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Mémoires et discours sur les monaies et les finances (1790-1792)

168 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296292567
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CONDORCET

MEMOIRES ET DISCOURS SUR LES MONNAIES ET LES FINANCES (1790-1792)

Edition établie par Bernard COURBIS et Lucien GILLARD

Publié avec le concours du Ministère de l'Education Nationale et des Universités Lumière-Lyon 2 et Picardie-Jules Verne

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Bronze de Jacques Perrin (1892), @ Roger-Viollet
Dernière page de couverture: Condorcet Gravure de Levachez @ Boyer- Viollet
Composition Coordination

Première page de couverture ~ Condorcet (1743-1794)

.. Plein Chant, 16120 Bassac. technique: Paragraphe, Paris.

@ L'Harmattan,

1994.

2-7384-2693-X

SOMMAIRE

Préface historique, par Ernest Brasseaux Le savant, face aux questions monétaires et financières Préface économique, par Bernard Courbis Le réformateur au regard de l'analyse économique
MEMOIRES SUR LES MONNAIES, 1790 LA DETTE

3 21
39 99 119

SUR LA PROPOSITION D'ACQUITTER EN ASSIGNATS, 1790 DISCOURS SUR LES FINANCES, 1792

Notes sur les monnaies, par Lucien Gillard Notes sur les finances, par Alain Guéry

143 153

INTRODUCTION DES EDITEURS Nous éditons ici les cinq Mémoires sur les Monnaies, à partir de l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale Lf 77.81, édité en 1790 par Baudouin, imprimeur de l'Assembée Nationale, 31 rue du Foin-Saint-Jacques à Paris. Un manuscrit parcellaire de ces Mémoires se trouve à la Bibliothèque de l'Institut, aux tomes XXXVI-XXXVII des «Papiers Condorcet» (Mns. 883). Ces Mémoires figurent dans la première édition des œuvres de Condorcet en 1804, ainsi qu'au volume 11 (pp.581-673) de la réédition de ces œuvres par F. Arago et A. O'Connor en 1847-1849, chez Firmin Didot. Ils n'ont jamais été réédités depuis lors, et n'ont pratiquement jamais fait l'objet de commentaires spécifiques, en dépit de l'intérêt que leur reconnaissent certains historiens contemporains (tels J.-C. Perrot ou G. Thuillier). J .-M. Darnis a ouvert une voie en consacrant six pages à ces Mémoires dans les Actes du colloque Condorcet de 1988 (paris, Minerve, 1989, pp. 181-187). Nous éditons conjointement deux autres documents de Condorcet relatifs aux finances. Le premier date aussi de 1790 : il s'agit d'un commentaire critique (de Mirabeau) «Sur la proposition d'acquitter la dette exigible en assignats », document qui figure pareillement au tome XI de l'édition Arago (pp. 485-615), et sous la cote Mns. 860 des Papiers Condorcet, à la bibliothèque de l'Institut. Le second document est un «Discours sur les finances », prononcé par Condorcet en 1792 : on peut en consulter la forme manuscrite à l'Institut (Mns. 863) et la forme imprimée par l'Assemblée Nationale reproduite au tome XIV de l'édition Arago (pp. 69-106). Nous sommes très reconnaissants à J.-M. Darnis, archiviste à la Monnaie de Paris, d'avoir attiré notre attention sur ces deux documents et de les avoir mis à notre disposition. Nous faisons suivre les documents édités d'un certain nombre de notes destinées à faciliter la lecture du texte de Condorcet, en fournissant quelques détails techniques, en précisant quelques références implicites ou en rappelant simplement quelques définitions aujourd'hui oubliées. Ces notes oot toutes été regroupées à la fin du volume pour en permettre une recherche aisée sans toutefois distraire de la lecture de Condorcet ceux pour qui le texte suffirait. Ces notes sont de Lucien Gillard, économiste, chargé de recherches au C.N .R.S. (Paris I) pour la partie «monnaie»; elles sont d'Alain Guéry, historien, directeur de recherches au C.N.R.S. (C.R.H.) pour la partie «finances ».

2

Condorcet

Nous faisons précéder les documents édités de deux préfaces liminaires. La première, due à Ernest Brasseaux, historien, Professeur à l'Université de San Bernardo (Chili), est destinée à éclairer le contexte et les enjeux des prises de position de Condorcet, en les situant par rapport à ses préoccupations de savant et d'homme politique. La seconde, due à Bernard Courbis, économiste, Professeur à l'Université-Lumière, Lyon II, entend systématiser l'argumentation de Condorcet sous l'angle de l'analyse économique, et faire valoir son actualité vis-à-vis de certains débats monétaires contemporains. D'autres choix de présentation sont formels: nous avons choisi de respecter le français d'époque, ainsi que l'orthographe, nous contentant d'uniformiser l'écriture de tous les «s» sous leur forme actuelle. A l'époque, cette typographie ne se rencontre de façon systématique que pour le pluriel des mots, mais la forme dominante est assez gênante par la confusion qu'elle suscite avec le «f». Nous avons par ailleurs signalé la pagination d'origine entre des crochets [] dans le courant du texte, et les commentaires qui précèdent ou qui suivent le texte de Condorcet feront toujours référence à cette pagination d'origine. Nos remerciements vont au Ministère de l'Education Nationale (Direction de la Recherche et des Etudes Doctorales) pour la subvention qu'il nous a accordée au titre de la célébration du bicentenaire de la mort de Condorcet. Nous remercions aussi les deux directeurs de publication, Patrick Maurisson, pour les Cahiers d'Economie Politique et Jean-Pierre Allegret, pour les Cahiers Monnaie et Financement d'avoir bien voulu inaugurer une formule originale d'association pour accueillir ce travail d'édition. Bernard Courbis et Lucien Gillard

LE SAVANT FACE AUX QUESTIONS MONETAIRES ET FINANCIERES* par Ernest Brasseaux, Université de San Bernardo (Chili)

Cette modeste préface a pour objectif de situer chronologiquement les interventions de Condorcet sur les problèmes monétaires et financiers et de montrer l'étendue du travail qui reste à faire pour une édition critique de l'ensemble de ses travaux sur le sujet. Nombreux sont, en effet, les manuscrits inédits de l'encyclopédiste sur les poids et mesures, les monnaies, les assignats, la Dette publique, la Trésorerie nationale -, conservés à la Bibliothèque de l'Institut pour la plupart et encore largement inexplorés. L'apprentissage de l'économie par Condorcet dans sa jeunesse Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet naît en 1743 à Ribemont, en Picardie, il ne connaît pas son père qui meurt quelques semaines après sa naissance. C'est donc sa mère et le frère de celle-ci, Claude-Nicolas Gaudry, célibataire et vivant sous le même toit, qui l'élèvent. Cet oncle est subdélégué à Ribemont de l'intendant de Soissons. L'intendant, représentant du gouvernement, s'occupe de toutes les questions économiques de la généralité; impôts, travaux publics, etc.; le subdélégué fait de même au niveau de l'élection. Or, après quelques années chez les Jésuites à Reims, et jusqu'au milieu des années soixante-dix, Condorcet partage son temps entre Paris et Ribemont, où il fait chaque année plusieurs séjours de plusieurs mois 1. Donc, pour le jeune Condorcet, une grande partie des affaires économiques de la région passe... par la maison. La famille paternelle de Condorcet, originaire du village de même nom, dans le sud du Dauphiné, s'intéresse en fait assez peu au jeune homme,
* Dans le texte, les notes et la chronologie, nous noterons O.C. l'édition des Œuvres de Condorcet, par F. Arago et O'Connor, Paris, Firmin-Didot, 1847-49, 12 tomes. Une référence telle que (O.C., V, 273-241) renvoie au tome V de cette édition et aux pages citées (O.C. peut être omis lorsqu'aucune ambiguité n'est possible). 1. Edmond Duflot, Condorcet. Sa famille maternelle et ses relations dans le Duché de Guise, Vervins, Imprimerie du Libéral, s.d. [env. 1925] [B.M. de Saint-Quentin, cote; ML 450]; B. Vinot, «Condorcet et sa terre natale», Annales historiques de la Révolution française, 275, janvier-mars 1989, p. 1-15.

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Condorcet

et encore moins à l'état de ses finances. Ceci conduit la mère de Condorcet à entreprendre un voyage en 1753 pour hâter la réalisation concrète de l'héritage et la vente de certains biens. La mère et l'enfant élisent domicile chez un autre oncle de Condorcet, Jacques Marie de Caritat, frère de son père, évêque et comte de Gap, donc riche et puissant, adversaire acharné des jansénistes, homme «rigide, impérieux, exigeant, voire processif» 2. Le jeune garçon de dix ans se trouve donc subitement, et en partie à ses dépens, au contact d'un mélange de richesse insolente et d'indifférence mesquine; après six mois d'efforts peu fructueux, la mère continuera sa correspondance avec la famille paternelle (en particulier avec son fondé de pouvoir Jean-Pierre de Chièze) pendant des années, toujours pour défendre ses inté-

rêts matériels, et toujours avec un succès très moyen 3 .

A vingt ou vingt-cinq ans, Condorcet n'est donc, en aucune façon, le mathématicien pur et éthéré, ignorant des questions économiques et de la vie publique que décrivent la plupart de ses biographes; au contraire, il est parfaitement au courant des problèmes de terrain et de la gestion des affaires. Dès la fin de ses études, l'enfant de Ribemont se lance dans les mathématiques, sous l'impulsion de son professeur du Collège de Navarre, l'abbé Girault de Keroudou, puis en liaison avec divers académiciens4. Parmi ceuxci, d'Alembert, alors au faîte de sa gloire, le pilote dans les milieux encyclopédistes, l'introduit dans le salon de Julie de Lepinasse, probablement vers le milieu de la décennie soixante. Or d'Alembert n'est pas qu'un mathématicien et un philosophe, il s'intéresse aussi aux questions économiques: il fréquente Quesnay, rédige par exemple dans l'Encyclopédie des articles tels que «annuité», «arrérages», «intérêt», «loterie» - 5 . Quelle place l'économie occupe-t-elle dans le tableau des connaissances humaines? Quelles méthodes, quels instruments de mesure doit-on y employer? De telles questions sont fondamentales pour d'Alembert, et, sur ce sujet comme sur les autres, Condorcet se situera par rapport à la pensée de son maître, soit pour la suivre, soit pour s'en détacher. Les années 1764-66 sont marquées, pour les encyclopédistes, par plusieurs «bombes », en particulier le Traité des délits et des peines de Beccaria, et sa traduction par l'abbé Morellet; d'Alembert joue là encore un rôle fondamental dans la diffusion de ces idées. C. Beccaria et Alessandro Verri effectuent un voyage à Paris à l'automne 1766, où ils retrouvent un autre Milanais, P. Frisi, mathématicien et depuis longtemps
2. Histoire de la ville de Gap, Gap, Imprimerie L. Jean, 1966, p. 210. 3. J. de Coursac, «Les attaches dauphinoises de Condorcet», Bulletin de la Société d'Archéologie et de Statistique de la Drôme, LXXII, n° 316, décembre 1954, p. 185-232. 4. C. Gilain, «Condorcet et le calcul intégral», in R. Rashed (dir.), Sciences à l'époque
de la Révolution française

- Recherches

historiques,

Paris,

Blanchard,

1988, p. 87-147.

5. Une édition des œuvres complètes de d'Alembert est en préparation. Toutes les éditions existantes sont très fautives et oublient tant les travaux scientifiques que leurs applications. On trouvera une liste des articles de d'Alembert dans l'Encyclopédie dans G. Maheu, La vie et l'œuvre de Jean d'Alembert. Etude biobibliographique, Thèse de 3e cycle dactylographiée, 3 fascicules, Paris, 1967.

Préface historique

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ami de d'Alembert. Condorcet rencontre P. Frisi et A. Verri à Paris probablement en février ou mars 1767, et les discussions qui se déroulent dans ce milieu ont une profonde influence sur lui 6. A partir de cette époque, Condorcet est au courant de toutes les réflexions économiques des hommes des Lumières de l'Italie, amis ou ennemis de P. Frisi : C. Beccaria, les frères Verri, Galiani, Carli, etc. Les écrits et les suggestions de son maître d'Alembert poussent Condorcet à rédiger quelques dissertations sortant du cadre des mathématiques au sens strict: il subsiste dans le fonds de l'Institut plusieurs de ces dissertations de la fin de la décennie 1760, portant sur la jurisprudence, sur l'analyse et sur des questions proches de l'économie. Dans un de ces fragments manuscrits consacré à une «ébauche de division des mathématiques », l'auteur aborde au passage, mais sans insister, le problème de la mesure en économie: «Mais une science si abstraite [les mathématiques] peut-elle être utile? sans doute tout ce qui sert à nos usages est dans les pais policiés réduit, quant à la propriété ou à l'acquisition, à une mesure commune qui est la monnoie qui [sous ses différents aspects]

est réductible à une mesure commune»

7,

Malheureusement, le manuscrit

est inachevé et nous ne savons pas ce que Condorcet pensait plus précisément de la monnaie à cette époque. Vers 1768-69, le mathématicien commence également à rédiger plusieurs articles en vue des premiers projets de Panckoucke pour un supplément ou une refonte de l'Encyclopédie: les nouveaux intérêts variés du savant transparaissent dans les fragments manuscrits qui subsistent de ces articles, mais nous n'avons rien trouvé d'explicite sur la monnaie. Condorcet rencontre Turgot, alors intendant du Limousin, et entretient une correspondance régulière avec lui; les premières traces connues de ce dialogue datent de mars 1770. Les lettres abordent toutes sortes de sujets économiques et financiers. Il est bien entendu impossible que les deux hommes n'aient aucun échange sur les questions monétaires, d'autant plus que Turgot vient (en 1769) de rédiger un projet d'article «Valeurs et monnaies» et un «Mémoire sur les prêts d'argent» 8. Cependant, nous n'avons presque rien trouvé d'explicite sur les monnaies, dans leurs échanges sauf un très court passage, fin 1773 : l'abbé Morellet fait dire à Condorcet de rappeler à Turgot de lui rapporter le livre de l'abbé Galiani sur les
6. Une lettre de Condorcet (très vraisemblablement adressée à P. Frisi) récemment retrouvée par E. Brian à la Bibliothèque universitaire d'Uppsala est particulièrement éclairante à cet égard: elle est publiée dans Condorcet, Arithmétique politique - Textes rares ou inédits, édités par B. Bru et P. Crépel, Paris, INED, 1994, ~ 1-1. On consultera également plusieurs articles remarquables de F. Venturi, notamment: «La corrispondenza letteraria di Auguste de Keralio e Paolo Frisi», in Europiiische Aujkliirung. Herbert Dieckmann zum 60. Geburtstag, München, W. Finck, 1967, p. 301-309, et «Le Meditazioni sull'economia politica di Pietro Verri, edizioni, echi e discussioni», Rivista storica italiana, anno XC, fasc. III, 1978, p. 530-594. 7. Bibliothèque de l'Institut, MS 883 f 210, reproduit in Condorcet, Arithmétique politique..., ~ 2-3. 8. Œuvres, éd. Schelle, 1. III, p. 79-98 et 154-202.
-

6

Condorcet

monnaies9; malheureusement, même à cette occasion, nous ne savons pas s'il y a discussion entre les deux encyclopédistes à propos de cet ouvrage célèbre.
Condorcet et le ministère Turgot (1774-1776)

Comme l'ont montré quelques commentateurs 10, une certaine radicalisation et un engagement politique explicite de Condorcet apparaissent dès la fin 1773. Lorsque Turgot est appelé au ministère de la marine le 24 juillet 1774, puis au contrôle général des finances le 25 août, Condorcet s'active dans un rôle de conseiller quelquefois un peu encombrant, il rédige en outre divers pamphlets anonymes (et dont l'habileté n'est pas certaine), en particulier sur la liberté du commerce. Ce n'est qu'au début 1775 que Turgot le charge de tâches précises: coup sur coup, début mars, il lui demande une expertise sur le canal de Picardie (conjointement avec Bossut et d'Alem-

bert) 11 et il le nomme inspecteur des monnaies: il y avait alors deux postes d'inspecteur général des monnaies le premier, créé en 1755 pour F. Véron de Forbonnais (1722-1800), que Condorcet remplace en 1775; le second, créé en 1764 et occupé par Mathieu Tillet (1714-1791). Bien que Condorcet se soit un peu exprimé à ce sujet (et que sa fille Elisa ait constitué un dossier sur la question), son rôle comme inspecteur des monnaies est, pour le moment, encore assez mal éclairci 12. La correspondance de Condorcet avec Turgot et avec les Suard, traite davantage des tractations de l'académicien pour obtenir un logement à l'Hôtel des Monnaies dès 1775 que du contenu de son travail13.
9. Ch. Henry, Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot (1770-1779), Paris, 1883. Réimpression: Slatkine, 1970. Les lettres citées sont les n° CIII, du 20 novembre, p. 139 et CXIII du 30 décembre. Le livre de Galiani, Della moneta, fut publié à Naples en 1749. 10. M. Albertone, Condorcet. Réflexions et notes sur l'éducation, Napoli, Bibliopolis, 1983, p. 9-60; Condorcet, Almanach antisuperstitieux, édité par A.M. Chouillet, SaintEtienne, PUSE et Paris, CNRS éditions, 1993; Condorcet, Lettres d'un Théologien à l'auteur du Dictionnaire des trois siècles, 1774, reproduit in a.c., V, 273-341. Il. P. Redondi, «D'Alembert et la technologie: l'affaire du canal de Picardie », in Jean d'Alembert, savant et philosophe, Paris, Edition des archives contemporaines, 1989, p. 433-460; P. Crépel, «Bossut, Condorcet et la navigation intérieure », prépublication, qui modifie sensiblement le jugement de P. Redondi. 12. Bibliothèque de l'Institut, MS 848, dossier 19, ff78-82; MS 854 ff 406-411; MS 861 ff 398-399; MS 867, lettres 29-30, ff 62-64; MS 876, lettre 30, ff 62-63. 13. Les lettres ne sont pas datées, et les restitutions de dates des éditeurs paraissent souvent sujettes à caution. Il s'agit, pour la correspondance avec Turgot, des lettres CL, p. 199; CXLVI, p. 196; CUX, p. 210; CLXXXII, p. 232; CLXXXVII, p. 241; pour celle avec Amélie Suard (Correspondance inédite de Condorcet avec Madame Suard, 1771-1791, éditée par E. Badinter, Paris, Fayard, 1988), des lettres CV-CVII, p. 159-161; CIX, p. 164; CXVI, p. 172-3. Il semble ressortir de ces lettres que Condorcet obtient un logement provisoire après quelques vicissitudes, la situation ne se débloquant qu'à la fin de l'été. Le travail de J .M. Darnis, tant à la Bibliothèque de l'Institut qu'aux Archives Nationales et à celles de la Monnaie (dans le cadre de l'inventaire collectif des sources relatives à Condorcet), devrait permettre d'élucider divers points obscurs. Condorcet a relaté à di-

Préface historique

7

Cependant, on dispose de quelques informations sur ces tâches, notamment grâce à quelques manuscrits étudiés par L. Marquet. Turgot propose «d'embrasser dans un système général la réforme des poids et mesures, la législation des monnaies, et le commerce des matières d'or et d'argent». C'est donc d'emblée dans le cadre d'une rationalisation de la vie économique que Condorcet place sa réflexion sur les monnaies. Mais, pour réaliser l'uniformité des mesures utile au commerce, il faut commencer par déterminer la meilleure unité de longueur (pendule battant la seconde à l'Equateur ou au 45e parallèle, ou bien fraction de la méridienne?), ce qui exige d'abord des expériences physiques assez longues; la disgrâce du contrô-

leur général ne permettra pas la réalisation de ce projet

14.

En d'autres termes, sous le ministère Turgot, Condorcet s'occupe de la liberté du commerce, des poids et mesures, de travaux publics, de fiscalité, de dette publique, toutes questions qui «entourent» les problèmes monétaires; mais on ne lui connaît toujours pas d'écrit explicite sur les monnaies, ni même sur les finances en général, alors que le ministère Turgot tente d'apporter quelques innovations importantes dans ce domaine, comme la création de la Caisse d'escompte le 24 mars 1776 ou le refus de

tout emprunt sous forme de loterie 15.
Le secrétaire de l'Académie des sciences (1776 et s.) La chute de Turgot, le 12 mai 1776, provoque un choc dans le milieu des amis de Condorcet, Voltaire, d'Alembert. Clugny est nommé au contrôle général jusqu'à sa mort le 18 octobre; certes, son interrègne n'est pas explicitement présenté comme la négation du précédent, mais Condorcet ne s'y trompe pas: sur divers points qui lui tiennent particulièrement à cœur, le gouvernement tourne progressivement le dos aux réformes de Turgot. A partir de la fin 1776, les finances sont partagées entre Taboureau des Réaux (contrôleur général), et Necker (directeur du Trésor). Dans une lettre à Maurepas, datée probablement de la fin octobre 1776, Condorcet songe alors à démissionner si la place d'inspecteur des monnaies dépend du département de son ennemi intime Necker. Finalement, cette place étant rattachée à l'autre département, il va rester: «Je suis dans le département de M. Taboureau, et la fausse-monnaie n'est pas de ce département-là». Pourtant il est probable que l'encyclopédiste ne va plus y faire grand chose:
verses reprises les épisodes. Un arrêt du 14 mai 1775 fixe le droit de marc d'or à payer par le marquis de Condorcet en raison de sa commission d'inspecteur (Arrêts du Conseil du Roi, Paris, Archives nationales: 1. I (10 mai 1774 - 12 mai 1776), par D. Gallet-Guerne (dir.), 1978), n° 2492. 14. L. Marquet, «Turgot, Condorcet et la recherche d'une mesure universelle», Bulletin de l'Organisation internationale de la métrologie légale, n° 115, juin 1989, p. 3-8, et «Condorcet et la création du système métrique décimal », in Actes, p. 52-62. On trouvera quelques renseignements dans K.M. Baker, Condorcet. Raison et politique, Paris, Herrmann, 1988, p. 61 et 87-88, ainsi que dans la correspondance avec Turgot, p. 234-6. 15. Nous ne connaissons pas d'étude approfondie de l'entourage scientifique de Turgot: Condorcet, bien sûr, mais aussi Rochon, Marguerie, Desmarest, les Trudaine, etc.

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Condorcet

d'ailleurs, le 29 juin 1777, Necker devient directeur général des finances et contrôle de fait toutes les questions financières. Une lettre de Lefèvre d'Ormesson (alors contrôleur général des finances) à Condorcet du 2 juin 1783 nous indique que le Roi supprime la place d'inspecteur, mais accorde à l'académicien la jouissance du logement qu'il occupe à la Monnaie16. C'est donc dans un autre cadre administratif qu'il faut chercher les contacts éventuels de Condorcet avec les questions monétaires. Or, dès l'été 1776, le mathématicien, élu secrétaire le 7 août, s'investit avec un grand sérieux, dans l'Académie des sciences. De mars 1773 à août 1776, il était déjà secrétaire adjoint, mais ses chers collègues, redoutant sans doute une prise en main totale de l'Académie par un clan d'Alembert-Turgot, tentèrent de le surveiller étroitement: au cours de cette période conflictuelle, le mathématicien n'eut guère l'occasion de diffuser, par le canal académique, ses idées autres que strictement scientifiques, sa tâche se résuma essentiellement à la présentation des mémoires insérés dans les volumes de l'Académie; il put prononcer l'éloge de La Condamine, mais on lui refusa celui de Quesnay, décédé le 16 décembre 177417. Une fois devenu secrétaire en titre, Condorcet prend en main l'ensemble de la vie académique, rédaction des procès-verbaux, organisation des séances, de la ventilation des rapports, il a les coudées beaucoup plus franches, même si le caractère collectif des décisions et le contrôle des autres académiciens sont bien réels. On a difficilement conscience, aujourd'hui, de la diversité des problèmes soumis à l'Académie par les académiciens eux-mêmes, par les autres savants, par divers particuliers, par le gouvernement, par les assemblées provinciales, etc. : ces problèmes touchent tous les aspects de la vie scientifique et technique au sens large; et, même si, en principe, l'Académie ne s'occupe pas d'économie politique, ses activités touchent indirectement toutes sortes de questions économiques. En voici quelques exemples. Evidemment, l'analyse quantitative des minerais métalliques ou docimasie18, qui comprend les essais sur les monnaies, fait l'objet de recherches régulièrement soumises à l'Académie des sciences; mais cette art reste embryonnaire: le mode d'essai utilisé, dit «par coupellation», ne donne pas le véritable titre et il faudra attendre la méthode dite «par voie humide», qui ne se répandra de fait qu'au XIXe siècle, pour avoir des résultats plus fiables et plus précis. A notre connaissance, Condorcet ne participe pas directement à ces travaux: ceux-ci sont effectués par Tillet, trésorier adjoint de l'Académie depuis 1772, commissaire du Roi pour les essais et affinages du Royaume. L'abbé Alexis-Marie Rochon (1741-1817), ami de Tur-

got, intervient également sur ces questions 19.
16. a.c., I, p. 296-7; lettres CXXII-CXXIXaux Suard, p. 178-184; MS 854 ff 406-411. 17. Lettre CLXXX de Condorcet à Turgot, p. 229. Sur cette période, voir K.M. Baker, «Les débuts de Condorcet au secrétariat de l'Académie des sciences », Revue d'histoire des sciences, 1967, p. 229-280. 18. art. «docimasie» (signé (b) = Venel), Encyclopédie, t. V, 1755, p. 1-4. 19. Sur ces sujets, voir J.M. Darnis, La Monnaie de Paris (1795-1826), Levallois, 1988.

Préface historique

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Baltazar Sage (1740-1824), plus ou moins imposé par l'autorité royale comme adjoint chimiste à l'Académie des sciences, est élu le 8 septembre 1770, au détriment de Rouelle et Darcel. Sage est nommé le Il juin 1778 sur la chaire de minéralogie et métallurgie docimastique établie à l'Hôtel des Monnaies; le 15 novembre 1778, Necker consulte l'Académie à propos de cette chaire, et l'organisme savant a une exigence, acceptée par le

ministre. le titulaire de cette chaire devra être académicien 20 .

L'histoire ne garde pas un excellent souvenir de Sage21. Dans le domaine qui nous intéresse ici, ce chimiste populaire et controversé se rend célèbre par une longue dispute qu'il entretient avec l'Académie. Le 23 mai 1778, il lit un mémoire intitulé «Observations sur les différentes substances métalliques, & principalement sur l'or qu'on trouve dans les cendres des végétaux»; une commission de l'Académie vérifie ses expériences et lui donne tort par un rapport du 21 août 1779. Sage ne s'incline pas et publie au contraire en 1780 un ouvrage L'art d'essayer l'or et l'argent, dans lequel il critique non seulement les commissaires de l'Académie mais aussi des expériences de Tillet relatives à l'action de l'acide nitreux sur l'or. Condorcet rédige, le 13 décembre 1780, un rapport contre cette attitude de Sage qui ne respecte pas les règlements de l'Académie. L'affaire s'envenime à la fin de l',année, en particulier aux séances des 20 et 22 décembre. Le Journal de Paris du 31 décembre en rend d'ailleurs compte par un compte rendu anonyme attribué à Condorcet lui-même. Enfin le secrétaire perpétuel rédige autour des mémoires de Tillet et du rapport des commissaires diverses pré-

sentations dans la partie «Histoire» des volumes de l'Académie 22 .

Un autre problème technique posé par le contrôle des monnaies concerne les méthodes d'échantillonnage; en effet, on n'essaie pas toutes les pièces, mais seulement quelques-unes tirées au hasard. On pourrait penser que Condorcet, auteur de nombreux travaux sur le calcul des probabiliOn trouvera une notice sur Tillet dans C.C. Gillispie (dir.), Dictionary of scientific biography [DSB], t. XIII, p. 411-412. Tillet publie en particulier un Mémoire sur un moyen nouveau de faire avec exactitude, et tout-à-la-fois, le départ de plusieurs essais d'or dans un seul et même matras, Paris, 1779. Sur Rochon, voir D. Faulque, «Alexis-Marie Rochon (1741-1817), savant astronome et opticien», Revue d'histoire des sciences, XXXVIII, n° 1, 1985, p. 3-36. Des renseignements complémentaires exigeraient, entre autres choses, un dépouillement des PV et pochettes de séances aux Archives de l'Académie des sciences. 20. Arrêts du Conseil du Roi, Paris, Archives nationales: t. II (I2 mai 1776 - 31 décembre 1778), par B. Schmauch, 1991, n° 5879 et 6795. 21. Sur Sage, voir P. Dorveaux, «Apothicaires membres de l'Académie royale des sciences - Xl. Balthazar-Georges Sage», Revue d'histoire de la pharmacie, 1935, p. 1-31. La notice de H. Guerlac, in DSB, t. XII, p. 63-69, conclut à la médiocrité de ce chimiste; c'était d'ailleurs l'avis de Condorcet et Turgot, comme le montrent les lettres LXXXVIII, du 21 décembre 1772 et CXL, s.d. [automne 1774], de leur correspondance (Ch. Henry, p. 123 et 190). 22. L'histoire de la controverse est exposée dans P. Dorveaux cité ci-dessus, avec toutes les références, sauf celle du rapport manuscrit de Condorcet qui se trouve à la Bibliothèque de l'Institut, MS 855 ff 60-62. Les présentations de Condorcet sont dans l' Histoire de l'Académie des sciences pour l'année 1778 (parue en 1781), p. 21-28 et pour l'année 1780 (parue en 1783), p. 20-23. Il s'agit des seuls (courts) textes de l'encyclopédiste que nous connaissions sur les aspects chimiques liés aux monnaies.

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Condorcet

tés, a été consulté à ce sujet, mais nous n'en avons trouvé aucune trace23. D'un autre côté, Condorcet et Tillet défendent des options économiques assez différentes. Le 21 mai 1783, Tillet lit à l'Académie des sciences un mémoire intitulé «expériences pour déterminer avec exactitude le prix de la livre de pain, d'après la valeur du bled et celle des farines ». Ce mémoire est publié en 1784 dans les Mémoires de l'Académie royale des sciences «pour 1781» sous un titre voisin; dans la partie «Histoire» du volume, Condorcet, en bon défenseur de la liberté du commerce, donne une présentation qui prend le contrepied des idées de Tillet, qui, lui, est partisan de la taxation du pain. Dans cet épisode, plusieurs académiciens ont dû penser (à juste titre) que Condorcet utilise là sa position de secrétaire pour défendre ses idées politiques plus que pour rédiger des comptes rendus scientifiques. Notons enfin que, surtout à partir de 1786, l'Académie est consultée à propos de calculs et de réflexions sur le taux d'intérêt, les rentes viagères, les annuités, les loteries, les caisses d'accumulation, etc.24 La monnaie dans les essais pré-révolutionnaires de Condorcet (1786-1789)

Donc, à la fin de la décennie 1780, Condorcet a touché aux monnaies par les côtés les plus divers et les plus sérieux. Il n'a, à notre connaissance, toujours écrit aucun mémoire sur le sujet proprement dit. Or les monnaies vont se retrouver au premier rang de l'actualité par la réforme de Calonne du 30 octobre 1785, qui fait passer le rapport de l'or à l'argent de 14,5 (fixé depuis 1726) à 15,5. Un débat passionné s'instaure25. Condorcet y participe par un texte qu'il ne semble pas avoir publié et dans lequel il soutient la réforme de Calonne26. A cette époque, l'action militante de l'académicien va devenir plus explicite, il rédige plusieurs ouvrages d'envergure, consacrés à l'exposé de ses idées politiques et de ses propositions de réformes. La Vie de M. Turgot (O.C., V), publiée anonymement en 1786, fourmille évidemment de réflexions sur l'économie en général (surtout sur la liberté du commerce et les impôts) et en contient quelques-unes plus précises sur le prêt à intérêt (p. 42-44), les monnaies (p. 70-72), la circulation de l'argent et la caisse d'escompte (p. 82-84), la Dette publique (p. 94-98); l'auteur revient aussi partiellement sur ces aspects dans quelques passages où il présente un projet d'ouvrage de Turgot (p. 178-189). La note 1
23. Sur ces questions de contrôle de qualité pour les monnaies, voir Ch. Carcassonne, « Etalons, poids légal, pyx, boëtes, remèdes », in L'à-peu-près, Paris, EHESS et Ancona, Illavoro editoriale, 1988, p. 47-57, et S. Stigler, «Eight centuries of sampling inspection: the trial of the pyX», Journal of the American Statistical Association, september 1977, vol. 72, p. 493-500. 24. Condorcet, Arithmétique politique..., ~ 6-2. 25. G. Thuillier, La monnaie en France au début du XIxe siècle, Genève, Droz, 1983. 26. British Library, add ms 38 422, ff 359-361 (texte récemment découvert par A.M. Chouillet).