Postes et postiers en Normandie

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Au XIXe siècle l'administration des Postes constitue l'une des principales institutions de la France. Elle connaît un essor considérable entre 1830 et 1914, période au cours de laquelle se façonnent les fondements et les pratiques d'une administration moderne ainsi que ses principes de service public. La présente étude, qui s'appuie sur une base monographique dédiée à la Normandie, entendue au sens de la grande province d'Ancien Régime, la confronte sans cesse aux transformations nationales d'une institution qui n'a de cesse d'élargir ses prérogatives.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782336262000
Nombre de pages : 331
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POSTES ET POSTIERS EN NORMANDIE

TÉMOINS DES TRANSFORMATIONS NATIONALES 1830 - 1914

Le Comité pour l’histoire de La Poste (CHP), fondé en 1995, apporte son concours aux recherches universitaires en histoire, mais aussi en sciences humaines, de l’Ancien régime à nos jours. Les programmes de recherche et les publications sont placés sous l’égide de Muriel Le Roux, chargée de recherche au CNRS, Maison française d’Oxford et Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine.

Comité pour l’histoire de La Poste : www.laposte.fr/chp

Couverture : Facteurs urbain et rural au XIXe siècle (Crédits photographiques : Musée de La Poste de Paris)

© L’HARMATTAN 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-09709-4 EAN : 9782296097094

Sébastien Richez

POSTES ET POSTIERS EN NORMANDIE
TÉMOINS DES TRANSFORMATIONS NATIONALES 1830 - 1914

Préface d’Yves Lecouturier

Comité pour l’histoire de La Poste CP F 502 44 Boulevard de Vaugirard 75757 Paris Cedex 15

L’Harmattan 5-7 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris

Histoire de l’innovation et entreprise Sous la direction de Pascal Griset L’innovation constitue un phénomène particulièrement déterminant pour l’évolution des sociétés contemporaines. Le restituer dans sa dimension historique, telle est l’ambition de cette collection. Ouverte aux différentes approches, elle s’insère dans une tradition française d’histoire globale où la technologie et l’économique se trouvent au cœur des processus. La mémoire des entreprises constitue un axe majeur d’approche pour les études publiées dans la collection. L’entreprise s’insère en effet dans les systèmes de solidarité, dans les logiques économiques, mais également politiques. En étant attentifs à cette interpénétration des différentes dimensions du processus innovatif, les ouvrages de la collection s’attachent à mieux comprendre les phénomènes qui, de la culture d’entreprise aux politiques industrielles menées par l’Etat, manifestent l’intensité du dialogue entre technique et société. Pascal Griset est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris Sorbonne-Paris IV. Il dirige le Centre de recherche en histoire de l’innovation (CRHI). La collection est éditée par le Centre de recherche en histoire de l’innovation (UMR Irice, Paris 1, Paris 4, CNRS).

Dernière parution : Laurence Morgana, L’invention du contrôle de gestion à la Poste (1923-2003), Paris, L’Harmattan, 2008, 340 p.

À mes parents pour leur patient soutien, ainsi qu’à la mémoire de ma grand-mère…

REMERCIEMENTS

Je tiens ici à associer les professeurs Dominique Barjot et Jean-Pierre Daviet, l’un à l’université de Paris IV-Sorbonne, l’autre à Caen / BasseNormandie, dans mes remerciements pour avoir accepté de diriger successivement ces travaux pionniers sur la Poste. Je n’oublie pas Yves Lecouturier, directeur du Musée de La Poste et des Techniques de Communication de Basse-Normandie à Caen, et généreux préfacier de cet ouvrage, pour avoir facilité mes premiers pas de chercheur. Je remercie aussi chaleureusement Muriel Le Roux dont l’opiniâtreté à promouvoir cette publication a porté ses fruits. Je n’oublie pas Josiane Foynat pour son concours toujours précis, et tous ceux, notamment au Musée de La Poste et à la Bibliothèque Historique des Postes et Télécommunications (ils se reconnaîtront), qui m’ont permis de participer à la promotion de l’histoire de la Poste.

PRÉFACE
J’ai fait la connaissance de Sébastien Richez en 1996 alors que je venais tout juste d’être nommé à la direction du musée de La Poste et des Techniques de Communication de Caen. Il commençait un mémoire de maîtrise sous la direction de Dominique Barjot, alors professeur à l’université de Caen, La Poste dans le Calvados au XIXe siècle – Etude sociale des personnels 1852-1899. Ensemble, certes un peu différemment, nous avons découvert l’histoire de la Poste à cette époque. Ensuite, c’est le DEA, puis la thèse, toujours avec le concours du Comité pour l’histoire de La Poste, soutenue à l’université de Caen en juin 2002. Six années plus tard, celle-ci, condensée et réécrite, est publiée. Postes et postiers en Normandie – Témoins des transformations nationales 1830-1914 est donc cet ouvrage abouti pour lequel l’auteur m’a sollicité pour une préface, tâche bien difficile après l’immense travail fourni pour la réalisation de la thèse. La période étudiée par Sébastien Richez est sans doute la plus riche de l’histoire de la Poste. Entre 1830 et 1914, celle-ci subit ses transformations les plus importantes. Citons à titre d’exemple la création du facteur rural, la naissance du timbre-poste, la fin de la Poste aux chevaux ou la fusion des Postes et des Télégraphes. Dans le même temps, la société française connaît une évolution importante. La Poste se révèle un acteur, parmi d’autres, de cette évolution. Normand d’origine, Sébastien Richez a choisi la Normandie comme terre d’exemples. En 1830, la lettre est acheminée par la Poste aux chevaux, puis distribuée par un facteur à pied. Moins d’un siècle plus tard, elle est transportée par le train, parfois travaillée dans celui-ci avant d’être remise par un facteur, le plus souvent à bicyclette. La Poste sait remarquablement s’adapter aux moyens mis à sa disposition pour toujours mieux servir l’usager. Quand la première ligne de chemin de fer est mise en service entre Paris et Rouen en 1845, une voiture lui est dédiée afin de transporter et de trier le courrier : c’est la naissance des ambulants. En 1830, la création du facteur rural introduit la Poste dans les campagnes. Certes la Normandie, avec les messagers-piétons de Seine-Inférieure, avait connu un début de distribution à domicile. Ces marcheurs courageux tissent dès la Monarchie de Juillet un lien entre l’État et les communes les plus reculées. Souvent le facteur n’emmène qu’une poignée de lettres, mais ce qui importe, c’est que l’État soit présent partout et tous les jours. Longtemps la Poste est demeurée le seul moyen de communication que l’État se devait de contrôler. Ce contrôle politique s’exerce sur les personnels, qui prêtent serment, non seulement de respecter l’inviolabilité des correspondances, mais parfois à la personne du chef de l’État (comme sous le Second Empire), mais aussi sur les objets de correspondance avec le cabinet noir dont les monarques usent largement. Quand apparaît le télégraphe aérien, celui-ci est contrôlé par le ministère de la Guerre, avant d’être rattaché à celui de l’Intérieur ; le télégraphe électrique, cinquante années plus tard, subit le même sort. Les moyens de communication se diversifient, mais le contrôle politique de l’État demeure. Même cette boîte aux lettres, diffusée largement dans les campagnes au cours du XIXe siècle, se révèle être un témoignage de la présence de l’État.

Après la réforme postale de 1849, la Poste s’engage résolument sur le chemin de la modernité. Nous l’avons vu quand elle adopte le chemin de fer dès 1845, mais elle profite, tout en l’accompagnant, du développement économique et commercial réalisé par le Second Empire. Au XVIIe siècle, Mme de Sévigné écrivait à sa fille « Quelle belle invention que la Poste ! », mais cette assertion pouvait être unanimement reprise par tous les entrepreneurs du Second Empire tant la poste, puis le télégraphe électrique naissant, favorisèrent leurs affaires. Les maires réclament et obtiennent des bureaux de poste, ce qui profite à l’ensemble de la population, laquelle le rend bien aux services postaux en appréciant par exemple l’almanach des Postes diffusé à partir de 1854. Outre le facteur quotidiennement présent tant en ville que dans les campagnes, le bureau de poste se révèle être une infrastructure essentielle sur le territoire français. Sébastien Richez ose, avec bonheur, le terme de « palais postal », ce qui traduit toute l’importance qu’a le bureau de poste dans une commune. Dans beaucoup de villes, l’architecture massive traduit cette place que l’on veut donner à la Poste. Le changement de régime politique opéré en 1870 ne fut pas une rupture dans la marche de la Poste vers la modernité. Non seulement le nombre de bureaux de poste continue de s’accroître, mais elle réussit un rapprochement qui va marquer son histoire pour un siècle, la fusion des Postes et des Télégraphes. Les tutelles du ministère du Commerce et de l’Industrie pour le premier, et du ministère de l’Intérieur pour le second, n’ont plus lieu d’être. À partir de 1876, le postier s’occupe du télégraphe, comme il s’occupera quelques années plus tard du téléphone. Désormais tous les moyens de communication sont entre les mains du postier. En 1879, Adolphe Cochery devient le premier ministre des Postes et Télégraphes. Les activités postales se développent et se diversifient; la lettre n’est plus la seule activité de la Poste, bien qu’elle demeure prépondérante. Les lois scolaires, depuis la loi Guizot en 1833 jusqu’aux lois Ferry de 1881, alphabétisent progressivement le pays et entraînent un développement sans précédent du trafic du courrier. Sont venus, outre le télégraphe, s’ajouter le mandat en 1817, la caisse d’épargne en 1881, en attendant le chèque postal en 1918. Ce développement et cette diversification ont pour conséquence une augmentation des effectifs. Dès 1830, 5 000 facteurs sont recrutés pour assurer le service rural, mais la réalisation d’un réseau national de bureaux de poste entraîne également un fort recrutement. En 1914, cent mille postiers s’activent à rendre ce service public performant. Jusqu’en 1890, la recommandation est la base du recrutement, l’État faisant par exemple appel à d’anciens militaires. Il est alors préférable d’être « recommandé » par un notable pour entrer dans l’administration postale. Progressivement, à la fin du XIXe siècle, le concours prend le pas sur la recommandation, respectant ainsi l’égalité des citoyens pour l’accès aux emplois publics. Fortement inspirée par la structure militaire, la hiérarchie postale commence à évoluer au passage du siècle, offrant une plus grande diversité de tâches. Il faut toutefois souligner les grandes différences de salaires entre les employés de base et le sommet de la hiérarchie. Au bas de cette hiérarchie figurent les aides, personnel précaire sans statut et non directement rémunéré, souvent utilisé comme domestique, mais dont le nombre s’élève à 7 500 en 1910. Ces bas salaires, mais aussi les conditions de travail, sont les germes de la naissance d’un mouvement revendicatif à la Poste, avec la 10

constitution d’associations, ancêtres des syndicats, et le développement de grèves en 1906 et en 1909. Si les monarques, en instituant le cabinet noir, n’ont pas respecté l’inviolabilité des correspondances, en revanche le postier de base se montre intransigeant par un respect sans failles du règlement, à l’exemple du facteur Médéric dans La Petite Roque, nouvelle de Guy de Maupassant. Ministre du Commerce, de l’Industrie, des Postes et des Télégraphes, Alexandre Millerand adresse le 1er mai 1900 un rapport au président de la République qui est loin d’être idyllique : « l’exploitation ne suffit pas non seulement à pourvoir à tous les besoins nouveaux qui se manifestent, mais à rendre convenablement les services qu’elle a déjà pour obligation d’assurer ». Le constat du ministre est sans complaisance pour son administration « impuissante à seconder l’activité de plus en plus grande du mouvement économique du pays ». Sans doute, en homme politique avisé, Millerand noircit le tableau pour obtenir plus de moyens, mais il est patent que la Poste a de plus en plus de difficultés à maîtriser sa croissance. Son ministère comprend alors 68 000 employés dont plus de 38 000 facteurs mal rémunérés, mais le trafic postal a explosé avec plus de deux milliards d’objets dont plus de 800 millions de lettres ordinaires. Les usagers récriminent contre la Poste qui a alors beaucoup de difficultés à assurer sa mission dans des locaux souvent vétustes et exigus avec des effectifs insuffisants. Au tournant du siècle, la Poste est confrontée à la difficulté à assurer au quotidien une polyvalence accrue. Des crédits sont lentement débloqués à la suite de ce rapport, mais ils servent surtout à réparer les dommages de la Première Guerre mondiale. Le facteur demeure le personnage le plus emblématique de la Poste. Certes sa charge de travail augmente avec la croissance du trafic, mais il demeure populaire et unanimement apprécié pour son rôle social et humain. Il est ainsi souvent chanté comme en témoignent nombre de chansons du début du XXe siècle. Si le facteur demeure bien accueilli, en revanche c’est au bureau de poste que l’usager vient se plaindre et récriminer contre les dysfonctionnements croissants des services postaux. Le remarquable travail de Sébastien Richez va plus loin qu’une approche purement régionale, même si en soi les études régionales sont autant de pierres permettant d’édifier une histoire plus générale. Normand moi-même, je ne puis qu’apprécier le choix de la Normandie. Ce choix régional apporte de la vie et de l’humanité à cette étude qui nourrit également une vision nationale de l’histoire de la Poste. A l’aube de la Grande Guerre, la Poste, consciente de ses faiblesses, cherche des réponses, mais cette crise de croissance ne doit pas masquer ses réussites comme sa présence sur l’ensemble du territoire ou l’acheminement quotidien, en temps et en heure, de millions d’objets de correspondance, remplissant ainsi sa mission de service public. Yves LECOUTURIER Ancien directeur du Musée de La Poste et des Techniques de Communication de Basse-Normandie

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LISTE DES ABRÉVIATIONS

AAN : Archives de l’Assemblée nationale ADC : archives départementales du Calvados ADE : archives départementales de l’Eure ADE : archives départementales de la Manche ADO : archives départementales de l’Orne ADSM : archives départementales de la Seine-Maritime AN : archives nationales AP : arrondissement postal BnF : Bibliothèque nationale de France AM : archives municipales CARAN : Centre d’Accueil et de Recherches des Archives Nationales BHPT : Bibliothèque Historique des Postes et Télécommunications CGT : Confédération Générale des Travailleurs CHP : Comité pour l’Histoire de La Poste CNRS : Centre National de la Recherche Scientifique CRHQ : Centre de Recherche en Histoire Quantitative Dir. Dép. : Direction Départementale EHESS : Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales ENS : Ecole Normale Supérieure EPHE : Ecole Pratique des Hautes Etudes FNARH : Fédération Nationale des Associations de personnel de La Poste et de France Télécom pour la Recherche Historique IG : Instruction Générale MP : Musée de La Poste P&T : Postes et Télégraphes PTT : Postes, Télégraphes, Téléphones UPU : Union Postale Universelle

INTRODUCTION
« Bonjour facteur ! ». Voilà une apostrophe enjouée que Louis–François Pinagot aurait pu prononcer au passage de ce personnage incontournable du village1. Mais étrangement, Alain Corbin ne fait pas apparaître ce postier, nouvel arrivé dans le paysage rural à partir de 1830, dans le quotidien reconstitué de cet Ornais rendu célèbre par son travail de reconstitution historique. Et pourtant, parmi les grandes institutions nationales que sont le service militaire, l’école ou le chemin de fer, ayant contribué à façonner la société et appartenant au patrimoine collectif des Français, l’administration des Postes tient assurément une place de première importance. Ses origines ancestrales, qui se perdent dans « l’obscurité des temps »2, héritées en partie de l’organisation du cursus publicus3, en font certainement l’une des plus anciennes institutions avec l’armée et les services de l’impôt. La richesse sémantique du terme « poste »4, désignant une station routière romaine, une unité de distance, une manière de circuler rapidement « voyager en poste », le relais, la boîte aux lettres ou le bureau suivant qu’elle fut Petite ou Grande Poste, voire la totalité de l’administration, selon que le vocable est employé au singulier ou au pluriel, au XVIe ou au XIXe siècle, témoigne d’une forte présence dans le quotidien de l’activité humaine ; la boîte aux lettres, le timbre, le calendrier et le facteur sont autant d’éléments pour la plupart régénérés, sinon créés, au cours du XIXe siècle, et qui perdurent aujourd’hui. Ainsi donc, si l’histoire de la Poste est sinon millénaire, du moins pluriséculaire, si son champ d’activité est large, l’historiographie française n’a pourtant que peu concrétisé cette contribution essentielle à l’histoire nationale, au contraire d’autres institutions énoncées plus haut. A cela, plusieurs raisons peuvent être avancées. D’abord, la Poste a longtemps fait figure de parent pauvre de la recherche historique. Administration d’État à part entière, elle a cependant été négligée par les pionniers de l’histoire administrative à l’orée des années 19705. Intermédiaire culturel majeur, son implication dans la diffusion de l’information a été sous-estimée. Entreprise de transports, elle n’a pourtant pas ou peu bénéficié des problématiques historiques concernant l’histoire des réseaux6. C’est finalement dans des ouvrages d’histoire sociale et économique que la Poste est peut-être la plus évoquée, sans pour autant être très détaillée.
1 A. Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 17981876, Paris, Flammarion, 1998, 336 p. 2 B. Laurent, Postes et postiers, Douin, Paris, 1922, p. 5. 3 S. Crogiez, « Le cursus publicus : moyen d’information, instrument de gouvernement » Informer, créer, gouverner. De quelques usages de la correspondance à travers les âges, colloque organisé par l’université de Reims en octobre 2003. 4 Un rapide aperçu nous est donné par M. Gallet, « Statistique générale des Postes, accompagnée de notes historiques et étymologiques », Répertoire des travaux de la Société Historique de Marseille, Marseille, Carnaud, 1847, t. 11, p. 289. 5 Histoire de l’Administration française depuis 1800. Problèmes et méthodes, Actes du colloque de l’EPHE, organisé le 4 mars 1972, Paris, Droz, 114 p. 6 F. Caron, Histoire des chemins de fer en France 1740-1883, Paris, Fayard, 1997, 700 p. ; M. Merger, « Les transports terrestres en France (XIXe-XXe siècle) », Histoire, Economie, Société, n° spécial sur les transports, n°1, 1990.

Lorsque les transformations de la société française au XIXe siècle sont évoquées, alors cite-t-on fréquemment, sinon la Poste, au moins les PTT. Comme deuxième employeur de l’État, elle a concouru au premier chef à l’extension de ses moyens humains et de ses prérogatives administratives1. On la retrouve encore dans la thèse régionale d’Alain Corbin comme élément d’analyse du retard du Limousin2. Lorsque les fonctionnaires, composant la « société environnante »3 au sein de la France rurale, sont mis en exergue, les postiers, et parmi eux le facteur, trouvent alors grâce aux yeux de l’historien, en compagnie de l’instituteur, du percepteur, du gendarme ou du douanier 4. Dans le sillage des premiers travaux initiés depuis une dizaine d’années par le Comité pour l’histoire de La Poste, ce relatif effacement de la Poste dans l’historiographie classique est en cours de renversement. La publication de biographies d’anciens postiers et de concours autobiographiques concourt à une sauvegarde de la mémoire collective récente5. Une journée d’étude en février 1998 a fait un tour d’horizon des nouvelles recherches en histoire postale6 : un colloque international sur les réseaux postaux européens a permis d’établir des comparaisons entre les diverses institutions nationales et de lancer des coopérations de recherches7. Auprès d’une nouvelle vague d’historiens, la Poste semble enfin avoir trouvé sa place grâce à l’émergence de problématiques contemporaines, à travers une étude de ses interactions avec son environnement. La construction du territoire, sa valeur dans l’étude des diverses formes et natures de correspondances, sa place de vecteur efficient dans la diffusion de la notion de service public, son rôle central dans l’aménagement du territoire constituent autant d’éléments lui faisant regagner ses lettres de noblesse. Imputer à la faiblesse des sources, en quantité comme en qualité, le fait que les études historiques sur la Poste n’aient pas connu plus de succès ne tient pas. C’est davantage leur surabondance qui a pu effrayer les candidats ! D’ailleurs, cette publication repose sur des sources d’une grande variété. La complémentarité entre celles manuscrites et celles imprimées a été précieuse. Concernant les sources manuscrites, on a pu s’appuyer sur les fonds départementaux des cinq départements normands à savoir les séries dédiées à la Poste (série P ou PP), aux affaires préfectorales (série M), sous-préfectorales (série Z), communales (série O, E dépôt) et relevant des conseils généraux (série N) , croisement permettant de saisir l’implication de tous les acteurs institutionnels dans le fonctionnement postal ; les démarches d’obtention
Ch. Charle, Histoire sociale de la France XIXe siècle, Paris, Seuil, 1991, 392 p. A. Corbin, Archaïsmes et modernités en Limousin au XIXe siècle 1845-1880, Marcel Rivière, 2 volumes, 1975, p. 146-151. 3 R. Hubscher, G. Garrier (dir.), Entre faucilles et marteaux. Pluriactivités et stratégies paysannes, Lyon, P.U.L, 1988, p. 69. 4 R. Thabault, Mon village. Ses hommes, ses routes, son école, Paris, Sciences Politiques, 1993 (réédition), 248 p. 5 C. Fourrier, J. Le Naour, E. Lhomet, L. Raffa-Lonati, Travail et intimité. Les PTT au féminin, Paris, Comité pour l’histoire de La Poste, 357 p. ; J. Manac’h, A. Vignaux, Une vie de receveur, Paris, Comité pour l’histoire de La Poste, 210 p ; P. Le Saux, Un postier parmi d’autres 19361985, Paris, CHP, 386 p. ; M. Le Roux (dir.), Mémoire d’Algérie. Une génération de postiers raconte, Paris, Textuel, CHP, 1998, 128 p. 6 M. Le Roux (dir.), Histoire de la Poste. De l’administration à l’entreprise, Paris, Editions de la rue d’Ulm, 2002, 184 p. 7 M. Le Roux (dir.), Postes d’Europe (XVIIIe-XXIe siècle). Jalons d’une histoire comparée, Paris, Comité pour l’histoire de La Poste, 2007, 488 p.
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d’infrastructures postales, les relations hiérarchiques de contrôle du service, le poids des lobbyings locaux dans l’amélioration du service transparaissent de ces séries. Vouée à la Poste, la série F90 aux Archives nationales a été exploitée pour traiter des thématiques suivantes : les dossiers de certains personnels, le système du transport de dépêches par entreprise, la gestion disciplinaire du service, le mouvement revendicatif et le volet social de la Poste par les aides aux postiers en difficulté. Enfin, le dépouillement, sur le site Richelieu de la Bibliothèque nationale, des volumes de l’Enquête postale de 1847 concernant la Normandie1, a fourni une triple information : un regard sur le trafic postal dans la France rurale au milieu du XIXe siècle, l’implantation et l’état de la boîte aux lettres au village, le nombre de bureaux de poste dans le pays. Les sources imprimées sont partagées entre deux autres emplacements. Le principal se situe aux archives de l’Assemblée nationale, où l’essentiel des débats depuis 1828 jusqu’en 1914 a été parcouru ; de cette documentation, se dégagent les passions suscitées par la Poste et le sentiment de l’opinion publique quant à son fonctionnement. Le second est la Bibliothèque Historique des Postes et Télécommunications, à Ivry-sur-Seine ; là, brochures, rapports et publications d’époque permettent une double entrée, le point de vue de l’échelle hiérarchique et le sentiment des employés, sur la perception de l’institution postale. Sources imprimées et manuscrites coexistent enfin au sein d’un même type d’endroit représentant deux lieux, à savoir les musées. A cet égard, la bibliothèque du Musée de la Poste de Paris est incontournable. Son caractère quasi exhaustif à propos de toute la réglementation fonctionnelle de la Poste (Instruction générale sur le service, Bulletin mensuel des Postes, Annuaire des Postes et circulaires de l’administration) permet un suivi des grandes orientations connues par l’institution ; il autorise également la possibilité de porter un regard neuf sur certaines questions peu ou mal traitées dans le passé. L’apport de documents précieux (Rapport au budget des Postes depuis 1879, journal de l’UPU) présente, pour le premier, les caractères de toutes les branches du service postal et expose, pour le second, le double attrait de placer la Poste française en comparaison avec ses voisins européens. Mêlant des auteurs venus d’horizons différents, membres de l’administration centrale ou observateurs érudits de l’époque, la bibliothèque possède également une multitude de publications contemporaines de notre étude qui enrichissent la réflexion. Quoiqu’en nombre plus restreint, les sources manuscrites des musées demeurent néanmoins utiles ; à Paris, il faut signaler un ensemble varié de documents portant sur l’élaboration du service rural, sur l’organisation du transport des dépêches par entreprise et le fonctionnement de la Poste aux chevaux. En outre, le fonds iconographique est précieux, notamment à propos des représentations emblématiques de la Poste, à savoir ses personnels et ses bureaux. Il est inutile de préciser qu’une visite des salles d’exposition du musée est incontournable, ne serait-ce que pour visualiser l’évolution de cette
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Bnf Richelieu, l’Enquête postale de 1847 ; Calvados, Ms fr 9828 à 9834 ; Eure, Ms fr 9880 à 9885 ; Manche, Ms fr 9969 à 9974 ; Orne, Ms fr 10021 à 10024 ; Seine-Maritime, Ms fr 10090 à 10094.

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puissante organisation. Le musée de La Poste et des Techniques de communication de Basse-Normandie, implanté à Caen, a permis d’exhumer des bribes d’une enquête postale jumelle de celle de 1847, celle-là réalisée en 1921, pour 49 communes ornaises. Et si la littérature française peut être un moyen de pallier les rares lacunes de nos archives en contextualisant l’activité de la Poste et en humanisant ses métiers1, quelques-unes doivent néanmoins être mentionnées. D’abord, le département de la Manche, à cause des bombardements de 1945, ne livre au travail que peu d’archives, faussant un peu l’analyse de la présence postale par exemple. Parmi les autres préjudices apportés par les destructions, il faut déplorer celles d’une grande partie des archives de la direction générale des Postes, sous la tutelle du ministère des Finances, par les événements de la Commune. Ont vraisemblablement disparu des documents de premier choix, comme les nombreux rapports annuels des directeurs généraux sur l’état du service (autres que les trois retrouvés), ainsi que les enquêtes postales identiques à celles de 1847, organisées sur le rythme des recensements quinquennaux. Ensuite, il manque à ce travail un apport plus substantiel de la presse. D’une part, un nombre infime de journaux régionaux conservés de l’époque évoque la Poste : quant à la presse nationale ou parisienne, son dépouillement aurait été trop aléatoire. On pourra encore reprocher à notre étude de n’avoir considéré que les débats de la Chambre des députés parmi l’éventail des sources parlementaires. Ni les rapports de commissions ni les débats des sénateurs n’apparaissent ici, même si, à partir du Second Empire, il semble évident que la Poste y ait suscité d’intenses échanges. Enfin, les archives des Chambres de commerce ont été mises de côté à cause de leur caractère non essentiel sur la Poste. A partir de cette base archivistique, la question posée a été d’aborder les modalités humaines et matérielles du développement du service des Postes mises en œuvre à l’échelle d’une grande province, la Normandie, prise comme exemple, mais non exclusive à une étude qui échappe donc à une vision trop endogène. Grâce à la complémentarité des sources, le souci du va-et-vient permanent entre le national et le régional aide à établir un questionnement autour d’hypothèses et de fécondes comparaisons. Quatre dimensions ont constitué le centre de la réflexion et participé au fil conducteur de cette analyse du développement postal. La première couvre la contribution à une histoire quantitative couvrant les chiffres de l’activité postale, ses bénéfices, les effectifs en infrastructures et en personnels, leur rémunération. La seconde comprend le rôle de l’État et de la sphère politique avec leurs multiples facettes comme celle du sens des réformes postales, celle de l’utilisation des Postes par le pouvoir ou du rôle particulier de certaines personnalités ayant marqué l’administration. La troisième témoigne de l’organisation, concept large englobant à la fois les idées d’entreprise et d’administration dont des éléments communs s’entrecroisent dès le XIXe siècle. Du directeur général au receveur, nombreux sont les acteurs influents des stratégies politiques, humaines, financières et sociales qui régissent le
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H. de Balzac, Scènes de la vie de province. Les célibataires, Paris, Gallimard, Collection de la Pléiade, 1976. ; G. de Maupassant, « Le crime au père Boniface », « La Petite Roque », Contes et Nouvelles, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1993, pp. 168-169 et 618-619. ; G. Flaubert, Madame Bovary, Paris, Presse de la Renaissance, 1968 (rééd.), 413 p.

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mouvement postal. La quatrième touche à une anthropologie des réseaux, à travers l’espace vécu des acteurs et l’histoire des sensibilités, qui s’exprime à travers les postiers immergés en Normandie et les tableaux décrivant le bureau de poste, la tournée du facteur, la boîte aux lettres ou le calendrier. Ces quatre dimensions constituent le filigrane d’un plan chronologique en trois parties. Il superpose aussi bien les dates d’une histoire politique institutionnelle que celles d’une histoire postale proprement dite, à l’exemple de l’année 1830 : elle correspond à la fois à un changement d’échelle majeur dans l’activité postale et à l’ouverture sur la monarchie de Juillet. Quant à l’année 1914, elle est unanimement reconnue par les historiens de l’économie, du social et de la démographie comme une rupture1. Pour la Poste, c’est une borne tout à fait acceptable : 1830 et 1914 ne forment cependant pas deux limites infranchissables. Pour amener à une histoire des formes de distribution de la correspondance en France, il a été nécessaire de remonter à l’organisation des messagers-piétons instaurée en 1790 ; pour esquisser l’étude de l’évolution du trafic postal, dans le cas précis du département de l’Orne, l’exploitation d’un document rare, à savoir des restes de l’enquête postale réalisée en 1921, n’a pu être écartée. A partir de 1830 et jusqu’au milieu du XIXe siècle, la Poste traverse une période de transition s’étirant de la mise en œuvre du service rural à l’instauration du premier timbre-poste qui marque une réforme dans les méthodes de tarification et la représentation du territoire. Initialement vouée au transport des personnes et du courrier, la Poste se transforme en une administration maîtrisant toute la chaîne de l’acheminement postal ; la mise en place des distribution prend une place croissante grâce à la infrastructures de base constituées par les bureaux et les boîtes aux lettres ; la mainmise de l’État se renforce et les modalités de fonctionnement du service se structurent ; partout dans l’Hexagone, postiers, bureaux et boîtes aux lettres se disséminent progressivement parmi les Français. Après 1850 et jusqu’à la fusion des Postes et du Télégraphe en 1878, la Poste se retrouve confrontée à une spectaculaire explosion de ses activités épistolaires et financières, phase parallèlement soutenue par l’ouverture du marché français à l’échelle nationale. Mais cet essor des services n’est ni soutenu par toute la population ni connu d’elle : ce sont les mondes de l’Administration, de la Finance, de l’Industrie et du Commerce qui en constituent les moteurs essentiels. Nombreux sont les Français qui restent encore en marge de la pratique postale. Dans un souci de démocratisation mais surtout de simplification de ses tâches, la Poste doit élargir ses effectifs, mieux disséminer ses bureaux, faciliter l’accès matériel et culturel à son service grâce à un travail de pédagogie pratique. Au même moment, le pouvoir politique assure plus que jamais un contrôle strict de l’image et de l’action d’une institution de plus en plus familière à la population. A partir de 1879, année où la récente réunion des Postes et des Télégraphes se matérialise par l’érection d’un ministère à part entière, jusqu’à la rupture marquée par le début de la Première Guerre mondiale, la Poste cherche à maîtriser au mieux sa croissance, qui compte donc la plupart des moyens de
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J. Dupâquier, Histoire de la population française, t. 3 de 1789 à 1914, Paris, PUF, 1988, 548 p. ; J.-C. Asselain, Histoire économique de la France du XVIIIe siècle à nos jours, t. 1 « De l’Ancien Régime à la Première Guerre mondiale », Paris, Seuil, 1984, 226 p.

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communication de l’époque, hormis le chemin de fer. En effet, elle est prise entre, d’une part, les restrictions budgétaires et, d’autre part, les attentes de l’opinion publique. La Poste se trouve placée sur la voie d’un partiel désengagement financier alors qu’il est nécessaire d’augmenter le nombre des bureaux et des boîtes aux lettres. Ce retrait s’opère au détriment de la qualité des moyens d’exploitation humains, sociaux et matériels. En outre, il faut gérer les carrières de personnels toujours plus nombreux et variés, que les salaires et les conditions de travail poussent à la revendication, manifestations que la Poste enserre entre l’enclume et le marteau par un carcan liberticide et un paternalisme déroutant.

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I LES POSTES EN TRANSFORMATION 1830-1848
Les débuts de la monarchie de Juillet marquent une nouvelle ère pour l’administration des Postes, en tant qu’institution stimulant le progrès et diffusant le savoir1. Ils posent les jalons d’une métamorphose qui ne s’épanouira qu’à la fin de la décennie 1860. Le cas normand offre la possibilité d’étudier l’avant et l’après de cette transformation de la structure opérationnelle du corps postal. Jusqu’à la date fondatrice de 1830, l’acheminement, ou encore le transport, représente l’essentiel de ce qu’on a appelé le service postal, lui-même inclus dans le maquis remarquablement défriché des diverses formes de transport par Patrick Marchand2. Encore l’administration effectue-t-elle ce transport avec l’appoint d’entrepreneurs privés qui se chargent des relations secondaires… La tâche dévolue à la Poste se répartit entre le courrier, qui en occupe la part principale, et les personnes, peu nombreuses, qui peuvent s’offrir le coûteux privilège de voyager par les malles-poste. Les deux trafics s’opèrent de façon concomitante sur les routes de poste du pays, reliant les grands centres urbains à Paris et entre eux. Un personnel restreint, installé dans des locaux peu nombreux, suffit à cette tâche. Parce que réalisée de façon éparse, inégale et incertaine, la distribution ne relève d’aucun processus organisé et n’est la préoccupation de l’administration que dans les principales villes. Parmi les pays industrialisés se dotant progressivement de transports de plus en plus sûrs et performants3, la France, la première, a donné un développement sans précédent à son service postal. D’une régie vouée presque exclusivement au transport des biens et des personnes, la Poste est devenue un service plurivalent destiné à assurer, du début à la fin de la chaîne de la correspondance, la collecte, le transport et la distribution du courrier sur tout le territoire. Hormis l’existence de services postaux dans quelques-unes des très grandes cités du royaume, la prise en charge totale du courrier pour tous les publics est un concept totalement neuf pour l’époque. Jusqu’alors, seules les autorités administratives du royaume pouvaient communiquer dans l’exercice de leurs fonctions par un service de messagerie bien rodé. Les élites autres qu’administratives devaient quant à elles recourir à des intermédiaires chèrement payés pour correspondre entre elles. La mutation constitue une véritable révolution structurelle pour les Postes. Celles-ci doivent imaginer, créer puis développer des moyens d’exploitation adéquats. Cela passe par la naissance et la croissance de nouveaux grades de personnels, la diversification et la dispersion d’infrastructures aptes à assurer les conditions du nouveau service. Le processus d’implantation de la Poste se
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F. Burdeau, Histoire de l’Administration Française, Paris, Montchrestien, 1994, p. 138-141. P. Marchand, Le maître de poste et le messager. Les transports publics en France au temps des chevaux, Paris, Belin, 2006, 366 p. 3 A. Beltran, P. Griset, Histoire des techniques aux XIXe–XXe siècles, Paris, Colin, 1990, p. 98101.
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déroule sur divers plans : matériel et physique, puisqu’il s’agit d’accroître ses localisations et sa présence, imaginaire et mental, puisque les Postes doivent s’imposer aux esprits au moyen de signes distinctifs propres. Cette transformation en profondeur a propulsé la Poste au rang des principales institutions liées à la modernisation de la France.

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1 VERS LA DISTRIBUTION GÉNÉRALISÉE DU COURRIER « […] La loi qui vous est soumise, c’est obtenir ce qui n’existe chez aucun peuple du monde ; c’est élever un des monuments les plus admirables de la civilisation actuelle ; c’est un genre de gloire digne de la France. […] La reconnaissance du peuple arrivera au pied du trône et le nom de Charles X sera couvert de nouvelles bénédictions […] »1 Marquis de Castellane, pair de France, 1829. « L’administration des Postes a voulu répondre à tous les vœux en préparant à l’avenir un service régulier entre les 38 000 communes du royaume. Dès le 1er avril 1830, 5 000 facteurs auront à se présenter, de 2 jours l’un, dans chaque localité, en parcourant un espace de cinq lieues par jour. Cette entreprise est certainement la plus laborieuse qui n’ait jamais été exécutée, puisque le parcours journalier ne sera pas inférieur à 25 000 lieues. »2 Comte de Chabrol, ministre des Finances, mai 1830. La création du service rural, le 1er avril 1830, a pu être considérée comme un événement majeur dans le processus de modernisation de l’administration postale. De façon plus générale, ce nouveau service a été également perçu comme une date fondamentale dans l’histoire économique et sociale du pays au XIXe siècle. Chacune à leur façon, les deux citations introductives témoignent de cette double importance. La première citation, que l’on doit au marquis de Castellane, donne une version à la fois épique, poétique et politique de la réforme. Le contexte tendu d’un gouvernement discrédité et d’un roi contesté explique cette description3. Fidèle de Charles X, le rapporteur de la commission d’étude essaye, à l’époque, de présenter la loi soumise aux députés comme un bienfait offert par le souverain. Charles X a son blason à redorer auprès des élites du pays ; le service rural doit y contribuer. La description lyrique employée en mai 1829 cherche à emporter le suffrage des parlementaires avant le vote du mois de juin. Attribuée au ministre des Finances, la seconde citation offre un angle plus technique et plus pragmatique du service. A l’occasion d’un rapport succinct fait à Charles X, un peu postérieur à la déclaration du marquis de Castellane, le ministre des Finances, Chabrol, a opéré un bilan, un mois à peine après l’entrée en vigueur du service rural. L’insistance martelée à propos des chiffres vise à évoquer au souverain la si vaste entreprise engagée depuis peu.
AAN, Recueil complet des débats législatifs…, séance du 25 mai 1829, p. 464-466. BHPT Ivry, Chabrol, Rapport sur l’administration des Finances présenté au roi, Imprimerie Royale, Paris, mai 1830, p. 7-8. 3 J. Tulard, « Les Révolutions », t. 3 de l’Histoire de France sous la direction de Jean Favier, Paris, Fayard, 1985, p. 312-320.
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Prononcées à quelques mois d’intervalle, les paroles des deux hommes politiques ont un point commun. Toutes deux développent des considérations sinon erronées, du moins imprécises et grandiloquentes. D’un côté, le marquis de Castellane voit dans le peuple le grand bénéficiaire du service rural, alors même qu’il en est longtemps tenu écarté. D’un autre, Chabrol estime à tort que rien d’équivalent à ce service n’a jamais existé ; or, une organisation nationale préexiste pour la correspondance administrative. Indéniablement ces imprécisions concourront à la méconnaissance persistante du service rural. Elles ne seront pas sans conséquences quant à l’historiographie postale réduite traitant du service rural1. Les truismes comme les idées préconçues développées généralement cachent les lacunes et les hésitations qui ont présidé à l’érection de la nouvelle organisation. Ses auteurs ont-ils bien saisi la nature réelle de leur création de l’époque : ont-ils eu en tête l’extraordinaire processus de croissance et de contraintes que cette "machine monstrueuse et tentaculaire" allait engendrer par la suite ? Quelles ont pu être leurs motivations, avouables ou pas ? Plus qu’une révolution, le service rural est davantage une synthèse. En effet, la loi Sapey des 3 et 10 juin 1829, du nom de son rapporteur, le député Charles Sapey, n’invente rien. Des formes de distribution du courrier préexistent en France avant 1830. Les fonctionnaires bénéficient d’un service national de distribution de la correspondance administrative. Les plus grandes villes du royaume sont également dotées d’un service postal intra-muros. Le peuple des campagnes, soit près des quatre cinquièmes des Français, ne peut qu’aller chercher son rare courrier au bureau. Les différents contextes économiques, tarifaires, culturels et sociaux ne l’incitent d’ailleurs pas à correspondre. L’année 1830 voit se réaliser la matérialisation concrète de la Poste moderne, telle qu’on peut encore l’identifier en ce début de XXIe siècle. Elle combine désormais le transport et la distribution postale uniforme et systématique sur tout le territoire. Par la mise en vigueur de cette branche d’activité, l’administration des Postes devient une entité pleine et entière, maîtrisant toutes les opérations d’un bout à l’autre de la chaîne postale, c’est-à-dire de la levée de la boîte aux lettres à la distribution du courrier en passant par le transport et la manutention. Facteurs de ville et messagers privés pour des bribes de distribution L’année 1830 ne constitue pas un point de départ aussi radical qu’on l’a parfois dit2. La Poste fonctionne en effet depuis des siècles sous sa forme majeure, celle de l’acheminement du courrier. Néanmoins, des formes de distribution coexistent pour la correspondance, notamment urbaine et administrative. La seule analogie entre ces deux corps tient dans leur finalité : distribuer le courrier. Le premier constitue la voie postale officielle établie dans les communes, sièges du bureau de poste ; le second prend différents visages selon les acteurs. La toute première apparition des facteurs de ville, premiers distributeurs d’une organisation nationale, est concomitante de la création de la Petite Poste à Paris. C’est également la naissance d’un processus voué à un bel
1 Voir à ce sujet, M. Carnevale-Mauzan, Le service postal, Gap, Louis-Jean, 1959, 56 p. ; D. Piotet, Histoire des grands débats économiques et politiques de la Poste aux XIX-XXe siècles, Paris, Mission de la Recherche de La Poste, D.S.P., 1997, 150 p. 2 D. Piotet, op. cit.

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avenir : la comparaison avec le grand voisin et l’ennemi héréditaire qu’est l’Angleterre va devenir un moteur essentiel de progrès postal. La capitale française innove en 1653 avec le système de Renouard de Velayer qui périclite rapidement. Le 8 juillet 1759, Louis XV autorise, par lettres patentes, Claude Humbert Piarron de Chamousset à rétablir à Paris une poste urbaine entièrement à sa charge : il aura le privilège de son exploitation pour trente ans. Ainsi, la naissance des premiers facteurs en France est d’initiative privée. En effet, déjà guidée par des considérations de rentabilité et de gains, l’administration de l’époque, la Ferme Générale des Postes, n’a pas jugé opportun pour ses finances d’organiser une distribution intra-muros. Sur le modèle parisien, les créations suivirent dans les grandes villes françaises comme Bordeaux (1766), Nantes (1777), Rouen et Nancy (1778), Lyon (1779), Strasbourg (1780), Marseille (1781) et Lille (1784). La Ferme Générale, voyant l’intérêt à terme de ces organisations, réunit les Petites Postes en 1780. Elle laisse la gestion par bail aux titulaires originels. Cette situation reste en place jusqu’à la Révolution. La nuit du 4 août 1789 abolit alors tous les privilèges ; la loi du 29 août 1790, le décret des 23 et 24 juillet 1793 relatifs à l’organisation des Postes en régie nationale et l’arrêté du consulat du 27 prairial an 9 instaurant le monopole modèlent successivement et durablement l’administration. Dans toutes les communes où siège un bureau de poste et uniquement là, il est prévu une distribution à domicile. Il y a cependant des nuances au regard des chiffres des effectifs tels qu’ils se présentent en mars 1830, à la veille de la mise en service du service rural1. L’administration, qui compte à l’époque environ 1300 bureaux de direction dans tout le pays, n’y a attaché que 443 facteurs. Ainsi, non seulement il n’y a pas de distribution à domicile systématique dans toutes les communes pourvues d’un bureau, mais il existe aussi de graves inégalités entre elles, bien qu’elles aient été dotées d’un même service ; la raison n’est autre que budgétaire. En effet, il n’est pas alloué de crédits à tous les directeurs de bureau pour que ceux-ci puissent faire opérer la distribution par un agent. Donc, celui à qui l’argent fait défaut2 n’est pas tenu de faire porter le courrier à son adresse. Dès lors le titulaire doit se servir de tous les moyens à sa disposition et faire jouer son inventivité, pour faire prévenir les destinataires de se présenter au bureau pour y retirer les plis. C’est ce qu’on pourrait appeler une distribution sédentaire, à l’inverse d’une distribution itinérante prévue seulement lorsque des financements sont prévus par l’administration. Dans ce cas-là, le directeur est tenu de la faire selon un rituel professionnel en place depuis longtemps3 ; l’opération du tri préliminaire, « avec ordre, silence et célérité », de même que celle de la tournée « sans distinction, par ordre de rues et de maisons » sont déjà organisées. Dans le reste du pays, n’est prévu aucun moyen de distribution harmonisé et organisé. Chaque bureau de poste délimite un arrondissement postal, sorte de circonscription administrative comparable à celle du canton et de son chef-lieu.
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Chiffres cités dans J. Bouvier, Les dames employées dans les PTT 1714-1929, Paris, P.U.F., 1930, p. 247. MP Paris, « distribution des lettres », Instruction générale sur le service des Postes aux lettres, 1792, p. 54. 3 MP Paris, Instruction générale sur le service des Postes, 1792, p. 115.

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L’administration enjoint à ses directeurs de ne pas y envoyer distribuer le courrier. En revanche, la Poste les incite à être attentifs à chercher les occasions de faire parvenir les lettres et journaux dans les communes incluses dans leur arrondissement. Elle force ses subordonnés à être imaginatifs et pragmatiques. Par exemple, les jours de marchés et de foires, ouverts dans la commune siège du bureau, doivent être propices soit pour remettre les lettres aux propriétaires eux-mêmes, soit pour les faire prévenir. Cette manière de faire est toute primaire et simpliste dans sa démarche et totalement incertaine quant à son résultat global. Elle condamne le bureau de poste à n’être rien d’autre qu’un dépôt pour le courrier en attente, une sorte de purgatoire des lettres attendant vainement leur destinataire avant d’être dirigées vers l’enfer du service des rebuts. La distribution, même dans les communes dotées d’un bureau de poste, n’est pas une préoccupation majeure. Il n’y a qu’à compter le nombre infime d’articles (trois en tout) consacrés à cette activité et aux facteurs dans l’Instruction générale de 18101. Ceux-ci doivent se conformer à une sévère exactitude dans leurs devoirs et à tout ce que le directeur leur prescrit ; véritable petit potentat local sur ses employés, il a toute liberté pour proposer leur recrutement ou leur remplacement. Les facteurs de ville se chargent de toute la correspondance intra-urbaine. Les messagers-piétons sont voués, comme nous allons le voir, à la distribution de la correspondance administrative. Hormis ces deux grades, la troisième voie est représentée par la population française dans son ensemble, au moins pour celle oubliée par les deux services ci-dessus ; il ne faut pas oublier alors que les trois-quarts de la population vivent à la campagne, hors des zones agglomérées. Parmi cette proportion, seule une infime partie s’est vue autorisée à faire lever son courrier au lointain bureau de poste. Les nobles attachés à leurs terres et les grands propriétaires terriens ont le loisir d’envoyer un domestique ou un valet pour recevoir les plis, à défaut de s’y rendre eux-mêmes. C’est en effet, jusqu’en avril 1830, la seule manière, anarchique et inégalitaire, bien loin de l’organisation huilée de la correspondance administrative, de recevoir son courrier. Pour les autres moins fortunés, il faut s’organiser. Dans quelques localités, les habitants se cotisent pour organiser un transport commun ; dans beaucoup d’autres, on attend que quelque occasion fortuite vienne mettre dans la main des destinataires des lettres vieillies dans les casiers du bureau. Souvent même, les piétons de sous-préfecture endossent ce rôle temporaire de messager privé, quoiqu’ils s’occupent d’abord de la correspondance administrative. Une partie du courrier des campagnes s’écoulait ainsi2. Présentant à la Chambre des députés, le 30 mars 1829, les diverses voies offertes à la population pour recevoir sa correspondance3, le ministre des Finances, Antoine Roy, a signalé les carences d’un tel système. En effet, ce service par défaut, auquel peuvent avoir recours les habitants des 35 000 communes dépourvues d’un bureau de poste, est imparfait. D’abord, il dépend de la faible fréquence des marchés, à intervalles irréguliers et souvent éloignés. Surtout, les piétons mettent un prix à
MP Paris, Instruction générale sur le service des Postes aux lettres, 1810, p. 179-180. MP Paris, D 3073 (carton 20-9), Anonyme, Pétition adressée aux nobles membres de la Chambre des pairs, s.d. (vers 1828-1829). 3 AAN, Recueil complet des débats législatifs…, séance du 30 mars 1829, p. 738-739.
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ce service, qui s’élève, selon le ministre, de un à trois décimes. L’administration n’intervient absolument pas dans la fixation de ce montant. Les messagers-piétons, ancêtres des facteurs ruraux Stricto sensu, ce personnel au contour flou et mal identifiable, ainsi qu’à la dénomination multiple, n’appartient pas au personnel de la Poste aux lettres, bien que l’essence même de son travail soit de distribuer un certain type de courrier à des personnes particulières. Les sources traitées pour le département de la Seine-Maritime éclairent enfin toute une organisation dans laquelle le service rural puise ensuite les éléments de son existence1. Toute la complexité et la méconnaissance historique de ce corps tiennent dans la quintuple terminologie utilisée au début du XIXe siècle pour l’identifier : "messagers", "piétons", "messagers-piétons", voire "facteurs" ou encore même "messagersfacteurs" sont indifféremment employés par les acteurs administratifs de l’époque. Ces mots sont autant de définitions concentrées du travail effectué2. Le premier terme rappelle bien sûr que l’homme se charge d’assurer la transmission d’informations. Le second met l’accent sur le fait qu’il est astreint, pour ce faire, à la marche, n’ayant recours qu’à sa seule endurance physique. Le troisième résume mieux la double caractéristique du travail. Le quatrième est plus ambigu : sans avoir la signification administrative que lui donna le XIXe siècle une fois l’institution du service rural bien établie, la racine latine du mot (facere : faire) identifie déjà celui qui fait une tournée3. Le cinquième enfin, fort rare, est utilisé autour de 1830, époque du passage des messagers aux nouveaux facteurs ruraux : l’assimilation est encore courante, prouvant que la société ne perçut pas immédiatement la différence essentielle entre le messager et le facteur rural. Les origines de la définition de ce métier sont à rechercher dans la volonté du Directoire de communiquer avec ses relais locaux4. Il s’agit d’établir un mode pour faciliter les correspondances entre d’une part les ministres et les autorités constituées, de l’autre les fonctionnaires publics qui ne sont pas servis directement par la Poste. Parmi les considérants motivant la décision législative, est recherchée l’uniformité entre les administrations municipales des cantons ruraux. Quel moyen le pouvoir central a-t-il mis à leur disposition afin de faire retirer des bureaux de poste les plus à leur portée, les bulletins des lois et les dépêches qui leur étaient adressés ? L’égalité postale sur tout le territoire apparaît en filigrane. Par l’arrêté exécutoire du 25 décembre 1796, posant les premiers fondements de la distribution nationale en France, le pouvoir républicain a tout prévu. La périodicité des tournées des messagers est établie à trois fois par décade, l’équivalent d’un jour sur deux d’une semaine religieuse. Leur rémunération est
Plus exactement l’unique et remarquable carton coté 6 PP 81 Postes. Piétons et messagers, 1801-1832, aux archives départementales de Seine-Maritime, sans équivalent dans le reste de toute la région normande sur ce thème des piétons. 2 S. Richez, « Les messagers-piétons en Normandie » Etudes Normandes, n°3, sept. 2001, p. 3345. 3 Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle, Paris, Larousse, 1982, Réédition de celle de 186679. Lettre F, VIII, 1e partie, 1872, p. 34 ; « facteur (sens administratif) : employé de la Poste qui rend les dépêches à domicile. » 4 J.B. Duvergier, Lois, décrets, ordonnances, règlements et avis du conseil d’État… Arrêté du Directoire exécutif, n°924, 4 nivôse an 5, p. 283.
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déléguée aux communes, sur lesquelles la charge de la distribution repose donc. Cette modalité pratique de correspondance entre quelques fonctionnaires essentiels est étendue1. A partir de l’instauration du service rural et de la prise en charge par les facteurs de toutes les correspondances, l’ensemble des fonctionnaires supérieurs en bénéficie2, des princes aux chefs de services locaux, selon une double législation entamée par l’ordonnance royale du 14 décembre 1825 et affirmée par l’Instruction générale sur le service des Postes de 18323. Pour revenir à ce qui a été signalé initialement, il est vrai que ce corps n’appartient pas à celui plus large des postiers : pour preuve, l’Instruction générale sur le service des Postes aux lettres de 1810 n’en fait absolument aucune mention, ne développant aucune réglementation à ce sujet. C’est du côté de l’administration départementale, et plus précisément des échelons préfectoral et sous-préfectoral, qu’il faut se tourner pour étudier ces messagers. Une première présentation nous en est faite à l’occasion d’une demande d’enquête écrite, faite par le préfet de Seine-Inférieure à ses sous-préfets d’Yvetot et de Neufchâtel au cours de l’année 1811, sur l’utilité des messagers-facteurs. Leur création date du temps des districts, c’est en tout cas ce qu’affirment ces fonctionnaires4, et est maintenue dès le commencement de l’organisation des sous-préfectures. A l’origine, ils sont chargés de distribuer la correspondance administrative, et uniquement celle-ci, entre les sous-préfets et les maires de leur arrondissement, excepté ceux habitant une commune siège d’un bureau de poste : dans ce cas, c’est le facteur de ville qui en est chargé. Pour assurer ce service, il y a au moins un piéton par canton desservi. Avant tout, les messagers-piétons sont les hommes des sous-préfets. Cette dépendance est bien réelle à propos du recrutement. Ce haut fonctionnaire, même s’il soumet pour la forme les arrêtés de nomination à l’approbation du préfet, a seul le pouvoir de nommer et de révoquer. Le candidat est soumis à une enquête sur sa conduite morale et religieuse, et peut fournir à cet égard un certificat d’assiduité religieuse du curé et ses états de service militaire. Car la caractéristique essentielle du recrutement est qu’il s’adresse en priorité et massivement à d’anciens militaires blessés ou sortis du rang. Et les campagnes militaires napoléoniennes en ont produit un grand nombre. Cette option n’est pas sans conséquence sur la physionomie de ces agents. Entre un tiers et un quart des piétons du département ne possèdent pas toute leur intégrité
Pour la période du Directoire à la fin de l’empire, les ministres, les administrations départementales, les commissaires du Directoire auprès des administrations communales ; les commissaires auprès des administrations centrales, tribunaux criminels, correctionnels et de police, les juges de paix, les commissaires du Directoire près les administrations municipales et tribunaux de police, les receveurs d’enregistrement. 2 Pour simplifier, seuls quelques hauts fonctionnaires (par exemple les préfets) recevaient et envoyaient de la correspondance en franchise avec toutes les branches administratives ; les autres ne correspondaient en franchise que selon une voie hiérarchique interne à leur administration. 3 Le premier acte élargit la pratique de la franchise en faveur de nombreux autres fonctionnaires ; le second consigna toutes les règles sur 176 pages d’un volume. 4 J.B. Duvergier, op. cit., t. 1, p. 86 et suiv. La loi du 22 décembre 1789 qui créa les nouvelles circonscriptions territoriales (départements, districts et cantons) ne faisait aucune allusion à ces messagers-piétons. Plus tard, le décret du 15 mars 1791 concernant l’organisation des corps administratifs faisait mention (articles 11 et 12) de la correspondance que les divers échelons (département, district, canton, municipalité) devaient régulièrement échanger, mais pas de la façon dont était organisée sa circulation.
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physique ; l’état des piétons de l’arrondissement de Rouen de 1818 relève deux amputés d’un bras et un infirme sur un effectif de treize hommes ; celui de l’arrondissement d’Yvetot en 1821 a signalé deux estropiés de la main et un amputé d’un bras sur dix hommes. Cet état sanitaire médiocre du personnel, dont il faut relever une certaine analogie avec celui des postillons vu précédemment, apparaît en contradiction avec les exigences du métier. Mais plus important que leur état corporel, ces hommes sont sélectionnés pour leurs qualités militaires, de morale, de courage et de discipline. Ces caractères induisent forcément un monde réservé aux hommes. Sur les cinquante messagers de Seine-Inférieure, seule une femme, Tasserie, piétonne du canton du Havre, étant d’ailleurs la fille du piéton de Montivilliers tout proche, est relevée en 1818. Contrairement au monde des maîtres de poste, ou à un degré moindre à celui des directeurs de bureau, les femmes n’ont jamais investi ce métier exigeant. Dévoués au sous-préfet qui peut les requérir pour des courses extraordinaires, ils sont « aux ordres » de l’administration départementale comme le précise le sous-préfet de Neufchâtel en 1811. D’ailleurs, cette sorte d’allégeance est davantage mise en avant que la déontologie professionnelle par le serment qu’ils lui prêtent de « se comporter bien et fidèlement dans l’exercice de leurs fonctions »1. Mais peut-il en être autrement de la part d’hommes qui trouvent dans cette activité une rémunération complémentaire à de bien maigres pensions militaires2 ? Et pourtant, cette rémunération est médiocre. Bien que celle-ci n’arrive qu’en complément d’une autre source de revenus, elle ne semble pas suffisante aux yeux des piétons. La crise de 1817 avec le renchérissement du pain et des autres substances a incité ceux de l’arrondissement de Rouen à réclamer une indemnité de 500 à 600 F ; l’actuelle, évaluée à 300 F, ne leur permet pas de subvenir aux besoins vitaux de leur famille. Cette situation est confirmée par l’état des messagers de cet arrondissement, comprenant 13 hommes avec un salaire moyen annuel de 309 F pour une fourchette de 250 à 350 F. S’ils ont obtenu satisfaction de la part du préfet, la comparaison avec les autres arrondissements montre que ces piétons ne sont pas les plus à plaindre malgré leur difficile situation. En 1818 dans l’arrondissement d’Yvetot, le salaire moyen est de 340 F, dans celui du Havre de 413 F et de 439 F dans celui de Dieppe ; en 1819, dans celui de Neufchâtel, le salaire moyen passe de 292 F à 258 F. Même les traitements de Neufchâtel sont revus à la baisse suite à une réorganisation du service décidée par le sous-préfet ! A première vue, il n’y a pas d’égalité géographique dans les traitements, ni de réflexion commune quant à leur évolution ; la rémunération la plus basse est inférieure de 41 % à la plus haute. Ces écarts sont dus au mode de rétribution en place. Il est composé à partir de l’impôt des centimes additionnels des communes et payé par elles d’après l’allocation qui en est faite aux budgets de cette dépense proportionnelle. Au moyen des sommes collectées par les percepteurs et versées directement au bureau du sous-préfet, celui-ci paie les piétons à chaque fin de
1 ADO, Z 208, Postes, sous-préfecture d’Argentan, « Enquête de 1809 sur le salaire des piétons », 1809-1902. 2 L’exemple type est illustré par un candidat à l’emploi de piéton du canton d’Écouché dans l’Orne, qui, malgré vingt-quatre ans de service militaire et huit années dans la gendarmerie, n’a pas assez de ses 199 francs de pension de retraite pour entretenir sa famille.

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trimestre. Une enquête de 1809 sur la constitution du salaire des piétons de l’arrondissement d’Argentan n’explique pas toute la subtilité de la chose1. Onze cantons cotisent pour une somme totale de 3 200 F annuels, ce qui donne un salaire moyen à chaque piéton de 290 F. Cependant, les différences sont plus concrètes dans la mesure où chaque canton et chaque commune à l’intérieur n’apportent pas la même somme en fonction de leur taille. Le système ne s’avère pas simple, mais pas aussi souvent « inégal et injuste »2 que le qualifia le député Privat Pelet de la Lozère. Au total, le coût général rapporté au nombre d’habitant de l’arrondissement est assez souvent compris entre deux et trois centimes en moyenne. D’ailleurs, ce même député pense que l’administration doit faire parvenir ses ordres à ses frais, plutôt que d’imposer un sacrifice aux communes. Pour chacune de ces dernières, la dépense décroît avec leur nombre dans le canton ; celles de Trun ou Putanges payent deux fois moins que celles d’Argentan ou de Mortrée. De plus, toutes les communes ne participent pas au montage financier. En effet, celles qui sont le siège d’un bureau de poste sont exonérées de fait, car la correspondance administrative pour la commune est prise en charge par les postiers locaux ; dans l’arrondissement, l’avantage va aux sept communes dotées3, qui sont souvent le chef-lieu de canton, même si celui-ci n’est pas toujours la commune la plus peuplée ni la mieux disposée à recevoir cet établissement postal. La grande inégalité réside dans cet état de choses ; les plus petites communes doivent payer un service bien souvent utile seulement au maire, alors que pour les principales dotées d’un bureau, il n’y a aucune contrainte pour un service bénéficiant à une palette plus large de fonctionnaires (percepteur, juge de paix, gendarmes, etc.). Dans le détail des onze cantons ornais visés par l’enquête de 1809, 97 % des communes, du hameau au bourg populeux, apportent leur écot. La plus petite somme annuelle est de un franc versé par Cougeron, 29 habitants dans le canton d’Exmes ; la plus grosse s’élève à 68,5 F payés par Echauffour, 2 017 habitants dans le canton du Merlerault. Pourtant, il n’y a pas de proportionnalité stricte entre la population et le prix versé. Pour preuve, dans le canton d’Ecouché, la commune de Rânes, 2 444 âmes, ne cotise qu’à hauteur de 49,5 F ; et celle des Authieux, dans le canton de Briouze, donne 1,5 F pour seulement 27 habitants. Ainsi, sans qu’il apparaisse une règle bien définie, on a défini un système de cotisation réglé selon plusieurs critères. Il est évident que la taille démographique tient une place primordiale : celle-ci est fréquemment corrélée à un haut rang administratif, et donc à une forte présence d’agents usant du service des messagers. On peut pressentir que la commune a payé à hauteur du service qui a été rendu, et ce quels que soient ses moyens financiers. La commune proche du bureau, dont les fonctionnaires présents peuvent y faire prendre leurs dépêches sans frais, paie comme la plus éloignée.

1 L’arrondissement d’Argentan couvre tout le Nord du département de l’Orne longeant le sud du Calvados. 2 Le Moniteur universel, 1er semestre 1829, séance du mardi 14 avril, p. 544. 3 Argentan, Trun, Gacé et Mortrée sont chefs-lieux de canton dotés d’un bureau. Le canton de Vimoutiers est le seul à posséder deux bureaux à l’époque puisque le chef-lieu et la commune du Sap en disposaient d’un. Enfin, le canton du Merlerault a son bureau de poste placé dans la commune de Nonant-le-Pin, également siège d’un grand haras national.

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En conséquence, la rémunération proposée directement au piéton est calculée par rapport au nombre de kilomètres parcourus, à la fois pour relier le chef-lieu de canton et le chef-lieu d’arrondissement, par rapport à l’étendue intérieure du canton et par rapport au nombre de communes desservies et donc au regard de la difficulté présentée du service dans chaque canton. Un savant dosage entre ces trois éléments a certainement déterminé le traitement et explique ainsi les rares et faibles écarts entrevus entre quelques cantons. Ceux-ci ont un besoin précieux de ce service. Ainsi qu’on l’a abordé plus haut, il y a environ un piéton par canton, mais pas seulement ; car comment expliquer alors que la Seine-Inférieure en possède davantage que de circonscriptions administratives en 1829 (50 piétons pour 47 cantons)1? Tout simplement parce qu’il a existé des messagers spéciaux, uniquement attachés à leur sous-préfet et chargés de distribuer sa correspondance avec les autorités du chef-lieu. Ceux-là sont par conséquent assujettis à un service journalier et concurrencent concrètement le travail des facteurs de ville2. A l’échelle de la Normandie tout entière, entre une fourchette basse pour laquelle on ne retiendrait que le nombre total de cantons (207 unités) et une fourchette haute où on y ajouterait un messager spécial par arrondissement (26 unités), un effectif compris entre 207 et 233 personnes participe à la distribution de la correspondance à l’intention des autorités administratives des départements. Cela représente un chiffre important en comparaison de ceux du personnel d’exécution de l’institution officielle qu’est la Poste aux lettres, chargée du traitement du courrier. Indéniablement, ce service des messagers est une activité de main-d’œuvre. En considérant le personnel attaché à l’exécution du service dans les trois départements de l’Orne, de la Manche et de la Seine-Inférieure3, face au nombre supposé des messagers selon la fourchette haute, on obtient 164 postiers contre 149 messagers, à peine 10 % de moins. Il est inutile d’insister sur le fait que le nombre des facteurs de villes, seuls existant alors, n’est absolument pas comparable, bien qu’ils fassent un service quasi similaire. Mais aux yeux des autorités administratives de l’époque, il est hors de question de les assimiler, voire de les réunir. Le sous-préfet de Neufchâtel abonde dans ce sens dès 1811, à l’occasion du débat sur l’utilité des messagers : « […] Son utilité actuelle ne peut être contestée. Ce service ne pourrait être suppléé par celui de la Poste, à moins que les directeurs de bureaux n’eussent eux-mêmes des piétons pour porter dans les communes les dépêches adressées aux maires. Il est plus avantageux sous tous les rapports que ces piétons soient attachés à l’administration, choisis par elle, et responsables devant elle […] » Clairement, la Poste traditionnelle du premier tiers du XIXe siècle n’a ni les infrastructures ni le personnel pour se charger d’un service si lourd dans cet arrondissement ne comptant que quatre bureaux de poste et à peine une dizaine de postiers. En quoi consiste donc ce service ? A l’origine, le messager doit porter aux maires de toutes les communes de son canton les lois, la correspondance et les
ADSM, 6 PP 81, Postes. Piétons et messagers, 1801-1832. Q. Deluermoz, « Les facteurs de ville en France de 1871-1914 », maîtrise d’histoire, Lyon 2, 1998, 300 p. 3 AN, F90 20231 à 20233, Nomenclature des départements avec le personnel des bureaux (manquent le Calvados et l’Eure), 1821-1830.
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paquets de la sous-préfecture d’attache et y rapporter les dépêches des maires. Rapidement dès 1811, on adjoint à cette liste le lourd Bulletin des lois diffusé aux autorités départementales. Cependant, la population concernée par ce service ne reste pas circonscrite aux préfets, sous-préfets et maires du département. Elle est officieusement élargie à toute une catégorie appelée administrative, terme flou qui regroupait des grades ayant en commun d’être salariés de l’État : et encore, seules certaines personnes spéciales et haut placées en sont bénéficiaires. Dans ce cas, la correspondance échangée entre elles et la sous-préfecture est prise en charge. C’est par exemple le cas pour certains ecclésiastiques1. On en a la trace à travers une pratique qui déplait au sous-préfet de Dieppe, à savoir le don par les curés généreux d’un pourboire aux messagers transmettant les dépêches. Même donnée de plein gré pour soulager des agents dans la nécessité, cette modique rétribution, qui semble à ses yeux pervertir les messagers, est décrite comme « un abus établi depuis longtemps apparemment » et n’est pas autorisée par l’administration. Celle-ci se charge elle-même de donner les aides quand elle le juge bon. Apparemment, elle sait reconnaître les difficultés de certaines marches, totalement inhérentes à la constitution géographique des arrondissements. Celui d’Yvetot semble être sensible pour que le sous-préfet s’adresse au préfet en 1828 : « […] Les messagers des cantons de Cany et de Valmont font un service beaucoup plus pénible que les autres, à cause de l’étendue de ces cantons et de leur éloignement du chef-lieu ; il me paraîtrait juste d’accorder à chacun une augmentation de traitement de 30 francs ». En effet, pour se rendre d’Yvetot à Cany ou Valmont, il y a une petite vingtaine de kilomètres. L’aller et le retour doublent donc la distance, encore accrue d’environ un bon tiers par la tournée dans toutes les communes à l’intérieur du canton2. Mais ces longues étendues sont également réelles dans l’arrondissement du Havre ou de Dieppe du fait que ces chefs-lieux sont excentrés par rapport à leur espace territorial. Rappelons l’organisation des marches : quel que soit l’éloignement du canton par rapport au chef-lieu d’arrondissement, le piéton doit y passer en personne pour y prendre la correspondance adressée aux maires et y rapporter celle envoyée au sous-préfet. Aucun système de relais entre les messagers n’est prévu. Les piétons sont donc des marcheurs patentés et on saisit mieux pourquoi leurs tournées se comptent pour la grande majorité, selon une périodicité hebdomadaire, entre deux et cinq jours. Ils partent donc en tournée, au sens fort du terme, sur de longues durées : rien dans les archives ne fait mention des conditions de ces "voyages professionnels", à propos de leur logement par exemple. En vérité, ils franchissent régulièrement des distances que la plupart des Français de l’époque n’envisagent même pas au-delà de leur espace vital, économique et relationnel : eux montent au moins une fois par semaine au cheflieu de l’arrondissement … Simplement nous savons que sur les neuf piétons de l’arrondissement de Dieppe, cinq vivent au chef-lieu et quatre habitent les cantons qu’ils desservent. Cela pose en effet une question pratique : le piéton
1 Depuis le Concordat signé le 16 juillet 1801 entre Bonaparte et Pie VII, le personnel du clergé séculier est intégré aux fonctionnaires de l’État. 2 La loi du 22 décembre 1789 créant les circonscriptions administratives instaura des cantons étendus en moyenne de 4 lieues², à savoir environ 16 km².

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est-il autorisé, et si oui, a-t-il été réellement tenu compte des distances en jeu, à rentrer chez lui le soir, une fois la tournée engagée dans le canton ? A l’évidence, ces hommes semblent rodés, malgré la pénibilité du travail et les maigres traitements alloués, à cet exercice de distribution à grande échelle, sur une surface qui n’est alors même pas connue et encore moins maîtrisée par la Poste aux lettres. Et quand survient la création du service rural, l’administration des Postes lorgne légitimement vers ce personnel présentant toutes les garanties pour une si vaste entreprise. En pleine phase de recrutement en mars 1830, le directeur général des Postes a apparemment ces considérations en tête, alors qu’il écrit au préfet de Seine-Inférieure : « J’ai reçu la lettre … par laquelle vous me faîtes l’honneur de m’entretenir des piétons d’arrondissement dont les fonctions actuelles doivent se trouver supprimées au 1er avril prochain. Je n’avais nullement perdu de vue les titres que ceux-ci trouvent dans leur service d’administration publique. En chargeant les inspecteurs des Postes de me présenter des sujets pour les places de facteur rural, j’ai appelé leur attention particulière sur les candidats de cette classe, et j’ai constamment donné la préférence sur tous les autres concurrents à ceux de ces hommes qui réunissent les conditions indispensables ». Si le service rural, créé pour apporter la distribution à chaque Français, a entraîné la disparition de l’institution des messagers-piétons, on peut légitimement croire (aucune source ne traite malheureusement de cette transition) qu’il reclasse dans ses rangs la plupart d’entre eux. La distribution de la correspondance administrative faisant pleinement partie de ses attributions, il peut compter sur des hommes habitués à ses rudiments particuliers de soumission et d’abnégation. La cohabitation des deux services n’a pas été prévue, bien que le plus ancien ait été reconnu indispensable aux autorités administratives quelques années auparavant. Plusieurs raisons hypothétiques à cela. D’abord, il a apparemment atteint certaines limites, ce que prouvent les plaintes répétées de la part des maires de l’Orne au cours de la décennie 18201, centralisant celles des fonctionnaires communaux, sur la qualité moyenne de la desserte par les piétons (fréquence de passage trop large) ainsi que sur leur impolitesse, voire leur inconduite. Quand le marquis de Castellane, membre de la commission relative au service des Postes, juge en mai 1829 que tous les départements sans exception ont reconnu l’imperfection des messagers-piétons, il ne s’en tient pas à la vérité historique2. C’est à propos de ses imperfections que le système est condamné par les élus, pas pour son utilité... Si peu d’usagers … Les systèmes embryonnaires de distribution décrits ci-dessus n’ont pas, au cours de ce premier tiers du XIXe siècle, suscité de remise en cause. Certes, une exigence de réforme et d’harmonisation se fait sentir, mais ils semblent répondre aux besoins du moment. Un homme presque isolé développe cette opinion étayée par le fait que la société française n’est pas massivement prête et ouverte à l’instauration du service postal rural. Au cours de la discussion précédant le vote de la loi à la Chambre des pairs le 27 mai 1829, le comte
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ADO, Z 208, Postes, sous-préfecture d’Argentan, 1809-1902. Le Moniteur Universel, 1er semestre 1829, jeudi 28 mai 1829, p. 844.

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