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Post-communisme : les sciences sociales à l'épreuve

De
204 pages
Les modalités de la sortie du communisme et les transformations post-communistes ont constitué pour les sciences sociales un défi cognitif sans précédent. Cet ouvrage international et pluridisciplinaire montre des sociologues, des politistes, des historiens, des géographes ou des économistes, aux prises avec des réalités imprévues, à la recherche de paradigmes explicatifs, face à l'évolution du statut de chercheur, sollicité par les médias ou par des demandes d'expertise comme jamais auparavant. La conférence organisée à Prague en mars 2002 s'est efforcée de répondre à ces défis.
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Post-communisme : les sciences sociales à l'épreuve

« Pays de l'Est » Collection dirigée par Bernard Chavance
Déjà parus

Marie-Claude MAUREL, Maria HALAMSKA et Hugues LAMARCHE, Le repli paysan. Trajectoires de l'après communisme en Pologne, 2003. Michel LITVIAKOV, Monnaie et économie de pénurie en URSS, 2003. Jean-Philippe JACCARD, Un mensonge déconcertant: La Russie au.ITe siècle, 2003. Wladin1ir ANDREFF, La mutation des économies postsocialistes. Une analyse économique alternative, 2003. Vladimir YEFIMOV, Economie institutionnelle des transformations agraires en Russie, 2003. Julien VERCUEIL, Transition et ouverture de l'économie russe (1992-2002): Pour une économie institutionnelle du changement, 2002. Sophie BRANA, Mathilde MESNARD et Yves ZLOTOWSKI (ed.), La transition monétaire russe: Avatars de la monnaie, crises de lajinance(1990-2000), 2002. Jean-Paul DEPRETTO, Pour une histoire sociale du régime soviétique (1918-1936),2001. Thomas SZENDE (ed.), La Hongrie au.ITe siècle. Regards sur une civilisation, 2000. Marie LAVIGNE, Économie du Vietnam. Réforme, ouverture et développement, 1999. Gilles LEPESANT, Géopolitique des frontières orientales de l'Allemagne, 1998. Cuong LE VAN, Jacques MAZIER (ed.), L'économie vietnamienne en transition. Les facteurs de la réussite, 1998. Catherine LOCATELLI, Energie et transition en Russie. Les nouveaux acteurs industriels, 1998. François BAFOIL, Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communistes, 1997. Jacques SAPIR (ed.), Retour sur l'URSS: économie, société, histoire, 1997.

Maxime FOREST Georges MINK

Post-communisme

:

les sciences sociales à l'épreuve

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6280-8 EAN: 9782747562805

I ntroductio n

du post-communisme semble se refermer. L'Europe centrale sera désormais amarrée au reste de l'Europe, et chacun des nouveaux pays membres s'intègre déjà dans les institutions et la vie européennes. Il nous a paru utile de saisir cette opportunité pour réfléchir aux sciences sociales et à leurs approches du phénomène appelé communément le post-communisme. Le concept de post-communisme, utilisé fréquemment, mais jamais défini convenablement, n'a guère suscité l'unanimité. Sa polysémie séparait deux communautés de spécialistes: à l'Ouest, il s'agissait de désigner une période consécutive à la défaite du régime communiste, qui devenait un objet temporel d'observation, tandis qu'à l'Est, très souvent, le mot désignait les partis successeurs des partis communistes. C'est l'idée d'une temporalité spécifique, à partir de la frontière d'un système politique au-delà de laquelle commençait un autre système, qui permettait son usage consensuel. Mais, pour les différents représentants des sciences sociales, le concept ou plutôt la notion de postcommunisme imposait de s'interroger sur la traçabilité des origines des démocraties émergentes. Avec le début des négociations pour l'adhésion, et le processus d'absorption de l'acquis communautaire, la liste des variables s'est allongée. Pour tenir compte de l'évolution de ces pays, il devenait nécessaire de combiner l'observation de l'impact des politiques endogènes de transformation avec la domestication de la variable européenne. A l'heure des retrouvailles des 25 pays de l'espace européen de 1'DE, on voit décliner le pouvoir explicatif de la variable postcommuniste. La thèse de la fin du post-communisme,comme « fin d'une parenthèse », envahit les enceintes académiques. Aussi le moment est-il propice pour en tenter le bilan. L'opportunité en est fournie par la commémoration des dix ans du Centre Français de Recherche en Sciences sociales de Prague (1992-2002). En effet, les travaux du CEFRES accompagnent depuis le début le processus de transformation des pays libérés du régime communiste. La conférence internationale qui a été organisée à cette occasion a permis de faire précisément un inventaire, par discipline, des difficultés, des progrès, des résultats des travaux produits par les sciences sociales confrontées au post-communisme en Europe centrale et orientale. Cette pluridisciplinarité n'est pas un choix de routine. L'après-communisme comme

Avec le 1er mai 2004, la «parenthèse»

objet d'observation mobilise toutes les sciences sociales avec des multiples intersections à la manière du «fait social global» de Marcel Mauss. De très nombreux intervenants ont pris la parole, notamment Alain Blum, Bernard Chavance, Dominique Colas, Catherine ColliotThélène, Dorota Dakowska, Marie-Elizabeth Ducreux, Pierre Gremion, Elemér Hankiss, Hélèna Illnerova, Michal Illner, Pierre Kende, Christian Lequesne, Antoine Marès, Marie-Claude Maurel, Adam Michnik, Lubomîr Mlcoch, Piotr Nowina-Konopka, Catherine Perron, Jean-Yves Potel, Lenka Rovna, Jacques Rupnik, Jan Sokol, Ondfej Tuma, Jifi Vecemîk, Michel Wieviorka. Tous les textes n'ont pu être retenus pour cette publication, mais nous saisissons cette occasion pour dire combien cet ouvrage doit à l'ensemble des participants. Nombreux sont ceux qui ont contribué au rayonnement du CEFRES, les doctorants et les postdoctorants, et surtout l'équipe permanente composée de Hana Netukova, de Claire Madl, Michel Perottino et Petr Kozel. Sans eux la réussite de ces travaux serait purement et simplement impossible. Qu'ils soient ici remerciés. Ce livre se veut une mise à distance par rapport à notre travail quotidien, un temps de respiration dont nous avons besoin dans nos recherches. L'auto-réflexion est une nécessité épistémologique. Notre seul souhait est que ce livre y contribue autant qu'il se peut.

Georges Mink et Maxime Forest

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Les sciences sociales à l'épreuve de la grande transformation post-communiste
Georges Mink
« L'Automne des Peuples a été une défaite déprimante pour la science politique. Chacune des interprétations rétrospectives de l'effondrement du communisme doit rendre compte non seulement de ce qui s'est passé, mais aussi montrer quels principes théoriques ont empêché de prévoir les événements. Si nous sommes si intelligents aujourd 'hui, alors pourquoi n'étions-nous pas aussi intelligents hier? »
Adam Przeworski I

LA « SURPRISE»

DE 1989 ET SES EFFETS

Quelques travaux généraux, encore trop rares, s'efforcent d'analyser la situation de l'ensemble des disciplines scientifiques, que l'on a pour habitude d'englober sous le label « sciences sociales », face à la révélation de la mortalité du communisme en tant que régime politique2. La rareté de ce type d'analyses n'est pas due seulement au laps de temps relativement court des transformations, qui n'offrirait pas assez de distance et d'épaisseur aux travaux, mais aussi au fait que les généralistes eux-mêmes subissent l'effet de la surprise. L'incapacité prédicative des sciences sociales face à cet événement, a été d'abord stigmatisée par des commentaires d'actualité, mais très vite les milieux académiques eux-mêmes s'en sont convaincus. Ainsi s'est constitué une sorte de « complexe de prédiction », avec lequel il convient sans doute de mettre en relation la difficile progression paradigmatique des sciences sociales face à l'après communisme. « Les sciences sociales n'étaient pas
l Przeworski, Adam: Democracy and the Market, Cambridge University Press, NewYork, 1991, P.1. 2 Kaase, Max; Sparschuh, Vera (dir.) et Wenninge, Aniezska (collab.) : Three Social Science Disciplines in Central and Eastern Europe. Handbook on Economics, Political Science and Sociology (1989-2001), GESIS, Social Science information Centre (IZ), Bonn/Berlin, 2002, 668 p.

préparées à ces événements, ce dont atteste sans équivoque leur absolue impuissance à les prédire3». Ce type de complexe s'est décliné, notamment en France, dans deux registres: celui de la supériorité (<<j'ai tout prévu »4), et celui de l'infériorité (<< personne n'a rien prévu »). Il existe également une position médiane qui consiste à se demander si prédire est une mission des sciences sociales. Ce questionnement a, bien entendu, affaibli surtout les spécialistes des aires politiques et culturelles. C'est pour ces derniers que l'effet de « surprise », pour ne pas dire celui de l'absence de prise sur l'événement a eu, dans un premier temps, les conséquences les plus visibles. L'ouverture des frontières géographiques et disciplinaires après 1989, l'extraordinaire défi cognitif qui en a été induit, ont été à l'origine d'une précipitation des économistes, des politologues, des sociologues non-spécialistes de l'aire ou du système de type soviétique, qui, pour paraître légitimes face à un terrain d'observation qu'ils ne fréquentaient guère avant 1989, ont tout simplement déclaré qu'il était «redevenu» normal et n'avait plus besoin d'un regard contextuel.

MALAISE DES CLASSEMENTS

Le désarroi des sciences sociales face à 1989, portant bien au-delà des spécialistes de l'aire géopolitique soviétique, s'est traduit d'abord, comme nous l'avons observé ailleurs5, par une grande confusion conceptuelle, notamment dans la « labellisation » de l'événement. On a vu fleurir des catégorisations qui contenaient, parfois à dessein, une contradiction de principe apparente, comme la «révolution sans adversaires» de Ralph Dahrendorf, la «révolution sans révolutionnaires» de François Fejto, la «révolution discrète» de Jadwiga Staniszkis, la «révolution négociée» de Laszl6 Bruszt, enfin, la plus célèbre, en même temps que la plus emblématique de ce malaise à
3 Szacki, Jerzy : Nauki spoleczne wobec wielkiej zmiany, [Les sciences sociales face au grand changement], in: Kurczewska, Joanna (dir.) : Zmiana Spoleczna [Changement social], IFIS-P AN, Varsovie, 1999, p. 126. 4 Peut-on adhérer par exemple à l'opinion diffusée largement dans les médias, et parfois au-delà, que l'ouvrage d'Hélène Carrère d'Encausse au titre trompeur, L'Empire éclaté (Flammarion, 1979), par ailleurs très stimulant, avait prédit l'éclatement de l'URSS? 5 Deux ouvrages de Georges Mink et de Jean Charles Szurek en font état: Cet étrange post-communisme, rupture et transitions en Europe centrale et orientale, (ouvrage coll.), La Découverte/Presses du CNRS, 1992 et La Grande Conversion. Le destin des communistes en Europe de l'Est, Le Seuil, Paris, 1999. 10

nommer l'inattendu et l'inhabituel: la «réfolution » de Timothy Garton Ash. Le tout fut couronné par la suggestion du sociologue Zygmunt Bauman, de faire tout simplement une « révolution dans la théorie de la révolution »6. Un des effets de l'incapacité immédiate des sciences sociales à conceptualiser ce changement par trop paradoxal (outre leur complexe de n'avoir pas su le prévoir), a été de laisser la place et le monopole de l' « explication» à la métaphore, affectionnée pour son efficacité descriptive apparente, mais fausse dans sa fonction cognitive. La première des métaphores a été assénée non sans un jugement de valeur dissimulé et ce encore en pleine agitation autour des événements libérateurs en Europe centrale et orientale (tables rondes, manifestations de rue, conciliabules entre les mouvements d'opposition et les tenants du pouvoir communiste). Il s'agit de la métaphore de l'effet optique des dominos qui tombent, un à un, laquelle fit florès et donna l'occasion de polycopier cette phrase mémorable: «en Pologne cela a pris dix ans, en Hongrie, dix mois, en RDA dix semaines, en Tchécoslovaquie, dix jours ». A quoi le célèbre dissident polonais Jacek Kuron, un tantinet irrité par le jugement de valeur que l'on pouvait y déceler, a répliqué que l'on ne bâtissait pas une société civile en dix jours. Cette métaphore a trouvé son prolongement dans des réflexions plus théoriques. L'image la plus connue sera celle de l'ouvrage de Samuel P. Huntington qui parlera de trois «vagues» de démocratisation7. La troisième vague qui a commencé dans le Sud de l'Europe et en Amérique Latine au milieu des années 1970, concernait les pays ex-communistes et présentait plusieurs caractéristiques se résumant à une seule cause, une évolution parallèle des situations nationales et un effet d' « avalanche ». L'effet d'avalanche est ici synonyme métaphorique de l'effet «domino» ou de l'effet « mimétique ». Egalement reprise par les chercheurs en sciences sociales de l'Europe post-communiste, cette métaphore a exercé une forte attraction comme sur cette politologue polonaise, qui emboîte le pas à Huntington tout en s'en distinguant partiellement: «les événements ne se déroulent pas en parallèle mais s'agencent dans une sorte de suite, entraînant derrière eux la chute des régimes suivants (. . .) ».
6

Mink, Georges:« Les mystères de l'acteur invisible. Remarques sur I'hypothèse du retour des communistes en Europe centrale et orientale », in: Cahiers Internationaux de Sociologie, PUF, vol. XCV, Paris, 1993, pp. 417-433. 7 Huntington, Samuel P.: The Third Wave. Democratization in the Late Twentieth Century, University of Oklahoma Press, 1991. Il

«Décidément, dans le cas de l'Europe orientale, la meilleure des conceptions est celle, génétique, de l'effet d'avalanche »8. En fait, dans des travaux ultérieurs, les mobilisations de 1989 et leur déroulement quasi synchronisé n'apparaîtront plus comme une sorte d'entraînement mécanique. On étudiera le rôle qu'a joué progressivement la levée de la menace soviétique (apparentée à des retraits massifs de la légitimité par la violence extérieure9), puis la démonstration empirique de l'assouplissement des seuils tolérés par les gardiens du dogme soviétiquelO. Par ailleurs, la rapidité de la prolifération du modèle de renversement des pouvoirs communistes a imposé l'impression d'une implosion sans résistance ni difficulté. Selon Martin Malia cité par Claude Lefort, «le fait que le régime soviétique 's'écroula comme un château de cartes' démontre qu'il ne fut jamais rien d'autre qu'un château de cartes »11.Cette autre métaphore utilisée comme un « diagnostic post mortem» fera encore dire à Claude Lefort que la vision de la fin de ce régime, au lieu de l'expliquer, entérine le désir antérieur de cette finl2. Simultanément sont venus des commentaires très savants, en apparence, sur ce qu'était le Régime défunt, à la lumière de ce qui allait advenir de sa postérité. On a ainsi appris que l'Ancien Régime ressemblait à un frigidaire qui aurait congelé les sociétés, les cultures, les traditions mais aussi les atavismes des pays soviétisés. Une fois le mur de Berlin tombé, il suffisait de reprendre le fil de l'Histoire. La métaphore a surtout frappé les esprits qui voulaient comprendre pourquoi deux scénarios opposés se sont déroulés devant nos yeux en Europe post8 Dobek-Ostrowska, Barbara: « Proces demokratyzacji Europy Srodkowo-Wschodniej, przeslanki i przebieg ». [Le processus de démocratisation en Europe du Centre-Est, premisses et déroulement], in : Antoszewski, Andrzej; Herbut, Ryszard (dir.): Demokracje Europy Srodkowo- Wschodniej w perspektywie prownawczej, [Les démocraties en Europe du Centre-Est dans une perspective comparative], p. 17. 9 Les opposants aimaient à expliquer la passivité collective dans le système soviétique par le symbole d'un char soviétique vu en action dans les rues de Budapest (1956) ou de Prague (1968), dont l'image sommeillait comme arme dissuasive dans les têtes de tous les citoyens de l'empire. 10Levesque, Jacques: 1989, la fin d'un empire. L'URSS et la libération de l'Europe de l'Est, Presses de la FNSP, 1995, Elster, John :The Roundtable Talks, Chicago University Press, Chicago, Londres, 1996, Mink, Georges:« The Criss-Crossing Effects of Gorbachevism Between the Center and the Periphery of the Soviet Bloc », in : de Tinguy, Anne: The Fall of The Soviet Empire, Boulder, distribué par Columbia University Press, 1997, pp. 169-179. Il Lefort, Claude: La Complication, Retour sur le communisme, Fayard, Paris, 1999, p. 244. 12Ibid., p. 244.
12

communiste. Réforme tranquille et retrouvailles «naturelles» avec la démocratie en Tchécoslovaquie, en Hongrie, en Pologne, décomposition rapide nationalo-communiste dans les Balkans. Dans le deuxième scénario, «l'ouverture de la porte du frigidaire» aurait, en plus, donné lieu à un phénomène bien connu des sciences du froid: un objet congelé pourrit très vite une fois décongelé. Cette métaphore culturaliste continue encore à faire des victimes malgré les vicissitudes du post-communisme et la grande diversité des cas. Les retournements de situations (voir le déclassement après 1997 du meilleur de la classe, que fut la Tchécoslovaquie, puis la République tchèque, à laquelle on attribuait en raison de son passé démocratique une capacité particulière de reprise de l'acquis pré-communiste) sont là pour montrer la complexité des situations nationales. D'autres ont été tentés par la métaphore dérivée de la première et se voulant une explication à l'opposé, à savoir celle de la chaudière qui suggérait la naissance de l'homo sovieticus comme réalité sociale inédite, comme si on avait du passé pré-soviétique fait complètement table rase. Le régime soviétique aurait été qualitativement différent de tout ce que nous connaissions au point que seule une rupture radicale pouvait donner naissance à la démocratie et à l'économie de marché. Le test de vérité est venu aussi rapidement que se sont répandues les explications citées: comment rendre intelligible le retour des ex-communistes au pouvoir, légitimé par les urnes, sinon par le fait que la «parenthèse» du communisme avait donné aussi, du moins en partie, du sens au postcommunisme. Non seulement le communisme, certes imposé dans la violence politique, a généré sa propre dynamique d'adhésion durant de longues décennies, mais aussi sa chute n'a pas signifié la fin des idées, des projets, des hommes qui lui étaient apparentés. Cela, les sciences sociales, sous l'effet optique de 1989 (lu comme une rupture et un rejet), n'ont pas su, elles non plus, l'analyser assez tôt.

LA COURSE

AUX PARADIGMES:

SUCCES

DE LA TRANSITOLOGIE

Une des sociologues polonaises les plus connues hors des frontières de son pays, Jadwiga Staniszkis, a intitulé un ouvrage qu'elle a dirigé « A la recherche du paradigme de la transformation »13. Cet ouvrage fut publié
13

Staniszkis, Jadwiga (dir.): W poszukiwaniu paradygmatu transformacji, recherche du paradigme de la transformation], ISP-P AN, Varsovie, 1994. 13

[A la

cinq années après la chute du communisme et illustra bien le fait qu'un tel paradigme, malgré de louables efforts, demeurait introuvable. Dans l'un des chapitres du recueil, Jerzy Szacki réfléchit à une triple explication de cette impuissance des sciences sociales. D'abord, dira-t-il, pour faire une œuvre à la Karl Polanyi (La « Grande Transformation »), il faut un laps de temps bien plus long que ces quelques années de changements qui ont créé autant d'impatience chez les chercheurs que de frustration chez le public avisé. Et pourtant, si l'on compare les effets scientifiques rapides d'une autre révolution, celle de 1789, comparable par la remise en cause du savoir social commun, on s'aperçoit que 1989 est loin d'avoir suscité, comme 200 ans auparavant, «une révolution scientifique ». Peut-être, comme le suggère Szacki, la raison en est-elle plutôt l'absence en 1989 d'une exaltation équivalente à celle que provoqua la Révolution française. La victoire sur le communisme se serait produite dans un climat intellectuel moins pathétique, moins assoiffé de nouveauté, avec une idée forte, la volonté de « retour à la normalité », incarnée par la normalité environnante. Une autre variante de cette explication fut formulée par Ralph Dahrendorf en 1990: «Nous avons un nombre considérable de théories prédisant la

chute imminente du capitalisme et l'ascension inévitable du socialisme

-

y figurent Le Manifeste du Parti communiste de Marx, ainsi que The Road to Serfdom de Hayek - mais nous savons aujourd'hui qu'elles sont archi-fausses. Nous n'avons pas en revanche de théories qui pourraient nous aider à opérer ou même à comprendre, la transition du socialisme à la société ouverte. Peut-être cela est-il aussi un aspect de la grande trahison des clercs: les intellectuels ont expliqué des événements qui n'ont jamais eu lieu et se sont dérobés devant ceux qui sous-tendent la Révolution de 1989 en Europe »14. Mais cette confession de l'impuissance en disait plus sur les intellectuels et leurs clivages que sur l'état des travaux qui auraient anticipé l'événement. La deuxième raison donnée est celle de l'impréparation totale des sciences sociales à affronter un tel événement. «Le grand chambardement (s'est produit) (oo.) en l'absence d'une quelconque théorie macro- de changement social »15. La troisième raison de l'échec de la recherche du paradigme s'appuie sur une observation paradoxale. En fait, la majorité des chercheurs auraient succombé à la facilité d'adopter un
14Dahrendorf, Ralf: R~flexions sur la révolution pp. 89-90. 15Szacki, Jerzy, op. cit, p. 127. ]4

en Europe, 1989-1990,

Le Seuil, Paris,

objectif d'une simplicité aveuglante: on a cru qu'il s'agissait d'implanter purement et simplement dans les pays post-communistes les institutions libérales, le marché, l'Etat de droit et la société civile, le tout apparaissant comme naturel, allant de soi. C'est ainsi que s'imposa la domination de l'école transitologique. Il était certes plus facile de faire du neuf avec du VIeux. Si grande fut la déception de n'avoir aucun paradigme original à la mesure du phénomène .dont personne ne niait pourtant le côté unique et exceptionnel, le champ scientifique (au sens donné par Bourdieu), n'a pas été pour autant désertique. D'abord, l'occasion offerte était trop belle pour que l'école de transitologie n'intervienne pas face à ce qui lui paraissait être une nouvelle manifestation de son objet d'études traditionnel. Les «transitologues» pouvaient puiser dans leurs acquis. Rompue à l'observation des états sociaux, économiques et politiques de passage entre un régime autoritaire et oppressif et un régime libéral et démocratique, cette discipline des sciences politiques, ayant déjà prospéré dans les années soixante-dix et quatre-vingt grâce aux processus de démocratisation en Europe du Sud et en Amérique Latine, s'est d'autant plus imposée qu'il était encore trop tôt pour observer l'aboutissement concret des dynamiques en cours. Cette longueur d'avance offrait l'occasion d'occuper au maximum l'espace cognitif, en complexant au passage les spécialistes de l'aire, tous à leur habitude d'observer des faits empiriques avérés, au début rares et difficiles à interpréter en tendances, mais rattachés à un « lieu» précis16. De plus, le cadre proposé par les études de la transition était transversal car la plupart des disciplines en sciences sociales pouvaient s'y référer. Elles proposaient une analyse des rythmes, des conséquences de la simultanéité des changements sphériques (économie, politique, société), un découpage en séquences, considérées par les transitologues les moins prudents comme naturelles, allant de soi, visant un seul but, déjà enfermé et annoncé dans leurs prémisses. Tels étaient leurs biais épistémologiques, qui devaient être dénoncés quelques années plus tard, souvent par les tenants de cette sous-discipline

- 90, qui au prétexte de s'interroger sur les bonnes sciences sociales a failli décapiter les études des aires géopolitiques. Bunce, Valérie: « Quand le lieu compte. Spécificités des passés autoritaires et réformes économiques dans les transitions à la démocratie », in : Revue française de science politique, Presses de la FNSP, vol. 50, août-octobre 2000, pp. 633-654.
15

16 Voir le débat des années 80

eux-mêmes17. Rares furent les chercheurs qui échappèrent à l'emprise du débat initié par les transitologues. D'ailleurs, la critique de l'école et du concept transitologiques est venue autant du camp des comparativistes en transition que des spécialistes du communisme et du postcommunismel8. C'est alors qu'a été utilisé le paradigme de la «path dependence », pour corriger les simplifications effectuées par les transitologues de la première heure et, notamment, leur option pour une trajectoire unique (certains proposèrent de l'appeler mi-sérieusement mi-ironiquement, la doctrine Sinatra, de la chanson « My way»). Un seul capitalisme et une seule démocratie devaient remplacer le communisme, tout se décidait en économie, c'est-à-dire que plus vite l'économie devenait capitaliste, plus on s'éloignait du communisme et, enfin, cette révolution capitaliste était bien la dernière. Une fois achevée elle garantirait le triomphe final de la société ouverte19. L'excuse de l'incertitude quant à l'achèvement du parcours de transition n'a pas suffi à sauver la transitologie de ses défauts logiques. Car, au bout du compte, comme l'a élégamment rappelé Lord Dahrendorf: «il n'y a pas une seule démocratie, celle de Westminster, comme il n'y a pas un seul capitalisme, celui de Chicago »20. Aussi, dans le débat sur la transition postcommuniste, la popularité et la généralisation des paradigmes de la path dependence (dépendance du chemin) et de la recombinant property (propriétés recomposées), empruntés à l'économie, se sont inscrites dans une logique critique du paradigme transitologique. Cette approche a permis de concevoir le processus en cours en termes de diversité, de dépendance aux choix initiaux (<< sentier ») dans un contexte historique précis. La path dependence a été cependant également l'objet d'un certain nombre de réserves émises notamment par des chercheurs qui ne s'arrêtaient pas au cadre national et qui observaient l'interaction entre les variables endogènes de la transformation et l'impact du contexte international (la
17Philippe C. Schmitter, l'un des principaux théoriciens de la transitologie revendiquera pour celle-ci et pour ce qu'il appelle la «consolidologie » qui s'intéresse aux règles démocratiques routinisées, la dénomination de « sous-disciplines» en science politique. Schmitter, Philippe C. ; Guilhot, Nicolas: «De la transition à la consolidation. Une lecture rétrospective des democratizations studies », in: Revue française de science politique, vol. 50, n° 4-5, août-octobre 2000. 18 Dobry, Michel (dir.): «Les transitions démocratiques. Regards sur l'état de la transitologie », in : Revue française de science politique, vol. 50, Ibid. 19 Jerzy Szacki cite Bruce Ackerman: The Future of Liberal Revolution, Yale University Press, New Haven, 1992, pp. 34-36, qui parle de « marxisme à rebours ». 20 Dahrendorf, Ralf, in: «101 drog po komunizmie» [« 10 1 voies de l' aprèscommunisme »], Gazeta Wyborcza, 7 juillet 1999, p. 18. 16

« globalisation », 1'« européanisation» sous l'effet des négociations d'adhésion etc.). D'autres chercheurs ont remarqué que sous prétexte d'inclure dans l'analyse les conditions nationales avec l'accent mis sur des parcours historiques particuliers pour chaque pays, la tentation était grande de se laisser aller à des explications « paresseuses », relevant de la sociologie spontanée plus que d'un travail de vérification causale. Il était facile d'expliquer les vicissitudes de l'évolution socio-économique par des déterminismes culturels voire génétiques comme l'esprit du «bon soldat Chveik» pour la path dependence tchèque, l'esprit anarchoromantique pour expliquer le «big bang» de la path dependence polonaise, l'esprit « mitteleuropéen » pour la path dependence hongroise, etc. L'engouement pour la path dependence comme mode explicatif en sciences sociales a prouvé jusqu'à quel point la question lancinante du «poids du passé dans le présent », de l'imbrication de l'ancien et du nouveau, de la distinction de ce qui revient à la continuité et de ce qui relève de la rupture, domine les travaux de la première décennie du postcommunisme21. Schématiquement, deux interprétations vont se dégager de l'interrogation sur les jeux et les enjeux du passé: celle qui accuse le passé (<< héritage léniniste ») de freiner les transformations et celle qui a fait du passé un matériau positif pour la construction en cours. En fait, toutes les approches, peu ou prou, se trouvent exprimer la question de savoir si l'on peut « s'émanciper des contraintes du passé ». La mode des études transitologiques et post-transitologiques aura duré une dizaine d'années. Elle ne s'est pourtant pas éteinte avec la fin de la période de « transition ». La « transitologie » a cédé la place à une autre mode, «l' accessologie» avec la profusion soudaine de rapports, de projets, d'analyses, d'enquêtes et de sondages conduits dans la perspective de l'adhésion à l'Union européenne des pays postcommunistes22. De nouveaux concepts se sont propagés à une vitesse exceptionnelle aussi rapidement que la conviction de voir jouer à la variable « européanisation» le rôle dominant pour rendre intelligibles les processus sociaux, tandis que les différents PCRD de la Commission européenne seraient là pour confirmer le nouvel intérêt public. Dans ce contexte, le modèle du chercheur au-dessus des contingences,
21Voir à ce sujet deux ouvrages: David Stark et G. Grabher, Restructuring Networks in Postsocialism: Legacies, Linkages, Localities, Oxford University Press, 1997 et David Stark et Laszl6 Broszt, Postsocialist Pathways. Transforming Politics and Property in East Central Europe, Cambridge University Press, 1998. 22 Wasilewski, Jacek:« Expected Voting in the EU Referendum and its Unexpected Determinants », in : Polish Sociological Review, Varsovie, nOl /2003, p. 5. 17

entièrement dévoué à la recherche d'un paradigme au sens révolutionnaire que lui a donné Thomas Kuhn, s'efface au profit du chercheur expert répondant à la demande ponctuelle dotée de rétributions matérielles et symboliques immédiates. Ainsi, seront favorisées les études territoriales en raison du poids de la politique régionale, les études des politiques publiques en raison de l'interrogation sur l'ampleur des politiques européennes, comme la PAC, l'agriculture étant le talon d'Achille de certains des pays à intégrer, des études d'opinion publique en raison de l'appréhension des politiques et des acteurs européens face au potentiel anti-européen en formation, qui peut contrecarrer les projets d'élargissement ou d'approfondissement. Une prolifération de travaux sur l'identité ou sur la citoyenneté européennes répondait au besoin de comprendre et, souvent, de justifier l'élargissement en cours. Outre le fait que cette nouvelle orientation contient souvent implicitement l'idée d'une « ligne d'arrivée» et donc d'une «bonne fin » à atteindre, en quoi elle reproduit les défauts téléologiques de la «transitologie », elle introduit une certaine mutation de la relation entre l'activité de recherche fondamentale et l'expertise immédiate, qui devient de plus en plus poreuse et pose maints problèmes déontologiques.

LA PLURI-P ARADIGMA

TISA TION

Dans la foulée de ces approches dominantes, certaines disciplines testent des théories déjà éprouvées ailleurs. Par exemple, une des branches sociologiques les plus épanouies au lendemain de la chute du communisme fut la sociologie des élites. Les élites n'étaient pas seulement plus faciles à observer mais l'orientation que prirent les nouveaux Etats consista à mettre sur pied des politiques volontaristes, imposées d' «en haut» et menées par les nouvelles ou les anciennes élites. On a souvent dit qu'il y avait un déficit de cadres dirigeants suffisamment déconnectés de l'Ancien régime pour entreprendre la Grande Transformation. Cette conjoncture rendait utile et prioritaire une recherche sociologique et politologique sur le potentiel des élites, les lieux de leur production ou re-production, leur capacité d'adaptation etc. Le climat de décommunisation aiguisait l'interrogation sur le devenir des anciennes élites communistes. Si on ajoute à ces travaux des recherches de plus en plus abondantes sur le système des partis, mais rarement sur le militantisme, on voit qu'une certaine disproportion affectera au début des années 1990 la connaissance des sociétés, entre leur « sommet» et leur
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«base ». Des travaux emplnques d'ampleur ont pu voir jour comme l'enquête financée par la Los Angeles University sur les élites des pays post-communistes (Pologne, Hongrie, Russie et accessoirement la République tchèque)23, sur la conversion des élites ex-communistes par une équipe française du CNRS24,sur l'institutionnalisation des élites par John Higley, Jan Pakulski, Wlodzimierz Wesolowski, Jacek Wasilewski25. La première recherche s'est située résolument dans la tradition néo-fonctionnaliste en adoptant le paradigme de la mobilité et de la stratification pour tester les hypothèses concurrentes de l'échange ou de la reproduction des élites, la deuxième a innové en inaugurant une vaste enquête qualitative avec quelques dizaines d'entretiens semidirectifs et le recours aux concepts du capital social en tant que ressource pour le positionnement social. La troisième a testé une typologie particulièrement adaptée au principe transitologique linéaire: on part des « élites unifiées» propres aux régimes totalitaires d'où sont absentes les élites d'alternance, en passant par la phase des « élites divisées» propre aux régimes autoritaires au cours de laquelle les élites au pouvoir se trouvent radicalement opposées aux élites dissidentes, pour finir par la situation post-1989, celle des «élites consensuellement intégrées», diversifiées, qui acceptent les alternances démocratiques et le jeu d'opposition constructive. Les chercheurs est-européens, en renouant pleinement avec les sciences sociales « d'outre-mur », (re-)découvrent certains paradigmes ou concepts. Celui de la mobilisation des ressources combinée aux stratégies interactives des individus et des groupes sociaux, avec pour conséquence la multiplication des recherches empiriques au niveau local microsociologique permettra de s'interroger sur le comportement des acteurs institutionnels et extra-institutionnels dans la période de changement des règles du jeu. Cette approche libère ses utilisateurs de la contrainte du modèle de la transition, préoccupé essentiellement par la dimension macro-sociétale ou macroéconomique. Dans cette optique, la notion du capital, laquelle, à l'Est, avait mauvaise presse en raison de son rôle
23 Szelenyi, Ivan; Treiman, Don; Wnuk-Lipinski, Edmund (dir.) : Elity w Polsce, w Rosji i na Wegrzech, Wymiana czy reprodukcja ? [Les Elites en Pologne, en Russie et en Hongrie. Circulation ou reproduction ?], ISP-P AN, Varsovie, 1995, 207 p. 24 Mink, Georges et Szurek, Jean Charles, La Grande Conversion. Le destin des communistes en Europe de l'Est, Le Seuil, Paris, 1999. 25 Par exemple parmi de très nombreux ouvrages: Higley, John; Pakulski, Jan; Wesolowski, Wlodzimierz (dir), Post-communist Elites and Democracy in Eastern Europe, Macmillan, Londres, 1998. 19

central dans l'idéologie dominante du marxisme, sera révisée et réhabilitée à la lumière des travaux de Robert Putnam, de James Coleman ou de Pierre Bourdieu26. L'engouement sera tel, que l'on déclinera toutes sortes d'acception du concept: du capital politique, en passant par le capital social, humain, symbolique, relationnel, culturel et des formulations moins fréquentes comme celle de capital psychologique27. Cette fascination est compréhensible. Outre la volonté de comprendre comment les individus se «débrouillent» dans le nouveau système économique, social et politique », il faut trouver les conceptualisations nécessaires pour saisir la spécificité de cette nouvelle période, celle de la construction de l'économie de marché en l'absence de deux données majeures: les capitalistes et les capitaux. La rénovation est tout aussi importante dans les sciences historiques. L'ouverture des archives et l'accessibilité des témoins coïncident avec le besoin de comprendre, de la réconciliation, du repentir ou de châtiment et donc avec une judiciarisation « au présent» des exactions du passé. En fait, la masse des faits et des épisodes du «passé douloureux », occulté par le communisme, ressurgit avec brutalité. S'en saisissent non seulement les victimes des crimes mais aussi les journalistes, les magistrats, les politiques. Le travail des historiens est contesté dans son autonomie. L'irruption de la mémoire «traumatique» donne lieu à un déploiement des diverses stratégies mémorielles dans l'espace public. C'est un défi pour tout le monde et les historiens ont du mal à maintenir leur monopole. Un phénomène analogue se produit en même temps en dehors de l'espace post-communiste. Tous les historiens «du temps présent» sont concernés et manifestent le même désarroi28. On compte
26 Ce dernier n'est pourtant pas souvent convoqué pour son concept de habitus dans les travaux se référant à sa conception capitalistique, comme chez Ivan Szelenyi, Don Treiman, Edmund Wnuk-Lipinski, (dir.), op. cit. 27 Giza-Poleszczuk, Anna; Marody, Miroslawa ; Rychard, Anrzej : Strategie i System, Polacy W obliczu zmiany spolecznej, [Stratégies et Système, les Polonais face au changement social], IFIS-P AN, Varsovie, 2000, 27] p. 28 Cette pression, qui s'exerce d'abord sur la corporation des spécialistes, est d'autant plus grande qu'elle s'accompagne de la médiati sation de l' hi stoire, Ies médias s'emparant des récits et des interprétations historiques en bricolant des visions qui n'ont pas grand chose à voir avec les procédés scientifiques. De même, il y a une prolifération de spécialistes spontanés qui se prétendent historiens, mais aussi politologues ou sociologues sur la foi unique de leur carte de visite. Il en découle un certain désarroi des sciences sociales que l'historien Jacques Revel a décrit ainsi: «c'est comme si des étrangers étaient arrivés à l'improviste dans une corporation en changeant sans crier gare ses règles de fonctionnement », Hartog, F. ; Revel, J. (dir.) : Les usages politiques du passé, éditions de l'EHESS, Paris, 2001, p. 7.

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