que nous avons perçu un chaînon manquant dans ce processus. Une analyse attentive des travaux théoriques nous a permis de constater un espace vide en ce qui concerne la conceptualisation des aspects sensoriels dans l'approche de l'innovation. Il s'avérerait que la méconnaissance des aspects sensoriels de la veille en est responsable. Les problématiques de la représentation et de l'intuition, relèveraient-elles du même cas de figure? Les travaux de Simon (1952) ont posé les fondements de la rationalité procédurale. Dans son œuvre "Sciences des systèmes. Sciences de l' artificiel", paru en version anglaise en 1969, Herbert Simon précise clairement les fondements purement rationnels et symboliques de ses travaux, et, parallèlement, son désintérêt vis-à-vis de la dimension sensible, sensorielle de l'être humain. En prolongement de cette vision, certains travaux sur le processus d'innovation s'attachent à décrire ce processus autour de phases clefs (Tarondeau, 1994). D'autres prennent davantage en compte les différents événements et les interactions qui ont lieu tout au long du processus et qui contribuent à son élaboration (Akrich et alii, 1988, Nonaka et Takeuchi, 1997). Ces contributions théoriques nous ont amené à reconsidérer les postulats fondamentaux quant à la source du processus d'innovation. Ainsi, les discussions menées par les théoriciens des sciences de gestion sont confTontées aux pratiques réelles en entreprise innovante. La recherche étudiera plus profondément la première phase, laquelle engendre la mobilisation des aspects sensoriels de l'innovation. Cette phase fondamentale suscite actuellement les interrogations des gestionnaires: "les chercheurs cherchent, les ingénieurs mettent au point etfabriquent, les clients expriment des demandes intelligibles. Mais cet alignement, qui correspond à une claire séparation des modes techniques et sociaux, est le point d'arrivée d'un long processus et non son point de départ." (Callon, 1994, p. Il). Le thème de l'innovation a suscité de nombreux travaux dans les théories de la cognition organisationnelle, qui considèrent la firme comme un processeur de connaissance. L'entreprise est alors un lieu de création, de capitalisation et de transfert de connaissances individuelles et collectives, l'objectif du management étant de développer des compétences fondamentales qui reposent sur des connaissances spécifiques et non imitables.

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(Giordano et Machat, 2002). Une analyse plus approfondie du processus d'innovation permet de s'apercevoir que les sciences de gestion n'apportent pas d'éclairages suffisants. Une perspective gestionnaire et managériale de l'innovation ne peut se réduire à l'utilisation de concepts spécifiques à un seul domaine. L'innovation est un domaine de recherche vaste, qui concerne non seulement la gestion, mais aussi la sociologie et les sciences de la nature. Les publications récentes (Romelaer, 1998, Sawhney et Prandelli, 2000) illustrent particulièrement l'importance de la prise en compte des points de vue des chercheurs de ces différentes disciplines dans la compréhension des phénomènes d'innovation. Sans prétendre dresser un bilan exhaustif des travaux en la matière, nous avons souhaité montrer que notre problématique s'inscrit dans un renouvellement théorique fondamental; la connaissance de l'innovation dans sa propre discipline peut être enrichie du croisement de plusieurs disciplines. Si la démarche pluridisciplinaire concerne l'étude du processus d'innovation en faisant appel à plusieurs disciplines à la fois, sa finalité reste inscrite dans le cadre de la recherche en sciences de gestion. (Nicolescu, 1996, Brechet et Desreumaux, 1999). Notre problématique s'inscrit dans un renouveau théorique, qui permet, en sciences sociales, une analyse plus fine du processus d'innovation en mettant l'accent sur l'intervention des différents acteurs. (Chanal, 2000). Selon cet auteur, les recherches relevant des sciences de gestion devraient être amenées à prendre une importance grandissante au cours des prochaines années. Ce renouveau théorique, auquel participe notre recherche, correspond à une évolution majeure des travaux en management de l'innovation. Cette nouvelle vision est particulièrement représentée par les travaux contemporains sur l'innovation présentés par l'Academy of Management (Sadler-Smith et Shefy, 2004, Steers et alii, 2004, notamment), qui tentent de dépasser le cadre des analyses centrées sur une conception cognitiviste du processus d'innovation au profit d'une approche pluridisciplinaire. Notre réflexion conceptuelle se fonde sur trois grands courants de recherches, qui, en sciences sociales, se consacrent à l'articulation des logiques du processus d'innovation et de veille. La première voie de recherche est celle des théories situées de la cognition et de l'action. Les sciences de gestion ont toujours entretenu des rapports privilégiés avec les sciences cognitives, comme en témoignent les recherches conduites par Herbert Simon aussi bien en sciences sociales qu'en sciences cognitives. La veille participe alors à la phase dite "intelligence de l'environnement" dans le modèle de "human problem solving" de Newell et Simon (1972). La veille permet d'avoir "les moyens 12

d'acquérir des iriformations issues de l'environnement extérieur, informations qui peuvent être recodées en symboles internes, aussi bien que les moyens de produire des symboles qui initient une action sur le milieu. " (Simon, 1991, p. 23). Dans les travaux fondateurs de la théorie située, Suchman (1987) avance l'hypothèse de l'action située comme alternative à celle de la rationalité limitée de l'homme vu comme un système symbolique de traitement de l'information. L'auteur engage une polémique (Suchman, 1993, Vera et Simon, 1993) pour souligner l'importance du contexte de l'action humaine dans le fonctionnement cognitif. En effet, l'approche située se démarque de la vision cognitiviste (Spearman, 1927), laquelle soutient que l'organisation ressemble fonctionnellement au système de traitement de l'information qui analyse les données de l'environnement. Les théories situées représentent une nouvelle ouverture pour les travaux de recherche. Elles ont trouvé des applications notamment dans le domaine de l'Intelligence Artificielle Située, laquelle s'intéresse aujourd'hui aux systèmes qui entretiennent des interactions avec l'environnement par l'intermédiaire de leurs facultés sensorielles, afin de développer des actions originales, voire créatrices. Nous ferons ainsi appel aux multiples travaux récents (Anderson, Reder et Simon, 1997, Brown et alii, 1989, Clancey, 1997, Greeno, 1998, Lave et Wenger, 1991, Norman, 1988, 1993, Ohmae, 1983, Salembier, 1996, Suchman, 1987) fondés sur la théorie située de l'action, de la cognition et de l'apprentissage. Les sciences de gestion se sont toujours inspirées des théories des systèmes vivants. Cette approche a été développée en sciences de gestion pour représenter les entreprises (Morgan, 1999) qui sont aptes à s'adapter et à évoluer dans un contexte complexe. Ces théories sont donc à la base du cadre conceptuel du processus d'innovation. De ce fait, les travaux récents sur l'innovation (Sawhney et Prandelli, 2000) s'appuient sur l'analyse des systèmes vivants perméables à leur environnement. La théorie des systèmes vivants de Miller (1978), laquelle étend la structure universelle des systèmes vivants à l'ensemble des organisations, a trouvé de nombreux prolongements théoriques et pratiques en sciences de management. Miller propose un modèle dit ''processus de l'iriformation" comme schéma global de traitement de l'information, valable aussi bien pour un organisme individuel que pour une entreprise considérée comme un système vivant. La théorie des systèmes vivants constitue ainsi la deuxième voie de recherche.

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Enfin, la troisième voie de recherche relève de l'approche de la phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty (1976). Cet auteur accorde le rôle primordial au corps humain considéré, à la fois, comme le milieu des mécanismes cognitifs et comme le soutien de l'expérience vécue. MerleauPonty intègre la théorie de la Gestalt et souligne que l'apprentissage suppose la compréhension et la reconnaissance de formes prenant sens dans un contexte. Dans la perspective de Merleau-Ponty, l'espace vécu occupe une place privilégiée, il est le fondement du sentiment de l'espace d'activité, et prend une valeur de paradigme. Dans cette même optique, la condition nécessaire de toute pensée est son implication dans le domaine empirique des pratiques. Les derniers prolongements des approches phénoménologiques (Piéron, 2003) apportent des termes qui impliquent une relation fondamentale entre perception et connaissance. Les éclairages foumis par ces différents courants théoriques permettent de dégager un ensemble de propositions susceptibles d'aider à l'élaboration d'une nouvelle conceptualisation de l'innovation. Nous préciserons que les circonstances particulières, le contexte et la situation dans lesquels se déroule l'action de connaître, jouent un rôle déterminant dans l'acte innovant. Nous expliciterons que l'approche de l'entreprise vivante (Vicari, 1991) implique l'intégration des informations sensorielles dans un processus de veille. Nous soulèverons l'importance des connaissances corporelles, tacites, pour démontrer infine que le processus d'innovation a un fondement essentiellement sensoriel et pour proposer, dans cette optique, un cadre conceptuel de son management grâce à la veille sensorielle située. Les apports théoriques mobilisés, enrichis en retour par les expériences menées sur le terrain, nous permettront de démontrer finalement que c'est la veille sensorielle située qui soutient l'innovation car elle permet d'éviter l'écueil de perte de sensibilité.

2. La question soulevée: l'importance des aspects sensoriels pour le management du processus d'innovation
Le travail théorique nous amène à formuler les postulats suivants: -la dimension sensorielle constitue un aspect de la réflexion humaine, et cet aspect est fondamental pour le processus d'innovation, - si les aspects sensoriels de l'innovation restent cachés, cela est dû à une approche conceptuelle du processus d'innovation qui privilégie

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un type de formalisation (logique symbolique) dans laquelle la dimension sensorielle est ignorée, - ces aspects, même s'ils ont une structure commune possible pour le monde du vivant, sont toujours personnalisés dans le monde humain et demeurent subjectifs. Ils sont donc évolutifs et susceptibles d'apprentissage. La question principale, qui se pose d'elle-même à la suite de ces propositions, concerne la possibilité de théorisation d'une phase sensorielle en amont du processus d'innovation. La question qui survient en conséquence est celle de l'importance du rôle de la veille sensorielle dans ce processus. Et quelles seraient les possibles applications des réponses à ces questions en matière de management du processus d'innovation? Et quelle serait la contribution de cet ensemble à la théorisation de la connaissance en sciences de gestion? Les sciences de gestion restent dominées par le modèle de la rationalité procédurale symbolique. De ce fait, la dimension sensorielle et tacite des connaissances transmises au cours de la veille n'a pas fait l'objet de travaux approfondis en sciences de gestion. Les publications concernant la veille se limitent aux informations principalement ou exclusivement d'origine documentaire. Les suggestions de Van de Ven (1986) mènent pourtant vers d'autres approches de la recherche: "Si l'on suit le principe d'Ashby (1956), celui de la variété requise, l'apprentissage s'accroît lorsque l'on bâtit, à l'intérieur de l'unité organisationnelle, un niveau de complexité semblable à celui de l' environnement - la variété requise est encore plus à même d'être accomplie en faisant de la veille environnementale une responsabilité de tous les membres de l'entreprise, et en recrutant, à l'intérieur de l'unité d'innovation, des personnels qui comprennent et ont accès à tous les principaux groupes parties prenantes et aux problèmes liés à l'environnement qui ont une irifluence sur le développement de l'innovation 2" (p. 600). Dans leurs analyses de l'innovation organisationnelle, Nonaka et Takeuchi (1997) soulignent l'articulation entre l'innovation et la création active et subjective de nouvelles connaissances par les acteurs, et
2 "Following Ashby's (1956) principle of requisite variety, learning is enhanced when a similar degree of complexity in the environment is built into the organizational unit. [...] Requisite variety is more nearly achieved by making environmental scanning a responsibility of all unit members, and by recruiting personnel within the innovation unit who understand and have access to each of the key environmental stakeholder groups or issues that affect the innovation 's development." (Van de Ven, 1986, p. 600). 15

mentionnent la nécessité des études empiriques dans ce domaine. Un courant de recherche évoque aujourd'hui une nouvelle vision de la veille, selon laquelle la veille nécessite une expérience et passe par des réseaux qu'il convient de tisser, précisément pour abolir la distance entre l'observateur et son objet de veille. Les limites des approches de la veille distanciée et l'importance de l'approche directe du "terrain" pour saisir sa dimension sensorielle n'ont été perçues que très récemment. Inscrite dans cette perspective, cette recherche présente également un caractère exploratoire. Nous considérons, en effet, non seulement l'impact de la dimension subjective, sensorielle sur les fondements du processus d'innovation, mais aussi en reconnaissant l'influence de la veille sensorielle sur la capacité d'innovation, nous espérons contribuer à un renouveau des travaux sur la question centrale du management du processus d'innovation. Il s'avère que le processus d'innovation soulève le problème du contrôle, comme beaucoup de phénomènes étudiés dans un contexte de complexité. Pour permettre le développement de l'innovation, le système de contrôle doit disposer d'une marge de liberté plus importante que le système innovant qu'il est susceptible de gérer. En même temps, le processus d'innovation correspond à une dépense énergétique, comme tout processus, quel qu'il soit. En particulier l'effort intellectuel suppose une consommation d'énergie ("coût du processus d'iriformation", Miller, 1978, "énergie humaine de transformation", Savall et Zardet, 1995). Peirce (1931-1958) considère le principe d'économie comme fondamental pour faire face au coût du processus de recherche. En mettant l'accent sur la dimension sensorielle des fondements de l'innovation, cette recherche devrait contribuer à une meilleure compréhension du processus d'innovation dans son ensemble. Cette démarche "active" peut se comprendre comme une volonté de prolonger et d'enrichir les travaux les plus récents sur le management, en privilégiant une conception de l'être humain fondée sur ses atouts et sur ses capacités. Pour répondre aux questions de recherche, nous concevons des itérations successives entre les approches théoriques et les apports du terrain: - Dans un premier temps, une revue des apports théoriques sur le processus d'innovation souligne les limites d'une conception cognitiviste dominée par la vision symbolique de la rationalité limitée. Les théories situées, reconnaissant l'importance des facultés sensorielles et des interactions sociales dans un contexte donné, apportent la possibilité d'extension des capacités cognitives (Laville, 2000) des acteurs engagés dans le processus d'innovation. Le positionnement de la dimension individuelle 16

de ce processus, par rapport à ses aspects organisationnels, continue de constituer un sujet de controverse en sciences de gestion, comme en témoigne l'édition spéciale de la Harvard Business Review (2003) intitulée "Les meilleurs articles de la Harvard Business Review sur l'Innovation", et notamment les publications de Bougrain et Haudeville (2002) et de Hargadon et Sutton (2003). Le cadre conceptuel de ce processus, largement représenté par la théorie des systèmes vivants, nous amène à dépasser la perspective académique classique de la veille, centrée sur les aspects explicites et documentaires, et à formuler la proposition de veille sensorielle située. - Dans un second temps, les considérations théoriques sont illustrées, et enrichies en retour, par l'étude concrète menée auprès des PME. Le rôle des PME dans l'innovation et leur capacité à proposer des produits, des procédés ou des modes d'organisation novateurs sont aujourd'hui reconnus par de nombreux travaux. Ainsi, Dodgson (1994) et Rothwell (1978) attribuent aux PME des avantages propres en matière d'innovation, comme leur capacité de réaction à l'environnement, la souplesse des communications internes et plus généralement la dynamique entrepreneuriale résultant d'une bureaucratie moindre. Les travaux théoriques suggèrent que ces entreprises ne perçoivent pas complètement les avantages qu'elles auraient en mettant en place de processus de veille (Narayanan et alii, 2000) et n'ont pas les moyens de gérer en interne une activité de surveillance de l'environnement, qui entraîne en général des coûts importants. (Welsh et White, 1981). Dans un environnement économique turbulent, le rôle innovateur des entreprises représente un objet de soutien particulier de la part des pouvoirs publics. L'intérêt des pratiques de veille pour les PME est pris en considération, même si elles restent encore aujourd'hui largement informelles. Les dispositifs mis en place récemment au niveau national et régional constituent des incitations directes à l'activité innovatrice des PME et au développement des nouveaux projets3. A l'heure actuelle, malgré des recherches récentes sur les processus de veille, dont certaines concernent spécifiquement les PME, on connaît encore mal la façon dont s'organise la veille, ou comment se gèrent les processus
3 Crédits incitatifs, incubateurs d'entreprises, encouragement à la création d'entreprises par les chercheurs. La Direction Régionale de l'Industrie, de la Recherche et de l'Environnement (DRlRE) par l'intermédiaire de projets ATOUT-Système d'Information et de communication d'entreprise, participe aussi au financement de projets de Systèmes d'Information au sein de PME. Ce financement concerne notamment la phase d'étude préalable de ces projets. 17

infonnationnels dans les PME. (Julien et alii, 1997, Fann et Smeltzer, 1989). Les PME innovantes nous sont donc apparues être un terrain de recherche privilégié pour l'analyse des liens entre l'innovation et la veille.

3. La

méthode de recherche: une articulation entre l'analyse théorique, l'étude de cas et la recherche-intervention

Notre démarche de recherche s'inscrit dans la perspective des travaux concernant les nouvelles fondations des sciences de gestion, présentés par David, Hatchuel et Laufer (2000). ''Les sciences de gestion sont les sciences de collectifs capables de se transformer et qui pensent que cette transformation passe nécessairement par de nouvelles connaissances et de nouveaux modes d'action." (p. 3). Ces nouveaux fondements fédérateurs préconisent "d'explorer les différentes implications d'une conception constructiviste en sciences de gestion". (ibid., p. 5). Notre recherche, de nature compréhensive, s'appuie sur une épistémologie constructiviste et une méthodologie qualitative. Elle s'inscrit dans le cadre de travaux multiméthodes, qui opèrent par multiangulation des sources d'infonnation, des outils de collecte et des analyses de données. (Hlady Rispal, 2002, p. 53). La démarche de recherche a en premier lieu pour projet de donner une signification précise aux concepts retenus, en procédant par itérations successives entre les apports théoriques et les perceptions subjectives des acteurs. Le recours aux entretiens individuels et répétés dans le temps et aux documents rassemblés au sein d'un ensemble d'entreprises réceptives, est de ce fait considéré par de nombreux auteurs comme indispensable dans le cadre d'une analyse de situation en gestion. La méthode des entretiens fournit une infonnation directe sur le phénomène étudié et pennet l'examen du vécu et des interprétations des acteurs au regard du phénomène donné. Cette approche pennet en outre d'améliorer la compréhension des concepts complexes que sont le processus d'innovation et la veille, par la prise en compte de la richesse des descriptions subjectives des acteurs. (Hubennan et Miles,199l). Cette démarche est un choix pragmatique de chercheur en sciences de gestion. Elle a pour objectif une application pratique des connaissances, et la mise en place pour les entreprises, infine, d'un processus d'innovation. Dans cette optique, une étude de cas visant à appréhender le système social dans lequel notre recherche a lieu et son contexte en général, précède une recherche-intervention. (Claveau et Tannery, 2002). 18

Confonnément aux travaux de Yin (1993, 1994), qui ont contribué à imposer la méthode de cas comme stratégie à part entière au sein des approches qualitatives, nous verrons que le choix de l'étude de cas a été directement motivé par la nature de nos questions de recherche. L'auteur propose la définition suivante d'une étude de cas: "Une étude de cas est une enquête empirique qui examine un phénomène contemporain au sein de son contexte réel, lorsque les frontières entre phénomène et contexte ne sont pas clairement évidentes et pour laquelle de multiples sources de données sont utilisées. "(p. 17). A partir de l'étude préliminaire d'un cas, il s'agit ainsi de définir les qualités essentielles des thèmes d'analyse découverts et retenus pour les relier, par abduction, aux lois et aux théories ou à un corps de propositions. La méthode de cas est alors considérée comme "une observation empirique qui relie une règle générale à une conséquence, c'est-à-dire qui permette de retrouver la conséquence si la règle générale est vraie. " (David, 2000 a, p. 85). Le but de l'étude préalable d'un cas est d'identifier les leviers d'action sur le système étudié, pour fonder l'intervention sur les contraintes réelles du terrain, le but de la recherche-intervention étant de créer fIles conditions possibles de l'innovation dans le sens où les chercheurs peuvent observer des stratégies ou des dispositifs de gestion radicalement nouveaux. " (Plane, 2000, p. 29). Ensuite, il s'agit de valider ce corpus conceptuel au cours des actions de veille engagées concrètement lors de la recherche-intervention pour soutenir les projets des PME innovantes. Le but de la démarche est alors de mettre en œuvre les connaissances générées afin de pennettre, in fine, une théorisation des liens entre le processus d'innovation et la veille. Nous avions à notre disposition un terrain de recherche privilégié pour notre problématique qui était l'industrie aromatique de la région de Grasse. Notre étude portera sur le cas de l'innovation dans cette industrie analysé à partir de trente-deux entretiens semi-directifs réalisés dans huit PME et d'une importante documentation. Notre recherche doit pennettre de soutenir les projets innovants au sein des entreprises et de compléter les insuffisances théoriques afin de pennettre le développement de l'innovation. Cette démarche, conditionnée par le contrat de travail, doit tenir compte des intérêts et des retombées économiques pour la région PACA. Le but de la recherche-intervention est alors de soutenir concrètement le processus d'innovation en PME, par la veille sensorielle située. TI est à ce titre significatif de noter que la région de Grasse a été très récemment le lieu choisi par l'État et les pouvoirs publics régionaux pour la mise en place en 2006 de l'Observatoire mondial du Naturel, dont l'objectif fédérateur est la protection des savoirs sensoriels humains.

19

Cette recherche offre donc une première réflexion sur les fondements sensoriels de l'innovation qui sont devenus une préoccupation importante de la politique du développement régional. L'Observatoire mondial du Naturel représente finalement la concrétisation de la façon de penser et d'agir préconisée par notre thèse. La recherche présente des intérêts théoriques, méthodologiques et pratiques. Au niveau théorique, la recherche apporte une réflexion sur les fondements sensoriels du processus d'innovation, qui ne sont pas évoqués en sciences de gestion alors qu'ils sont très largement utilisés dans le domaine des pratiques. L'approche de l'innovation choisie par les sciences de gestion est fécondée par : - d'une part, la problématique des sciences humaines et des sciences de la nature, - d'autre part, une référence à des situations concrètes de travail pour comprendre la manière dont les innovateurs agissent, et la manière dont ils tentent de préserver le contrôle de leur processus d'action. Nous proposons d'étendre les acceptions actuelles de la veille par l'intégration des connaissances tacites que nous avons nommés "information d'origine homme de terrain". Nous définissons ainsi le concept d'information sensorielle dans le domaine de la veille et une proposition de la veille sensorielle située. La proposition s'avère réalisable et la recherche présente, au plan pratique, un intérêt certain, puisqu'elle apporte une application de la veille sensorielle située pour engendrer le processus d'innovation. La recherche apporte également une vision alternative aux méthodes de la veille documentaire promues commercialement. Pour répondre aux objectifs de recherche, les fondements théoriques portant sur le processus d'innovation et son lien avec la veille sensorielle située doivent être précisés. Ensuite, conformément à la méthodologie, l'étude du cas de l'innovation doit être accompagnée par la recherche-intervention pour construire une nouvelle approche du processus d'innovation. La figure 1 présente le plan thématique et les étapes de la recherche. L'architecture de la thèse est ainsi structurée en deux parties principales. La première partie est une partie théorique de nature essentiellement compréhensive. L'ensemble de positions théoriques nous permet de dégager de nouvelles possibilités de recherche. Cette première partie se subdivise en trois chapitres. Le premier, de type introductif, propose une synthèse des principales acceptions de l'innovation. Nous déterminons ainsi les premières acceptions

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du processus d'innovation et leurs liens avec le management. La problématique de la rationalité procédurale amène le questionnement sur la validité de la rationalité limitée face à la complexité des contextes d'innovation. Une recherche de voies alternatives, permettant l'extension des capacités cognitives des acteurs, mène vers les théories situées. Les apports de l'approche située de l'action (Suchman, 1987) nous conduisent au positionnement conjoint de la dimension individuelle et organisationnelle du processus d'innovation. Ce chapitre fournit le cadre théorique du processus d'innovation. Le second est consacré plus spécifiquement au domaine sensoriel et nous amène à la compréhension de l'innovation dans ce domaine. Il nous permet de dépasser les limites des recherches cognitivistes actuelles, lesquelles continuent à ignorer les apports des implications sensorielles dans le savoir, et l'importance des interactions humaines dans ce qui sera considéré ensuite comme cognition humaine. Les apports de la phénoménologie de la perception (Merleau-Ponty, 1976) mettent en évidence les liens entre le niveau physique représenté par la situation ("l'espace vécu') et le niveau psychique de la perception des formes, par l'intermédiaire du corps qui fournit les données de la perception en provenance de ses sens. Le troisième chapitre fournit une lecture menant vers l'analyse des liens entre le processus d'innovation et la veille. Une analyse attentive des travaux théoriques nous permet de constater un espace vide en ce qui concerne la conceptualisation des aspects sensoriels dans l'approche de l'innovation. Il semblerait que la méconnaissance des aspects sensoriels de la veille en soit responsable. Ce chapitre amène à formuler et à nommer le terme de la veille sensorielle située, retenu pour notre recherche. Dans la deuxième partie de notre thèse, nous tendrons vers une construction du processus d'innovation et nous avancerons une proposition de la veille sensorielle située comme élément de soutien de ce processus. Cette deuxième partie présente la méthodologie de recherche et les résultats, elle est constituée de trois chapitres. L'objectif du premier chapitre est de présenter les choix méthodologiques de cette recherche et d'expliciter les différentes étapes de sa réalisation. Nous précisons tout d'abord l'articulation entre les questions de recherche formulées et les principales orientations méthodologiques. Dans ce but, nous explicitons d'une part, notre choix du positionnement épistémologique constructiviste, et d'autre part, l'intérêt d'une démarche qualitative reposant sur l'étude préliminaire d'un cas, suivie d'une recherche-intervention.

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Figure 1. Plan thématique et étapes de la recherche
Problématique de la recherche

Élaboration du cadre de la recherche théorique Étape I

Étude, conception et validation Étape ill

,,
, , , , '-

État de l'art des concepts de l'innovation

Étude du cas de

Approcheretenue: la dimensionsimultanément individuelleet
organisationnelle du processus

----------Étude
de la situation

----p------

l'innovation dans -, , l'industrie aromatique , , grassoise , Recherche-intervention -,,
en PME innovantes

d'innovation Étape n

- - Proposition-de- - - 1 - _'t_ 1 Veillesensorielle située 1 1- - - -r ____J
r ------------Construction de la connaissance

Étape IV

,, , , , , ,

Formulation des concepts: Invention est une nouvelle
forme sensorielle Zone de tolérance par rapport à l'activité innovante

Identification de la
contribution du contexte et des acteurs Théorisation

------------Étape V

de la veille sensorielle située

Conclusion Contributions de la recherche Limites de la recherche Voies de recherches futures

22

Le deuxième chapitre représente ici une ouverture en rapport avec le terrain de notre recherche et avec ses spécificités historiques, culturelles et sociales. Ce chapitre a pour objectif de valider les résultats de la recherche par des actions concrètes de veille engagée dans deux PME innovantes. Les résultats de notre recherche-intervention ont permis de mettre en évidence l'importance des informations sensorielles et de montrer l'utilité de telles informations dans le cas où les PME engageraient la veille dans une optique d'innovation. Ce chapitre présente le bilan des actions de veille réalisées pour nous conduire à une proposition de la veille sensorielle située comme facteur de soutien à l'activité innovante. Enfin, le troisième et dernier chapitre concerne les apports des descriptions des acteurs obtenus au cours de l'étude de cas. Nous avons analysé les perceptions subjectives à partir de trente-deux entretiens réalisés auprès des innovateurs travaillant dans huit PME-PMI de l'industrie aromatique. L'analyse des données apportées par les praticiens de cette industrie permet de confirmer notre hypothèse de départ. Le processus d'innovation est fondamentalement sensoriel. L'ensemble de ces éléments nous conduit à une conceptualisation de la veille dans son approche sensorielle et située.

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PREMIÈRE PARTIE

ÉLABORATION DU CADRE DE LA RECHERCHE THÉORIQUE

CHAPITRE 1 : APPROCHE CONCEPTUELLE

DE L'INNOVATION

CHAPITRE 2 : MOBILISATION DES ASPECTS DE L'INNOVATION

SENSORIELS

CHAPITRE 3 :

ÉNONCIATION DES LIENS ENTRE LE PROCESSUS D'INNOVATION ET LA VEILLE

CONCLUSION:

LA FORMULATION DES CONCEPTS ET DES QUESTIONS DE RECHERCHE

APPROCHE

CONCEPTUELLE

DE L'INNOVATION

Introduction Ce chapitre de type introductif propose une synthèse des principales acceptions pluridisciplinaires*4 de l'innovation*. TI nous conduit à une approche intégrative de la dimension individuelle et organisationnelle du processus d'innovation par le biais de la théorie de l'action située, et décrit les principales caractéristiques de ce processus. Dans cette optique, un apport co~oint des sciences de gestion* et des sciences de la nature aboutit à la conception d'un cadre théorique d'innovation. Les recherches sur l'innovation, comme le souligne Kimberly (1981), mettent régulièrement en valeur les aspects positifs du phénomène. L'innovation est souvent considérée comme un événement positif car les nouvelles idées doivent être utiles, constructives et profitables, ou doivent apporter des solutions aux problèmes. L'innovation inspire un changement positif sur une échelle de valeurs, car elle s'oppose à la routine et à un ordre établi de trop longue date. Cette vision positive ne doit pas faire oublier les risques* inhérents à l'innovation. La nécessité de préserver les équilibres de la vie conduit alors Pesqueux (2003) à envisager l'innovation "dans le cadre d'un progrès sans rupture avec la nature". (p. 10). La recherche d'un équilibre entre, d'une part, la dimension créative de l'innovation, et, d'autre part, sa force destructive est alors suggérée par les théoriciens: "L'innovation est associée à l'idée de progrès, de vie, de créativité et d'entrain. Il est difficile d'être contre l'innovation: elle représente le meilleur moyen que les hommes ont trouvé pour traiter avec plus de compétence* les contraintes qui sont les leurs. Mais l'innovation peut être également conçue comme négative, douloureuse ou catastrophique. On préfère alors parler de destruction des structures sociales, de fin d'un monde, ou plus simplement, de changement, ou plus récemment, de "dégâts du progrès". [...] L'innovation s'inscrit ainsi dans le registre de la créativité, de son caractère débridé et passionnel. Mais elle s'inscrit aussi dans le registre de la destruction et de la violence:
4 Les termes signalés par un "*,, trouvent leur définition dans le glossaire.

bon nombre de pratiques professionnelles, de coutumes ou de projets professionnels sont bousculés ou anéantis par ce mouvement." (Alter, 2000, pp. 1-2).

Bien que pratique et suggestif, le terme d'innovation est vague, car il couvre le vaste champ de la découverte scientifique et de ses applications, l'invention* technologique ou conceptuelle, les transferts, la diffusion et l'adoption des technologies dans le temps et dans l'espace, les changements dans les pratiques sociales et dans les stratégies. TIpeut aussi s'agir seulement de nouvelles idées, mises en application dans l'industrie. Si l'innovation est une notion floue dans l'ensemble des apports théoriques, nous pouvons lui donner un sens plus précis et nous rattacher aux auteurs qui travaillent dans le même domaine. En conséquence, cette thèse s'appuie sur les travaux de Alter, Clancey, Deneubourg, Hatchuel, Fahey et King, Kœnig, Merleau-Ponty, J.G. Miller, Simon, Suchman, Thiétart et Van de Ven. Dans ce cercle des chercheurs avertis l'innovation n'est plus une notion imprécise.

1.1. L'innovation: une pluralité de perspectives
Une innovation est essentiellement une nouvelle pratique, une nouvelle manière de procéder, qui peut avoir un support matériel (un produit nouveau, un matériel nouveau) ou qui peut être immatérielle (une nouvelle façon de penser notamment): "une innovation est une nouvelle idée". (Van de Ven, 1986, p. 591). Les travaux de Schumpeter (1935), représentant la trame fondatrice de la réflexion sur l'innovation, dissocient la notion d'innovation et celle d'invention. Selon l'auteur, l'invention représente la conception de nouveautés de nature différente: biens, méthodes de production, matières premières, marchés, structures de la firme ou technologies. Inventer c'est créer, concevoir. L'invention peut aussi être le fruit du hasard. L'innovation concerne la mise sur le marché et/ou l'intégration dans un milieu social des inventions. La définition originelle de Schumpeter (1935) présente l'innovation comme un ensemble d'actions mises en œuvre pour faire passer une invention sur le marché, et ces actions supposent l'élaboration de combinaisons nouvelles entre les différentes ressources dont dispose l'entreprise. Elle est une "destruction créatrice" des réalisations précédentes; elle suppose un "coup d' œil et de I 'intuition*" davantage que des qualités étroitement gestionnaires. Enfin, elle s'oppose aux "défenseurs de l'ordre antérieurement établi".

28

Les apports théoriques actuels en sciences de gestion et en sciences sociales proposent de très nombreuses définitions de l'innovation. Nous présentons dans l'encadré 1 certaines de ces définitions.
Encadré 1. Les définitions de l'innovation Van de Ven (1986) propose la définition suivante de l'innovation: "L'innovation se définit comme le développement et la mise en oeuvre d'idées nouvelles, par des gens qui, progressivement, se lancent dans des transactions à l'intérieur d'un cadre institutionnet" (p. 591). ilL 'innovation désigne les efforts d'une entreprise pour mettre en place de nouvelles méthodes de production et lancer sur le marché des produits ou des services nouveaux. (Burge1man et Sayes, 1987, p. 8). "L'innovation exige la combinaison des possibilités du marché avec une technologie inventive et de nouvelles connaissances techniques" (ibid., p. 27).
Il

Richard (1998) définit l'innovation comme une mise en pratique d'une invention et son développement industriel. Dans ses travaux Alter (2000) dissocie, d'une part, les termes "changement" et "innovation", et d'autre part "invention" et "innovation". "Le changement représente une transformation* de l'un des éléments de l'organisation du travail, ou de l'organisation tout entière. Le changement correspond ainsi à la comparaison entre deux états des relations de travail et de la nature des activités: avant et après. Un état de type B succède à un état de type A, comme la structure de la société industrielle a succédé à celle de la société rurale" (pp. 119-120). "L'analyse de l'innovation a finalement peu de chose à voir avec celle du changement. Dans le premier cas, on s'intéresse à la trajectoire, en tant que telle, d'un dispositif technique, d'une conception des rapports sociaux ou de l'efficacité, de l'élaboration de nouvelles pratiques professionnelles ou d'un nouveau rapport au marché; et l'ensemble de ces trajectoires représente le mouvement. Dans le second cas, on rapporte directement ces différentes dimensions à la modification de l'état initial. De ce point de vue, le changement ne serait que l'aboutissement de l'innovation. Mais celle-ci n 'estjamais aboutie" (ibid., p. 129). "L'innovation représente la mise sur le marché et/ou l'intégration dans un milieu social des inventions. r...] L'inventeur ou le concepteur* (d'un objet ou d'une organisation) peuvent être des génies dénués de sens pratique, mais pas l'innovateur, qui se charge de trouver un marché ou un usage à ces découvertes. [...] L'invention n'est donc pas assimilable à l'innovation. La première n'est jamais mécaniquement suivie par la seconde" (ibid., pp. 8-9). "L'innovation représente bien autre chose qu'une succession, celle de la destruction, puis celle de la création. Elle est un mouvement qui détruit et qui crée constamment" (ibid., p. 268).
''Innovation is defined as the development and implementation of new ideas by people who over time engage in transaction with others within an institutional order. " (Van de Ven, 1986, p. 591). 5

29

1.1.1.

- L'innovation:

le résultat et le processus

Les analyses de nombreux auteurs nous permettent de considérer que l'innovation se décompose consécutivement en: -la nouveauté de départ. C'est par exemple une technique nouvelle ou un procédé nouveau. Elle est synonyme d'invention; -le processus d'appropriation: mise au point du procédé par et pour le milieu concerné, et son développement. TIs'agit de l'action d'innover. C'est un mouvement, un processus vivant. Innover c'est utiliser, ou mettre en pratique, une invention. L'élaboration des activités d'une entreprise ne se réduit pas à l'organisation et à la coordination. Elle associe également les actions souvent imprévues, non codifiées, de l'innovation. La décision de l'exploitation d'une invention nécessite un investissement, afin de permettre sa mise sur le marché. Toute innovation résulte d'une décision de l'entreprise d'investir. L'activité innovatrice implique une notion de risque, certaines innovations risquées peuvent entraîner des accidents, des dangers, des crises ou pertes financières. a) relation entre l'invention et l'innovation Au sein de l'organisation, les inventions ont pour origine d'une part les recherches engagées par les services de R&D, et, d'autre part, le gisement d'inventions dans l'environnement. Seulement une fraction du stock d'inventions est exploitée pour aboutir à l'innovation. (Enos, 1962). Une partie de l'effort de recherche reste infructueuse et n'apporte pas d'invention. La figure 2 présente la relation entre l'invention et l'innovation. Figure 2. Relation entre l'invention et l'innovation (Source: Enos, 1962)
gisement d'inventions

R&D

inventions pas d'invention

+investissement = innovation

30

Schumpeter (1935) indique une classification des innovations en cinq types: -la fabrication d'un bien nouveau -l'utilisation ou l'introduction d'une nouvelle technique de production -la conquête d'un nouveau marché -la conquête d'une nouvelle source d'énergie ou de matière première -la mise au point d'une nouvelle forme d'organisation de la production
Bien souvent, seuls les deux premiers types d'innovations la classification de Schumpeter sont concernés. figurant dans

"L'innovation de produit consiste à offrir un produit (ou un service) présentant au moins une nouveauté par rapport aux offres existantes et perçu comme tel par le marché visé. roo] L'innovation de procédé consiste en une transformation des processus industriels mis en œuvre pour concevoir, réaliser et distribuer les produits et services." (Loilier et Tellier, 1999, p. 13). Le cycle de vie des technologies (Aït-El-Hadj, 1997) résulte de l'orientation prise par l'entreprise: privilégier la continuité dans l'activité innovatrice ou alors rechercher la rupture en développant des compétences nouvelles. Bergson (1946) fournit une trame d'analyse permettant de dissocier l'innovation incrémentale* de l'innovation radicale*. L'auteur définit l'innovation incrémentale : "Une nouvelle idée peut être claire parce qu'elle se présente à nous simplement organisée en un nouvel ordre, en idées élémentaires que nous possédions déjà. Notre intelligence, reconnaissant dans la nouveauté ce qui est ancien, se sent sur un terrain familier, elle est à l'aise, elle 'comprend'. Telle est la clarté que nous désirons, recherchons, et pour laquelle nous sommes toujours extrêmement reconnaissants à quiconque nous la présente. " (p. 39). Bergson souligne les difficultés de l'innovation radicale: ''Il y a une autre (idée), à laquelle nous sommes soumis et qui ne s'impose qu'avec le temps. C'est la clarté d'une idée radicalement nouvelle et absolument simple, qui saisit en quelque sorte une intuition. Comme nous ne pouvons pas la structurer avec des éléments préexistants, puisqu'il n'yen a pas, et comme d'autre part la compréhension sans effort consiste à recomposer le nouveau à partir de l'ancien, notre première réaction est de dire qu'elle est incompréhensible. Ceci explique, avec une clarté inégale, les difficultés que rencontre toute idée véritablement originale pour faire surface, et tout esprit créateur pour s'qffirmer, dans tous les domaines." (ibid., p. 39).

31

L'idée centrale du travail d'Abernathy et Clark (1985) est que l'importance de l'innovation dans le jeu concurrentiel dépend de sa capacité à modifier les ressources, les compétences et les savoirs-faire* de l'entreprise. Les innovations radicales modifient dans une proportion importante, les savoirs-faire (rupture technique), les modes de travail (rupture technosociale) ou l'offte (rupture produits) d'une industrie et sont de ce fait souvent à l'origine des ruptures technologiques. L'innovation radicale peut donc jouer un rôle déstabilisateur en détruisant les compétences de l'entreprise et en imposant de nouvelles règles. Elle perturbe ainsi l'environnement en créant elle-même de l'incertitude*. Van de Ven et Polley (1992) inclinent à penser que, dans un contexte marqué par l'incertitude, l'entreprise qui se veut innovante doit développer sa capacité d'adaptation et d'apprentissage en même temps qu'elle innove. Van de Ven (1986) analyse les conditions de management des idées permettant de transformer une invention en innovation. L'auteur fait appel aux apports de la psychologie cognitive et de la sociopsychologie pour souligner les limites des capacités humaines dans le maniement de la complexité et dans le maintien de l'attention. Il voit la limite au développement des inventions, d'une part dans l'orientation à court terme des préoccupations individuelles et organisationnelles, et d'autre part dans l'inadéquation de l'inventaire des inventions par rapport à la situation. b) le processus d'innovation L'innovation est un processus. Les recherches de Simon (1952), considérées comme des apports pionniers en sciences de gestion, ont posé les fondements de la rationalité procédurale. A une rationalité substantive (formelle, analytique), Simon oppose une rationalité procédurale, grâce à laquelle l'être humain conduit ses choix, reliant constamment son objectif à sa perception de l'environnement. L'approche de l'innovation dans une optique de processus a connu un développement important en sciences de gestion au cours des dernières années. (Loilier et Tellier, 1999). Il s'agit d'une conception dynamique de l'innovation qui est non seulement appréhendée par le biais des réalités physiques, mais aussi à travers ses cheminements, ses trajectoires. L'approche du processus d'innovation participe aux recherches (Van de Ven et Rogers, 1988) qui s'intéressent à l'émergence et au développement des innovations au sein des organisations. Parmi les travaux concernant le déploiement du processus de l'innovation, deux tendances majeures peuvent être distinguées à partir des apports théoriques. Certains travaux ont pour objectif de caractériser les phases 32

consécutives de ce processus selon une vision séquentielle (Tarondeau, 1994). D'autres travaux prennent davantage en compte les interactions qui ont lieu tout au long du processus (Akrich et alii, 1988, Nonaka et Takeuchi, 1997), pour montrer comment l'innovation se transforme progressivement à travers une série d'épreuves et d'expérimentations qui la conuontent aux savoirs-faire, aux savoirs théoriques et aux utilisateurs. La première tendance propose un modèle de processus d'innovation "en phases". Romelaer (1989) fait pour sa part référence à "l'approche rationnelle de l'innovation". Dans cette optique, le processus d'innovation est décomposé en plusieurs étapes. TI est analysé comme l'enchaînement de différentes phases, délimitées dans le temps. Le passage d'une phase à l'autre est alors soumis à des prises de décision, des étapes de validation qui déterminent la continuation du projet. Alors que les différents auteurs s'accordent sur une vision séquentielle du processus d'innovation, Loilier et Tellier (1999) soulignent une grande diversité des travaux, à l'intérieur même du modèle, quant au nombre de phases et à leur description. Malgré les divergences relatives au nombre de phases, les auteurs distinguent généralement l'initiation de la mise en œuvre de l'innovation. Nous nous intéresserons aux premières phases du processus d'innovation, lesquelles comprennent la créativité, l'invention et son acceptation par le marché. Les auteurs en sciences de gestion relèvent, à ce stade, l'importance de l'exploration, de l'intuition et de l'expérimentation (Tarondeau, 1994, p. 41, par exemple). La deuxième tendance des travaux est celle des modèles dits "interactifs". Romelaer (1989) propose, pour sa part, différentes alternatives au modèle rationnel de l'innovation. L'auteur relève notamment les limites des "modèles en phases" qui peuvent nuire à la créativité et ueiner la capacité de réaction de l'entreprise. Le processus d'innovation ne peut alors pas être appréhendé comme une succession de phases précisément délimitées. Dans ce groupe de travail, il est considéré comme un processus complexe, présenté par les auteurs comme l'interaction des différentes phases dans une évolution partiellement contrôlée. TI ne s'agit plus de souligner uniquement l'existence de phases distinctes, mais de mettre en évidence les phénomènes de bouclage, de rétroaction et de transfert d'informations* entre ces différentes étapes. (Van de Ven et Poole, 1989). Loilier et Tellier (1999), inclinent à penser que les approches séquentielles et interactives sont complémentaires. "Le processus d'innovation représente ainsi un double mouvement de transfert d'informations et de connaissances: un transfert vertical, 33

.

.

selon la séquence Recherche-Développement-Industrialisation-Commercialisation, qui détermine en grande partie l'organisation du processus dans l'entreprise; un transfert horizontal, correspondant à la recherche de partenaires externes, d'applications nouvelles et de premières utilisations, qui nécessite la création de liens inédits entre les fonctions de l'entreprise et l'ensemble des porte-parole. C'est ce double mouvement qui permet la stabilisation progressive des propriétés de l'innovation et de son marché. (p. 37).
/I

La première lecture des approches du processus d'innovation nous peut paraître surprenante par l'absence d'évocation de la dimension humaine au sein de ce processus. Une analyse plus attentive de l'innovation conduit pourtant à ne pas dissocier, d'une part, le progrès technique et, d'autre part, les conditions de la production des biens et services, en termes de management* stratégique des ressources humaines. La forme que prennent les technologies et les performances qui y sont associées dépendent de la façon dont les difficultés de leur mise en œuvre sont surmontées par les innovateurs. Les approches de l'innovation évoquées par les travaux des chercheurs en sciences de gestion, par exemple Loilier et Tellier (1999), répondent à certains aspects techniques du processus innovateur, mais elles font globalement abstraction de l'aspect humain de ce processus. Dans ces visions, l'innovation se situe à l'extérieur de l'homme, de son désir de créer, des conditions nécessaires pour motiver l'innovation sur le plan humain. Si telle est l'approche du processus d'innovation, quelles en sont les raisons? Et quelles sont les voies de recherche permettant d'approcher les aspects humains de ce processus? Nous tenterons d'élucider ces interrogations en commençant par l'introduction de la problématique de la rationalité procédurale, fondamentale dans l'analyse de l'innovation.
1.1.2. - La problématique de la rationalité procédurale

L'objectif de ce point est d'introduire la problématique de la rationalité procédurale. Une présentation des travaux de Simon permet de souligner les limites de l'optique cognitiviste pour nous conduire à une approche située de l'action et de la cognition.
1.1.2.1. Les apports des travaux de Simon

La vision de la rationalité humaine est dominée, en sciences sociales, par le modèle économique du comportement rationnellement parfait. Cette théorie avance trois principes (Thépot, 1993) : 34

- Le premier principe stipule que le décideur est capable d'identifier l'ensemble de toutes les décisions possibles. - Le deuxième principe concerne les capacités du décideur lui permettant d'évaluer avec exactitude les conséquences associées à chacune de ses décisions. - Le troisième principe affirme la possibilité de sélectionner, parmi les options présentes, la décision optimale permettant une allocation optimale des moyens dans un contexte donné. C'est bien pour critiquer cette vision que les travaux d'Herbert Simon, prix Nobe11978, sont basés sur la reconnaissance d'une "rationalité limitée" de l'acteur économique. Pour cet auteur, les comportements réels des acteurs économiques connaissent deux limites. - La première est relative aux limites des capacités cognitives, ne permettant pas de connaître et de traiter l'ensemble des informations nécessaires à la prise de décision optimale. Cette limitation est subjective et s'inscrit dans l'environnement interne du sujet. - La deuxième limitation concerne l'incomplétude de l'information disponible dans l'environnement externe de l'acteur. Selon Simon, les acteurs ne possèdent que des capacités limitées, et leurs comportements sont conjointement déterminés par leurs objectifs, par leur environnement et par leurs capacités cognitives. Dans cette optique, les comportements résultent d'une interaction entre les capacités des agents et la structure de leurs environnements. Le concept de "rationalité limitée" ne conduit pas à une solution "optimale" du problème, mais à une solution dite "satisfaisante". Notamment dans le cas de la prise de la décision en matière de conception, où l'ensemble des actions possibles n'est pas "donné", Simon (1991) propose l'utilisation de méthodes conduisant à la recherche d'actions satisfaisantes. L'hypothèse de la rationalité limitée est une hypothèse relative. La rationalité des acteurs peut être considérée comme limitée pour autant que leurs capacités les empêchent de s'ajuster parfaitement à l'environnement. Une des caractéristiques fondamentales du concept de "rationalité limitée" réside dans l'observation suivante: les choix des individus sont toujours exercés par rapport à une vision simplifiée et limitée de la situation réelle dans laquelle ils se trouvent. Si la théorie de la rationalité limitée permet d'expliquer l'observation de comportements simples (caractérisés par une variété réduite), l'apparition de comportements plus complexes peut s'expliquer soit par l'augmentation des capacités des agents, soit par l'augmentation de la complexité de leur environnement. L'hypothèse de la rationalité limitée conduit Simon (1991) à attribuer les comportements complexes à la 35

complexité de l'environnement et non pas à l'étendue des capacités humaines. Mais cette position est discutable car elle ne permet pas d'expliquer comment un acteur économique aux capacités cognitives limitées est capable de s'adapter à un environnement complexe. Le développement de la théorie de processus de décision de Newell et Simon (1972) coïncide historiquement avec l'avènement de l'ordinateur comme nouvel outil de traitement de l'information. Le désir de mieux comprendre les compétences propres à l'homme, accentué par la possibilité d'employer un outil de calcul particulièrement puissant, a contribué au formalisme symbolique adopté pour cette théorie et représenté par un programme informatique. Le processus de décision est classiquement décomposé en trois phases principales (Simon, 1960). - La phase d' "intelligence" au sens militaire donné à ce terme par les Anglo-saxons (renseignement) correspond à l'exploration de l'environnement pour en extraire des informations pertinentes. Ces informations permettent la représentation de l'environnement et l'identification des nouvelles conditions qui justifient les décisions à prendre. - La phase de délibération permet une analyse du problème. C'est une phase d'évaluation et d'appréciation des éléments qui sont en jeu. TI s'agit ici d'essayer d'inventer, de dessiner et de développer des types d'action possibles pour gérer des situations qui nécessitent une décision. Dans les approches cognitives, cette phase est celle de la conception. - La phase de décision concerne une prise de décision soit au niveau individuel (par exemple un entrepreneur) soit au niveau collectif. C'est la phase de choix. En tant que tel, le choix précède immédiatement l'action. Les modèles de choix varient selon le degré d'incertitude de l'univers envisagé, qui se situe entre deux limites: d'une part, le déterminisme et l'incertitude radicale, d'autre part, le degré d'information du décideur et la considération de l'interaction entre individus ou groupes rationnels. Simon distingue des décisions de deux types, celles que l'on peut considérer comme programmables, et celles qui ne le sont pas. Les premières sont des schémas d'exécution, des procédures répétitives et routinières. Les secondes concernent soit des problèmes mal structurés, soit des questions de grande importance, comme par exemple le lancement de nouveaux produits. Les problématiques de "rationalité limitée" et d'intégration des processus de prise de décision dans les situations complexes, suscitent toujours de vives 36

interrogations dans le domaine de l'innovation. Dans les environnements économiques modernes, de nombreux facteurs peuvent affecter l'efficacité d'un processus de décision exclusivement rationnel. La prise de décision rapide, notamment, impose d'importantes contraintes dans le contexte de processus rationnel de traitement de l'information. La discussion des chercheurs intitulée "Les limites et l'innovation: repenser la nature de connaissance actionnable6" (organisée par Michael Gibbert de l'Université Bocconi et par Lisa Valikangas de Woodside Institute, avec les présentations de Max Boisot d'ESADE, de Deborah Dougherty de l'Université Rutgers, de Ian MacMillan de l'Université de Pensilvanie, de Will Mitchell de l'Université Duke et de Johan Ross de Imagination Lab Foundation), en témoigne. Ces travaux ont été présentés au Congrès Mondial d'Academy of Management à la Nouvelle Orléans en août 2004. Le processus d'innovation est entravé par les limites du savoir de l'être humain. Dans la vision de Simon, la théorie de la découverte scientifique n'est pas une théorie de la rationalité globale, mais une théorie de la capacité humaine limitée dans la saisie des informations face à la complexité. Si telles sont les limites cognitives, comment les repousser? Quelles sont les alternatives par rapport à la rationalité limitée? Est-ce que la place de l'expérience accumulée sur le terrain, de l'intuition, du feeling dans la problématique du choix humain doit rester systématiquement sous-estimée ou négligée? 1.1.2.2. Les limites de I'hypothèse cognitiviste Simon a proposé la rationalité limitée pour délaisser la vision de la rationalité parfaite, mais cette nouvelle approche de la rationalité présente certaines limites. Ainsi, dans son œuvre "Sciences des systèmes. Sciences de l'artificiel': paru en version anglaise en 1969, Herbert Simon précise clairement les fondements purement rationnels de ses travaux et son désintérêt pour la dimension sensible, sensorielle de l'être humain. Cette position est également présente dans le livre de Newell et Simon "Human Problem Solving" paru en 1972. Ce dernier travail illustre les bases du cognitivisme, aussi bien dans son approche de l'Intelligence Artificielle que dans son approche de la psychologie cognitive. L'hypothèse cognitiviste avancée par Newell et Simon est de considérer l'activité humaine comme assimilable au fonctionnement d'un système* de traitement de l'information.

6 "Boundaries & Innovation: Rethinking the Nature of Actionable Knowledge". 37

Simon (1977) précise fermement sa VISIOn de la connaissance, considérée comme générée par des procédures qui peuvent être étudiées, recherchées, expliquées... L'auteur pense que, chez l'être humain, les méthodes de pensée et les méthodes d'apprentissage (englobant aussi la connaissance tacite*) peuvent être explorées et décrites. Son modèle de processus cognitif peut être décomposé en séquences, en états simples et en programmes informatiques. Cette vision de la rationalité limitée s'est trouvée confrontée à la complexité et à l'ambiguïté de la vie quotidienne des décideurs. Les limites des optiques cognitivistes sont particulièrement perceptibles quand il s'agit de quitter le contexte des expérimentations de résolution de problèmes en laboratoire, pour chercher à décrire et à expliquer les pratiques du terrain. Les résultats obtenus par cette approche, même dans les conditions du laboratoire, restent encore aujourd'hui essentiellement limités à des problèmes symboliques bien définis. Simon souligne lui-même:
"Dans la vie réelle, il n y a pas de problème bien défini, unique et

statique, mais plutôt un problème changeant sans cesse, dont la définition se modifie à partir de l'information que les acteurs extraient de leur mémoire ou de celle qu'ils obtiennent à travers les réponses de l'environnement aux actions qu'ils ont réalisées." (p. 239). Les recherches de Fredrickson (1984) et de Rasheed et Kotulik (1995) établissent une relation positive entre la rationalité procédurale des comportements des acteurs et la performance dans les environnements stables. Dean et Sharfinan (1993) démontrent, pour leur part, que le lien entre la rationalité procédurale et l'incertitude est significativement négatif. Ces résultats soulignent les limites du modèle de Simon, lequel s'avère inadapté dans les conditions de forte incertitude caractéristiques du processus d'innovation. Simon (1991, p. 31) reconnaît par ailleurs l'importance des méthodes traditionnelles, non formalisées et reposant sur le "jugement" des cadres ayant de l'expérience, pour un large éventail de décisions prises aux niveaux supérieurs de management et ayant trait à la stratégie de l' entreprise*. Pour leur part, Scott et Bruce (1994) démontrent que le style de management qui repose sur une résolution systématique de problèmes a une influence négative sur le comportement innovateur. Notre recherche est particulièrement concernée par les critiques faisant référence au monde sensible de l'être humain. Mintzberg (1976 b, p. 264) souligne la déshumanisation et l'ignorance de la sensibilité humaine et de l'intuition dans la plus grande partie des travaux sur la décision en sciences de gestion. Une autre limite concerne la vision cognitiviste d'un acteur économique considéré indépendamment de son environnement et l'isolation du processus de décision de la réalité collective d'organisation. En effet, le

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comportement dépend non seulement des capacités cognitives de l'acteur, mais également des ressources cognitives de son environnement et des liens réciproques, des interactions au sein d'un collectif. Par ailleurs, Newell et Simon (1972) considèrent que la cognition* humaine a pour objectif la résolution des problèmes par la réalisation de tâches prédéfinies. Les auteurs laissent ainsi de côte la variété culturelle, et n'abordent que secondairement les dimensions d'apprentissage et de développement. Finalement, à la suite des principes purement rationnels appliqués par Herbert Simon, les théories classiques de la décision, dans leur ensemble, n'apportent pas d'éléments concernant la dimension sensorielle de la décision en sciences sociales. Les approches du processus de décision en sciences de gestion, n'ont pas tenu compte, jusqu'à présent, du fait que les décisions sont prises par un homme sensible. Les analyses approfondies concernant l'impact du domaine sensoriel sur la prise de la décision ne sont apparues que très récemment, consécutivement aux recherches les plus récentes dans le domaine de la psychologie et de la physiologie neurosensorielle. Ces contributions se démarquent de la vision rationnelle pour souligner le rôle de la perception et de l'action dans le processus de décision.
1.1.2.3. Les contributions des neurosciences

En France, le Ministère de la Recherche soutient depuis 2001 les démarches intégratives entre les neurosciences et les sciences sociales. Un ouvrage récent (Berthoz, 2003) nous servira de canevas pour tisser, plus loin, notre trame et y intégrer d'autres réflexions sur les aspects sensoriels en gestion. Son auteur postule que: "la perception est non seulement une action simulée, mais aussi et essentiellement une décision. Percevoir, ce n'est pas seulement combiner, pondérer, c'est sélectionner. C'est dans la masse des informations disponibles, choisir celles qui sont pertinentes par rapport à l'action envisagée. C'est lever les ambiguïtés, c'est donc décider. " (p. 10). Compte tenu des derniers apports des neurosciences, Berthoz indique trois types des mécanismes utilisés par le cerveau pour aboutir à des décisions (ibid., p. 100) : - les bases neurales du mouvement et le corps agissant -la perception et son interprétation en fonction des intentions et du contexte -la sélection et l'inhibition des actes parmi tous ceux que nous ofITe le répertoire d'actions obtenu par l'évolution, et ceux que nous avons appns. 39

L'auteur indique l'émotion, la cognition et l'action comme trois composantes de la décision. En effet, trois régions connexes ont été localisées dans le cerveau humain au niveau du cortex cingulaire (ibid., p. 271) : -la "division affective" est impliquée dans l'évaluation émotive, -la "division cognitive" est le siège d'opérations et de décisions cognitives d'évaluation des conflits et des erreurs, -le "champ moteur cingulaire", située sous l'aire motrice supplémentaire, qui est très importante dans l'initiation et la coordination des actions complexes, est une interface avec le système exécutif de l'action. Berthoz propose de construire une nouvelle théorie de la décision conçue à partir de la notion d'action, pour compléter, sinon remplacer, les théories de la décision fondées sur l'élaboration des décisions à partir de règles formelles. Peut-on imaginer une théorie de traitement de l'information qui permette d'intégrer les éléments sensoriels présents dans le raisonnement humain? Consécutivement aux travaux d'Herbert Simon, la rationalité limitée en sciences de gestion reste liée aux limites cognitives des acteurs. De façon analogue, en psychologie cognitive, le paradigme dominant de traitement de l'iriformation résulte des limites cognitives. Mais une nouvelle vision bénéficie aujourd'hui d'un intérêt croissant. Elle est fondée sur les théories situées de l'action et de la cognition lesquelles recommandent d'étudier les ressources cognitives de l'environnement et leur influence sur le comportement des acteurs.
1.1.3. - Vers les apports des théories situées

Le développement des théories de l'action située* et de la cognition située* est dû à l'aboutissement des recherches pluridisciplinaires. Les efforts simultanés des sciences sociales (la sociologie et l'anthropologie) et des sciences cognitives* (la psychologie cognitive et l'Intelligence artificielle) ont participé à la construction de ce domaine considéré aujourd'hui comme unifié. Laville (2000) incline à penser que les approches situées renouvellent la conception de la rationalité limitée car elles démontrent comment les ressources cognitives de l'environnement complètent systématiquement les capacités cognitives des acteurs. Le principe avancé par cet auteur est le suivant:

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"si un acteur dont les capacités sont limitées parvient à réaliser ses fins dans un environnement complexe, c'est parce qu'il dispose des ressources cognitives que lui offre son environnement. [...] L'environnement n'intervient plus seulement comme contrainte; il fournit également des ressources cognitives qui facilitent l'action des agents. " (pp.13lO-1311). L'auteur envisage un double apport des théories situées dans l'élargissement des capacités cognitives:
-

par le biais de la théorie de l'action située, laquelle étudie l'interaction cognitive d'un agent avec son environnement. Cette théorie démontre que la rationalité du comportement d'un acteur ne résulte pas seulement de ses capacités cognitives, mais du système cognitif que cet acteur forme avec son environnement

- par le biais de la théorie de la cognition située, laquelle étudie la répartition cognitive du travail à l'intérieur d'un groupe d'acteurs. Dans ce cas, la résolution d'un problème découle généralement des opérations cognitives d'un ensemble d'acteurs en interaction les uns avec les autres. Dans une vision similaire, Quéré (1999), propose une approche située qui considère l'acteur et son environnement non pas comme deux parties d'un même système, mais comme "un tout mutuellement construit". TIs'agit alors, pour étudier ce système, de prendre en compte l'acteur et son environnement en termes de participation à une activité, et de suivre leur "trajectoire" en tenant compte de leurs interactions. Compte tenu de cette approche, non seulement les capacités cognitives d'un acteur situé dans son environnement dépassent les capacités cognitives d'un acteur considéré isolément, mais en plus les capacités cognitives d'une communauté d'acteurs dépassent les capacités cognitives de ses membres considérés individuellement. Dans un contexte incertain inhérent au processus d'innovation, "si un agent dont les capacités sont limitées (rationalité limitée) peut atteindre ses fins dans un environnement complexe, c'est parce qu'il dispose des ressources cognitives contenues dans l'environnement (action située) et qu'il résout certains problèmes collectivement, en interaction avec d'autres agents (cognition située)." (Laville, 2000, p. 1304). Ainsi, une nouvelle logique du management pourrait soutenir les apports de la théorie de l'action située, de la cognition située et de

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l'apprentissage situé*, lesquels s'étendent au-delà de la logique de la rationalité limitée, et intègrent de ce fait l'interaction sociale dans un contexte donné pour saisir le monde réel des actions humaines. Nous les présentons successivement. 1.1.3.1. L'apport de la théorie de l'action située
Le cadre des recherches dans le domaine de l'action située trouve son origine dans la théorie de Vygotsky (1934), laquelle postule que toute action est nécessairement située dans un contexte social et physique. Les travaux actuels de la théorie de l'action située sont une réaction aux recherches en psychologie cognitive et en Intelligence Artificielle qui laissent peu de place à la nature opportuniste de l'homme en situation de résolution d'un problème, et qui n'utilise pas seulement les ressources en rapport avec sa tâche, mais exploite de manière créative tous les outils à sa disposition. Du point de vue de la sociologie des organisations, toute situation représente une construction sociale. Au lieu de tenter d'abstraire une structure d'action pour la représenter sous la forme d'un plan rationnel, l'approche préconisée par les théoriciens de l'action située consiste à comprendre comment l'homme parvient à produire des plans en cours d'action. L'enjeu de la théorie d'action située n'est pas d'enlever toute pertinence aux concepts de plan, de représentation et de symbole (Vera et Simon, 1993) mais de démontrer que ces concepts jouent un rôle différent lorsque l'importance de l'environnement est reconnue. La théorie de l'action située se crée progressivement une place dans les sciences de gestion, avec notamment les travaux d'Ohmae (1983). Pour cet auteur la pensée stratégique consiste à acquérir d'abord une compréhension claire du caractère particulier de chacun des éléments composant une situation. Ensuite il s'agit d'employer toutes les ressources de l'intelligence pour réaménager l'ensemble de façon avantageuse. Pour passer de la phase d'observation analytique à la transformation efficace du système, il est indispensable de combiner l'analyse rationnelle de l'existant et l'imagination innovante. Les éléments-clefs ne sont alors plus les symboles, mais les interactions entre tous les éléments du contexte (y compris les individus) pouvant jouer un rôle significatif dans l'action. Suchman (1987) remet en question la conception classique de la planification. L'auteur souligne qu'un acteur engagé dans l'action doit procéder à une "analyse du contexte" en temps réel. L'acteur réagit comme un système auto-organisé en prenant appui sur ses savoirs-faire incorporés qu'il emploie pour s'adapter, s'ajuster aux circonstances réelles du moment. Pour sa part, Schon (1983) analyse le processus de la conception sous la métaphore d'une "conversation avec la situation". L'auteur propose une 42

heuristique ouverte qui met aux prises, d'une part, des individus tendus vers des finalités, projetant des valeurs et des représentations, et d'autre part, un contexte physique ou social, transformé par l'intervention, mais qui "répond", "surprend" et transforme en retour la trajectoire du concepteur, amène à reformuler le problème, fait évoluer la cible visée. 1.1.3.2. L'apport de la théorie de la cognition située L'approche de la cognition située reprend les principes de la théorie de l'action située en les appliquant à la cognition. L'hypothèse sous-jacente à la cognition située est que la connaissance humaine ne peut pas être séparée du monde dans lequel elle se construit. (Lund, 2000). La cognition située représente pour les chercheurs un moyen de sortir du paradigme de cognitivisme et de prendre en compte la culture, I'histoire, le contexte et la sensibilité humaine, pour aborder l'étude de la cognition dans son habitus. Laville (2000), précise: "En situation, toutes les capacités que la psychologie cognitive distingue habituellement - perception, langage, action, raisonnement, mémoire-fonctionnent d'une manière différente." (p. 1311). L'auteur expose le fonctionnement de chacune des cinq capacités évoquées. Dans la conception située, la fonction de la perception est de percevoir les possibilités offertes aux acteurs économiques par l'environnement. Par exemple, une main tendue demande à être saisie. Ces possibilités sont importantes parce que la perception, ici visuelle, est supposée directe. Le système visuel aurait ainsi pour fonction d'identifier les aspects de l'environnement qui sont pertinents pour action. En linguistique, la théorie située de la cognition concerne une application au langage de l'approche écologique. Ainsi, pour interpréter une expression, les acteurs mobilisent à la fois leurs capacités linguistiques et le contexte d'énonciation. L'action est située, car l'apparition continuelle d'évènements imprévus ne permet jamais de contrôler l'action par l'usage d'un plan. Agir signifie pour la théorie située s'ajuster à la situation et répondre aux contingences. Les travaux en anthropologie de Lave (1988) démontrent que les raisonnements des acteurs s'avèrent fondamentalement situés. Cet auteur procède à la critique de la validité des études de laboratoire, lesquelles négligent le rôle du contexte, pour privilégier les enquêtes de terrain. Les observations empiriques montrent que les acteurs emploient des stratégies différentes au cours d'une expérience de laboratoire et dans leur vie quotidienne. Confrontés à une situation particulière, les acteurs essayent

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d'utiliser les ressources cognitives contenues dans leur environnement pour procéder à un raisonnement. Pour sa part, Norman (1988) a soutenu une conception située de la mémoire*. En s'écartant des expériences de laboratoire pour étudier le comportement des acteurs dans leur vie quotidienne, l'auteur abandonne la conception traditionnelle de la mémoire vue comme une capacité strictement interne. Suivant l'optique de la mémoire située, les acteurs disposent d'une variété de possibilités, allant d'une mémoire interne à une mémoire entièrement déposée dans leur environnement. Pour la cognition située, une représentation des connaissances par une description symbolique et formelle ne peut suffire puisque la perception, l'action et la mémoire n'ont pas été prises en compte. La connaissance n'est pas un artefact stocké mais une "capacité en action". Clancey (1997) précise que cette capacité d'action est construite dans l'interaction. Cette vision rejoint les conclusions de Piaget (1970) : "Je pense que le savoir humain est par essence actif. Savoir, c'est assimiler la réalité et la mener vers des systèmes de transformation. Il se trouve que je suis tout à fait opposé à l'idée selon laquelle le savoir est une copie, une copie passive de la réalité 7." (p. 15). "Pour l'épistémologiste génétique, le savoir résulte d'une construction continuelle, car chaque acte de compréhension implique une certaine part d'invention 8." (ibid., p. 77). Hatchuel (1994 a) considère la conception surtout comme la représentation d'un contexte. Des solutions sont possibles compte tenu des choix des autres qu'il faudra prendre en compte. Au plan cognitif, cela signifie qu'à tout moment le concepteur est amené à recoder le contexte: il est donc en permanence en situation d'apprentissage. Les chercheurs du domaine de la cognition située ont développé cette idée en incluant au contexte d'une situation, classiquement considérée comme un ensemble de valeurs prises par des paramètres physiques à un moment donné, les aspects sociaux ("savoir social") et historiques ("non seulement le passé, mais aussi le présent et lefutur'~ des acteurs (Salembier, 1996). La théorie de la cognition située a engendré la redéfinition des concepts comme la planification, le contexte ou les relations organisation! environnement. Pour Clancey (1997) :

7 "] think that human knowledge is essentially active. To know is to assimilate reality into systems of transformations... ] find myself opposed to the view of knowledge as a copy, a passive copy of reality. "(Piaget, 1970, p. 15). 8 "For the genetic epistemologist,knowledge resultsfrom continuous construction, since in each act ofunderstanding, some degree of invention is involved" (ibid., p. 77).

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"La cognition située a de nombreuses significations utiles, que l'on peut systématiquement rapprocher dans le cadre de trois aspects communément évoqués pour décrire les systèmes complexes: fonctionnel (une activité mise en scène, conçue comme un processus social), structurel (un mécanisme conçu dynamiquement), et comportemental (un processus transactionnel pour transformer et interpréter les matériaux du monde 9)." (p. 23). Cet auteur souligne que les chercheurs du courant de la cognition située soutiennent "la dialectique de la relation réciproque". Ce concept, fonnalisé par Turvey et Shaw (1995, p. 165), concerne les relations entre l'organisme et son environnement. La vision dialectique d'un organisme dans son environnement est présentée par la figure 3.

Figure 3. Vision dialectique d'un organisme dans son environnement, étudié comme un système (Source: Clancey, 1997,p. 249)

processus externes de l'espace de vie
I

réciproque
III!

processus internes ~ de l'organisme
I

organisme dans son environnement

L'ensemble des courants de recherche relevant de la cognition située met l'accent sur les situations réelles comme champs privilégiés de l'étude des actions cognitives, et sur l'importance des facteurs sociaux. En analysant le rôle du contexte dans le processus innovant, Kœnig (1996) souligne que les acteurs se forgent des représentations de leurs relations avec la réalité extérieure. L'auteur avance l'idée d'interaction stratégique, qui se caractérise par une activité partagée, une interdépendance dynamique entre l'acteur et le contexte. "L'action stratégique se construit dans le cadre d'un existant qu'elle aménage, elle tire parti du projet d'autres acteurs qui conservent
9 "Situated cognition has multiple useful meanings, which we can relate systematically by a framework of three views commonly used to describe complex systems: functional (a choreographed activity, conceived as a social process), structural (a dynamically configured mechanism), and behavioral (a transactional process of traniforming and interpreting materials in the world). "Clancey, 1997, p. 23. 45