Pouvoir économique et espace

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La tendance à la constitution "d'archipels" économiques fortement dynamiques et précisément localisés a connu une prodigieuse accélération qui n'est pas sans exercer des effets à la fois structurants et déstructurants sur les tissus régional, local mais aussi social. Cette étude s'efforce de mettre en évidence des phénomènes d'entraînement d'un pôle industriel et/ou tertiaire, local et/ou régional sur l'ensemble des activités et territoires connexes. Un ensemble d'éléments fondamentaux de l'économie industrielle spatiale actuelle.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782296383524
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POUVOIR ÉCONOMIQUE ET ESP ACE Analyses de la divergence régionale

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«;)L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7631-0 EAN 9782747576314

Frédéric CARLUER

POUVOIR ÉCONOMIQUE

ET ESPACE

Analyses de la divergence régionale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

« Côté Cours )) Dirigée par le Professeur Jacques Fontanel. « Côté cours)) est une série de la collection « La librairie des Humanités}) aux éditions L'Harmattan. Elle reçoit des ouvrages destinés à l'enseignement à distances de l'UPMF. Elle prépare les étudiants du DEUG, de la Licence et de certains Masters de Sciences économiques et de Droit.

« La Librairie des Humanités ))
Collection dirigée par Alain Pessin, Vice-président chargé des Formations de la Culture et de la Documentation, et Pierre Croce, Responsable de la Cellule d'Aide à la Publication à l'Université Pierre Mendès France, Grenoble 2.

La Librairie des Humanités est une collection de l'Université Pierre Mendès France Grenoble 2, destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés.
Membres du Conseil scientifique de la collection:
Thierry Ménissier, Alain Spalanzani, Fanny Coulomb, Jérôme Ferrand, Pierre Kukawka, Jacques Fontanel, Sciences de l'Homme Gestion Economie Droit Politique et Territoire Série « Côté Cours))

SOMMAIRE

INTRODUCTION

7

1.-

LA POLARISATION:

ATTRACTION

ET/OU

DIFFUSION,

UN PROCESSUS

COMPLEXE

23 27 53 103

Chapitre 1- Polarisation spatio-économique et histoire Chapitre 2 - La polarisation: état des « lieux» et des savoirs Chapitre 3 Rapports inter-fIrmes et territoire

-

II. - LES ASPECTS TERRITORIAUX

DE LA DYNAMIQUE

POLARISÉE

141

Chapitre 4 - La polarisation territoriale des savoir-faire Chapitre 5 - La polarisation « glocale » des savoirs Chapitre 6 - Les métropoles régionales: des pôles d'entrainement spécifIques

153 177 209

III. - ANALYSES

EMPIRIQUES

DE LA POLARISATION

RÉGIONALE

235 239 269 319 357 373 381

Chapitre 7 La croissance spatiale polarisée: dessin empirique Chapitre 8 Convergence et déterminants de la croissance Chapitre 9 - La polarisation structurale: théorie et empirie
CONCLUSION

-

ANNEXES
BIBLIOGRAPHIE

INTRODUCTION
« Le concept de pôle de croissance peut être utilisé comme concept de référence: - dans l'analYse des économies d'agglomération, - dans la théorie des places centrales, - dans l'analYse de la diffusion des innovations, - dans l'étude de l'opposition - dans l'analYse « input-output « centre-périphérie )), »,

- dans l'application des modèles de gravité, - dans l'estimation des potentiels de gravité, - dans la théorie des graphes aux phénomènes dans les analYses de réseau... urbains,

-

Le même concept offre de plus l'avantage d'établir un lien théorique entre la croissance économique et les phénomènes spatiaux de concentration et de polarisation ».

L.N. TELLIER Economiespatiale,rationalitééconomique l'espacehabité, [1993, p. 146] de

S'il est une décennie où la neutralité de l'espace a été infirmée1, c'est bien celle des années 1980. En effet, la tendance à la constitution« d'archipels» économiques, fortement dynamiques et précisément localisés, a connu une prodigieuse accélération, qui n'est pas sans exercer des effets à la fois structurants et déstructurants sur les tissus national, régional et local, mais aussi social. Un tel phénomène fait référence à la notion, relativement floue, de « polarisation ». Pour reprendre l'expression de F. Machlup s'interrogeant sur le sens et la portée de la notion de « structure », elle relève, du «jargon des mots creux» et « leur
recours n'est souvent qu'une échappatoire qui évite de s'engager dans une pensée claire et précise»

(F. Perroux [1971, p. 141]). Le principal objectif que s'assigne cette étude est donc celui de la mise en lumière de la polysémie de cette notion c'est-à-dire l'ensemble de ses formes spatio-productives archétypales et, en particulier, la mise en évidence des phénomènes d'entraînement d'un pôle industriel et/ou tertiaire, local et/ou régional sur l'ensemble des activités et territoires connexes ou non connexes. Il s'agit donc
1 Les précurseurs de cette intégration du facteur spatial dans le corpus théorique de La science économique, vaient pour nom: a - T. Koopmans [1946], et la nécessité d'appréhender la distance comme un des principaux déterminants des relations économiques interrégionales (selon le «modèle géographiquedeproduction de chaque firme »), - E.M. Hoover [1948], pour une perspective historique, - et, bien sûr, en France, C. Ponsard [1955], même s'il est dommage que sa pensée n'ait pu être unifiée avec celle de R. Barre ([1950], [2004]), lui aussi disciple d'A. Piatier. La «variable trouble-fête» qu'est l'espace (p.-H. Derycke [1994, p. 31]) et la dynamique spatio-temporelle auraient peut-être gagné un demi-siècle!

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RÉGIONALE

de parvenir à clairement identifier, opérationnaliser un concept qui reste caractérisé dans les esprits comme difficile à circonscrire. L'approche adoptée partira d'une problématique spatiale, qui achoppe sur les raisons de la prospérité ou du déclin de certaines activités et les phénomènes de diffusion qui en résultent, pour retrouver une problématique industrielle susceptible de mettre en avant la dynamique de la polarisation, parallèlement au renouveau théorique de la notion de territoire. Cette étude se base alors sur le postulat qu'une fertilisation croisée entre problématiques spatiale et industrielle est susceptible de favoriser l'émergence de résultats porteurs en ce qui concerne la polarisation des activités économiques.
A. - LA THÉORIE PROPAGATION DE LA POLARISATION ET SON DIPTYQUE: ATTRACTION-

Il importe d'entendre par polarisation, l'influence dynamique et asymétrique d'un acteur (lequel peut être une firme, un secteur, ou encore un pôle de qualité, voire une région) sur la localisation et/ou la croissance d'un autre acteur, situé à une certaine distance. Une telle définition sommaire implique de faire référence aux notions d'attraction et de diffusion dans la mesure où cette approche se focalise à la fois sur les forces de localisation et les effets d'entraînement exercés par des acteurs dominants et sur les interdépendances au cœur du processus de polarisation (qui ne perdure pas sans cette double caractéristique). Ce terme, « polarisation », tire son origine de certaines expérimentations en sciences physiques sur le magnétisme et de l'astronomie au travers de la notion de « pulsar». En effet, en astronomie, il a été démontré que les corps célestes créent des « émissions pulsantes». Un « pulsar» est en fait une « étoile à neutronsfortement magnétisée et en rotation rapide, dont l'émission se caractérisepar une série d'impulsions régulièrement spacées ans le temps» (Le DictionnaireHachette [1991, pp. 1243-1244]). Sur e d la base de cette définition, il est difficile de ne pas réaliser un rapprochement avec l'économie, et plus particulièrement les acteurs au poids et à l'influence asymétriques qui se positionnent au cœur de réseaux étoilés de relations. Dès lors, « the analogymight to be an intergalacticspaceshipdrifting through a stellar cluster» (R.U. Ayres [1992, p. 276]). Ainsi, la polarisation fait explicitement référence à la physique des champs magnétiques avec les notions de gravitation et d'attraction. La présence d'une activité économique en un lieu déterminé polarise d'autres activités, elle attire un pouvoir d'achat et crée cumulativement des emplois. Lorsqu'un pôle d'activités existe, il propage autour de lui une dynamique de développement. Cela signifie que la répartition des activités sur le territoire économique n'est ni aléatoire, ni égalitaire. Néanmoins, cette dynamique du déséquilibre va au-delà d'une mise en ordre des choses par le seul système des prix, « commeles moléculesle sontpar desforcesp~siques ou la limaille deplomb dans un champ magnétique» (p. Perroux [1982, p. 14 et 17]), pour découvrir l'importance des relations non-marchandes où, là aussi, « le mouvementnaît
de la rencontre de partenaires inégaux».

INTRODUCTION

9

En termes spatio-économiques, la polarisation renvoie au processus permanent de « densification» des activités économiques - agglomération des activités, concentration et centralisation du capital, possibilité d'effets cumulatifs qui restructure l'espace. Aussi, un espace sera dit « polarisé» lorsqu'un « ensemble d'unités ou pôles économiques entretiennent avec un pôle d'ordre immédiatement suPérieur plus d'échanges ou connexions qu'avec tout autre pôle de même ordre» a.-R. Boudeville [1968, p. 27]). Connexité, dépendance et interdépendance (intégration) sont donc les maîtres-mots caractéristiques de ce processus. Dans cette optique, il faut entendre par pôle, une unité ou un groupe d'unités, le plus souvent de grande taille ou comparativement plus dynamique que celles (ceux) de son environnement immédiat, localisé(e) optimalement ou non, et qui est émettrice (émetteur) net(te), c'est-à-dire promoteur d'une activité motrice exerçant une forte attraction et une influence asymétrique. Il importe ici de préciser qu'un pôle, pour ce faire, se caractérise comme « un complexe d'activités agglomérées en raison de complémentarité technique verticale, de complémentarité de marché horizontale et de complémentarité géographique spatiale, brif d'économies externes» a.- R. Boudeville [1972, p. 154]). Mettre en exergue de tels effets d'attraction et d'entraînement d'une entité sur une autre et isoler les canaux par lesquels transitent des échanges asymétriques (facteurs, produits, capitaux, personnels mais aussi technologies, savoir-faire, informations et culture), donc les réseaux d'influence, revient à la caractérisation de la hiérarchie spatiale, donc de la dominance2. Il est ici à noter que « les termes mêmes de dépendance, dominance, domination, influence, semblent faire référence à des concepts dérivés du pouvoir et présentent des analogies avec ceux empl'!Jés dans des domaines différents (p.rychosociologie, sociométrie ou biologie) pour décrire des rapports de puissance» (A. Torre [1985, pp. 201-202]). Ceux-ci ont été particulièrement bien mis en lumière au travers de la notion perrouxienne englobante de « champ de forces ». Sous cet angle, « l'espace économique est constitué par des centres (ou pôles ou f'!Jers) d'où émanent desforces centrifuges et des forces centripètes. Chaque centre qui est un centre d'attraction et de répulsion a son propre

champ,qui estPris dansle champdesautrescentres»CF. Perroux [1950a, p. 231]). Cette
appréhension « physique» du phénomène a été transposée au cadre spatial par J.- R. Boudeville [1972] et plus récemment par R. Ratti, au travers de sa notion d'« espacerégionalactif» [1997, p. 527]. L'acteur dominant est ainsi celui qui parvient à articuler à son avantage (gouvernance) les niveaux local et global où il se trouve impliqué. Il apparaît aujourd'hui que les entreprises tirent plus de bénéfices qu'elles ne pâtissent de cette polarisation spatiale des activités économiques, et vont même jusqu'à épuiser toutes les « économies d'agglomération» existantes et potentielles, et donc développer a posteriori la force centrifuge. C'est sur cette base que se différencient les concepts de polarisation et de concentration, en ce sens que cette
2 « La polarisation agglomération d'influencer domination est un accroissement d'activités. spontané des relations qu'est inter-industrielles la polarisation la domination et interrégionales, ne doit pas accompagné d'une

des localisations sont certainement

Cette propulsion

être confondue

avec le fait et

les objectifs et les valeurs d'autres

régions, qui constitue

au sens strict du terme. Polarisation [1975, p. 216]).

corrélées mais elles sont indépendantes»

cr .-R. Boudeville

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RÉGIONALE

force (ré)équilibrante est présente dans le premier cas et absente dans le second. Ainsi s'opposent les pôles «magnétiques» et les pôles «mécaniques», le déséquilibre créateur à l'origine de leur constitution et de leur affirmation n'étant compensé par la diffusion que dans/par les premiers.

B. - RÉFÉRENTS ÉCONOMIQUES ET SPATIAUX: QUElLES FORMES DE POLARISATION?

Pour se faire, il importe de bien saisir les notions de système productif et de région. De leur croisement il est possible d'envisager plusieurs sous-systèmes spatioproductifs.

1 - Le système productif
Il peut être défini comme « un complexe articulé d'unités économiques caractérisé par un principe de hiérarchisation et un principe de cohérence.Par hiérarchisation, nous signifions que les rapports entre unités sont a!)métriques, c'est-à-dire s'inscrivent dans des relations de dominance-dépendance renvqyant à la notion depouvoir économique. Par cohérence,nous entendons la capacité, totijours relative, d'un !)stème productif à se reproduire à travers un ensemble d'interdépendances: technico-productives, technico-scientifiques, économique,financières, institution-

nelles...» O.-P. Gilly [1987, pp. 786-787]). Dès lors, la compréhension du fonctionnement du système et de sa régulation s'appréhendent au travers des deux modalités que sont le niveau de production d'une part, et l'espace d'autre part. Ainsi, il importe d'isoler non seulement les sous-ensembles d'agents concourant à une production particulière (et leur intégration dans une branche ou filière), mais aussi d'isoler leur espace de référence (local, régional ou national) ou les espaces régionaux qu'ils mettent en relation. 2 - La région « Sur-ensemblede !)stèmesproductifs» (M. Storper, B. Harrison [1992, p. 282]), la région apparaît davantage comme un objet d'étude que comme un concept important en analyse spatiale. Aussi, est-il préférable de lui substituer la notion d'espace géographique, plus apte à décrire les divers territoires infra-nationaux. Les attributs concernent ici aussi bien les stocks que les flux entre lieux, ce qui confère un cadre unifié aux concepts jadis distingués de « région homogène» et de « région polarisée». Qu'elle soit homogène ou polarisée (c'est-à-dire correspondant à « un
espace hétérogène dont les diversesparties sont complémentaires et entretiennent entre el/es et tout spécialement avec les pôles dominants, plus d'échange qu'avec la région voisine» (p. Perroux [1955])), la région naît de l'interdépendance d'un certain nombre de localisations.

INTRODUCTION

11

Ce sont donc les aires de marché superposées constituant des réseaux organisés par rapport aux lieux centraux (les villes) qui définissent la région économique.
FIGURE 1 : LE CONCEPT DE RÉGION POLARISÉE CA. DAUPHINE [1979, P. 64])

LES PÔLES

LE RÉSEAU

~/
LES CHAMPS

L'organisation régionale est alors un ensemble de systèmes vivants dotés de capacités d'auto-développement et constitue donc l'un des niveaux «pivot» de la construction territoriale stratifiée. Cette stratification a un sens précis, celui de « la décompositionen sous-!)'stèmesterritoriaux complémentaires(commune, région, nation, communauté) et leur recomposition un ensemble en fonctionnellementarticuléet spatialementenglobé... cette structure stratifiée conserve les propriétés de la polarisation et de la gravitation» O.-c. Perrin [1990, p. 10]). Et c'est précisément sur l'existence et la mise en évidence de ces hiérarchies entre pôles intra- ou inter-régionaux que les théoriciens de la polarisation se sont penchés, en particulier l'analyse des ensembles hiérarchiques régionaux de W. Isard [1956b], qui débouche sur une conception générale de la région appréhendée comme un complexe ayant une organisation fonctionnelle, possédant un ou plusieurs foyers dominants et exerçant son emprise sur une aire plus ou moins étendue. Ainsi, la dynamique spatio-économique se trouve fondamentalement au point de convergence de deux formes organisationnelles qu'il importe d'analyser dans une perspective marshallienne : les organisations territoriales, d'une part, et les structures productives, d'autre part (M. Dimou [1996]). Une telle définition, où la dimension institutionnelle joue un rôle essentiel, implique l'étude des formes de

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polarisation qui prennent corps à l'intérieur de sous-ensembles de l'espace régional, en particulier en intégrant l'importance de la connaissance et de l'apprentissage. C'est le but et le sens du récent concept de «learning region », entendu comme «points focaux de la création de connaissance et de l'apprentissage» (R. Florida [1995, p. 528]), qui va au-delà du concept général de système productif régional.
c. - CADRE D'ANALYSE

Cette étude s'établit ainsi à un triple niveau des systèmes productif et spatial : - une approche microéconomique [1993, p. 62]) ; - une approche qui met l'accent sur le cadre macrospatial, en envisageant la région mais aussi microspatiale dans la mesure où la

firme est une entité précisément localisée (<<microgéographie

» selon A. Baillyet Béguin

comme niveau supérieur de l'agrégation (<<macrogéographie ») ;
enfin, « entrela microet la macro-économie, bellecarrièreestpromise à la méso-économiet une e à la mqyenne Période,entrela courteoù s'oPèrentdes changements marginaux et la longue,où l'on prétend que tout s'arrange» (F. Perroux [1982, pp. 159-160]), une approche mésoanalytique qui croise les deux premiers niveaux. Dans une perspective systémique, il est possible de parler de micro-, macro- et méso-système ; ce dernier étant à la fois un lieu concret d'actions interdépendantes, un champ d'actions stratégiques où s'organisent des relations de coopération-concurrence et un lieu d'accumulation de ressources collectives spécifiques. D'où, l'importance que revêt le tableau synthétique suivant3, dans la mesure où il repose sur le croisement de critères économiques et spatiaux et, de ce fait, parvient à donner une image détaillée des synergies en présence. TIvise à « améliorer
l'étude des rapports entre la tfynamique micro (l'innovation) et la r/ynamique macro (le développement régional), au mqyen d'une approche en termes de réseaux et de milieux et d'une analYse territorialisée des {J'stèmes économiques» O.-c. Perrin [1991c, p. 343]), soit la prise en
compte de « l'interaction espace-industrie comme une donnée inéluctable ».

-

3 A noter que D. Maillat [1995, p. 226] d'un côté, et M. Storper et B. Harrison [1992, p. 270] de l'autre (mais aussi B. Pecqueur [1989, pp. 96-116]), arrivent à une typologie similaire en couplant: - un indicateur d'interaction et la dynamique d'apprentissage pour le premier (le milieu innovateur étant censé disposer d'un surplus organisationnel par rapport à la technopole et d'un surplus cognitif par rapport au district industriel) ; - et, les économies d'échelle et de variété internes aux unités, et les économies externes d'échelle et de variété du système productif, pour les seconds. Sont alors discriminés, les ateliers isolés, les industries de process, les réseaux de production (unités essentiellement de petite taille, tels les districts industriels) et les réseaux de production avec quelques grosses unités qui bénéficient d'économies importantes sur les deux fronts tels les milieux innovateurs.

INTRODUCTION

13

TABLEAU N° 1 : LA FERTIUSATION CROISÉE ESPACE-INDUSTRIE

CRllERES
I

SPATIAL

INDUSTRIEL

________

MICROSPATIAL ou LOCAL PÔLE

MESO-SPATIAL ou IERRITOIRE DISTRICT INDUSTRIEL

MACRO-SPATIAL ou REGIONAL FIRME MULTINATIONAL E

MICRO-ECONOMIQUE ou FIRME MESO-ECONOMIQUE ou RESEAUX MACRO-ECONOMIQUE ou « INDUSTRIE»

TECHNOPÔLE COLLECTIV ITES LOCALES

MILIEU INNOVATEUR

METROPOLE

AUTRES SYSTEMES PRODUCTIFS TERRITORIAUX

REGION POLARISEE

Ainsi, seule une double critériologie espace géographique - sous-système productif est à même de rendre compte de la mutuelle dépendance qui relie économie et espace: « la perduration des D'stèmes réside dans leur capacité à se traniformer pour intégrer les forces exogènes et les mutations extérieures. Dans cette perspective la dimension régionale doit s'analYser comme le résultat d'une tension entre une qynamique « interne)) territoriale et une qynamique « externe)) stratégique (firme, groupe) et structurelle (filière, branche)>>G.-P. Gilly [1991, p. 347]).

1 - Critériologie industrielle - La firme: considérée comme l'acteur déterminant des systèmes productifs, la grande entreprise se caractérise par une organisation et une stratégie de valorisation qui permettent une grande mobilité des capitaux (à la fois financière et géographique) pour saisir les opportunités de profit à court terme, et une forte capacité d'internalisation des échanges productifs, tandis que la PME est généralement prisonnière de son environnement immédiat par ses capitaux, ses échanges, sa main-d'œuvre, voire ses marchés, elle est ainsi «fixée au sol» G.-P. Guichard [1987, p. 35]) et le plus souvent dépendante de la première. - Le réseau de firmes: de manière générique, il peut être caractérisé comme un complexe d'interdépendances entre agents économiques obéissant à une logique de coopération durable, via des modes spécifiques d'organisation de la production par exemple. - La branche: appréhendée comme l'ensemble des fractions d'entreprises (ou d'établissements) qui ont la même activité, que se soit à titre principal ou accessoire, ce concept, qui conduit à découper des entreprises en autant de produits

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ET ESPACE ANALYSES DE LA DIVERGENCE

RÉGIONALE

qu'elles offrent, est bien adapté à l'étude des phénomènes d'asymétries au sein des tableaux entrées-sorties (TES) et constitue une modalité adéquate de découpage de l'espace régional.

2 - Critériologie spatiale4
Elle se décompose entre espace local, territorial et régional (ou d'après C. Lacour [1985] entre espace-lieu (simple concentration de l'activité), espace-territoire et d' espace-système). - Le local: « Niveau spatial générique» (A. Rallet [1988, p. 367]), il fait référence à un espace à la fois précis et restreint, c'est-à-dire aux contours bien délimités et, le plus souvent, de très faible dimension comparativement à l'échelle régionale. Ce peut donc être un lieu ou une aire géographique clairement identifié. Le terme peut aussi être interprété, mais dans une moindre mesure, en tant qu'environnement. - Le territoire: il peut être caractérisé comme « l'ensemble des relations intervenant dans une zone géographiquequi regroupedans un tout cohérent,un ~stème de production, une culture technique et des acteurs» (D. Maillat [1992, p. 4]). Il n'est pas donné a priori, mais construit. Jadis structuré en vastes ensembles homogènes, il prend désormais « l'aspectd'unepeau de léopard», et, ce qui nous préoccupe ici, ce sont les « taches» (M. Savy [1993, p. 41D. - La région: elle peut être considérée à la fois comme un tout composé d'un ensemble de parties inter-reliées hiérarchiquement (c'est-à-dire « comprenantde plus petits touts» comme l'indique la théorie des pôles de croissance), mais aussi comme une partie intégrée (sur la base d'un découpage administratif au moins), et donc immergée dans un plus grand tout, qui peut être la nation ou une suprarégion.
W.W. Leontief s'est lui aussi attaché à distinguer des frontières spatiales pertinentes, à élaborer un découpage spatial relativement aux zones de marché des industries. Trois catégories sont envisagées dans le quatrième chapitre de son ouvrage de 1953 : sub-régionales ou locales, régionales et nationales, à partir des échanges intérieurs et extérieurs (balances des importations-exportations) et du degré d'auto-suffisance de ces zones (auxquelles il faut ajouter le niveau international). D'autre auteurs tels P. Veltz [1995, p. 112] distinguent les «échelles maGrotemtoNa/e (une ville, une région, voire un espace national) et miçrotemtoNak (noyaux fortement polarisés impliquants defréquents face-àface) ». Mises en relation avec trois grandes dimensions d'interdépendance que sont la cohérence, la convergence et la cohésion, il aboutit sur une typologie assez semblable à la nôtre:
4

Espace Economique Interdépendance Cohérence (règles) Convergence (réseaux) Cohésion (confiance)

Milieux sectoriels +++ +

Organisations Firmes +++ +++ +

Macroterritoire + + +

Microterritoire (coprésence ) ++ +++ +

INTRODUCTION

15

A ce niveau de la description, il faut intégrer les rapports de pouvoir (à l'origine de la polarisation) à l'analyse spatio-industrielle. En effet, « une unité exerce un effet de
domination non seulement en raison de sa dimension ou de sa force contractuelle mais encore en raison de son appartenance à telle ou telle zone, ou, si l'on veut, de la nature de son activité dans

son ensemble» (F. Perroux [1948, p. 252], M. Beaud [2003]). Cette analyse permet de mettre en avant les dominances spatio-économiques propres à chaque système.
TABLEAU N° 2: DOMINANCES SPATIO-ÉCONOMIQUES ET SYSTÈMES PRODUCTIFS

CRlTERES INDUSIRIEL

I SPATIAL

MICROSPATIAL ~ou LOCAL

MESOSPATIAL ou 1ERRITOIRE

MACROSP ATIAL ou REGIONAL

MICRŒCONOMIQUE ou FIRME MESŒCONOMIQUE ou RESEAUX MACRŒCONOMIQUE ou « INDUSTRIE»

FIRME MOTRICE

HALO

TÊTE DE PONT

PLATE-FORME

NŒUD

VILLE PRIMA TIALE

COMPLEXE INDUSTRIEL

SECTEUR MOTEUR

A ce stade, il est capital de distinguer la grande entreprise de la PME: incomparables quant aux effets individuels exercés sur le tissu productif, leurs prestations peuvent rapidement s'égaler dès lors que des économies de réseaux sont favorisées entre les petites unités. Ainsi, la localisation de nombreuses petites et moyennes entreprises sur un même territoire, ou plus exactement les relations économiques privilégiées susceptibles de naître du fait d'une réduction de la distance spatiale, stimule la création d'un véritable complexe dont l'influence avoisine, voire dépasse, celle d'une firme dominante. L'agglomération est donc un succédané à la puissance économique individuelle. Ce qui est vrai d'un point de vue spatial se retrouve au niveau économique, et explique en grande partie la « bipolarisation» de l'industrie française par exemple (F. Perroux [1958b, p. 17], M. Savy [1982, p. 106]). Par conséquent, il y a deux sortes de polarisations spatio-économiques qui reposent sur deux modes de croissance bien distincts, mais qui n'en ont pas moins les mêmes effets.
Ainsi, l'effet de domination trouve son application tant au niveau des rapports inter-entreprises qu'inter-secteurs, voire qu'inter-territoires et constitue donc « le dénominateur commun du comportement des entreprises sur le marché... sa présence plus ou moins accentuée, ou son absence, est donc l'élément ftndamental qui caractérise les marchés»

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ÉCONOMIQUE

ET ESPACE ANALYSES DE LA DIVERGENCE

RÉGIONALE

(A. Reati [1968, p. 408]). Trois formes fondamentales peuvent être distinguées relativement à la critériologie spatiale: au sens de a.E. Williamson - Les marchés (à la différence des «hiérarchies» [1975])5 caractérisés par une «domination en amont» (vers des unités situées à des stades antérieurs, par exemple les fournisseurs), surtout vérifiée pour les firmes motrices et autres réseaux technologiques (technopôles). - Les marchés vérifiant une «domination horizontale» (vers des unités situées sur le même stade de production ou de distribution) liée à l'existence de complémentarités, voire de synergies entre acteurs, d'autant renforcées que le territoire est bien circonscrit et s'inscrit dans la durée; caractéristique des districts industriels où l'occupation d'un point central ou du nœud du réseau confère irrémédiablement ce type de pouvoir.

-

Enfin,

les marchés

caractérisés

par une «domination

en aval» (vers des unités

situées à un stade ultérieur, telles que les utilisateurs finals du produit), propre aux ensembles dont la taille critique est plus importante, consommateurs d'espace et soucieux du problème de débouchés: la zone de chalandise de la ville primatiale ou de la firme multinationale désireuse de pénétrer un marché jusque-là protégé sont deux exemples typiques. Les nouveaux types de systèmes spatio-productifs ne seraient donc qu'un succédané de la polarisation perrouxienne. Telle est la thèse ici défendue. D'où l'expression polarisation réticulaireen référence à l'impérative appartenance-intégration à un réseau d'innovation pour bénéficier d'une dynamique systémique. Si ces systèmes connaissent des formes variées, parfois atténuées, de la polarisation technico-productive traditionnelle, ils restent traversés par de nombreuses forces et processus polarisants qui fondent leur identité (M. Storper, A.J. Scott [2003]). C'est pourquoi il est possible de parler de «polarisations partielles ». Une description schématique synthétique résumant le degré d'imbrication et de polarisation spatioéconomique depuis la firme jusqu'à la région motrice est donnée par A.J. Scott et M. Storper [1991, p. 11].

5 D'ailleurs les types de domination ici évoqués ne sont pas sans parenté avec les formes de gouvemance analysées par la théorie des coûts de transaction. En sachant que la « strudure de gouvernance renvoie au degré de hiérarchie et de diredion (ou au contraire de collaboration et de coopération) dans la coordination et la prise de décision au sein du système input-output» (M. Storper, B. Harrison [1992, p. 273]).

INTRODUCTION

17

FIGURE N° 2 : « UNITÉS, FIRMES (F), RÉSEAUX (R), COMPLEXES (C), AGGLOMÉRATIONS (A), RÉGIONS»

Région 1

.

Région 2

C3

.
C2

RI

.
Région 3 Par conséquent, est dominant l'acteur, est polariseur le système, qui tire sa source de l'innovation et des synergies qu'il peut nouer avec d'autres acteurs ou systèmes, partenaires et/ou concurrents. Le pouvoir n'est alors que la conséquence de cette stratégie, ou tout simplement de cette logique. Il est d'autant plus important qu'il se base sur des avantages initiaux incessamment renouvelés et sur des relations partenariales de long terme. C'est ce que d'aucun appelle le « territoire en réseau» où « chaque pôle se dijinit comme point d'entrecroisement et de commutation de réseaux multiples, nqyau de densité dans un gigantesque enchevêtrement deflux qui est la seule réalité concrète- mais qui est aussi un diji à la représentation et à l'imagination... le diji de la polarisation» (p. Veltz [1996, pp. 65-67]). E. - PLAN ET PROBLÉMATIQUE D'ÉTUDE

Le but de ce travail consiste à répondre à une question d'actualité brûlante, reprise dans le colloque du centenaire de la naissance de François Perroux (R. Barre [2004]), dont les implications sont multiples: « Comment rendrecompte,à grands traits, des logiques actuelles de polarisation des activités économiques? Le point de départ est la traniformationprrifOndedes marchés,des mondes de compétition,des organisations roductives» p

18

F. CARLUER - POUVOIR ÉCONOMIQUE

ET ESPACE ANALYSES DE LA DIVERGENCE

RÉGIONALE

(p. Veltz [1995, p. 108]). La réponse à cette question fondamentale6 s'effectuera en trois temps. Ainsi, le plan de cet ouvrage découle naturellement de la distinction entre les trois approches évoquées: micro-, méso- et macro-analyses spatioéconomiques. I. - La polarisation: attraction et/ou diffusion, un processus complexe II. - La dynamique polarisée des systèmes productifs localisés III. - Analyses économétriques de la croissance régionale

I. - LA POLARISATION:
ATTRACTION ET/OU DIFFUSION, UN PROCESSUS COMPLEXE

L'unité active est-elle un phénomène spatial normatif, dans le sens où quel que soit le milieu d'évolution et le système productif, des asymétries apparaissent entre les acteurs (firmes, villes...) ? C'est à cette question qu'il importe dans un premier temps de répondre en mettant en lumière la double dimension du processus de polarisation, à savoir l'attraction et la diffusion, mais aussi les multiples aspects (économique, technologique, social, institutionnel, psychologique...) qui favorisent, auto-renforcent, ces deux versants; ainsi que le rôle de ce processus dans le développement des phases historiques du capitalisme (en particulier sur la base de la fresque braudélienne). Dès lors quelles sont les étapes, à tout le moins les différentes phases de développement par lesquelles passe une région en croissance, et plus spécifiquement les spécialisations et dominances qui les accompagnent (la théorie de l'histoire économique spatiale la plus achevée étant probablement celle d'A. Sallez). Reste alors à s'appesantir sur les raisons structurelles de cette tendance polarisante multiséculaire en insistant sur la pertinence et les nuances relatives au paradigme centre-périphérie, en particulier au regard des travaux d'I. Wallerstein (chapitre 1). Après cette mise en perspective historique du phénomène de polarisation, ce sont les théories et les mécanismes eux-mêmes qu'il est nécessaire d'analyser. L'optique retenue renvoie alors au cadre d'une géographie économique qui s'efforce de caractériser les différents types d'effets d'agglomération et de polarisation comme facteurs explicarifs majeurs des inégalités spatiales. Cela correspond, en filigrane, à l'opposition dialectique entre les tenants de la croissance déséquilibrée, préoccupés par les asymétries spatiales et leur renforcement (p. Perroux [1948],
6 «Qu'avons-nous à dire, nous, théoriciens de l'économie, sur l'essor et le déclin économique des régions ou des nations? Sur la polarisation progressive des espacesgéographiques? Sur la sclérose ou le succès des entreprises? Sur les conditions d'émergence de firmes dominantes? Sur la découverte et la diffusion des innovations ? Sur la pérennité ou la difflrenciation qynamique des marchés? Sur la transformation historique des modes de régulation sociologiques, économiques etpolitiques?» (J. Lesourne [1991, p. 7].

INTRODUCTION

19

A.O. Hirschman [1958], N.M. Hansen [1965] ou plus récemment P. Krugman [1995]) versus les partisans de la croissance équilibrée, soucieux de garantir une certaine homogénéité spatio-économique (R. Nurkse [1952], T. Scitovsky [1954] ou B. Ohlin [1933]). La première approche, reprise par les travaux de l'économie géographique (c. Baumont, P.-P. Combes, P.-H. Derycke, H. Jayet [2000], J.-L. Mucchielli, T. Mayer [2004]), est ici accréditée. A partir de la théorie perrouxienne de la polarisation des années 1950, et les nouvelles notions qui s'y sont progressivement greffées (voir annexe 1), l'analyse part de la firme motrice, entendu comme un inducteur d'activités, mais aussi d'identité, et comme un régulateur social. Les flux, les prix, les anticipations et les stratégies des firmes motrices non seulement assurent la dynamique de l'espace considéré, mais peuvent être considérés comme un bon indice de développement de cet espace. A ces économies internes s'ajoutent des économies externes multiples dès lors que les firmes tirent partie de relations privilégiées, mais aussi les économies d'agglomération (de localisation et d'urbanisation) relatives à la proximité géographique, sans compter les « économies de réseaux» et les « économies d'information» qui prennent en compte les nombreuses autres formes de proximité: économique, technique, capitalistique, technologique, informationnelle, travaillistique, sociohistorique, cognitive, psychologique, sociale, institutionnelle, administrative ou encore financière. Et c'est sur ces bases que la théorie de la polarisation est reformulée et peut donner lieu à une remise à l'honneur et à une critique constructive de la fresque perrouxienne (chapitre 2). Il est alors nécessaire d'analyser les rapports qui émergent entre les firmes, c'est-à-dire savoir si les relations qui s'établissent sont asymétriques ou égalitaires, et si le dynamisme ou la léthargie constatés en découlent. Parallèlement à la gravitation et à la diffusion hiérarchiques naissent de nouvelles formes de participation des firmes: contrat de sous-traitance modulée à l'origine de quasi-rentes relationnelles, réalisation conjointe d'opérations productives, ententes plus ou moins implicites, c'est-à-dire des alternatives qui ne sont pas exclusives à la simple dichotomie concurrence-coopération, même si, une nouvelle fois, l'existence de rapports de forces initiaux asymétriques est souvent déterminante pour les stratégies adoptées par les firmes. Enfin, il importe de mettre en lumière les rapports des firmes au territoire. Territoire et groupe se structurent l'un l'autre, le dynamisme de l'un étant étroitement lié à la réceptivité de l'autre. De ce fait, les pôles moteurs, en particulier les firmes multinationales qui sont le «miroir de la concentrationspatiale du pouvoir économiqueetfinancier» (INSEE [1997, p. 31]), jouent un rôle majeur en matière de régulation de leur environnement 0.- L. Mucchielli, J.H. Dunning [2002]), parfois le dynamisme et le bien-être même de leur milieu immédiat se confondent avec la plus ou moins grande croissance de leur activité (chapitre 3).

20

F. CARLUER - POUVOIR

ÉCONOMIQUE

ET ESPACE ANALYSES DE LA DIVERGENCE

RÉGIONALE

II.

-

LES ASPECTS INFRA-RÉGIONAUX

DE LA DYNAMIQUE

POLARISÉE

L'analyse porte ici sur les méso-systèmes productifs géographiquement concentrés qui doivent leur dynamisme aux proximités organisationnelle, géographique et relationnelle et qui renvoient aux stratégies d'intégration de ces organisations au sein d'un espace socio-économique spécifique. Ces « systèmes productifs localisés insérés dans un milieu socio-culturel» concrétisent le passage de la « firme-réseau» au « réseau de firmes». Ces systèmes spécifiques sont ainsi susceptibles d'exercer des effets d'entraînement à un niveau infra-régional. Cela renvoie à différentes formes de polarisation: territoriale (districts industriels et milieux innovateurs; chapitre 4), « glocale»7 (technopoles et espaces serviciels ; chapitre 5) et globale (métropoles; chapitre 6), qu'il importe de mettre en perspective.

III. - ANALYSES ÉCONOMÉTRIQUES DE LA CROISSANCE RÉGIONALE

Tout d'abord, c'est à travers l'évaluation d'indicateurs régionaux de spécialisation que l'on s'efforce d'une part d'identifier la composition sectorielle des régions, et d'autre part de faire émerger les facteurs de croissance. La concentration spatiale est ainsi mise en évidence au travers des parts sectorielles régionales et de leurs croissances en termes de valeurs ajoutées, d'emplois, d'investissements et surtout de recherche-développement (aux échelles française et européenne pour les deux dernières décennies). Des analyses multi-critères, structurelle-géographique et de gravitation sont ainsi réalisées (chapitre 7). Dans un autre registre, à partir de plusieurs analyses économétriques sur longue période (1975-1996), il est possible de mettre en évidence les dynamiques de l'ensemble des régions françaises et européennes. Deux modélisations (convergence conditionnelle et clubs de convergence) sont alors réalisées de façon à mieux cerner le processus de « convergence biaisée» (ou polarisation) qui sous-tend la dynamique spatiale des activités économiques, et plus particulièrement les principaux déterminants de leur croissance (chapitre 8). Enfin, une analyse des relations inter-industrielles, via un retour aux Tableaux Entrées-Sorties (nés des travaux précurseurs de W.W. Leontief), est réalisée à partir d'une reformulation de la théorie de l'interdépendance (graphes) et d'une construction d'un Tableau d'Echanges Interindustriels Régionaux français au début des années 1990 au travers de l'application d'un cœfficient de biproportionnalité. Les asymétries de la structure d'influence peuvent alors apparaître au travers d'un remplissage de la matrice et caractériser les pôles sectoriels régionaux

7 En référence

au paradigme

techno-industriel

post-fordien

où «the global productive system tends to

structure itself like a mosaic of flexible, specialized and self-regulated local systems, maintaining exchange relations with each other in complex networks» (OCDE [1993, p. 22]).

INTRODUCTION

21

ainsi que les cheminements (chapitre 9).

de l'influence dans la structure industrielle nationale

Et la politique économique dans tout cela? Il apparaît ici clairement que, tant en matière de politiques industrielles que d'aménagement du territoire, «les pouvoirs
publics peuvent utilement favoriser des formes d'organisation qui internalisent les effets externes des (A. ]acquemin grands choix technologiques, et promouvoir l'émergence de pôles de compétitivité»

[1985, p. 157], C. Courlet [2002], C. Blanc [2004]), en sachant bien que «le développement régional ne peut être mené partout. Il est nécessaire d'adopter un !)stème de zones ou pôles

de croissance auxquels on accorde aide maximum. Il faut encourager'industriedans des lieux une l favorisés» a.-R. Boudeville [1972, p. 34]). C'est sur cette base théorique, mais aussi à partir des enseignements tirés des différentes politiques d'aménagement menées depuis les années 70 et relativement aux forces actuellement en présence, tant spatiales (renforcement de la base locale et appartenance à des réseaux supra-régionaux) qu'économiques (quasi intégration verticale et insertion dans des entreprisesréseaux globales) que se justifie la pertinence d'une théorie de la divergence (L. Pritchett [1997], F. Carluer [2001]). Tout ceci rappelle étrangement ce qui vient d'être redit dans le rapport de Christian Blanc [2004]. Cette étude s'efforce donc de répondre partiellement à la piste de travail esquissée par W. Isard [1992, p. 314] dans son article « Les axes futurs de la science
régionale» : « le développement exige du temps et dans ce contexte, une ana!Jse historique peut être enrichissante. En même temps, les modèles peuvent mettre au jour les interrelations complexes des facteurs sous-:Jacents au développement. En d'autres termes, tout cecipeut se résumer en une extension du concept de polarisation, un concept tfynamique qui éclaire de l'intérieur les changements

diachroniques e rype de centralité»,avec pour fil directeur la pensée de François d Perroux. ..

PREMIERE PARTIE LA POLARISATION: ATTRACTION ET/OU DIFFUSION, UN PROCESSUS COMPLEXE
« La polarisation est un phénomène complexe, décomposable en une suite de blocs d'événements, qui se déroulent au cours du temps. Ef/e décrit comment naissent /es pôles de développement et comment les impulsions qui en émanent se propagent dans la durée et dans l'espace. En d'autres termes, c'est un processus rfynamique d'expansion et d'évolution séquentief/es, à la fois technique et social})

J.-R. BOUDEVILLE
Aménagement du territoire etpolarisation, [1972, p. 153]

A cette question récurrente et fascinante de la permanence des disparités territoriales (p. Bairoch, M. Lévy-Leboyer [1981], R. Barre [1994]), les théories du développement économique asymétrique n'ont, depuis un demi siècle, apporté que des réponses partielles, que les mutations spatio-productives contemporaines rendent encore plus incertaines. La théorie de la polarisation en est une. Toutefois le contexte des années 1950 où la polarisation était mondiale (en témoigne l'analyse centre-périphérie) était bien différent de celui qui prévaut en ce début de millénaire où la polarisation est globale (périphérie délaissée), voire «glocale» (apparition d'une périphérie interstitielle au sein des « centres» et dynamisme exceptionnel de certains territoires nodaux). La théorie de la polarisation se doit donc d'être affinée de façon à saisir les mutations et enjeux actuels. L'analyse de la polarisation en tant que processus complexe d'attractiondiffusion renvoie à la fois aux interprétations francophone et anglo-saxonne! de la théorie originelle: la seule concentration en un point privilégié pour la seconde, à laquelle s'ajoute la traditionnelle diffusion vers la périphérie à partir d'un centre moteur pour la première.

1 « Les auteurs pour résultat pas l'atténuation

anglo-saxons

désignent par

'polarization'

l'attraction

exercée par

des pôles sur l'espace environnant, et, par conséquent,

avec non

non pas

la diffusion

du développement des inégalités

mais sa concentration de développement»

sur un espace restreint

mais l'aggravation

O. Lajugie et al. [1985, p. 147]).

24

F. CARLUER-

POUVOIR

ÉCONOMIQUE

ET ESPACE ANALYSES DE LA DIVERGENCE

RÉGIONALE

Processus complexe, tant dans ses causes que ses effets, la polarisation spatio-économique comporte ainsi deux volets: l'attraction et la diffusion. De façon schématique, ces deux dimensions font respectivement référence aux facteurs exogènes propres au milieu et aux mécanismes (économiques) endogènes susceptibles de naître de cette dynamique spatiale. Elles ne peuvent cependant être clairement dissociées qu'à l'origine du processus dans la mesure où l'existence de rétroactions positives donne au phénomène toute son unité, dès lors qu'une perspective temporelle (trop souvent occultée) est envisagée. Il importe alors d'opérer un décryptage de cette boîte noire tant au niveau des facteurs à l'origine de l'attractivité d'un espace et de l'enclenchement du processus, qu'au niveau de la nature des mécanismes auto-renforçants qui en découlent et rétroagissent sur les premiers. S'il est admis que le progrès économique ne se manifeste pas partout en même temps et que, « lorsqu'il fait son
apparition, desfOrcespuissantes travaillent à la concentration géographique de la croissanceautour

de ses points de départ..., alors des gains substantielspeuvent être réalisés en neutralisant la résistance de l'espacepar l'agglomération (théorie économiquede la localisation). Outre les
avantages de localisation offertspar les agglomérations existantes, il en est d'autres qui résultent de

la proximité d'un centreen expansion où s'est crééun « climat industriel)), avecsa particulière réceptivitéaux innovations et à l'entreprise. C'est dans une large mesure l'observation de ces dernières connexions qui a suggéréà Marshall son concept des économiesexternes» (A.O. Hirschman [1958, p. 209]). Sur cette première description du processus, et plus particulièrement sur le rôle accordé aux facteurs spatiaux ex ante et aux interdépendances spatio-économiques qui en résultent ex post, s'est greffée toute une analyse des mécanismes qui concourent au renforcement de la polarisation des activités économiques dans l'espace. Cette analyse, qui connaît aujourd'hui un renouveau au travers du rapprochement des économies géographique et industrielle2, a pour point d'ancrage la notion d'« économies dejuxtaposition spatiale». Mise en évidence par A. Weber [1909], cette notion, qui reste « l'une desplus insaisissables la de littérature économique» (T. Scitovsky [1954, p. 143]), se caractérise comme la « combinaison des économies d'urbanisation et de régionalisation...et des économies localisation» (W. de Isard [1972, t2, p. 24-25]). Ainsi, seule leur prise en compte est à même de clarifier la dialectique firme motrice-région, et plus généralement industrie-espace, à l'origine de la polarisation spatio-économique, en particulier lorsque sont distinguées les économies d'agglomération « exogènes» (c'est-à-dire les effets de potentiel dus à l'attractivité d'un pôle) et « endogènes» (les effets d'externalité nés des interdépendances locales et régionales entre firmes), mais aussi les économies d'agglomération « ex ante» et « ex post », c'est-à-dire temporelles, dans la mesure où, selon le moment, les économies sont de différente nature (externalités spatiale et/ou de relationnelle).

2 Grâce [1955])

à l'intégration du facteur et plus particulièrement

spatial dans le corpus théorique de La Science Economique (c. Ponsard grâce à la création « d'un nouveau champ de recherche au croisement de [1994, p. 1J, J .-F. Thisse [1996]).

l'économie industrielle et de /'économie spatiale» (A. Rallet, A. Torre

LA POLARISATION:

ATTRACTION

ET/OU

DIFFUSION,

UN PROCESSUS COMPLEXE

25

De même que le !}stèmeproductif est le produit d'un espace doté de facteurs plus ou moins attractifs et d'acteurs plus ou moins dynamiques favorisant la localisation d'une ou plusieurs industries, des entreprises et donc des hommes, l'Espace est aussi le produit de la concentration des firmes ou de secteurs d'activités qui peuvent induire des économies de localisation engendrant un processus d'agglomération. Il y a donc co-structuration, co-transformation, en un mot co-régulation (G. Benko, A. Lipietz [1995], G. Duranton [1997, p. 3]) des attributs spatiaux et productifs, qui aboutit à la polarisation des activités économiques dans l'espace. Historiquement, 1'« influencedu milieu» a toujours été prépondérante sur le développement des facultés de l'homme, sur la constitution de groupes sociaux, la nature et le progrès de ses travaux (E. Villey [1899], F. Ratzel [1903], P. Vidal de La Blache [1908], L. Brocard [1934]). C'est à F. Braudel que revient le mérite d'avoir le premier, dans une perspective d'histoire totale, insisté sur les mutations, les ruptures ou encore les « cristallisations» spatio-économiques et donné un contenu historique à la théorie perrouxienne de la polarisation, au travers des Etats-villes (points d'orgue historiques précurseurs de la dynamique de métropolisation actuelle) ou encore des « économies-monde»et les déplacements successifs de leur cœur). ( Si de nombreux auteurs s'accordent à dire qu'une majorité des entreprises a suivi les mêmes tendances de localisation (p. Aydalot [1985, p. 79], J.H.P. Paelinck, A. Sallez [1983]), ce n'est qu'avec les travaux récents de l'économie industrielle enrichis des apports des analyses sociologique et stratégique (qui découvrent enfin le poids de la territorialité), de l'analyse classique de la concurrence imparfaite, que de nouvelles études ont mis en évidence que « les rapportsdes entreprises leursterritoires à se caractérisentpar des phases historiques» (A. Sallez [1992, p. 218]). Sur cette base, l'histoire du développement territorial des entreprises peut se diviser schématiquement en quatre grandes périodes: la dispersion, la polarisation, la division spatiale du travail et la « technopolisation spécifique à la fin du XXe siècle à l'origine », d'un « historicaldivide» (M. Storper [1992, p. 66]). Le mythe du pôle urbain, entouré de villes relais dont les activités s'accordent avec la métropole (p. Bairoch [1977]), est plus que jamais d'actualité. Ainsi, après avoir dépeint les principales formes historiques de polarisation dans l'espace historique (chapitre 1), une analyse positive et critique de la théorie perrouxienne de la polarisation spatio-économique est effectuée de façon à mettre en évidence les deux facettes de cette co-détermination entre espaces économique et géographique, appréhendée au travers de nombreux concepts (rendements croissants d'échelle, économies d'agglomération et de réseaux...) explicatifs de la croissance spatio-économique cumulative à l'œuvre (chapitre 2), avant que ne soient étudiés les rapports inter-firmes asymétriques à l'origine d'innovations multiples et de leur diffusion sélective au sein des réseaux et des territoires, en particulier lorsque les firmes multinationales sont en position dominante (chapitre 3).

Chapitre 1
POLARISATION SPATIO-ÉCONOMIQUE
« L 'historien et le montrant comment l'action d'économies vement dominantes.

ET HISTOIRE

sociologue nous rendraient un précieux service en la croissance économique du monde s'est faite par nationales - continentales ou maritimes - successiIls auraient à dresser le tableau des causes et des

m'!)!ens de leur ascension et de leur déclin, le bilan complet des sacrifices qu'elles ont imposés et des bienfaits qu'elles ont procurées aux économies dominées»

F. PERROUX
« Esquisse d'une théorie de l'économie dominante », [1948, p. 246]

Les premières analyses qui mettent l'accent sur l'importance du pouvoir tant au niveau économique que spatial (dialectique dominant-dominé, autonome-dépendant, centre-périphérie) sont l'œuvre des historiens tels Lucien Febvre ou Lucien Brocard (et plus généralement l'Ecole des Annales) et des géographes tels Vidal de La Blache, avec sa notion géoéconomique de « région nodale». Une brèche est ouverte dans la conception mécaniciste du progrès et la subordination de l'homme au milieu, elle marque le passage « du déterminismeau possibilismegéographique» (A. Marchal [1959, p. 444]). C'est pourquoi il apparaît primordial de faire référence aux différentes fresques historiques qui ont permis de mieux comprendre les formes successives de la concentration des activités économiques dans l'espace (section I), d'évoquer les interprétations économicistes qui ont pu en être donné au travers de l'analyse des étapes du développement spatio-économique ainsi que leur réinterprétation contemporaine dans le cadre d'une véritable théorie de l'histoire économique spatiale (section II), avant de revenir sur la théorie centre-périphérie et de montrer sa pertinence actuelle moyennant quelques amendements et adaptations (section III).

I. - LES FORMES HISTORIQUES DE LA CONCENTRATION DES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES DANSL~SPACE C'est dans une perspective d'histoire totale, gui n'est pas sans évoquer une théorie des stades économiques, mais qui s'en détache en insistant sur les mutations, les ruptures ou encore les « cristallisations », que plusieurs auteurs se sont efforcés de donner un contenu historique à la théorie perrouxienne de la polarisation. Les

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F. CARLUER - POUVOIR

ÉCONOMIQUE

ET ESPACE ANALYSES DE LA DIVERGENCE

RÉGIONALE

Etats-villes (comme autant de points d'orgue historiques), les « économies-monde»(et les déplacements successifs de leur cœur) et la dynamique de la métropolisation (et les économies d'agglomération qui lui sont historiquement associées) constituent autant d'analyses fructueuses de l'évolution de la polarisation, entendue comme « la facette territoriale du processus général de croissanceéconomique» (H. Jayet, J.-P. Puig, J.-F. Thisse, [1996, p. 130]).

A. - L'HISTOIRE ÉCONOMIQUE SPATIALE EN PERSPECTIVE

1

- La fresque

braudélienne

Maquette historique la plus achevée, elle met en lumière la structure fondamentalement asymétrique du capitalisme et anticipe par-là même la formation des pôles régionaux actuels (qu'ils soient supra-nationaux, nationaux ou infranationaux) : « dès le Mqyen Age et dès même l'Antiquité, le monde a été divisé en zones économiques lus ou moins centralisées, p plus ou moins cohérentes, ui cœxistent... Ces morceaux q autonomes de planète ou économies-mondes nt été les matrices du capitalisme euroPéen, uis o p mondial» (p. Braudel [1985, p. 89]). Occupant un espacetotijours bien délimité, sorte d'enveloppe épaisse difficile à franchir, celles-ci possèdent un pôle urbain entouréde villesrelaisdont les activités s'accordent avec la métropole (F. Mauro [1966, p. 299], P. Bairoch [1985], J. Jacobs [1992]), et une hiérarchieimplicite.Les Etats-villes en sont de vivants exemples, dans la mesure où « les diverseszones d'une économie-mondeegardent r vers un même point, le centre: «polarisées )), ellesforment dijà un ensemble aux multiples cohérences»,p. Braudel [1979, p. 31]). ( Tout espace géographique fait périodiquement l'objet d'une intégration par un nouvel organisateur, comme si la centralisation et la concentration des ressources et des richesses se faisaient nécessairement en faveur de certains lieux d'élection de l'accumulation (F. Célimène, C. Lacour [1997]). Une analogie avec les
zones concentriques de

J.H.

Von

Thünen

[1826]

et leur

« organisation macro-spatiale»

O.-M. Huriot [1995, p. 284]) permet alors de dresser le schéma spatial de l'économie-monde, constitué comme un emboîtement, une juxtapo-sition de zones liées d'ensemble, mais à des niveaux différents. Toutefois, ces capitales économiques ont des dominances plus ou moins complètes car des transferts s'opèrent et favorisent le changement social. La question clé est alors de « cartographierla façon
dont ces divers ordres de la société s'inscrivent dans l'espace, situer leurspôles, leurs zones centrales,

leurs lignes deforce, leur histoirepropre et leurs influencesréciproques» [1979, p. 44] sans oublier l'étude du facteur hiérarchisant par excellence, celui qui exagère les inégalités : la division internationale du travail. Historien de la transition, Braudel s'attache avant tout à comprendre l'évolution, le changement et plus particulièrement le passage de témoin d'une économie-monde à l'autre Qa « théorie du passage de l'économienationale du centre de gravitation donné à un autre» selon J.A. Schumpeter [1935, p. 93]), au travers d'une

LA POLARISATION:

ATTRACTION

ET/OU

DIFFUSION,

UN PROCESSUS COMPLEXE

29

dialectique de décentrage-recentrage, le plus souvent basé sur une innovation technique majeure à l'origine précisément localisée: « chaquefois qu'ily a un décentrage,
un recentrage s'oPère, comme si une économie-monde ne pouvait vivre sans un centre de gravité, sans

un pôle ». On retrouve ici les trois composantes de l'effet de domination perrouxien, à savoir la force contractuelle l'unité, sa dimension et son appartenanceà une zone active de de l'économie (F. Perroux [1948, p. 253]). Ainsi, sont définies les différentes «matrices du caPitalismeeuroPéen, puis mondial» sachant qu'« à l'horlogedu monde euroPéen, l'heure fatidique aura ainsi sonnécinqfois» [1985, p. 90]. Aujourd'hui, où en sommes-nous? Il semblerait que la métropole newyorkaise malgré le dynamisme de Wall-Street est due laisser le relais, suite à des déséconomies d'urbanisation importantes, à une spécialisation industrielle dépassée et bien sûr aux conséquences néfastes des premier et second chocs pétroliers, à sa rivale de toujours San Francisco (même si, avant les années 1990, on aurait pu penser à la capitale nippone). La côte Ouest et son formidable dynamisme productif (mais aussi culturel), tiré par la Silicon Valley, élargissent le mode de consommation précédent au travers de la création d'un nouveau produit de masse: l'ordinateur. Les innovations, suite à la révolution du microprocesseur, surgissent alors en grappe: les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), qui constituent ce que d'aucun appelle la troisième Révolution « Industrielle ». Il semblerait alors que l'on passe d'une logique de « puzzle» à une logique de « réseau ». «Jusqu'au tournant des années 1970, l'histoire économiquepouvait se
décliner selon une successiondePériodes auxquelles correspondaient,pour chacune d'elles, uneforme depolarisation spatiale spécifique résultant de la domination d'un ouplusieurs pôles sur leurs aires d'influence respectives... soit un découpage en forme de puz:Je dont un ou plusieurs morceaux constituaient lespôles dominant tout ou partie de l'ensemble des autres éléments... Avec la crise des années 1970-1980, le pqysage économique mondial connaît une véritable mutation: la multinationalisation devient la règle. Certes, lesfirmes multinationales restent enracinées dans les réalités nationales, mais ce sont les liens qu'elles tissent par-delà des frontières avec les filiales qu'elles contrôlent voire avec leurs rivales qui jouent maintenant le rôle structurant mqjeur dans la

configurationde l'espaceéconomiquemondial» (p. Grou [1990, p. 162]). Apparaît ainsi un espace économique d'un type nouveau où, aux dimensions longitudinale(les nations) et latérale(les entreprises), s'ajoute la dimension verticale(celles des firmes multinationales), lesquelles « lévitent,depar leursfiliales, au-dessusde la sutfacedu globe» et forment un réseau de réseaux, et « lapolarisation qui résultede leursstratégiesde localisationengendre des dijJérenciationsau sein même de leurs espacesnationaux d'origine» (p. Grou [1990, p. 163]).

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F. CARLUER - POUVOIR

ÉCONOMIQUE

ET ESP ACE ANALYSES DE LA DIVERGENCE

RÉGIONALE

TABLEAU 3 : LES SÉQUENCES DE L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE MONDIALE3 ~APPELLATION ET TEMPORALITE Etats-Villes BRUGES Les villes hanséatiques XI' - XIV' 1'1+ population, Superstructure urbaine Bourgeoisie, 1'1+ Techniques agricoles Renaissance commerce 1'1+ Transports « Prolétariat de la mer» Gigantisme: 100000 habitants 1'1+ Démographie Densité réseau commercial Véritable milieu d'affaires 1'1+ Exportations, 1'1+ Transports 1'1+ Investissements à l'étranger Centre financier, Arrière pays Ville de 2 Millions d'habitants 1'1+ Marchandises, Industrie lainière Rotation des cultures, Flotte Empire du commerce Marché national, Etat moderne unifié Concentration des terres, Banquier du monde, Hégémonie maritime Puttint, out system Transport: produit de masse 1'1- oûts d'organisation c Ordre marchand Classe dirigeante d'entrepreneurs Nouveau mode de consommation CONDITIONS D'EMERGENCE CLE technique de polarisation Assolement triennal Gouvernail d'étambot Galère de Mercato Caravelle Imprimerie CAUSES DE DISPARITION 1'1+ Prix de l'énergie 1'1+ Déficits publics 1'1+ faillites

VENISE

L'orgueilleuse ville de Saint-Marc 1378 - 1498 La ville de l'Escaut

1'1+ Croissance urbaine européenne Prise de Constantinople 1'1+ Inflation (faillite de l'Espagne)

ANVERS 1500-1569 GENES L'ultime sursaut du monde méditerranéen
1570

Comptabilité

- 1600

Récession espagnole Absence de puissance militaire

La révolution batave AMSTERDAM XVII'

La flûte ou Vlieebot

Absence d'unité politique

La capitale des iles britanniques LONDRES 1700 - 1870

Métier à tisser Machine à vapeur

1'1+ coûts d'organisation Exportations 1'1-

La façade atlantique NEW YORK 1871 - 1929

Moteur à explosion

La Grande crise

NEW YORK

1930 - ?

Moteur électrique

Quid ?4

3 Six économies-monde

ont précédé

cette domination

européenne:

égyptienne par deux fois (XXXVe-

XXIXe avant j.e. et XXVIIIe-Xle avant j.e.), grecque (XIe-IVe avant ].e.), romaine (Ille avant j.e.-IIle après j.e.), byzantine (IVe-VIle), islamique (VIlle-XIe). Ainsi, « après une longue domination de l'islam en Méditerranée, survient une période de crise qui, du XIe au XIIe siècle, permet l'éme'!ence de pôles dominants en Europe Occidentale. Une période d'expansion se produit alors, aux XIIe et XIIIe siècles, à partir de deux foyers complémentaires : les cités italiennes (pise, Gênes, Venise) au Sud, et les villes de la mer du Nord (hanses des XVII villes et de Londres avec Bruges, Gand..), puis de la Hanse teutonique (Hambour;g, Lübeck et la Baltique) au nord-ouest et au nord de IEurope» (p. Grou [1990, p. 46]). 4« Aucune forme n'existe autrement que comme réécriture... La forme nouvelle se délite, de nouveau, dès que l'intuition s'inscrit dans la mémoire, le hasard dans la nécessité... La centralité de l'Amérique ne peut survivre que dans l'expansion,. et c'est par là que, comme les autres, elle se déchire» Attali [1981, p. 256]).

a.

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Au bilan le tour de force braudélien réside assurément dans la fusion des explications interne 0a transformation des structures socio-économiques) et externe 0a logique de la domination) de la naissance et de la croissance du capitalisme en affirmant que « les deux sont inextricablement mêlées», tout en étant prudent sur la pérennité de sa dynamique, trop souvent jugée multiséculaire, comme en témoigne sa distinction positive entre économie de marché et capitalisme. La portée de cette maquette vient, entre autre, de l'analyse des ruptures et des enjeux actuels. F. Braudel a en effet clairement perçu que « la mondialisation a procédéà une inversionde tendancescomplète par rapport aux premièrespolarisations. Celles-ci étaient nées de la mise en valeur d'un territoirequi avait besoind'un centrepour se gouverner,
organiser ses échangespuis son commerce avec l'extérieur. Ce tYpe de polarisation impliquait un territoire homogène. Le territoire précédait le réseau. Par la suite sont apparues d'autres polarisations dans lesquelles le réseau a précédé le territoire. Les ports ou les grandes foires mqyennageuses en sont l'exemple,. ici c'est le transport qui, enfacilitant la venue de marchandises, a ensuite permis leur diffusion, laquelle peut s'accommoder de rupture géographique. D'un côté polarisation continue, de l'autre polarisation discontinue» (c. Husson [1996, p. 2]). Mais qu'en est-il exactement aujourd'hui? Il va sans dire que « l'origine et la maîtrise des polarisations se désétatisent... et que parce qu'elle s'appuie sur lesprogrès des communications, la mondialisation favorise les polarisations de ce second tYpe. Elle 'saute' par-dessus les territoires. Elle va même jusqu'à nier leur différenciation lorsque le mode de communication est immatériel» [1996, p. 2]. D'autre part, il est un des tout premiers à avoir répondu aux souhaits de nombreux économistes: prendre en compte le rôle des facteurs non-économiques, dans la mesure où « les processus cumulatifs tendant à l'inégalité régionalefOnt intervenir un grand nombre de réactions causales en chaîne, dont notre analYse théorique du jeu desfOrces du

marché ne rend généralementpas compte» (G. Myrdal [1957, p. 42]). D'où la nécessité d'analyser les effets globaux cumulés résultant du processus d'enchaînement circulaire des causes entre tous les facteurs, non-économiques aussi bien qu'économiques. La prise en compte du pouvoir, et sa transcription dans un cadre historique, est ici tout à fait novatrice.
« Parallèlement, côté des inégalités nationale la notion de hiérarchie permet à Fernand Braudel de rendre compte d'un à tout moment à l'intérieur de chaque économie régionale ou ainsi qu'entre les différentes économies-monde elles-mêmes observables

et de chaque économie-monde,

(d'ailleurs Braudel [1979, t3, p. 28] reproche au modèle de Von Thünen d'ignorer l'inégalité) ,. et, de l'autre, de lapermanenced'un !)stème d'inégalités,to1!fours enouvelées les r par
déplacements successifs du centre, les efforts de rattrapage despqys placés en situation intermédiaire, et l'élargissement spatial continu de l'économie-monde capitaliste» (M. Aymard, G. PostelVinay [1991, p. 388]). Ces déplacements historiques successifs du pouvoir économique sur l'échiquier européen, puis mondial, en relation avec une polarisation technique montrent bien que ces différentes métropoles perdent progressivement leur avantage initial sous l'action de deux phénomènes: la diffusion de leur technologie à des concur-

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rents et l'absence ou le manque de perfectionnement de cette technique qui assurait leur leadership, et l'incomplétude du « bloc de développement» (E. Dahmen [1991b, p. 63]) qu'elles se devaient de constituer (investissements complémentaires, synergies sectorielles...) et qui aurait permis d'accroître leur avance dans plusieurs domaines et donc de perpétuer leur domination (processus industriel cumulatif). C'est à Lucien Brocard que revient le mérite d'avoir su rapprocher à l'avance les notions de « bloc de développement» dahménienne et de « pôles de croissance » perrouxienne, emblématique de la théorie de la polarisation spatio-économique, dans la mesure où il apparaissait que le développement d'activités multiples se faisait autour de points de concentration à la fois centres d'attraction et de rayonnement (gisements miniers, villes, ports...). Ainsi, « le développement omplexeengendre c les forcesqui le rendront lus complexeencore»[1934, p. 126]. p Quelles leçons retenir et quels schémas de développement privilégier au regard de cette théorie pour ce nouveau siècle? Tout d'abord, noter « le retour des villes-Etats caractérisées ar l'emprise des culturesfamiliales et artisanales» (A. Bagnasco p [1995, p. 40]), même si l'échelon local se trouve transcendé par les centres globaux. « A1!Jourd'hui le réseau n'est plus entre Paris, Lyon et T090 commeil était entre Antioche, Carthageet Rome, et commeil était encoreentreles villeseuroPéennes e la REnaissance, u entre d o les cités-mondesbraudélienneset leurs comptoirs.La représentation monde économiquecomme du un assemblage deflux horizontaux reliant les entitésA, B, C est une imagecommode,mais c'est aussi une illusion d'optique» (p. Veltz [1996, p. 66]). L'horizontalité laisse donc place, ou plutôt s'immisce au sein d'une verticalité devenue de rigueur (position nodale et flexible), dans la mesure où les frontières se dissolvent pour laisser place aux réseaux de firmes dont les stratégies sont désormais globales. Ainsi, « l'avantageélaboré,cumulatif et irréversible,satif à très long terme (le temps historiquede Braude!), est lefruit
d'une polarisation de l'industrie qui fragmente les nations et dont lesflux ignorent lesfrontières,

c'est-à-dire ne sont plus régis par le caractèregénérique de ce que la frontière enceint» O.-L. Perrault [1993, p. 502]). Au final, le plus grand mérite de cette fresque est sans doute de réunir les dimensions locales et globales (le « système national mondial hiérarchisé» selon M. Beaud [1987, pp. 52 et 62-63]), et plus particulièrement de montrer que les modalités et les résultats des processus innovateurs sont fondamentalement différents à l'étage territorial et à l'étage supérieur. Toutefois, « le cadred'analYsede
Braudel reste muet en ce qui concerne le facteurs qui sont à l'émergence de nouvelles hiérarchies spatiales. Bien sûr, il passe to1!Jours en revue une série de facteurs susceptibles d'expliquer le passage d'un centre à l'autre. En cela, il décrit la montée de certaines régions, mais il n'en explique pas les mécanismes... il nefournit aucune description desprocessus concretspar lesquels naissent de nouveaux produits, de nouvelles industries, de nouvelles opportunités d'investissement. Or, c'est bien cela que le concept de milieu innovateur tente d'expliquer, c'est le maillon manquant qui permet de comprendre à la fois la permanence d'une hiérarchie spatiale, les bouleversements qu'elle connaît lors des crises et pourquoi et comment telle ou telle région est plus participante à la reconstruction de cette hiérarchie que telle autre» (O. Crevoisier [1993, pp. 237-238]). Si

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cette critique reste un peu sévère, elle n'en ouvre pas moins le chemin d'une théorie et d'une analyse prenant en compte la spécificité des mutations de notre temps.

2 - Centre versus périphérie: une tendance multiséculaire
Historiquement l'espace-monde a toujours été composé de centres flamboyants d'activisme côtoyant des isolats marginalisés où «peu de choses se passent». Ces aires marginales caractérisent la périphérie, définit négativement par rapport au centre. Pour autant elles cachent bien des différences. A. Reynaud [1992] classe ces espaces en attente en quatre groupes selon qu'ils bénéficient ou non de rétroactions positives du centre dominant. Périphérie dominée lorsque celle-ci limite ses pertes en hommes et en capitaux vis-à-vis du centre; périphérie délaissée lorsque celle-ci est incapable de fournir quelques ressources au centre; périphérie intégrée et exploitée lorsqu'une inversion des capitaux et une atténuation de l'émigration s'opèrent même si une dégradation des écosystèmes et une certaine acculturation sont présentes; et, enfin, périphérie intégrée et annexée où des investissements directs de marchandises et de capitaux assurent une certaine connexion profitable. Quant au centre, « comme en géométrie, cela évoque d'abord une position privilégiée,. mais un centre c'est aussi un lieu deftrte concentration de population, d'activités économiques, de culture, de pouvoir»

O.-M. Huriot,J. Perreur [1995, p. 1]). Initiée par S. Amin [1971], la théorie centre-périphérie proprement dite est analysée dans une perspective historique au niveau mondial au travers de l'œuvre d'!. Wallerstein [1980] tout d'abord, puis est transcrite au niveau régional par de nombreux auteurs (p. Aydalot [1976], H. Tiger [1979]), qui mettent bien souvent de côté le contexte socio-historique pour se focaliser sur les facteurs et mécanismes à l'origine de cette dynamique inégalitaire. Comme chez Braudel, le concept d'économie-monde est au cœur de l'analyse d'!. Wallerstein. Système social historiquement situé, le capitalisme diverge des systèmes qui l'ont précédé par le fait que le capital a fini par y être utilisé dans le but premier et délibéré de son « auto-expansion». Cette économie-monde capitaliste s'est définie en Europe au cours du XVIe siècle et a évolué de manière extensive et selon un modèle cyclique avec une distribution des rôles économiques changeants. Pour mettre en évidence la tendance mono-poliste et la polarisation spatioéconomique de ce système, celui-ci est abordé en termes de «filières marchandes» sur lesquelles sont situées les multiples acti-vités de production. Historiquement, le développement des réseaux marchands (les «producteurs intermédiaires» représentant l'interface stratégique entre produc-teurs et consommateurs) a suivi une logique centripète, autrement dit des zones périphériques vers les zones centrales [1986, p. 30]. Ainsi, une division sociale du travail à la fois géographique et fonctionnelle s'est imposée de par l'existence de contraintes de monopole modifiant le rapport offredemande et surtout par l'intégrationverticalede certainesirmes spécifiques s'assurant le f contrôle des prix.

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L'analyse historique verticale et horizontale.

du capitalisme

fait ainsi ressortir

une double hiérarchie

FIGURE 3 : LA DOUBLE HIÉRARCHIE DE L'ESPACE MONDIAL

Etats du Centre

+ Zones semipériphériques + Périphérie

XVIe _ XVIIe Compagnies à privilèges

XIXe Grandes maisons de commerce

XXe Firmes transnationales

Dans cette dynamique instable, c'est l'aiguillon de la concurrence, qui a renforcé les pratiques monopolistes et l'entrepreneur qui ne parvient pas à se placer sur les segments les plus rentables des filières marchandes est purement et simplement éliminé, «fonction auto-purificatrice ». Wallerstein s'attache alors à dégager les tendances séculaires de l'économie-monde sur la base de la contrainte hiérarchiques.
TABLEAU 4: LES QUATRE PHASES HISTORIQUES DE DOMINATION ET LEURS ESPACES

~1450 - 1650 Polarisation

1650 - 1780 Angleterre Etats-Unis Europe Continentale

1780 - 1914 Angleterre Japon Intégration de l'Espagne

1914 - 1965 Etats-Unis Russie Europe, Amérique Latine et Asie du Sud-Est

CŒUR SEMI PERIPHERIE PERIPHERIE

Pays-Bas Grande-Bretagne, France, Espagne et Italie Allemagne, Europe du NordEst et Amérique Latine

Pour demeurer le cœur d'une économie-monde, triple supériorité sur ses concurrents potentiels,

il est nécessaire de posséder une à savoir productive, commerciale et

5 Les pressions renouvelées par la dynamique de concentration du pouvoir militaire s'exercent en faveur de la transformation du système inter-étatique en un ensemble plus vaste: un « empire-monde ». « On y retrouve les éléments des ~stèmes géographiques: des pavages (Etats, aires de marchés, des cultures), qui s'imbriquent et se recouvrent inégalement et des réseaux qui structurent les espaces et les relient entre eux, des polarités et des centralités» (O. Dollfus [1992, p. 690]).

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financière. De tels avantages sont de nature à être érodés sous l'effet de deux éléments incontournables de la réalité capitaliste: le mimétismeconcurrentiel la nécessité et d'« acheterla paix socialepar des efforts de redistribution des revenus» [1987, p. 58], mécanisme qui entrave d'autant la compétitivité du cœur. Aussi, la crise actuelle du capitalisme historique pourrait s'avérer fatale si des mécanismes ne sont pas trouvés pour contenir les mouvements antisystémiques qui ont plongé la «civilisation singulièreet imPériale» dans le doute, et pour trouver de nouvelles sources de croissance, tels une incessante innovation, une réduction des coûts de production par la mécanisation ou la relocalisation, une hausse de la demande effective au travers d'une lutte des classes intensifiée et une expansion des frontières externes de l'économie-monde. Ceci est d'autant plus impérieux que la fin du XXe siècle correspond de plus en plus à 1'«état naturel» des hommes pour reprendre le concept smithien (limites géographiques intrinsèques à l'économie monde et demande mondiale effective proche de son maximum). Si ces points restent critiquables, ils rappellent la crise du féodalisme en Europe entre 1300 et 1450, si bien que, selon les néo-marxistes, la désagrégation progressive du capitalisme ne devrait pas s'étendre sur une période excédant 150 ans: « le capitalismehistoriqueest historiquement
entré dans une crise structurelle de cegenre dans lespremières années du XX, siècle, et il connaîtra

sans doutesafin comme!)Istèmehistoriqueau sièclesuivant» [1987, p. 89]. Toutefois, toute prospective reste incertaine: «nous pouvons lutter pour nos priférences, nous pouvons
analYser les probabilités, mais nous ne pouvons rien prédire car nous ne pouvons connaître avec certitude la façon dont la co'!Joncture des ]orces en présence imprimera certaines directions au changement... » [1986, p. 13].

Ce schéma a donné lieu à de nombreuses analyses et prolongements, mais aUSSl critiques. Par exemple, W. Andreff [1984] décrit l'émergence, à un degré plus élevé, de la centralisation et de l'internationalisation du capital, avec un approfondissement du mécanisme capitaliste de l'inégal développement et la domination du capital financier transnational, fondés sur des liens de plus en plus étroits entre les firmes et les banques multinationales occidentales. La critique majeure est que cette dialectique reste relative au regard de l'apparition récente de « périphéries interstitielles ». Par cette expression il est entendu que sur la dichotomie centre-périphérie (dualisation des espacescontinentaux etparfois nationaux) se greffe une dichotomie interne au centre (présence de périphéries marginalisées ou «hinterland» l'intérieur même des centres) et à la périphérie (émergence de certains sous-centres au sein d'espaces doublement marginalisés avec absence d'échanges et d'intégration), en particulier sous l'influence du processus de métropolisation (espaces égionauxet locaux). r D'autre part, il apparaît que «le couplepôles dominants et espacesdominés ne
correspond plus comme jadis à des relations entre pqys. La hiérarchisation zones subordonnées entre pôles dominants branchés sur le réseau des multinationales, à ces pôles et zones marginalisées,

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transcendelesfrontières» (p. Grau [1990, p. 165]). Nous sommes en présence d'un « réseaumultipolaire de domination», la nouvelle hiérarchie est transnationale et non plus internationale. Aujourd'hui les hiérarchies semblent donc moins graduel-les et continues. Cela permet d'expliquer pourquoi on constate à la fois des tendances de convergence à grande échelle (par exemple dans les structures d'activités) et la persistance, voire l'aggravation entre grandes zones (entre la triade et ses périphéries, voire même intra-triade), mais aussi entre régions et surtout localités. En ce sens, le modèle centre-périphérie est battu en brèche par la prolifération des pôles secondaires de résidences et d'activités, qui peuvent être isolés du noyau urbain principal par des espaces ruraux, apportant des discontinuités dans le tissu urbain. La géographie des flux internes se complique, des mouvements en tous sens se substituant à l'alternance des déplacements centripètes et centrifuges. Selon P. Veltz [1996, p. 56] ce paradoxe apparent vient du fait que l'aggravation des inégalités résulte du « décrochagees extrêmes». Si cela est vrai pour les disparités de revenus, cela d l'est tout autant pour les territoires dans la mesure où « la friche, le non-reryclage, les trqjectoires impasse remplacentles simples inégalitésde développement».L'amplification de en ce processus inégalitaire réside dans la (Plus ou) moins grande diffusion de l'innovation. Cette dernière « apparaîtgénéralementaux points dotésdu plus hautpotentiel d'interaction dans un champ de communication,c'est-à-diredans les régions-cœurs. Celles-cis'organisent
et consolident la dépendance des enveloppespar la mise en place d'un appareil d'exploitation et de

contrôle.La pénétration de l'innovations'accompagne donc d'effetsde rétroactionqui renforcent a l croissancedes cœurs dont les transferts de ressourceset d'informations sont lesplus évidents» (E. Mérenne-Shoumaker [1991, p. 173]). De fait, la technologie des pays industriels s'impose ainsi en tant que norme et régule les relations politiques et économiques de la dépendance à l'intérieur de l'Economie-monde. Aujourd'hui, non seulement les rapports entre les entités géographiques et sociales restent asymétriques, mais ils se doublent d'une absence de couplage: la périphérie ne nourrit plus (ou nourrit peu) le centre mais ne bénéficie plus non plus de ses retombées. Il y a double marginalisation, double polarisation en raison de l'existence de mécanismes d'autorenforcement et de nouveaux couplages au centre. En effet, la nuance primordiale revient à montrer que l'intégration est réellement effective au niveau local et non plus régional ou national, voire continental (soit une « marginalisationsimple» pour certains territoires du Centre). « L'ancienne DIT, basée sur l'échange de biens industriels remplacée par contre des matières premières fondée et des produits des agricole, a été partiellement une nouvelle DIT, sur la spécialisation

différentes zones géographiques dans la production et l'assemblage de composants de produits finis complexes. Ces évolutions s'éloignaient fortement de l'ancienne théorie centre/Périphérie du développement régional et de son postulat selon lequel les régions du centre étaient à l'abri du déclin

absolu» (A.]. Scott, M. Storper [1991, p. 21]). Au lieu de s'opposer par blocs, les centres et les périphéries tendent aujourd'hui à s'interpénétrer, à s'imbriquer les uns dans les autres. Nous sommes alors en présence d'une «polarisation réseau» (ou archipel territorial) et non plus d'une « polarisation zone ». C'est ici, à nouveau, la

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description braudélienne qui convient. Celle d'espaces clairement étagés et emboîtés où les grands centres ont précisément pour rôle d'articuler les espaces de proximité et les mondes lointains. C'est en construisant et en exploitant ces formidables « différencesdepotentiel» qu'ils construisent leur richesse et leur capacité de domination. Dorénavant il importe de dépasser les visions les plus simples de la centralité qui se fondent soit sur la seule position géographique, soit sur la seule concentration des attributs. Si l'on combine ces deux caractères, on obtient une vision plus riche, celle de l'espace structuré, qui intègre les dimensions économique, technologique, spatiale, sociale et symbolique.

II. - LEs ÉTAPES ET MÉCANISMESDU DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL Elaborer une théorie des étapes du développement économique régional impose de s'intéresser aux modalités et aux formes de localisation des entreprises. Après être revenu sur les théories traditionnelles de la localisation: explications selon la disponibilité et le coût relatif des matières premières (biens de type Ricardo), du travail (biens de type Heckscher-Ohlin), des marchés (biens de type Losch) et des agglomérations (biens de type Von Thünen), une analyse des grandes théories contemporaines est réalisée, en particulier celle d'A. Sallez [1992] qui constitue probablement la théorie de l'histoire économique spatiale la plus achevée.
A. - LE DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL EN ÉTAPES

Si la tendance récurrente de localisation des entreprises, l'optimisation tation, va historiquement de pair avec l'agglomération urbaine ou (exploitation de matières premières exceptée), les facteurs, les relations et les mécanismes à l'origine du développement économique varient temps.

de l'implanpériurbaine inter-acteurs au cours du

1 - Les précurseurs
Ce n'est qu'avec E.M. Hoover et J. Fisher [1949] qu'apparaît la première théorie de la croissance régionale digne de ce nom: « there is now a fairlY well accepted botfy of theory regarding the normal sequence of development stages in a region» [1949, p. 180].
La première étape, typique de l'économie de subsistance autosuffisante, se caractérise par un faible taux d'investissement et une absence d'ouverture commerciale. La population se localise relativement aux ressources naturelles étant donné la domination de l'agriculture. La deuxième étape voit l'apparition de moyens moins rudimentaires de transports et la progressive spécialisation productive et commerciale sur une base locale, où l'industrie s'associe et se développe relativement aux domaines agricoles les plus productifs.

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Avec l'augmentation du commerce inter-régional, l'agriculture devientplus intensiveet favorise d'autant le développement industriel. Ce n'est que dans une quatrième étape que le « choix» industriel devient réellement irréversible au travers de l'augmentation de la population et de l'apparition de rendements décroissants dans l'agriculture et les industries extractives. Dès lors, les ressources minérales mais surtout énergétiques s'avèrent primordiales. Puis le transport est la force motrice d'un développement cumulatif et polarisé: « historicallY wefind that reduced transport rates have tended to traniform a scattered, ubiquitous pattern of production into an increasinglY concentrated one, and to effect progressive differentiation and selection between sites with superior and inferior resources and trade routes» CW. Isard [1951, p. 188]). Enfin, la région connaît une spécialisation dans les activités tertiaires, se tourne vers l'exportation massive de capitaux, de personnel qualifié et de services spécialisés, et vérifie une densification asymétrique de son territoire (<< role of exports in the shaping the pattern of urbanization and nodal centref>», E.M. Hoover [1948, pp. 119-130]). Par la suite, « nodes grow up because of speciallocational advantages that lower the tranifer and processing costs of exportable commodities. Nodal centers become trading centers through which exports leave the region and imports enter for distribution throughout the area. Here special facilities develop to implement the production and distribution of the staples. Subsidiary industrie to seroicethe export industry concentrate in these centers and act to improve the costposition of the

export» (B. Ohlin [1933, p. 203-204]). Dans la même ligne que la théorie précédente et de celle, plus générale, de W.W. Rostow [1960], H.S. Perloff et al. [1960] partent de la constatation qu'à mesure que le revenu augmente la demande de produits de base se réduit au profit de produits secondaires et tertiaires, et postulent qu'une économie régionale passe par les étapes suivantes: - une économie de subsistance ne comportant que peu ou pas d'échanges avec l'extérieur; - une progressive spécialisation dans quelquesproduits de baseen fonction des possibilités d'exportation, favorisée par l'amélioration du système des transports; - le déplacementvers des activitéssecondairesdu type de la transformation des produits, complétées par la production de biens jusqu'alors importés;

-

le déplacement

vers des activités secondairesplus élaborées;

- l'introduction de seroices autementspécialisés. h Le moteur du développement polarisé est aussi ici le coût de transport et la présence d'énergie électrique qui contribuent à l'apparition de grappes d'industries qui auront à leur tour besoin des services caractéristiques du milieu urbain.
6 En sachant que « The concept nodes is one that has been extensivelY used frygeographers. The term refers to sites of that have a strategic transfer advantages in reference to procurement and distribution costs and therefore becomeprocessing centers. Such advantageous points are limited in number and tend to develop into major metropolitan areas» (D.c. North [1955, p. 250]).

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2

- Les théories

du cycle de développement

régional

Selon J.G. Williamson [1965], il serait possible de repérer un cycle selon lequel, aux premières phases toujours polarisées du développement d'un pays succéderait une phase continue de réduction des inégalitéssocialeset d'accentuation des inégalités territoriales. En un sens, le discours est ici conforme à la fresque braudélienne. La logique temporelle avalise un processus de polarisation-dépolarisa-tion, orchestré par l'existence de mécanismes de forte diffusion, voire de (dés)économies d'agglomération. Selon lui, la relation entre le revenu national per capita et le niveau des disparités régionales peut être représentée par une courbe en cloche (reprise par A. Trachen [1985]).
GRAPHIQUE 1 : EVOLUTION DES DISPARITÉS RÉGIONALES EN FONCTION DU NIVEAU DE DÉVELOPPEMENT

Inégalités Sociales Espace Traditionnel

i

i
Espace Dualiste
I

I
I

Période de transition

i
I

IEspace !Intégré

Région en développement

Région développée

Inégalités Spatiales

Ainsi, les inégalités (sociales) augmentent rapidement durant les premières phases du développement et diminuent une fois dépassé un certain niveau de développement, alors que se renforcent les inégalités spatiales. Cela provient du fait que lorsque le développement s'amorce, l'urbanisation augmente très vite. Au moment du passage du monde rural au monde urbain, les transformations spatiales sont particulièrement brutales. Les migrations jouent alors un rôle crucial comme mécanisme d'ajustement. Mais elles se font nécessairement avec un certain retard sur le rythme de changement de la demande et ont ainsi un coût privé et social important.

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Leur coût privé est probablement plus élevé dans les premières phases de développement, où la migration est d'ailleurs plus sélective (M. Polèse [1994, p. 178]). Puis l'intégration économique favorise, dans un second temps, l'égalisation des revenus; l'intégration du territoire étant quant à elle largement fonction du développement et des investissements en infrastructures qui accompagnent la première. Néanmoins, il faut bien noter que l'histoire économique de cette fm du XXe siècle a donné partiellement tort à cette théorie (surtout en termes d'égalité sociale) : « nous sommessortis de la courbede Williamson» (R. Prud'homme [1991]), dans la mesure où les mécanismes égalisateurs n'apparaissent plus comme automatiques, voire jouent à l'envers. En termes spatiaux, c'est la thèse myrdalienne qui se vérifie: dépolarisation ou homogénéité, puis tendance à la polarisation. La troisième phase est celle de la maturité. « La technologie esproduits et desprocessusdeproductionse stabilise, d permettant de développerdes sériesplus longues.Le contenu en qualification de la production s'affaiblit, leprocessusd'innovationse ralentit, et les coûtsde transactioninterentreprises u intero établissementsdiminuent. Désormais l'industrie peut se disperserdans des localisationsmoins coûteuses.Fréquemment cela implique l'invasion des marchés étrangers.Finalement l'industrie
entre en déclin, par surcapacité, saturation du marché ou substitution d'autres produits. La capacité de production doit être rationalisée, rendue plus if.Jiciente,entraînant recentrage, consolidation,

automatisation,et réorganisation localisations our réaliserun .rystèmedeproduction optima4 des p nationalou international» (M. Storper [1996b, p. 228]). Selon P. Bairoch [1992], l'impact net, à tout moment, des effets statiques de convergence et des effets dynamiques de divergence diffère selon les circonstances, et les faits montrent que l'optique myrdalienne apparaît plus réaliste: les effets de divergence finissent presque toujours par l'emporter sur les effets de convergence.
C'est d'ailleurs
d'une nation ».

ce que reconnaissait

implicitement

J. Friedmann

[1972, p. 14], « la
du développement

convergence régionale ne survient pas automatiquement

au cours de l'histoire

Une autre approche en termes de cycle qui insiste sur le phénomène de polarisation-dépolarisation est celle de P. Aydalot [1986c]. Plus subtile, elle fait référence à l'existence d'un cycle technologique de moyenne ou longue période (de type schumpétérien), et part de l'idée d'une alternance entre des phases de polarisation liées à l'émergence d'une nouvelle grappe technologique et industrielle - émergence qui a besoin de « milieux innovateurs» spécifiques - et des phases de diffusion, où la division spatiale du travail pourrait s'effectuer sur la base de produits et surtout de procédés standardisés. D'autres, tels R. Jackson, G. Hewings et M. Sonis [1988] parlent d'« évolution unilinéaire» pour décrire « le trend séculairede n'importe quelle économierégionaleau travers du temps en relation avec différents niveaux de complexité comme le démontre la hiérarchie contemporainedes économiesrégionales»[1988, p. 217]. Ils suggèrent, de fait, que le processus de développement fait passer les économies par différentes phases, sorte de continuum révélateur de différents niveaux de complexité, dont la trajectoire serait de forme logistique. Ainsi, dans les premières étapes du développement, la

LA POLARISATION:

ATIRACTlON

ET/OU

DIFFUSION,

UN PROCESSUS COMPLEXE

41

complexité de l'économie croît lentement, caractéristique d'une économie dépendantede l'agriculture,des mines et autres matières premières; puis l'introduction de nouvelles activités (usines étroitement liées avec le secteur primaire dominant) permettent à l'économie de connaître des taux de croissance supérieurs, et de lui faire passer un pallier. Par la suite, en approchant de la « maturité », une décrue intervient dans le taux de croissance de la complexité qui est souvent synonyme de restructurations, caractérisées par la probable sénescence, voire la disparition, de certains secteurs jadis moteurs (qu'il importe de régénérer ou alors de trouver un palliatif au travers de l'émergence de nouveaux secteurs dés).
GRAPHIQUE 2 : LE PROCESSUS DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE RÉGIONAL SELON R. JACKSON ET AL [1988, p. 218]

Complexité

Nombreuses Interactions

I

Transactions

nouvelles
et variées

Quasi. ' Maturité ou plus Maturttel grande ' Complexité I
I

.
I

.

1

i Restructurations
I

et/ou ! I émergence de nouveaux

I secteurs moteurs I
Temps

Cependant, la validation empirique de cette théorie ne peut se faire, selon ses auteurs, au regard d'indicateurs statistiques tels le PIB régional, l'emploi, la valeur ajoutée, qui ne peuvent refléter le changement structurel de l'économie régionale (critique indirecte aux travaux de W.W. Rostow [1960] où des taux de croissance de certains agrégats sont indiqués expressément pour assurer le «take-off», FBCF > 10% par exemple). Aussi seule une analyse input-output da-rifiant les acteurs inducteurs du changement (par la mise en évidence des inter-actions structurelles asymétriques au moyen de décompositions mathématiques de type entropique ou « tendancielle extrême », à même de déterminer les hiérarchies sectorielles7, donc les causes principales du changement) garde à leurs yeux un intérêt majeur.
« Force est donc, sans abandonner de se tourner prioritairement théories de la polarisation. Pourquoi l'analYse des processus de déploiement et de diffusion, celui des sous la Pourquoi alfiourd'hui ? Pourquoi vers l'autre grand bloc des théories économiques de l'espace: la polarisation?

7 La théorie rostowienne est ici confirmée puisqu'elle « secteurs moteurs» dans le processus de décollage.

accorde une large part au rôle de quelques

42

F. CARLUER - POUVOIR ÉCONOMIQUE

ET ESP ACE ANALYSES DE LA DIVERGENCE

RÉGIONALE

forme privilégiéede la métropolisation?» (p. Veltz [1996, p. 69]). Ainsi, les mécanismes de polarisation seraient plus structurels que cycliques.

3-

Quels

sont les mécanismes

à l'origine de la croissance

localisée?

A ce sujet, le modèle simplifié de J.-c. Perrin [1974] analysant la pre-mière phase de croissance régionale mérite d'être cité. Selon ce modèle, sur le plan des relations économiques, la structure du développement présente trois aspects pnnclpaux : - un enchaînement des séquences de croissance: développement industriel moteur urbain - développement des activités à marché régional - développement développement urbain; - une superposition des boucles de rétroactions positives, qui explique les capacités d'auto-amplification de la croissance, et donc la polarisation; - et l'intégration des créations (ménages et entreprises, offre et demande) dans un même circuit régional.
FIGURE 4 : MODÈLE SIMPUFlÉ DE LA CROISSANCE RÉGIONALE, PREMIÈRE PHASE

DECLENCHEUR

Activités exportatrices

........................................................................

~ Activités à marché régional

.
l

. . . . . . .

II

I : Boucle de développement urbain - II : Boucle de relance par les activités à marché régional : Effets d'induction de croissance: investissements productifs et/ou créations de firmes

C=:J

: Développement

par créations

induites

d'activités

(équipements,

firmes,

emplois...)

Et, sur le plan spatial, deux phénomènes caractéristiques apparaissent: - l'internationalisationdes effetsde croissance dans l'espace régional au travers de l'urbanisation induite autour des activités productives et de la promotion des activités régionales.

-

la présence et le rôle des économies d'agglomération et d'échelle aux niveaux urbain

(principales agglomérations

urbaines industrielles) et régional (économies d'infras-

LA POLARISATION:

ATfRACTION

ET/OU

DIFFUSION,

UN PROCESSUS COMPLEXE

43

tructures, économies de superstructures et services supérieurs aux ménages et aux entreprises dont la rentabilité est fonction d'une aire de marché régionale). En conclusion, cette structure de développement se caractérise par ses propriétés intégratrices sur les plans économique et spatial, c'est-à-dire que « l'enrichissement en extension de l'économies'accompagne d'un retiforcement e son unité» (E. Mérenned Shoumaker [1991, p. 170]). Il Y a donc polarisation. Plus récemment, M. Catin [199Sb] montre que la croissance régionale repose sur trois grands mécanismes cumulatifs interconnectés qui combinent, sous différents rapports, des dynamiques d'offre et de demande, internes et externes: les processus multiplicateurs, de productivité et de compétitivité. Et, « de manièregénérale, le développement conomiquedes régions é passe par quatre étapes, caractériséesur un plan s
historique par une nature et une influence dijJérentede ceprocessus» [199 Sb, p. 11].

Dans une première étape, la propension à exporter des produits industriels est généralement très faible dans les régions à économietraditionnelle,les dotations de facteurs et les coûts relatifs freinant l'internationalisation. L'autarcie, et donc l'autosuffisance prédomine (si le secteur agricole est suffisamment développé et si le secteur secondaire embryonnaire couvre encore les besoins qui vont croissants). Au cours de la deuxième étape, la région tend à se sPécialiser dans les exportations de produits banaliséspour lesquels les différences de technologies interviennent peu (M. Catin [1993]). Ainsi, le développement économique et la concentration géographique vont de pair à travers: - les effets multiplicateurs d'offre et de demande qui tendent à amener le développement d'activités complémentaires et induites; - les investissements de capacité et les effets de productivité induite qui favorisent les exportations. Dans la troisième étape, un certain déploiementde l'appareilproductif et des exportations tend à s'opérer. Les régions urbaines-industrielles délaissent les activités dont la compétitivité repose sur les bas salaires et les économies d'échelle techniques, et deviennent plutôt des milieux propices au développement de l'innovation et des nouvelles technologies. Les économies d'agglomération que présentent ces régions favorisent les gains de productivité autonome et la compétitivité structurelle, d'autant plus que l'industrialisation est récente, que les établissements ont une certaine taille et que le tissu industriel est composé d'un grand nombre de PME dynamiques. Les activités les plus tournées vers les marchés étrangers sont contraintes à des efforts d'innovation pour résister à la concurrence internationale et à l'imitation-diffusion des progrès technologiques. En présence d'une base exportatrice significative, les multiplicateurs internes traditionnels s'effacent derrière les multiplicateurs de commerce externe et les effets de compétitivité hors prix deviennent
décisifs. « Les complémentarités intersectoriellesjouent alors un rôle dans les peiformances extérieures, au-delà de la simple polarisation sur des secteurs à haute technologie» [199Sb, p. 23].

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