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Monnaie et économie de pénurie en URSS

De
255 pages
Cet ouvrage étudie le rôle de la monnaie dans le modèle économique russe, traditionnel et archaïque. Il décrit la formation et l'architecture planifiée de l'économie de pénurie. La monnaie soviétique n'est jamais parvenue à engendrer spontanément des transformations économiques et sociales. Sa cohésion et sa légitimité étaient basées sur la pénurie et la survie, deux fondements traditionnels de la société soviétique. La transition post-socialiste n'a pas conduit à l'abondance mais elle a détruit l'économie de pénurie. La société russe parviendra-t-elle à engendrer de véritables institutions monétaires ?
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MONNAIE ET ÉCONOMIE DE PÉNURIE EN URSS

Collection «Pays de l'Est » dirigée par Bernard Chavance

Dernières parutions

Robert DELORME (ed.), A l'Est du nouveau: changement institutionnel et transformation économique, 1996. François BAFOIL, Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communistes, 1997. Jacques SAPIR (ed.), Retour sur l'URSS: économie, société, histoire, 1997. François BAFOIL (ed.), Les stratégies allemandes en Europe centrale et orientale. Une géopolitique des investissements directs, 1997. Gilles LEPESANT, Géopolitique des frontières orientales de l'Allemagne, 1998. Cuong LE VAN, Jacques MAZIER (eds.), L'économie vietnamienne en transition. Les facteurs de la réussite, 1998. Catherine LOCATELLI, Energie et transition en Russie. Les nouveaux acteurs industriels, 1998. Marie LAVIGNE, Économie du Vietnam. Réforme, ouverture et développement, 1999. Thomas SZENDE (ed.), La Hongrie au XXe siècle. Regards sur une civilisation, 2000. Jean-Paul DEPRETTO, Pour une histoire sociale du régime soviétique (1918- 1936), 2001. Julien VERCUEIL, Transition et ouverture de l'économie russe (19922002) : Pour une économie institutionnelle du changement, 2002: Sophie BRANA, Mathilde MESNARD et Yves ZLOTOWSKL,(eds.), La transition monétaire russe: A vatars de la monnaie, crises de la financer 1990-2000),2002. Jean-Philippe JACCARD, Un mensonge déconcertant: La Russie au XXe siècle, 2003. Wladimir ANDREFF, La mutation des économies postsocialistes. Une analyse économique alternative, 2003. Vladimir YEFIMOY, Economie institutionnelle des transformations agraires en Russie, 2003.

Michel LITVIAKOV

MONNAIE ET ÉCONOMIE DE PÉNURIE EN URSS

Préface de Michel Aglietta

L'Harmattan 5-7, rue de J'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 I0214 Torino ITALIE

2003 ISBN: 2-7475-5035-4

(Q L'Harmattan,

A Olga

REMERCIEMENTS

Au terme de ce parcours, je tiens à remercier tous ceux qui m'ont aidé à le mener à bien.

Ma reconnaissance va d'abord à Michel Aglietta, Professeur d'économie à l'Université Paris X-Nanterre et Conseiller scientifique au CEPII, mon ancien directeur de recherche, pour son soutien sans faille et ses encouragements à publier ce livre. C'est envers lui que ma dette intellectuelle est la plus grande.
A Natalia Babintseva, Professeur d'économie à l'Université de Saint-Pétersbourg, redevable de ses critiques et commentaires toujours pertinents. je suis

Sans Henri Nadel, Professeur d'économie à l'Université Paris VII, qui m'a donné l'idée de publier ce livre, et sans Bernard Chavance, Professeur d'économie à l'Université Paris VII, qui m'a aidé à le publier, cet ouvrage n'aurait pas pu prendre corps. Les encouragements et les conseils de Maurice Aymard et de Gilles Postel-Vinay m'ont également été précieux. Mes remerciements particuliers vont aussi à mes amis Guy et Geneviève Lobrichon, Michel Ferraz et Catherine Lobrichon, Marie-Carmen Smyrnelis pour leur lecture méticuleuse des différents chapitres de mon livre. Hugues Festis a apporté une touche finale à ce texte, en relisant le manuscrit dans son intégralité.
Je rends enfin hommage à mon épouse Olga Savkevitch-Litviakov pour sa patience, son soutien et son optimisme sans lesquels ce livre qui lui est dédié n'aurait jamais vu le jour.

TRANSLITTERATIONS,

ABREVIATIONS ET SIGLES

Transcription des caractères spécifiques russes
Caractères cyrilliques ë y Transcription française io ~j ou ts tch ch chtch kh i (bref) i (dur) ia Exceptions pour certains noms propres

zh tz sh

u
q ID lU x Ü LI H

j y ya

Abréviations BCDR BCR BRDMP CCG CCR CEI CAEM CSP CSUP OKO OTSK MFO NCCP NCCE NEP PCG PCCTG PCCTS PCUS PME PSB RSFSR SARL UE URSS

et sigles

Bureau de Compensation de Dettes Réciproques Banque Centrale de Russie Balance des Revenus et Dépenses Monétaires de la Population Centre de Comptabilisation de la Gosbank Centre de Caisse et de Règlements Communauté d'Etats Indépendants Conseil d'Assistance Economique Mutuelle Compte Spécial de Prêt Compte Spécial et Unique de Prêt Obligation d'Etat à court terme Gostroudsberkassy (Caisses d'épargne) Système des Règlements Interfiliales Norme de Capital Circulant Propre Norme de Capital Circulant Emprunté Nouvelle Politique Economique Plan de Caisse de la Gosbank Plan des Crédits à Court Terme de la Gosbank Plan des Crédits à Court Terme de la Stroïbank Parti Communiste de l'Union Soviétique Petite et Moyenne Entreprises Produit Social Brut République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie Société à Responsabilité Limitée Union Européenne Union des Républiques Socialistes Soviétiques

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PREFACE
L'URSS a disparu. Aussi les lecteurs vont-ils découvrir un ouvrage qui pourrait être perçu comme une étude d'histoire monétaire. C'est, en effet, une contribution importante à la compréhension du rôle de la monnaie dans un système où il a été souvent prétendu qu'elle n'avait aucun rôle. Mais le livre a une portée plus grande. Il éclaire l'échec de la Russie et, plus encore, des autres Etats issus de l'URSS, à réussir une transition ordonnée vers le capitalisme dans les années 1990 et jusqu'à aujourd'hui. Les gouvernements occidentaux et leurs experts, surtout les dirigeants du Fonds Monétaire International, ont une lourde responsabilité dans cet échec. La sous-estimation des difficultés monétaires, l'incompréhension de la gravité des conséquences de la dislocation des paiements, l'aveuglement devant le bourgeonnement sauvage des banques hors de tout contrôle des risques, ont été des facteurs majeurs dans les processus qui ont conduit à la crise financière d'août 1998. Or ces facteurs ont leur racine dans les phénomènes dévoilés par Michel Litviakov. Sa connaissance profonde de la logique du système soviétique et des mécanismes par lesquels cette logique s'exprime dans les paiements montre admirablement pourquoi le postulat d'un «big bang» instaurant l'économie de marché ne pouvait que conduire à un désastre. D'autres études ont mis l'accent sur l'impossibilité de faire respecter les droits de propriété. L'approche par la monnaie est plus qu'une alternative. Elle suggère aussi pourquoi les droits de propriété sont aussi difficiles à faire reconnaître en Russie. Faire porter l'analyse sur la monnaie conduit à s'interroger sur la nature du lien social. Lorsque le philosophe Georg Simmel recherchait le processus historique qui fait pénétrer toujours plus profondément la monnaie au cœur des sociétés occidentales, il mettait l'accent sur l'abstraction, c'est-à-dire sur la logique du nombre dont s'emparent les membres de la société. Ainsi la monnaie est-elle la relation sociale qui fait éclore puis s'épanouir l'individualisme. Grâce à la monnaie, les membres de la société expriment et poursuivent leurs fins propres par des moyens rationnels. La monnaie est la relation par laquelle l'esprit du capitalisme subvertit les traditions, les subordinations personnelles, les solidarités communautaires. Elle s'impose comme le moyen de validation ou de sanction, impersonnel et anonyme, des projets individuels en instituant une procédure de règlement des dettes. Le droit des faillites, donc les limites de la propriété privée et la subordination des contrats à la loi, repose sur la pertinence de l'évaluation monétaire et le constat de l'échec du règlement. La conformité à la règle monétaire et aux obligations qu'elle implique doit donc faire l'objet d'une confiance unanime. La confiance est le mode d'appartenance qui fait d'un système monétaire un espace lié à l'Etat, mais distinct de l'Etat.

Le grand mérite de Michel Litviakov est de montrer que l'immense espace sur lequel s'est édifié l'empire russe et sur lequel s'est produite la révolution soviétique, n'a pas connu ce processus historique. La monnaie n'y a jamais été la logique émancipatrice dans les profondeurs de la société. L'esprit du capitalisme n'y a trouvé aucune racine. L'implantation du capitalisme a été exclusivement une tentative politique centralisée par la volonté de l'Etat tsariste. Corrélativement la cohésion sociale n'a pas reposé sur la logique de la monnaie, même instrumentalisée par l'Etat. Elle a reposé sur la logique de la pénurie. Le pari d'abandonner le système de la pénurie au temps de la Perestroïka, sans pouvoir y substituer la règle monétaire qui était étrangère aux mentalités de la population, a déclenché une gigantesque crise économique .et financière. Le développement de cette crise et les perspectives qu'elle ouvre peuvent être appréhendés par l'étude des transformations monétaires de la transition. Ces transformations s'inscrivent dans la durée et ne peuvent être conduites que par l'Etat. Telle est la thèse forte qui est soutenue dans ce livre.
Pour comprendre la crise et les difficultés des transformations, il faut donc saisir la signification et la place de la monnaie dans une société fondée sur la pénurie. C'est pourquoi Michel Litviakov commence par un chapitre qui peut paraître étrange aux économistes, mais qui est tout à fait justifié, sur les représentations mentales de la monnaie dans l'empire russe puis soviétique.

L'auteur souligne que la Russie était un espace presque entièrement rural jusqu'à une époque extraordinairement récente. Une urbanisation forcée, d'ailleurs largement artificielle, ne s'est produite que dans les années 1960-70. De plus, jusqu'au milieu du XXe siècle, l'espace social était structuré par la communauté paysanne (le mir). Les mentalités, ainsi transportées dans les villes, de cette organisation sociale sont fondées sur l'expérience de la pénurie. Celle-ci est devenue le mode de régulation du système soviétique. A partir de ces conditions structurelles, que Braudel désignait comme le creuset des sociétés traditionnelles, Michel Litviakov montre que des représentations archaïques de la monnaie se sont enracinées. C'est le niveau de lecture le plus fondamental du livre. Il nous suggère que la monnaie est restée encastrée dans les structures collectives, comme dit Polanyi, au lieu de les faire éclater pour faire émerger l'individu. Corrélativement la propriété privée est très limitée et facteur de discorde. Le rapport de tension dominant est entre la communauté de base et l'Etat. L'Union soviétique ne bouleverse pas ce rapport. Cette relation entre l'unité territoriale de base et le centre maintient la représentation d'une souveraineté impériale mais en modifie le symbolisme. La totalité sociale représentée dans le Parti remplace le sacré impérial de la « Sainte Russie ». Ce premier niveau de lecture informe le second qui occupe les principaux développements du livre et qui concerne la régulation monétaire du système financier soviétique. La monnaie est devenue l'agent de la planification par laquelle la logique de la pénurie a été transposée de la commune de base à toute 10

la société. L'auteur montre selon cette lecture que l'URSS a établi des institutions monétaires très éloignées de celles qui soutiennent une économie de marchés. Elles n'en sont pas moins monétaires et essentielles à la cohérence du système. L'organisation du système monétaire soviétique porte les traces de la régulation pénurique. La monnaie n'y était pas l'objet totalement fongible et universellement accepté que nous connaissions. Dans les économies de marché, l'organisation monétaire doit contenir une tension qui tient à la décentralisation non coordonnée des initiatives privées. La monnaie est à la fois le support de la richesse privée et le lien social qui fait la cohérence des échanges par la contrainte a posteriori du règlement. Cette dualité s'inscrit dans la coexistence de deux tendances contradictoires qui sont la centralisation et le fractionnement. La première découle de l'acceptation d'une dette de rang supérieur qui règle toutes les autres dettes. Le second découle de l'initiative de la création monétaire qui est très majoritairement d'origine privée. Le système monétaire doit organiser la concurrence des monnaies privées en englobant ces deux tendances dans une structure hiérarchisée. Les banques privées ont la position haute dans la création monétaire; la banque centrale a la position haute dans la fourniture de la liquidité ultime qui module l'intensité de la contrainte du règlement des dettes interbancaires. Par cette structure à deux étages, le système des paiements régule la liquidité bancaire et détermine le taux d'intérêt qui est la base de tous les taux du crédit. Cette logique était étrangère à l'URSS où régnait l'organisation fondée sur la monobanque. Cela veut dire que la centralisation n'avait pas de contrepoids. Dans l'imaginaire officiel qui se prévalait du postulat d'une planification omnisciente, la monnaie n'était que l'opérateur de l'expression comptable du plan. Elle devait donc être neutre. Dans la réalité des distorsions engendrées par la pénurie, la monobanque était l'expression d'une inflation permanente. Pour éviter une dérive flottante des prix, il fallait réintroduire du fractionnement. Cela a été fait par les restrictions à la fongibilité de la monnaie sous la forme de la séparation de la monnaie fiduciaire et de la monnaie scripturale. Michel Litviakov analyse précisément ce dualisme monétaire en modélisant le système des paiements qui en est l'infrastructure. La communication contrôlée des deux circuits par le paiement des salaires est débordée par des contournements qui découlent de la pénurie. Il s'ensuit une différenciation des types de marché avec les magasins d'Etat à une extrémité et le marché noir à l'autre, en passant par toute une gradation de marchés gris. Ainsi la création monétaire était centralisée et c'est le règlement des échanges qui s'opérait selon de multiples formes fractionnées. Lorsqu'on a compris que l'URSS avait une logique monétaire et qu'elle était inversée par rapport à celle des économies de marché, on subodore l'ampleur de Il

la crise lorsqu'on prétend acclimater le marché sans en tenir compte. C'est exactement ce qui s'est passé à la fin des années 1980 lorsque la monobanque a été décomposée, puis que les banques privées ont été autorisées à s'ouvrir sans aucun contrôle. Les banques privées n'avaient aucune capacité de maîtriser les circuits de paiements des monnaies qu'elles émettaient. Le circuit des paiements de la banque d'Etat a été paralysé. Les arriérés de paiements ont explosé, le paiement immédiat en cash et le repli sur le troc sont devenus des moyens de survie. Ils ont été d'autant plus naturellement réactivés que la population russe avait une grande expérience d,esformes d'échange pénurique. La construction d'un système monétaire hiérarchisé s'est avérée être une tâche gigantesque, loin d'être réalisée lorsque le pouvoir d'achat de la monnaie a été stabilisé en 1995. Jointe à l'absence d'un circuit séparé du Trésor pour gérer la dette publique, l'anarchie des comportements des banques privées a nourri les déséquilibres financiers qui ont éclaté dans la crise d'août 1998. Celles-ci ont été conduites à des fuites en avant dans l'endettement en dollars par une structure de taux d'intérêt dont les distorsions ont été exacerbées par la pénurie que la banque centrale a entretenu sur sa propre liquidité avec la bénédiction du FMI. L'incompréhension des phénomènes monétaires par les responsables politiques russes et par leurs conseillers occidentaux a donc été une face cachée du drame de la Russie. C'est le grand mérite de Michel Litviakov de la mettre en lumière pour le plus grand bénéfice des lecteurs.

Michel AGLIETTA Professeur d'économie à l'Université de Paris X

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INTRODUCTION
«Sous le socialisme, la monnaie exécute de façon particulière son rôle d'équivalent général qui est utilisé d'une manière planifiée pour organiser le calcul économique, la comptabilité et le contrôle de la production et de la répartition du produit social, de la mesure du travail et de la mesure de la consommation». (Volkov M., Smirnov A., Faminski I., éds., Economie politique. Dictionnaire, Editions du Progrès, Moscou, 1983, p. 270).

L'idée d'écrire un livre sur la monnaie soviétique m'est venue il y a très longtemps. Elle est née en réponse aux mensonges, aux interdits et aux énigmes. Elle est certainement antérieure à mon initiation aux sciences économiques, tenant, peut-être, à la curiosité toute naturelle et jamais entièrement satisfaite pour la réalité environnante.
Des années plus tard, un professeur d'économie, aujourd'hui décédé, me mettait amicalement en garde, à mon entrée à l'université, contre toute étude de l'économie socialiste. D'après lui, un chercheur sérieux ne pouvait pas étudier le sujet, surtout en URSS. A l'époque, j'ai suivi son conseil de bon sens, sans pour autant complètement abandonner l'espoir de revenir un jour à l'analyse des réalités qui ne cessaient de m'intriguer. S'émancipant de l'emprise socialiste et soviétique, ces réalités ont attiré plus tard un nombre croissant de chercheurs, moi y compris, pressés de comprendre ce qu'était la trahison selon les uns, la catastrophe selon les autres, ou encore la transition économique allant bien au-delà du krach soviétique. Quels que soient les qualificatifs, la décennie post-soviétique a changé le visage du monde. Pourquoi alors s'intéresser à l'époque révolue? Pourquoi rouvrir la page close de I'histoire? Pourquoi repenser l'ordre monétaire qui n'a pas réussi l'épreuve du temps?

Un retour sur la période soviétique: le sujet de ce livre puise sa légitimité dans des considérations d'ordre historique, théorique, pragmatique, etc. En effet, les transformations extrêmement rapides qui se produisent à l'Est ont pris de vitesse beaucoup de chercheurs.

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A l'exception, heureuse, d'une série d'ouvrages, d'ailleurs très divers\ ces transformations ont poussé des chercheurs à négliger dans leurs travaux les évolutions des cinq dernières années de la défunte économie soviétique. Par commodité douteuse ou par paresse intellectuelle, de nombreux « transitologues » post-soviétiques privilégient l'avenir, débutant leurs analyses au pire en 1992, au mieux à partir de 1990. L'époque antérieure se résume alors à une image tantôt abstraite, tantôt diffuse et souvent grotesque de l'économie soviétique. Celle-ci est mauvaise, parce que planifiée, totalitaire et militarisée. Pour ces mêmes raisons, elle ne peut pas fonctionner correctement. Sa crise est inévitable. Sa transition vers le marché est prédéterminée. Quelques bricolages institutionnels d'inspiration libérale suffiront à entraîner tôt ou tard l'ancienne économie planifiée sur le droit chemin de l'économie capitaliste. A quoi bon s'attarder sur les aberrations d'un modèle économique périmé? Par son déterminisme, une telle approche n'est pas sans rappeler celle que Georges Marchais se faisait du « marché ». Depuis quelques temps, l'une comme l'autre, fort heureusement, ne sont plus dominantes. Des analyses plus récentes tiennent compte des complexités et des incertitudes des transformations systémiques, sans pour autant revenir nécessairement sur leurs origines aussi douloureuses que controversées. Le livre cherche à restaurer la vérité historique, se focalisant sur la phase initiale de la transition économique en URSS. Toute évolution suppose une transformation qui s'étale dans la durée. Toute transformation est un passage, une transition d'un état vers un autre. Abandonnant l'approche déterministe, le passé fixe et immobile se retrouve valorisé par rapport à l'avenir flou et incertain. En effet, les certitudes sont d'un appui précieux pour toute tentative de saisir la trajectoire d'évolutions futures. Même si la transition est déjà, dit-on, globalement achevée, l'évolution ne s'arrête pas là. Les transformations post-socialistes continuent dans l'espace de l'ex-URSS. L'économie soviétique occupe toujours une position stratégique pour toute étude sérieuse des phénomènes contemporains. En ce sens, la théorie
Andreff W., La crise des économies socialistes. La rupture d'un système, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993 ; Duchêne G., Tartarin R., eds., La grande transition. Economie de l'après-communisme, Cujas, Paris, 1991 ; Âslund A., Gorbatchev's Struggle for Economic Reform, Cornell University Press, Ithaca (N.Y.), 1991 ; Blanchard O., Dornbusch R., Krugman P., Lyard R., Summers L., Reform in Eastern Europe, The MIT Press, Cambridge, Mass., 1991 ; Brus W., Laski K., From Marx to the Market: Socialism in Search of an Economic System, Clarendon Press, Oxford, 1989; Clague C., Rausser G. C., eds., The Emergence of Market Economies in Eastern Europe, Blackwell, Cambridge, MA Oxford, 1992; Csaba L., ed, Systemic Change and Stabilization in Eastern Europe, Dartmouth, Aldershot, Brookfield, Hong Kong, 1991 ; Lavigne M., L'Europe de l'Est, du plan au marché, Editions Liris, Paris, 1992; Nove A., Studies in Economics and Russia, Macmillan, Londres, 1991; Richet X., Les économies socialistes européennes, Arman Colin, Paris, 1992; Sapir J., éd., L'URSS au tournant: Une économie de transition, L'Harmattan, Paris, 1990; Sapir 1., Feu le système soviétique, La Découverte, Paris, 1992 ; Bortolani S., éd., The Russian financial system, Università degli studi di Torino, Turin, 1994 ; Chavance B., La fin des systèmes socialistes. Crise, réforme et transformation, l'Harmattan, Paris, 1994 et certains autres. 14 l

de l'économie socialiste n'a pas perdu de son actualité. En France, les recherches correspondantes sont produites par un cercle relativement fermé de spécialistes tels que W. Andreff, J. C. Asselain, C. Bettelheim, B. Chavance, G. Duchêne, B. Kerblay, M.-CI. Maurel, M. Lavigne, D. Redor, X. Richet, J. Sapir, F. Seurot, G. Sokoloff, E. Zaleski2 et d'autres. Leurs œuvres constituent un corpus impressionnant qui couvre l'économie socialiste dans ses multiples dimensions. La plupart de ces ouvrages furent cependant écrits à l'époque de la confrontation entre les deux systèmes, les recherches sur le sujet étant presque complètement arrêtées depuis la chute de l'URSS. L'air du temps laisse toujours son empreinte sur la manière de penser et de présenter un sujet économique, ne serait-ce qu'au niveau des termes et des concepts employés ou des classifications proposées. Dans des ouvrages d'époque, l'économie de l'URSS était appelée soviétique, alors que les soviets n'y jouaient qu'un rôle auxiliaire. Elle était également traitée de planifiée dans les livres prouvant justement le contraire. Enfin, elle était souvent qualifiée soit

Voir: Andreff W., Les variations du degré de centralisation dans les pays de l'Est européen depuis les réformes, thèse complémentaire, Université Paris I, Paris, 1976; Andreff W., La crise des économies socialistes. La rupture d'un système, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 1993 ; Asselain 1. C., Les économies de type soviétique, Thèse, Université Paris I, Paris, 1975 ; Asselain J. C., Plan et profit en économie socialiste, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1981 ; Bettelheim C., La transition vers l'économie socialiste, Maspero, Paris, 1968; Bettelheim C., Calcul économique et formes de propriété, Maspero, Paris, 1970; Bettelheim C., Les luttes de classes en URSS, Seuil-Maspero, Paris, 3 vol., 1974, 1977, 1982; Chavance B., Le capital socialiste. Histoire critique de l'économie politique du socialisme, Le Sycomore, Paris, 1980; Chavance B., Le système économique soviétique, PUF, Paris, 1983; Chavance B., ed., Régulation, cycles et crises dans les économies socialistes, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1987; Chavance B., Les réformes économiques à l'Est de 1950 aux années 1990, Nathan, Paris, 1992 ; Chavance B., La fin des systèmes socialistes. Crise, réforme et transformation, l'Harmattan, Paris, 1994; Duchêne G., Essai sur la logique de l'économie planifiée, Thèse d'Etat, Université Paris I, Paris, 1975; Duchêne G., L'économie de l'URSS, La Découverte, Paris, 1987; Kerblay B. H., Les marchés paysans en URSS, Mouton, Paris, 1968; Kerblay B. H., La société soviétique contemporaine, Arman Colin, Paris, 1977; Maurel M.-CI., La campagne collectivisée. Société et espace rural en Russie, Editions Anthropos, Paris, 1980 ; Maurel M.-CI., Territoire et stratégies soviétiques, Economica, Paris, 1982 ; Lavigne M., Le capital dans l'économie soviétique, SEDES, Paris, 1961 ; Lavigne M., Les économies socialistes soviétiques et européennes, Arman Colin, Paris, 1970; Lavigne M., éd., Economie politique de la planification en système socialiste, Economica, 1978 ; Lavigne M., éd., Travail et monnaie en système socialiste, Economica, Paris, 1981 ; Redor D., Les inégalités de salaires à l'Est et à l'Ouest, Economica, Paris, 1988 ; Richet X., éd., Crises à l'Est ?, Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 1984; Richet X., Le modèle hongrois: marché et plan en économie socialiste, Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 1985; Sapir J., Les fluctuations économiques en URSS, 1941-1985, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1989; Sapir 1., L'économie mobilisée, La Découverte, Paris, 1990; Seurot F., Inflation et emploi dans les pays socialistes, Presses Universitaires de France, Paris, 1983 ; Seurot F., Le système économique de l'URSS, Presses Universitaires de France, Paris, 1989; Sokoloff G., L'économie obéissante, Calmann-Lévy, Paris, 1976; Zaleski E., La planification stalinienne, 1933-1952, Economica, Paris, 1984. 15

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de socialiste, soit de capitaliste d'Etat3. Dans les deux cas, «l'adversaire idéologique» réussit à imposer sa terminologie, sinon sa classification et, donc, indirectement sa vision du monde. La réflexion prenait alors pour repère la théorie marxiste qu'elle contestait, en démontant ses contradictions internes ou ses écarts par rapport à la réalité aberrante4. Celle-ci était ainsi interprétée en relation avec le cadre théorique fragilisé. Les tentatives d'y échapper proposaient souvent un éclairage très juste et original (économie de commandement5, économie mobilisée6, etc.), sans pour autant avoir expliqué de manière exhaustive le fondement institutionnel du modèle économique en URSS. Le présent livre n'a pas non plus cette ambition. II invite à découvrir, en dehors de toute susceptibilité, une piste théorique encore peu explorée, permettant une analyse de la monnaie soviétique en rapport avec cette institution centrale de l'économie de l'URSS qu'est la Pénurie. Loin des structures économiques officielles, cette réalité traditionnelle place le modèle soviétique dans une très longue perspective historique. De même, elle est largement responsable de la configuration institutionnelle dans la Russie post-soviétique. Des considérations purement pragmatiques fournissent donc un argument supplémentaire très fort en faveur d'un retour sur la période soviétique. Il serait, bien sûr, incorrect d'attribuer aux fantômes du passé, à l'instar des idéologues staliniens, la responsabilité de toutes les erreurs et bavures de la transition, cette fois-ci post-socialiste. II est cependant certain que le « passé maudit », cette foisci socialiste, est toujours présent à travers de multiples continuités et rigidités institutionnelles. Il se manifeste également dans des attitudes, propensions et comportements des individus formés à l'époque révolue. Dans ce contexte, le passé renseigne utilement sur leurs mobiles originaux et aide à distinguer les fruits de la transition. La monnaie et ses institutions sont directement concernées. Au centre de la transition, elles la résument assez fidèlement. D'où l'intérêt incontestable à choisir cette passerelle entre les époques soviétique et post-soviétique. Le livre s'interroge sur la monnaie soviétique de façon à rendre les conclusions facilement exploitables par les analystes de la monétarisation toujours très imparfaite de l'économie post-soviétique. En réalité, le livre a pour objectif premier d'explorer le lien entre la pénurie, le rapport particulier des agents à la monnaie et les institutions monétaires soviétiques. Car l'économie soviétique était une économie de pénurie. Contrairement à ce qu'avancent les ouvrages classiques de J. Kornaï, la' pénurie ne résultait pas purement et simplement de la régulation du système économique
3 D'une certaine façon, ce livre perpétue la tradition, en utilisant, par exemple, les termes « économie socialiste» et « économie soviétique» dans le contexte approprié. 4 Voir, par exemple: Dupuy J.-P., Ordre et Désordre: recherche d'un nouveau paradigme, Le Seuil, Paris, 1982 et beaucoup d'autres. 5 Voir, par exemple: Dunmore T., The Stalinist Command Economy, Macmillan, Londres, 1980. 6 Voir, par exemple: Sapir J., L'économie mobilisée, La Découverte, Paris, 1990.

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socialiste7. Du moins en URSS, elle l'avait précédé, puisant ses origines dans l'économie de survie de la communauté rurale russe, le « mir ». Le modèle soviétique était une version industrialisée de son prototype agricole fort d'une histoire millénaire. Le modèle résulte d'un compromis fragile, d'une substitution machiavélique entre le communisme primitif et le communisme scientifique8. Les deux communismes exploitent les mêmes mécanismes mentaux. De fait, ce sont des phénomènes religieux9. Le marxisme découvre des lois semblables à celles que Dieu donna à Moïse. Quand Staline résuma le socialisme dans sa dimension économique par son fameux « Le plan c'est la loi », il entendait sous la loi non pas une norme de droit, mais un commandement sacré qui n'est pas sujet à la discussion, son exécution ouvrant la seule voie au salut économique. En ce sens, l'économie soviétique était effectivement celle du commandement ou plutôt celle des commandements qui conduisent aux équilibres planifiés. En revanche, le communisme spontané du mir était teinté de religion, parce que se fondant sur la foi. La foi, admettant l'impératif des commandements, considère pourtant comme potentiellement salutaire toute tentative sincère de les respecter. En langage économique, elle se décrit en termes d'anticipations auto-réalisatrices. La foi est ici une anticipation irrationnelle et ferme que le plan sera exécuté, et que tout écart quotidien par rapport à l'impératif suprême, c'est-à-dire la pénurie ou l'excédent qu'elle peut éventuellement engendrer, sera finalement compensé, pourvu que les agents agissent de la sorte. En d'autres termes, la croyance sincère au bienfait collectif du plan s'oppose à la rationalité individuelle qui lui
Voir: Kornaï J., Anti-Equilibrium, North Holland Publishing, London, Amsterdam, 1971; Kornaï 1., Socialisme et économie de la pénurie, Economica, Paris, 1984; Kornaï J., Le système socialiste. L'économie politique du communisme, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 1996; Kornaï J., La transformation économique postsocialiste. Dilemmes et décisions, Textes réunis et traduits sous la direction de B. Chavance et M. Vahabi, Editions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 2001 et d'autres. 8 Sur ce plan, les principaux pays socialistes tels que, par exemple, la Chine et le Viêt-Nam ressemblent à l'URSS, disposant, eux aussi, d'une communauté rurale très forte avant de se passionner pour le communisme scientifique. 9 De nombreux auteurs de toutes orientations s'accordent sur ce point. Selon N. Berdiaeff, philosophe russe, « le marxisme n'est pas uniquement la science et la politique, il est également la foi, la religion» (Berdiaeff N., Istoki i smisl rousskogo kommounizma, Editions Nauka, Moscou, 1990).1. M. Keynes partage, lui aussi, cet avis: « Le léninisme (du moins autant que je sache) est à la fois une religion agressive et une méthode expérimentale» (Keynes 1. M., Collected Writings, Vol. 19, Cambridge University Press, Cambridge (UK), 1981, p. 438-442). « ... le communisme russe est, malgré ses contradictions très fortes, la première pousse de la religion nouvelle» (Keynes 1. M., Collected Writing, Vol. 9, MacMillan, Londres, 1972, p. 267-271). A. Siniavski, écrivain et dissident soviétique, inaugure son étude de la civilisation soviétique, en affirmant que « ... le communisme entre dans l'histoire non seulement comme nouveau régime politique et social et nouvel ordre économique, mais aussi comme une nouvelle grande religion niant toutes les autres» (Siniavski A., La civilisation soviétique, Albin Michel, Paris, 1989, p. 18). Enfin, selon Jean, métropolite orthodoxe du Patriarcat de Moscou, « Le socialisme antéchrist, le communisme, est un phénomène religieux... » (Métropolite Jean, Samoderzhavije doukha (otcherki rousskogo samosoznaniya), Tsarskoe Delo, Saint-Pétersbourg, 1995, p. 307) et beaucoup d'autres. 17 7

est nocive. Le modèle soviétique intégrant le plan et la pénurie tient la route tant que cette foi sincère se maintient chez un nombre important d'agents rompus à l'art de survie.

Le plan et la pénurie constituent deux sources du modèle économique de l'URSS. Elles sont à l'origine de son rapport à la monnaie et à l'ordre monétaireIO très particulier. En effet, l'économie soviétique, à l'image de l'économie traditionnelle du mir, n'est pas une économie monétaire. Elle connaît, bien sûr, l'usage de la monnaie, mais celle-ci ne représente pas le lien social fondamental en URSS. Dans la mesure où l'économie soviétique est traditionnelle, elle n'est pas monétaire. Dans la mesure où elle n'est pas monétaire, elle ne peut pas être capitaliste. La monétarisation est donc un enjeu essentiel des transformations post-socialistes. Car l'économie soviétique s'articule autour des notions traditionnelles de la survie et de la pénurie. Lorsque la vie est menacée, la monnaie passe toujours au second plan. Deux guerres mondiales dévastatrices, dont l'une fut suivie d'une révolution sanglante, d'une guerre civile prolongée, d'une industrialisation forcée et d'une collectivisation réinventant la servitude ou conduisant au Goulag, sont autant de facteurs expliquant l'attitude très particulière des soviétiques pour la monnaie. Dans un contexte où la monnaie n'assure pas la survie individuelle, celles-ci peuvent être alors facilement dissociées. En effet, les richesses naturelles exploitées de manière traditionnelle incitent à l'autoconsommation et au rationnement. Enfin, dans le contexte où la pénurie résulte d'un retard économique chronique, la survie collective dépend de la gestion très particulière de la monnaie. Multiple, inconvertible et fragile, la monnaie soviétique est toutefois active. Dans des proportions et de la manière, il est vrai, très différentes pour les
ménages et les entreprises
Il,

elle participe à la régulation économique. Moins un

instrument qu'un objet de la régulation, la monnaie fournit néanmoins aux autorités soviétiques des informations précieuses sur la pénurie et les comportements des agents économiques. Dans l'économie de pénurie où la contrainte monétaire est officiellement soumise à celle du plan, la gestion de la monnaie au quotidien est l'apanage des institutions bancaires. Par leurs structures, leurs hiérarchies et leurs procédures, elles conditionnent l'efficacité des mécanismes monétaires. Celle-là repose paradoxalement sur des systèmes de paiement et de financement capables de bloquer la monétarisation spontanée de l'économie soviétique. Par ailleurs, les mécanismes monétaires ont pour mission d'aider les pouvoirs soviétiques, à défaut de la faire disparaître, au moins à neutraliser la pénurie en économie.
10 L'analyse de la monnaie et de l'ordre monétaire s'appuie sur les œuvres théoriques de Michel Aglietta et d'André Orléan (Aglietta M., Orléan A., La violence de la monnaie, 2e édition, Presses universitaires de France, Paris, 1984; Aglietta M., Orléan A., La monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, Paris, 2002). Il Traimond P., Le rouble: monnaie passive et monnaie active, Editions Cujas, Paris, 1979.

18

L'économie de pénurie n'est pas une économie de marché, de même que l'économie soviétique n'est pas l'économie d'un pays ni même celle d'un empire; c'est une économie-monde dotée de ses propres règles et régularités 12. Bien sûr, le monde de la pénurie n'ignore pas le marché. Mais le marché y est toujours soit artificiel, soit local, soit en marge de la légalité. Aux étages supérieurs de l'économie, il est remplacé par des organisations, à l'emprise desquelles seuls les échanges locaux résistent parfois. Les biens de production ne sont pas sujets au marché. D'ailleurs, le marché interentreprise n'existe pas à l'état naturel. Les marchés soviétiques sont essentiellement ceux des ménages et des biens de consommation. L'économie de l'URSS est alors un ensemble très hétérogène de marchés locaux aux conjonctures pratiquement indépendantes, savamment manipulées par les régulateurs soviétiques. L'économie soviétique est plutôt celle des marchés que celle du marché, et des marchés pénuriques, de surcroît. Pour éviter toute confusion, le livre place systématiquement le terme « marché» entre guillemets. Abandonner l'hypothèse du marché complique singulièrement l'analyse macroéconomique de l'économie de pénurie, rendant inopérants les outils
13. traditionnels En effet, leur emploi se limiterait à l'espace d'équilibres

planifiés, donc à l'imitation socialiste du marché walrasien. En revanche, un espace économique fragmenté sans arbitrage, édulcorant les variables macroéconomiques effectives, pose inévitablement le problème de l'agrégation. On perd alors une des particularités majeures de l'économie de pénurie. De même, la nature véritable de la pénurie qui n'appartient pas au monde walrasien s'en retrouve obscurcie. Si la pénurie est un déséquilibre, ce n'est pas n'importe lequel. La pénurie est un déséquilibre durable, multiple et réel entre la production et la consommation, entre les besoins et leur satisfaction, entre l'offre et la demande. C'est un état normal du système. En 1930, Staline se vantait que « ... chez nous, en URSS, la consommation (pouvoir d'achat) des masses augmente toujours plus vite que la production, la poussant vers l'avant... »14. Par sa logique initiale, le déséquilibre pénurique est donc opposé au déséquilibre keynésien. Bien sûr, «les normes de la pénurie ne sont pas éternelles. Pour qu'elles se modifient à long terme, il ne suffit [pourtant - M.L.] d'aucune évolution des prix quelle qu'elle soit »15.Les instruments monétaires sont alors incapables de faire disparaître la pénurie. Ils sont néanmoins indispensables pour
12 13 Braudel F., La dynamique du capitalisme, Flammarion, Paris, 1985.

Janos Kornaï précise avec un regret que « ... certains phénomènes. .. de la pénurie ne pouvaient être décrits d'une manière adéquate par les outils usuels» (Kornaï J., Socialisme et économie de la pénurie, Economica, Paris, 1984, p. 9). 14 Staline I. V., «Vistouplenie na XVI s'ezde VKP(b) (1930) », dans: XVI s'ezd Vsesojuznoi Kommounistitcheskoi PartÜ (bol 'chevikov): stenografitcheskÜ otchiot, TsK VKP(b), Moscou, 1930.
15 Kornaï J., Op. cit., p. 463.

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freiner sa propagation dans l'économie. A défaut de la régulation appropriée, l'économie de pénurie sombre dans la crise. La crise ne la libère pas de la pénurie. L'économie ne peut réellement s'en affranchir qu'à l'issue des transformations institutionnelles reformulant le lien entre production et consommation dans un contexte où l'existence physiologique des individus n'est plus menacée.
L'histoire du modèle soviétique est doublement dramatique à cet égard. Née de la famine, l'économie de l'URSS est morte de la pénurie. L'économie de pénurie a pourtant remporté la victoire sur la famine. Depuis les années 1960, la famine ne menaçait plus la vie des citoyens soviétiques. Avec sa victoire, l'économie de pénurie perdit cependant sa raison d'être essentielle. Ce fut le premier drame. Le « socialisme réel» qui s'épanouit alors chercha en vain les moyens d'accroître le surplus dégagé au prix d'énormes sacrifices de l'époque stalinienne. «Le meilleur est l'ennemi du bon ». Les besoins se détachant des impératifs de survie alimentèrent la pénurie de plus en plus mal ressentie par les ménages. Triomphant de la famine, l'économie de pénurie ne peut pas vaincre la pénurie sans avoir accepté son autodestruction systémique. Ce fut le second drame. Les dernières réformes économiques déclenchèrent un processus irréversible conduisant, contrairement aux attentes des réformateurs effrayés, à la crise et à la destruction de la puissance socialiste.

Le livre se focalise sur la phase terminale de l'URSS, rendant justice à ce choc terrible et trop vite oublié que le démantèlement du pays a produit pour les transformations institutionnelles post-soviétiques. Le texte cherche à remettre en valeur les sources soviétiques de l'époque. Le sujet est présenté de façon à satisfaire d'abord la curiosité tout à fait légitime des chercheurs travaillant sur les transformations post-soviétiques et désirant en savoir plus sur l'origine de ces dernières. Composé de sept chapitres, le livre s'adresse également à tous ceux qui s'intéressent au rapport particulier à la monnaie au sein du modèle économique russe, traditionnel et archaïque, mais toujours présent dans des blagues, contes, proverbes et chansons en Russie post-soviétique (chapitre 1). Ensuite, il peut aussi intéresser ceux qui veulent s'initier à la formation (chapitre 2) et à l'architecture planifiée (chapitre 3) de l'économie de pénurie (chapitre 5), dotée de mécanismes monétaires spécifiques (chapitres 3 et 4) qui, sous l'effet de la régulation pénurique abandonnée dans les années 1980 (chapitre 6), se transforment en un puissant facteur de crise financière qui a conduit au démantèlement de l'URSS (chapitre 7). Enfin, le livre s'adresse à tous ceux qui étudient les crises et l'avenir du capitalisme. Car, si jamais le capitalisme faillissait à sa mission, l'économie qui viendrait à sa place ne serait sûrement pas celle d'abondance, mais très probablement celle de la pénurie. ..

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1. LA MONNAIE SOVIETIQUE: ET INSTITUTIONS

REPRESENTATIONS

« Pourquoi prier un Dieu qui ne pardonne pas ? » [Proverbe populaire russe] (Finbert E. J., éd., Dictionnaire des proverbes du monde réunis, classés et présentés par E.-J. Finbert, Paris, 1965, p. 141).

Conçu comme un fier symbole de la rupture avec le «passé maudit », la monnaie soviétique est à l'origine de nombreuses confusions dont la portée dépasse l'intérêt purement académique. Dans certains cas, celles-ci proviennent des continuités fortes et complexes entre les périodes pré-soviétique et soviétique, contrairement aux idées d'un bon nombre d'observateurs. En effet, la révolution d'octobre qui bouleversa la société russe n'a jamais réussi à démanteler complètement les fondements institutionnels de la société présoviétique. Le Soviétique est toujours soit un ancien sujet de l'Empire russe, soit son descendant direct, les deux portant dans leurs souvenirs, habitudes ou éducation, un résumé de l'époque révolue. Dans d'autres cas, les confusions résultent des clivages entre les représentations de la monnaie chez les Russes et chez les observateurs externes. L'inconscient collectif des agents observés peut alors cacher une image de la monnaie bien différente des suggestions de la théorie économique. Les réalités monétaires soviétiques, souvent décrites en termes d'anomalie, pourraient donc laisser apercevoir leur sens véritable et leur signification intime à travers des croyances, des superstitions et des coutumes qui sont en rapport avec la monnaie en Russie. Les représentations de la monnaie sont relativement autonomes. Amalgame de nombreux facteurs, elles jouent un rôle actif Façonnant la manière de penser et le raisonnement des individus face aux problèmes quotidiens, elles établissent un lien particulier entre le passé, le présent et le futur. Chanté dans des chansons, raconté dans des contes et des proverbes ou encore présent dans de nombreuses blagues, ce lien est pour beaucoup responsable de l'attitude des soviétiques à l'égard de la monnaie. Cette attitude, mi-triste, mi-moqueuse, souvent assez contradictoire, mais presque toujours bien justifiée, constitue un cadre relativement rigide dans lequel évoluent les anticipations et les comportements des individus. En ce sens, elle résume les contraintes, réelles ou imaginaires, perçues par ces individus. Son observation peut alors proposer un éclairage nouveau des réalités monétaires soviétiques.

21

1.1

Représentations

traditionnelles en URSS

Les représentations collectives forment toujours un univers très complexe, relativement autonome et fragile. Tenter de le saisir dans son ensemble relèverait de l'exploit titanesque. Une sélection est donc inévitable et difficile, surtout pour le cas soviétique. Par souci de simplicité, il est réduit ici au cas russe. Ce dernier est cependant très représentatif: étant donné notamment la position dominante du peuple russe d'abord au sein de l'Empire, ensuite à l'intérieur de l'URSS, mais aussi la façon de résumer les contraintes auxquelles se heurte l'analyse des représentations collectives. En effet, la plupart de difficultés objectives sont communes. Dans le cas russe, elles rentrent curieusement dans le cadre de la représentation fortement idéalisée de la Russie qui la définit comme Grande, Sainte, Riche, etc. En effet, la Russie est grande. Sur son territoire immense, au contact de peuples très divers (des Finnois jusqu'aux peuples de la steppe et de la Sibérie), les convictions ne peuvent être uniformes. Tous les grands courants religieux y sont présents. Par conséquent, les représentations produites par le peuple russe ne recouvrent en aucun cas celles issues de ce cadre plus vaste qu'est la Russie, pas plus qu'elles ne se confondent avec celles inspirées par la religion orthodoxe. D'où la portée a priori limitée de nos réflexions et la fragilité inhérente aux institutions soviétiques. Les représentations de la monnaie ont été soumises à de multiples influences et elles varient, même en Russie centrale, d'une région à l'autre, d'une ville à l'autre. La diversité de la Russie est proverbiale: « Chaque ville a ses mœurs et chaque village ses coutumes »16. Cependant, certaines typologies peuvent être dégagées. Leur point commun est indiscutablement lié à l'archaïsme des représentations russes. Celles-ci sont profondément empreintes de l'esprit pré-capitaliste façonné par la religion. Selon certains auteurs, en Russie, dans les couches populaires, le Moyen Âge s'est prolongé jusqu'au milieu du XIXe siècle. Paradoxalement, c'est l'Europe des Xlye_Xye siècles qui présente le plus d'analogies avec la Russie impérialel7. Le régime communiste a réussi à recréer de manière non-intentionnée le cadre « néo-médiéval » très propice à la survie des mentalités traditionnelles. Par des répressions contre la religion, les autorités soviétiques ont cherché à tarir la source qui alimenta les représentations traditionnelles durant des siècles. Le culte a été, certes, réduit à néantl8, cependant, les mesures radicales n'ont pas suffi à anéantir les représentations anciennes, y compris celles de la monnaie.
16 Dai' V. I., Poslovitsi russkogo naroda, GIKhL, Moscou, 1957, p. 685. 17 Fedotov G. P., «Pis'ma 0 russkoi koul'toure », dans: Russkaya ideïa, Dir. M. A. Masline, Respoublika, Moscou, 1992, p. 392. 18 Kachevarov A. N., Gossoudarstvo i tserkov'. 1z istorii vzaimootnochenii sovetskoi vlasti i rousskoipravoslavnoi tserkvi 1917-1945 gg., SPbGTU, Saint-Pétersbourg, 1995, p. 90-117.

22

En Russie, la pérennité des représentations dépend principalement de la résistance des structures socio-économiques traditionnelles et de la survie des mentalités traditionnelles, indissociables des générations issues d'une société essentiellement agricole.
Jusqu'à une époque récente, la Russie fut profondément marquée par la ruralité. En 1863, la Russie ne compte que trois villes de plus de 100 000 habitants. Au début du XXe siècle, l'immense majorité de la population est encore paysanne. Le basculement date des années 1960-1970. Cependant, même à cette époque, un tiers des agglomérations russes est formé par d'anciens villages, qui sont alors promus au rang de villes par un décret de l'administrationI9. Par l'urbanisation forcée, les autorités cherchent à camoufler l'abîme qui sépare le monde rural du monde urbain en URSS. Depuis des siècles, le monde rural russe était fondé sur le mir - la communauté paysanne20. Secoué à plusieurs reprises depuis le XIXe siècle, le mir ne s'est définitivement effondré que dans les années 1950-196021.

A partir des années 1930, pourchassés par la famine et la peur, les paysans fuient en masse les kolkhozes cherchant à s'établir en ville. Les paysans d'hier ont ainsi constitué la première génération de « bourgeois» soviétiques. Cette réalité démographique est capitale, puisque les paysans russes ont transporté avec eux, dans les villes, leur mentalité, leur vision du monde et leur système de valeurs22. La vie de ces générations correspond parfaitement à la durée du cycle dans lequel s'inscrivent la naissance, l'évolution et le krach de l'économie soviétique. Les représentations traditionnelles ont toutefois survécu à l'URSS. On peut en proposer au moins deux explications. La société soviétique a beaucoup emprunté aux règles du mir. Dans un certain sens, les autorités ont cherché à transposer par la force le communisme primitif du mir à l'ensemble de la société soviétique. L'expérimentation soviétique a duré plus de 70 ans. Le régime communiste a réussi à se maintenir aussi
19 Laran M., Van Regemorter J.-L., Russie-URSS (1870-1984), 2e édition, Masson, Paris, 1986, p.350. 20 Voir, par exemple: Grekov B. D., Krestiane na Roussi, 2e édition, Vol. I-II, AN SSSR, Moscou, 1952 ; Liachtchenko P. I., IstorÜa narodnogo khoziaistva SSSR, Vol. I-II, 3e edition, GIPL, Moscou, 1952 (le 1ervolume est traduit en anglais sous le titre: Ljashchenko P. I., History of the National Economy of Russia to the 1917 Revolution, traduit du russe, Mac Millan, New York, 1949); Robinson G., Rural Russia under the Old Regime, Mac Millan, New York, 1967; Atkinson D., The End of the Russian Land Commune: 1905-1930, Stanford University Press, Stanford (California), 1983 et d'autres. 21 Beznine M. A., Dimoni T. M., « Krest'ianstvo i vlast' v Rossii v kontse 1930-kh-1950-e godi », dans: Mentalitet i agrarnoe razvitie RossÜ (XIX-XX vv.), Dir. V. P. Danilov, L. V. Milov et al., ROSSPEN, Moscou, 1996, p. 155. 22 Babachkine V. V., «Krest'ianskii mentalitet kak systemoobrazouuchtchii factor sovetskogo obchtchestva », dans: Mentalitet i agrarnoe razvitie Rossii (XIX-XX vv.), Dir. V. P. Danilov, L. V. Milov et al., ROSSPEN, Moscou, 1996, p. 282. 23

longtemps en URSS, parce qu'il a su notamment mettre à son service le phénomène central de la vie rurale russe. Il s'agit de la pénurie qui s'est retrouvée au cœur de l'économie soviétique. L'interventionnisme soviétique a généralisé l'incertitude quant à l'approvisionnement des ménages en produits de première nécessité. Les aléas de l'action publique se sont substitués aux variations climatiques responsables des fortes disettes à répétition dans les campagnes russes23. Le régime soviétique s'est ainsi avéré globalement favorable à la reproduction des représentations traditionnelles, y compris celles de la monnaie. Les représentations changent plus facilement d'une génération à l'autre qu'à l'intérieur d'une seule et même génération. Parmi les dispositifs de transmission intergénérationnelle des représentations, l'éducation des enfants joue un rôle très important. En Russie, elle est également responsable de la survie des représentations traditionnelles. En effet, l'éducation préscolaire des enfants est souvent confiée aux grands-mères qui leur apportent beaucoup d'amour, mais aussi une sagesse vieille de cinquante ans. Les vérités apprises au début de la vie sont rarement sujettes à discussion. Même si elles ne correspondent plus aux réalités, et qu'elles sont contestées par la suite, les premières leçons de la vie laissent toujours une empreinte profonde, ne serait-ce qu'au niveau subconscient. En URSS, ce dernier est resté d'autant plus archaïque qu'il était nourri par l'éducation des grands-parents. D'où l'actualité des représentations traditionnelles pour la compréhension des évolutions monétaires non seulement en URSS, mais aussi en Russie moderne. En l'absence de recherches spécialisées, les représentations traditionnelles ne sont pas faciles à étudier. Les représentations de la monnaie en URSS sont restées pratiquement inexplorées pour au moins deux raisons. D'une part, l'idéologie communiste s'est montrée franchement hostile à toute sorte d'analyses qui ne correspondaient pas à la vision officielle des phénomènes étudiés. La monnaie n'a pas de place dans la société communiste. Les recherches monétaires ont été alors jugées au mieux inutiles, au pire nocives. D'autre part, les spécialistes de folklore ont boudé la monnaie à cause du caractère trop peu poétique du sujet. Dans ce texte, les représentations populaires sont reconstruites à partir de sources générales et très disparates. Le rôle central est toutefois accordé aux proverbes russes recueillis essentiellement au XIXe siècle, mais encore en circulation24. Ceci, pour trois raisons elles-mêmes proverbiales. Tout d'abord, « les proverbes sont la vérité ». Ils sont créés par le peuple en dehors des mensonges officiels et résument très fidèlement l'attitude populaire à l'égard des principaux phénomènes naturels, économiques ou sociaux. Ensuite, «les proverbes ne sont pas démolis par les siècles ». Car ils sont toujours ciblés sur des phénomènes répétitifs et largement connus. Enfin, « il n'y a pas de tribunal
23 Babachkine Y. Y., Op. cit., p. 281-283. 24 Le XXe siècle s'est révélé peu productif en termes de nouveaux proverbes russes.

24

pour les proverbes »25,une des rares expressions libres au sein d'une société totalitaire.

1.2

Monnaie entre tradition et modernité

Au cours des siècles, la Russie a eu une attitude particulière à l'égard de la monnaie. Bien qu'elle ne soit pas unique en son genre et se prête à des comparaisons historiques, cette attitude archaïque est toutefois très différente, par exemple, de celle qui prédomine aujourd'hui en Occident, et qui se trouve à la base des théories économiques modernes. La différence est essentiellement liée à la notion de liberté. Dans le monde occidental, la liberté est plutôt associée à la monnaie. Dans le monde russe, la liberté est souvent perçue comme une indépendance par rapport à la monnaie26. La dernière affirmation n'est pas si extraordinaire à la lumière du modèle économique russe hérité par les autorités soviétiques. Ce chapitre s'attachera à tester cette hypothèse à partir des représentations de la monnaie en Russie. On s'intéressera tout d'abord à la place de la monnaie dans le monde vu par le peuple russe. Ensuite, on étudiera la monnaie dans ses rapports avec les principales notions économiques. Enfin, on s'interrogera sur les propriétés attribuées, à tort ou à raison, à la monnaie. 1.2.1 Monnaie, morale et religion

Les représentations traditionnelles de la monnaie dérivent du modèle économique russe qui, dans sa version ancienne, normative et fortement idéalisée, peut être réduit aux points suivants27. Il s'agit d'une économie de survie28 où la morale joue un rôle essentiel. «L'économie morale» tend à l'autarcie. La dérive autarcique résulte de l'aptitude des ménages russes à restreindre leurs besoins, le cas échéant, c'est-à-dire à accepter volontairement des contraintes propres à la pénurie. Le travail est une vertu honorée parmi les activités économiques. La propriété légitime est un fruit du travail, et non du capital. L'organisation du travail et de la production résume la primauté des incitations morales sur les intérêts purement pécuniaires. Dans ce panorama normatif s'inscrivent aussi bien l'économie du mir que l'économie soviétique.
25 Finbert E. J., Dictionnaire des proverbes du monde réunis, classés et présentés par E.-J Finbert, R. Laffont, Paris, 1965, p. 281. 26 Platonov O. A., « Ekonomika rousskoi tsivilisatsii », dans: Ekonomika rousskoi tsivilisatsii, Dir. O. A. Platonov, Rodnik, Moscou, 1995, p. 12. 27 Platonov O. A., Op. cit., p. 7. 28 Le modèle économique russe est proche du concept de « l'économie morale» (Scott J. C., Moral Economy of the Peasant, Yale University Press, Yale, 1976). Pour la période soviétique, le modèle évolué est souvent décrit en termes « d'économie de pénurie» (Kornaï J., Socialisme et économie de la pénurie, Economica, Paris, 1984) ou «d'économie mobilisée» (Sapir J., L'économie mobilisée, La Découverte, Paris, 1990).

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Depuis les origines, le modèle économique russe est intimement lié aux pôles extrêmes d'une mentalité qui tranche sans appel entre le Bien et le Mal, le péché et la vertu, la vie et la mort, etc. Dans le contexte totalitaire, il serait logique de voir la monnaie reléguée tout en bas des valeurs reconnues par la société russe. La réalité est pourtant assez différente. A en juger par les représentations populaires, la monnaie y occupe une position plus floue et pourtant plus respectée. Dans plusieurs proverbes, la monnaie est comparée à Dieu. Une comparaison flatteuse pour la monnaie, puisque Dieu trône au sommet du monde traditionnel, dont les représentations populaires sont par essence religieuses. Ainsi, «la monnaie vient juste après Dieu », elle est explicitement perçue comme un demidieu. Les mentalités populaires lui reconnaissent des pouvoirs surnaturels. La monnaie y est, en effet, dotée de certaines prérogatives divines, notamment, celles de préserver son détenteur contre les malheurs. Cependant, la monnaie n'est pas Dieu. Et sur ce point, il n'y a aucune confusion au niveau des représentations populaires. En fait, la monnaie (l'or ou la bourse) est comparée à Dieu, parce qu'elle est aussi capable de faire des miracles29! Par ailleurs, la même comparaison place la monnaie dans le domaine du surnaturel, du fantastique ou de l'extraordinaire. Dans les représentations populaires, la monnaie n'est pas de ce monde ou, en tout cas, pas entièrement3o. Dans la plupart des sources folkloriques, la monnaie n'obéit pas à une logique économiquement justifiée. Bien sûr, elle n'en est pas incapable. Seulement, elle ne redevient plus ou moins «normale» que dans un lieu particulier: la ville. Selon un proverbe russe, il faut être son propre ennemi pour partir sans bourse en ville31,puisque la monnaie passe avant tout32.Les habitants des villes figurent logiquement parmi les détenteurs privilégiés de la monnaie (marchands, brigands, soldats, usuriers, etc.). Les autres individus semblent pouvoir s'en passer. Certes, ils peuvent se retrouver en possession de monnaie, et ils en détiennent effectivement de temps en temps. Cependant, les personnages folkloriques, qu'ils soient de la ville ou de la campagne, ne la dépensent que rarement à des fins purement économiques. Les habitants des villes se voient d'ailleurs assez régulièrement accusés d'avoir gagné de l'argent sur le dos de pauvres paysans trompés33.
Le « miracle» monétaire peut donc être souillé par une tromperie. Par sa nature, il n'est pas divin. La monnaie est synonyme de hasard, d'incertitude et de chaos.
29 DaI' V. J., Op. cit., p. 82. 30 Bogdanov K. A., Den 'gi vfolklore, Bell, Saint-Pétersbourg, 1995, p. 13. 31 DaI' V. I., Op. cit., p. 326. 32 Meltz M. Ya., éd., Poslovitsi, pogovorki, zagadki v rukopisnikh sbornikakh Nauka, Moscou, Leningrad, 1961, p. 153. 33 Bogdanov K. A., Op. cit., p. 12-13.

18-20 vv., LO

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Selon un proverbe russe, « la monnaie est tout à fait capable d'acheter un pope et de tromper Dieu lui-même». Selon un autre, « il est impossible de vendre sans avoir trompé l'acheteur». Né à l'époque préindustrielle des marchandises nonstandardisées, le proverbe a retrouvé aujourd'hui une seconde vie sur le marché post-soviétique submergé par des produits d'origines et de qualités très diverses. Dans d'autres proverbes, la monnaie (ou l'or) est encore plus ouvertement opposée à la vérité: « la vérité se noie lorsque l'or remonte à la surface ». On reconnaît à la monnaie des pouvoirs de création, mais la vérité seule est la source des pouvoirs créateurs universels34. Accusée de tromperie, la monnaie peut également être liée au vol. Dans des sources folkloriques, le vol et la tromperie figurent souvent ensemble parmi les moyens permettant aux personnages très divers de se procurer de l'argent. Qu'il s'agisse du marchand ou du brigand, du pope ou du soldat, la monnaie change de propriétaire par la force: une des contraintes originelles de tout échange. Dans la plupart des cas, cet « échange» s'effectue dans un endroit particulier, sur un chemin ou dans une forêt, où ne s'appliquent pas les lois divines gouvernant le monde35.En ce sens, la monnaie se retrouve extériorisée par rapport au monde paysan où vivent les narrateurs. Dans leur monde, la monnaie ne circule pas. Elle circule sur le chemin traversant une forêt, dans les poches des passants « étrangers» qui volent et se font voler. Le terme même désignant en russe un passant étranger en milieu rural (prokhodimets) est sémantiquement proche des termes «escroc» ou «voleur ». Pour les «chemineaux» folkloriques, le vol n'est pas toujours un délit. Selon un proverbe, ils ne volent pas d'objets, ils les prennent tout simplement. A l'époque soviétique, la même confusion sémantique s'est étendue à l'ensemble des biens publics. On disait les prendre et non pas les voler, comme s'il s'agissait d'un poisson de la mer ou d'un gibier de la forêt. D'autre part, le vol était unanimement condamné au sein du mir: « l'accaparement criminel n'aboutit jamais à rien de bon ni pour le voleur, ni pour le village concerné »36. La monnaie suscite des réactions très controversées chez les gens. Cependant, l'attitude populaire perd sa dualité dès qu'elle s'appuie sur la religion orthodoxe. Dans leur dimension religieuse, les mentalités paysannes réprouvent toujours les passions et les comportements que génère la monnaie. De même, dans une perspective métaphysique reliant l'ici-bas à l'au-delà, la monnaie perd beaucoup de ses vertus aux yeux des croyants christianisés. De ticket d'entrée dans

34 DaI' V. I., Op. cÎt., p. 83, 119, 195. 35 Bogdanov K. A., Op. cÎt., p. 17-22. 36 DaI' V. I., Op. cÎt., p. 161, 165, 167.

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