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NOURRIR LE PEUPLE

De
328 pages
De cette histoire de l'approvisionnement alimentaire dans ses multiples dimensions et prolongements, trois interrogations fondamentales se dégagent pour l'ensemble de la période : faut-il nourrir les pauvres ? Comment nourrir les villes ? Comment nourrir la nation ? Au-delà du débat Etat-marché, surgissent les questions de production et de prix, le rôle des marchands, les relations ville-campagne, les rapports entre nations, les contraintes démographiques et la place des pauvres dans la société. Sujet vaste et passionnant par sa complexité et son actualité.
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Nourrir le peuple
Entre Etat et marché
xvr-XIX' siècle
Contribution à l'histoire intellectuelle de ['approvisionnement alimentaire

Collection Economiques dirigée par Pierre-Jean Benghozi
Economiques veut être une collection qui traduise la richesse de la recherche française actuelle en économie et en gestion. A ce titre, elle souhaite rester ouverte à tous les courants de ces disciplines, qu'il s'agisse d'histoire économique, de modélisation, d'analyses sectorielles, d'économie politique, ou de stratégies industrielles... La collection a pour vocation de publier les thèses dejeunes doctorants talentueux comme les ouvrages de chercheurs plus confirmés qui pourront trouver là un espace de diffusion de leurs travaux. Les lecteurs visés sont bien sûr les économistes et les gestionnaires "de profession". Mais ce sont aussi les "honnêtes hommes" d'aujourd'hui, à la recherche d'outils et de clés de lecture qui leur permettent de mieux appréhender les phénomènes de société auxquels ils sont confrontés dans leur vie quotidienne ou en suivant l'actualité. La collection vise à rendre accessibles des textes et des travaux pointus à un public qui n'est pas uniquement constitué de spécialistes. Les ouvrages publiés dans' Economiques s'efforcent de mettre donc essentiellement l'accent sur les résultats et les éléments d'explication obtenus dans les recherches plutôt que sur les démarches et les méthodologies adoptées. Les textes publiés contribuent à éclairer les enjeux économiques et sociaux actuels à partir d'approches solides et rigoureuses, en mobilisant des matériaux, des données, des informations, des théories, des modèles ou des analyses inédites. Le seul critère que se donne la collection est un critère de qualité et d'originalité. Déjà parus Philippe ANTOMARCHI, Les barrières à l'entrée en économie industrielle, 1998. Louis DUPONT, Sécurité alimentaire et stabilisation macroéconomique en Haïti, 1998. Alain CLEMENT, Nourrir le peuple - Entre Etat et marché, 1999.

(Ç)L'Harmattan, 1999

ISBN: 2-7384-7475-6

Alain CLEMENT

Nourrir le peuple

Entre Etat et marché
XVIe.XIxe siècle Contribution à l'histoire intellectuelle de l'approvisionnement alimentaire
Préface de Pierre Dockès

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Pour Christine et Eglantine

PREFACE

Le Roi, le pain, les pauvres. On connaît l'imagerie: des miséreux affamés, la maladie des enfants, des vieillards qui supplient. Et le Roi, paternel, qui dispense le pain de la vie, fait ouvrir des sacs de blé. Alain Clément nous fait pénétrer au cœur de ce triangle tragique pendant la période cruciale du XVIe au XIXe siècle. Avec lui, nous voyons se modifier la figure du pauvre, comment on passe du devoir d'assistance à la question du paupérisme en milieu ouvrier. Et le domaine visité par Clément est bien plus vaste. En le suivant, nous allons des temps où le Prince se devait d'assurer à son royaume l'abondance de subsistances à une époque industrialiste où la prégnance des marchés s'accroît avec leur efficience et où il s'agit de savoir si, quand, pourquoi, comment l'Etat se doit d'agir à ces matières complexes, contradictoires. Donc au départ, la charité, le devoir du Prince chrétien dans un monde essentiellement rural. Avec les bouleversements économiques et sociaux des Temps modernes, avec la prolifération des mendiants, des vagabonds partout en Europe on prend des lois sur les pauvres face à la peur de l'insécurité. Alors l'Etat châtie ces pauvres dangereux, sauvagement, et il tente de les forcer au travail. Mais il les nourrit aussi, leur verse les moyens d'une survie étriquée. Parallèlement, au niveau collectif, l'Etat agit, il interdit de laisser sortir les blés du royaume, veille à l'approvisionnement des villes, surveille les marchés. Le prix du pain n'est-il pas le baromètre, l'indicateur suprême de la politique économique?

Du pauvre à l'ouvrier, au Working poor, la distance n'est pas si grande puisque dès le «second mercantilisme» le lien est fait par les économistes entre les profits des manufacturiers et les bas salaires, et donc le bas prix du pain, l'élément essentiel des «budgets ouvriers ». Dès lors, se découvre un tout autre programme: nourrir le peuple petitement et à bon marché pour abaisser les salaires et enrichir les riches. Cependant derrière le prix du blé, se profile la contradiction fondamentale le prix bas du pain fait la relative aisance ouvrière et le profit de l'entrepreneur, mais aussi la misère paysanne et la faiblesse de la rente foncière et donc amenuise les revenus des propriétaires fonciers, des nobles et du Roi. Question économique et question sociale, opposition des villes et des champs, des bourgeois et des aristocrates, des ouvriers et des capitalistes, on le voit le débat que conduit Clément est central, passionnant. Les physiocrates choisiront la terre, donc le pain cher. Les libéraux anglais finiront par obtenir la liberté d'importation des blés au profit de l'industrie. Surtout, à la suite de Malthus, l'Etat abandonnera le vieux système d'assistance pour ne nourrir les pauvres qu'enfermés, laissant les forces du marché réguler la nourriture du peuple. Une utopie meurtrière, expliquera Karl Polanyi, et qui ne pourra durer. Certes, mais ne revient-elle pas nous visiter périodiquement?

Pierre Dockès.

INTRODUCTION

Nourrir le peuple, simple slogan, programme politique à lui tout seul, vœu pieux formulé par des organisations internationales impuissantes, la question formulée de manière ainsi lapidaire et laconique pourrait le laisser entendre et conduire à la rédaction d'un pamphlet ou d'un énième essai sur le sujet. En réalité si l'actualité n'est pas étrangère au choix du sujet, c'est avant tout un pan de l'histoire intellectuelle de l'approvisionnement alimentaire que nous projetons d'écrire afin de comprendre comment, dans une période plus ancienne et tout aussi confrontée aux démons de la malnutrition voire de la faim ou de la famine, les hommes publics, les hommes de lettres, les philosophes et surtout les économistes ont abordé le problème, se sont posés les questions, et ont proposé directions et politiques à suivre. A priori il n'y a aucun doute que la question des besoins alimentaires et de leur satisfaction a toujours fortement intéressé les maîtres du pouvoir et les conseillers du prince ou ses détracteurs, a soulevé quantités d'interrogations, de controverses, a fait l'objet de prévisions plus ou moins sombres et de traitements intellectuels de premier plan au sein du cercle des économistes. Si ces préoccupations semblent se ralentir dans la plupart des pays occidentaux, relayées plutôt par le thème de la surproduction et de la suralimentationl elle fait toujours l'objet d'intérêts et de préoccupations croissants s'agissant des pays moins développés. A l'occasion de la réunion de la F.A.O. en novembre 1996, nombreux sont ceux qui se sont interrogés sur les questions de sécurité alimentaire. Près de 800 millions de personnes souffrent de sousalimentation et leur nombre pourrait considérablement augmenter sous l'effet de la poussée démographique, titre Le Monde Diplomatique. Dans une perspective de moyen tenne, Joseph Klatzmann s'interroge sur la capacité de la terre à nourrir 8 milliards d'individus en 20252. Dans une perspective plus politique Bertrand Hervieu3 s'interroge sur le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes, droit remis en cause par les défenseurs du tout marché, seul susceptible d'approvisionner la population mondiale grâce aux puissants moyens de l'agriculture occidentale. Pourquoi alors se retourner sur un passé
1 Dans cette orientation, on laisse le sujet à d'autres spécialistes, les diététiciens en particulier ; cependant, depuis le début des années 80, on note certes des cas isolés mais de plus en plus nombreux de malnutrition chez des individus et familles marginalisés, voir sur ce point notamment l'article de Michelle Perrot, "La résurgence de problèmes alimentaires dans les pays développés", Cahiers français, n° 278, Paris: La Documentation Française, 1996, pages 12-19. 2 J. Klatzmann, "L'alimentation des hommes: où allons-nous?" Futuribles, Septembre 1996, pages 39-58, voir aussi du même auteur: Surpopulation, mythe ou menace ?, Paris: Economica, 1996. Voir aussi 1. Bourrinet & M. Flory, (éditeurs), L'ordre alimentaire mondial, Paris: Economica, 1982, G. Courade & J. Peltre-Wurtz, (éditeurs), La sécurité alimentaire à l'heure du néolibéralisme, Cahiers des sciences humaines, vol27, na 1-2, 1991. 3 B. Hervieu, Du droit des peuples à se nourrir eux-mêmes, Paris: Flammarion, 1996.

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lointain alors que sous nos yeux, la question initialement posée attend encore des réponses et soulève tout autant de polémiques. Certes la modernité et la récurrence d'un tel sujet, évidemment malheureuse, apporte un intérêt supplémentaire à notre étude, qui n'a cependant pas pour ambition majeure de faire une analyse rétrospective, confrontant et comparant points de vue de l'époque et points de vue actuels, tentant de renouer avec un lien interrompu à la fin d'un XIX" siècle triomphant des démons de la faim et de la pauvreté. Mais notre propos est avant tout celui de contribuer à l'écriture d'une histoire intellectuelle, qui une fois achevée, pennettra, de mieux situer les débats actuels, d'en comprendre les origines, les oppositions irréductibles ou les convergences. La période d'étude - XVI-XIX" siècle - répond à notre souhait de couvrir un temps suffisamment long pour pouvoir mettre à jour continuités et ruptures de pensée, d'embrasser les courants économiques premiers majeurs. La période retenue démarre avec les auteurs mercantilistes4, reconnus comme les premiers économistes par la plupart des manuels d'histoire, pour s'enrichir ensuite des courants physiocratique, libéral de la première moitié du XVIII" siècle, classique de Smith à la postérité ricardienne, utilitariste et socialiste. Quelle problématique traverse cet ouvrage: Nourrir le peuple: de l'Etat garant à l'échange souverain. Le sous titre résumerait à lui tout seul l'histoire que nous projetons d'écrire. Un tel intitulé suppose implicitement que l'approvisionnement alimentaire serait d'abord une affaire d'Etat pour devenir une affaire de marché, une affaire privée après avoir été une affaire publique. On laisserait supposer que la théorie économique naissante a d'abord rendu l'intervention de l'Etat comme indispensable, pour voir ensuite dans le marché l'instrument irremplaçable de régulation mieux adapté et plus efficace. Or l'analyse que nous nous proposons d'écrire ne nous laisse pas augurer d'une évolution aussi parfaite. Il n'existe pas sur le sujet un large consensus observable à chaque période. De plus le problème alimentaire est souvent perçu comme spécifique, autorisant un traitement non seulement économique mais aussi éthique et politique en raison de la nature des besoins qui sont en jeu. C'est cette spécificité qui en fait toute sa richesse mais aussi toute sa complexité. On ne peut pas raisonner de la même manière quand on traite de la question des blés ou de celle d'autres produits du quotidien comme les draps, le vin pour reprendre les exemples les plus souvent cités. Produire du blé, vendre du blé et du pain, consommer du pain sont certes des actes économiques banals mais frappés d'une signification beaucoup plus qu'économique, à savoir, une signification éthique, politique et sociale. Ces actes économiques revêtent une importance telle qu'ils
4 Les premiers écrits dits mercantilistes datent de 1549 (W. Smythe) et de 1568 (Bodin).

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peuvent justifier la plus grande vigilance des lois et de des règlements spécifiques et un fonctionnement des marchés particuliers (souhaité mais aussi observé). Retraduire cette spécificité (ou absence de spécificité) sera pour nous une préoccupation de tous les instants. L'expression Nourrir le peuple suscite bien sûr de nombreuses interrogations. Qu'entendons nous tout d'abord par peuple? Une fois la réponse faite, d'autres interrogations se succèdent, Qui doit nourrir le peuple? Comment? Mais aussi, pourquoi? Y a-t-il en effet un droit du peuple à être nourri? Ces interrogations sont au cœur de notre problématique. S'agissant de la notion même de peuple, le terme lui-même recouvre des réalités différentes. Il yale peuple des villes et celui des campagnes, les pauvres et les riches, les citoyens d'un pays et les étrangers. Cette diversité dans l'acceptation du terme traduit l'existence d'un problème à plusieurs niveaux, faisant appel à des dimensions spatiales ou/et sociales, à une réalité fonctionnant en opposant les uns aux autres plutôt qu'en les rendant complémentaires, même si le désir de gommer voire de supprimer ou de nier les contrastes fait parti du discours dominant. Le premier discours sans doute le plus fédérateur est bien sûr celui qui porte sur l'approvisionnement national du peuple dans sa globalité, sans distinction sociale ou spatiale d'ordre interne. Nourrir le pays devient un objectif recherché à lui tout seul. La présence de ce thème est ancienne puisqu'elle fait déjà les délices des écrits mercantilistes empreints souvent de nationalisme. Les modalités sont certes fluctuantes d'un courant à l'autre, d'une époque à l'autre. La préoccupation première chez les mercantilistes soucieux d'affirmer une identité nationale, est de veiller à un approvisionnement strictement national, elle est tout autant présente chez Malthus, et fait encore l'objet de convictions profondes de nos jours5, ce qui n'exclut pas d'ailleurs l'affirmation de convictions contraires de Petty à Ricardo. Le deuxième discours porte sur l'épineux problème de l'approvisionnement des marchés urbains. L'alimentation des urbains constitue un véritable casse-tête pour les pouvoirs publics. L'abondance des marchés locaux, des prix abordables sont bien sûr l'objectif poursuivi mais comment doit-on y parvenir, faut-il une réglementation sans concession, faut-il faire confiance au marché comme le proposent en premier lieu les physiocrates? Cette dimension spatiale de l'approvisionnement caractéristique de périodes antérieures au XIX" siècle, ne cesse de préoccuper les économistes6. Enfin le troisième discours porte sur le peuple
Voir par exemple B. Hervieu, Du droit des peuples à se nourrir eux-mêmes. op. cit., M. Guernier, L'impératif de l'autosuffisance dans le Tiers-Monde, in L'ordre alimentaire mondial. op cit pages 233-243. Pour une vision complète et controversée de cette question cf. J. Klatzmann, Aide alimentaire et développement rural. Paris: P.U.F., 1988. 6 Voir par exemple J. Coussy, et alii, Dépendance alimentaire et urbanisation en Afrique sub5

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en situation difficile, les pauvres pour résumer une réalité néanmoins dure à appréhender. Qui sont les pauvres? les pauvres invalides avant tout, malades, infirmes, personnes âgées, enfants, tous ceux qui sont dans l'incapacité de travailler pour se nourrir, puis les pauvres valides c'est-à-dire ceux qui ne travaillent pas, involontairement ou volontairement, ceux qui travaillent mais ne disposent pas d'un revenu insuffisant pour couvrir leurs besoins. Faut-il les traiter de la même manière? les distinctions opérées auraient plutôt tendance à laisser penser que non. Là aussi les réponses ne sont pas figées une fois pour toute. Les solutions vont de l'assistance généralisée à l'assistance partielle, voire minimale, de l'aide publique à l'aide simplement privée avec le refus de toute assistance organisée, bref de la reconnaissance d'un droit à la vie pour tous au refus pur et simple d'une garantie alimentaire, un thème qui est aussi inépuisable et étonnamment contemporain 7. Si le problème alimentaire doit s'analyser sous ces trois angles: nourrir l'Etat, nourrir les villes, nourrir les pauvres, une question essentielle reste encore en suspens: Qui doit se charger de nourrir le peuple?, les villes?, les pauvres? La question alimentaire est d'abord une affaire de commercialisation, de distribution plutôt que de production. Le rôle de l'Etat, comme le confirme Max Weber8, est cantonné à la sphère de la distribution et non à celle de la production même si l'intervention dans le premier domaine a, pour certains économistes, une influence décisive sur le second. C'est donc à propos du domaine de la distribution, de
saharienne, Université de Paris-X, Cahiers n02 du CERED, 1983 ; le Collectif CERED/ORSTOM: Nourrir les villes en Afrique sub-saharienne, Paris: L'Harmattan, 1985 ; Jean-Louis Chaléard, Temps des villes, temps des vivres, L'essor du vivrier marchand en Côte d'Ivoire, Paris: Karmla, 1996. 7 Voir sur ce point, la littérature consacrée au Revenu Minimum d'Insertion, Cf par exemple les travaux du collectif Charles Fourier publiés d.'UlS Revue nouvelle, n° 81, Avril, 1985; les La travaux du M.AU.S.S. : Du revenu social: au-delà de l'aide, la citoyenneté? Bulletin du MA.U.S.S., n023, sept 1987 & Vers un Revenu minimum inconditionnel? La Revue du MA.U.S.S. semestrielle n07, 1er Semestre, 1996 ; S. Milano, La pauvreté absolue, Paris:
Hachette, 1988. 8 M. Weber, Histoire économique, Esquisse d'une histoire universelle de l'économie et de la société, lire éd 1923, trad fr Paris: Gallimard, 1991, op. cit., p. 296-298. Plus récemment Charles Tilly dans Contraintes et capital dans la formation de l'Europe, 990-1990, Paris: Aubier, 1992, montre qu'il a fallu attendre le xx< siècle pour voir des Etats s'immiscer dans le secteur productif, avec des régimes socialistes prenant en main la quasi-totalité de la production agricole, mais aussi avec des régimes capitalistes intervenant dans ce même domaine par le biais de la manipulation des crédits, des prix et des marchés. A l'exception du rationnement en temps de guerre et des interdictions occasionnelles engendrées par des programmes fiscaux ou politiques, les Etats se tinrent aussi à l'écart de la consommation proprement dite. L'implication dans le domaine de la distribution est plus général à tel point que Weber en fait une règle presque universelle jusqu'à la fin du XIX" siècle.

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l'approvisionnement que les économistes ont le plus réfléchi. Parallèlement à cette histoire intellectuelle de l'approvisionnement alimentaire, s'est forgée une histoire intellectuelle du marché qui lui est naturellement rattachée. L'intérêt porté aux problèmes de pure intendance a poussé les économistes à effectuer une analyse sur le rôle que pouvait jouer le marché concernant la formation des prix et sur l'opportunité de l'intervention de l'Etat dans ce domaine, en particulier. La question récurrente concerne les modalités de l'action de l'Etat: doit-il encadrer le marché, déterminer les prix maxima, le prix juste et accessible à tous, contrôler les mouvements de prix, fixer des seuils d'importations et d'exportations ou bien doit-il limiter son intervention au respect du fonctionnement d'un marché totalement libre et autorégulateur ? l'opposition portant sur l'efficacité supposée de l'un ou de l'autre à propos de la satisfaction des besoins alimentaires du peuple. Cette opposition n'est pas simplement le fait d'une période durant laquelle un savoir théorique en formation aurait progressivement convaincu les économistes les plus récalcitrants, mais est permanente, observable à chaque époque, aussi bien au cours du XVII" siècle, entre les premiers partisans d'un peu de libéralisme et les héritiers d'une pensée antique et médiévale imprégnée de l'idée du juste prix, qu'entre les ricardiens défenseurs d'un libéralisme total et les malthusiens plus soucieux d'intérêt national quitte à faire une entorse aux principes du libéralisme. L'opposition entre le rôle prééminent de l'Etat et celui du marché se traduit aussi dans la manière de traiter la question des pauvres. D'une conception basée strictement sur la générosité privée à l'intégration des pauvres dans des workhouses, en passant par des aides publiques, automatiques en deçà d'un certain seuil de revenu, on trouve une diversité d'approches qui recoupe en fait l'opposition autour d'une conception d'un Etat qui se doit de garantir le droit de vivre à tous et celle d'un Etat garant des libertés économiques essentielles, dont le rôle de nourricier doit être abandonné au profit du marché, seule instance capable à terme de pan,;enir à une société d'abondance. Enfin au-delà de la sphère de la distribution, c'est la sphère de la production qui semble aussi visée dans ses fondements. En quoi le fonctionnement des marchés peut-il influencer la production et réciproquement? Les problèmes rencontrés dans la sphère de la production ne sont-ils pas plus importants que ceux inhérents à la distribution? Un débat s'engage dès le XVIIIe siècle avec les physiocrates et au XIX" siècle avec Ricardo et Malthus, mais dans des perspectives et des contextes différents chaque fois.

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PREMIERE PARTIE
Nourrir le peuple Des premiers mercantilistes au début du libéralisme

La pensée économique mercantiliste qui se met progressivement en place au cours des XVIe-XVII" siècles marque une rupture avec l'ordre ancien antique et médiéval dans le traitement des questions économiques malgré une certaine continuité dans la gestion des problèmes alimentaires. Elle constitue une première étape de la longue histoire d'une opposition entre une conception "paternaliste" de la société selon l'expression de E.P. Thompson et une conception basée sur un ordre libéral. L'économie chez Aristote demeure soumise à la morale, le juste prix doit permettre à quelqu'un de recevoir exactement ce qu'il a donné. Autosuffisance alimentaire, autarcie et communauté des biens vitaux résument la manière dont la question des vivres est traitée par Aristote. Les conceptions mercantilistes s'affranchissent très progressivement en revanche de la morale et de la politique. L'économie passe de la famille et de la cité au royaume, elle devient la partie principale de l'Etat dont la puissance et la richesse sont devenues sa principale raison d'être9. Avec cette mutation les préoccupations pécuniaires tranchent nettement avec la conception aristotélicienne marquée par le rejet de l'amour du profit. L'enrichissement des individus est souhaitable car c'est aussi indirectement l'enrichissement du Prince et de l'Etat dont ce dernier a la charge. Les préoccupations sociales demeurent essentielles et le pouvoir politique ne rejette pas ses responsabilités dans les domaines les plus vitaux. L'obligation alimentaire de l'Etat à l'égard du peuple est encore un devoir moral porté à l'échelle nationale et non plus à celle de la simple cité. Parallèlement au maintien de cette volonté politique de veiller à l'approvisionnement du peuple, émerge une nouvelle conception au cours du XVII" siècle affirmant le caractère plus économique et amoral des activités de production et de distribution des vivres. La place de marché, lieu social par excellence et réglementé, est progressivement remplacée par le principe du marché, libre de tout règlement et de toute contrainte sociale et ne nécessitant pas d'espace physique. Nourrir le peuple relève alors plus du fonctionnement du marché que de l'intervention de l'Etat. Une première étape, imprégnée encore des idées médiévales et marquée par le rôle essentiel du Prince dans les questions alimentaires et de pauvreté est franchie au cours de la période début du XVI" siècle milieu du XVII" siècle avec le développement des idées des premiers mercantilistes. L'économie au service du Prince, permettra de remplir à l'échelon national les obligations qui incombaient au seigneur ou à la cité. Une deuxième étape que nous qualifierons de second mercantilisme annonce les premières idées favorables au libre échange. Ces développements tout en préparant l'ère classique traduisent le principe de la

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H. De£'lvard, Essai sur le marché, Paris: Syros, 1995, p. 72.

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satisfaction des besoins par le marché, sans le recours systématique aux pouvoirs publics, marquant le début de la rupture avec l'ordre ancien. La première moitié du XVIIIe siècle riche en œuvres mercantilistes mais aussi libérales et critiques à l'égard des thèses précédentes demeurera très féconde en ce sens que l'offre et la demande seront très souvent simultanément prises en compte pour tenter de donner une réponse plus convaincante aux problèmes de l'approvisionnement alimentaire. Le marché prend une place de plus en plus essentielle dans la pensée économique, la compréhension du problème s'en trouve améliorée et l'avancée théorique évidente.

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CHAPITRE I

'La première réponse mercantiliste ou l'héritage antique et médiéval.

Cette période caractérisée par la prédominance écrasante de la production des subsistances, la faiblesse des moyens d'échanges, la régionalisation des circuits économiques et la faible productivité demeure proche de l'ère médiévale. 1- Le contexte économique Trois faits essentiels marquent cette longue période: la pénurie des produits alimentaires ponctuée par des périodes d'abondance et des décennies de famine, la forte croissance urbaine à laquelle tous les Etats sont confrontés et la montée du phénomène de pauvreté. 1.1- Une situadon agricole et alimentaire difficile La période 1500-1660 est marquée par la gravité des problèmes de subsistances. Les nations ont du mal à nourrir leur population de manière sûre et régulière mais ces crises de la faim sont plus le produit de la guerre que le reflet d'une mauvaise situation agricole. Vu l'état de dépopulation où se trouvent la France et d'autres pays d'Europe, éviter la disette n'est pas difficile en temps de paix. Fernand Braudel souligne même qu'au lendemain des catastrophes de la Peste Noire, paysans et artisans mangeaient du pain blanclO. La ration de viande ne diminue qu'à partir de 1550 lorsque les céréales prédominent dans les régimes alimentaires. Les années 1500-1570 enregistrent une conjoncture plutôt positive alternant cependant avec une série de graves crises agricoles et alimentaires. La croissance de la production agricole est certaine de 1470 à 1520 et elle se poursuit à un tythme à la fois plus lent et plus accidenté jusqu'en 156011. Cette hausse n'est pas due à une amélioration des rendements mais plutôt à un agrandissement des terres cultivées. Ces nouvelles surfaces correspondent d'ailleurs plus à une reconquête de terres déjà mises en culture avant 1340 au moment de l'apogée démographique. Le xvr siècle est avant tout le temps d'une reconquête des friches: en Angleterre, par exemple, on observe une transformation partielle de certaines forêts en terrains de pâture et de terrains de pâture en terres arables12. Cette extension des superficies répond à la pression d'une croissance démographique autant en France qu'en
10 F. Braudel, Civilisation matérielle, Economie structures du quotidien, op. .cit., p. 163.
IJ P. Léon, (sous la direction de) Histoire

et Capitalisme
et sociale

- XV-XVJ/l' siècle- tome l Les
du monde

économique

- L'ouverture

du

monde, XIV-XVi' p.461.
12

siècle, tome 1 dirigé par B. Bennassar & P. Chaunu, Paris:
du monde, op. cit., p.467-8.

Armand Colin 1977,

P. Léon, L'ouverture

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Angleterre ou aux Pays Basl3. Toutefois, l'agriculture connût ici et là quelques améliorations grâce à l'intensité de l'effort qui lui était consacré. Aux Pays-Bas, la jachère n'existait pratiquement plus grâce à l'association céréales/légumieuses, sans oublier l'élevage: si les rendements sont si brillants aux Pays-Bas, c'est sans doute grâce à la qualité et à la quantité de la force de travail animal. Cette situation exceptionnelle se retrouve en Angleterre qui poursuit son processus d'enclosure des terres, amorcé au XIII" siècle dans une conjoncture d'expansion économiquel4. Le mouvement d'occupation individuelle du sol, contraire au syst~me d'exploitation en commun sur l'open field, s'accompagna d'une transformation des terres de labour en pâturages, propices à l'élevage des moutons et donc à l'industrie lainière aboutissant à la mise en place d'une préindustrie rurale. Compte tenu de la pression démographique, les prix des céréales se mirent à monter, entre la première décennie et la dernière,décennie de 424% en Angleterre, de 379% en Belgique, de 651% en France de 318% dans les Pays-Bas, de 255% en Allemagnel5 rendant l'exploitation céréalière plus rentable et encourageant les grands propriétaires à ralentir la transformation des champs de blé en pâturages. le prix des subsistances particulièrement celui des céréales augmenta plus vite que celui des autres denrées. Malgré les progrès constatés, l'augmentation des ressources n'a pas suivi celle des hommes, ce qui entraîne une baisse de la consommation. Cette diminution a pu être compensée en Angleterre et aux Pays-Bas par une diversification de l'alimentation grâce à la consommation de viande et de produits laitiers. Dans les autres pays, on assiste à un affaiblissement de la ration des travailleurs de la terre. L'Europe des campagnes n'est pas parvenue à maintenir le niveau alimentaire de ses peuples. 90% de la production16 est destinée à l'autoconsommation et aux prélèvements en nature, comme la dîme et les impôts seigneuriaux, 10% seulement constituent l'essentiel de ce qui approvisionne un cercle au-delà de la paroisse, c'est à dire les villes (9%) par le biais des marchés ou des foires et le marché international (l %) ; c'est dire la faiblesse de ce qui est réellement commercialisé. De la fin du XVIe siècle aux années 1660 l'impression générale est très pessimiste. La majorité des pays vers 1585 connurent des périodes de famine; la sévérité des hivers et l'extrême pluviosité des printemps et des

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W. Abel, op. cit., p. 135-139.

P. Dockès & B. Rosier, L'histoire ambiguë, Croissance et développement en question, Paris: P.D.F. 1988, p. lOI. 15 W. Abel, op. cit., p. 160. 16 Selon les calculs de Pierre Chaunu, cf. P. Léon, L'ouverture du monde, op. cit., p. 435-436.

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étés furent la cause des mauvaises récoltes et des disettesJ7. La production en France a diminué à plusieurs reprises, surtout entre 1585 et 1595. Outre les problèmes climatiques, les guerres civiles répétées causèrent des destructions, une paralysie du commerce, une disparition d'une partie du bétail, ce qui contribue largement à cette dépression généralisée. Le recours à des terres de plus en plus médiocres accentua la fréquence d'apparition des mauvaises récoltes. On retrouve cet effondrement aux Pays-Bas ravagés par la guerre, en Espagne, en Belgique, en Italie, sauf en Angleterre où la poursuite du mouvement des enclosures avec un système perfectionné d'assolement incluant des pâtures temporaires, permit de fournir de plus en plus de surplus] 8. Au début du XVIr siècle, l'expansion séculaire de l'agriculture s'arrête brusquement, mais cette évolution est variable selon les pays. En Angleterre où les conditions favorables à l'essor agricole du siècle précédent ne se sont pas modifiées, la population a continué de s'accroître. Toutefois, avec la guerre civile et les accidents climatiques du milieu du siècle, la production connaît un certain ralentissement. Les régions du NordOuest de l'Europe connaissent une légère reprise après l'effondrement de la fin du XVIe siècle, puis une nouvelle crise au milieu du siècle avant d'enregistrer à nouveau une reprise. La situation est identique en France où après la récupération, particulièrement dans la France du Nord, on assiste à une longue stagnation ponctuée par des crises frumentaires (1630, 1649, 1652, 1661). Entre 1630 et 1650, les guerres, les épidémies de peste bubonique (entraînant des pertes considérables d'environ 1/5 de la population) et les accidents climatiques provoquent désordres et effondrements. Le XVIIe siècle, et particulièrement la période 1600-1660, est marqué par une certaine stagnation générale de la production agricole et alimentaire. En matière de prix la révolution du XVIe siècle fut cassée, et seules les crises provoquèrent des fortes hausses. Ces mauvais résultats freinent la satisfaction des besoins de subsistance et contribuent à toute une série de révoltes européennes au cours de la période 1645-1650. Au sein du monde rural, ce sont surtout les humbles, particulièrement les journaliers et les sans terre, qui connaissent la plus grande misère. Le groupe de la moyenne paysannerie se retrouve au dessous du seuil normal de subsistance, seul résiste le groupe des gros exploitantsl9. Cette crise de pénurie alimentaire se trouve amplifiée dans les villes où les approvisionnements
17 P. Léon, (sous la direction de) Histoire économique et sociale du monde - Les hésitations de la croissance (1530-1730) Volume 2 dirigé par P. Deyon & 1. Jacquart, Paris: Armand Colin 1978, p. 142-143. 18 W. Abel, op. cit., p. 157. 19 P. Léon, Les hésitations de la croissance (1530-1730), op. cit., p. 462-465.

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s'avèrent très aléatoires. Les difficultés dans le domaine de la production agricole et alimentaire aggravent le phénomène de la pauvreté rendant plus aigu le problème de l'approvisionnement des villes en pleine expansion. 1.2La croissance urbaine d' app rovisionnement compHque les problèmes

La croissance démographique observée dès le début du XVIe siècle dans toute l'Europe eut des effets mécaniques sur la croissance des villes. Le XVIe est le siècle de l'explosion urbaine, les villes médiévales doublent ou triplent leur population. Les zones les plus urbanisées20 comme l'Italie du Nord, connaissent des taux de population urbaine voisins de 35%. Londres qui atteignait 50 000 habitants environ vers 1500, en totalise 224 000 en 1604. Entre 1500 et 1600 en Angleterre, le nombre de personnes vivant dans des villes de plus de 5 000 habitants atteint la proportion de 47%, bien qu'entre temps la population n'augmenta que de 28%21. Paris compte 200 000 habitants au milieu du siècle et Lyon 80 000 habitants. En 1500, sur une population européenne de 56 millions, à peine 800 000 habitants résidaient dans des villes de plus de 100 000 habitants, en 1650, sur une population totale de 100 millions, la propension est deux fois plus importanté2. La prodigieuse expansion du commerce fut l'un des ressorts les plus efficaces en même temps que l'une des manifestations les plus spectaculaires de cette croissance. Ceci est vrai pouda France et l'Angleterre mais encore plus pour les deux zones d'économie-monde que furent l'Italie du Nord et les Pays-Bas. En France, la croissance urbaine ralentie au cours des guerres de religion, accéléra son rythme au début du XVII" siècle, sans toutefois atteindre le niveau d'urbanisme de l'Angleterre et des Pays-Bas. La croissance urbaine ne résulte pas seulement de la progression d'une population citadine mais aussi de celle de courants migratoires très importants en provenance des campagnes (paysans ruinés et chassés de leurs terres, paysans sans terre ayant perdu leur emploi). La croissance des villes rend l'approvisionnement plus délicat. Le ravitaillement de Lyon qui comptait 80 000 habitants nécessitait la mobilisation de six à huit départements, celui de Paris, situé au cœur de régions fertiles en grains, environ une douzaine dans une année
20 21 D'après P. Léon, L'ouverture du monde, op. cil., p. 517-520.

L.Catharina & H. Soly, "Policing the early modem proletariat, 1450-1840" in D. Levine, (editor), Proletarianization andfami/y history, New-York: Academic Press, 1984 p. 166. 22 C. TiIly, "Food supply and public order in Modern Europe" in C. TiI1y, (editor), Theformation of national states in western Europe, Princeton University Press 1975, p. 409-412, voir aussi F. Braudel et E. Labrousse, Histoire économique et sociale de la France - 1450-1660, l'Etat et la ville, tome 1 Volume 1 dirigé par P Chaunu & R. Gascon, Paris: P.UF. 1977 p. 399 et s.

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moyenne23. On retrouve la même situation en Angleterre. Londres tire aussi ses subsistances d'une aire particulièrement large, les terres environnantes n'étant pas suffisantes. En 1574 cet approvisionnement provenait du Kent, du Sussex, du Dorsetshire, de l'Hampshire, de l'Essex, du Suffolk et du Norfolk24. Toutefois les villes plus petites, comptaient encore sur les productions locales et sur un ensemble de productions individuelles25. Par contre, les Pays-Bas s'approvisionnaient surtout à l'extérieur du pays: au milieu du XVIIe siècle, 50% de la consommation de blé était importé26 ; même phénomène pour les Etats-villes comme Venise et Gênes, qui consomment le blé, l'huile le sel et la viande que leur procure le commerce extérieur; leur agriculture, quand elle existe tend à s'orienter vers les cultures de plus grand profie7. Pour Braudel les premières réussites capitalistes sont à l'actif de ces grandes villes-Etats qui n'ont pas à se soucier, comme c'est le cas en France et en Angleterre, de promouvoir avant tout la commercialisation des produits agricoles. Mais les problèmes d'approvisionnement des villes ne sont pas seulement soumis à l'unique question du volume de la production et de son prélèvement sur les campagnes souvent contesté par les ruraux eux-mêmes, mais ils sont aussi liés aux importantes difficultés de transport des céréales ainsi qu'à leurs coûts. Les délais sont très longs: 10 à 12 jours pour le trajet Lyon-Marseille, 25 jours pour Lyon-Paris. Les coûts sont particulièrement élevés, selon les calculs de Meuvret, ils peuvent représenter environ pour 100 km 40% du prix du fromene8. En revanche, le prix du transport par voie d'eau n'atteignait environ que 25% de celui par voie terrestre.

1.3- Des difficultés d'approvisionnement aggravées par la montée du phénomène de pauvreté
Au XVIe siècle, le phénomène de pauvreté n'est pas nouveau mais son importance devient alarmante. Différentes causes déjà évoquées permettent de l'expliquer. Les famines, les disettes et les guerres à l'origine du départ de paysans des campagnes vers les villes constituent les ingrédients habituels du phénomène migratoire et du développement de la
23

F. Braudel & E. Labrousse, op. cit.. tome 1, vol l, p.257-60.
E. Lipson, The economic history of England, 6e éd, Londres, A & C Blackl, 1956, tome 2,

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p.438-448. 2S C. Tilly,

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op. cil., p. 400.

I. Wallerstein, Le système du monde du siècle à nos jours, trad fr, Paris: Flammarion, 1984,2 Tomes, op. cil., tome 2, p. 54. 21 F. Braudel, Le temps du monde. op. cil., p. 251-2. 28 1. Meuvret, le probléme des subsistances à l'époque de Louis XIV, Paris, EHESS, 1988, tome 3, Vol. I, p. 251.

xvr

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pauvreté urbaine. Jusqu'au milieu du XVII" siècle, le terme de "pauvres" s'appliquait surtout aux mendiants oisifs et aux "désordonnés". Cependant, en raison des conditions de vie particulièrement misérables, ce terme peut s'étendre à des masses paysannes aussi bien qu'à une population urbaine active, vivant au dessous du seuil de subsistance, épisodiquement ou en permanence. A la fin du XlIIe siècle on recensait déjà, selon Geremek, 13% de misérables et de mendiants et 33% de propriétaires en danger de subsistance29. Le XVIe et le XVIIe siècle enregistrent des données encore plus dramatiques. A Paris, le nombre de pauvres secourus qui était de 2 000 à 4 000 dans les années ordinaires atteint 18000 en 1627. A Lyon, ils sont 8 000 en 1531, 18000 en 16273°. Les Pays-Bas enregistrent aussi des données identiques: les pauvres représentent 27% de la population au milieu du XY" siècle, 30% à la fin du XV" siècle et 40% au milieu du XVIe siècle dans la Flandre wallonne31. Selon les estimations de Gregory King, le nombre de pauvres en Angleterre concerne 47% de la population totale. D'une façon plus générale, environ 20% de la population urbaine au début du XVIe siècle est frappée de pauvreté. A la campagne le phénomène existe mais demeure plus difficile à évaluer en raison de ses manifestations plus discrètes. Ce phénomène de pauvreté n'a cessé de s'amplifier jusqu'à la fin du XVII" siècle. Une des premières causes de la pauvreté est la hausse des prix agricoles plus forte que celle des produits industriels et artisanaux pendant tout le XVIe siècle alors que les salaires n'augmentent que lentement. Même si au XVII" siècle les prix agricoles restent stables, ils sont toujours élevés par rapport au niveau des salaires ouvriers. La lente pénétration de l'économie marchande dans les campagnes, qui tend à modifier et à accentuer la stratification sociale, constitue un deuxième ensemble de raisons. Les catégories de population les plus défavorisées économiquement, connaîtront une véritable paupérisation ce qui réduira leur statut à celui de prolétariat rural. Possédant 3 à 4 hectares, peu d'animaux et des réserves alimentaires permettant à peine de tenir jusqu'à la récolte suivante, ces couches de population vont se transfonner progressivement en paysans sans terre. Chassés de la campagne, les pauvres vont grossir le nombre des sans ressources dans les villes dont le flux est ponctué par les crises agricoles. Cette modification de la structure sociale connaîtra un développement important en Angleterre avec le développement des enclosures qui avait pour objectif d'accaparer les terres du "common" (terres de ceux qui ne
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B. Geremek, La potence

ou la pitié

- l'Europe

et les pauvres

du Moyen Age à nos jours. trad fr,

Gallimard: Paris 1987, (11<. ed polonaise 1978). 30 F. Braudel & E. L"lbrousse, op. cit.. tome I, Volume 31 B. Geremek, op. cit., p. 140-142.

1, p. 420-421.

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peuvent vivre qu'en usant de ce dernier) de les utiliser comme un capital dans le cadre de grandes entreprises et de les convertir pour la production de marchandises et non plus pour celle de denrées alimentaires32. Nombre de paysans ont ainsi perdu leurs tenures et n'ont pu que migrer vers les villes. Néanmoins, le phénomène de pauvreté ne se résume pas à un seul problème de migrations des campagnes vers les villes. La ville aussi crée ses pauvres. Les ouvriers non qualifiés et les manœuvres sont en position très désavantageuse. Compte tenu du bas niveau des salaires, les travailleurs dépensent la plus grande partie de leurs ressources en nourriture. A Lyon, par exemple, les manœuvriers consacrent plus de 4/5 de leurs ressources à l'achat de pain33. Non seulement le niveau des salaires de la main d'œuvre rurale et urbaine est faible mais son évolution est négative: à la fin du XVI" siècle, le salaire en nature des ouvriers non qualifiés en France est tombé de 14,3 kg de blé, en moyenne de 1451 à 1475, à 3 kg, en moyenne de 1576 à 160034. Ces trois types de phénomènes intimement liés ont amplifié les problèmes d'approvisionnement du peuple en produits de subsistance. Même si la production de vivres est croissante, quoique ponctuée par des crises de sous-production à répétition, elle n'est toutefois pas suffisante pour nourrir la population dans son ensemble. En règle générale, l'alimentation des hommes consiste essentiellement pour cette période en nourritures végétales: blé, céréales secondaires comme le méteil et le seigle. En cas de pénurie, la consommation de pseudo farine, à partir des châtaignes ou du sarrasin semé après la moisson de blé, intervient comme première compensation35. La pomme de terre fait son apparition tardivement en Europe sauf en Irlande, où dès la première moitié du XVII" siècle, elle devient la nourriture exclusive36. Ces différents faits conditionnent l'intervention des pouvoirs publics qui pendant longtemps ont limité leurs actions à un moindre niveau. Le don de charité constitue la fonne de responsabilité alimentaire de l'Etat envers les citoyens sans doute la plus ancienne et la plus restreinte mais aussi la plus symbolique. 2 - Le souverain nourricier La période XVI"-milieu XVII" siècle demeure très imprégnée d'idées médiévales et antiques. Même si le contexte a changé et si les
32 P. Dockès,L'histoire ambiguë, op. cit., p. 101-104

33
34 35 36

P. Léon, Les hésitations de la croissance (J 530-J 730), op. cit.. p. 304-306.
W. Abel, op. cit., p. 186-194. F. Braudel, Les structures F. Braudel, Les structures du quotidien, du quotidien, op. cit., p. 86-90. op. cit., p. 139-143.

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solutions dépassent souvent les possibilités des pouvoirs publics, du Roi en particulier, l'obligation alimentaire du souverain à l'égard de son peuple est toujours soulignée autant par les Hommes publics que par les premiers ouvrages d'économie. 2.1- Sécurité alimentaire et obligation morale de l'Etat Jean Bodin, un des premiers représentants du courant mercantiliste français du XVIe siècle37 évoque cette obligation morale des Rois qui: "doivent, la République et ieur maison entretenue, garder le surplus pour la nécessité publique"38. Si la famille constitue la clef de voûte de tout son système39, le Roi doit intervenir dans la vie matérielle de ses sujets car, ditil, : "Les Républiques n'ont pas grand soin des vertus morales ni des belles sciences, et moins encore de la contemplation des choses naturelles et divines, qu'elles ne soient garnies de ce qui leur fait besoin,,40. Antoine De Montchrétien, autre mercantiliste de cette période dont le traité d'économie politique est publié en 161541rend le Roi: "responsable de l'entretien et du bon fonctionnement de son pays"42. En Angleterre, Thomas Mun, commerçant de profession, puis dirigeant en 1615 de l'East India Company adopte des positions identiques. Il parle aussi du rôle nourricier du Prince qui est: "l'estomac de l'homme et s'il cesse d'alimenter les autres parties du corps, non seulement il les altère mais il se détmit aussi lui-même"43. Cependant l'Etat n'est fournisseur qu'en dernier ressort et n'intervient qu'en cas d'urgence, de danger imminent. Compte tenu d'une appréciation réaliste des limites de son pouvoir réel dans ce domaine, il ne souhaite pas se lancer directement dans le commerce des grains44. Le premier devoir du Roi est celui de charité envers les pauvres, le deuxième est de veiller à l'approvisionnement des marchés particulièrement urbains, enfin le
37 Jean Bodin (1530-1596) juriste de fomlation, avocat du Roi, est préoccupé politiques dont les six livres de la République constituent son œuvre principale. par les idées

J. Bodin, Les six livres de la République. 1 éd Paris 1576, lOe éd Lyon 1593 ; réédition Fayard, Paris 1986 (cité dans l'édition nouvelle). op. cit., livre VI, p. 42. 39 P. Nancey, Jean Bodin, économiste, Thèse Bordeaux, 1942. 40 J. Bodin, op. cit., livre l, p. 33. 41 A de Montchrétien, Traité de l'Economie Politique, lire éd Rouen 1615, Rééd Paris: Plon 1889. 42 Ibid., p. 18. 43 Th. Mun, England's treasure by [orraign trade, London: 1664 ; reprint Augustus M. Kelley, New York: 1965, p. 68-70 (nous citons d'après la réédition). Cet ouvrage publié en 1664 c'est-àdire 23 ans après sa mort a été écrit avant 1628. 44 S.L. Kaplan, Le pain, le peuple et le Roi - La bataille du libéralisme sous Louis XV, tradfr Paris: Librairie Académique Perrin 1986, (1 Ire éd anglaise 1976), p. 24-27. 26

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Ire

troisième est de faire respecter la priorité des consommateurs nationaux sur les acheteurs étrangers. 2.2- L'assistance aux pauvres est un devoir de l'Etat L'assistance aux pauvres est un devoir royal dans la grande tradition évangélique. L'aumône aux pauvres prend place naturellement parmi les comportements attendus du prince juste. Sassier45 relève cette conception dès le Moyen Age dans les propos des hommes politiques comme l'abbé Suger, Saint Bernard, ou Jonas d'Orléans. Jusqu'à la fin du XIIe siècle, la pauvreté exclusivement rurale fut considérée comme un signe d'élection. La pauvreté devient une vertu surtout quand elle procède d'un libre choix, et parallèlement, prend naissance l'éloge de la charité considérée comme un devoir général. Dès le xnr siècle, on commence à distinguer plusieurs types de pauvres46 : les pauvres volontaires, ecclésiastiques en général et les pauvres civils qui souffrent de pénurie. Ces derniers n'apparaissent pas comme des pauvres actifS, mais plutôt comme des sujets devant être assistés. Panni ces pauvres, on distingue également les pauvres honnêtes des pauvres malhonnêtes qui sont des gens valides et capables de travailler, mais préfèrent mendier. Les pauvres civils constituent progressivement une masse importante et dangereuse pour la société, remettant en cause l'intérêt et l'efficacité de l'assistance telle qu'elle était conçue au Moyen-Age. La société se trouve aux prises avec des impératifs divergents du devoir de charité envers les pauvres, et du maintien de l'ordre dans les villes envahies par des flux de vagabonds misérables et affamés. Jusqu'au milieu du XYIr siècle, ces deux fonctions continueront à se superposer, la première tendance ne prédominant plus dans la pensée mercantiliste après 1650. L'Etat module et adapte son intervention en fonction du type de pauvres rencontrés: le don est réservé aux pauvres invalides et aux vrais pauvres volontaires. Ces dons constituent un fait important sous la royauté française: les rois participent ainsi, comme le souligne Bodin, à la prospérité du pays tout en répondant a leur devoir de charité: "il n'y avait anciennement Princes sous le ciel plus charitables que nos Rois de France: depuis Robert fils de Hugues Capet, qui monstra le premier exemple à ses subjects et successeurs d'estre charitables envers les povres, nourrissant mille povres ordinairement, et leur donnant montures pour suyvre sa cour, le bénir et prier pour luy... et qui fut onques Prince plus charitable aux povres que
45

Ph. Sassier, Du bon usage des pauvres - Histoire Fayard, 1990, p. 56-58. 46 Cfl'analyse de Ph. Sassier, op. cit., p. 67-105.

d'un thème politique

XV1'-XX'

siècle, Paris:

27

Louis IX qui a fondé et doué vingt huict corps et colleges en ce royaume et avait à sa suite ordinairement six vingt povres, et en caresme douze vingt, les nourrissant des viandes de sa table! ... il laissa son royaume riche et fleurissant à son successeur, luy recommandant surtout qu'il fust devot envers Dieu, et charitable envers les povres,,47. L'intervention royale n'est cependant pas suffisante quand, la famine s'abat à la suite de fléaux naturels. Néanmoins le don a l'avantage d'exprimer un lien de solidarité: "nous sommes tous prochains par la condition de notre terrestre mortalité... nous sommes tous frères...',48. Le devoir de charité exige de nous préoccuper du pauvre et de "nous pouvoir rendre utiles les uns les autres... agir autrement, ce n'est rien moins que dégénérer"49. Le développement du phénomène de pauvreté au XVIe siècle renforce le caractère plus laïc de l'acte de charité; ceci se traduit en France par l'institution des aumônes générales, des chambres des pauvres, des bureaux des pauvres si bien que:" l'accent est plutôt mis sur le don, sur le fait que sa fonction essentielle serait de nourrir celui qui a faim, d'assurer la survie des plus démunis au sein de la communauté. Subvenir aux besoins des pauvres est ainsi présenté comme un aspect essentiel de l'organisation communautaire et non plus seulement comme une obligation spirituelle dont l'enjeu est le salut du donateur,,50. Dès 1545, débutent des distributions d'aumônes régulières et organisées dont sont exclus les individus capables de travailler51. En Angleterre, les mêmes principes de secours aux pauvres sont consignés dans des lois du Parlement. La loi sur les pauvres de 1572, et celles de 1575, 159752et 1601 marquent un pas décisif vers la généralisation de l'assistance aux "bons" pauvres dans le cadre de la paroisse. 2.3- Les/aux pauvres doivent se nourrir eux-mêmes Corrélativement au secours accordé aux pauvres invalides, l'intolérance croît vis-à-vis des faux pauvres, des pauvres valides. L'oisiveté est perçue comme un facteur de déstabilisation sociale qu'il faut, coûte que coûte, supprimer. En France, en Angleterre, aux Pays-Bas, des formules de travail obligatoire sont instaurées, rencontrant l'assentiment de
471. Bodin, op. cit.. livre 6 p. 95. 48 A de Montchrétien, op. cit., p. 67. 49 Ibid., p. 67. 50 Ph. Sassier, op. cit., p. 87. 51 CfR Geremek, op. cit., p. 165-172. 52 Cf "An acte for the reliefe of the poore" in Tudor Economie 346-354.

Documents,

op. cit., volume II, p.

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