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Petite entreprise, le risque du marché

176 pages
La petite entreprise est une entité économique flexible, adaptable et créatrice d'emplois et de richesses ; mais elle est fragile, parce qu'elle est la première à subir les à-coups du marché. L'entrepreneur prend des risques, même si les dispositifs d'aide juridique, financière et fiscale se sont multipliés ces dernières années. La survie de son affaire est fonction de son habilité et de son audace. Les grandes entreprises - quant à elles - résistent, s'enrichissent et conquièrent les marchés ; et les petites entreprises vivent souvent à l'ombre des grandes, en dépit du mythe de l'entrepreneur héroïque. Les plus petites sont créées par défaut, soit pour compléter les activités des grandes, soit pour procurer un emploi à ses fondateurs. Depuis vingt ans, gouvernements et patronat appellent l'esprit d'entreprise à la rescousse de l'économie, mais créer et gérer dans la durée une entreprise n'est pas chose facile. Quoi qu'il en soi, small is always beautiful !
SOMMAIRE
S. BOUTILLIER, D. UZUNIDIS De l'entrepreneur héroïque à l'entrepreneur socialisé, les métamorphoses de la petite entreprise
J. ROMANO La construction sociale de l'innovation : une nécessaire mise en débat
A. CORSANI Métamorphoses du rapport salarial et dynamiques territoriales, le cas des districts industriels en Italie
N. ZAGOURAS, K. PAPANAYOTOU La petite unité innovante en Grèce
G. GUIHEUX PMI-PME à Taiwan : Quelles leçons tirer pour une théorie de l'entrepreneur ?
ATELIERS
R. BELLAIS Crise de la grande industrie et compétitivité des tissus productifs locaux : hypothèses de travail
J. ZIEL Classer les entreprises, critères et enjeux
EXPÉRIENCES
G. DOKOU Métiers et dynamique de la PMI, pour une vision stratégique élargie
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@ L'Harmattan, 1998 ISBN : 2-7~84-667~-7

INNOVA TIONS
Cahiers d'économie de l'innovation

N°S

Petite Entreprise le risque du marché
Revue publiée avec le concours de l'Université du Littoral (Dunkerque)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Comité Scientifique et Éditorial: Deniz AKAGÜL, Sophie BOUTILLIER, Rolande BORRELL Y, Suzanne de BRUNHOFF, Guy CAIRE, François CHESNAIS, Annie COT, Gérard DE BERNIS, Renato DI RUZZA, Abdelkader DJEFLAT, Gérard DOKOU, Jacques FONTANEL, Jean GADREY, Jean-François LEMETTRE, André GUICHAOUA, Georges LIODAKIS, Jean LOJKINE, Bernadette MADEUF, François-Régis MAHIEU, Pierre OUTTERYCK, Christian PALLOIX, Yorgos RIZOPOULOS, Philippe ROLLET, Denis SCHOR, Marion SEGAUD, Claude SERFATI, Dimitri UZUNIDIS, Constantin VAÏTSOS, Pierre VAN ACKER, Michel VERRET, Pierre YANA. Secrétariat: Renaud BELLAIS, Sophie BOUTILLIER, Blandine LAPERCHE, Dimitri UZUNIDIS. Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation - Université du Littoral-Côted'Opale- 21, quai de la Citadelle- 59140Dunkerque téléphone: 03.28.23.71.34/47- email: labrii@univ-littoral.fr

Les manuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires au responsable de la publication Sophie BOUTILLIER, 17, rue Camille Dramart, 93350 Le Bourget.
LABORATOIRE RH
Unlver..ilé du Uuornl

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Prochains numéros:

N°9

: La fin du travail? (tome

1)

N°lO: La fin du travail? (tome 2) N° Il : Information et concurrence imparfaite N°I2 : Joan Robinson, Hérésies économiques

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SOMMAIRE

ÉDITORIAL
S. BOUTILLIER, D. UZUNIDIS : De l'entrepreneur héroïque à l'entrepreneur socialisé, les métamorphoses de la petite entreprise

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J. ROMANO:
l'innovation:

La construction sociale de une nécessaire mise en débat

A. CORSANI : Métamorphoses du rapport salarial et dynamiques territoriales, le cas des districts industriels en Italie N.ZAGOURAS,K.PAPANAYOTOU: La petite unité innovante en Grèce G. GUIHEUX : PMI-PME à Taiwan, quelles leçons tirer pour une théorie de l'entrepreneur ? ATEliERS R. BELLAIS : Crise de la grande industrie et compétitivité des tissus productifs locaux: hypothèses de travail

61 85

113

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J. ZIEL
enjeux

: Classer les entreprises, critères et

EXPÉRIENCES G. DO KOU : Métiers et dynamique de la PMI, pour une vision stratégique élargie 139

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À PROPOS J. J. Quiles: Schumpeter et l'évolution économique Circuit, entrepreneur, capitalisme par D. Uzunidis F. Chesnais : La mondialisation par D. Uzunidis du capital

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G. Duval: L'entreprise efficace à l'heure de Swatch et McDonald's, la seconde vie du taylorisme par B. Laperche B. Guilhon et alii (sous la direction) : Économie de la connaissance et organisations par B. Laperche S. Dutta : Family Business in India par J. Ziel
Le monde change de peau I,.. par Sophie Boutillier

La complainte africaine par Sophie Boutillier POST SCRIPTUM RÉSUMÉS/ABSTRACTS 163 165

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Editorial
'"

Il "Petit" ou "moyen n'est pas une fin en soi. Le mot, en soi, ne veut rien dire. Ce qui compte, ce qui définit: c'est une mentalité... Les PME l'ont démontré et la loi semble universelle: il faut obstination, travail et courage.

Lucien Rebuffel Assemblée générale CaPME 15 mars 1990

La grande entreprise "taylorienne" est, depuis vingt ans, accusée de tous les maux économiques: dinosaure qui peine à s'adapter, structure bureaucratique et rigide inapte à l'innovation empêchant même l'économie de progresser et les individus de s'épanouir par le travail. Dans une période de crise, au sens de remise en question des structures de concurrence et de régulation économiques, la petite entreprise suscite des débats passionnants entre les économistes et les hommes politiques. Les petites entités de production de biens et de services sont considérées en effet comme des sources de nouveaux emplois, d'innovation et de flexibilité dans un monde où le chômage et l'incertitude découragent l'immobilisation de grandes quantités de capitaux. Si la petite entreprise suit une stratégie offensive en s'introduisant dans de nouvelles niches commerciales, elle acquiert très vite une culture d'innovation faisant émerger de nouveaux segments productifs, et devient ainsi le moteur essentiel du développement des tissus productifs locaux. Si la petite entreprise dispose d'un avantage technologique spécifique, et selon le secteur ou la filière de production, elle' peut devenir la pièce maîtresse du renforcement du potentiel de production d'une firme de plus grande taille: soustraitance, co-traitance, partenariat, essaimage, etc. Les formules ne manquent pas pour désigner le développement interdépendant des entreprises toute taille confondue, aussi bien au niveau local que national ou mondial. La création d'entreprises constitue à l'heure actuelle, pour quelques-uns, un moyen de valoriser des savoirs scientifiques et techniques de haut niveau, mais pour Je plus grand 7

nombre c'est un réflexe de survie. Créer son entreprise, créer son propre emploi, devient un moyen de concilier à la fois revenu et ,réalisation de soi par le travail, d'autant plus que tous les Etats ont mis en place un grand nombre d'aides juridiques, fiscales et financières pour assister le créateur et le jeune dirigeant, en contrepartie des politiques monétaires et budgétaires restrictives. Au moment où les politiques de déréglementation donnent un nouveau souffle aux marchés, le climat semble a priori favorable à la création de petites entreprises, mais la demande reste largement insuffisante et la concentration très forte pour que la décentralisation devienne la nouvelle règle de l'organisation industrielle. Réservoirs technologiques et gisements d'emplois, les petites entreprises ne peuvent être définies par rapport à des seuls critères quantitatifs, comme celui du nombre des salariés qu't;lles emploient: jusqu'à 499 salariés en France, 999 aux Etats-Unis, 199 en Grande-Bretagne, 99 au Danemark, 49 aux Pays-Bas, etc. Le degré de concentration et la spécialisation relative du système productif d'un pays modifie les critères de taille. En outre, la petite entreprise a un mode d'organisation et une stratégie reconnus spécifiques. Comment occulter le rôle de son propriétaire qui engage ses capitaux et qui assume, dans sa solitude, les risques? Comment ne pas souligner l'importance des relations personnelles qui font tourner la petite structure et qui s'opposent à l'organisation bureaucratique des grandes entreprises? Comment ne pas se pencher sur la nature de la production et du marché dont la part relativement petite ou spécialisée donne à ce type d'entreprise son rôle d'intégrateur des tissus productifs, le plus souvent contrôlés par les grands groupes industriels et financiers?

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De l'entrepreneur héroïque à l'entrepreneur socialisé: les métamorphoses de la petite entreprise
Sophie BOUTILLIER Dimitri UZUNIDIS Lab.RII, Université du Littoral

L'histoire du capitalisme est jalonnée d'histoires d'entrepreneurs, de trajectoires individuelles, et quelquesunes sont restées marquées à jamais. Les noms de Rockfeller, Ford, Carnegie, Citroën,... sont presque devenus synonymes du produit qui a fait leur renommée. A côté de ces quelques grands noms, des centaines de milliers sont restés dans l'ombre. Ces grands entrepreneurs ont fondé des empires qui ont marqué de leur emprunte indélébile les structures industrielles. Au début de l'ère industrielle, créer une entreprise, ce n'était pas plus facile qu'aujourd'hui. Les barrières à l'entrée existaient: réglementations corporatistes, besoin en capital, marchés solvables peu étendus, etc. mais étant parmi les premiers à se lancer dans J'aventure industrielle, ils ont élaboré les normes, les règles du jeu à partir desquelles les entrepreneurs d'aujourd'hui agissçnt. Mais, que ce soit au XIXème siècle ou aujourd'hui, l'Etat façonne toujours le jeu économique. Agent du système industriel, l'entrepreneur agit, prend des décisions, en fonction d'un ensemble de contraintes et de ressources pour que sa firme soit la première. Mais, si l'entrepreneur est aujourd'hui toujours présent dans la théorie économique et dans les faits, son rôle et sa place dans l'économie ont changé. Au début de l'industrialisation, aux temps héroïques pour reprendre l'expression de J. Schumpeter, l'entrepreneur chanceux ou héroïque pouvait révolutionner de façon radicale (en s'appropriant des inventions ou en se servant de ses relations privilégiées avec le pouvoir politique et financier) la production et le commerce, en passant par exemple de la voiture à chevaux à l'automobile, ou en mécanisant le travail du tisserand qui fut de ce fait embrigadé dans l'usine. Si l'entrepreneur
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contemporain peut être un innovateur, son action ne s'inscrit plus dans le même contexte économique et technologique. Ce n'est plus un entrepreneur héroïque, mais un entrepreneur socialisé qui reprise le tissu économique là où il craque. Il crée des emplois, et d'abord son propre emploi - s'il innove, il le fait dans le sillage des grandes entreprises. Le microprocesseur n'a pas été inventé par des entrepreneurs hippies dans un garage. Ce fut le cas en revanche du microordinateur. L'industrie du logiciel a pris son envol grâce à la miniaturisation des composants électroniques, et Microsoft a bien été propulsé par IBM. Depuis la fin des années 1970, période à partir de laquelle les grandes entreprises sont confrontées à des difficultés de plus en plus importanttfs, l'entrepreneur a été investi d'une mission à la fois par l'Etat et les grandes entreprises: créer des richesses nouvelles (innover) et des emplois. Le changement de cap est radical par rapport aux années de croissance qui avaient été celles du manager, c'est-à-dire de l'entrepreneur-salarié. L'entrepreneur individuel n'avait pas alors le charisme d'aujourd'hui. Sorte de survivance d'un capitalisme archaïque, il menait un combat d'arrière-garde, complètement dépassé à vouloir rester aux commandes de son navire en perdition. La prophétie de Schumpeter semblait se réaliser, appuyée par les analyses de Galbraith et de Chandler, l'avenir appartenait à l'organisation. Les grandes entreprises planétaires se partagent le marché, il n'y a plus de place pour de nouveaux arrivants. Les années 1980 ont été particulièrement prolifiques en analyses en tous genres sur le retour de l'entrepreneur. Schumpeter était réactualisé, non plus en raison de ses craintes sur la disparition de l'entrepreneur exprimées dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), mais à partir de son analyse de l'entrepreneur des temps héroïques dans Théorie de l'évolution économique (1912). Mais, en 1980, l'économie des pays capitalistes avancés était tout de même plus proche de celle décrite dans l'ouvrage de 1942 que de celui de 1912... Or, aujourd'hui encore les journalistes, les économistes et les politiques n'en démordent pas: l'esprit d'entreprise revient P Si l'entrepreneur revient, quelle est sa
Voir par exemple le numéro de février 1998 des Enjeux. A cela s'ajoutent les revues spécialisées dans la création d'entreprise, comme Défis, qui recensent à la fois les aides administratives dont peuvent bénéficier les candidats entrepreneurs, mais aussi les secteurs où ils ont une chance de réussir. 10 ]

place dans l'économie contemporaine? Le système productif des grands pays industriels est aujourd'hui contrôlé par de puissantes organisations, qu'il s'agisse des grandes entreprises industrielles ou commerciales ou bien de banques. L'organisation s'est depuis longtemps substituée aux aléas des décisions individuelles, illustration du vieux débat qui naquit entre les deux guerres mondiales sur l'existence de la firme, pour paraphraser le titre de l'article de R. Coase. Jusqu'au début du siècle, la situation était à peu près claire. L'équation "une entreprise = un entrepreneurpropriétaire-gestionnaire" était la plupart du temps vérifiée, sauf quelques cas. Quelques individus plus chanceux que les autres avaient entrepris de créer des organisations puissantes, rachetant à tour de bras des concurrents moins hardis. L'organisation permettait de remédier aux aléas du marché, beaucoup plus instable par nature. La direction des grandes entreprises s'est alors complexifiée, des présidents-directeurs généraux se sont entourés d'une myriade de directeursgénéraux, parties intégrantes de la direction à laquelle s'ajoutent les actionnaires, personnes physiques ou morales. Les actionnaires se sont trouvés écartés de la gestion de l'entreprise et sont devenus des... propriétaires absentéistesl. L'entrepreneur que l'on appelle à la rescousse à partir de la crise des années 1970 ne se situe donc pas dans le même contexte que son homologue un siècle ou un siècle et demi plus tôt. Et puis surtout l'emploi est devenu aujourd'hui une urgence si forte que ce qui importe avant tout, c'est que l'entrepreneur crée des emplois, et en premier lieu le sien. Les grandes entreprises se sont - selon la formule restructurées et fonctionnent en utilisant une main-d'oeuvre beaucoup moins nombreuse. La théorie du gouvernement d'entreprise qui a vu le jour au début de la décennie 1990 est révélatrice à ce sujet: les entrepreneurs-gestionnaires ont perdu le pouvoir au profit des actionnaires. Les premiers peuvent être à tout moment remerciés par les actionnaires. Profits et surtout dividendes doivent être maximisés. L'entreprise doit constamment innover, conquérir de nouveaux marchés et ne peut pas se payer. le luxe d'attendre d'hypothétiques profits2. Le droit des affaires a été modifié
]

T. Veblen, Les ingénieurs et le capitalisme (1921), Gramma publication,

Paris, 1971. 2 Voir à ce sujet le livre récent de Blandine Laperche, La firme et l'information, Innover pour conquérir, colI. "Économie et Innovation",

Il

dans de nombreux pays industrialisés pour satisfaire à cette ambition nouvelle!. Résultat: la bourse s'enflamme, bat des records tous les jours et frôle le krach de plus en plus souvent. Les grandes entreprises prospèrent, tandis que le chômage explose. L'idée que nous voudrions défendre dans cet article est la suivante: le rôle et la place de l'entrepreneur, mais aussi la nature et le rôle de la petite entreprise, se transforment avec l'évolution du capitalisme. Le schéma évolutionniste d'A. Marshall (naître et grandir pour ne pas mourir) est remplacé par l'organisation industrielle en réseau où les petites entreprises sont intégrées dans des espaces entrepreneuriaux créés par les grandes entreprises mobilisant d'importantes quantités de capital industriel, technologique et financier. La petite entreprise doit être appréhendée aujourd'hui à partir des multiples formes de concurrence/coopération entre les entités productives: intégration versus spécialisation, alliances stratégiques versus partenariat et co-traitance. Les premiers entrepreneurs, c'est-à-dire de la période qui va de la "première révolution industrielle" jusqu'au début du XXème siècle, sont ce que nous appelons des entrepreneurs héroïques. Ce sont des pionniers qui vont, par leurs décisions et leur comportement initiateur, façonner les appareils industriels. Ils seront à l'origine de nouvelles industries et vont transformer des produits de luxe en produits de première nécessité (automobile, téléphone, appareil photo, aspirateur, etc.). Non qu'ils agissent sur une terre vierge et sans passé. Ils vont mettre en valeur ce fonds commun de l'humanité dont parle T. Veblen, riche de connaissances et de savoir-faire de toutes sortes, qu'ils vont appliquer à des fins de profit et de pouvoir. Leurs entreprises, soutenues par un réseau complexe de relations politiques et financières, vont se développer, grandir, se bureaucratiser, au point de devenir de puissantes organisations. Pendant les années de croissance, le personnage-clé de l'économie de marché était donc l'entrepreneur-salarié, le manager - et la petite entreprise s,era souvent traitée de "survivance". Mais, dans les deux cas, l'Etat joue un rôle fondamental, soit en favorisant le développement de la propriété économique, soit en créant les marchés nécessaires aux affaires.
L'Harmattan, Paris, 1998. ! Voir à ce propos L. Peru-Pirotte, Un outil d'innovation au service de l'entreprise: la société par actions simplifiée, Innovations na l, 1995-1. 12

La crise économique qui éclate au début des années 1970 va progressivement tout remettre en cause. Non que les grandes entreprises soient devenues comme d'aucuns l'affirmaient des dinosaures en voie de disparition, la dynamique de l'économie capitaliste va dans le sens d'un processus de concentration-centralisation du capital, mais l'entrepreneur d'aujourd'hui a une fonction nouvelle qui lui a été officiellement attribuée, celle de créateur de richesses nouvelles et d'emplois. A côté des entrepreneurs-salariés, qui n'ont pas perdu leur poste, l'entrepreneur d'aujourd'hui est un entrepreneur que nous qualifions de socialisé. Il rapièce le système économique là où il craque. Dans la première partie, nous allons donc montrer au lecteur à l'aide de quelques exemples de figures emblématiques d'entrepreneur, les grands traits caractéristiques de l'entrepreneur héroïque. Dans la deuxième partie, nous nous intéresserons à l'entrepreneur que nous avons qualifié de socialisé, qui dans la crise actuelle, telle une bonne ouvrière, rapièce un système qui va en s'effilochant. Enfin nous établirons un tableau retraçant les caractéristiques propres aux deux types d'entrepreneurs.
L'ENTREPRENEUR HÉROÏQU~ STRUCTURE L'INDUSTRIE ET LA SOCIETE CAPITALISTES

De nombreux économistes libéraux, R. Cantillon, J.B. Say, J. Schumpeter, pour ne citer que les plus connus, ont fait de l'entrepreneur le moteur de l'évolution économique, pour paraphraser J. Schumpeter. Les faits à première vue leur donnent raison. Qu'ils aient été ou non des inventeurs, ils ont toujours été des innovateurs? Tirant profit des connaissances des autres, ils ont su combiner les compétences des uns et des autres dans le seul but de réaliser leur projet. Ce qui nous ramène bien à la définition que Schumpeter donne de l'innovation ou des "nouvelles combinaisons", qui en résumé peuvent consister dans la création d'un nouveau produit, d'un nouveau procédé ou d'une nouvelle forme d'organisation du travail ou du marché. Ces entrepreneurs sont restés dans l'histoire économique et même dans l'histoire tout court. Ils ont pour noms H. Ford, A. Citroën, L. Renault, J. Rockfeller, E. Schneider, S. Honda, etc. Si pour Rockfeller le pouvoir de gagner de l'argent est un don de dieu, comme l'est l'instinct artistique ou musical, ces entrepreneurs héroïques ne sont pas 13

des mutants, sorte de créatures dotées par la... Providence de pouvoirs hors du commun. Ils ont tous à des degrés divers su profiter de circonstances particulières, que ce soit une situation économique et politique particulière, une situation familiale favorable ou encore un tissu de relations personnelles et professionnelles très riche. Il est cO,mmun d'affirmer que le capitalisme français a été créé par l'Etat, depuis Colbert, cela ne fait aucun doute. A partir de la fin du XIXème ,siècle et plus particulièrement de la Troisième République, l'Etat va tout mettre en oeuvre pour donner aux Français le goût d'entreprendre. La célèbre formule de Guizot, pendant la monarchie de juillet, "enrichissez-vous par le travail et par l'épargne", semble avoir été socialement, assimilée. Le capitalisme français prend de l'assurance. L'Etat pousse à l'accession à la propriété et combat avec force la diffusion des idées socialistes et anarchistes. Même pour le radical L. Gambetta, la propriété est "le signe supérieur et préparateur à l'émancipation matérielle de l'individu". Le XIXème siècle est aussi la période durant laquelle les États-nations s'affirment. Les grandes nations capitalistes de l'époque, la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, la Russie, s'affrontent pour se partager le mondel. Or pour conquérir le monde, il faut disposer d'une armée puissante, et fait qui va en s'affirmant, la science se met officiellement au service du militaire, ce qui fera le bonheur de Schneider en France et de Krupp en Allemagne. La compétition est rude pour mettre au point des aciers capables de résister à l'épreuve des canons ennemis. Les multiples conflits locaux, que ce soit dans les Balkans, en Asie ou en Afrique, constituent également autant de commandes dont profiteront ces puissantes sociétés. Le développement du chemin de fer doit beaucoup à l'État, outre la question de la construction des machines, celle du réseau pose problème en raison de l'effort important que cela nécessite sur le plan financier. P. Lafargue montre que la création du chemin de fer a bouleversé les idées et a exigé de grands changements dans le mode de propriété. "Jusqu'à là, un bourgeois, écrit-il, ne créait une industrie ou un commerce qu'avec son argent, additionné, tout en plus, de celui de un ou deux amis et connaissances, ayant confiance en son honnêteté et habilité (...). Mais les chemins de fer
I Voir notamment EJ. Hobsbawn, L'ère du capital, Hachette-Pluriel, 1978, édition originale en anglais 1975. 14

avaient besoin pour s'établir de si énormes capitaux qu'il était impossible de les trouver réunis dans les mains de quelques individus (...)"1. L'entreprise a !oujours été en France sous tutelle. D'abord sous tutelle de l'Etat depuis l'Ancien Régime et au début de l'industrialisation, puis sous la tutelle des grandes banques d'affaires qui ont financé et contrôlé le développement des chemins de fer et facilité les grands travaux d'urbanisme sous le Second Empire. L'expérience la plus intéressante fut sans nul doute celle du Crédit Mobilier fondé en 1852 par les frères Pereire, qui fit faillite en 1867 après avoir financé les projets d'entrepreneurs révolutionnaires. La première guerre mondiale va donner à l'aviation, à l'automobile, à l'industrie chimique un coup de pouce salutaire. Des machines qui étaient alors assimilées à une sorte de gadgets pour milliardaire deviennent en l'espace de quelques décennies des industries à part entière. Les compagnies aériennes voient le jour. Les routes sont goudronnées afin de faciliter la circulation des automobiles. C'est à cette époque que Ch. Trenet chante Nationale 7, symbole de l'évasion et d'une liberté nouvelle. Pour imposer leurs nouveaux produits, les entrepreneurs n'hésitent pas à payer de leur personne. Renault participe à des courses automobiles périlleuses et ses exploits sont rapportés dans les journaux spécialisés, à un moment où la presse commence à se libérer de l'emprise de la censure. Renault comme Citroën vont largement profiter de la Première guerre mondiale, faisant le siège des ministères pour obtenir une commande d'obus ou de chars. Aux États-Unis, les industriels chanceux ont d'abord profité de la guerre de sécession, que ce soit dans le commerce des armes ou en spéculant sur les denrées de première nécessité. La guerre civile qui éclate en 1860 et la prise du pouvoir par les républicains conservateurs ont consolidé le pouvoir économique des industriels associés à des banquiers, qui se sont enrichis pendant cette gu~rre. Les grands businessmen vont alors faire pression sur l'Etat P9ur que ce dernier agisse en fonction de leur intérêts: que l'Etat utilise la planche à billets et l'emprunt pour financer l'industrie, que la fiscalité épargne les industriels, que les barrières douanières soient suffisamment fortes pour
1 P. Lafargue, Le déterminisme économique de Karl Marx (1909), réédition, colI. "Économie et innovation", L'Harmattan, 1997. 15

protéger les industries naissantes, que le chemin de fer, les ports et le télégramme fassent en sorte qu'aucune contrée ne soit ignorée par le progrès, que le peuplement de nouveaux territoires soit favorisé et de nouvelles terres distribuées aux colons, que l'État ouvre les portes du pays à l'immigration de la main-d'oeuvre bon marché. La guerre aidant, cette politique a été appliquée et donna un nouvel élan à l'enrichissement des hommes d'affaires contrôlant le pouvoir politique. L'esprit d'entreprise avait à cette époque des traits peu romantiques. L'épargne domestique, via les dépenses militaires, finance la construction des chemins de fer et la production de différents types de machines et moyens de locomotion. C'est ainsi que sont apparues les plus grandes fortunes de l'époque: Vanderbilt, Stanford, Hill, etc. Né en 1794, Vanderbilt s'est enrichi grâce à la guerre de l812. Sans éducation, de simple conducteur de ferry-boat, il devient armateur. Il achète quelques bateaux avant de se lancer dans la politique. Ses appuis politiques vont lui permettre de devenir un des magnats du rail. La seconde partie du XIXème siècle va tout particulièrement profiter aux aciéries, avec la figure emblématique de Carnegie qui, parti de rien, mais spéculateur avisé au moment de la guerre civile, a su tisser autour de lui un réseau de relations d'hommes d'affaire et d'hommes politiques propice à ses affaires. De son côté, J.D. Rockfeller n'aurait peut-être jamais créé la Standard Oil Company s'il n'avait pas obtenu des tarifs préférentiels de la part des grandes compagnies de chemin de fer et si la législation n'avait été particulièrement profitable à son entreprise: la propriété d'une voie ferrée ou d'un oléoduc entraînait le droit exclusif de transport et de tarification. Rockfeller, comptable à ses débuts, se lance dans le commerce de foin, de céréales et de viande grâce à la bourse familiale. La clairvoyance de Rockefeller ne doit pas être sous-estimée. Il a très rapidement voulu contrôler la filière pétrolière en investissant dans les pipelines et dans les raffineries, mais ses relations avec les entreprises ferrovières qui se disputent le transport du pétrole de la Standard Oil et sa mainmise sur les législateurs, gouverneurs et autres juges, ont favorisé la concentration et la diversification de la firme. Il est devenu un entrepreneur à partir du moment où il a créé, comme pourrait le dire J. Schumpeter, une nouvelle organisation commerciale: celle d'un puissant trust, soutenu 16

par le monde politique et dont le pouvoir était bien ancré dans la vie publique grâce à la presse qu'il contrôle (The Derrik, People's Journal, ManujactLf;rer'sRecord, etc.). Les relations entreprises-armée-Etat ne sont pas seulement commerciales. Les fournisseurs de l'armée s'inspirent de l'organisation de celle-ci pour organiser leurs entreprises. Les sociétés de chemin de fer sont les premières à expérimenter la "révolution managériale", suivies par les compagnies pétrolières. Elles élaborent une organisation pyramidale. Les grandes entreprises sont même allées jusqu'à adopter l'organisation du travail et le modèle comptable de l'armée fédérale. Toutes les grandes entreprises, quelle que soit leur localisation géographique, vont se conformer à ce modèle d'organisation. Conformément à la profession de foi de Saint-Simon, ces entrepreneurs révolutionnaires ont l'ambition de créer une société nouvelle, une société industrielle et rationnelle, une société où tous les individus sont destinés à se dévouer pour l'entreprise, et par ce biais pour la société toute entière. C'est un peu l'idée du paternalisme. Si le socialisme avait pour ambition de faire un homme nouveau, le capitalisme se donne pour mission de créer un travailleur nouveau. Cela donne naissance à cette société industrielle nouvelle où chaque individu est à sa place et remplit une fonction productive déterminée. C'est la société que dénonce J. Verne dans Paris au XXème siècle, ouvrage publié il y a quelques années seulement, mais écrit plus de cent ans auparavant. Cette société nouvelle est celle de l'usine et de l'horloge pointeuse, de la sonnerie qui annonce le débu; et la fin du travail. H. Ford par exemple crée en 1916 son Ecole pratique afin de donner aux enfants de ses ouvriers une instruction de base et pratique. Sous couvert de "capitalisme de bien-être", et pour éviter la contestation syndicale, les patrons membres de l'Association nationale des industries manufacturières, ont voulu persuader les salariés que c'est aux entreprises et non aux syndicats de défendre leurs intérêts. Les grandes firmes ont pris en charge le logement, l'éducation, la santé, la retraite, le culte et les activités ludiques des salariés. En France, E. Schneider, A. Citroën, E. Michelin ou L. Renault,... ont eu pour ambition de moraliser, éduquer et protéger la classe ouvrière. Au Creusot, E. Schneider crée une infrastructure sociale gigantesque qui prend en charge ses salariés du berceau au tombeau (logements, hôpitaux, écoles, maisons de retraite, caisse de prévoyance). "Un bon
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