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Morale industrielle et calcul économique dans le premier XIXème siècle

De
413 pages
Claude-Lucien Bergery, économiste de province, fut pressenti, à la mort de Jean-Baptiste Say, en 1832, pour lui succéder à la chaire du Conservatoire royal des arts et métiers. Mais il déclina l'offre, refusant de s'installer à Paris. Dès lors, il fut oublié des histoires de la pensée économique, alors qu'il fut l'un des fondateurs d'une pensée moderne en gestion des entreprises industrielles. La théorie du capital humain, la gestion du temps de travail et la morale des affaires font notamment partie de ses contributions majeures.
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~ORALEINDUSTRIELLE
ET CALCUL ÉCONOMIQUE DANS LE PREMIER XIXe SIÈCLE

Claude-Lucien Bergery (1787-1863)

Collection 1.

« Recherches

en gestion », dirigée par Luc Marco. Nouvelles avancées du management, avril

L. Marco direction, 2005, 364 p. C. Toporkof 368 p.

2.

et alii, La publicité paneuroPéenne, janvier 2006,

3.

J .-M. Decaudin direction, Les courants actuels de la recherche en marketing, mars 2006, 304 p.

4.

J .-P.
435 p.

Mathieu

et alii, Design et marketing,

décembre 2006,

5.

J<'. Chatzis et alii, Presse et revues techniques en Ettrope, 17501950, mai 2007 (à paraître).

L'illustration en couverture constitue un portrait imaginaire de Claude-Lucien Bergery à l'âge de vingt ans, en élève polytechnicien de ,~a promotion 1806. Il a été réalisé par Filip 11irazovic (de l'Atelier Pinxit) à partir de deux sources: a) la seule représentation connue de ce personnage: une caricature qui le représente en 1834 à l'âge de quarante-sept ans, que l'on trouvera à la page 365 de cet ouvrage; b) sa fiche anthropométrique réalisée à son entrée à l'Ecole polytechnique en 1806 : "Cheveux châtain clair - Front bas - Nez aquilin - Yeux bruns Bouche moyenne - Menton rond à fossette - Visage ovale - Taille 171 cm Signes particuliers: un peu marqué de petite vérole.» (Source: «La famille polytechnicienne» in www.bibliothèque.polytechnique.fr.)

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://\V\V\v. Iibrairieharnlattan.cOITI di ffusion.harmattan@\vanadoo.fr harnlattan 1@\vanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03105-0 EAN : 9782296031050

François Vatin

~ORALEINDUSTRIELLE ETCALCULtCONOMIQUE
DANS LE PREMIER XIXe SIÈCLE

Claude-Lucien Bergery (1787-1863)

L'Harmattan

Du même

auteur

La fluidité industrielle, essai sur la théorie de la production et le devenir du travail, Paris, Méridiens I<Jincksieck, collection «Réponses sociologiques », 1987.

Or;ganisation travail et économiedes entreprises,extes de F. Taylor,J. Amar, E. Belot, du t J.-M. Lahy et H. Le Chatelier,choisis et présentés, Paris, Editions d'Organisation, collection « Les classiques E.O.», 1990.
L'industrie du lait, essai d'histoire économique, Paris, Editions «Logiques économiques », 1990. L'Harmattan, collection

Le travail, économieetphysique 1780-1830, Paris, Presses Universitaires de France, collection « Philosophies », 1993. Le lait et la raison marchande, essais de sociologieéconomique, Rennes, Universitaires de Rennes, collection « des Sociétés », 1996.
Économie politique et économie naturelle chez Antoine-Augustin collection « Pratiques théoriques », 1998.

Presses

Cournot, Paris, PUF,

Travail, scienceset société, essais d'épistémologieet de sociologiedu travail, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, collection «Institut de sociologie, sociologie du travail », 1999. Sociologie travai~Paris, LGDJ-Montchrestien, du
L'œuvre multiple de Jules Dupuit (1804-1866). pensée sociale, Angers, Presses de l'Université

collection «AES », 2001.

Calcul d'ingénieur, analYse économique et d'Angers, coll. « GEAPE », 2002.

Traité de sociologiedu travai~ Toulouse, Octares, 2003, 2e édition, à paraître en 2007.
Economie des ftrces et production d'utilité. L.a pensée gestionnaire des ingénieurs des ponts

(1831-1891), édition de la thèse de B. Grall, PUR, Rennes, 2004.
Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique, Paris, La Découverte

- MAUSS,

collection «Recherches

», 2005.
2007.

Le salariat: histoire, théories,ftnnes, Paris, La Dispute,

Quel travaiL Essai sur les sciences et la société du travai~ Paris, De Vecci, 2007 (sous presses).

Retnercietnents
Cette étude a bénéficié des conseils, remarques, corrections, compléments, encouragements de nombreux collègues et amis. J'ai plaisir à citer: Christiane Arbaret-Schulz, Marc Barbut, Bruno Belhoste, Gérard Bodé, Josiane BouladAyoub, Bernard Bru, César Centi, I<.ostas Chatzis, Jean-Yves Dupont, Renaud d'Enfert, Francis Demier, Bernard Girard, Annie Jacob, Luc Marco, Camille Palazzo, Jean-Marc Rohrbasser, Jacques Rousseau, Jan Sebesrik, Jean-Pascal Simonin, Philippe Steiner, Christine Théré... et j'espère n'oublier personne.

J'ai aussi bénéficié de l'aide exceptionnelle de l'Académie nationale de Metz, qui m'a très généreusement ouvert ses archives, me forçant ainsi à reprendre un travail déjà alors pratiquement achevé... Que son Président, son bibliothécaire, M. André Michel, et leur secrétaire qui m'a accompagné jusque dans les greniers de cette vénérable maison en soient vivement remerciés. Je n'oublierai pas les tasses de thé prises en leur compagnie au milieu des vieux livres et des vieux papiers. Je tiens aussi à remercier M. Pierre-Édouard Wagner, conservateur à la bibliothèque-médiathèque de Metz, qui m'a fait connaître le très intéressant document iconographique représentant le malheureux Bergery à cheval sur une écrevisse que l'on trouvera reproduit dans cet ouvrage et qui m'a abondamment consacré de son temps personnel pour en dégager avec moi le contexte et le sens. Merci aussi à Monsieur le Maire de Tincry, lointain successeur de Bergery, qui fmit ses jours comme premier magistrat de cette commune, ainsi qu'à Monsieur Philippe Bourguignon, archiviste bénévole de ce village, pour m'avoir fourni les documents en leur possession sur l'activité locale du héros de mon histoire. J'espère que Tincry pourra conserver la sépulture de son plus illustre concitoyen, décoré de la main de l'Empereur en 1813. Le 4 septembre 2006. F.V.

Je me croyais libre sur un fli d'acier Quand tout équilibre vient du balancier... Louis Aragon
Le voyagede Hollande (1964)

Introduction:

une relecture de Bergery

Claude-Lucien Bergery (1787-1863) et son « économie industrielle» ne sont connus (et si peu !) que par l'article que leur consacra en 1976 Michelle Perrot1. Ce travail eut le mérite de faire sortir de l'ombre, non seulement un auteur singulier, mais aussi un champ jusqu'alors passablement historiens, que par les économistes ou les sociologues: industrielle précoce dans la France de la Restauration. ignoré tant par les celui d'une pensée L'exhumation par

Michelle Perrot de Bergery, ingénieur polytechnicien retiré à Metz après 1815, succédait, en ce sens, à celle, quelques années plus tôt, par Jacques Guillerme et Jan Sebesrik, du directeur du Conservatoire royal des arts et métiers de 1816 à 1831 : Gérard-Joseph Christian (1778-1832), et de sa Technonomie(1819)2. De même, on redécouvre aujourd'hui la richesse de la pensée industrielle de JeanBaptiste Say, développée dans son Cours completd'économie olitiquepratique (1828p 1829), ouvrage nourri de l'enseignement qu'il a donné au Conservatoire de 1819 à 18303. À ces trois noms, il convient d'ajouter celui du polytechnicien Charles Dupin (1784-1873), également professeur au Conservatoire.

1 Michelle Perrot, «Travailler et produire. Claude-Lucien Bergery et les débuts du management en France» in Mélanges d'histoire socialeoffertsàJean Maitron, Paris, éditions ouvrières, 1976, pp. 177190. Cet article est consacré à l'analyse de l'Economie industrielleou sciencede l'industrie de Bergery, 3 vol. (1829, 1830, 1831), 2e édition revue et augmentée, Metz, Thiel, 1833 (Tome 1 Economie de l'ouvrier,. Tomes 2 et 3 Economie du fabrican~. Citons toutefois deux autres commentaires sur cet auteur. Le premier, succinct, est dû à Luc Marco, dans un article de synthèse sur la « science des affaires» en France durant la première moitié du XIXe siècle: «From the dynamics of the entrepreneur to the analysis of the firm. La sciencedes affaires (1819-1855) » in Gilbert Faccarello (éd.), Studies in the History of French Political Economy. From Bodin to Walras, Routledge, Londres, 1998, pp. 284-318 : 303-304. Le second, plus développé, n'est malheureusement disponible que sur Internet: Bernard Girard, L'invention du management. Théorie du management en France de 1800 à 1940 (1994), offert sur le site personnel de l'auteur. 2 Jacques Guillerme et Jan Sebestik, « Les commencements de la technologie », Thalès, t. 12, Paris, Puf, 1968, pp. 1-72. Ces derniers attribuaient à l'ouvrage de P.-J. Christian, Vues sur le système général des oPérationsindustrielles, ou Plan de technonomie,Paris, Huzard et Courcier, 1819, un statut d'acte fondateur de la pensée technologique moderne. Mais cet ouvrage doit être considéré comme relevant plus de la « gestion» que de la technologie proprement dite. 3 Jean-Baptiste Say, Cours complet d'économie politique pratique (1828-1829), que je citerai d'après la seconde édition dans son édition belge, Bruxelles, Hauman, 1840. Pour une relecture de l'œuvre de Say dans cette perspective, voir ma contribution au Colloque international «Jean-Baptiste Say», Lyon, octobre 2000 : Vatin, François, « Pensée industrielle et théorie de la produc-tion chez Jean-Baptiste Say», in Jean-Pierre Potier et André Tiran (éd.),Jean-Baptiste Say. Nouveaux regardssur son œuvre,Paris, Economica, 2003, pp. 605-628.

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MORALE INDUSTRIELLE ET CALCUL ÉCONOMIQUE

Ainsi la France a connu sous la Restauration, comme l'Angleterre à la même époque avec les œuvres d'Andrew Ure (1778-1857) et de Charles Babbage (1792-1871)4, un courant d'économie industrielle, discipline pratique, nourrie tout à la fois d'économie appelle aujourd'hui politique et de technologie, qui relève de ce qu'on autour du les «sciences de gestion ». C'est principalement

Conservatoire des arts et métiers que s'organise ce nouveau champ d'un savoir pratique, que ses propagandistes veulent mettre au service d'un relèvement de la puissance française après la débâcle de la fin de l'Empire. Ce relèvement national ne pourra, selon eux, s'accomplir qu'en suivant l'exemple anglais, celui de la «Révolution industrielle». Dans un tel contexte, l'économie industrielle devait, pour ses promoteurs, fournir un corps de doctrine pratique mariant efficacement les savoirs techniques en voie de systématisation politique qui s'était principalement déftnition même, aux questions relatives à l'État au sens strict. C'est toutefois dans une perspective historique de plus longue durée, explicitement inspirée par Michel Foucault, que Michelle Perrot avait abordé le texte de Bergery. Son titre «Travailler et produire» fait directement écho à celui de l'ouvrage de Michel Foucault Surveilleret puni,s, qui venait alors de paraître et dans le sillage duquel elle se place sans réserve: « (L'industrialisation) une éducation des producteurs, entrepreneurs suppose de et ouvriers, l'assomption et l'économie à sa consacrée jusque-là, conformément

nouvelles valeurs, de nouvelles pratiques, une autre vision du temps et des choses, tout un dressage du corps et de l'esprit, amorcé à l'aube des temps modernes par la progressive instauration des disciplines.» Ajoutant en note: «Le livre de Michel Foucault, Surveiller et punir, est plus qu'une étude des origines de la prison, une vaste réflexion sur l'ensemble de ces phénomènes solidaires »6. Un quart de siècle plus tard, on ne peut manquer de considérer avec un certain recul le cadre général de la pensée foucaldienne, même si, comme moi, on en a été profondément
4 Charles

nourri et que l'on continue à être convaincu de la richesse de

Babbage,

Traité sur l'économie des machines et des manufactures (1831),

traduit

de l'anglais

sur

la troisième édition par Edouard Biot, Bruxelles, 1833 ; Andrew Ure, Philosophie des manufactures ou économie industrielle de la fabrication du coton, de la laine, d,,, lin et de la soie, avec la description des diverses machines employées dans les ateliers anglais (1835), Bruxelles, Hauman, 1836. 5 Michel Foucault Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975. 6 M. Perrot, op. cit., p. 177.

INTRODUCTION:

UNE RELECTURE DE BERGERY

9 les

cet apport aux sciences sociales françaises7. Sans contredire formellement

conclusions de Michelle Perrot, mon étude les complète parfois, les amende souvent, les relativise de façon générale. En effet, depuis vingt-cinq ans, le contexte idéologique profondément qui préside à la production des sciences sociales a été bouleversé et notre regard sur un texte comme celui de Bergery

est autrement « équipé ». Je voudrais donc avant d'aborder l'analyse de ce texte rappeler quelques perspectives générales à cet égard. Il faut souligner d'abord le regard nouveau, qu'après l'échec de toute forme de «socialisme réel », on porte aujourd'hui sur le libéralisme. Cette plus grande à réévaluer le ouverture, à l'égard de la pensée libérale, a conduit notamment

libéralisme de la première moitié du XIXe siècle dont on saisit mieux l'ambivalence et le caractère de critique sociale, héritier de la pensée révolutionnaire, qu'il conserve jusqu'à la Révolution de 1830, et encore pour une part, jusqu'à celle de 18488. A contrario,l'approche« marxo-foucaldienne» du travail qui avait cours dans les années 1970 a souvent transposé, à tort, sur le premier XIXe siècle des schémas élaborés à partir de l'étude du second, incontestablement mieux connu, et plus conforme à une certaine orthodoxie marxiste. Sans doute, pour aborder tout de suite notre auteur, Bergery cherche-t-il, comme y insistait Michelle Perrot, à « discipliner» la main-d'œuvre. Mais l'objectif n'est pas d'en faire une population soumise à un ordre social « paternaliste », comme pourra le concevoir, dans la seconde moitié du XIXe siècle, Frédéric Le Play (1806-1882) et son école9. Il s'agit, au contraire, d'en faire des hommes complets, comme les
7 La pensée de Michel Foucault a fourni des voies d'ouverture dans le contexte d'une pensée alors dominée par un marxisme souvent passablement dogmatique. Elle permettait de penser la « domination sociale» sans forcément adopter l'ensemble de l'appareillage théorique marxiste. Signalons à titre biographique que j'ai moi-même soutenu en 1981 une thèse sous la direction de Jean-Paul de Gaudemar qui incarnait alors cette tentative d'élaboration d'une approche fou caldienne de la socio-économie du travail. Voir notamment de cet auteur, L'ordre et la production, Paris, Dunod, 1982. 8 Un auteur comme Tocqueville, qui longtemps ne suscita l'intérêt que de commentateurs politiquement marqués « à droite» dans le sillage de Raymond Aron, a ainsi acquis une large audience dans la sociologie française contemporaine. Mais il faudrait aussi citer le conventionnel PierreClaude-François Daunou (1761-1840), dont le superbe manifeste libéral publié en 1818 : Essai sur les garanties individuelles, vient d'être réédité avec une riche présentation de Jean-Paul Clément, Paris, Belin, 2000. Parmi les auteurs qui ont contribué au renouvellement de ce regard sur le libéralisme de la première moitié du XIXe siècle, il faut notamment compter Pierre Rosanvallon ; voir notamment Le moment Guizot, Paris, Gallimard, 1985. 9 Antoine Savoye et Bernard Kalahora se sont attachés à montrer, dans Les inventeurs oubliés.Le Play et ses continuateursaux originesdes sciencessociales,Seyssel, Champ Vallon, 1984, la richesse de la perspective leplaysienne qui a indiscutablement constitué en France la première sociologie de

10

MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

révolutionnaires

les entendaient:

travailleurs compétents,

homo oeconomicus rationnels,

citoyens responsables.

Il faut alors rouvrir des questions que l'on pensait résolues. Ainsi, celle du salariat, trop souvent exclusivement abordée à travers le schéma de Marxl0. À lire Michelle Perrot, on pourrait penser que pour un auteur comme Bergery le rapport salarial serait un fait acquis qu'il faudrait seulement aménager par l'instauration de formes disciplinaires conformes à ce cadre économique. Or la question est autrement complexe. En effet, pour un libéral héritier de la pensée révolutionnaire acheteur, comme Bergery, le salariat, en ce qu'il induit, contre le dogme du vendeur du travail à son implicite de théorique et non un présupposé libéral de la liberté individuelle, la «sujétion» est un problème

l'analyse. Sans doute on peut penser que le libéralisme a construit, à son insu, le cadre d'une nouvelle oppression. Ce sera l'analyse de Marx. Mais il est précisément héritier, en ce sens, de toute la pensée sociale française libérale des années 1830-184011. Il est particulièrement évidence de telles «ruses de l'histoire»: intéressant de mettre ainsi en soit, d'une part, l'origine libérale de

l'oppression salariale, mais aussi, d'autre part, ce qui en est d'une certaine manière la conséquence, l'origine libérale de la critique de l'oppression salariale, c'est-à-dire la pensée socialiste elle-même, celle de Marx comprise. En revanche, je pense que ce serait une erreur de ne pas prendre au sérieux la pensée libérale qui, comme Marx lui-même l'a souligné, n'est pas qu'illusion12.
terrain. Ils ont aussi montré la variété de sa descendance en soulignant son influence sur ce que Christian Topalov a récemment nommé L.a Nébuleuse réformatrice(paris, édition de l'EHESS, 2000), c'est-à-dire le mouvement réunissant dans les années 1880-1910 intellectuels, politiques, chefs d'entreprises, syndicalistes d'obédiences variées, dans l'élaboration d'un « pacte social» dans la France du début de la troisième République. Il ne faudrait pas, pour autant, oublier le caractère foncièrement« réactionnaire» (au sens du désir d'un retour à des valeurs pré-révolutionnaires) de la personne même de Le Play d'où procède indiscutablement une autre filiation qui mène au fascisme vichyssois. Voir, à ce sujet, l'ouvrage très suggestif de Charles Baussan (qui constitue, par ailleurs, une bonne exposition des travaux de Le Play) De PrédericLe Play à Paul Bourget,Paris, Flammarion, 1935. 10Voir sur ce point F. Vatin (dir.), Le salariat. Théorie,histoire,etformes, Paris, La Dispute, 2007. 11 Voir la remarquable analyse de Charles Andler, Le Manifeste communiste de Karl Marx et Friedrich Engels. Introduction historique et commentaire,Paris, 1901, éd. Rieder, Paris, 1930 et ma propre étude: «Le travail, la servitude et la vie: Buret, Marx, Polanyi », Revue du Mauss, n° 2, 2001 reprise,
enrichie, in F. Vatin, Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique: politique, épistémologie et cosmologie,

Paris, La Découverte, 2005. 12Au-delà des présentations dogmatiques qui en ont été souvent faites, il faut reconnaître à Marx le mérite d'avoir, précisément, pris au sérieux la pensée libérale, sans quoi il n'aurait pu précisément identifier la forme spécifique de domination sociale de la société capitaliste Qe « salariat »). Voir F. Vatin, «Le travail, la servitude et la vie », op. cit., ainsi que Thierry Pillon et

INTRODUCTION:

UNE RELECTURE

DE BERGERY

Il

Sa capacité à se renouveler, à, sans cesse, renaître de ses cendres depuis deux siècles et demi, en est, en soi, un témoignage. Notre regard sur un texte comme celui de Bergery a, par ailleurs, été renouvelé pour des raisons de nature plus épistémologiques. À travers maintes études, une attention nouvelle a été portée aux «équipements de pensée» à partir de travaux d'histoire et de sociologie des sciences13. Foucault a, d'ailleurs, puissamment contribué à ce nouveau regard sur les sciences et leur instrumentation, en soulignant leur portée sociale, non sur un mode général, ce qui constitue une thèse banale, mais dans le détail même de leur construction épistémique. Il a ainsi participé à la genèse du mouvement intellectuel anglo-saxon des sciences studieset à son homologue français, la « nouvelle» sociologie des sciences et des techniques, incarnée par Bruno Latour et Michel Callon. Mais, par un mouvement de retour, on s'est aperçu que les sciences sociales pouvaient elles-mêmes relever d'une telle approche, qu'en leur sein aussi, les enjeux sociaux ne se donnaient pas forcément à voir sur un mode proprement doctrinal, mais aussi et peut-être surtout, à travers leurs « équipements de pensée »14. Dans un tel contexte, la pensée des ingénieurs constitue, à tous égards, un champ particulièrement riche15: par sa nature même, la démarche des ingénieurs s'inscrit toujours sur la fragile frontière entre les sciences de l'homme et celles de la nature; par leur formation, les ingénieurs disposent d'une

François Vatin.. «Retour sur la question salariale. Actualité d'une vieille question », SociologiadeI Lavoro, n° 85, 2002, version légèrement réduite in Histoire et Société,n° 1, 2002 ; version définitive in F. Vatin (dix.), Le salariat, op. cit. 13Soulignons, à ce propos, l'apport essentiel qu'a constitué la démarche anthropologique de Jack Goody, La Raison graphique. La domesticationde lapensée sauvage(1977), Paris, éd. de Minuit, 1979. 14On peut souligner, à ce propos, le déplacement de leur champ de questionnement, des sciences de la nature vers les sciences de l'homme, actuellement entamé par Michel Callon et Bruno Latour; voir notamment Michel Callon (éd.) The Laws of the Markets, Oxford, Blackwell Publishers, 1998. Je me permets de renvoyer, par ailleurs, à quatre de mes ouvrages marqués par ce refus d'une césure principielle entre sciences de l'homme et sciences de la nature: Le travail, économieet physique (1780-1830), Paris, Puf, 1993; Economie politique et économienaturelle chez A.-A. Cournot, Paris, Puf, 1998 ; Le travail, scienceset société,Bruxelles, Presses de l'université, 1999 ; Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique.Citons enf1n, pour l'économie politique, la démarche adoptée par Jean-Claude Perrot sur la littérature des XVIIe et XVIIIe siècles: Pour une histoire intellectuelle l'économie de politique, Paris, éditions de l'EHESS, 1992. 15 Mes analyses sont ainsi nourries en profondeur du travail réalisé par Bernard Grall (décédé en 1997), sur la pensée techno-économique des ingénieurs des Ponts: Production deforces et économie d'utilités, la pensée gestionnaire des ingénieurs des Ponts et chaussées (1831-1891 J. Manuscrit révisé et commenté par François Vatin, Rennes, Pur, 2004.

12

MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

capacité de formalisation

supérieure à celle que l'on rencontre habituellement du fait de leur engagement dans

chez les spécialistes des sciences de l'homme;

l'action, leurs constructions analytiques sont toujours associées à des enjeux sociaux explicites (des choix de gestion) ; par leur organisation corporative, particulièrement marquée en France au XIXe siècle, en raison de cette « forteresse» que constitue l'École polytechnique et ses nombreux satellites, ils sont, plus que d'autres, capables de s'organiser en une sorte d'« intellectuel collectif », conférant ainsi à leurs œuvres un caractère d'emblée social... C'est armé de ces outils et motivé par ces questions que j'aborde «l'économie industrielle» de Bergery. La lecture qu'en a fournie Michelle Perrot était principalement doctrinale. Elle prend le texte comme le symbole d'un temps, comme le discours de catécrusation qui accompagne l'industrialisation: «L'économie industrielle, dont ce texte est un exemple, poursuit la vaste entreprise de discipline effective par tout un ensemble d'institutions conver-gentes. Bergery, Christian, Dupin, sont les Jean-Baptiste de la Salle des ateliers. Leur discours obstiné témoigne sur le gigantesque effort de mise au travail, de mise au pas, mise à l'heure qu'a été l'industrialisation »16.Ce n'est assurément pas faux. siècle est à la catéchisation laïque: que l'on songe à l'abondant usage que l'on trouver, tout au long du XIXe siècle, de l'expression de « catéchisme» par idéologues de l'industrie et du progrès, de Jean-Baptiste de Le va les

Say et son Catéchisme

d'économie olitique (1815) à Auguste Comte et son Catéchisme p positiviste (1852), en passant par Henri de Saint-Simon et son Catéchismedes industriels (1823-1824). Or, comme nous le verrons, sur ce point Bergery n'est pas en reste: « Oui, je suis certain que vous m'écouterez, quoique j'ai à moraliser d'un bout à l'autre de mon cours. Pourquoi m'écouterez-vous? Parce que je parlerai au nom de vos intérêts terrestres. »17.Et Bergery ne manquera pas d'être épinglé sur ce terrain par ses contemporains. Il est traité en 1835 de «prêcheur de fariboles/donneur de belles paroles» par l'anonyme auteur de la « complainte» qui retrace, avec la caricature, le charivari que les élèves de l'École d'application lui donnèrent cette
16 M.

Perrot, op. cit.,p. 190. La comparaison est paradoxale et pourtant pertinente quand on sait

que Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719) est le fondateur de la Congrégation des Frères des Écoles chrétiennes à laquelle Bergery et ses amis s'opposèrent à Metz dans les années 1820 (voir chapitre 1). Mais cette congrégation, qui incarnait alors la réaction ultra dans l'enseignement primaire, avait, en fait, constitué, lors de sa création en 1684, le premier mouvement massif en faveur de l'instruction populaire, et, en ce sens, Dupin et Bergery en sont bien les héritiers. Voir J. Leif et G. Rustin, Histoire desinstitutions scolaires,Paris, Delagrave, 1954, pp. 85-89. 17Bergery, op. cit., tome 1, p. 8.

INTRODUCTION:

UNE RELECTURE DE BERGERY

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année-là à Metz18, mais aussi, en 1866, de «journaliste moralisant et vulgarisant» par son ancien ami Jean- Victor Poncelet avec qui il avait fondé les cours industriels de Metz avant de se brouiller, dans les années 1830 pour de complexes raisons, personnelles, politiques et scientifiques19. Adopter cette lecture exclusive de Bergery n'en est pas moins réducteur. Cela revient en effet à nier d'emblée toute portée autre que symptomatique au texte. C'est pourquoi Michelle Perrot ne semble pas avoir beaucoup pris en considération l'intérêt proprement théorique de l'ouvrage de Bergery. Elle souligne, par exemple, que «Bergery n'est pas un économiste », en précisant qu'« il connaît et cite surtout Jean-Baptiste Say»20. Si elle entend par là que la culture économique de Bergery est, pour l'essentiel, réduite à cet auteur, c'est indiscutable. Ce constat ne suffit toutefois pas, à mon sens, à l'exclure d'un champ encore très largement en genèse alors, ni surtout à récuser a priori la portée de son apport à ce que nous appelons aujourd'hui la « science économique ». De même, si elle signale la présence chez lui de calculs arithmétiques, elle ne les considère que comme un symptôme d'une obsession du chiffre et de la mesure: « Mais la marque propre de Bergery réside dans l'usage des chiffres, l'emploi constant du calcul arithmétique ou algébrique pour démontrer ses propositions et inciter ses lecteurs à en faire autant. La décision de création d'une entreprise, sa gestion ne sauraient être le fruit de l'empirisme, pas même celui de la seule expérience. Rien ne doit être laissé au hasard, tout doit être pesé, ~esuré, calculé, mis en équations. Mathématicien, l'auteur entend user de la rigueur du nombre; professeur, il veut fournir au lecteur des modèles pratiques. »21.Sans doute. Mais peut-on se contenter de cette ironie (<< ergery B enfile des équations pour peser chaque facteur d'installation et de gestion »2~, quand on sait qu'un tel calcul économique est encore, à l'époque, exceptionnel? Sans juger ici de l'intérêt des passages formalisés de Bergery que j'examinerai en détail dans le quatrième chapitre de cet ouvrage, il faut souligner que leur

18 Voir sur cette histoire le chapitre I, la reproduction de la gravure et le texte complet de la complainte dans le document 5. 19Jean-Victor Poncelet, Traité despropriétésprojectivesdesfigures (1822), 2e édition, Paris, GauthierVillars, 1865-1866, tome 2, p 358-359. Voir sur le conflit entre Poncelet et Bergery les chapitres l et II, ainsi que l'annexe 1. 20M. Perrot, op. cit., p. 179. 21 Idem.
22 Idem, p. 184.

14

MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

présence même aurait dû conférer à cet auteur une place honorable

dans la

bibliographie des précurseurs de l'économie mathématique établie à la fm du XIXe siècle par les fondateurs de l'école «néoclassique », William Stanley Jevons et Léon Walras23. La lecture de Bergery ouvre alors sur une série de questions. D'abord (et on est ici encore proche de la perspective adoptée par Michelle Perrot), elle nous fournit une illustration très instructive de la façon dont pouvait être lu et compris le Cours d'économiepolitique de Jean-Baptiste Say par des ingénieurs soucieux de mettre en œuvre les préceptes de l'économie favoriser le développement politique afm de industriel et le progrès social. L'étude de l'œuvre de

pédagogie économique de Bergery invite à mieux étudier, au-delà de son seul cas, l'ampleur et la qualité du lectorat de Say sous la Restauration. Mais, si Bergery doit beaucoup au Cours de Say auquel, reconnaît-il lui-même, il « emprunte souvent, comme les pauvres font aux riches »24,il serait injuste de considérer son ouvrage comme une simple reprise de ce dernier, tout comme il est injuste de présenter, comme on l'a souvent fait, le Traité de Say lui-même comme une simple paraphrase de la Richessedes nations de Smith. Il me faudra pourtant, en permanence, citer Say, mais aussi souvent Dupin et Christian, pour montrer en quoi Bergery les reprend et en quoi il s'en démarque. Car, sur bien des points, la pensée de Bergery se distingue de celle de Say, ce qui conduit à ouvrir des discussions importantes, tant du point de vue historique que du point de vue épistémologique. C'est d'abord la question, déjà évoquée, du salariat dont je montrerai qu'elle se présente chez Bergery de façon particulièrement vive. En effet, d'une part, il est un témoin privilégié de la constitution à son époque de l'institution salariale, et même, à certains égards, un acteur de celle-ci. Pourtant, sa morale libérale l'amène à une représentation du marché du travail qui n'est pas celle du salariat. Sa théorie du capital humain et son approche libérale de l'organisation productive le conduisent notamment à une
23 Voir Léon Walras, « Bibliographie des ouvrages relatifs à l'application des mathématiques à

l'économie », Journal des économistes, 4èmesérie, tome 4, 1878, pp. 470-477, repris in Théorie
mathématique de la richessesociale,Œuvres, tome XI, Paris, Economica, 1993, pp. 611-622 ; ainsi que William Stanley Jevons, annexe à la Théorie de l'économie politique dans sa 2èmeédition, 1879, Paris, Giard et Brière, 1909. 24 Bergery, op. cit., tome 2, p. 72, Jean-Baptiste Say. Il cite aussi cet ouvrage au tome 1, p. 205, comme un «excellent Cours d'économie politique». Il ne cite, en revanche, aucun autre ouvrage de Say; on peut faire l'hypothèse que ce fut sa seule lecture.

INTRODUCTION: conception

UNE RELECTURE DE BERGERY

15 qui

du salaire qui n'est pas celle du « minimum de subsistance»

domine l'économie politique de la première moitié du XIXe siècle25. Or la conception du salaire de Bergery paraît conforme à la représentation commune de l'époque dans le monde entreprenarial: celle d'un « ouvrier, marchand de son travail )}26. Bergery se distingue aussi de Say quant à sa représentation du prix. Il adopte, en effet, une topique du « juste prix », sans doute elle aussi conforme aux conceptions ordinaires de la morale commerçante mais très loin de la représentation ment tous les économistes depuis au moins Smith et Turgot. Dans les deux cas que nous venons de citer, la lecture de Bergery est de son temps, variationnelle du prix adoptée par pratique-

intéressante par les problèmes de doctrine économique qu'elle soulève: c'est, en effet, une « économie morale» fondée, d'une part, sur une problématique du juste prix, et, d'autre part, sur une conception libérale de l'autonomie individuelle des acteurs, lancés, chacun, dans une démarche d'investissement dans un capital personnel, que Bergery entend construire. Mais ce faisant, il élabore des modèles traitant quelques points durs de la pensée économique. C'est ainsi au nœud d'une rencontre entre doctrine libérale, formalisation d'ingénieur et pratique industrielle, qu'il faut lire son économie industrielle. Cet auteur est, en ce sens, à replacer à une place tout à fait originale, dans une grande mouvance: celle des « ingénieurs-économistes» au sens large, parmi lesquels il ne faut pas compter seulement Jules Dupuit et ses collègues du Corps des ponts et chaussées, mais aussi, par exemple, Charles Babbage en Angleterre ou Heinrich von Thünen en Allemagne. Dans le premier chapitre, je tenterai une biographie de Bergery qui permet de comprendre les raisons de son oubli. Dans le deuxième, je préciserai ce premier récit en replaçant la vie de Bergery dans le contexte politique et social de Metz sous la Restauration. Au cœur de cette histoire, on trouve l'Académie de Metz, recréée en 1819, et dans le cadre de laquelle Bergery va lancer en 1825 un important programme de formation ouvrière qui durera dix ans. L'Économie industrielle de Bergery est un produit parmi d'autres de cette grande œuvre
25 Say a, comme nous le verrons, sur ce point, une position un peu ambiguë, moins tranchée, en tous cas, que celle de Bergery. 26J'emploie ici une formule popularisée par Bernard Mottez, sur lequel je m'appuierai abondamment, Systèmes de salaire et politiques patronales. Essai sur l'évolution des pratiques et des idéologies patronales, Paris, CNRS, 1966.

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MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

pédagogique dont il fut le promoteur et le principal animateur. Cette étude historique m'amènera à replacer le projet de Bergery dans le grand débat sur l'instruction publique qui s'amorce en France dès le début du XIXe siècle et qui se poursuit tout au long de ce siècle et du suivant. Il s'agit, à la fois, de savoir quels doivent être les destinataires de l'enseignement public et quel doit en être le contenu. Bergery est, à la suite de Dupin, un acteur engagé dans ce débat, ce qui le conduit à être à l'origine, non seulement des cours publics de Metz, mais aussi de l'installation dans cette ville en 1832, avant même la loi Guizot de 1833, d'une École normale d'instituteurs et, enfin, l'organisateur dans les années 1830 de tout le système d'enseignement municipal de Metz, tel qu'il perdura, dans ses grandes lignes, jusqu'à l'annexion allemande de 1870. Dans le troisième chapitre, j'examinerai la conception «morale» de l'économie qui est celle de Bergery. Il me faudra, pour cela, revenir à sa doctrine morale, question moins simple qu'il n'y paraît au premier abord, tant il faut relativiser les discours publics tenus en la matière à l'époque, qui font toujours l'objet d'une certaine autocensure. Propagandiste de l'industrie, adepte de la morale pratique de Franklin, Bergery est d'abord un homme des Lumières, marqué, comme la plupart des polytechniciens de sa génération, par l'héritage de la Révolution. Comme Dupin au Conservatoire, il pense pouvoir prolonger pacifiquement sous la Restauration l'œuvre révolutionnaire en propageant l'esprit de rationalité sous toutes ses formes: technique, économique, morale, politique. Ce qui nous apparaît aujourd'hui comme une opération d'endoctrinement de la classe ouvrière aux valeurs de l'industrie, est à l'origine un combat contre les ultras et tout particulièrement les Jésuites, si influents dans le domaine éducatif. Ce n'est qu'après 1830 qu'un tel discours peut être retourné, selon une thématique dès lors «réactionnaire », contre les doctrines socialistes27. La morale de Bergery n'est pas réservée aux seules classes laborieuses, qu'il invite à la tempérance, au travail et à l'épargne; elle est constitutive de toute une représentation des rapports économiques, fondée sur des principes de justice, qui s'incarnent dans les notions apparemment anachroniques de « juste prix» et de « bénéfice légitime ».

27 Bergery, qui adopte après 1830, une position orléaniste affirmée" qui l'oppose à nombre de ses anciens amis de la période de la Restauration, ne manquera d'ailleurs pas lui-même de retourner son économie morale contre ceux (<< socialistes» ou « républicains ») qu'il juge alors comme de dangereux démagogues.

INTRODUCTION:

UNE RELECTURE DE BERGERY

17

Dans le quatrième chapitre, je traiterai des conceptions industrielles proprement dites de Bergery. Inspiré par Say, Christian et Dupin, Bergery est indiscutablement, avec ces derniers, un des premiers penseurs français de l'organisation industrielle. Pour toute cette école, la production est pensée, dans le sillage de Bacon, comme le lieu d'une rencontre entre la puissance humaine, celle d'une volonté transformatrice, et la puissance multiforme de la nature. L'économie politique croise donc les sciences de la nature dans cette pensée systématique de l'industrie, qui s'incarne dans la «chimie appliquée aux arts» de Chaptal28 et dans la «mécanique industrielle» de Poncelet, collaborateur, à Metz, des cours pour ouvriers fondés par Bergerf9. Mais, chez Bergery, plus encore que chez Christian et Dupin, l'ingénierie technique se double d'une ingénierie sociale, qui annonce la pensée d'organisation du travail. La comparaison doit alors être menée avec les technologues anglais comme Ure et Babbage. Or, elle fait apparaître la morale libérale qui imprègne, en profondeur, la pensée de Bergery et le conduit, à la différence de ces homologues anglais, à ne concevoir qu'avec réticence le cadre salarial qui s'impose alors dans l'organisation industrielle. Dans le cinquième et dernier chapitre enfin, j'examinerai les passages formalisés de l'économie industrielle de Bergery. On verra que cet auteur mérite une mention dans l'histoire de la mathématisation de la théorie économique. On trouve chez lui, par exemple, une tentative assez développée d'analyse des relations entre demande, profit et prix, question dont la résolution dix ans plus tard par Cournot a valu à cet auteur une réputation méritée de fondateur de la pensée économique mathématique3o. Bergery ne saurait, sur ce point, rivaliser avec Cournot. Raisonnant de façon arithmétique dans une démarche de statique comparative, il n'a pu bénéficier du coup de génie de Cournot: l'introduction dans l'analyse économique du raisonnement fonctionnel, «mathématique sans nombre », qui permet de dégager des théorèmes sans donner de valeurs chif-

28

J.-L. Chaptal,

Chimie appliquée aux arts, Paris,

Déterville,

1807. 4 volumes.

Cet ouvrage

fonda-

mental de la pensée industrielle moderne a profondément
29 Jean-Victor

inspiré tant Say que Christian et Dupin.

Poncelet, Cours de mécanique industrielle fait aux artistes et ouvriers messins pendant les hivers de 1827 à 1828, et de 1828 à 1829. Première partie «Préliminaires et applications », Metz, Thiel, 1829. Repris sous le titre Introduction à la mécanique industrielle, physique ou expérimentale. Deuxième édition entièrement corrigée et contenant un grand nombre de considérations nouvelles, Metz, Thiel, 1839 . Voir sur l'histoire complexe de ce texte, mon chapitre II ainsi que mon annexe 1 « travails et travaux 30 Antoine-Augustin Paris, Vrin, 1980. ». Cournot, Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses (1838),

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MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

frées aux paramètres de l'analyse. Bergery, formé à Polytechnique, n'ignorait pas pourtant cet instrument analytique, importé de la mécanique en économie par Cournot. Mais, si jamais il eût l'idée d'utiliser l'analyse fonctionnelle, il n'eût pas manqué de la rejeter, car cette méthode mathématique l'aurait amené à une conception variationnelle des grandeurs économiques et à une hypothèse comportementale de maximisation appliquées aux acteurs économiques, thématiques, l'une et l'autre, en rupture profonde avec ses conceptions économiques morales, fondées sur les idées de «juste prix» et de «bénéfice légitime ». En revanche, cette conception morale de l'économie le conduit à la formalisation, par du calcul actuariel, de la notion de «capital humain », laquelle ne sera finalement intégrée dans la théorie économique l'instigation notamment de Gary Becker31. standard qu'au XXe siècle, à

À ces cinq chapitres, je joindrai deux annexes qui éclairent la pensée économique de Bergery. La première porte sur ses conceptions dans le domaine de la mécanique appliquée. Il fit partie, en effet, avec Dupin, Poncelet, mais aussi Navier, Coriolis et quelques autres, du petit groupe d'ingénieurs polytechniciens qui, sous la Restauration, a élaboré la mécanique industrielle autour de ce concept ambivalent de « travail », abstraction physico-mathématique (produit d'une force par une distance), notion de sens commun industrielle de l'autre32. Bergery a en effet contribué d'un côté à vocation de ce

à l'élaboration

nouveau champ théorique, à l'occasion des recherches menées, avec deux de ses collègues, pour répondre à la commande en 1826 par le Ministère de la guerre d'un cours de mécanique appliquée à l'artillerie dans le cadre de l'école régimentaire d'artillerie où il enseignait depuis 181733.S'il n'a pas fait preuve, en la matière, d'une ingéniosité particulière, il a toutefois développé une réflexion originale sur l'ambiguïté de la notion de travail, dont le transfert, de l'homme à la machine et de la machine à l'homme, ne va pas sans quelques embûches, ce qui fut un des thèmes de sa polémique avec Poncelet et les amis de celui-ci. Sa fréquentation poussée de la pensée économique, plus importante sans doute que celle de la plupart des autres ingénieurs à l'origine de la mécanique
31

Gary Becker, Human Capital: A Theoricaland Empirical AnalYsis, with Special Referenceto Education

(1964), Chicago, Chicago University Press, 1993. 32 Voir, sur ce point, F. Vatin, Le travail, économie et physique (1780-1830), Paris, Puf, 1993. 33 Ce cours ne sera publié que dix ans plus tard: C.-L. Bergery et J-C. Migout, Essai sur la théorie des affûts des voitures d'artillerie, Paris et Strasbourg, Levrault, juillet 1836, 2ème édition, 1840 ; suivi de Cours de machines à l'usage des officiers d'artillerie, des ingénieurs et des praticiens, Metz, Verronais, 1842.

INTRODUCTION:

UNE RELECTURE DE BERGERY

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industrielle, mais aussi son souci pédagogique permanent, expliquent l'acuité de son regard en la matière. Cette conception très pragmatique de la mécanique industrielle l'a notamment mis sur la voie de l'analyse physiologique du travail humain, nouveau chapitre scientifique qui ne se développera réellement qu'à la fin du XIXe siècle34. La seconde annexe porte sur sa conception des probabilités35, champ qu'il

aborde dans son économie industrielle pour mesurer de façon actuarielle le capital humain, et qu'il reprend dans un ouvrage ultérieur destiné à la formation des maîtres36. Cette référence aux probabilités dans un enseignement élémentaire n'est pas sans signification, alors que cette discipline mathématique est encore, à l'époque, très discutée. Elle conduit, une fois de plus, à un rapprochement avec Cournot qui s'en fait, au même moment, le propagandiste37. Ici comme ailleurs, Bergery n'est aucunement un innovateur génial. Il témoigne de son attachement à la pensée du XVIIIe siècle, mais surtout il développe, en morale des sciences de cette matière comme en toute autre, sa conception

l'homme, la notion classique de «juste jeu» venant redoubler celle de «juste prix ». Or la théorie mathématique des probabilités n'est pas alors dissociable de ses enjeux pratiques, dans le domaine des assurances ou de la capitalisation. Nous retrouvons ici la figure de Bergery engagé dans l'action sociale au sein de l'Académie de Metz, dans l'orbite de laquelle se créent en 1820 la Caisse d'épargne et en 1825 la Société de secours mutuels, institutions qui resteront des modèles du genre en France jusqu'à l'annexion de la Moselle par l'Allemagne en 1870. Comme on le voit, l'étude de la pensée économique de Bergery nous impose de multiples détours, de l'histoire de l'instruction publique à la genèse du calcul des probabilités, de la mécanique industrielle à la formalisation mathématique de la courbe de demande, de la morale révolutionnaire à la théorie du capital humain; ... Bergery, auteur oublié, qui n'a laissé aucune œuvre majeure, ni en

34 Voir

F. Vatin,

Le travail, sciences et société. Essais d'épistémologie et de sociologie du travail, Bruxelles,

éditions de l'Université, 1999. 35 Cette annexe a fait l'objet d'une précédente publication: F. Vatin, «Juste jeu et juste prix : Bergery, Cournot et le marché aléatoire », Mathématiques et sciences humaines, n° 158, 2002, pp. 5-24. 36 C.-L. Bergery, Compléments de calcul des écolesprimaires, Metz, Thiel, 1837. 37 A.-A. 1984. Cournot, Exposition de la théorie des chances et du calcul des probabilités (1843), Paris, V rin,

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MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

mathématiques,

ru. en économie, ni en philosophie,

savant polytechnicien

au

sens étymologique du terme, qui fut, d'abord et surtout, un pédagogue et un rénovateur social, est, sur tous les terrains qu'il a traversés, un témoin particulièrement riche de son temps. Développer aussi loin que faire se peut, une monographie sur cet auteur, assurément secondaire, permet de mieux comprendre les conditions de diffusion de la pensée économique au début du XIXe siècle. Il s'agit, dans la perspective tracée par Jean-Claude Perrot, de concevoir une histoire intellectuelle de l'économie politique, qui ne se limite pas à l'exégèse des textes consacrés par la tradition38.

38 Jean-Claude

Perrot, Une histoire intellectuellede l'économiepolitique (XVII<XVIlle siècle), Paris, éditions de l'EHESS, 1992. ].-C. Perrot signale, en s'appuyant sur Christine Théré, que, sur la période qu'il a étudiée, moins de 10 0/0 des publications ont constitué le corpus sur lequel ont raisonné les historiens de l'économie politique depuis le XIXe siècle. Comme me l'a souligné Philippe Steiner, ce ratio est probablement encore beaucoup plus faible en ce qui concerne le XIXe siècle.

ChapitreI Claude-Lucien Bergery (1787-1863) Essai de biographie ou les raisons d'un oubli
1.1
Installation à Metz et création des cours industriels (1815-1835)

Né à Orléans d'un père aubergiste le 8 janvier 1787, Claude-Lucien Bergery est entré à Polytechnique en 1806, puis a achevé ses études à l'École d'application d'artillerie de Metz de 1809 à 181039. Officier d'artillerie, il combattit pendant les campagnes napoléoniennes de 1810 à 1815. Il obtint le grade de capitaine et de commandant d'une compagnie, et fut décoré de la légion d'honneur de la main de l'Empereur, pour avoir eu un cheval «tué sous lui» à la bataille de Leipzig en mai 181340. Démissionnaire de l'armée après les Cent-Jours, il s'installe à Metz où il est nommé en 1817 professeur l'École régimentaire d'artillerie41. Telle est la modeste de mathématiques à carrière militaire de

39 On trouvera une notice sur Bergery dans la Nouvelle biographiegénérale dirigée par Ferdinand Hoefer, Paris, Firmin Didot, 1852-1866, rééd. Copenhague, Rosenbilde et Bagger, 1964, ainsi que dans le Dictionnaire des contemporainsde Vapereau, Paris, Hachette, éd. 1865 et dans le Dictionnaire biographiquede l'ancien départementde la Moselle de Nérée Quépat (René Paquet), Paris, Picard, 1887. 40 Il redemanda en 1820 au régime de la Restauration le droit à porter cette décoration, ce qui lui fut plus tard reproché par les Républicains. 41Il ne faut pas confondre cette école avec l'École d'artillerie et de génie de Metz. Cette dernière était l'héritière de l'École royale du génie de Mézières d'où sortirent de prestigieux savants ingénieurs du XVIIIe siècle, tels Lazare Carnot et Charles-Augustin Coulomb (voir René Taton, «L'école royale du génie de Mézières », in R. Taton (dir.), Enseignement et diffusion des sciencesau XVIIIe siècle,Paris, Hermann, 1964, pp. 559-615). Après la création de Polytechnique en 1794, l'École du génie, transférée à Metz, devint, comme l'École des ponts ou l'École des mines, une « école d'application ». En 1802, on réunit à l'École du génie une École d'artillerie. Mais, parallèlement, étaient installées à Metz deux Écoles régimentaires, l'une d'artillerie l'autre de pyrotechnie, destinées à former des sous-officiers. Si l'école d'artillerie avait été créée en 1720, ce n'est qu'en 1816 que furent créées les premières chaires d'enseignement proprement dites: celle de mathématique pour Bergery et celle de dessin. Le personnel s'accrût sous la Restauration et l'école s'installa en 1834 dans des locaux modernes et spacieux (pierre Denis, La garnison de Metz (1815-1870), Metz, éditions Serpenoise, 1997, pp. 346-37). Du fait de la qualité du personnel enseignant des écoles régimentaires, il existait une importante circulation entre celles-ci et l'école d'application, au point que l'on évoque souvent abusivement« l'École de Metz» pour désigner ce complexe pédagogique dynamique. Voir sur cette histoire, Bruno Belhoste et Antoine Picon (éd.), L'école d'application de l'artillerie et du génie de Metz (1802-1870), actes de la journée d'étude du 2 novembre 1995, Paris, Ministère de la Culture, 1996 ; Fabrice Hamelin, «L'école d'artillerie et du génie et les cours industriels de la ville de Metz », in André Grelon et Françoise Birck (dir.), Des ingénieurspour la Lorraine, XIXe-XXe siècles,Metz, éditions Serpenoise, 1998, pp. 57-69; Patrice Bret, L'Etat, l'armée et la science.L'invention de la rechercheublique en France (1763-1830), Rennes, Pur, p 2002, pp. 152-164. Voir aussi sur le milieu des ingénieurs militaires messins: Bruno Belhoste et

22

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Bergery, jeune et brillant officier de l'Empire avec qui la Restauration ne semble pas s'être montrée bien généreuse. Tel fut le sort de nombreux polytechniciens de cette génération; ainsi, François-Théodore Gosselin (1783-1862), sorti major de Polytechnique en 1812 et qui, comme Bergery, fit après les guerres napoléoniennes sa carrière comme professeur à l'École régimentaire de Metz, dont il devint, en 1841, le commandant42. Son biographe s'interroge: «Pourquoi la fortune s'est-elle montrée si avare à l'égard de Gosselin? C'est qu'on était en 1812. Né dix ans plus tôt il eut probablement parcouru une brillante carrière militaire. Né dix ans plus tard, il serait certainement entré, en quittant l'École polytechnique, chaussées »43. dans le corps des mines ou dans celui des ponts-et-

Louis Lemaître, «J.- V. Poncelet, les ingénieurs militaires et les roues et turbines hydrauliques », Cahiers d'histoire et dephilosophie des sciences,nouvelle série, n° 29, 1990, pp. 33-89, ainsi que Claudine Fontanon, « Un ingénieur militaire au service de l'industrialisation: Arthur-Jules Morin (17951880) », ibidem, pp. 89-117. 42 Gosselin, attaché à l'état-major de l'école d'application, fut à partir de 1826 l'adjoint de fait de Poncelet pour les cours industriels (cf. infra), mais aussi pour le cours de mécanique de l'École d'application. Mais, en 1829, lorsqu'on créa officiellement un poste d'adjoint, cette dernière place lui fut ravie par Arthur Morin, qui venait de se faire connaître à l'occasion d'un concours consacré à la mécanique appliquée à l'artillerie. Si Gosselin en fut blessé, il n'en resta pas moins fidèle à Poncelet, comme le prouve la polémique qui opposa quelques années plus tard ces deux hommes à Bergery. Il s'exprime ainsi dans la préface du second tome de son édition lithographiée des cours de mécanique industrielle de Poncelet datée du 21 mars 1829: « Néanmoins toute considération d'amour propre a dû céder à mon désir d'être utile aux ouvriers messins et à la reconnaissance sans borne que j'ai vouée à mon camarade Poncelet et que je suis heureux de lui témoigner publiquement. J'aime encore mieux une critique judicieuse qu'une approbation dans le genre de celle qui a été accordée à un mémoire sur les machines couronnée l'an passé et qui a valu à son auteur, probablement contre son intention, la place modeste que j'occupais dans l'enseignement de l'école d'application. Mais j'espère qu'une défaveur qui n'a pas été provoquée par les chefs n'influera en rien sur l'opinion qu'on pourrait concevoir du résultat de mes efforts », Metz le 21 mars 1829. Gosselin, capitaine du génie à l'état major de l'école d'application (Cours de mécanique industrielle professé de 1828 à 1829 par M. Poncelet, 2e partie. Leçons rédigées par M. Gosselin, Metz, 1829). 43 Société des lettres, des scienceset des arts de Metz, 43e année, 1861-1862, notice sur Gosselin par Susane, pp. 233-244. Il faut toutefois relativiser ce propos si l'on songe à un autre ingénieur de cette génération et de ce milieu: Jean-Victor Poncelet (1788-1867), entré à Polytechnique en 1808, juste deux ans après Bergery. Engagé sur le front russe, Poncelet fut fait prisonnier lors de la campagne de Moscou en 1812. Prisonnier à Saratov sur la Volga, il occupa sa captivité à des recherches géométriques qu'il publia à son retour en France après la défaite napoléonienne. Attaché à partir de 1815 à la place de Metz, puis à l'Arsenal du Génie de cette même ville, il enseigna de 1824 à 1834 à l'École de l'artillerie et du génie où il fut chargé d'un cours spécial sur les machines. Il était entré avec Bergery en 1820 à l'Académie de Metz et a contribué en collaboration avec Gosselin, aux cours pour ouvriers par un enseignement de mécanique industrielle, qui le fit reconnaître comme un des fondateurs de cette nouvelle discipline. Brillant mathématicien, Poncelet, entré en 1834 à l'Académie des sciences, a alors quitté Metz pour Paris, où il devint Professeur à la Sorbonne et au Collège de France et, en 1848, Général commandant

CHAPITRE

l : ESSAI DE BIOGRAPHIE

OU LES RAISONS D'UN OUBLI 23

Bergery a connu deux mariages. Sa première épouse Adélaïde-Lucie Maumet, née à Brest était la fille d'un colonel d'artillerie de la Marine. Il l'épousa en 1814 et ils eurent deux enfants: le premier en 1817 vécut six semaines, le second en

1818 moins d'une semaine. Adélaïde mourut elle-même le 1er juillet 1819. Six
mois plus tard, il épousa en secondes noces le 24 janvier 1820 Marie-Sophie Forfert, sœur du colonel Virlet, officier de la place de Metz. Il eût avec elle trois enfants: le premier en 1821 vécut moins d'une semaine, le second vécut six ans du 6 mars 1822 au 11 septembre 1828, le troisième vécut un an du 15 janvier 1828 au 29 janvier 1829. Sa seconde femme mourut elle-même le 29 mars 1837. Bergery avait alors cinquante ans; il vécut célibataire pendant siècle. Cette histoire familiale pour le moins douloureuse explique peut-être en partie le caractère ombrageux du personnage. Bergery avait en effet de son propre aveu mauvais caractère. C'est le motif en effet qu'il invoque dans une lettre au Président de l'Académie de Metz le 29 novembre 1829, dix mois jour pour jour après la mort de son cinquième et dernier enfant, pour justifier et confirmer sa démission du poste de secrétaire de ladite académie, qu'il avait présentée quinze jours auparavant: «Quelques-uns de nos confrères m'ont dit qu'on se proposait de me réélire. Ce serait une preuve d'estime qui me flatterait comme m'ont toujours flatté les suffrages de l'académie. Cependant ma résolution n'en serait point ébranlée, parce que ma réélection ne changerait rien à la marche des séances et que cette marche qui retarde les travaux, qui les empêche souvent et qui exerce une très fâcheuse influence sur ma santé, par suite d'un défaut de caractère, dont je n'ai pu encore me corriger, est le principal motif de ma démission »44. Il n'en sera pas moins réélu. Mais peu après, la révolution de 1830, les graves conflits qui opposent à sa suite orléanistes et républicains messins et divisent notamment les académiciens, l'épidémie de choléra de 1832... s'ajoutent aux malheurs privés pour aigrir le caractère de Bergery. Ces un quart de

de Polytechnique. que Konstantinos

Sur Poncelet, voir notamment, Chatzis, «Jean-Victor Poncelet

Bruno Belhoste et Louis Lemaître, art. cit., ainsi et la "science des machines" à l'École de Metz:

1825-1870» in B. Belhoste et A. Picon (éd) L'École d'application de l'artillerie et du génie de Metz (1802-1870). Enseignements et recherche, Musée des Plans-reliefs, 1996, pp. 32-42, et « Jean-Victor Poncelet (1788-1867) ou le Newton de la mécanique appliquée », Bulletin de la Société des Amis de la bibliothèque de l'École polYtechnique, n° 19, juin 1998, pp. 69-97.

44 Lettre de C.-L. Bergery au Président de l'Académie de Metz en date du 29 septembre Archives de l'Académie de Metz.

1829.

24

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ET CALCUL ÉCONOMIQUE

tensions se concluent par sa démission fracassante et défmitive de l'académie le 8 novembre 1835 que nous évoquerons plus loin. Après 1815, Bergery a entamé à Metz une seconde carrière: celle de pédagogue. Entré en 1820 avec son ami Poncelet à l'Académie de Metz, qui venait d'être reconstituée, il en devint dès 1821 le Président45. Pendant quinze ans, il fut de façon pratiquement ininterrompue Président, vice-Président ou Secrétaire de cette société, dont il semble avoir été l'âme jusqu'à sa démission en 183546. C'est dans ce cadre qu'il mène une action intense en faveur de l'instruction populaire, projet qu'il défend dès sa première intervention publique à l'Académie le 13 avril 182147 et qui s'est traduit par la création en 1825 des cours publics professés à l'hôtel de ville de Metz, puis par la mise en place en 1832 de l'École normale d'instituteurs. Nous relaterons en détail ces deux histoires entremêlées au chapitre suivant. Mais, il faut toutefois, dès maintenant, souligner la dimension militante de cette action dans le contexte économique, social et intellectuel particulier de la ville de Metz sous la Restauration. Metz est alors une importante ville de garnison sur la stratégique frontière

orientale du pays. Les diverses écoles militaires qui y sont installées y attirent une population de polytechniciens, intellectuels de qualité, mais aussi, souvent, opposants plus ou moins déclarés au régime de la Restauration. Mais Metz est aussi une ville industrielle et marchande dans un département qui est probablement alors l'un des plus «développé» de France, tant sur le plan agricole que sur le plan industriel, éducatif et social48. Société militaire et société

45Créée en 1760, l'Académie de Metz avait été dissoute en 1793. Elle est reconstituée le 14 mars 1819 sous le titre de « Société des lettres, des sciences et des arts de Metz ». V air infra pour plus de détails sur l'histoire de cette académie. 46 Bergery présida l'Académie en 1821-1822, 1825-1826, 1831-1832, 1833-1834; il en est vicePrésident en 1830-1831 et Secrétaire en 1820-1821, 1823-1824, 1826-1827, 1827-1828, 18281829, 1829-1830. Mais, selon les statuts de la société, il restait membre du bureau les années suivant sa présidence, soit en 1822-1823 et 1826-1827 (il est alors Secrétaire). Il fut donc, comme on le voit, pratiquement inamovible au bureau de l'Académie pendant près de quinze ans. 47 C.-L. Bergery, « Quelques considérations sur l'économie politique des grandes villes », Archives de l'Académie de Metz, reproduit dans l'annexe documentaire au présent volume. 48V air sur ce point le chapitre consacré à la Moselle dans l'inventaire statistique établi par Charles Dupin en 1827 dans ses Forcesproductiveset commerciales e la France, Paris, Bachelier, 1827, tome 1, d pp. 221-235. L'académie de Metz figure en tête pour le rapport de la population scolaire à celle des enfants mâles, établi en 1815 (d'après un mémoire lu à la Société pour l'instruction élémentaire, cité par J. Leif et G. Rustin, Histoire des institutions scolaires,Paris, Delagrave, 1954, p. 130). Le département de la Moselle figure encore parmi les plus «instruits» selon la carte de la

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l : ESSAI DE BIOGRAPHIE

OU LES RAISONS D'UN OUBLI 25

industrielle sont en contacts étroits, car l'armée constitue, avec ses arsenaux, un client important pour les industriels. C'est par ailleurs chez les ingénieurs militaires que les industriels trouvent les ressources techniques qui leur font souvent défaut. Enfm, en ces temps dominés par la réaction ultra et la forte influence cléricale dans l'instruction publique, Metz est une ville un peu particulière du fait de l'importance de sa communauté protestante, mais aussi de sa communauté juive49. Tout cela participe de l'étrange alchimie qui va faire de Metz, à cette période, un exemple pour les villes de province française en matière de vie intellectuelle, de formation populaire et d'initiatives sociales. L'activité pédagogique de Bergery ne s'est pas limitée aux seuls cours pour ouvriers. Pour lui, comme de façon plus générale pour l'ensemble du milieu qui y a contribué, ceux-ci apparaissent sous la Restauration comme un moyen original pour faire avancer un projet plus général d'instruction publique tournée vers les sciences et les pratiques industrielles, en rupture avec la réaction cléricale. Aussi, après la Révolution de 1830, Bergery fut-il chargé de l'installation à Metz de l'École normale et de la réorganisation de tout l'enseignement primaire. Il enseigna jusqu'en 1847 à l'École normale, à la direction de laquelle il fit placer l'un de ses disciples: Jean-Adolphe Lasaulce (1799-1865). Cette activité pédagogique infatigable s'est traduite par la publication d'un riche ensemble de petits traités à l'usage de l'enseignement et de la formation des maîtres, qui couvrent tout le domaine des sciences «exactes»: arithmétique, géométrie, mécanique, cosmologie, physique et chimie, mais aussi économie et morale; il semble qu'il n'y ait eu que les sciences de la vie qui aient échappé au regard pédagogique de Bergery. Mieux, il mit en ordre en 1835 sa conception

scolarisation établie en 1826 par Charles Dupin et reprise dans le second volume de ses Forces
productives et commerciales, op. cit., pp. 249-273.

49 L'Abbé Grégoire (1750-1831), Constitutionnel et Montagnard, qui était originaire des environs de Lunéville, avait été primé en 1788 par l'ancienne Académie de Metz pour son Essai sur la régénération f?ysiqueet morale desJuift. Il était ensuite devenu membre de cette Académie; de ce fait, p il fut immédiatement nommé en 1819, comme tous les membres encore vivants de l'ancienne Académie, «membre honoraire» de la nouvelle Société, ce qui n'est pas innocent si l'on rappelle que cette année-là même son élection à la députation par le département de l'Isère fit scandale et fut cassée par le Roi sans motif juridique. Comme le soulignait Dupin en 1827 (op. cit., p. 226), la communauté juive de Metz était particulièrement entreprenante; elle joua un rôle important au sein de l'Académie de la ville.

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MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

générale de la pédagogie primaire dans un texte annexé à sa Cosmographiedes écoles rimaires que nous reproduisons à la f1n de ce volume50. p La Révolution de 1830 aurait assurément pu permettre à Bergery d'accéder à de plus hautes fonctions et à une plus grande notoriété. Il obtient le prix Montyon de l'Académie française pour l'Économie de l'ouvrier, premier volume de son Economie industn.e//eS1. même année, on lui propose de venir à Paris comme La professeur d'artillerie à Vincennes, chaire qu'il aurait pu cumuler avec celle d'économie industrielle au Conservatoire des arts et métiers, alors libérée par la mort de Jean-Baptiste Say52. Si l'on en croit Joseph Garnier, «il n'aurait tenu qu'à lui de venir succéder à Jean-Baptiste Say» à la place d'Adolphe Blanqui qui fut fmalement nommé53. En effet, «les adversaires de M. Blanqui, le successeur
50

C.-L. Bergery, « Système de l'enseignement

dans les écoles primaires»

in Cosmographiedes écoles

primaires, précédée du système raisonné de l'enseignement primaire, Metz, Thiel, 1835 (reproduit dans le présent volume). 51 Ce prix, d'un montant de 10 000 francs, était destiné à récompenser « un Français qui aura composé et fait paraître l'ouvrage le plus utile aux mœurs» Ooseph Garnier, «Montyon» in Charles Coquelin et Gilbert-Urbain Guillaumin, Dictionnaire d'économie politique, Paris, Guillaumin, 1854). Voir sur Montyon et ses prix notre document 5. 52 Société d'économie politique, réunion du 5 mars 1864, communication de M. Joseph Garnier,
Journal

des économistes, tome 41, n° 123, mars 1864, pp. 469-470.

Joseph

Garnier

(1813-1881)

est un

témoin de première main: il avait connu Adolphe Blanqui (1798-1854) alors que celui-ci était directeur de l'École spéciale de commerce. Ce dernier l'avait convaincu d'entrer comme élève dans cet établissement, où il avait lui-même été nommé en 1825 sur une chaire d'histoire et d'économie politique grâce à l'appui de Jean-Baptiste Say, et dont il avait pris la direction en 1830. Garnier devint très vite le plus proche collaborateur de Blanqui comme secrétaire du directeur, répétiteur, professeur de sciences commerciales et enfm directeur des études de l'école; il en épousa même la sœur en 1838. Nul doute qu'il suivit de très près les péripéties de l'élection de son mentor au Conservatoire en 1833. Il se chargea ensuite, avec Adolphe Blaise, de recueillir l'enseignement de Blanqui au Conservatoire: voir Blanqui, Cours d'économieindustrielle, 1836-1837, 1837-1838 et 1838-1839, recueilli et annoté par Adolphe Blaise et Joseph Garnier, Paris, 18371839. Ce souvenir de jeunesse explique probablement son désir de témoigner trente ans plus tard sur la personne de Bergery, alors même que (et peut-être pour la même raison) ce grand et honnête lecteur n'a pas inséré le nom de Bergery dans l'imposant index des «économistes, publicistes, hommes d'État» de son Traité d'économie politique, 7e édition, Paris, Guillaumin, 1873. Voir Richard Arena, « Joseph Garnier (1813-1881), libéral orthodoxe et théoricien éclectique» et «Adolphe-Jérôme Blanqui (1798-1854), un historien de l'économie aux préoccupations sociales», in Yves Breton et Michel Lutfalla (dir.), L'économiepolitique en France au XIXe siècle,Paris, Economica, 1991, pp. 111-139 et 163-183. 53 Blanqui occupa cette chaire jusqu'à sa mort en 1854. Son enseignement constitua en fait un cours d'économie politique. En 1854, la chaire fut transformée en chaire d'administration et de statistique industrielle pour un protectionniste: le polytecnicien Jules Burat (1807-1885). Parallèlement, l'économie politique fut enseignée par Louis Wolowski, libéral titulaire depuis 1838 d'une chaire de législation industrielle, qui fut rebaptisée en 1860 économie politique et législation industrielle. Voir Émile Levasseur, « L'économie politique au Conservatoire des arts et métiers », Revue d'économie politique, tome XIX, 1905, pp. 577-596 ; sur la notion d'administration, voir note

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de J.-B. Say, qui étaient aussi ceux de la liberté commerciale, patronnaient

de

préférence la candidature de M. Bergery, qui n'avait pas eu l'occasion de produire son opinion sur cette question alors déjà compromettante )}54.Il est également alors sollicité pour siéger à l'Académie des sciences morales et politiques, ce qui, selon le règlement de cette institution, aurait exigé qu'il s'installât à Paris. Toujours est-il que Bergery décida de rester à Metz, où il avait peut-être des ambitions politiques. 1835 fut une année charnière dans sa vie. Le 18 avril, à défaut d'y entrer comme membre à part entière, il est élu « membre correspondant» à l'Académie des sciences morales et politiques, où il présente, le 15 septembre suivant, une communication sur les écoles et l'enseignement du peuple55. Mais ce fut surtout la dernière année des cours industriels, qui furent dès l'année suivante intégrés dans la nouvelle architecture de l'enseignement populaire messin. Le nouveau cadre éducatif offert par la loi Guizot n'explique pas à lui seul l'arrêt de cette expérience pédagogique. Edouard Sauer, l'historiographe de ces cours, note en effet parmi les causes de la fm des cours industriels, outre la réorganisation du système d'enseignement, la lassitude, tant des ouvriers que des professeurs56. En fait, comme nous le verrons, ces divers

ci-dessous. Le témoignage de Garnier en 1864 est encore marqué par le conflit suscité par la transformation de l'intitulé de chaire du Conservatoire en 1854 ; cette chaire, qui avait été celle de Say, symbolisait en effet pour les libéraux du XIXe siècle la naissance de l'enseignement de l'économie politique en France. 54Idem. Il faut probablement entendre par là qu'il avait le soutien du très influent Charles Dupin, qui, justement, n'hésitait pas à marquer son désaccord sur ce point avec son ancien collègue Say, sur sa tombe même: «Tous les principes établis par ce grand économiste ne sont pas également incontestables; tous ne sont pas au même degré applicables dans les sociétés qui prospèrent ou qui déclinent. Enfm, tout n'est pas vérité du côté de la théorie économique, erreur du côté de la pratique administrative. Nous croyons plutôt qu'une économie sociale éclectique, plus rapprochée des faits, et non moins étroitement reliée à la raison, marquera les progrès futurs d'une science qui comptera toujours comme l'un de ses plus grands savants propagateur qui célèbre dont nous déplorons la perte» (Charles Dupin, «Discours prononcé sur la tombe de JeanBaptiste Say», Moniteur universel du 17 novembre 1832, pp. 1968-1969). La notion d'administration renvoie explicitement à la vive critique adressée à Say par François-Louis-Auguste Ferrier, directeur général des douanes sous l'Empire et Pair de France sous la Restauration: Du gouvernement considérédans ses rapports avec le commerceou de l'Administration commercialeopposéeaux économistes XIXe siècle(1804), 3e édition, Paris, 1822. du 55 V oir Sophie-Anne Leterrier, L'Institution des sciencesmorales, L'Académie des sciencesmorales et politiques, 1795-1850, Paris, L'Harmattan, p. 390. 56 É. Sauer, La Moselle administrative, publiée par M. Édouard Sauer, Archiviste de la préfecture. Administration, histoire, paléographie, archives départementales, 3e année, 1859, Metz, Alcan, p. 666 (voir plus loin).

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MORALE INDUSTRIELLE ET CALCUL ÉCONOMIQUE

éléments sont étroitement entremêlés et l'historiographie approfondie des événements messins éclaire le débat éducatif national, avant et après la loi Guizot.

1.2. La révolution de 1830 et la crise de 1835 à l'Académie
Après la révolution de 1830, intensément

de Metz

vécue à Metz, les héros étaient

fatigués et les destins des uns et des autres allaient diverger. La tension monte durant les années 1833-1835 entre les républicains et le pouvoir orléaniste. Du 9 au 12 avril 1834 ont lieu les émeutes républicaines de Lyon, qui se propagent dans une partie de l'est de la France, de Marseille à Chalon, en passant par Grenoble et Arbois, mais aussi à Paris provoquant le massacre de la rue Transnonain, qui a si fort marqué les esprits57. La même année un complot républicain est déjoué chez les sous-officiers de Lunéville58. Le 28 juillet 1835, enfin, c'est la tentative d'assassinat de Louis-Philippe, qui provoque une répression générale contre les Républicains. idéaux révolutionnaires, Mais surtout, renouant avec certains le « républicanisme » vire alors au « socialisme », susci-

tant une nouvelle ligne de fracture idéologique qui allait marquer toute l'histoire politique du XIXe et du XXe siècles59. À Metz même, la lutte a été chaude. Dans le sillage des Trois Glorieuses, le 10 août 1830, Émile Bouchotte (1796-1878)60, grand propriétaire terrien et industriel républicain de la ville, où il tenait un salon couru, membre de l'Académie, succède à la mairie de Metz à Joseph-Charles de Turmel (1770-1848)61. Il Y reste moins d'un an, puisqu'il est révoqué le 1er avril 1831 au profit d'un orléaniste, Pierre-J oseph Chedeaux (1767-1832), qui doit faire face à une majorité du conseil municipal restée républicaine. Chedeaux meurt du choléra le 10 avril
57

A. Jardin,

A.-J. Tudesq,

La France des notables (1815-1848),

2. La vie de la nation, Paris, Seuil, 1973,

p.111 etp.140.
58 Ibid., p. 144.

59Voir Maxime Leroy, Histoire desidéessocialesen France,Paris, Gallimard, 1950, t. 2, pp. 401 et sq. 60 Émile Bouchotte est le neveu du colonel Jean-Baptiste Bouchotte (1754-1840), ministre de la guerre en 1794. Il est cité par Dupin en 1827 (op. cit., p. 225) pour ses innovations agronomiques dans sa ferme-modèle de Moncey. Il fait partie en 1826 avec son oncle des donateurs qui ont permis l'ouverture des cours (Sociétédeslettres, 1825-1826, p. 30). 61 Thibaut de la Corbière, Les maires de Metz, Metz, éditions Serpenoise, 1995. Turmel, aristocrate de tendance libérale était maire de Metz depuis le 21 février 1816. Il avait rendu possible la création de l'Académie de Metz ainsi que des cours publics (cf. infra). Bompard semble être resté aux affaires pendant les dix-huit mois d'interruption dont nous ne savons pas la signification précise, tant juridique que politique.

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l : ESSAI DE BIOGRAPHIE

OU LES RAISONS D'UN OUBLI 29

1832 et est remplacé par un autre orléaniste, Barthélemy Bompard (1784-1867), fondateur de l'Indépendant de Moselle, journal destiné à donner la réplique au Courrierde la Moselle, qui est républicain. Bompard siège comme Maire du 26 juin 1832 au 26 août 1833 et du 14 avril 1835 au 7 mai 1839. C'est à cette époque que Bergery est entré en politique. Membre du Conseil municipal de Metz, proche de Bompard, il crée en 1833 un journal mensuel, La GerbedeMoselle,« journal des vrais intérêts populaires », dont le premier numéro paraît en janvier 1834 et qui va durer six ans. Dans cet organe, à la ligne clairement orléaniste62, les articles restent anonymes jusqu'à sa dernière année, 1839, où Bergery juge politiquement et moralement nécessaire de faire « tomber le masque»: «Comme la gravité des circonstances fait à tous un devoir d'avouer et même de proclamer son opinion; comme il est devenu nécessaire de nommer des personnes dans les discussions politiques, nous dérogerons pour le moment à nos habitudes et nous signerons nos articles »63. On s'aperçoit alors qu'il constituait bien la plume politique de ce journal, où il donnait également des articles de vulgarisation scientifique, notamment sur l'astronomie, et où il publia aussi en feuilleton un petit manuel de morale réédité en volume en 184364. L'abandon de l'anonymat a peut-être une cause moins noble. Bergery, qui soutient dans la Gerbe la candidature de Barthélemy Bompard aux élections législative de mars 183965,pourrait avoir eu en effet des ambitions municipales. En créant La Gerbe, Bergery entre en conflit ouvert avec les esprits « avancés» de la ville, « républicains» et « socialistes », qui sont abondamment représentés parmi les jeunes officiers polytechniciens élèves de l'école d'application et même chez leurs aînés, professeurs dans les écoles militaires et académiciens de la ville, tels ses anciens amis Jean-Victor Poncelet ou Libre-Irmond Bardin, qui était saint-simonien. Un article paru dans le premier numéro de La Gerbe en
62 Voir le prospectus de La Gerbe de janvier 1834, manifestement de la plume de Bergery, que

nous reproduisons dans le document 4. 63 Bergery in La Gerbe de Moselle, op. cit., janvier 1831, p. 21. 64 Les Devoirs, petite philosophie propre aux écolesprimaires, 2e édition. Metz, Thiel et Paris, Hachette, 1843. Cet ouvrage était paru sous la forme de vingt-quatre articles insérés dans la Gerbe de Moselle de 1837 à 1839. 65 « Si j'étais électeur C...) je voterais à Metz pour M. Bompard, qui entend fort bien les affaires et qui s'est constamment montré homme probe, excellent citoyen)} (Bergery, in La Gerbe, mars 1839, p. 34).

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MORALE INDUSTRIELLE ET CALCUL ÉCONOMIQUE

janvier 1834, où Bergery pourfend la dégradation des mœurs et ce que nous appellerions aujourd'hui «l'incivilité », suscite la vindicte des élèves de l'école d'application, qui lui organisent un charivari et éditent sa caricature en moderne Don Quichotte à cheval sur une écrevisse66. Le 18 mai suivant Bergery est amené à faire, comme Président de l'Académie, le discours de sa séance publique. Il ne cache pas que c'est à contrecœur: «Le monde semble fatigué de toute chose; on dirait qu'il est las d'exister... Aussi n'est-ce pas de mon plein gré que je viens vous adresser un discours; j'y suis forcé par un inflexible règlement »67.Deux semaines plus tard, le discours qu'il fait lors de la distribution des prix des cours industriels est explicitement dirigé contre les idéologues socialistes et les ouvriers qui les écoutent: «Nous sommes amis de la classe ouvrière: cette fête le prouve assez; mais précisément comme nous sommes ses amis, nous ne serons jamais ses flatteurs et nous saisirons toutes les occasions de lui faire entendre la vérité. Il n'y a pas à espérer, sans doute, qu'elle nous sache gré de notre franchise: dans cette classe comme dans les autres, le plus grand nombre préfère ceux qui parlent comme ses passions (.. .). Des gens qui n'ont jamais rendu le moindre service à la classe ouvrière se donnent aujourd'hui pour ses vrais et seuls amis, et lui montrent, afin de s'en faire écouter, une espèce de terre promise qu'ils n'aperçoivent pas eux-mêmes, qu'ils savent tout à fait chimérique, ou, pour parler sans figure, ils lui font espérer le partage des richesses, quoiqu'ils en sentent aussi bien que nous l'injustice, l'impossibilité et l'impuissance »68. Une autre crise a également troublé cette année-là le petit milieu des polytechniciens messins. Isidore Didion (1797-1878), revenu à Metz après plusieurs

66 Voir la reproduction de la gravure et la « complainte» qui l'accompagne ainsi que notre commentaire dans notre dossier documentaire. 67 Ibidem, pp. 1-16, «Discours sur le bonheur» prononcé par M. Bergery, Président, lors de la séance publique du 18 mai 1834 ; nous reviendrons sur ce texte dans notre troisième chapitre. 68 Société des lettres, des scienceset des arts de Meti;, 1833-1834, pp. 292-306, «Discours sur le partage des richesses prononcé à la distribution des prix des cours industriels» par M. Bergery, Président. On pourra comparer ce discours avec l'adresse aux ouvriers messins par laquelle, en 1832, Bergery ouvre son Astronomie élémentaireou descriptiongéométriquede l'universfaite aux ouvriersmessins, Metz, Thiel, 1832. Ce texte est tout empreint encore de l'espoir, né en 1830, d'une société enfin harmonieuse: « Alors, et cette époque n'est peut-être pas loin de nous, alors cesseront les convulsions sociales, parce qu'il y aura liberté sage et nivellement de haute civilisation: les ouvriers et les maîtres, les pauvres et les riches seront à peu près égaux en savoir et en moralité, comme ils l'étaient en ignorance et en vices, dans les temps de servitude et de barbarie» (pp. 5-6). Nous avons reproduit ce beau texte dans le dossier documentaire à la fm du présent ouvrage.

CHAPITRE

l : ESSAI DE BIOGRAPHIE

OU LES RAISONS D'UN OUBLI 31

années d'absence, reprenait en 1834 l'enseignement d'« arithmétique des spéculations» qu'il avait assuré dans le cadre des cours publics entre 1828 et 183169. Il se penche alors sur la situation des établissements financiers populaires de la ville: la caisse d'épargne, fondée en novembre 1819, et la société de secours mutuels, créée en 18257°. Or Didion fait, comme il le relatera trente ans plus tard, un diagnostic alarmant sur l'état de la caisse: «J'ai été appelé dès 1834 à m'occuper de cette question au sujet de la Société de prévoyance de Metz. Celle-ci, dont l'origine remontait à 1825, s'était recrutée de membres de divers âges et avait promis des pensions dont le chiffre avait été fixé sans études préalables. Les secours étaient d'ailleurs distribués d'une manière trop large. À cette époque dont je parle, quelques hommes éclairés f!tent ouvrir les yeux sur la situation qui se préparait et insistèrent pour qu'elle fût examinée avec une grande attention. À ce moment, mes fonctions m'avaient appelé à Metz. On m'invita à m'occuper de cette question; j'acceptai cette tâche»71. Suite à ce diagnostic, Didion fait adopter le principe d'une révision quinquennale à compter de 1835 des rentes versées, «en tenant compte avec soin des ressources disponibles, du nombre de pensionnaires ou sociétaires et de leur

69

!. Didion, alors lieutenant attaché à l'École de pyrotechnie, fut élu en 1827 membre de

l'Académie de Metz. Après la mort de Woisard en 1828, il reprend le cours d'arithmétique des spéculations; il quitte Metz de 1831 à 1834. Il fut ensuite professeur d'artillerie à l'École d'application, de 1837 à 1846. Quittant alors, à nouveau, Metz pour Paris, il sera adjoint à la direction des poudres, puis Directeur de la capsulerie et examinateur à Polytechnique; il sera promu général en 1858. 70 Voir le rapport d'!. Didion sur l'étude de Félix de Viville (directeur du Mont-de-piété et de la caisse d'épargne de Metz), «Des banques d'épargne, de prêts sur nantissement et d'escomptes », Société des lettres, 1834-1835, pp. 371-385 et sa« Notice sur la caisse d'épargne et sur la société de prévoyance et de secours mutuels de Metz », Société des lettres, 1839, pp. 345-358. Nous ne connaissons pas l'histoire détaillée de la création de ces institutions, évidemment intiment liée à la dynamique engagée par Bergery au sein de l'Académie dans les années 1820. Ainsi, c'est Bergery, alors Président de l'Académie, qui est chargé en 1831 d'ouvrir la séance annuelle de la Société de secours mutuel: « Discours prononcé dans la séance publique de la société de prévoyance et de secours mutuel en 1831 », annexé au 2e tome (1831) de l'Économie dufabricant, Metz, Thiel, 1831, p. 95. La caisse d'épargne de Metz est également citée par Alban de Villeneuve-Bargemont en 1831. Il précise qu'elle «a été fondée le 17 novembre 1819 (et) a reçu en 1829 2 522 dépôts, formant une somme de 155 029 francs. Les déposants se classent comme suit: domestiques 540 ; mineurs 127 ; employés 92 ; militaires 80 ; cantonniers ou employés des routes 77 ; professeurs et instituteurs 24; inftrmiers de l'hôpital militaire 20 », Alban de Villeneuve-Bargemont, Économie
politique chrétienne ou recherche sur la nature et les causes du paupérisme en France et en Europe et sur les moyens de le soulager et de leprévenir, Paris, Paulin, 1834,3 tomes, tome 3, p. 95. 71 Général Didion, « Calcul des pensions dans les sociétés de prévoyance année 1863-1864, pp. 663-706 : 668. », Société des lettres, 45ème

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ET CALCUL ÉCONOMIQUE

âge »72. On peut penser que cette réforme n'a pas été sans provoquer

des

tensions; un tel dispositif de révisions périodiques de l'engagement de la société vis-à-vis de ses membres ne pouvait manquer, en tout état de cause, de heurter la conception que Bergery se faisait de la morale économique73. Bergery atteint alors la cinquantaine. La nouvelle génération qui va porter la révolution de 1848 lui est étrangère. C'est sur ce fond politique, social et générationnel que se joue l'épisode qui marque la suite de son existence et même, probablement, novembre son destin posthume: sa démission de l'Académie de Metz le 8 politique, 1835. Bergery n'y reviendra jamais. La crise qui conduit à cette

démission est complexe et se joue à plusieurs niveaux, personnel,

institutionnel et scientifique. Il nous faut tenter de dénouer les ftis de cette ténébreuse affaire, occultée dans l'histoire officielle de l'Académie de Metz74. La crise que traverse dans les années 1830 l'Académie de Metz se joue au croisement de deux systèmes de tension: les «chamailleries» fort fréquentes

72 Comme le rappelle Didion trente ans plus tard: « Ce n'est qu'à ces conditions que le gouvernement a consenti à reconnaître la Société de prévoyance et de secours mutuels de Metz comme établissement d'utilité publique et qu'il a approuvé ses statuts en 1848 », soulignant en note: « À la f111de 1862, il n'y avait en France que trois sociétés de prévoyance reconnues par le gouvernement ». La date de ces événements messins n'est pas fortuite. En 1834, l'Académie des sciences avait chargé une commission composée de Poisson, Mathieu et Dupin « d'indiquer les moyens d'établir des tables de mortalité plus exactes ». L'année suivante Jules Bienaymé (17961878) et Jean-Baptiste Demonferrand (1795-1844) engagent séparément une vive polémique contre les tables de mortalités d'Emmanuel Duvillard (1755-1832), alors habituellement utilisées, dont ils jugent qu'elles surestiment la mortalité. Cette polémique se conclut par un mémoire remis en 1848 par Bienaymé au Ministre du commerce, sur la base duquel celui-ci va fiXer les conditions des rentes viagères des ouvriers. Or c'est Didion qui avait établi les calculs utilisés par Bienaymé (voir Guy Thuillier, Le premier actuaire de France: Duvillard (1755-1832), Paris, Comité d'histoire de la sécurité sociale, 1997, pp. 411 et sq.). 73 Nous aurons l'occasion de développer les conceptions de Bergery en matière de morale économique. Tout son système est conçu sur un principe de « capitalisation ». Or, pour employer les termes d'un débat présent, Didion montrait qu'une caisse ne fonctionne, pour ainsi dire, que sur le mode de la « répartition» et que le placement ne garantit jamais un droit futur quantitativement fiXé a priori. Voilà qui compliquait assurément le «prêche» sur les vertus de l'épargne fait par Bergery aux ouvriers. 74 Les publications de l'Académie ne permettent pas de comprendre les causes de la démission de Bergery, suivie par celle de sept de ses amis. La question est occultée dans l'étude de Sauer, op. cit., comme dans celles plus récentes de Pierre Philippe, «Les rapports de l'Académie de Metz et de l'École d'application de l'artillerie et du génie sous la Restauration », Métnoires de l'Académie nationale de Met~ VIe série, Tome IV-V, 1976-1977, pp. 3-18 et de Fabrice Hamelin, op. cit. Nous avons trouvé les sources dans les Archives de l'Académie de Metz. Nous ne traiterons ici que partiellement cette question sur laquelle nous avons l'intention de revenir dans un travail ultérieur. Voir aussi notre annexe 1.

CHAPITRE l : ESSAI DE BIOGRAPHIE OU LES RAISONS D'UN OUBLI 33 dans les milieux savants de cette époque, à propos de questions d'emprunts et de primeur dans les découvertes scientifiques ou dans leur formulation75; les affrontements politiques locaux autour de la mairie de Metz. Le premier point n'est pas sans importance pour l'historiographie de la mécanique industrielle, car il invite à faire une place à Bergery parmi les auteurs qui ont fondé cette discipline dans les années 1820, alors que la figure, scientifiquement autrement importante de Poncelet, l'a complètement éclipsé. Nous ne l'aborderons ici que rapidement, réservant une analyse plus poussée dans notre chapitre annexe «Travails et travaux », consacré à la mécanique industrielle de Bergery. Quant à la question de politique éducative locale, nous ne pourrons la développer de façon cohérente qu'au chapitre suivant. Nous nous contenterons donc ici de présenter les protagonistes, la violence de l'affrontement et les conséquences de celui-ci pour la suite de la carrière de Bergery. Pour saisir le conflit qui oppose en 1835 Poncelet et Gosselin d'une part, et Bergery de l'autre, il faut d'abord rappeler que ce dernier était, tout autant que les précédents, un mécanicien. Son expérience en la matière était même plus ancienne que celle de Poncelet, puisqu'il était chargé, depuis 1817, de l'enseignement de cette discipline aux élèves de l'école régimentaire. Il ne se prive d'ailleurs pas de le rappeler dans sa défense contre Gosselin en 1835 : «Je suis fâché que M. Gosselin trouve peu intelligible ma démonstration du travail contre l'inertie. Woisard, après avoir refusé longtemps le principe même que j'ai établi dans mon cours d'artillerie, dès l'année 1819 où cet excellent professeur me fut adjoint, Woisard finit par trouver ma démonstration très bonne et très simple. Cette circonstance pour le dire en passant répond à ceux qui ont pris sur eux d'avancer que je n'ai jamais professé la mécanique »76. Pourtant, en 1825, lors de l'ouverture des cours industriels, Bergery prend exclusivement en charge l'enseignement de la géométrie, laissant celui de la mécanique industrielle

75 La plus célèbre de ces querelles est celle qui opposa longtemps Poisson et Poinsot. Là aussi la controverse croisait des questions proprement scientifiques et des questions politiques. Bergery y fit d'ailleurs référence non sans humour à l'occasion de son conflit avec Gosselin: «Qu'on y prenne garde, la discussion scientifique qu'élève là M. Gosselin, pourra bien devenir la parodie de la fameuse dispute de MM. Poisson et Poinsot» Qettre de Bergery au Président de l'Académie en date du 26 septembre 1835 demandant la rectification du procès-verbal de la séance du 8 octobre, Archives de l'Académie de Metz). 76 Bergery « Réponse à la partie personnelle de la communication de Gosselin sur la mécaniquedes écoles rimaires », en date du 8 novembre 1835, Archives de l'Académie de Metz, non répertorié. p V oir ci-dessous sur W oisard.

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ET CALCUL ÉCONOMIQUE

à Poncelet, auquel est confié la même année un cours de mécanique appliquée à l'École d'application77. Or, Poncelet a pu légitimement décevoir son ami en la matière. Ce cours, annoncé en 1826, n'eût pas lieu avant 1827 en raison des problèmes de santé de Poncelet. Assuré de 1827 à 1830 de façon plus ou moins épisodique par Poncelet avec la collaboration de Gosselin, qui rédige les cours, publiés sous forme lithographiée en trois livraisons 1827-1828 et 1828-1829 et 183078, ce cours est présenté en 1830-1831 comme effectué «avec l'aide de Gosselin ». Après deux années d'interruption, Gosselin le reprend officiellement en 1833-1834. Finalement c'est Bergery qui l'assure durant l'année 18341835, ce qui semble bien signer sa rupture définitive avec Poncelet et Gosselin. Or, la même année, Bergery, qui vient de fonder l'Ecole normale de Metz, où il s'est fait nommer professeur, publie une Mécanique des écolesprimaires79. Cet ouvrage est, si ce n'est la cause, tout au moins le détonateur de la crise qui éclate à l'Académie à l'automne 1835. Dans la séance du 25 octobre 1835, Gosselin fait sur cet ouvrage une communication d'une rare violence80. Il reproche pêlemêle à Bergery des erreurs techniques en mécanique81, des emprunts aux cours faits par lui-même et Poncelet à l'école d'application, le comportement indélicat qu'aurait eu Bergery au sein de l'Académie lors d'un compte-rendu d'un ouvrage d'arithmétique élémentaire de son ami Michelot82, et enfm les manœu77Voir sur ce point plus loin et notre annexe 1. 78].-V. Poncelet, Résumé des leçonsdu coursde mécaniqueindustrielle,professé par M. Poncelet, rédigé par M. Gosselin, 1827-1828; Cours de mécanique industrielle, professé de 1828 à 1829 par M. Poncelet. 2e partie. Leçons rédigées par M. Gosselin; Cours de mécanique industrielle, professé du mois de janvier au mois d'avril 1830 par M. Poncelet. 3e et dernière partie, sur le mouvement des machines et des moteurs. Leçons rédigées par M. Gosselin. 79 C.-L. Bergery, Mécanique des écoles rimaires, Metz, Thiel, 1835 et 1838, Metz, Warrion, 1847. p 80 Voir les procès-verbaux des séances de l'Académie du 25 octobre et du 8 novembre 1835 ainsi que la « Communication sur la mécanique des écoles primaires» de Gosselin. Manuscrit daté du 25 octobre 1835. Archives de l'Académie de Metz, non répertorié. Bergery répond dans deux documents présentés à la séance du 8 novembre: une « réponse à la partie scientifique de la communication de M. Gosselin» et une « réponse à la partie personnelle de la communication de M. Gosselin », ibidem. 81 Une de ces « erreurs », qui porte sur la mesure du travail statique fait l'objet de notre réflexion dans notre annexe 1. 82 Il s'agit de Charles Auguste Jean Michelot (1792-1854, X-1810) (notice in Vapereau, op. cit.). Cet ancien condisciple de Gosselin à Polytechnique, fut, après une brève carrière militaire, ingénieur des bateaux à vapeur de la Seine, puis employé au ministère de la guerre. Il s'associa ensuite avec Achille Meissas (1799-1874) pour diriger une institution associée au Collège SaintLouis. Il a rédigé avec celui-ci un grand nombre d'ouvrages pédagogiques. Membre influent de la
Société pour l'instruction élémentaire, il avait été Directeur du Journal de 1Instruction élémentaire, créé

en novembre

1830 par Louis Hachette dans le prolongement

du Lycée (sur ce dernier organe, cf.

CHAPITRE

l : ESSAI DE BIOGRAPHIE

OU LES RAISONS D'UN OUBLI

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vres de Bergery à la mairie de Metz pour transformer les cours industriels sous l'égide de l'Académie en Ecole d'adultes municipale... Les choses sont en fait étroitement reliées dans l'exposé de Gosselin selon la séquence suivante: l'ouvrage de Bergery est truffé d'erreurs; or cet enseignement qu'il affiche ici à destination des élèves maîtres de l'école normale est aussi celui qu'il fait dans les cours pour adultes; ceux-ci sont et doivent rester sous le contrôle scientifique collégial de l'Académie, qui doit donc condamner l'ouvrage; en fait Bergery cherche à prendre de vitesse Poncelet qui a négligé de publier sa « mécanique industrielle », qui circule toutefois grâce aux notes lithographiées rédigées entre 1827 et 1830 par Gosselin. Le reproche essentiel semble bien le suivant: Bergery est un usurpateur, la «mécanique des écoles primaires» n'est qu'un prétexte; sa publication était l'occasion qu'attendait Gosselin pour dénoncer son exclusion du cours de mécanique industrielle: « Ce livre, je l'attendais avec impatience; c'est le texte des leçons qu'on a cru pouvoir, sans inconvénient, substituer cette année à celles dont notre illustre collègue M. Poncelet avait doté, avec tant de succès, cette nouvelle mécanique, nos cours industriels »83. Dans un «supplément» à sa communication, Gosselin enfonce le clou: « Messieurs, il est avéré pour moi que la Mécanique des écoles primaires n'est
chapitre suivant). Le Journal de l'Instruction élémentairecessa de paraître à la fin de l'année 1832 après la création par Guizot du Manuel général de l'instructionprimaire, à la direction duquel Michelot participa avec Louis Lamotte et Paul Lorain, tous deux également proche d'Hachette. Comme Lamotte et Lorain, Michelot occupa une place de premier plan dans le marché d'ouvrages destinés à la formation élémentaire qui se développe en France dans les années 1830 dans le sillage de la loi Guizot de 1833 et qui fit la fortune de Louis Hachette. (Voir Jean-Yves Mollier, Louis Hachette (1800-1864), lefondateur d'un empire,Paris, Fayard, 1999; sur Michelot, pp. 169 et sq.). Michelot est également en août 1830 trésorier du premier bureau de l'Association Polytechnique, association tournée vers la formation ouvrière à l'imitation des cours de Metz (voir chapitre II) ; il ne semble pas toutefois qu'il y resta longtemps ni n'y fut très actif. C'est dans ce contexte, que Miche10t avait publié des Premières notions de calcul, Paris, Hachette 1835, lesquelles avaient fait l'objet d'un rapport assez défavorable de Bergery, mêlant critiques analytiques et accusation implicite de plagiat. Gosselin présente son attaque comme une réponse du berger à la bergère: « Naguères dans cette enceinte, un instituteur de la Capitale, mon camarade de promotion, a été l'objet de paroles sévères dirigées contre celles des méthodes de son arithmétique qui diffèrent de certaines autres; on l'aurait volontiers loué pour le reste, ajoutait-on d'un air triomphant, parce que le reste ressemble à l'arithmétique des écoles primaires de Metz. (...) Je ne vous dirai pas que voici le moment d'une revanche au nom de mon ami... » (Communication de Gosselin, op. cit.). Nous reviendrons sur ce milieu de l'édition pédagogique au chapitre suivant. L'acidité du commentaire de Bergery s'explique en effet par la concurrence qui s'exerce alors sur le marché des ouvrages destinés à l'instruction élémentaire, marché sur lequel Hachette acquiert une position dominante, assise sur ses relations avec les conseillers du ministère, qui sont eux-mêmes aussi souvent ses auteurs. 83 Communication de Gosselin, op. cit..

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que l'avant-goût d'une Mécanique industrielle. Or, je le demande, la Ville pourrait-elle, dans une déplorable ingratitude, laisser tomber dans l'oubli celle que M. Poncelet qui fait le juste orgueil des Messins, a composée en faveur de son pays natal? »84. En filigrane, on voit poindre ici chez Gosselin le regret que l'important travail réalisé avec Poncelet, partiellement publié dans une édition vite épuisée en 1829, n'ait pas encore fait l'objet d'une édition complète et ne soit fmalement disponible que sous forme de notes lithographiques85 : « Qu'on ne me dise pas qu'il n'y a plus d'exemplaires de son ouvrage; il Y en aura quand on le voudra; témoin l'Ecole centrale des arts et manufactures de la Capitale qui ne possède pas d'autres cahiers que ceux que j'avais rédigés moi-même, avec l'autorisation de mon savant maître »86.Pourtant, Poncelet mettra encore plusieurs années avant de se décider, en 1839, à publier une édition complétée de sa mécanique industrielle. Bergery discute dans sa réponse les divers points scientifiques soulevés par Gosselin. Il reconnaît certaines erreurs de détails, mais se justifie sur l'essentiel. Il se défend de toute accusation d'emprunt en signalant qu'il indique bien dans l'avant-propos de son ouvrage qu'il s'est effectivement appuyé sur les travaux de Poncelet, Morin et Gosselin87 : « Citer le second, c'était dire que j'ai consulté le cours de l'école d'application, car M. Morin n'a pas d'autre Mécanique que la rédaction des leçons de M. Poncelet. Citer M. Gosselin, c'était reconnaître que j'avais profité des lithographies faites pour l'Hôtel de ville, encore d'après les
84 Gosselin, « Supplément à la communication sur la Mécanique des écoles primaires », daté du 25 octobre 1835, Archives de l'Académie de Metz, non répertorié. 85 Outre les notes lithographiées rédigées par Gosselin déjà citées, une première édition, inachevée, du cours pour les ouvriers messins de Poncelet était parue en 1829 sous le titre: Cours de mécanique industriellefait aux artistes et ouvriersmessinspendant les hivers de 1827 à 1828, et de 1828 à 1829. Première partie « Préliminaires et applications », Metz Thiel, 1829. Ce n'est finalement qu'en 1839 que Poncelet en donna une deuxième édition sous le titre Introduction à la mécanique
industrielle, physique ou expérimentale. Deuxième édition entièrement corrigée et contenant un grand nombre de considérations nouvelles, Metz, 1839. Ce second texte est lui-même réimprimé en 1841. On dispose enfm d'une 3e édition posthume, annotée par X. Kretz sous le titre Introduction à la mécanique industrielle, Paris, Gauthier-Villars, 1870. 86 Ibidem. Sur les relations entre les cours de Metz et l'École centrale cf. ilifra. Mais l'argument est réversible, car Bergery a beau jeu de lui répondre qu'il ne saurait être accusé de piller des données confidentielles en s'appuyant sur ces cours lithographiées, qui « doivent être regardés comme des ouvrages publiés, puisqu'ils se vendent» (procès-verbal de la séance de l'Académie du 25 octobre 1835). 87 « On reconnaîtra aisément, et au besoin nous déclarons que notre travail a eu pour base les cours de mécanique publiés par MM. Poisson, Francoeur, Dupin, Poncelet, Morin et Gosselin.»

Mécanique des écoles rimaires, avant-propos. p

CHAPITRE

l : ESSAI DE BIOGRAPHIE

OU LES RAISONS D'UN OUBLI

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leçons de M. Poncelet »88.Mais il n'en certifie pas moins que son cours aux élèves-maîtres qui vient d'être publié diffère de celui donné dans le cadre des cours industriels, dont le texte est «encore dans [ses] cartons, pas à moitié terminée »: «Je ne suis pas homme à donner aux instituteurs des campagnes les mêmes leçons qu'aux ouvriers de la ville »89.En conséquence l'ouvrage en débat n'a donc en aucune manière à être soumis à l'approbation de l'Académie. Pour autant, il affirme son droit à assurer le cours public de mécanique et ses compétences en la matière: «Quant à la substituer [sa propre mécanique industrielle] à celle de M. Poncelet et aux rédactions de son ami, c'est mon droit tant que je ferai gratuitement le cours de Mécanique abandonné par M. Gosselin, et je l'exercerai ce droit, parce qu'en vérité, la mécanique des cours industriels [celle de Poncelet] très bonne à lire et à consulter, ne convient point pour l'enseignement »90.Il se justifie sur la clarté des procédures suivies pour la transformation des cours industriels en accord avec la municipalité dans le cadre de la loi Guizot du 28 juin 1833 et accuse Gosselin de mauvaise foi en la matière91. Enfin, il se justifie personnellement quant à ses rapports avec Poncelet et sur les reproches que lui avait fait Gosselin dans son compte-rendu Michelot. Sous le registre de l'enseignement de la mécanique industrielle, la crise de 1835 de

semble avoir des origines anciennes. En 1826, Bergery avait été chargé avec ses collègues Woisard et Migout de rédiger un cours de mécanique appliquée à l'artillerie92. La mort de Woisard en 1828, puis la révolution de 183093, mais aussi probablement
88

l'intense activité de Bergery au sein de l'Académie de Metz

C.-L. Bergery, « Réponse à la partie personnelle », op. cit..

89 Idem. 90 Idem. 91 Voir infra sur cette dimension de la querelle. 92 Nous ne savons rien de Jean-Charles Migout (1794-?, X-1811). La figure de Jean-Louis Woisard (1798-1828) mérite en revanche une mention particulière. Entré à Polytechnique en 1815, la même année qu'Auguste Comte, il subit comme celui-ci le licenciement de l'école en 1816. Il se place alors comme commis chez un banquier, puis devient professeur de mathématiques au collège de Metz et répétiteur à l'École régimentaire d'artillerie. Il semble avoir été l'un des plus proches collaborateurs de Bergery jusqu'à sa mort prématurée. Outre ses ouvrages d'arithmétique publiés à Metz, citons de lui «Recherches sur les moyens d'utiliser comme force motrice les variations de température qui arrivent à la surface de la terre », Annales de l'industrie nationale et étrangère, tome 3, 1821, pp. 300-308. 93 Ce sont les deux explications données dans la préface de l'ouvrage f111alement publié en 1836 : C.-L. Bergery et J-C. Migout, Essai sur la théorie des affûts des voitures d'artillerie, Paris et Strasbourg, Levrault, juillet 1836, 2e édition, 1840.

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MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

avaient interrompu

l'entreprise.

Toutefois,

un premier document

manuscrit

avait été envoyé au ministère en 1829. En 1831, Bergery et Migout décident de remettre le travail sur le métier et de publier leur ouvrage, mais, disent-ils, «ils rencontrèrent des obstacles contre lesquels leur dessein dut échouer »94.Quels obstacles? Ils sont manifestement de nature administrative, puisqu'ils nous leur signalent plus loin qu'ils furent ensuite «autorisés enfin à reprendre»

travail. Or, une chaire d'artillerie est créée en 1831 à l'Ecole d'application. Il est possible que cette chaire ait intéressé Bergery et que sa création ait motivé la reprise du travail abandonné à la mort de Woisard. Mais, f111alement, c'est son cadet Guillaume Piobert (1793-1871), polytechnicien de la promotion de 1813, qui collaborait depuis 1829 avec Poncelet pour l'enseignement de la mécanique à l'école d'application, qui est nommé sur ce poste en septembre 183395. Est-ce la cause du conflit? En tous cas, dans la préface à leur ouvrage, Bergery et Migout se défendent longuement d'une suspicion de pillage du cours de Piobert: «Deux ans après l'envoi de notre premier travail au ministre, M. le Piobert, chargé du cours d'artillerie à l'École d'application, traita commandant

de son côté les questions du même programme. Que des idées courantes, qui font nécessairement partie des connaissances de l'arme, se trouvent à la fois dans le cours de ce savant officier et dans notre livre, il n'y a rien là qui puisse surprendre; mais quant aux vues tout à fait particulières que l'un de nous a pu recueillir en suivant les leçons de l'école, nous nous sommes rigoureusement abstenus de les reproduire. »96
94 Idem, p. VII.

95 G. Piobert s'était fait connaître dès le début des années 1820 par ses expériences sur les effets de la poudre. Titulaire de la chaire d'artillerie de l'Ecole d'application de 1833 à 1837, il est élu à l'Académie des sciences en 1840 et promu Général en 1852. Son cours d'artillerie de 1835 fut rédigé en 1841 par ses adjoints Isidore Didion, qui lui succéda à la chaire d'artillerie (voir infra) et Louis Caignard de Sauley (1807-?, X-1826), qui se consacra ultérieurement à des études archéologiques. Piobert ne publia finalement intégralement ce cours qu'entre 1845 et 1860 sous le titre Traité d'artilleriethéoriqueetpratique, Paris, Bachelier, 3 volumes. 96 En 1843, Bergery et Migout publient un second volume: Cours de machines à l'usage des oJftciers d'artillerie,des ingénieurset despraticiens, Metz, Verronais, 1842. Dans l'introduction de ce volume, ils insistent abondamment sur le caractère strictement pédagogique de l'ouvrage et sur les nombreux emprunts faits aux traités de référence de mécanique industrielle et notamment à celui de Poncelet, pour mieux revenir à l'affaire Piobert: «Après de telles déclarations et le complet désintéressement qui s'y montre, les personnes impartiales reconnaîtront, nous avons le droit de l'espérer, que si notre théorie des affûts et des voitures eut dû quelque chose au cours d'artillerie professé à l'École d'application, nous l'aurions dit avec la même franchise. Mais la vérité est que toutes les idées de quelque valeur qui peuvent se trouver dans notre première partie, se trouvent aussi dans le manuscrit envoyé par nous au comité d'artillerie en 1829, conformément aux ordres du ministre de la guerre. Le fait est d'ailleurs facile à vérifier, car ce manuscrit existe encore dans

CHAPITRE

l : ESSAI DE BIOGRAPHIE

OU LES RAISONS D'UN OUBLI 39

Mais le conflit principal s'est manifestement directement joué entre Bergery et Poncelet. Les deux hommes avaient été très proches. Du même âge, ayant connu des destins communs dans les armées de l'Empire, ils étaient entrés en même temps, en 1820, à l'Académie de Metz. Mais Poncelet s'est déjà alors fait connaître par ses travaux géométriques et il occupait une chaire prestigieuse à l'École d'application. Scientifiquement, Bergery était dans son ombre. Il fait en 1821 un long rapport pour l'Académie sur les travaux de géométrie de Poncelet97.Il se charge aussi selon son récit de la correction des épreuves de l'ouvrage qu'en tire Poncelet en 182298. Malgré leur «brouille» personnelle, reconnue comme telle par Bergery99, il ne renia jamais son estime pour le savant et sa propre infériorité sur ce plan: «Que craint-on donc? Que mon livre ne soit préféré au sien? Ce serait lui faire injure: la manière de traiter la science rendra toujours des écrits préférables aux miens pour ceux qui voudront percer jusqu'au fond des choses, pour ceux qui voudront faire des applications industrielles. Mes prétentions à moi se bornent à donner aux esprits de ma trempe les moyens de comprendre ce que M. Poncelet et d'autres ont découvert et découvriront »100. Sans doute y a-t-il de l'amertume dans le propos, plus nette encore dans un autre passage du document où Bergery se traite lui-même de « pygmée» : « Oui, chagrin de voir les géants de la science la tenir toujours à leur hauteur, moi pygmée je me suis imposé la tâche de la rabaisser à ma faible taille, pour le plus grand avantage de ceux qui me ressemblent »101.Ce serait une erreur toutefois de n'y voir qu'une fausse modestie. Bergery a indéniablement conscience de la valeur scientifique supérieure de Poncelet et ne se reconnaît lui-même que

les archives du comité. Or le cours de l'École d'application n'a été commencé qu'en 1832 ou 1831. Comment donc aurions-nous pu en profiter? Au reste, une partie de ce cours est imprimée; la suite, jusqu'à la fm, existe lithographiée; chacun peut donc le comparer à notre ouvrage et juger s'il y a réellement emprunt tacite. » (Il faut noter l'imprécision sur la date du démarrage effectif du cours de Piobert). 97 C.-L. Bergery, «Sur les considérations sur le principe de la continuité admis dans les lois géométriques de M. Poncelet» (Archives de l'Académie de Metz, R5-6), 6 mai 1821 et Société des lettres, 1821-1822, pp. 25-28.
98

].-V.

Poncelet,

Traité des propriétés prq/ec/ives des figures, Paris,

Bachelier,

1822. Récit

de Bergery

dans sa réponse à la partie personnelle de la communication de Gosselin. 99 « Il est vrai que nos liens d'amitié se sont rompus» écrit-il dans sa défense aux accusations de Gosselin, op. cit. ; « il s'est brouillé avec lui» lui fait-on dire dans le compte-rendu de la séance du 25 octobre 1835 (procès verbaux (manuscrits) des séances de l'Académie de Metz, 25/10/1835). 100Réponse à la partie personnelle, op. cit.
101Ibidem.

40

MORALE INDUSTRIELLE

ET CALCUL ÉCONOMIQUE

comme pédagogue. Mais, sous ce registre, il se considère supérieur à Poncelet et n'hésite pas à le dire : «On veut me représenter comme envieux de la gloire de M. Poncelet. Eh ! Mon Dieu! Je me reconnais à cent piques, à cent mille piques si vous voulez au dessous de M. Poncelet pour le génie scientifique. Seulement je me crois meilleur professeur que lui et que M. Gosselin lui-même »102. Ces considérations n'empêchent pas qu'il y ait pu avoir un conflit symbolique

entre les deux hommes. Lauréat du prix Montyon de l'Académie française, pressenti pour l'Académie des sciences morales et politiques, Bergery, refusant de s'installer à Paris, n'y fut, comme on l'a vu, fmalement élu que comme «membre correspondant». La même année, Poncelet est en revanche élu à l'Académie des sciences. Gosselin cherche donc à piquer la susceptibilité de Bergery par le rappel de ces faits: «Je sais que l'auteur du livre dont je parle est parvenu au seuil de l'Institut, avant que son collègue ne pénétrât dans le sanctuaire; cet honneur n'est pas un laurier qui le tienne à l'abri des orages »103. Et Bergery de répondre: «Si j'ai bien compris, on a voulu me représenter comme envieux de la gloire de M. Poncelet, comme enclin à lui en dérober sourdement quelques parcelles »104. Poncelet de son côté se montra rien moins que généreux avec son ancien ami. Dans une lettre lue par Gosselin dans la séance tragique du 8 novembre 1835, il va jusqu'à lui nier le mérite de la création des cours industriels que personne d'autre ne songeait à lui discuter: «faisant reproche à M. Gosselin d'avoir dit que M. Bergery est le fondateur des cours industriels, il fait l'éloge mérité de feu Woisard, victime de son zèle pour l'enseignement de l'arithmétique des spéculations, de M. Bardin qui faillit le suivre dans sa tombe par un dévouement [non] moins généreux, de MM. Champouillon et Macherez, qui répandirent avec une profusion si désintéressée les principes de l'art d'écrire et de parler parmi nos adeptes. M. Poncelet, pour répondre à ce qu'il pense de la critique de M. Gosselin, dit qu'elle est fondée en tous points, que l'auteur de la mécanique des écoles primaires a souvent donné à gauche de la vérité dans son nouveau livre et montré le peu de rectitude dans le jugement, que cependant il
102Procès verbal (manuscrit) de la séance de l'Académie de Metz, 25/10/1835, rectifié par une lettre de Bergery au vice-Président de l'Académie en date du 26/11/1835. 103 Gosselin, «Communication sur la mécanique des écoles primaires », 25 octobre 1835. Archives de l'Académie de Metz, non répertorié. 104Bergery, « réponse à la partie personnelle... », op.cit.

CHAPITRE

I: ESSAI DE BIOGRAPHIE

OU LES RAISONS D'UN OUBLI 41

rend toute justice à sa manière d'écrire, lorsqu'elle ne sert pas à masquer un sophisme, un paradoxe ou une absurdité »105.Quand Poncelet se décide enfin en 1839 à publier l'édition complète de son cours de mécanique industriellel06, il signale qu'il avait pour origine le cours pour les ouvriers messins. Il rend alors hommage à Gosselin et fait également référence aux travaux expérimentaux menés avec Guillaume Piobert et Arthur-Jules Morin (1795-1880)107. Il n'a pas un mot pour Bergery, qu'il citait dans le discours d'ouverture de son cours prononcé le 5 novembre 1827 pour son « talent et [sa] chaleur si entraînant »108. Trente ans plus tard, après la mort même de Bergery, Poncelet n'a pas décoléré, ce qui vaut au malheureux Joseph Bertrand, qui ne savait manifestement pas de quoi il retournait, une volée de bois vert: « Que dire encore de l'interprétation défavorable donnée par mon jeune confrère Doseph Bertrand] à une phrase trop réservée d'une note de la p. 297 du tome II des Applications, etc., dans laquelle je témoignais le déplaisir d'avoir été mal compris par le Rapporteur Président de la Société académique de Metz, qui contenait alors très peu de juges compétents dans la matière? Ce président, M. Bergery, journaliste
105Résumé de la lettre de Poncelet lue par Gosselin in Procès verbaux de l'Académie de Metz, 8/11/1835. Comme on le verra au chapitre suivant, Bardin et Woisard ftrent partie, avec Bergery et Poncelet de l'équipe fondatrice des cours. Nous avons déjà signalé le décès prématuré de Woisard en 1828. La même année, Bardin est très malade au moment même où Charles X visite Metz. Cela vaut à ce ferme opposant au régime, qui est alors Président de l'Académie, d'être fait chevalier de la Légion d'honneur.
106 J.- V. Poncelet, Introduction à la mécanique industrielle, physique ou expérimentale, op. cit..

107Sorti de Polytechnique en 1817, Morin entre à l'École d'application de Metz. Après cinq ans de garnison, il revient à Metz en 1825, au moment où Poncelet prend en charge son cours de mécanique appliquée. Il devient officiellement en 1829 l'adjoint, à l'École d'application, de Poncelet, dont il épouse aussi la cousine. Héritier spirituel de Poncelet, il enseigne à Metz jusqu'à sa nomination en 1839 comme professeur de mécanique industrielle au Conservatoire, puis, en 1849, devenu général, comme Administrateur et enfin, de 1854 à 1880, comme Directeur de ce même Conservatoire. Il était aussi entré en 1843 à l'Académie des sciences. Si sa contribution scientifique n'est pas comparable à celle de Poncelet, il joua toutefois un rôle important dans l'histoire de la mécanique appliquée au XIXe siècle. Proche de Napoléon III et de son entourage d'anciens saint-simoniens, il exerça un magistère important sur de nombreux dossiers relatifs à l'enseignement technique et au développement économique et social sous le second Empire. Voir sa biographie par Claudine Fontanon in C. Fontanon et A. Grelon, Les professeurs du Conservatoire national des arts et métiers. Dictionnaire biographique(1794-1955), Paris, Cnam et Inrp, 1994, ainsi que, sur son enseignement de la mécanique, K. Chatzis, «L'enseignement des machines au CNAM (1839-1915): une mécanique sans mathématique? », in C. Fontanon (éd.), «Histoire de la mécanique appliquée. Enseignement, recherche et pratiques mécaniciennes en France après
1880 », Cahiers d'histoire des sciences et des techniques, n° 46, 1998.

prononcé le 5/11/27 par M. Poncelet, Capitaine au corps royal du Génie, à l'ouverture du cours de mécanique industrielle de Metz, Metz, 1827. Il cite aussi la Géométrie de Bergery, p. 37 du premier volume (1827-1828) de son cours lithographié rédigé par Gosselin.

108 Discours