MONNAIE ET SOCIÉTÉS

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Pour illustrer comment le rapport à la monnaie est lié au rapport aux institutions, l'auteur a choisi d'effectuer ses analyses à partir d'une entreprise, La poste qui remplit une mission de service public tout en étant en concurrence. L'auteur souligne que dans les représentations des clients en difficulté, La Poste est pour eux un lieu de gestion de leurs incertitudes. L'usage social et culturel de monnaie est aussi pour eux, une manière de régler leur compte avec les guichetiers, avec eux-mêmes et leurs réseaux de sociabilité.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296168787
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MONNAIE ET SOCIÉTÉS
Une socio-anthropologie des pratiques monétaires

Lamine SAGNA

MONNAIE ET SOCIÉTÉS
Une socio-anthropologie des pratiques monétaires

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37

10214 Torino
ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0289-9

Je dédie ce livre

A mon père, Almamy Sagna parti très tôt, A ma mère, A/imatou Diop Cissé que j'imagine toujours me dire ces vers de Brago Diopl « Ecoute plus souvent les choses que les êtres, la voix du feu s'entend; Ecoutes dans le vent les buissons en sanglots, c'est le soufile des ancêtres Ceux qui sont morts ne sont jamais partis, Ils sont dans l'eau, ils sont dans le vent. » Aux tontons Kalber! Mané, Famara Sagna, ldrissa Seydi, sans lesquels, j'aurais arrêté plus tôt mes études. Ce livre est aussi dédié à mes pères spirituels Moktar Cissé, Cheikh Anta Diop,

1

BIRAGO Diop, Souffles, in Contes d'Amadou Coumba, Présence Afiicaine, 1948

A mes Amis Remerciements2 à tous mes grands frères et petits frères, et à tous les amis que je ne peux pas citer ici. Ils se reconnaîtront. Remerciements particuliers à la Mission de La Recherche de La Poste: Nicole Barrière, Françoise Bruston, Sylvaine Chantrenne, Michel Doumas, Emmanuel de la Burgade
à IGné Diallo Bâ qui a eu la patience de me relire.

J'ai rêvé un personnage qui m'a transmis un courrier que mes proches m'ont dépêché. Ce personnage me dit qu'il a traversé la violence des fleuves, les rizières basses de Casamance, sans s'inquiéter, car le message est urgent. Il me raconte que là-bas, des hommes disent qu'ils vont faire trembler le ciel. Ces hommes chantent une formule bizarre qui sonne en la mineur. Ils répètent en chœur« la création tremble comme une toile ». Alors, je me dis: ces gens là, je leur enverrai un message où je leur dirai que: « le jour où ils tourneront réellement leurs yeux vers le ciel, ils sauront que le ciel n'est pas une toile». Ce jour là, ils entendront une voix gréco-latine avec un accent égyptien qui les rassurera sur les dimensions universelles de leur africanité et ils entendront gravement. «Fils impétueux, cet arbre là-bas, cet arbre robuste et jeune c'est l'Afrique, ton Afrique qui repousse patiemment, obstinément, et dont les fruits portent peu à peu l'amère saveur de la liberté dans cette économie mondialisée. Cette Afrique là que vous ne connaissez pas. Cette Afrique dont le dos s'est courbé et s'est couché sous le poids de I 'humilité, ce dos tremblant à zébrures rouges qui disait oui aux fouets, dit désormais, non à une certaine perspective virtuelle même si elle respecte toujours les voiles de la création ».3
2N ous avons paraphrasé plusieurs poèmes. 3Paraphrase du Poème de David Diop, « Afrique », in Anthologie nègre et malgache de langue ftançaise, PUF, 1985.

de la nouvelle poésie

Ce jour là, ils sauront trier dans les messages des masques blancs, des masques noirs, des masques rouges, des masques jaunes, les notes intéressantes pour leurs chansons. Par exemple, ils pourront chanter: Masques! 0 Masques! Masque noir, masque rouge, vous masques blanc et noir Masques aux quatre points d'où souffle l'Esprit Je vous salue dans le silence! Et pas toi le dernier, Soundjata, ancêtre à tête de lion. Et quand j'entendrai ces chansons, je me rappellerai des voix des masques blancs qui, avec des voix qui distillent un air d'éternité
gardent ce lieu forclos à tout sourire qui se fane

Et quand je penserai à Ndoumbélane, je penserai à tous les masques sans couleur pour respirer l'air de mes Pères. Et je leur dirai Masques aux visages sans masques4, A votre image écoutez-moi! Arrêtez de croire que la création peut trembler comme une toile. Tournez vos yeux vers le ciel et promenezvous avec vos bâtons de pèlerin dans une forêt, et vous verrez surgir des masques rouges, des masques jaunes, des masques noirs, des masques blancs en train de semer ensemble des grains dans des rizières. Approchez-vous d'eux, constatez la fertilité de leurs champs et vous verrez que, le lendemain, vous reviendrez travailler durement avec eux. Si vous résistez aux difficultés des années de labour, malgré de fortes variations saisonnières, vous entreprendrez la cueillette. A la moisson, vous mettrez toute la cueillette dans une calebasse (qui ressemble à un bol de «thieb (riz)): les masques blancs appellent cela ordinateur). Il vaut mieux répartir les grains à moudre dans de petits bols appelés «disquettes» . Avec ces petits bols (disquettes), même les animaux vous suivront jusqu'aux tropiques pour rire avec vous. Vous pourrez même être accompagné par une vache qui rit (si elle n'a pas peur de fondre). Rassurez la vache qui rit: au pays des masques noirs, on a peur des animaux qui rient.

4Léopold

Sédar

Senghor,

Oeuvre

poétique.

Articles «La guichetière préférée», in Rapport Moral sur l'Exclusion Revue d'Economie Financière, Caisse des Dépôts et de Consignations, publiée Sous la Direction de Jean Michel Servet, Université Lyon II, 1997 «Pratiques monétaires et tentatives de détournement chez les clients en difficulté», in Exclusion et liens financiers, Rapport du Centre Walras, 1999-2000, Edition Economica « Ethique financière et pénurie d'argent: la gestion syncrétique des incertitudes par les individus en difficulté», in Rapport Moral sur l'argent dans le monde, Paris, Décembre, A.E.F.- C.D.C., 1998

-

Préface
L'usage et, plus précisément, l'usage social n'est pas une notion couramment utilisée en anthropologie. Encore moins lorsqu'il s'agit de la monnaie ou, plus banalement, de l'argent. La monnaie, équivalent général, semble peu conciliable avec le social. Pour tout dire, user socialement de la monnaie parait un non-sens. C'est économiquement que l'on s'en sert. Quoi de plus paradoxal, dès lors, que de dire: l'usage social de la monnaie, c'est, pour une population en difficulté, autrement dit disposant de peu d'argent, la gestion des incertitudes de sa vie ? Telle est l'énigme que pose Lamine Sagna au seuil de son ouvrage, avertissant qu'il n'a pas la prétention de la résoudre, mais de la poser comme telle et d'avancer, aussi loin qu'il le peut, du côté de la connaissance. Son livre, au style à la fois brillant, incisif et ondoyant, est une aventure dans laquelle le lecteur s'engage, sans que des repères assurés puissent lui servir de balises.

Mais pourquoi, diront certains, avoir choisi La Poste comme terrain d'enquête? Certes, il dut y avoir des raisons conjoncturelles. Cependant, elles ne suffisent pas à expliquer ce choix. Plus profondément, pour Sagna, La Poste est un lieu composite: on y rencontre les pauvres elle est leur banque -, mais surtout on y voit

-

les multiples aspects de la pauvreté, aspects culturels, sociaux, économiques. Venu du Sénégal, Sagna n'a pu qu'être sensible, par les questions mêmes qu'il se pose, à un tel lieu qui lui a offert une sorte de « miroitement» où puiser du sens. Religion, société, culture, histoire, mais aussi matérialité de la vie, l'auteur s'éloigne des réponses rationnelles, de l'instrumentation des objets, des techniques. Lorsqu'il pose le problème du symbolique et de l'imaginaire par rapport au réel comme le fit Lacan -, il se prend lui-même - beaucoup plus que ce ne fut le cas pour Lacan dans la trame de leurs articulations. Il sait de quoi il parle lorsqu'il questionne le corps, l'image, la circulation des objets dans l'échange,

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-

lorsqu'il se demande ce qu'est l'incorporation, la médiation, la solidarité. Il fuit la littérature du sujet, recherche - à l'encontre de la sérialité sartrienne -, dans les files d'attente aux guichets ce qu'est l'être en société. Approche sensible, soulevant comme des pierres, une à une, les jalons de l'énigme et suivant la trace. A ces questions il faut un appui, un cadre. Sagna le trouve dans la pensée anthropologique et historique africaine, mais aussi dans la pensée philosophique, économique et sociologique occidentale; il relit les auteurs classiques et contemporains en philosophie, en économique, en anthropologie. En faisant siennes les concepts des différents auteurs, il les confronte à son terrain, pour vérifier leur souplesse ou leur rigidité. Cette démarche lui permet de montrer que la monnaie est substancialisée par le sens qu'elle prend en circulant. Dans les relations, la monnaie prend place à la fois dans le social, l'économique et le culturel. L'auteur la rapporte au corps et au sacré tout autant qu'à l'achat et à la vente. Il ne la fétichise pas; il en fait plutôt le « mistigri» des pauvres, l'objet qui vient du guichetier et qui passe de l'un à l'autre. Guichetier - Marabout dont on s'étonnera et se persuadera peu à peu qu'il joue bien un tel rôle. Ce que veut montrer Sagna, c'est que l'usager en difficulté règle ses comptes: d'abord avec La Poste, ce qui entraîne des scènes savoureuses entre client et guichetier autant lorsque l'argent est absent que lorsqu'il est là ; avec lui-même, on pourrait dire avec sa conscience, dans le don, la dépense pour la cérémonie, etc. ; enfin avec la société, dans ses rapports d'une part avec ses pairs, d'autre part avec l'environnement social et institutionnel. Lamine Sagna excelle à montrer, dans ce dernier cas, les oscillations entre la prudence, la ruse et le subterfuge quelquefois à la limite de la légalité. On le verra, dans ce beau livre, d'une partie à l'autre, l'argumentation glisse de la théorie illustrée à la compréhension et à l'explication du terrain (multitudes d'observations, de phrases recueillies, etc.). L'auteur refuse la dichotomie théorie-empirie qui, en l'occurrence, n'aurait aucun sens. Il s'agit, répétons-le, de commencer à déchiffrer l'énigme et elle est autant dans la théorie

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construite à partir de ou contre les théories déjà faites que dans les attitudes et comportements observés. « La difficulté est un fait social total» dit Sagna. Mais, malgré le «morcellement» économique, l'usager en difficulté arrive à effectuer une sorte de «totalisation», en joignant l'économique au psychologique, au social et au culturel. Voici donc une nouvelle ouverture. Le livre ne porte qu'apparemment sur la monnaie. En réalité il parle de ces nombreux êtres qui, en ayant peu, la manient, pour montrer leurs figures, leurs « personnages romantiques ». Le désir d'avoir est, ici, chez ces usagers en difficulté, un désir d'être: être soi avec les autres dans un environnement qu'on peut dire à la fois familier et hostile tant dans ses institutions que dans ses techniques. Livre qui analyse une vie quotidienne raisonnable, quelque peu à l'écart du rationnel, où vivre socialement et culturellement c'est aussi survivre matériellement, où la passion pour l'argent et la marchandise ne peut donc guère se manifester. Peut-être Sagna fait-il simplement le pari que, quand les pauvres s'éveilleront, ils ne seront et n'agiront pas comme les riches d'aujourd'hui.

Il

Avertissement Derrière le processus d'intégration économique et sociale se profile une volonté d'homogénéisation des pratiques. La question est donc de savoir comment chaque partie participant aux échanges monétaires peut rendre lisible à l'autre son système d'évaluation. L'étude que nous menons ici nous permet non seulement de travailler les concepts en extension, mais aussi d'inscrire leur compréhension à différents niveaux de la vie sociale. C'est un travail susceptible de plusieurs lectures, du côté de l'économie, de la sociologie, de l'anthropologie, mais aussi de la philosophie. Certes, on pourrait trouver son architecture compliquée, et très construite socialement, avec des recours à mon histoire personnelle. Mais ces recours permettent de mettre en place des systèmes de décrochage avec des références qui pourraient apparaître très théoriques. En effet, lorsque nous nous interrogeons sur la légitimité de leurs pratiques, nous nous interrogeons sur la légitimité de notre représentation du monde par rapport à la leur. Les questions redoutables auxquelles nous renvoient les pratiques monétaires et la gestion des incertitudes des populations sont celles de la maîtrise du risque face aux innovations technologiques. Les contradictions dans les attitudes et comportements des individus en difficulté proviennent en partie de nos contradictions propres: des conflits internes que nous vivons dans notre système de
représentation.

En fait, l'idée séminale de notre recherche est la mise en scène du personnage conceptuel de l'exclu, ou si l'on veut du précaire. En tentant de repérer les conditions de possibilité d'énonciation du problème que nous posons, le lecteur, verra que celui-ci tourne autour du sujet citoyen, parce que nous ne sommes pas dans la vision d'un sujet qui pourrait être pur consommateur. Notre concept de client en difficulté est aussi un mode de réappropriation de l'ancienne figure du pauvre, non seulement avec une idée de taxinomie, mais aussi d'une distribution réglée des difficultés. En d'autres termes, nous

considérons l'individu en difficulté non seulement comme un personnage romantique, mais aussi comme au personnage conceptuel. Selon Deleuze, le personnage conceptuel est une puissance de concepts, tandis que le personnage littéraire est d'abord une
puissance d'affects.

A prendre le personnage conceptuel du citoyen, on peut dire qu'il réapparaît aujourd'hui soit comme sujet possesseur de droits (politiques, civils, droits de l'homme et droits des peuples), soit comme perpétuellement à reconstruire dans un acte ou dans une parole dont l'espace n'est jamais pérenne. Dans ce second cas, il est plus intéressant d'explorer les figures marginales du citoyen, l'étranger, le sans papiers ou l'individu en difficulté. Cette seconde voie, dans laquelle nous nous situons, nous permet de montrer que ce qui nous intéresse ce n'est pas le « bon» client, mais celui qui est à la limite de l'exclusion bancaire. Comme on le verra, nous le décrivons comme relevant du fait social total, car dans sa pratique monétaire se dit le rapport qu'il entretient au social et au culturel. En réalité, les pratiques monétaires sont un tout toujours plus compliqué que l'évidence, un phénomène d'échange n'est jamais épuisé par une analyse économique, sociologique ou anthropologique. Il nous faut donc construire et reconstruire en permanence notre objet. Le personnage en difficulté nous donne à penser un sujet qui se construit et se reconstruit sans cesse dans ses pratiques monétaires, dans ses actes. Il s'agit donc de tenter de comprendre: 1 comment les définitions que diverses disciplines ont adoptées pour décrire les comportements des populations en difficulté permettent de cerner le personnage de l'exclu 2
3

-

-

en quoi la confiance est génératrice de lien social ce qu'est La poste, ce qu'est un selVice public

-

4 - ce qu'il en est de la gestion des risques, des « illégalismes » et de la réorganisation de l'objet-monde

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En fait, nous nous proposons, à partir d'une méthodologie interdisciplinaire, d'interroger dans toutes ses dimensions la question du service public aujourd'hui, non à partir des présupposés idéologiques, mais dans la reconstruction de son concept au regard des transformations des pratiques monétaires, sociales et culturelles des personnes en difficulté. En effet, au-delà de son objet propre, nous estimons que cet objet d'étude ouvre une voie féconde pour l'analyse du phénomène communément désigné sous le terme de l' exclusion. A chaque fois que nous relisons ce travail, comme tout lecteur, nous avons des réserves sur le plan théorique, mais nous y retrouvons le triple intérêt d'explication du phénomène de la pauvreté. Il est d'ordre ethnographique, sociologique et anthropologique. Peut-être est - ce du au fait que nous soyons nous-mêmes un habitué de la dualité culturelle et de ses contradictions entre une légitimité coutumière autochtone et une légalité coloniale ou étatique importée. Aussi sommes-nous souvent amenés à effectuer une microethnographie de La Poste et de ses clients démunis, observation qui éclaire les gestes et les postures, les mots, les espaces, les rôles, les attentes, les rituels et les représentations auxquels nous sommes nous-mêmes confrontes. Assurément, l'intérêt sociologique de ce travail, s'il n'est pas tout neuf, est d'une brûlante opportunité puisqu'il consiste dans la démonstration de l'existence, voire de la primauté du social à la base des pratiques économiques et financières. L'emploi d'une méthode d'observation participante a permis de saisir ces éléments qualitatifs. Certes, nous aurions pu ajouter des données statistiques de la population observée pour qu'on voie mieux la représentativité et la distribution des faits ainsi mis à jour, mais les procédures administratives ne nous ont pas permis d'y accéder. Ceci étant, nous trouvons dans ce travail, un intérêt anthropologique qui résiderait dans le projet même d'étudier les pratiques monétaires comme un fait social total. Il peut apparaître étonnant que la notion de fait social total offre cette grande fécondité ethnographique alors que d'un point de vue

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théorique elle reste, pour tout le monde, fort obscure. Or, par une étonnante convergence, nous parvenons à des résultats qui corroborent de façon frappante nos intuitions anthropologiques avec les exigences méthodologiques de Mauss. Nous le montrerons à propos des catégories, qui sont toutes opératoires, de totalité et de totalisation, de frontière et de mélange, de cloisonnement et de décloisonnement, de rationalité et d'irrationalité. Il ne s'agit pas pour nous de réinventer, à partir de notre terrain, une sorte de déterminisme des pratiques, mais, surtout de montrer l'existence d'un holisme interactionniste, dynamiste et respectueux des stratégies des individus. C'est cette démarche qui nous mène à prêter attention au symbolique des faits sociaux. Nous avons essayé d'effectuer un calage précis de la notion et de la place essentielle de la confiance dans l'élaboration théorique de la notion de symbolique. En effet, le symbolique permet non seulement de confirmer la place de la confiance, mais aussi, parfois, de montrer l'importance du sacré et du religieux dans l'échange et dans le rapport à l'argent.

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Introduction Si, à 1'heure actuelle, en France, les débats sur les problèmes socio-économiques se posent avec tant d'acuité à travers les revenus, c'est que la société a globalement intégré le fait que la valeur sociale d'un individu ou d'un métier dépend entre autres de son niveau de revenu. En effet, l'un des moyens essentiels pour disposer des revenus

est le travail, or de nos jours, beaucoup de personnes sont au chômage. Ces personnes n'ont parfois aucune ressource qui leur permettrait de faire face aux aléas. Donc l'importance du travail dans les relations socialeset dans les relations aux objets est indéniable.
Mais, si le travail apparaît comme une nécessité pour la satisfaction des besoins primaires, son rôle pour l'équilibre de l'individu et de la société n'est pas à négliger. Certains individus vont tenter de substituer aux valeurs accordées au travail d'autres valeurs qui sont souvent une réminiscence d'un système de référence dont la société aimerait se passer. Avant de voir, à travers les expériences et les trajectoires personnelles des individus, ce qui facilite ou rend difficile certaines pratiques, disons que de plus en plus, dans les relations du sujet à la société comme dans le désir d'appropriation d'un objet, il est fondamental de disposer de revenus. En effet, dans l'économie de marché, c'est par l'argent qu'on peut acquérir les objets. Nous l'avons vu, la monnaie ou, si l'on préfère l'argent, n'est pas simplement une forme abstraite de toute marchandise, c'est aussi un moyen concret pour vivre et donner sens à sa vie, c'est-à-dire un moyen pour atteindre ou affirmer un statut social. Dans la mesure où l'on se trouve dans une configuration, où les objets sont multiples et séparés des sujets, comment l'individu peut il dépasser les valeurs subjectives dues à la multiplicité des univers culturels? Certains individus instaurent des formes d'échanges particuliers qui se fondent souvent sur des vecteurs de sociabilité comme la parole, les biens, l'argent, des relations pour un bon voisinage, des liens pour consolider l'amitié ou pour vivre dans un bon climat

familial, d'autres investissent le marché en surconsommant, s'endettant.

en

Les usages de la monnaie se fondent toujours sur des principes moraux et sociaux. Même si, parfois, ces usages s'effectuent à partir des héritages du passé, ces survivances sont réactuaIisées aux regards des normes présentes. Chez les individus en difficulté, les usages de la monnaie se déclinent selon les valeurs prescrites par le groupe d'appartenance d'une part, et d'autre part, selon les sens que l'on accorde aux échanges. Plus précisément, ces individus étant «morcelés», ils récupèrent les objets, trient et réparent les services et produits en fonction de leurs acquis et de leurs situations présentes. Dans toutes leurs façons d'échanger comme celles de consommer, ils expriment des demandes anthropologiques, en ce sens qu'ils cherchent à ce que les autres (qui ne sont pas en difficulté) les réinscrivent dans leurs rapports sociaux. Parfois, comme nous l'a montré Mauss à travers le potlatch, où l'échange réciproque s'accompagne d'une « surconsommation », dans certains échanges des personnes en difficulté on peut voir des quantités de consommation offertes dépassant les besoins. Ainsi, lors de la grande fête des populations musulmanes par exemple, celles-ci, parfois malgré leur difficulté, dépensent des sommes d'argent considérables dans l'achat de nourriture. Il s'agit donc pour nous de saisir la façon dont ces valeurs se manifestent de façon visible (signes extérieurs, images) ou de façon latente dans les rituels qui permettent de reproduire les croyances et les pratiques. Mais, si nous analysons le système de représentation sociale et de reproduction, c'est surtout pour essayer de comprendre comment les individus en difficulté mettent en place des stratégies pour bénéficier de revenus ou pour mieux gérer leurs ressources et pour comprendre également le sens de leurs pratiques traditionnelles. Certes il est fondamental, pour saisir l'ampleur de ces stratégies, de concevoir le rapport à l'argent dans le rapport au corps, dans le rapport à l'espace, dans le rapport au temps, etc.

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C'est pourquoi, nous nous intéressonsautant à la description qu'à l'explication des échanges, à partir de l' obselVation des tenues vestimentaires, de l'alimentation, de l'utilisation des objets en
fonction du sexe, de l'âge, etc. Une telle démarche nous permettra de montrer comment, chez ces personnes en difficulté obselVées, la façon de consommer comme celle d'épargner est en même temps une vision de l'échange, un rapport à soi et à la société, un rapport aux objets, donc un rapport à la production et une conception de la redistribution. De prime abord, on peut dire que la place que ce groupe de personnes accorde à l'argent dans les relations sociales rejoint d'une certaine façon sa vision du monde et de la société. Mais ces questions nous renvoient aussi à des réflexions philosophiques et politiques comme l'application des principes de la démocratie et de la République (liberté, égalité, fraternité). En d'autres termes, il s'agit de savoir si la redistribution des revenus, telle qu'elle s'effectue, est légitime ou arbitraire pour ces personnes en difficulté obselVées eu égard aux grands principes qui fondent la République et la démocratie. En effet, les principes de la République se fondent sur l'égalité des chances pour tous les citoyens, de ce point de vue, le rapport à l'argent des individus en difficulté est d'ordre anthropologiques, car leurs demandes tiennent de référents transcendants. Autrement dit, même si on peut trouver des cas de transgression des normes et règles, c'est en fonction de leurs droits et devoirs liés à leurs statuts de citoyens que tous ces hommes accomplissent des tâches qui peuvent leur permettre de gagner de l'argent. C'est également, dans cette articulation de revendications de droits personnels et de devoirs vis-à-vis de la communauté, que l'on peut appréhender la dialectique de la «totalisation et du morcellement» qui est au cœur des pratiques monétaires des
personnes en difficulté.

En effet, la demande de reconnaissance s'inscrit dans un mouvement qui intègre et dépasse la logique économique dominée

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par le marché. Les liens sociaux à travers les échanges sont plus importants que les liens économiques (entre les choses), c'est une autre économie de type archaïque, comme l'a montré Salhinss, qui privilégie un échange par don et contre-dons. Dans la société marchande, les populations démunies cherchent à se resocialiser par la triple obligation: de recevoir, de rendre et de donner. Nous montrerons, à l'instar de Charles Malamoud comment les individus en difficulté ne voulant pas simplement recevoir, mais aussi rendre et donner privilégient des types de circulation monétaire qui permettent de faire circuler et transmuter les objets en dette sociale. Ces individus se considérant parfois eux-mêmes comme des « rebuts», des déchets, essaient de gérer leurs incertitudes par le bricolage, le retraitement, la récupération des « restes» de la société. Ils privilégient donc des pratiques que l'on peut juger marginales
voire déviantes.

Ainsi lorsqu'ils retirent dix francs dans leurs comptes bancaires pour reverser parfois deux ou trois francs, c'est toujours ce reste qu'ils cherchent à traiter. En nous limitant volontairement aux effets sociaux et culturels de la pénurie d'argent, nous voulons souligner avec force le rapport à l'argent autant comme un rapport de production que comme un rapport à l'espace, à l'habitat, à l'alimentation, en un mot comme un rapport symbolique ou identitaire. Les débats sur l'économie en tant que domaine des phénomènes concernant la production, la distribution et la consommation, c'est-àdire grosso modo celui des richesses, des biens matériels dans la société, posent des problèmes d'approche tant au niveau de la division du travail que de ses effets sur la répartition des richesses nationales.

Sur quels fondements s'appuie cette répartition? Comment s'effectue la division du travail? Comment l'exercice d'une activité
5Shalhins,Age de pierre, âge d'abondance, Gallimard 1974

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participe ou non à l'équilibre du groupe? Quelles sont les effets de la division du travail dans les rapports de socialité ? Si les décideurs mettent en œuvre des stratégies pour une meilleure productivité, en segmentant parfois certains marchés, leurs stratégies peuvent aider à mieux saisir les politiques et les effets de la redistribution dans les activités marchandes et non marchandes. Ces types d'activité sont d'autant plus intéressants à étudier qu'ils permettent de connaître par exemple les causes de l'augmentation de la précarité. D'autres activités dites d'emploi de proximité sont rémunérées de façon spécifique par des moyens de paiement particuliers comme les chèques emploi-services qui sont aussi des indicateurs de la nouvelle division du travail et du niveau de précarité. Donc, ce qui semble plus important dans l'analyse des nouvelles formes du travail c'est le fait que l'activité en elle-même montre les nouveaux rapports de socialité. Plus encore l'étude du contexte global de la gestion des incertitudes par les individus en difficulté observées à La Poste permet de mettre en exergue différents aspects de la civilisation française. Du reste, vue l'importance de nouvelles formes d'activité, on est en droit de se demander si l'on n'est pas rentré dans un nouveau type de civilisation. Peut -on dissocier l'économique du social, de la distribution, des rapports sociaux? Pour reprendre Karl Polanyi, l'économie est « encastrée» dans les rapports sociaux. En effet, pour cet auteur on peut identifier dans toutes les sociétés quatre principes de comportements économiques: le marché qui permet la rencontre de l'offre et de la demande de biens et services pour des échanges à travers les prix. Dans ce lieu, il s'établit une relation de base de type contractuel à partir de calcul d'intérêt. Les caractéristiques du marché permettent donc de l'autonomiser par rapport aux autres relations sociales non
marchandes.

.

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. la redistribution qui est un principe selon lequel la production est remise à un responsable (généralement l'Etat) chargé de la répartir. Ce principe suppose qu'il y ait des règles et procédures pour opérer des prélèvements et faire les affectations nécessaires. Dans ce cas de figure, il s'établit des droits et obligations entre le responsable et les citoyens dans la durée.
. la réciprocité est un autre principe qui permet aux groupes ou aux personnes de manifester un lien social entre les parties qui participent aux échanges. Le don et le contre-don constituent de ce point de vue un exemple concret. La réciprocité est donc indissociable des rapports humains, elle est différente de l'échange redistributif car non imposée par une autorité centrale.
l'administration domestique consiste, quant à elle, à produire, pour son propre usage, pour ses propres besoins voire pour ceux du groupe d'appartenance. On peut dire que l'administration domestique est une forme de réciprocité qui s'inscrit dans les relations de socialité primaire. Selon Polanyi, le marché ne suppose pas une immersion dans les relations sociales (il n'est pas absorbé par le système social). Mais, quelle pourrait être la signification de tels principes dans un environnement économique moderne? En d'autres termes, quelles sont les conséquences que nous pourrons tirer de ces principes dans les différents secteurs de l'activité économique en France? Secteurs qui, rappelons-le, sont: une économie marchande, une économie non marchande, une économie monétaire et parfois une économie non monétaire. Dans l'économie marchande, le marché joue le rôle de distribution, alors que dans l'économie non marchande ce rôle de distribution est confié généralement à l'Etat. Le marché ne pouvant assurer I'harmonie sociale, l'on donne à certaines institutions ce rôle. Dans cette perspective, le service public a d'une certaine manière une dimension de redistribution. Etant donné que, de plus en plus, les individus s'adonnent à des activités informelles, où la distribution est, généralement réciproque, on peut parler d'une économie non monétaire. Toutes les pratiques

.

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économiques sont encastrées sauf celles qui concernent certains
segments de marché particuliers de la finance. C'est à travers le chômage générateur de situations de détresse, de précarité et d'inquiétude que l'on peut le mieux observer cet encastrement de l'économique dans le social. En effet le chômage crée des zones de confiance comme il peut apporter une ambiance de méfiance. Dans certains groupes sociaux que nous analysons, cette crise économique qui est aussi sociale, prend un accent particulier, les individus investissent et/ou détournent certains objets et lieux de leurs objectifs premiers. Si les uns sont désorientés, les autres arrivent, dans les systèmes d'échange locaux, par exemple, à faire resurgir des valeurs qu'a justement fait disparaître la croissance économique. Les institutions qui mettent en place des systèmes de sécurisation particuliers sont parfois malmenées. L'argent, à qui l'on donne un pouvoir d' intermédiation entre les individus, est l'objet d'investissement de tout ordre. Pour certains, l'argent doit incarner les valeurs et les représentations, et produire du lien social, pour d'autres l'argent devient une fin en soi. La question de l'argent pose donc de manière nette le problème des luttes symboliques entre les différents acteurs ou agents de la vie économique et sociale et notamment ceux que nous étudions.

.

. La question de l'argent et le développement de la difficulté de vie perçus comme manifestation claire des inégalités, entraînent, chez eux, des discours et revendications identitaires.
L'acte de consommation exprime d'une certaine façon les représentations, car l'on achète des objets et des biens qui ont une utilité ou un sens pour sa vie. On n'achète pas de la même façon selon qu'on est très pauvre ou très riche: la propension à la consommation n'est pas la même selon les catégories de la population. Dès lors, peut -on considérer ces clients en difficulté de La Poste comme des usagers au même titre que ceux qui ne sont pas en difficulté financière? Mieux, peut-on concevoir, dans le même socle, l'usage du temps qu'ont les uns et les autres?

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L'échange est une combinaison complexe d'actes, d'instruments qui changent de destinataires et de propriétaires. L'échange peut être coloré d'émotions, de paroles, de formules, de chants, de prières, etc. En disséquant l'échange, on morcelle des paroles, des objets, en un mot les croyances. La logique de l'échange est donc celle du dire, du faire, et du faire dire des croyances et des actes qui proviennent des esprits et des corps des individus. L'échange est aussi action, où chaque acteur et chaque situation doivent être pris en compte. On ne peut pas aussi exclure de l'échange une possibilité pour les acteurs d'improviser. La pratique monétaire n'est pas étrangère aux enjeux de ce monde, aux urgences du quotidien, aux rythmes des décès et des naissances, aux malheurs et aux bonheurs des êtres. Parce qu'elle s'inscrit toujours dans une vision du monde, il faut réaffirmer sa dimension spirituelle. En effet, les individus cherchent à transcender certaines difficultés par des actes que l'on peut juger irrationnels. Par exemple, dans certaines régions du monde, les populations, y compris celles qui sont en difficulté, enterrent leurs morts avec de l'argent. Ainsi chez les Aré'aré, une société sans argent est une société invivable. On peut donc parler d'une sacralité de l'argent qui sert ou non à la socialité. De même, autant on peut admettre qu'il y a un monétarisme de l'élite fondé sur la monnaie elle même, autant on peut soutenir qu'il y a un monétarisme sans monnaie de la part des personnes en difficulté. Le monétarisme des pauvres se nourrit généralement des valeurs sociales des groupes et de ceux qui les incarnent. Pour une part importante des clients en difficulté que nous avons observés, dépenser c'est montrer qu'on est riche, car, la richesse fait référence au don, à la circulation et non à la retenue, elle permet d'échapper à la thésaurisation. La richesse c'est l'amour de soi, l'amour des autres: la confiance, le respect. Donner de l'argent c'est respecter les principes religieux c'est-à-dire se respecter soimême et respecter les autres. Le maniement de l'argent est toujours lié à la vision du monde. Faire un don c'est faire un sacrifice c'est-àdire arracher un morceau du réel.

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