NON-VERBAL ET ORGANISATION

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Rarement pris en compte et souvent traité comme un épiphénomène, le non-verbal est présent partout dans la communication. Les formes qu'il revêt sont multiples et diverses, de la simple mimique à la structuration du discours. Il contribue souvent à faire de la communication un processus d'influence. Dans tous les cas, le non-verbal participe de l'induction.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296415447
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NON- VERBAL

ET ORGANISA TION

AUTRES OUVRAGES DU GREC/O

Communication et Organisation, Revue semestrielle, Université Michel-de-Montaigne - Bordeaux 3 - 16 numéros parus depuis 1992.

Induction et communication, tome 1 - Textes préparatoires. tome 2 - Actes du Colloque «Induction et communication », Bordeaux, juin 1997, Bordeaux, Université Michel-de-Montaigne - Bordeaux 3

GREC/O
Groupe de Recherches en Communication des Organisations

Ouvrage dirigé par Hugues Hotier

NON-VERBAL ET ORGANISATION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA illY

IK<)

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9285-5

LES AUTEURS

Dominique Blin

Maître de Conférences, IUT Université Michel Bordeaux 3

de Montaigne-

Jean-Pierre

Callegari

Maître de Conférences, Université de Valenciennes Hainaut-Cambrésis

et

du

Nicole Denoit

Enseignant-chercheur, Université François Rabelais de Tours Maître de Conférences, IUT, Université Bordeaux Techniques) Maître de Conférences des recherches, Université Michel Bordeaux 3

Hélène Dufau-Rossi

1 (Sciences et

Béatrice Galinon-Mélénec

habilité à diriger de Montaigne-

Gino Gramaccia

Maître de Conférences, IUT, Université Bordeaux Techniques)

1 (Sciences et

Annie Gilles

Maître de Conférences habilité à diriger des recherches, IUFM, Université de Reims
Professeur des universités, Université Michel de Bordeaux 3

Hugues Hotier

Montaigne-

Aurélie Laborde

Doctorante, allocataire de recherche, Université Michel de MontaigneBordeaux 3

Jean-Luc Maurin

Doctorant, allocataire de recherche, Université Michel de MontaigneBordeaux 3 Maître de Conférences, IUT Calais, Université du Littoral Enseignant-chercheur, Université Michel Bordeaux 3

Christian Mesnil

Catherine Pascal

de

Montaigne-

Bruno Ollivier

Professeur des Universités, Université Antilles-Guyane Maître de Conférences, IUT de Troyes, Université de Reims Consultant Paris et chercheur indépendant,

Françoise Perdriset Ghyslaine Thorion

8

SOMMAIRE

INTRODUCTION

Hugues Hotier

PREMIERE PARTIE: DE L'INTERACTION

A U SYSTEME

Non-verbal et recrutement: le dit du non-dit Béatrice Galinon-Mélénec p.17 Enseigner et apprendre le non-verbal: pédagogiques pour le monde des organisations Françoise Perdriset p.37 des pratiques

Rituels de la co-présence dans les projets d'innovation Gino Gramaccia, Aurélie Laborde, Jean-Luc Maurin p.49 Le non-verbal, médiateur de la relation et du sens Jean-Pierre Callegari p. 77 Non-verbal et communication l'organisation Catherine Pascal p.91 Non-verbal et structuration Hugues Hotier p. 107 médiatisée, son usage pour

du discours

La relation homme-cheval: une communication et manipulation Hélène Dufau-Rossi p. 125

entre pouvoir

DEUXIEME PARTIE: SIGNE ET SOCIETE

Les emblèmes d'entreprise: Dominique Blin p. 151

la part du non-verbal

Le costume dans la communication Ghyslaine Thorion p. 165 Le non-verbal entre communication Christian Mesnil p. 185

non verbale

et expression

TROISIEME PARTIE: AU-DELA DU SYSTEJ\1E

Non-verbal, médiation, stéréotypes: à côté du discours et de l'organisation, ou en amont et en dessous? Bruno Ollivier p. 207 De la poignée de main au symptôme psychosomatique Annie Gilles p. 223 Du verbal au non-verbal: transmission Nicole Denoit p.243 de la communication à la

10

INTRODUCTION

Avec ce livre collectif, nous ouvrons une nouvelle collection dédiée à la communication organisationnelle. Autant dire que nous lui assignons, en plus de ses objectifs propres, de donner des indications sur ladite collection. Un simple coup d' œil au sommaire suffira à montrer qu'il ne s'agit point ici d'exposer, sur un mode plus ou moins narratif, des expériences de communication en entreprise mais bien plutôt d'analyser des réalités, de les mettre en perspective et d'ouvrir une réflexion prospective. C'est bien d'organisation qu'il est ici question et pas simplement d'entreprise. L'entreprise est une organisation parmi d'autres, dont la définition est fondamentalement économique. « L'entreprise - ou, pour employer une dénomination plus technique et moins ambiguë, la firme - est un groupe humain orienté vers la production, dont le devenir dépend essentiellement de la vente du produit de son activité.» (Encyclopaedia Universalis, 1985, tome 6, p. 1177). S'il est facile de trouver une définition de l'entreprise, March et Simon commencent leur célèbre ouvrageI en constatant la difficulté de définir le mot « organisation» : «Il est plus facile et probablement plus utile de donner des exemples d'organisations formelles que de définir ce terme. La Compagnie sidérurgique U.S. Steel est une organisation formelle,. il en est de même de la Croix Rouge, de l'épicerie du coin, ou du Service des Ponts et Chaussées de l'Etat de New York. Cette dernière organisation fait bien entendu partie d'un ensemb'le plus vaste, le gouvernement de l'Etat de New York. ». Nous ne
1

Organizations, John Wiley and Sons, New- Yark, 1958 ; Les organisations,
Dunod, Paris, 1964

tenterons pas de relever le défi qu'il leur a semblé aussi vain qu'inutile d'affronter. Ce qui ne signifie pas que nous ne savons pas de quoi nous parlons, ni surtout de quoi sera faite cette collection. Si l'organisation a en commun avec l'entreprise d'être constituée par un ensemble de personnes ou de services tournés vers un but déterminé qui constitue sa raison d'être, les rapports marchands n'y sont pas obligatoirement présents. Il existe, dans une petite ville du Pas-de-Calais, un groupe d'une vingtaine d'hommes et de femmes qui se réunissent régulièrement pour faire de la musique. Ils répètent chaque semaine. Quand ils se sentent prêts, ils louent des tenues de soirée et, dans une salle mise à leur disposition, donnent un concert pour leurs proches. Cela fait quatre décennies que ce groupe d'amis, qui n'a aucun statut légal ni aucun budget, fonctionne ainsi. Ils ont désigné en leur sein un chef et un administrateur, choisis en raison de leurs compétences. Ils ne sont pas subventionnés, même s'il est vrai que la municipalité leur prête une salle, n'encaissent pas de recettes et limitent leurs dépenses à la location des costumes et des partitions, chacun payant son écot le moment venu. Mais ils ont un objectif commun, une activité commune qui concourt à cet objectif et une administration de fait qui convoque, invite, remercie, fait quelques relations publiques, sans omettre la direction technique qu'assure le chef d'orchestre. Ils coopèrent, produisent et diffusent leur production qu'ils peuvent soumettre à une évaluation. Ils ont même une dénomination qui peut être considérée comme une marque et qui les définit bien: Les petits heureux. .. Sans but lucratif, Les petits heureux ne constituent pas une entreprise, ni une association car il n'existe point chez eux de structure administrative au sens formel et réglementaire du terme (assemblée générale, conseil d'administration, bureau.. .), pas même de statuts. Nous ne pouvons cependant pas leur dénier - encore qu'ils ne revendiquent rien - l'appellation et la qualité d'organisation. Cet exemple particulier suffit à montrer que la notion d'organisation est plus large que celle d'entreprise et à illustrer notre déclaration de principe: c'est bien des organisations sous toutes leurs formes qu'il sera ici question.

12

Les ouvrages que nous publierons auront pour objet l'étude de la communication des organisations, qui est une communication spécifique à bien des égards. Elle se distingue d'abord par le contexte dans lequel elle est produite - ou qui la produit - et qui lui donne sens, par les objets qu'elle se fixe, par les moyens qu'elle emploie et qui vont de l'interpersonnel au quasiment diffus, du direct au médiatisé, de l'humain à l'hyper technologisé. Lieu d'interaction, système cohérent partiellement défini par ses relations fondamentales, l'organisation est décrite par March et Simon comme « une unité sociologique d'importance comparable à celle d'un organisme biologique ». La communication des organisations est complexe parce qu'elle met en jeu toutes sortes de facteurs humains et sociaux, parce qu'elle emprunte des routes balisées mais aussi des chemins de traverse, parce qu'elle est institutionnalisée et se voudrait, à ce titre, maîtrisée alors qu'elle ne peut empêcher l'ouverture d'espaces de liberté qui peuvent aller du simple interstice à la plus large des béances. Rarement pris en compte et souvent traité comme un épiphénomène, le non-verbal s'introduit dans ces espaces. Les formes qu'il revêt sont multiples et diverses, de la simple mimique à la structuration du discours, il contribue souvent à faire de la communication un processus d'influence. Dans tous les cas, le non-verbal participe de l'induction. On le voit, cette problématique offre des entrées multiples. Mais, quoi qu'il en soit, c'est bien, quelles que soient sa nature et sa forme, la communication des organisations qui constituera la thématique commune aux ouvrages de cette collection.
A commencer par celui-ci qui traite du non-verbal dans les organisations. Toutes les contributions ont été écrites par des chercheurs et enseignants-chercheurs qui appartiennent au Groupe de Recherche en Communication des Organisations (GREC/a) de l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux 32. On observera que tous ne sont pas bordelais mais tous mènent des recherches dans le cadre de cette équipe fondée en 1986. Les textes ont été distribués en trois parties détaillées ci-après et qu'il n'est point besoin de
2

Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, Esplanade des Antilles, Domaine universitaire, 33405 Talence Cedex 13

définir davantage. On dira simplement que la dernière est plus éloignée du terrain et offre des éclairages conceptuels; des éclairages plus que des explications théoriques. Nous espérons que nos lecteurs trouveront dans ce livre collectif de quoi satisfaire leur questionnement sur le non-verbal lorsqu'il s'observe dans les organisations. Satisfaire ne signifie pas rassasier, nous souhaitons au contraire que l'appétit vienne en mangeant. Nous espérons tout aussi bien que ce premier ouvrage donnera une idée de ce que pourra être cette nouvelle collection.
Hugues Hotier

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PREl\IIÈRE

PARTIE:

DE L'liVTERACTIOiV

ÂU SYSTÈME

NON-VERBAL ET RECRUTEMENT LE DIT DU NON-DIT

Béatrice Galinon-Mélénec

Le non-verbal, qu'il s'exprime à l'insu du sujet ou non, transmet un magma de signes qui fait l'objet d'un tri et d'une interprétation de la part des personnes en interaction communicationnelle. La situation de recrutement que nous examinons ici est un exemple d'application à l'organisation de résultats de recherchel qui couvre l'ensemble des interactions humaines.

Prinàp€5 généraux Les sens captent et le cerveau interprète « Partir du corps et de la physiologie: pourquoi? Nous obtenons ainsi une représentation exacte de la nature de notre

unité subjective

»2

c'est par le corps que «nous sentons, désiron~,

agissons, exprimons et créons (..). Vivre en ce sens n'est pour chacun d'entre nous qu'assumer la condition charnelle dont les

I

Pour une présentation des travaux, cf. Galinon-Mélénec, B., Induction, communication et recrutement, Texte d'habilitation à diriger des recherches, Bordeaux, 1997, 200 p. et Texte de soutenance, Bordeaux III, février 1998.

2

Nietzsche, F., La Volonté de puissance, trade G. Blanquis, Paris, Gallimard,
1947,p.278

structures, les fonctions, les pouvoirs nous donnent accès au monde, nous ouvrent à la présence corporelle d'autrui »3.
Le corps tangible semble séparer comme un mur les hommes des autres hommes - même si on sait pertinemment que c'est le corps qui les réunit. Le corps apparaît comme « l'enveloppe» qui coupe l'individu de « l'extérieur» et renferme la véritable personne ou selon la dénomination choisie, la « conscience », le « sentiment », la « raison» ou la « conscience morale ». En réalité, «c'est avant tout une forme spécifique de conscience morale qui est responsable du sentiment de l'existence

entre « monde intérieur »et « monde extérieur », entre individu et
individu, entre moi et le monde »4. Mauss5 et Ha1l6 nous ont rendu coutumière l'idée que chaque société a des habitudes bien à elle dans sa façon de considérer le corps. Partir du corps, c'est prendre le risque d'une polysémie trop grande selon les domaines de référence (biologiques, philosophiques sociologiques, esthétiques, etc.Y. Aussi préfèrerons-nous, dans un premier temps, parler des sens. Larousse définit les sens comme «chacune des fonctions psychophysiologiques par lesquelles un organisme humain ou animal reçoit des informations sur certains éléments du milieu extérieur de nature physique ou chimique ». Les capteurs sensoriels sont au nombre de cinq: la vue, le toucher, l'ouïe, l'odorat et le goût. Les informations qu'ils transmettent dépendent en premier lieu de leur qualité; leurs performances objectives varient, dès la naissance, d'un individu à un autre. Ces capteurs ont une limite qui leur est propre et si l'individu oublie qu'il fait partie
3
4

Bernard, Le corps, Éditions universitaires, 1972, pp. 7-9. Ibid. 5 Mauss, M., Sociologie et anthropologie, 1989 (1ere éd. 1950), P.U.F, pp. 365372.
6 7

Hall, E. T., La dimensioncachée, Seuil, 1978,p. 197(Point). Nous citeronspour mémoire: Pearl, L. (coord.par) (1998),Corps,art et société,
Paris, L'Harmattan, 1998 ; «Les images du corps », Champs visuels, n07, 1998 ; Baudry, P., Le corps extrême, Paris, L'Harmattan, 1991 ; Descamp M.A., Le langage du corps et la communication corporelle, Paris, PUF, 1989; Morris, D., Magie du corps, Paris, Grasset, 1985 ; Jodelet, D., Le corps enjeu, Musée ethnographique de Neuchâtel, 1983 ; Huxley, 1. (textes réunis par), Le comportement rituel chez l'homme et chez l'animal, Paris, Gallimard, 1971 ; Barthes R., Systèmes de mode, Seuil, 1967, Points, na 147 ; Hall, E. T., Le langage silencieux, Seuil, 1984, Points, na 160 ; Foucault, M., «Pouvoir et corps» ln : Quel corps? ouvrage collectif, Maspero, 1978, na 207. 18

du monde qu'il perçoit, il est tenté de prêter au monde des limites qui sont en fait les siennes. Les informations ainsi reçues sont traitées par le cerveau de façon différenciée selon les personnes. Le cerveau serait une sorte de dispositif capable d'organiser les informations fournies par les capteurs. Le cerveau, associant en cela des opérations linguistiques, nommerait la réalité captée; dans ce processus, il introduirait du discontinu dans le continu du monde. Le cerveau interprète la réalité et nous souhaitons alerter le lecteur sur l'intérêt qu'il y a à « se penser» comme interprète du monde et à chercher à comprendre quel est le processus de traduction qu'il met en œuvre. En résumé, notre perception du monde est limitée par la qualité de nos capteurs sensoriels et par le processus d'interprétation avec lequel nous traitons les informations qu'ils nous fournissent.
Le poids des premières expériences

Ce traitement interprétatif dépend de nombreux paramètres, mais un poids spécifique est donné aux premières expériences de la vie. En effet, l'environnement humain de l'enfant apprend à celui-ci à nommer ce qu'il voit. À cette occasion, il fait un tri et montre ce qui, pour lui, semble essentiel. En nommant, il fournit les mots qui donnent sens à ce qui est perçu: le tricot de la dame est rouge donne à comprendre ce qu'il faut désigner par tricot, par dame, par rouge. S'il est ajouté un jugement « Tu as vu comme il est beau », il y a en même temps intériorisation de ce à quoi l'environnement attribue la valeur beau. En tant qu'être humain situé dans un corps, nous n'avons pas accès à la réalité objective. Notre représentation de la réalité est le résultat d'un travail d'élaboration psychique permanent et cette représentation s'affine à chaque nouvelle expérience9. Cela dit, étant donné que l'environnement de notre prime enfance nous a appris à repérer ce qui est important de ce qui est accessoire, ce qui
8 9

Cf. Eco, D., Kant et l'ornithorynque, Paris, Grasset, 1997, p. 40. Plusieurs auteurs évoquent cet aspect. Nous proposerons, par exemple, un renvoi à la construction de l'habitus (ou l'histoire faite corps) selon P. Bourdieu, ln : Le sens pratique, 1980, pp. 90-91, 102 ; et (1979), «Des structures sociales incorporées» pp. 545-548 ln : La distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979. 19

est beau de ce qui ne l'est pas, ce qui est bon ou mauvais, le traitement des informations fournies va être filtré par cette grille de jugement de telle sorte que le « travail» d'intelligibilité du réel est très nettement marqué par les premières expériences. Le processus cognitif qui initialise la représentation du monde chez l'enfant fonctionne en intériorisant l'extériorité avec les codes, les règles du jeu de cet environnement. Il s'opère une forme de «formatage », de telle sorte que dorénavant il pourra y avoir incompatibilité entre ce formatage et les entrées (informations fournies par l'environnement) qui pour être conscientisées doivent, après avoir été captées par les sens, être décryptées par le cerveau. Le processus de cognition s'effectue donc à partir de filtres, euxmêmes résultats de l'expérience antérieure. En résumé, chaque histoire de vie est différente, il n'existe donc pas deux représentations du monde strictement identiques. Chacun apprend à attribuer une valeur (esthétique, marchande, morale etc.) à ce qu'il apprend à nommer et qui n'est qu'une représentation de la réalité et non la réalité elle-même. Il n'y a aucun lien naturel entre notre représentation du monde et le monde. Il s'agit d'un «construit» (non conscient) de chaque être humain. Le tri que chacun opère est spécifique. Pour dépasser cette différence intrinsèque, les hommes adoptent des conventions (plus ou moins partagées) pour nommer ce qu'ils «perçoivent» de la réalité. Les conventions se différencient dans le temps et dans l'espace (géographique et social): en convenant de mots pour désigner la réalité, les Hommes la distinguent (ils mettent une marque distinctive sur une réalité qu'ils découpent à leur manière) et la désignent différemment. Ils instituentlO une réalité de la réalité
qu'ils partagent

- plus

ou moins

- avec

des personnes

appartenant

à

des groupes humains eux-mêmes plus ou moins larges.

10

Dans le magma des signes, personne n'est « maître absolu de la signification ». « La signification est instituée par la société. Seule l'institution de la société peut sortir la psyché de sa folie nomadique ordinaire (...) », C. Castoriadis, p. 450, ln : Castoriadis, C., «La constitution de la réalité », pp. 448-454, L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, Points n° 383. 20

Le signe, interface entre la réalité et nous-mêmes

Imaginons qu'il y a en premier lieu le monde, cette réalité que chacun d'entre nous apprend à nommer en apprenant à parler. Entre le nom et la chose, il apparaît immédiatement qu'il y a un arbitraire car qu'y a-t-il de « tableïforme dans le mot table? »11. De plus, - d'une part, si la façon de nommer est parfois universelle (les « yeux », « la bouche », le « pied », etc.), elle est assez souvent
spécifique (chaque milieu socioculturel a ses spécificités) ;
Elle

-

d'autre

part,

la réalité

est faite d'éléments

multiples.

part du microscopique (au niveau de l'atome par exemple) pour aller au macroscopique (le cosmos). La plupart du temps, notre perception est dans l'entre deux. Dans tous les cas, notre perception est tri, c'est-à-dire ouverture à certains paramètres et clôture à d'autres. La part du réel qui se signale à nous ne se comprend que dans une interaction; le signe, interface entre la réalité et nous, n'est signe que parce que nous y prêtons attention; or l'attention joue le rôle d'une loupe: ce qui est visible pour nous peut être invisible pour d'autres. Le langage est un réducteur de complexité qui vise à créer des passerelles entre les perceptions des individus. Il procède à un découpage puis à un encapsulement d'une fraction de réel par des mots. Le lien ainsi créé entre réalité et mots est donc à la fois arbitraire et conventionnel. La communication s'établit facilement entre ceux qui partagent une forme de complicité produite par une perception d'une réalité de même ordre, la nomme et la juge de la même manière. Par contre, une communication non fluide sera symptomatique d'une différence «d'encapsulement» (tri de la réalité, mots, intelligibilité du réel). Comportements et traces

La représentation de la réalité se construit en continu de la naissance à la mort. Le processus d'intériorisation de l'extériorité s'effectue à l'insu de la personne. Bien sûr elle a conscience de ses
II «La langue, dit Saussure, est toujours reçue, comme la loi» ln : Derrida, 1. et Bennington, 1., Derrida, Paris, Le Seuil, 1991, p. 29.

21

jugements sur la réalité. Elle sait repérer les sélections actives. Mais elle repère moins les processus d'évitement qui lui permettent de ne pas voir sa représentation de la réalité mise en cause. La fréquentation des personnes qui ont la même représentation de la vie apporte un confort. L'infra conscient d'une personne les repère à travers des signes qui ont sens pour elle (mais qui ne retiendraient pas nécessairement l'attention d'un autre). Les comportements en extériorisant la représentation de la réalité des personnes en présence, l'image que les personnes ont d'elles-mêmes, de leur

statut social et du cadre permettent des « élans à l'interaction» ou
conduisent à des répulsions et entre ces deux extrêmes à des interactions nuancées. Comme les personnes n'ont pas plus conscience des processus d'extériorisation que des processus d'intériorisation, les traces des représentations au travers de ces comportements jouent un rôle attractif, neutre ou répulsif selon que les représentations coïncident largement, moyennement ou pas du tout.
En résumé, la représentation de la réalité n'est pas accessible en direct, toutes les extériorisations (jugements, gestes, attitudes etc.) sont la trace visible de cette représentation. Communication et traces

La co-présence de deux personnes provoque une évaluation des comportements visant à repérer la trace de la représentation de la réalité de l'Autre, un jeu d'identification réciproque des représentations. En ce sens, le confort induit par une communication fluide entre deux personnes provient de
l'impression - le plus souvent provisoire

- qu'il

y a accord sur la

représentation de la réalité. Les interactions avec autrui conduisent à une prise de conscience des différences et des ressemblances dans les représentations de la réalité. Le recouvrement des représentations de la réalité ne peut pas être total. La communication parfaite n'est donc pas de ce monde. En ce sens, « l'enfer, c'est les autres ». Des recouvrements partiels et réguliers de représentation entre plusieurs personnes contribuent à permettre à la personne de définir son identité sociale. Chacun construit ainsi une

22

représentation de lui-même à travers son interaction avec les autres. L'importance du recouvrement de la représentation de la réalité peut concerner plusieurs personnes. L'espace social ainsi constitué permet le repérage de l'identité sociale.
Le dépassement communication de la théorie mathématique de la

Le Schéma de Shannon et Weaver (Emetteur-MessageDestinataire) même enrichi de la dimension «reformulation du message» posée pour éviter les déperditions d'entendement - dues à des raisons acoustiques, physiques, sociologiques et psychologiques - apparaît alors trop limité. Certes, deux personnes qui échangent verbalement mobilisent des mots, un langage, dans l'objectif de véhiculer un contenu (un message). Pour qu'elles puissent se comprendre, il est indispensable qu'elles aient un langage commun. Nous dirons que la réalisation des inférences interprétatives n'est possible que si les parties en présence partagent l'usage des mêmes mots.
Nous existons dans un corps et nous ne pouvons pas ne pas avoir de comportements (Watzlawick). Nous dirons que: - le non-verbal est étroitement mêlé au verbal, l'interférence est le fruit d'un processus complexe où le non-verbal joue lui-même le rôle de langage. L'attitude corporelle, les mimiques, les gestes, le ton, les attitudes, etc. viennent conforter, nuancer ou annuler le sens des mots, indiquer leur valeur (ironique, espiègle, grave, etc.) et le poids donné par la personne à la représentation de la réalité qu'il évoque. - alors que le verbal suppose une certaine proximité auditive, la vue effectue à une distance plus grande la reconnaissance réciproque des signes à travers le non verbal.

D'une façon générale, le « langage» non-verbal précède le verbal. La reconnaissance réciproque des signes ainsi mise en œuvre - le plus souvent de façon non consciente - va jouer soit de façon relativement neutre, soit de façon répulsive, soit de façon attractive: la mise en relation est de l'ordre d'un processus primaire où l'extériorité de l'autre est un ensemble complexe d'indices sur sa

23

représentation de la réalité. La mise en relation par le non-verbal précède le verbal et en fixe le « cadre »: relation conventionnelle et de surface, antipathie, sympathie, empathie etc.

Conséquences

gJr

le recroUment
non verbale et recrutement

Communication

Si nous essayons de repérer les conséquences de ce qui précède sur le recrutement, nous dirons qu'au moment même de l'entretien d'embauche, les personnes en présence - le candidat comme le recruteur - portent des jugements sur la situation, sur l'autre, et sur eux-mêmes à partir d'une représentation individuelle et spécifique qui dépend de leur histoire de vie respective. Les personnes en présence arrivent dans la situation de l'entretien d'embauche avec leurs propres représentations: la situation, les signes émis, les messages vont être «entendus» (filtrés), jugés à partir de ces représentations. S'il existe un fort différentiel de représentation, les signes émis seront interprétés de façon non consensuelle et il n'y aura pas recrutement; inversement, une représentation relativement proche entraîne l'émission de signes et de messages qui sont interprétés par leur récepteur selon les mêmes critères que celui de l'émetteur: les co-présents sont dans une relation de communication fluide; la probabilité de recrutement est plus grande. Le parcours du candidat à l'emploi influence représentations et la situation de recrutement ses

Nous avons vu que les comportements sont le fruit de schèmes mentaux eux-mêmes résultats d'une incorporation inconsciente de conditions de vie et sont donc, aussi, message sur la personne. Ils sont interprétés positivement ou négativement selon la proximité des représentations des acteurs en présence. L'organisation qui recrute va être conduite à choisir entre plusieurs candidats à partir des processus généraux de communication décrits plus haut. Nous allons présenter ici quelques cas d'application de ces processus. Il ne s'agit que de quelques exemples. Nous avons 24

choisi ceux qui nous semblaient intéresser le plus grand nombre de lecteurs dans le contexte économique et social actuel. L'orientation dans l'espace socio-économique

Les candidats qui se présentent n'ont pas toujours pris le temps nécessaire pour penser leur orientation dans l'espace social et économique et ils s'exposent ainsi à un certain nombre de refus. Certes, cette suite d'essais-erreurs peut être perçue comme un système autorégulé d'ajustement des comportements mais la série d'expériences peut être longue avant que l'évolution de la représentation permette l'évolution des comportements. Pour le candidat, travailler sur son orientation dans l'espace social à partir de la connaissance progressive de soi peut permettre d'accélérer le temps nécessaire à ces ajustements. En effet à partir des recherches que nous avons menéesl\ il apparaît que l'adéquation entre les comportements du candidat et le poste pour lequel il candidate tient d'une orientation correcte dans l'espace social à partir d'une double connaissance, celle de lui-même et celle de l'organisation dans laquelle il postule et des codes valorisés par le poste que celle-ci ouvre au recrutement. L'orientation est gage d'une meilleure efficacité car, quand le sens de ce qui se passe est partagé, par le candidat et le recruteur, une induction se produit, les signes se font écho, de signe en signe l'interprétation donnée au premier signe se confirme provoquant une montée de sens et l'envie du recrutement: les codes du candidat sont ajustés à la situation et co-interprétés de la même manière par le recruteur et le candidat. La mise en scène des comportements Si l'orientation n'est pas suffisamment fine, la probabilité du recoupement des représentations est plus faible. Nous l'avons dit l'accès direct aux représentations est impossible. Elles sont médiatisées par les comportements. Sachant cela, le candidat peut choisir volontairement de rentrer dans un jeu de rôle13.Le candidat va alors adopter des comportements susceptibles de mettre le
12

Galinon-Mélénec, B., De la formation à l'emploi, le rôle de la communication,
PUP, 1994.

13

Cf. Goffman,E., La mise en scène de la vie quotidienne,Paris, Minuit, 1973et
Les rites d'interaction, Paris, Minuit, 1974.

25

recruteur en situation de mise en réceptivité. Il s'agit d'une opération stratégique qui utilise la connaissance intuitive de l'importance de la reconnaissance réciproque des signes dans l' 'interférence communicationnelle. Remarquons cependant que revendiquer le fait de se comporter selon le statut que l'on espère obtenir plutôt que de

façon « spontanée », donne aussi une indication sur la
représentation de la réalité du candidat. Ce choix du respect d'un rôle peut être perçu différemment selon les représentations du recruteur. Il peut être partagé par des acteurs qui ont le même construit social et les mêmes références, il sera alors perçu positivement. Dans le cas inverse, il sera dévalué: la mise en scène du recrutement n'est efficace que si les pratiques culturelles des coprésents se superposent ou si elles sont anthropologiques, c'est-àdire communes à un grand nombre de cultures. L'âge du candidatl4 Le plus souvent, la représentation concernant l'influence de l'âge sur les comportements se vit sous la forme d'une cultureclôture. Ce qui signifie que les personnes sont moins adaptables. Or, dans un contexte économique de plus en plus tendu, où l'entreprise doit sans cesse s'adapter, cela peut paraître un handicap. «Plus on avance en âge, plus on est sélectif et plus les informations que l'on a déjà réussi à traiter s'opposent efficacement à d'autres informations ». C'est au nom de cette culture-clôture que le recrutement des personnes de plus de 45 ans devient de plus en plus difficile. Leur culture n'est pas remise en cause, mais leur réponse aux stimuli de l'environnement se fait à partir de représentations qui intériorisent des règles du jeu d'un passé-dépassé. Cependant, notons que si le passé est dépassé par nature, il est aussi gage d'enracinement et repérage des étapes d'évolution. Recruter un plus de 45 ans dans cette optique peut-être un gage de mémoire pour un métier, pour un syndicat professionnel, pour une gestion organisationnelle non coupée de l'histoire de son secteur professionnel.

14

Cf. Riverain-Simard, Etapes de vie au travail, Montréal, Editions Saint Martin, 1984.

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Pour ces personnes, un travail sur la conscientisation des codes qu'elles utilisent, sur leurs pratiques, un questionnement sur le champ professionnel qui valorise ces mêmes pratiques peuvent les conduire à jouer un rôle qu'elles seules peuvent tenir sans pour autant imposer aux autres acteurs des comportements qui ne sont plus nécessairement adéquats dans les niches d'avant-garde de l'entreprise. L'entreprise est une organisation humaine. Les hommes la construisent au quotidien d'un savoir différencié et complémentaire. En conséquence, nous dirons que le critère de l'âge doit être croisé avec d'autres repères culturels et sociaux pour donner une idée des représentations et des comportements des acteursJ5. À chaque classe d'âge correspondent des modèles professionnels et familiaux de référence qu'il convient de repérer pour comprendre les comportements des personnes en présence. Actuellement, les vagabondages initiatiques et le nomadisme (MaffessoliI6) influencent la représentation de la réalité d'une fraction jeune de la population en âge de travailler. Il conviendrait d'analyser ces représentations pour saisir leur effet de complémentarité avec les autres fractions de la population active. Le rapport vie professionnelle-vie privée

Une fois passées les «trente glorieuses », la population active a négocié différemment le temps de loisirs et de travail. Cette évolution qui a d'abord touché les employés s'est progressivement élargie aux cadres à la fin des années dix-neuf cent quatre-vingt-dix. La réduction du temps de travail à 35 heures généralisée au XXIème siècle associée à une espérance de vie plus longue accentue encore cette évolution. Les « baby-boomers» nés après la seconde guerre mondiale ont déséquilibré la pyramide des âges. Ils seront très nombreux à la retraite au moment où les cotisants seront en moindre proportion. Ils seront sans doute conduits à retarder l'âge de leur départ à la retraite. Croisant cette observation avec les éléments de style de vie déjà évoqués, cela donne un profil d'acteurs au travail relativement âgés dont
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Cf. Pineau, G., Produire sa vie, Montréal, Editions Saint Martin, 1983. Maffessoli, M., Du nomadisme, Paris, Livre de poche, 1997, Biblio-essais,

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