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Mémoires textile et industrie du souvenir dans les Andes

De
174 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 250
EAN13 : 9782296313552
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MEMOIRE TEXTILE ET INDUSTRIE DU SOUVENIR DANS LES ANDES
Identités à l'épreuve du to~urisme au Pérou, en Bolivie et en Equateur

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-3936-5

Anath Ariel De Vidas

MÉMOIRE TEXTILE ET INDUSTRIE DU SOUVENIR DANS LES ANDES
Identités à l'épreuve du to~urisme au Pérou, en Bolivie et en Equateur

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection Tourismes et Sociétés dirigée par Georges Cazes

G. CAZES, Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde. G. CAZES, Tourisme et Tiers-Monde, un bilan controversé. M. PICARD, Bali: tourisme culturel et culture touristique. D. ROZENBERG, Tourisme et utopie aux Baléares. Ibiza une île pour une autre vie.

G. RICHEZ, Parcs nationaux et tourisme en Europe. M. MAURER, Tourisme, prostitution, sida. H. POUTET, Images touristiques de l'Espagne. O. LAZZAROTTI, Les loisirs à la conquête des espaces périurbains. M. SEGUI LLINAS, Les Nouvelles Baléares. D. ROLLAND, (ouvrage collectif) Tourisme et Caraïbes.

A V ANT -PROPOS
L'analyse présentée dans cet ouvrage se fonde sur les observations empiriques effectuées en 1987 lors d'un séjour de six mois dans les régions andines de l'Équateur, du Pérou et de la Bolivie. Elle a été complétée par une étude bibliographique au sujet des textiles andins et de l'impact du tourisme sur les sociétés indigènes de cette région et d'ailleurs. Ce travail s'appuie en outre sur les suggestions et remarques de plusieurs personnes qui y reconnaîtront leur contribution. Tout particulièrement, je tiens à remercier pour l'enrichissement intellectuel et amical qu'elles m'ont apporté: Thérèse Bouysse-Cassagne du Centre de Recherche et de Documentation sur l'Amérique Latine (CREDALCNRS), Sophie Desrosiers de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Antoinette Molinié-Fioravanti du Laboratoire d'ethnologie de l'Université Paris-X et Marielle Pépin-Lehalleur de l'Institut des Hautes Études d'Amérique Latine (CREDAL-CNRS). Je remercie également Claude Bazin, Marie-Françoise Lanfant, Michel Picard et Jacques de Weerdt, membres de l'équipe de l'Unité de Recherche en Sociologie du Tourisme International (URESTI-CNRS) qui m'ont introduit avec enthousiasme dans le monde de la « touristologie )). De profonds remerciements vont à Georges Cazes de l'Université de Paris Panthéon-Sorbonne qui a aimablement accepté de publier cet ouvrage dans la collection « Tourismes et Sociétés )) qu'il dirige aux éditions L'Harmattan.

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INTRODUCTION
Les études consacrées à un artisanat traditionnel, désormais destiné au marché touristique, s'orientent généralement selon deux tendances: soit, on dénonce la simplification de l'objet artisanal et la perte de sa valeur symbolique ou fonctionnelle et on le dénomme alors péjorativement «artisanat d'aéroport» ou «de touristes»; soit, on ne relève dans ce processus de commercialisation que l'aspect économique de la réponse qu'apporte un groupe indigène à un besoin induit de l'extérieur. Le tourisme est fréquemment perçu selon ces optiques comme un agent dégénérateur de l'artisanat et par extension des groupes culturels qui l'élaborent. Le tourisme international, en quête de spécificité liée à un lieu, a tendance, en effet, à transformer en produit de consommation le patrimoine culturel des sociétés traditionnelles. Dans ces circonstances, les pays visités sont appelés à mettre en valeur sur le marché touristique leur héritage, leurs savoir-faire, leurs monuments historiques et leurs paysages, en vue de s'attribuer une image de marque promotionnelle et de faire venir les touristes. Dans le cadre de la promotion du patrimoine culturel sur le marché du tourisme international, l'artisanat des groupes ethniques qui composent les pays d'accueil se voit ainsi décerner des labels d'» art populaire», «indigène», «folklorique », «rural», « primitif », «typique »... Or, cette caution qui répond à la quête touristique de l'Autre et de l'Ailleurs n'est pas sans conséquence sur les fabricants d'artisanat dont le revenu dépend de l'» authenticité» de leur production. Conséquemment à cette commercialisation de l'identité nationale ou ethnique greffée sur le patrimoine, les populations concernées sont amenées à se reconnaître et à s'adapter à cette mise en représentation.

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Dans les Andes où se produit comme ailleurs ce phénomène, l'artisanat textile est une constante qui avait à l'origine un rapport profond avec le rituel et le social et il est essentiellement produit, de nos jours, à des fins commerciales et touristiques. Cette aire géographique est un lieu particulier pour étudier l'évolution d'un artisanat qui y a sa place prépondérante depuis l'époque précolombienne. Les motifs et les vides ainsi que les couleurs et les techniques des tissus traditionnels forment un système d'expression hautement sophistiqué. Autrefois, les textiles étaient des marqueurs d'identité et certains le sont toujours à travers les distinctions des ornements et coloris des vêtements de chaque village. Aujourd'hui, la production textile est intégrée dans le marché d'artisanat touristique comme représentative du patrimoine culturel des sociétés andines et a subi dès lors diverses transformations. L'examen de cette interaction contemporaine permet donc de sonder les questions identitaires puisque les textiles vendus aux touristes véhiculent une certaine image en rapport avec l'identité ethnique, elle-même liée à une tradition. En effet, l'image revalorisée de l'héritage culturel par le regard et l'argent étrangers est renvoyée, par la suite, aux producteurs qui l'enchérissent à leur tour, en vue de promouvoir sa vente; mais elle peut aussi, par ailleurs, avoir comme conséquence la réappropriation d'une identité ethnique jusqu'alors dénigrée. Ce jeu de miroirs est donc un champ d'analyse privilégié des thèmes du tourisme et des relations ethniques, de l'authenticité mise en scène, de la continuité et de l'adaptation d'un patrimoine culturel porteur d'identité. Les Indiens, bien que participant à l'économie de marché, n'en sont pas pour autant moins indiens et on se demandera tout particulièrement de quelle manière la revalorisation touristique d'une production artisanale d'origine traditionnelle permet le renforcement de l'identité ethnique des producteurs indigènes. Cette étude des textiles andins destinés aux touristes propose donc de rompre avec la vision réductrice et manichéenne d'une dichotomie entre la tradition et la modernité. Elle offre comme autre perspective la lecture du présent dans une profondeur historique et démontre ainsi l'adaptation continue et variable d' un <tttisanat spécifique aux exigences et impératifs provenant de 8

la société extérieure. Cette adaptation relève finalement d'une participation active et créative des populations indigènes aux nouvelles conjonctures apportées par le tourisme, c'est-à-dire une réponse d'ordre culturel aux changements imposés du dehors. Au lieu donc de situer les populations andines face au tourisme international et d'analyser comme un tout les impacts de ce dernier dans ces sociétés, on suivra l'influence du tourisme sur l'évolution contemporaine d'un artisanat qui tient une place particulière dans le patrimoine culturel de ces groupes et est étroitement lié à leur identité. Cependant, avant de procéder à l'analyse, il est bon de s'accorder sur les termes employés tout au long de cet ouvrage. La littérature au sujet du tourisme abonde de mots mis entre guillemets tels «authenticité », «tradition », «identité ethnique» etc. Cette typographie révèle indubitablement l'incertitude de la définition de ces termes, la perplexité devant les tentatives de leur formulation et dans le contour de leur acceptation. En prenant en considération la multiplicité des sens et la complexité des contenus desquels émerge ce vocabulaire, il est en effet plutôt difficile d'en dégager des définitions complètes. C'est ainsi que Erik Cohen conçoit 1'» authenticité» comme un terme souple plutôt que figé: la rigueur de la définition dépend, selon cet auteur, du mode d'expérience touristique auquel on aspire!. À l'égal du terme précédent, « tradition» sera employé dans cet ouvrage comme un terme relatif n'impliquant pas forcément une profondeur historique: sait-on combien de siècles sont nécessaires, en effet, pour qu'une pratique sociale acquière une dimension traditionnelle? Quant aux termes complexes de 1'» identité ethnique» ou de 1'» ethnicité », ils seront appliqués dans ce texte, non comme un sentiment d'appartenance individuel mais plutôt comme une identité collective de personnes réunies au sein d'un groupe par leur sentiment de cohésion fondé sur une appartenance culturelle commune. Ainsi on adoptera la proposition de François Raveau qui définit l'ethnicité : «comme un sentiment (vécu ou non) d'appartenance collective en relation avec un passé historique ou mythique
1. E. COHEN, «Authenticity and commoditization in tourism », Annals of Tourism Research, voUS, n03, 1988, p. 374. 9

et pouvant être projeté dans un devenir commun, possible ou utopique. Ce sentiment d'appartenance, en plus d'une approche diachronique faisant intervenir l'histoire... (peut)... s'exprimer, d'une façon synchronique à travers des canaux de participation qui peuvent être territoriaux, biogénétiques, linguistiques, économiques, religieux, culturels et politiques I ». Considérant ces définitions, les caractéristiques ethniques seront donc abordées dans leurs fluidités et permanentes reformulations à travers les processus historiques et sociaux et non comme éléments culturels statiques et immuables. Le terme «artisanat» est également ambigu. S'agit-il d'une œuvre artistique ou simplement d'une création plastique dans le contexte d'une société non industrialisée? S'agit-il d'un quelconque travail manuel ou est-ce, dans le contexte latino-américain, une création préhispanique qui se répète jusqu'à nos jours? L'existence de l'artisanat contemporain soulève aussi quelques questions: quelles sont les raisons pour lesquelles l'artisanat se maintient ou même se développe alors que ses formes de production semblent archaïques et devraient, apparemment, disparaître dans le processus de modernisation qui pénètre dans les Andes? Pourquoi les produits industriels ne remplacent-ils pas systématiquement les produits artisanaux? Pour répondre à ce questionnement, l'approche culturaliste met l'accent sur le produit populaire, utilitaire, élaboré avec des techniques traditionnelles, manuelles, lié à un certain symbolisme et destiné, s'il n'est pas produit pour l'autoconsommation, à un marché local, rural. Quant aux folkloristes, ils exaltent l'artisanat comme l'émanation du patrimoine culturel immuable. L'approche économiste y voit, par contre, une production issue du besoin matériel d'un groupe social traditionnel en réponse à une demande venant de la société globale. Pourtant, outre les aspects culturels, folkloriques et économiques, l'artisanat revêt également des aspects historiques, sociaux et idéologiques. On perçoit donc dans ces approches partielles une dissociation entre les différents contextes. Or, comme l'avait
1. F. RAVEAU, «Ethnicité et mécanisme de défense », in L'autre et l'ailleurs - Hommages à Roger Bastide, Berger-Levrau1t, 1976, p. 475. 10

préconisé Leroi-Gourhan', pour appréhender l'artisanat dans sa totalité, il n'existe pas de séparation et sa logique ne se situe pas uniquement ni au niveau du matériel ni du symbolique. Ainsi, pour Victoria Novelo qui a proposé, en s'inspirant de l'approche marxiste, un autre cadre conceptuel et méthodologique pour traiter l'artisanat latinoaméricain, la diversité des critères définissant ce type de production provient du fait qu'on le considère comme résultat et non comme processus2. Seule l'appréhension globale de la production, circulation et consommation de l'artisanat permet d'intégrer les producteurs et les consommateurs, les formes de production et de circulation ainsi que les interactions entre le matériel et le symbolique comme entre l'intraculturel et l'interculturel. L'artisanat peut de cette façon être considéré selon différents points de vue: pour les producteurs, il s'agit d'une occupation économique combinant une tradition artisanale et les impératifs du marché; pour les consommateurs, c'est une manifestation culturelle indigène qui répond à une quête d'exotisme issue d'un besoin d'altérité; finalement, pour les intermédiaires qui le font circuler, ce n'est qu'un moyen de tirer profit de cette interaction. Ces différentes optiques se recoupent ainsi partiellement pour former l'ensemble du processus de production, circulation et consommation de l'artisanat contemporain. Plusieurs auteurs ont suivi cette optique pour l'appliquer à leur domaine de recherche particulier. Nestor Garda Canclini a tenté de trouver dans ce processus la signification de l'artisanat comme manifestation de la culture populaire au.Mexique. Le transfert du produit artisanal, du marché à la boutique, symbolise pour lui les relations sociales et les conflits interculturels dans une société capitaliste. Le processus de production, de circulation et de consommation reflète, selon cet auteur, la « stratégie de décontextualisation et de resignification que la culture hégémonique applique aux cultures subalternes 3 ». La culture populaire se définit
1. 2. 3. A. LEROI-GOURHAN, Evolution et techniques, 2 vol., Éditions Albin Michel, 1943. V. NOVELO, Artesanias y capitalismo en Mexico, SEP-INAH, 1976. N. GARCIA CANCLINI, Las Culturas Populares en el Capitalismo, Casa de las Américas, 1981, p. 101. Il

donc par opposition à la culture dominante comme étant le résultat de l'inégalité et du conflit de classes. Quant à Peter Meier, qui a travaillé sur l'artisanat équatorien, la production artisanale est liée avant tout à une forme d'organisation sociale, ce qui amène à capter la logique particulière qui distingue, à la fois l'artisanat d'autres formes de production, et l'artisan d'autres classes sociales, dans leur articulation à la formation socio-économique considérée dans son ensemble!. Mirko Lauer, quant à lui, définit l'artisanat péruvien comme une « expression plastique du précapitalisme contemporain 2 ». Selon cet auteur, l'artisanat a subi la domination de différentes manières: la persécution des représentations religieuses indigènes et le recrutement forcé d'artisans parmi les groupes dominés à l'époque coloniale; la dévalorisation de l'activité artisanale des opprimés, puis plus tard, son exaltation et son exploitation commerciale. Ces différentes attitudes illustrent pour Lauer les différentes formes d'un même processus de domination, variable selon le contexte historique. Finalement, Anne-Lise Pietri-Levy3 appréhende l'artisanat latino-américain contemporain sous l'angle des problèmes d'emploi rural. Cet auteur décrit l'altération du produit artisanal due aux circonstances du marché, les rapports entre les spécificités de chaque secteur artisanal et son intégration aux circuits commerciaux, l'importance du rôle des intermédiaires dans les interactions commerciales puis, en conclusion, le développement croissant du secteur artisanal dans les centres urbains. Bref, l'artisanat revêt au travers de ces différentes approches un caractère multiple: c'est à la fois une forme de production, un emploi, un produit, un objet représentatif d'un groupe social, le support matériel d'une certaine symbolique, et un processus de domination et de manipulation. Sous sa forme moderne, il s'intègre en tant que tel dans un circuit de production, circulation et consommation dont l'étendue va bien au-delà du milieu indien et local. Autrement dit et pour
1. 2. 3. P. MEIER, «El artesano tradicional y su papel en la sociedad contemporânea », Artesania de Américas, na 12, 1982. M. LAUER, Critica de la Artesan[a-Pltistica y sociedad en los Andes peruanos,Desco, 1982, p. 20. A.-L. PIETRI-LEVY, L'Objet dénaturé. Art populaire. fonction sociale et orientation commerciale, Presses Universitaires du Mirai!, 1991. 12

reprendre les termes de Marx, « la marchandise est pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques », car elle revêt un caractère mystique qui ne provient pas de sa valeur d'usage. Le fétichisme des marchandises découle dès lors de l'apparence matérielle des attributs sociaux du travaill. Prenant en considération ce processus total de la commercialisation de l'artisanat textile andin, il sera notamment analysé dans cet ouvrage selon le concept de Nelson Graburn : « art du quart monde» (fourth world art)2. Le quart monde est, selon cet auteur, un nom collectif désignant tous les peuples indigènes dont les terres et cultures sont comprises dans le cadre de pays du «Premier », « Second» et Tiers-Monde. Ces peuples constituent en général des minorités ethniques et n'ont pas assez de pouvoir pour diriger eux-mêmes le cours de leur vie collective. Or, non seulement ils ne sont plus isolés ou autonomes comme ils l'ont peut-être été auparavant, mais leur artisanat est rarement produit de nos jours pour leur propre consommation ni selon leurs propres idées. La situation de ces groupes minoritaires reflète une différenciation culturelle aussi bien qu'un certain degré d'adaptation au sein de la société globale dans laquelle ils se trouvent. En étudiant cet
« art du quart monde », il faut donc prendre en considération

non seulement son aspect symbolique et esthétique mais également le fait que cet art est souvent produit par un groupe pour la consommation d'un autre. En adoptant cette perspective, on verra que l'étude de 1'» art du quart monde» est l'étude des changements de modalités de production, de la stimulation coloniale et commerciale, des changements d'identité et, sans doute aussi, d'ethnicités émergentes. L'artisanat est donc, selon les différentes définitions présentées, une expression plastique du «précapitalisme» contemporain, évoquant une manifestation manipulée d'un patrimoine culturel d'une société du quart monde, élaborée manuellement par un groupe social dont le statut économique est étroitement lié à la couleur de sa peau et à
1. K. MARX, « Le procès de la production du capital - IV. Le caractère
2. fétiche de la marchandise et son secret », Le Capital, tome 1, Alfred Costes Éditeurs, 1949. N. GRABURN, Ethnic and Tourist Arts: Cultural expressions from the fourth world, University of California Press, 1976. 13

l'historique de son exploitation... Mais le touriste achète sans doute tout simplement de l'» artisanat» et on utilisera donc ce terme en réunissant, tout au long de cette analyse, ses différentes facettes. Ce terme recouvre, cependant, un vaste domaine de métiers et de produits. Pour l'optique choisie de ce travail, on se référera à ce terme dans le cadre qui recoupe la production textile destinée à l'exportation et au marché touristique, composé de touristes étrangers ou autochtones, en quête d'objets évocateurs du patrimoine culturel supposé des populations indigènes. Afin d'aborder les relations qu'entretiennent les groupes ethniques avec le tourisme au travers de leur artisanat, il est nécessaire de procéder, en premier lieu, à l'étude de cette production - patrimoine culturel, de son histoire et de sa place dans la société andine. On sondera par la suite l'ensemble des questions au sujet de l'essor contemporain de cet artisanat, surtout dû à l'expansion du tourisme international. Qu'en est-il de cette quête de l'Autre et de l'Ailleurs? Quel est son impact sur les producteurs d'artisanat dont le revenu dépend d'une certaine « authenticité» de leur production? Quel est le rôle des institutions officielles et des organismes caritatifs dans la promotion et les changements d'orientation de cet artisanat? Et qu'est-ce qui est commercialisé? Les différentes réponses qu'apportent les artisans andins à la demande touristique illustrent un phénomène complexe fondé sur différents facteurs: d'une part, l'existence d'une certaine continuité de la production textile andine parallèlement à son adaptation à l'économie de marché et, d'autre part, une préservation ou invention d'une certaine image liée à l'identité ethnique. Car justement cette intégration à l'économie capitaliste et l'avènement du tourisme, tant déplorés comme responsables de la perte des traditions, peuvent induire dans certains cas, par le jeu des corrélations qu'on mettra au jour, une attitude ethnologiquement intéressante: pour mieux vendre il faut exacerber l'aspect ethnique de son produit et, par extension, celui de soi-même. Lévi-Strauss constatait que « l'humanité s'installe dans la monoculture.. elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera 14

plus que ce plat I ». Après le choc du contact entre les civilisations et avant l'uniformité totale, l'anthropologie ne devrait pas seulement s'occuper de ce qui est en train de se perdre, mais aussi de ce qui se transforme: ce qui subsiste en se modifiant dans les sociétés traditionnelles est tout aussi fascinant.

1.

C. LÉVI-STRAUSS, Tristes Tropiques, Plon, 1955, p. 37. 15

PREMIÈRE PARTIE

LES ORIGINES DU TISSAGE DANS LES ANDES