MONDIALISATION ET CITOYENNETÉ

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La mondialisation n'est que l'expansion planétaire de l'économie capitaliste et de ses règles de fonctionnement. Observant que la mondialisation est source de ségrégation sociale, d'incertitude économique et de conflits militaires effectifs ou latents, les auteurs s'intéressent aux effets sociaux du néo-impérialisme et discutent des formes de résistance et des alternatives politiques pour une mondialisation citoyenne.
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296388321
Nombre de pages : 240
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Mondialisation et Citoyenneté

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis

Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie et/ou de sociologie industrielles, financières et du travail mettant l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs. Ouvrages parus J.L. CACCOMO, Les défis économiques de l'information, La numérisation, 1996. D. UZUNIDIS, S. BOUTILLIER, Le travail bradé, Automatisation, mondialisation, flexibilité, 1997. Ch. PALLOIX, Y. RIZOPOULOS (sous la direction de), Firmes et économie industrielle, 1997. A. MAILLARD, Le marché inhumain et comment le dompter, 1998. B. LAPERCHE, Lafirme et l'innovation, innover pour conquérir, 1998. S. SAMMUT, Jeune entreprise, la phase cruciale du démarrage, 1998. N. EL MEKKAOUI DE FREITAS, Fonds de pension et marchés financiers, 1999.

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. Ouvrages parus P. LAFARGUE, Le déterminisme économique de Karl Marx (1909), série Krisis, 1997. A. NICOLAÏ, Comportement économique et structures sociales (1960), série Krisis, 1999.
La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie. Ouvrages parus S. BOUTILLIER, D. UZUNIDIS, Port et industries du Nord, Clichés dunkerquois, série Clichés, 1998.

COORDINATION

Jean-Pierre MICHIELS Dimitri UZUNIDIS

MONDIALISA TI ON ET CITOYENNETÉ
Fondation J acquemotte (Bruxelles) Observatoire de la Mondialisation (Paris)
.avec Groupe de Recherche pour une Alternative Economique (GRE SEA, Bruxelles) Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation (Université du Littoral Côte d'Opale, Dunkerque)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris, France

L'Harmattan INC. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc), Canada H2Y lK9

1999 ISBN: 2-7384-7875-1

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PRÉSENTATION
L'espace mondial du capital et son organisation
"Le mode de production capitaliste est immédiatement mondial. " Karl Marx

Internationalisation, mondialisation, globalisation... Le vocabulaire des économistes, des juristes et autres politiques s'enrichit pour mieux discuter de l'expansion planétaire des rapports marchands et des changements qu'ils observent dans le comportement des acteurs publics et privés, dont les objectifs politiques et mercantiles ne peuvent se réaliser que dans un espace géographique et social en élargissement et en renouvellement constants. Le besoin de toujours plus d'espace est tout relatif. Un besoin est fonction d'une aspiration et l'aspiration dépend des contraintes structurelles de reproduction, tant économiques que symboliques. Dans ces conditions, la "mondialisation" exprime le fait que les besoins et les aspirations des acteurs du système économique fondé sur le marché et le profit ne peuvent être satisfaits et accomplis que dans un contexte de rapports marchands englobant le monde entier. La raison est à rechercher dans l'histoire du développement des forces de production et des formes d'expression des antagonismes entre les puissants centres d'intérêts privés. Depuis trente ans déjà, l'économie capitaliste est bousculée par l'épuisement de la norme de production et de consommation de masses de marchandises indifférenciées et de réalisation de larges économies d'échelle, sur laquelle s'est appuyée la croissance d'après-guerre. Depuis plus de vingt ans, l'entreprise capitaliste expérimente continuellement de nouvelles méthodes de gestion des moyens de production et du travail. Elle adopte des stratégies combinées d'innovations cherchant à réduire ses coûts de capital et de travail. Pour sauvegarder et accroître ses profits, elle rationalise ses investissements et ses processus de production, elle coupe les branches mortes de ses activités et équipe ses unités d'automates. Par tous les moyens, elle fait un usage flexible et intensif de son personnel en allongeant le temps de travail de ses équipements. Elle voit dans le monde le seul 9

espace de réalisation et d'écoulement de sa production et jongle ainsi avec ses actifs, ses usines, ses centres de recherche et d'innovation, ses capitaux, ses marchés tissant des toiles transfrontières de valeur. Mais la portée de ce comportement entrepreneurial dépasse les murs des usines et des bureaux et les frontières juridiques et économiques de l'entreprise. Les transformations du cadre institutionnel de la concurrence et de l'accumulation sont indissociables de l'intervention de l'État. D'abord, dans la dévalorisation des capitaux excédentaires, puis dans la gestion de la crise au profit des plus grands centres privés de pouvoir économique (entreprises technofinancières, banques et autres institutions de placement et de spéculation). Les politiques libérales de décloisonnement et d"'assainissement" des marchés remontent à la fin des années 1970. L'aspect mondial de l'accumulation actuelle du capital privé est indissociable des politiques économiques d'ouverture des économies aux flux internationaux de marchandises et de capitaux. L'entreprise privée a instrumentalisé l'État pour accomplir son objectif d'expansion extérieure. L"'extérieur" devenant ainsi un réservoir de ressources productives et, en même temps, un espace de rejet des excédents marchands et de luttes de pouvoir économique. Comme le disait Karl Marx, le cosmopolitisme bourgeois, sous le couvert de la fraternité entre les peuples que propage le libre-échange, n'est qu'oppression et dépendapcel. Les Etats abandonnant le pouvoir, qu'ils veulent bien abandonner sur leurs territoires, prolongent leur action organisatrice de l'espace d'accumulation du capital concentré à travers les organismes et les traités internationaux: l'Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international, les unions économiques régionales (en Europe ou en Amérique du Nord), le Conseil de sécurité des Nations Unies, etc. Il est bien entendu que, dans ces coalitions et organismes, tous les États n'ont pas le même pouvoir. Les règles commerciales, financières et d'investissement définies et imposées, en tant que lois coercitives, reflètent les ambi!ions politiques des grands pays industriels, conduits par les Etats-Unis, qui veulent résoudre ainsi le problème de l'utilisation des capitaux de leurs plus puissants centres d'intérêts privés. "Jamais par le passé, une démocratie libérale ne s'est élevée à une telle suprématie. (L'Amérique cherche) à court terme le maintien de son statut de superpuissance planétaire et, à long terme, l'évolution vers une coopération mondiale insti1 Discours sur la question du libre-échange, démocratique de Bruxelles le 9 janvier 1848. 10 prononcé à l'Association

tutionnalisée", mais... sous son contrôle économique, politique et militaire, remarquera Z. Brzezinski l, ancien conseiller du président Carter. Observé ainsi le phénomène de la transformation des rapports économiques et politiques internationaux, la mondialisation n'est autre que la diffusion inégalitaire du capitalisme au niveau planétaire. Les rapports de domination et les injustices sociales qui en découlent montrent que toutes les nations et toutes les couches sociales ne prennent pas part au processus de la mondialisation à armes égales. Les crises financières ébranlent au gré du moment les économies fragiles (Russie, Brésil, etc.) et même les économies qui se sont hissées économiquement contre les intérêts de l'Occident (Japon, Corée). L'insécurité gagne toutes les sociétés, la famine et la guerre suppriment des millions de personnes. Les assauts contre le travail et les conditions salariales jettent dans la rue des masses de travailleurs. L'environnement naturel se dégrade autant et aussi rapidement que toute forme de solidarité sociale arrachée après tant de luttes séculaires sanglantes. Toutes ces tendances sont les résultats de la failli~e du citoyen - défini, tout simplement, cOT9me étant celui (ou celle) qui jouit du droit de cité dans un Etat, c'est-à-dire, de tous les droits politiques communs. La mondialisation, telle qu'elle a été dessinée depuis vingt ans, fait que tous les individus de la planète sont soumis aux activités arbitraires et égoïstes des grandes firmes, des banquiers et des spéculateurs. Les nouve!les règles économiques mondiales pèsent sur la capacité des Etats des pays économiquement les plus fragiles à protéger les ressources naturelles, le bien-être des populations et les droits des citoyens. L'incertitude économique appauvrit l'imagination et la créativité. Les conflits militaires effectifs ou latents embrasent la planète. Les sociétés se fissurent et les filets de sécurité contre la déchéance humaine (protection sociale, éducation, culture, droits au logement, aux soins et à l'alimentation) craquent sous le poids de la firme et de la Bourse issues des grands centres de pouvoir économique privés. Discuter des méfaits de la mondialisation est, peut-être, plus aisé que chercher des pistes politiques alternatives menant à une nouvelle organisation des sociétés et à la promotion d'un nouveau mode de régulation des rapports économiques internationaux.
I Z. Brzezinski, Le grand échiquier, l'Amérique et le reste du monde, Bayard, Paris, 1997, p.63. Il

Ce pari a été tenu lors du colloque "Mondialisation, Institutions, Citoyenneté" organisé, en avril 1999, au Parlement Européen - à Bruxelles - par la Fondation Jacquemotte (Bruxelles) et l'Observatoire de la Mondialisation (Paris), en c91laboration avec le Groupe de Recherche pour une Stratégie Economique Alternative (Bruxelles) et le Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation, de l'Université du Littoral Côte d'Opale (Dunkerque), sous le haut parrainage du gr<;>upe arlementaire p Gauche Unitaire Européenne/Gauche Verte Nordique du Parlement Européen. Jean-Pierre Michiels Dimitri Uzunidis

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Histoire de la mondialisation

et structures internationales

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.

Un essai de mise en perspective des analyses de la mondialisation-globalisation
Christian PALLOIX

En cette fin de XXème siècle, avec un écho inégalé jusqu'ici, l'économie standardl vante les vertus de la formation d'un marché mondial (des marchandises, des techniques et technologies, des capitaux2), d'une économie de marché mondial3, qui s'inscrirait tout naturellement dans une nouvelle donne incontournable, la globalisation. Rien ne paraît résister à cette thèse, avancée tant par les institutions supra-ét!ltiques internationales (FMI, Banque Mondiale, OMC), que les Etats-nations, les zones interrégionales de libre échange (Alena, Mercosur, Union européenne,...) et bien entendu les Firmes Multinationales (FM) financières, industrielles, commerciales. Les approches hétérodoxes des années 1970 et 1980, en termes de mondialisation et d'internationalisation du capital (Palloix, 1975), ont quitté le devant de la scène. Peu de voix se font encore entendre aujourd'hui pour dénoncer le jeu des FM dans les tiers mondes, condamner l'inégalité des échanges et du développement, vanter les mérites du protectionnisme pour les industries naissantes. Disons très clairement que les approches hétérodoxes, plus macroéconomiques ou méso-économiques que microéconomiques, fortement marquées par le structuralisme, ont manqué deux objets, et non des moindres: le marché et la firme, qui constituent précisément les piliers de l'économie standard. L'apparent déficit d'analyse, dans un contexte géopolitique mondial peu favorable, n'a guère contribué au renouveau des approches hétérodoxes ici et là. Dans le même temps, l'économie standard, arc-boutée à ses deux piliers, le marché et la firme, se présentait en tant que "nouvelle économie", aux accents modernistes qui
1 Ou économie néoclassique par opposition aux approches hétérodoxes de type classique, marxiste, keynésienne, néo-ricardienne. 2 Et s'abstient curieusement de vanter les mérites d'un marché mondial du travail, avec libre circulation mondiale des individus. 3 Thèse qui n'est pas nouvelle, puisque la théorie néoclassique du commerce international part des nations pour aller vers la formation d'un équilibre économique général mondial, sur la base d'un marché mondial (libre-échange), avec les conséquences positives qui en découlent. 17

trancheraient sur l'archaïsme des autres, notamment dans les champs de l'économie internationale avec la nouvelle économie internationale (à distinguer de "l'économie politique internatio-

nale"), de l'économie industrielle avec la nouvelle économie
industrielle, etc. L'économie non-standard, de type macro/mésoéconomique, notamment dans ses variantes marxisantes, paraît receler un manque apparent, celui du "marché". Aussi, je propose (Palloix, 1996) de distinguer le cours d'une économie marchande, avec ses actifs propres (actifs patrimoniaux, marchands, financiers), et ses institutions particulières, dont le marché, de formes autres, avec leurs actifs et leurs institutions spécifiques: - l'économique (industrie et services industriels) fondé sur le travail marchand; - l'économie domestique fondée sur le travail non-marchand; - l'écosystème qui repose sur les ressources de la nature. Par exemple, par rapport à deux blocs antagoniques et apparemment irréconciliables que sont d'un côté les thèses de la production de marchandises par des marchandises (P. Sraffa), de leur reproduction (K. Marx) et régulation à partir des formes matérielles (et immatérielles) de la marchandise, et de l'autre celles de la coordination des agents sur lees) marché(s) sur la base d'une rationalité (substantive, procédurale), il conviendrait d'aller vers un nouveau dispositif d'analyse en s'appuyant: - et sur le bloc de l'économie non-standard en le déclinant en trois sous-ensembles (économique ou production de marchandises par des marchandises), économie domestique (avec ses divers ateliers domestiques), écosystèmes avec les ressources (agricoles, minérales, énergétiques) apportées par la nature; - et sur le bloc de la coordination par le marché en le profilant d'une autre manière qu'en économie standard, mais sous l'aspect de l'économie marchande (Palloix, 1996 ; Girard, 1999) ; - dans une démarche évidemment rigoureuse, qui éviterait tout éclectisme. Trois grandes phases de la mondialisation ("le mode de production capitaliste est immédiatement mondial", comme le rappelle K. Marx) scandent l'histoire du capitalisme: - une première phase de fondation de l'Etat-nation capitaliste articulé à l'économie-monde (F. Braudel), dont rendent compte les thèses d'A. Smith, D. Ricardo, et K. Marx; - une deuxième phase d'internationalisation ou mondialis~tion, où la coordination de l'économie mondiale repose sur les Etatsnations en raison de l'irruption de structures internationales de coordination (branche internationale, secteur international, filière internationale, internationalisation du capital, firme multina18

tionale, etc.) et de modes de coordination spécifiques (prix, échange inégal, monnaie, divisions internationales du travail, avantages comparatifs, etc.), et de coordinations politiques fondées sur l'hégémonie} ; - une troisième phase de mondialisation ou globalisation financière, où la coordination "internationale (économique, commerciale, politique) par les Etats-nations s'efface relativement devant de nouvelles modalités de coordination par les firmes multinationales (financières, bancaires, industrielles, de services) et par certaines institutions iJ1ternationales davantage représentatives des firmes que des Etats (OMC,.. .), coordinations qui n'empruntent plus les structures internationales de coordination précédentes, et qui reposent sur l'exacerbation de la rentabilité des actifs des firmes multinationales (notamment de leurs actifs financiers, avec les voies ouvertes à la spéculation internationale ).
DE LA NOUVELLE ÉCONOMIE INTERNATIONALE A LA THÈSE DE LA GLOBALISA TION

Que faut-il entendre par "marché", "économie de marché" ? Depuis R. Coase, l'économie standard différencie deux institutions ou structures de gouvernance2 (Williamson, 1985), le marché d'un côté et la firme de l'autre. Ces deux structures de gouvemance sont régies par deux modes de coordination différents, les prix pour le marché, la hiérarchie pour la firme. Ne soyons pas dupes: les institutions de l'économie capitaliste (règles, conventions, structures, etc.), telles que droits de propriété, concurrence, efficience des actifs, profitabilité,... fabriquent une représentation particulière de l'économie, à savoir l'économie de marché, qui paraît dès lors "la réalité", avec légitimation de celle-ci. L'économie de Inarché se présente dès lors comme un ensemble de structures de gouvernance (du marché à la firme, en passant par une multitude de structures de gouvemance autres) et de Inodes de coordination (prix, hiérarchie, règles, routines, dispositifs techniques, contrats,...) (Weinstein, 1997).
I Cf. les thèses dites de "l'économie politique internationale" (Kebadjian, 1999), qui "se démarquent des théories (standard et non-standard) des "Relations Economiques Internationales". 2 Du marché du travail, sous-traitance, réseau, recherche-développement, économie publique... jusqu'à l'économie informelle qui peuvent être traités comme des structures de gouvemance différenciées, avec leurs modes de coordination spécifiques. 19

De plus, le marché au sens étroit perd la belle homogénéité, plasticité de l'analyse standard pure et dure: il est donné comme un marché segmenté, différencié, imparfait. Marché et économie de marché sont saisis comme des ensembles complexes, lieux de modes de coordination multiples. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que de relever que l'idéologie simpliste ultralibérale du "marché" surfe sur une analyse nettement plus complexe, qui disqualifie l'idée de "marché" pur et dur. Accolée à un certain pragmatisme et principe de réalité (dérivant des institutions qui fabriquent cette réalité), l'économie standard offre aujourd'hui un vaste dispositif technique pour parcourir les champs de l'économie de marché, économie internationale, économie industrielle, économie du travail, etc. tout en perdant la belle cohérence de l'orthodoxie de l'équilibre économique général, mais avec une attractivité indiscutable à laquelle nombre d'économistes hétérodoxes d'hier n'ont guère résisté. Plusieurs grandes structures internationales de gouvernance peuvent ainsi être repérées dans "la nouvelle économie internationale" : - le marché mondial corrélé à une coordination marchande (par les prix), marché mondial saisi plus particulièrement sous l'angle de "structures de commerce intrabranche"I avec des modes de coordination propres (prix, économies d'échelle, différenciation des produits,...) tirés de la théorie de la concurrence monopolistique ; - les firmes multinationales (financières, industrielles, commerciales) qui s'appuient et sur des formes de coordination intrafirme (théorie des organisations, théorie néo-institutionnaliste), et sur des formes de coordination externe inter-firmes (Andreff, 1995) ; - les institutions internationales (système monétaire international, système commercial d'échanges et de communications, système financier international, système de droit international privé) délivrant des "biens collectifs internationaux" (Kebadjian, 1994) avec des modes de coordination qui en appellent à "un système de règles du jeu" ; - le tout s'exprimant dans une nouvelle donne, "la globalisation" .

Cette démultiplication de la "coordination" a reposé sur un certain nombre d'apports, et de la théorie de la concurrence monopolistique (E. Chamberlin, J. Robinson) et de la nouvelle
1 On définit le commerce intrabranche comme la simultanéité des exportations et des importations de produits similaires au sein de la même branche à condition que ces flux croisés soient d'un ordre de grandeur comparable, ce qui s'oppose à la thèse de la spécialisation internationale. 20

microéconomie: information imparfaite, rationalité limitée, incertitude, coût de transaction,... (Coriat et Weinstein, 1995 ; Menard, 1993). Pourtant, le dispositif de la nouvelle économie internationale bute sur la question de sa propre complexité: comment s'articulent, se lient les diverses structures de gouvernance ? La juxtaposition n'emporte pas preuve de cohérence. Par exemple, la coordination intrafirme et la coordination externe interfirmes ne suppriment pas la coordin~tion marchande, fondée théoriquement dans le cadre de l'Etat-nation sur un système de prix "national" et la "monnaie nationale". Dans l'économie politique standard et non-standard, la tentative de relâcher la coordination principale par des formes additionnelles de coordination n'efface pas celle-ci. L'impossibilité du saut théorique de la coordination marchande nationale à la coordination marchande internationale tient à la carence du statut de la "monnaie internationale", de ses fondements comme "monnaie unique". Le seul passage au forceps vers la mondialisation-globalisation est de ne reconnaître que la coordination intrafirme (ou organisation), d'où dérive alors la coordination externe interfirmes comme produit joint, mais plus de "marché", plus de coordination marchande internationale, ce qui est insoutenable. L'analyse de la globalisation financière tente de se référer à un "marché" financier international, qui, indépendamment de la question d'un "marché" soumis aux aléas de taux de change flexibles, emporterait preuve de l'existence du marché mondial. De fait, la thèse de la globalisation n'est généralement produite que sur la base d'une seule structure de gouvernance associée à son propre mode de coordination, et non comme un ensemble cohérent de structures de gouvernance internationales. Les nouveaux tenants des années 1990 de la globalisationmondialisation2 ne se sont guère posés jusqu'ici de questions sur
I N'est-ce pas la solution vers laquelle s'oriente Andreff (1995), sauf qu'on ne peut ranger notre auteur dans le courant néoclassique. 2 Rappelons la thèse de Barnett et Muller (1974) sur la globalisation déjà, qui repose alors sur deux éléments-clefs et que l'on retrouve dans les analyses actuelles: "The world managers (...) The men who run the global corporations are the first in history with the organization, technology, money and ideology to make a credible try at managing the world as an integrated unit" (p.13) ; "From globaloney to the global shopping center (. . .) The global corporation is transforming the world political economy through its increasing control over three fundamental ressources of economic life: the technology of production, finance and capital, and marketing. The internationalization of production means simply that more and more of the world's goods and services (gross world product) are being 21

la validité de leur hypothèse de "globalisation-mondialisation" (de Reich, 1991, à Chesnais, 1994)~ Bien plus, ils sont d'une déroutante naïveté sur les outils de la "globalisation", avec un outil-clef, celui de l'investissement international en raison de la disponibilité de séries décrivant des flux croissants d'investissements internationaux... des firmes multinationales (bancaires, industrielles, de services) dans les années 1990. L'investissement international porterait l'expansion du commerce mondial (dont le taux de croissance est inférieur à celui de l'investissement), et conduirait... à la croissance et au développement... pour demain. Par exemple, chez un auteur comme Chesnais (1994) qui relève pourtant du courant classico-marxiste, tout en ne dédaignant pas certains recours à l~ nouvelle microéconomie industrielle, l'investissement international emporterait preuve de la "mondialisation" et de sa forme nouvelle: - "les traits distinctifs de la mondialisation se situent moins au niveau des échanges qu'au niveau des entreprises, donc du capital" (sic!, p.16) ; - "l'investissement international domine l'internationalisation plus que ne le font les échanges" (p.1?) ; - "l'IDE (investissement direct à l'étranger) a pris le pas radicalement sur les échanges dans le processus d'internationalisation, son rôle est aussi important dans les services que dans le secteur manufacturier" (p.23). Le seul problème, et il est de taille, c'est que l'IDE dans les séries internationales de l'UNCT AD est un outil statistique spécifique, très particulier, qui ne renvoie nullement... au concept d'investissement de toute analyse économique ou comptable pour dérouler la preuve d'une mondialisation du capital. L'IDE recense les postes du haut du passif au bilan des firmes transnationales, dans leurs opérations avec l'étranger (entréessorties), telles que capital social, report à nouveau, dotations aux amortissements et aux provisions, emprunts à long terme et moyen terme. Il s'agit des ressources financières dégagées annuellement dans les opérations avec l'étranger (et ceci indépendamment de leurs difficultés de recensement). Ces ressources ne désignent nullement des emplois à l'actif du bilan des opérations à l'étranger, tel que celui d'investissement (incorporel, corporel, financier). Ce sont simplement des ressources qui
produced in more and more countries and that the production process increasingly ignores national frontiers" (p. 26). 1 Cf. les rapports annuels de United Nations Conference on Trade and Development (UNCTAD), Division on Transnational Corporations and Investments. 22

font face à d'éventuels emplois, tels qu'investissement bien sûr (incorporel, corporel et financier), mais aussi distribution de dividendes, variation du besoin en fonds de roulement, variation de trésorerie, variation de emprunts à moyen et long terme. Il n'y a pas de corrélation étroite pour le moins entre IDE (ressources) et investissement international (au sens propre du terme) ! Cet outil empirique qu'est l'IDE ne peut nullement désigner l'investissement international, et encore moins la mondialisation du... capital (comme rapport social bien entendu !). Par ailleurs les auteurs des rapports de l'UNCT AD soulignent constamment la difficulté théorique d'analyser les relations entre IDE et échanges mondiaux, y compris dans la nouvelle économie internationale. Pour analyser la formation brute internationale de capital fixe (l'investissement international), il conviendrait de se référer à l'activité des firmes internationales d'ingénierie de façon à approcher l'évolution annuelle des immobilisations corporelles à l'actif du bilan... de l'internationalisation. Bref, si la "nouvelle économie internationale" apparaît fort attractive, elle n'est que dispositif (à ne pas dédaigner) pour parcourir certains aspects de l'économie internationale, et non un cadre explicatif de celle-ci. Elle nécessite un déplacement vers ce que certains appellent "l'économie politique internationale" (Kebadjian, 1999).
DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE DES RELATIONS INTERNATIONALES A "LA NOUVELLE ECONOMIE POLITIQUE INTERNATIONALE"

L'économie politique (standard et non-standard) analyse tout processus économique par un diagramme circulaire qui court de la production à la consommation au sein d'un système totalement clos. Il en est ainsi dans: - le modèle d'équilibre économique général, - tout modèle de croissance, depuis les schémas de la reproduction simple et élargie de Karl Marx jusqu'aux modèles d'Harrod-Domar, Kaldor, les modèles de déséquilibres et ceux plus récents de la croissance endogène (Lucas, Romer), - tout modèle d'économie internationale où l'ouverture sur le champ international est fictive car il ne s'agit que de l'addition de systèmes clos plus ou moins différenciés dans leur mécanique économique. N. Georgescu-Roegen s'insurge contre une telle clôture mécanique de l'économie politique comme il nous le rappelle dans 23

un article de 1970 : "Toute l'histoire économique de l'humanité prouve sans contredit que la nature elle aussi joue un rôle important dans le processus économique ainsi que dans la formation de la valeur économique. Il est grand temps, me semble-t-il d'accepter ce fait et de considérer ses conséquences pour la problématique économique de l'humanité." (1979, p.54) De fait, le système économique est pour le moins triplement ouvert: - sur la nature, où il puise les ressources soit non renouvelables (matières premières, ressources énergétiques), soit renouvelables (énergie solaire, matières agricoles) qui sont l'entrant (superbement ignoré par l'économie politique) des entrants (inputs de Leontieff) de l'économique, sur laquelle il rejette nombre de produits non recyclables ; - sur l'homme, avec une "mise au travail" (sous forme salariale par exemple) à l'entrée de l'économique à partir d'un espace spécifique et non-économique, celui de l'atelier de travail domestique fondé sur le travail non-marchand et la formation d'identités différenciées (historiques, culturelles, etc.), sur lequel il rejette les marchandises issues de l'économique (biens de consommation durables et non-durables) ; - sur la société, à travers l'intermédiation de l'économie marchande, qui délivre l'enveloppe sociétale (informations, signes, sigles, codes, conventions, etc.), sans laquelle la marchandise ne saurait être. Ces trois extériorités se retrouvent comme fondements de la marchandise capitaliste. Celle-ci diffère de la marchandise issue des formes de production antérieures. Cette dernière est le plus généralement prélevée comme valeur d'usage (non-reproductible, non-identique) sur des formes de production antérieures non marchandes par les premiers éléments prédateurs d'une économie marchande, lovée dans les pores de la société féodale par exemple, économie marchande qui convertit ces valeurs d'usage en marchandises. La marchandise du capitalisme se présente quant à elle comme une marchandise reproductible (à l'identique), produite et reproduite par des marchandises. Celleci empile plusieurs formes: - une forme matérielle, conditionnant sa production et reproduction par des marchandises, et qui est apparue longtemps comme la forme unique de la marchandise, forme matérielle qui ne saurait être sans le recours à un "noyau dur" (matières premières et ressources énergétique) ; la forme matérielle reproductible liée à l'usage de la force de travail et au travail mort réifié (le capital) dissimule les nombreux emprunts à la nature (matières premières, ressources énergétiques) ; 24

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