Pratiques et théories de l'économie solidaire

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Depuis quelques années, l'économie solidaire a le vent en poupe. Cependant, entouré d'une "nuée d'imprécision", le terme économie solidaire est resté à l'état de notion. Cet ouvrage s'est assigné comme objectif d'approfondir sa connaissance théorique en proposant une conceptualisation. Celle-ci est construite à partir des pratiques des organisations d'économie solidaire et des analyses économiques et sociopolitiques du tiers secteur et de la nouvelle économie du territoire.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296368262
Nombre de pages : 397
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PRATIQUES ET THEORIES DE L'ECONOMIE SOLIDAIRE Un essai de conceptualisation

Tableau de couverture: Les tomates sur lafenêtre Nicole Pitte Huile sur toile Format 61 cm x 38 cm

Anne-Marie ALCOLEA-BURETH

PRATIQUES ET THEORIES DE L'ECONOMIE SOLIDAIRE Un essai de conceptualisation

Ouvrage publié avec le soutien de la mairie de ChevillyLarue

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique

75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 TOIinO ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6859-8 EAN : 9782747568593

Cet ouvrage est la reproduction in extenso de la Thèse de doctorat (N.R.) en Sciences Economiques présentée et soutenue publiquement par Anne-Marie ALCOLEA-BURETH le 12 décembre 2002 à l'Université des Sciences et Technologies de Lille Université du Littoral Côte d'Opale Département de Sciences Economiques Laboratoire GREL/IMN, équipe d'accueil n° 1702

Le Jury était composé de Messieurs les Professeurs:

Hassan Zaoual, Directeur de thèse, Université du Littoral Côte d'Opale, Professeur, Chaire spéciale d'Economie du Développement, Institute of Development Policy and Managment, University of Antwerpen Jean-Marie Monnier, Professeur agrégé des Universités, Université Paris I. Mr Mohamed Benlahcen Tlemçani, Maître de conférences en Sciences Economiques HDR, Directeur du GRECOS, Université de Perpignan. Mr Bernard Guesnier, Professeur de Sciences Economiques, Université de Poitiers. Mr Jean-Louis Laville, Chargé de recherches CNRS, Directeur du LSCI. Mme Nathalie Sigot, Professeur agrégé des Universités, Université du Littoral Côte d'Opale. Mr Francis Morin, Ancien Conseiller technique auprès du Secrétaire d'Etat à l'Economie Solidaire. Les Universités des Sciences et Technologies de Lille et du Littoral Côte d'Opale n'entendent donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans cette thèse; ces opinions devront être considérées comme propres à son auteur. La composition, la correction et la mise en pages du prêt à clicher de cette thèse ont été assurées conjointement par Henry PANHUYS et Nadine LEFEBVRE du Bureau Lefebvre s. c. à Bruxelles.

Collection Economie Plurielle
dirigée par Henry Panhuys et Hassan Zaoual
La collection «Economie Plurielle» a pour ambition de développer le pluralisme dans les sciences sociales et particulièrement en économie. Cet objectif est devenu, aujourd'hui, une nécessité tant du point de vue des faits que du point de vue des théories et des paradigmes relevant du domaine de l'Homme. Leur cloisonnement s'avère être un obstacle à l'interprétation des mutations en cours. L'irruption et la diffusion de la société de l'information et de la connaissance ainsi que l'importance de la culture, du sens et des croyances dans les pratiques d'acteurs supposent un changement radical dans l'épistémologie des sciences sociales. Dans ce but, la collection se veut aussi un lieu de dialogue et d'échanges entre praticiens et théoriciens de tous horizons. Série Economies et Cultures

A.-M. ALCOLEA, Pratiques et théories de l'économie solidaire. Un essai de conceptualisation, Préf. C. Hervy et J.C. Bureth, 2004, 397 p. H. PANHUYS, Lajin de l'occidentalisation du monde? De l'unique au multiple, GREL - Université du Littoral-Côte d'Opale (ULCO, Dunkerque), Réseau Sud-Nord Cultures et Développement, 2004, 536p. H. ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique. Préf. de S. LATOUCHE. Université des Sciences et Technologies de Lille, GREL-ULCO, Réseau Cultures, 2002, 626 p. M. LUYCKX GHISI, Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme. La société réenchantée? Préf. d'I. PRIGOGINE, Prix Nobel. Ouvrage sélectionné par le Club de Rome, GREL-ULCO, 2001, 216 p. H. PANHUYS et H. ZAOUAL, (sId), Diversité des cultures et mondialisation. Au-delà de l'économisme et du culturalisme. Ouvrage collectif Réseau Cultures I GREL-ULCO, 2000, 214 p. S. LATOUCHE, F. NOHRA, H. ZAOUAL, Critique de la raison économique, Introduction à la théorie des sites symboliques. Préface d'A. KREMER-MARlETTI, in « Collection Epistémologie et Philosophie des Sciences », 1999, 125 p. H. ZAOUAL (éd), La socio-économie des territoires. Expériences et théories. Colloque GREL-ULCO (mai 1997), 1998, 352 p.

B. KHERDJEMIL, (sId), Mondialisation et dynamiques des territoires, Colloque GREL-ULCO (mai 1997), 1998,218 p. B. KHERDJEMIL, H. PANHUYS, H. ZAOUAL, (sId), Territoires et dynamiques économiques. Au-delà de la pensée unique. Actes Colloque GREL - ULCO (mai 1997), 1998,228 p. J.P. LALÈYÊ, H. PANHUYS, Th. VERHELST, H. ZAOUAL, (sId), Organisations économiques et cultures africaines. De l'homo œconomicus à l 'homo situs. Ouvrage collectif publié dans la Collection «Etudes Africaines », Réseau Sud-Nord Cultures et Développement! Université Saint-Louis du Sénégal, 1996, 500 p. Série Gestion et Cultures G.A.K. DOKOU, M. BAUDOUX, M. ROGE, L'accompagnement managérial et industriel de la PME. L'Entrepreneur, l'Universitaire et le Consultant. Préf. de J. DEBOURSE, 2000, 292 p. Série Histoires et Sociétés J.M. AUBAME, Les Beti du Gabon et d'ailleurs. Tome 1, Sites, parcours et structures, Paris, 2002, 273 p. Tome 2, Croyances, us et coutumes, Paris, 2002, 292 p. Université Omar Bongo (UOB-Libreville), GRELULCO (Dunkerque). Ouvre coordonné par F.-P. NZE-NGUEMA et H. PANHUYS. Préf. de B. MYE ONDO. Postf. de F.-P. NZE-NGUEMA. Série Histoires et politiques M. HABIBI, L'interface France-Iran 1907-1938. Une diplomatie voilée, 2004, 404 p. Préf. de P. Milza. F.-P. NZE-NGUEMA, L'Etat au Gabon de 1929 à 1990. Le partage institutionnel du pouvoir, in Collection «Etudes Africaines », 1998, 239 p. Série Contes et Récits H.H. INFANTE (pseudonyme universitaire maghrébin), sémitiques de Tanger. Papillon bleu, 2002, 249 p. En préparation H. ZAOUAL, Socioéconomie de la proximité. H. ZAOUAL, Institutions, organisations et diversité des territoires. C. LEIDGENS, Fréchal. Une terre africaine au Brésil.

Contes

SOMMAIRE
PREFACE
INTRODUCTION CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE GENERALE

13 15 35 89 139

1 :Des origines de l'économie sociale et solidaire 2 :De la crise du fordisme à l'économie solidaire 3 :Economie solidaire et tiers secteur

CHAPITRE 4 :Le commerce équitable: une illustration de l'économie solidaire CHAPITRE 5 : La fmance solidaire: une illustration de l'économie solidaire CHAPITRE solidaire 6 : Les fondements d'économie politique

189

245

293
GENERALE

CONCLUSION

339 351 387 391 395

BIBLIOGRAPHIE
ANNEXES AUTEUR ET ADRESSES TABLE DES MATIERES

Il

PREFACE
Que l'économie solidaire fût une tentative porteuse d'espoir pour essayer de dépasser les divisions d'un monde dual, pour disputer sa toute-puissance au règne de l'argent, pour consacrer un type de rapports neufs entre citoyens du même territoire et/ou de la même planète, nous le savions et l'approuvions. Que cette tentative ait besoin d'un environnement théorique lui permettant de se hisser au niveau de l'action déterminée parce que suffisamment éclairée, nous n'en doutions pas davantage. Ce n'est pas le moindre des mérites de ce travail que d'y avoir modestement contribué avec rigueur, méthode, richesse dans le contenu et constant enthousiasme. Christian Bervy Maire de Chevilly-Larue

Si nous nous autorisions à penser l'économie autrement? Les relations entre humains sont, par définition, construites et complexes, mais ne pouvons-nous pas imaginer qu'elles puissent être « aussi », spontanées, naturelles et simples. Ne pourraient-elles pas être «aussi» la résultante de stratégies et de constructions rationnelles assises sur une volonté d'oeuvrer pour un idéal altruiste? C'est en acceptant ces «aussi» que nous pouvons penser en termes de réel progrès. Il est certain que la mesure ou l'analyse de ce « progrès» ne peut pas être adossée à des indicateurs quantitatifs, voire inexpressifs, dont les détenteurs de la pensée dominante ont fait leurs seuls outils d'appréciation au nom d'un statut qu'ils ont historiquement et socialement usurpé. Or, la cohésion sociale, le lien social sont indubitablement un facteur de progrès humain et le droit d'exister humainement, socialement et économiquement est un droit inaliénable pour tous. C'est en ce sens que nous devons 13

accueillir avec intérêt toute réflexion, toute démarche, toute expérience et toute conception du développement qui fait de l'économie et de la technique, des outils au service du mieux-être de l'Homme. L'économie solidaire en constituerait, nous semble-il, une parfaite illustration. L'économie solidaire: concept, notion, domaine, antichambre d'une nouvelle approche scientifique s'inscrivant dans une démarche pluridisciplinaire dont l'ambition serait de réconcilier l'économique et le social ou en définitive une nouvelle « vieille» utopie teintée de références économiques, sociologiques, philosophiques, humanistes... ? Que de réflexions qui sollicitent et qui flattent notre imaginaire individuel et collectif. Nombre de «chiens savants» de toute obédience politique ou sociale, mais néanmoins membres de «l'establishment », estiment que ces nouvelles formes socioéconomiques ne peuvent pas être considérées comme des possibilités effectives de références économiques. A la limite quelques gros caniches de la meute daignent accepter avec condescendance qu'il ne s'agirait, en définitive que de petits segments ou autres niches et de toutes les manières récupérés ou alimentant notre bon système capitaliste. Toujours est-il que derrière les mots et les constructions intellectuelles de tous ordres, se profilent d'une manière évidente des actes, des actions, des résultats tangibles et des comportements illustrant ce champ sociétal ou cette économie autrement, tels le commerce équitable et la finance solidaire. Participer à la construction de nouvelles formes de régulation économiques et sociales pour permettre à chaque être humain de vivre dignement est l'un des objectifs d'une Economie Solidaire. D'une manière plus globale, ne pourrait-on pas raisonnablement penser que ces « nouvelles formes de régulation» puissent, enfin, ouvrir la voie au véritable débat sur la répartition de la richesse produite et sur la place de 1'homme dans la société.
Jean-Claude Bureth Solidaire Chevillais

Coordinateur

du Pôle d'Economie

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INTRODUCTION GENERALE
LES CLEFS D'UNE DEMARCHE ECONOMIQUE OUVERTE

« La question est de savoir dans quels cas et jusqu'à quel point nous sommes obligés d'obéir à un système injuste ».

J. Rawls

«La science économique qui s'est installée aux commandes de la civilisation globale d 'aujourd 'hui est une science particulière, fruit d'une certaine vision du monde et de I 'homme. Elle donne lieu à des choix et à des modèles de société qui ne répondent pas aux attentes des populations, tant celles du Sud que du Nord de la planète ».

H. Zaoual (1998a)1

H. ZAOUAL (1998a), «De ['homo oeconomicus à ['homo sitUS», Numéro spécial sur le thème: «Pratiques de [a dissidence économique» in Réseaux rebelles et créativités sociales, Genève, Les Nouveaux Cahiers de l'Institut Universitaire d'Etude du Développement, Editions Presses Universitaires de France, juin 1998, p. 5. 15

Cette recherche sur 1'« économie solidaire» a pris naissance dans le domaine particulier de l'économie du développement. Une double finalité a motivé le choix de l'objet d'étude: comprendre l'économie solidaire afin d'être en mesure de proposer d'autres modes de production et de distribution des richesses et d'autres manières de penser l'économie. Le fil conducteur de ces deux motivations relève de trois ordres: les impasses de notre mode de développement, les différentes études réalisées, soit dans le cadre de nos deux diplômes de troisième cycle2 soit dans le cadre professionnel3 et enfin, notre intégration au Groupe de Recherche sur les Economies Locales (G.R.E.L.) de l'Université du Littoral Côte d'Opale. Cet itinéraire nous a conduit à la conviction que l'explication des phénomènes économiques, dans leur fonctionnement comme dans leur évolution, est irréductible à un seul modèle d'interprétation, en l'occurrence celui du marché. Au contraire, l'observation des faits et des pratiques économiques dévoile la grande diversité des modes de coordination entre les agents économiques. Ces derniers, dans leur lutte contre l'incertitude et dans leur souci de participer à la construction d'une «économie au service de l'homme », pour reprendre l'expression
D.E.S.S. en économie du développement agricole, Mention Bien, Institut d'Etude du Développement Economique et Social, Université de Paris I PanthéonSorbonne. Ce diplôme impliquait la réalisation d'un mémoire. Celui-ci a porté sur une «Exploitation agricole de polyculture élevage dans le département du Lot». Mention Très Bien. Diplôme de troisième cycle de l'Institut d'Etude du Développement Economique et Social (2ème année), Université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Ce diplôme avait pour objet de sanctionner une étude économique de 6 mois à l'étranger. Il a donné lieu à la réalisation d'un mémoire: «Diagnostic agro-technico-économique de la zone de polyculture (maïs, fruits, maraîchage) de l'Asentamiento Campesino Las Barbas. Etat Guarico. Vénézuela », Mention Très Bien. 3 Etude sur le microcrédit dans la région d'Antsirabé à Madasgascar pour Ingénieurs sans Frontières; Etude sur les apports de l'économie solidaire aux dynamiques locales pour le Comité de Liaison des Comités de Bassin d'emploi et la Caisse des dépôts et Consignations; Etude sur les Pôles Locaux d'Economie Solidaire pour la Fondation Agir pour l'Emploi; Etude d'expériences de finance solidaire à Montréal pour le Réseau de l'Economie Alternative et Solidaire, Etude sur l'opportunité de développer le commerce équitable au sein du Comité de Bassin d'emploi de Dunkerque pour le compte de ce Comité et enfin, Etude sur l'opportunité de développer les outils financiers et le commerce équitable au sein du Comité de Bassin d'emploi Sud-Val-de-Marnais pour le compte du Comité de Liaison des Comités de Bassin d'emploi. 16

d'Ho BARTOLI4, composent avec leur registre social, les règles et conventions qui président leur vie économique et sociale. Ainsi, le paradigme du marché, comme le montrent les travaux des économistes et des sociologues des conventions, présente de grandes incomplétudes. Tout semble indiquer, aujourd'hui, que les acteurs tirent la stabilité de leurs interactions économiques de la diversité des mécanismes de coordination qui sont à l'œuvre au plus profond de la vie économique. Ce principe de diversité rend leurs comportements économiques, au moins partiellement, rebelles aux présupposés de tout réductionnisme. Ce constat ouvre, par conséquent, la voie à la prise en compte de formes de vie économique autres que celle du marché. L'économie solidaire en constitue une des illustrations.

1.
1.1.

PERTINENCE DE L'ECONOMIE SOLIDAIRE COMME OBJET DE RECHERCHE
L'économie solidaire: une manière de penser les activités économiques et l'économie

Au moment même où le capitalisme mondial semble encore plus s'imposer dans le champ de l'économique, la nécessité d'intervention sociale, dont il prétend pouvoir se passer, prend une forme jamais atteinte jusqu'ici. A ce propos, il convient de rappeler que ces dernières années, un nombre important d'appels d'économistes et de socioéconomistes s'est opéré en faveur d'un renouvellement de la pensée économique et des activités économiques dont ceux de : J.L. KLEIN et B. LEVESQUE (1995)5, G. ROUSTANG, J.L. LAVILLE, B. EME, D. MOTHE et

H. BARTOLI (1996), «L'économie, service de la vie. Crise du capitalisme. Une politique de civilisation », Grenoble, Editions Presses Universitaires de Grenoble. 5 J.L. KLEIN et B. LEVESQUE (Sous la direction), (1995), «Contre /' exclusion, repenser l'économie », Sainte-Foy, Editions Presses de l'Université du Québec.

17

B. PERRET (1996)6, G. AZNAR, A. CAILLE, J.L. LAVILLE, J. ROBIN et R. SUE (1997)7, D. DEMOUSTIER (2000,2001)8 et J. GENEREUX (2001)9. Ce besoin de régulation sociale des activités économiques qui s'impose aujourd'hui avec acuité n'est cependant pas nouveau. Un détour par l'histoire économique (chapitre 1) soulignera, au contraire, que l'histoire de l'humanité se résume à être, le plus souvent, celle d'une lutte permanente entre la forte tendance à subordonner les potentialités de l'économie à un contrôle social d'ensemble et en proportion aussi forte, à l'autonomisation d'une logique de l'accumulation privée des richesses. Plus précisément, nous verrons que presque simultanément, l'avènement de l'économie de marché s'est accompagné d'une force inverse d'encastrement social des activités économiques par le mouvement ouvrIer. Dans la même perspective, il est opportun de rappeler que dès les années soixante-dix, la rupture de la croissance avait eu, déjà à l'époque, le mérite de disqualifier les analyses d'une croissance économique prétendument infmie et de faire une place à des interrogations sur les finalités et les contraintes du développement considéré jusqu'alors comme le seul moteur du progrès humain. Dans ce contexte scientifique et historique, la crise constatée n'était pas appréhendée comme une crise économique mais comme une crise sociétale. Les rapports de production du capitalisme y trouvaient leurs limites dans des rapports de répartition devenus insoutenables: insoutenable répartition des richesses produites et insoutenable répartition des
G. ROUSTANG, J.L. LAVILLE, B. EME, D. MaTHE et B. PERRET (1996), « Vers un nouveau contrat social », Paris, Editions Desclée de Brouwer. 7 G. AZNAR, A. CAILLE, J.L. LAVILLE, J. ROBIN et R. SUE (1997),« Vers une économie plurielle, un travail, une activité, un revenu pour tous », Paris, Editions La Découverte & Syros. 8 D. DEMOUSTIER (2000), « Les organisations de l'économie sociale, acteurs de la régulation socioéconomique », in Revue des Etudes Coopératives Mutualistes et Associatives (R.E.C.M.A.), « Un siècle d'économie sociale », n° 275-276, avril 2000, p.137 ; D. DEMOUSTIER (2001), «L'économie sociale et solidaire. S'associer pour entreprendre autrement », Paris, Editions La Découverte & Syros. 9 J. GENEREUX (2001), «Manifeste pour l'économie humaine », in Revue Esprit, juillet 2001, p. 141. 18

ressources naturelles entre les générations. Le développement semblait être entré dans une crise paradigmatique caractérisée par l'exclusion sociale et la dégradation écologique. Durant les décennies quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la libération des forces du marché et la « nouvelle économie» avaient induit momentanément une reprise de la croissance économique, contribuant ainsi à relativiser les critiques les plus radicales du système économique dominant. Cependant, la volatilité de la mondialisation avec ses incertitudes, la permanence d'un chômage massif et la montée en puissance d'une précarité généralisée, y compris dans les pays qui indiquaient la voie de la mutation, comme la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, réajustent le débat économique en direction des limites de l' économisme libéral et d'une prise en compte du caractère cumulatif, donc explosif, des disparités au sein des pays globalement riches et entre ceux-ci et le reste de la planète. A ce propos rappelons, à la suite de M. BEAUD (2000) 10,que le cinquième le plus riche de la population mondiale dispose de plus de 80% des ressources alors que le cinquième le plus pauvre ne dispose seulement que de 1% des ressources totales. Aujourd'hui quelque 2,7 milliards d'humains (sur 6 milliards) vivent avec moins de deux euros par jour et si rien n'est fait, ils risquent d'être 4 milliards (sur 8 milliards), en 2015. Ce constat est aussi celui des institutions internationales y compris celles qui se sont engagées en faveur de la globalisation comme l'indique le thème récurrent de la pauvreté dans les récents rapports de la Banque mondiale. Face à ces constats, puisque les thérapies libérales ou keynésiennes ne sont plus à la hauteur du défi, que faire? Entre la résignation distinguée et l'utopie incantatoire, d'autres voies sontelles possibles? Nous pensons que l'économie solidaire en constitue une. Cela nous paraît d'autant plus fondé, comme l'indique B. LEVESQUE, G.L. BOURQUE et E. FORGUES (2001)11, que «le mouvement d'économie solidaire n'est pas un épiphénomène européen. Il s'inscrit dans la tendance lourde de la mondialisation qui va bien au-delà de la libéralisation des
M. BEAUD (2000), «Pour un monde moins inégal et plus humain», in Revue Alternatives Economiques, n° 186, novembre 2000. Il B. LEVESQUE, G.L.BOURQUE et E. FORGUES (2001), «La nouvelle sociologie économique », Paris, Editions Desclée de Brouwer, p. 77. 19
10

marchés financiers. Cette tendance est aussi celle de l'interdépendance entre les diverses dynamiques nationales, c' està-dire d'un mouvement d'ensemble avec l'émergence de contrepouvoirs à la libéralisation des marchés. D'où depuis quelques années, la tendance à voir s'opérer une forme de mimétisme ou d' « isomorphisme» de l'économie solidaire au niveau international. On voit de plus en plus de militants et les promoteurs de l'économie solidaire, ainsi que les décideurs politiques progressistes, s'inspirer des expériences étrangères, participant finalement à un vaste mouvement de transformation. Dans cette visée, le courant de l'économie solidaire permet d'alimenter le débat sur les manières de repenser les rapports entre l'économie et le social ». Il convient de souligner à la suite de J. DEFOURNY, L. FAVEREAU et J.L. LAVILLE (1998)12 que cette forme d'entrepreneuriat social touche aussi bien l'Europe que les EtatsUnis ou l'Amérique Latine. A ce sujet, de nombreux ouvrages sont parus, ces dernières années, signalant la variété des expériences et la diversité des vocables. Aux Etats-Unis, L. FAVEREAU (1994)13 signale que l'économie solidaire est connue sous le terme de « développement économique communautaire ». En Amérique Latine, d'après I. LARRAECHA et M. NYSSENS (1994)14, elle est appréhendée sous la notion d' « économie populaire». Selon B. LEVESQUE, G.L. BOURQUE et E. FORGUES (2001)15, « des études comparatives ont permis de relever le poids de chaque histoire nationale dans la particularité des expériences. Chacune d'elles s'exprime dans un tissu associatif original, découlant des formes juridiques variées et de traditions différentes (...).
J. DEFOURNY, L. FAVEREAU et J.L. LAVILLE (1998)12, «Insertion et nouvelle économie sociale. Un bilan international», Paris, Editions Desclée de Brouwer. 13 L. FAVEREAU (1994), «L'économie solidaire à l'américaine: le développement économique communautaire», in J.L. LAVILLE (Sous la direction), «L'économie solidaire: une perspective internationale», Paris, Editions Desclée de Brouwer. 14 I. LARRAECHA et M. NYSSENS (1994), « L'économie solidaire, un autre regard sur l'économie populaire au Chili », in J.L. LAVILLE (Sous la direction), « L'économie solidaire: une perspective internationale », Paris, Editions Desclée de Brouwer. 15 Ibid, p. 76.
12

20

Cependant, dans chaque pays, le constat est identique, « l'économie solidaire remet en synergie les trois composantes de l'économie (l'économie marchande, non marchande et non monétaire). La fonction redistribution assurée par l'Etat est maintenue au sommet en proposant une contractualisation des activités de nature communautaire qui autrement pourraient constituer un recul pour les libertés individuelles, tout en conservant un espace pour l'économie marchande qui est ainsi encastrée socialement ou tout au moins politiquement». Ainsi comme l'ont précisé B. LEVESQUE et Y. VAILLANCOURT (1998)16, les expérimentations de l'éco-nomie solidaire valent non seulement pour elles-mêmes mais aussi par leur capacité à contribuer au renouvellement aussi bien du secteur étatique que du secteur marchand. Ces derniers doivent dorénavant prendre en compte de nouveaux acteurs (société civile) et de nouveaux paramètres dans la production de biens et de services locaux (droits de I'homme, environnement, éthique et solidarité). En interrogeant les rapports entre l'économique et le social et entre l'économique et la politique, une véritable révolution tranquille est en train de se dérouler sous nos yeux, incitant les économistes à mieux comprendre la nature et les caractéristiques de ces phénomènes économiques et sociaux. Mais cette réalité économique qui refuse et réfute les hypothèses de l'économie standard est difficile à étudier car nous sommes trop habitués à construire nos raisonnements sur des démarches hypothéticodéductives. Aussi, pour tenir compte de cette dissidence des faits, nous devons opérer une dissidence sur le plan de la théorie économique. «Les seuls obstacles importants à la prospérité du monde sont les doctrines obsolètes qui encombrent les hommes» [P. KRUGMAN (2000)]17. Comme l'indique H. ZAOUAL (2000, 2002c)18, «cette ouverture de la conception de l'économiste n'est
16 B. LESQUE et Y. VAILLANCOURT (1998), « Les services de proximité au Québec: de l'expérimentation à l'institutionnalisation», in Cahiers du CRISES, n° 9812. 17 P. KRUGMAN (2000), « Pourquoi les crises reviennent toujours », Paris, Editions du Seuil, p. 22. 18 H. ZAOUAL (2000), « Conventions et territoires: quelles conjugaisons? », Séminaire du Centre d'Economie et d'Ethique pour l'Environnement et le Développement, Université de Versailles Saint-Quentin-en- Yvelines, p. 21; H.

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pas seulement exigée pour des raisons purement théoriques mais aussi par des nécessités pratiques. Un savoir n'est censé être utile que s'il nous aide à interpréter le plus grand nombre de Jaits. On a souvent reproché à l'analyse économique de privilégier l'abstraction et la déduction, or il devient, aujourd 'hui, impératif qu'elle s'enrichisse par l'observation de Jaits pluriels pour mieux engager des changements en direction d'une épistémologie susceptible de saisir les comportements des agents en situation réelle. Ce n'est qu'avec ce souci qu'elle peut prétendre participer de manière appropriée aux besoins de la demande sociale. Les Jaits et l'action demandent des concepts opératoires ouverts sur la réalité ». Par conséquent, l'épistémologie retenue par les économistes devrait être une approche économique ouverte sur les autres sciences telle la sociologie économique. En effet, dans ce contexte scientifique, les chercheurs appartenant au Centre de Recherche et d'Information sur la Démocratie et l'Autonomie (C.R.I.D.A.), suggèrent de redonner sens à l'approche substantive de l'économie chère à K. POLANYI. Plus précisément, à compter d'analyses empiriques opérées dans le champ des services de proximité, ils proposent de reconnaître que les activités économiques doivent concerner non seulement les activités marchandes, mais aussi les activités non marchandes, comme la redistribution réalisée par l'Etat, de même que les activités non monétaires relevant de la réciprocité (rejoignant en cela les analyses du M.A.U.S.S.) J.L. LAVILLE (1992, 1994, 1996ab, 1998ab, 1999a, 2000)19, B. EME (1982, 1983, 1994ab, 1998a)20,
ZAOUAL (2002c), «Conventions et territoires: quelles conjugaisons? », in Regards sur l'économique, Settat, Maroc, Revue transdisc iplinaire du développement, n° 1, juin 2002,. Centre de Recherche sur le Développement Local, pp. 159-197. 19 lL. LAVILLE (Sous la direction), (1992), «Les services de proximité », Paris, Editions Syros-Alternatives; lL. LAVILLE (Sous la direction), (1994), (réédition 2000), «L'économie solidaire: une perspective internationale », Paris, Editions Desclée de Brouwer; lL. LAVILLE (1996a), « Economie et solidarité: linéaments d'une problématique », in O.C.D.E., «Réconcilier l'économique et le social. Vers une économie plurielle », Paris, Editions O.C.D.E. ; J.L. LAVILLE (1996b), « Los servicios de proximidad ,. una eleccion de la sociedad », in VIDAL I. (coord.), «lnsercion social por el trabajo, Una vision internacional », Barcelone, Comision de la Comunidades Europeas; lL. LAVILLE (1998a), 22

J.L. LAVILLE et J.F. MARCHAT GARDIN (1996, 1999ab)22.

(1995)21 et J.L. LAVILLE et L.

«Les services de proximité», in Revue de la Confédération Française Démocratique du Travail, n° Il, juin-juillet 1998; J.L. LAVILLE (1998b), «Pour une économie plurielle », in Revue Alternatives Economiques, n° 1599, mai 1998; lL. LAVILLE (1999a),« Services de proximité: les clés du développement », in SERVET lM. (Sous la direction), «Exclusions et Liens Financiers », Rapport 1998 du Centre Walras, Paris, Editions Economica; J.L. LAVILLE (2000), «Le tiers secteur: un objet d'étude pour la sociologie économique» in BIDET E, EVERS A, GADREY J, LAVILLE J.L et NYSSENS M. (2000), «Qu'est-ce que le Tiers secteur? Associations, économie solidaire, économie sociale», in Revue Sociologie du Travail, n° 4, vol. 42, octobredécembre 2000. 20 B. EME (1982), « The French Searchfor Alternatives: Decentralisation and Local Self-reliance », Development, 3; B. EME (Sous la direction), « L'imagination au quotidien», Recueil d'expériences de créations d'activités et d'emplois pour le Ministère de l'Emploi, Paris, Editions La Documentation Française; B. EME (1993), «Les services de proximité: des lieux à inventer », in Exclusion et solidarité, « Comment repenser le lien social», Paris, Fondation de l'Arche de la Fraternité, Collection Débats; B. EME (1994a), «Services de proximité: éclatement des pratiques et fragmentation conceptuelle», in J. BONAMY et N. MAY (Sous la direction), «Services et mutations urbaines, questionnements et perspectives », Paris, Editions Anthropos; B. EME (1994b), «Réseaux sociaux et développement économique: le cas des services de proximité», in C. COURTET, M. BERLAN-DARQUE et Y. DEMARNE (Sous la direction), «Territoires ruraux et développement. Quel rôle pour la recherche? », Association Descartes/CEMAGREF Editions; B. EME (1998a), « Aux frontières de l'économie: politiques et pratiques d'insertion », in Cahiers Internationaux de Sociologie, vol. CIII, Paris, Editions Presses Universitaires de France. 21 J.L. LAVILLE et J.F. MARCHAT (1995), «Services de proximité et développement social urbain»; tome 1: « Les services solidaires au microscope », avec la collaboration de T. DERNONCOURT, L. GARDIN et M.F. GOUNOUF ; tome 2 : «Les services solidaires: un renouvellement des actions pour la ville?», avec la collaboration de B. LEVESQUE, Recherche réalisée ~our le Plan Construction Architecture. 2 J.L. LAVILLE et L. GARDIN (1996), «Les services de proximité: un choix de société », Paris, Editions CRIDA-LSCI (CNRS-IRECO) ; IL. LAVILLE et L. GARDIN (1999a), «Les initiatives locales en Europe et renouvellement des politiques publiques », Montréal, Collection Economies et Solidarités, Editions Presses Universitaires du Québec, Vol. 30, n° 2 ; IL. LAVILLE et L. GARDIN (1999b), «Local Initiatives in Europe, an Economic Review», Paris, Editions CRIDA, Etude réalisée pour la Commission des Communautés Européennes, DGV. 23

Dans ce cadre analytique, l'économie solidaire est appréhendée comme une nouvelle génération d'organisations économiques. Celles-ci reflètent le caractère pluriel du dynamisme et des modes de coordination économique du tiers secteur. Ces caractéristiques jouent un rôle moteur dans les formes de partenariat associant les acteurs de la société civile et les Pouvoirs Publics. Le réseau, le capital social et la pluralité des modes d'action économique sont ainsi mis à l'épreuve dans les actions d'économie solidaire. De même, cette forme de vie économique, au regard de sa nature hybride, est source d'inspiration pour une économie plurielle apte à gérer la diversité des mécanismes d'échanges économiques entre les hommes.

1.2.

Economie solidaire: une notion polysémique

L'étude de la littérature économique et de la littérature liée à la sociologie économique ainsi que les différentes analyses empiriques que nous avons effectuées nous conduisent à avancer que la notion d'économie solidaire ne constitue pas un concept. En effet, les analyses relatives à l'économie solidaire sont loin d'être unanimes [E. DACHEUX et D. GOUJON (2002)]23. L'économie solidaire peut être entendue dans des sens différents [A.M. ALCOLEA (1999abc)]24. Elle peut être appréhendée comme une nouvelle forme d'économie sociale, C. FOUREL (2001)25, J. DEFOURNY et P. DEVELTERE (1999)26 et E. BIDET
23

E. DACHEUX et D. GOUJON (2002), « De nouveaux outils pour

comprendre l'économie solidaire », in Revue des Etudes Coopératives Mutualistes et Associatives (R.E.C.M.A.), n° 284, mai 2002, p. 60. 24 A.M. ALCOLEA. (1999a), « Les apports de l'économie solidaire aux dynamiques locales », in Comité de Liaison des Comités de Bassin d'Emploi et Caisse des dépôts et Consignations; A.M. ALCOLEA. (1999b), « De l'économie solidaire à l'économie solidaire territoriale: quelles figures économiques? », in Cahiers du G.R.A.T.I.C.E, n° 17, deuxième Semestre 1999; A.M. ALCOLEA. (1999c), « La montée en puissance des organisations de l'économie solidaire », Colloque International des 20, 21 et 22 octobre 1999 à l'Université de Perpignan, sur le thème: « Economie Plurielle, Economie Solidaire: l'Emploi en question ». 25 C. FOUREL. (Sous la direction), (2001), « La nouvelle économie sociale. Efficacité, solidarité et démocratie », Paris, Editions La Découverte & Syros. 26 J. DEFOURNY. et P. DEVEL TERE. (1999), « Origines et contours de l'économie sociale au Nord et au Sud », in J. DEFOURNY, P. DEVEL TERE. et 24

(2000)27,comme un secteur spécifique, A. LIPIETZ (2001)28, comme une économie alternative, F. BADET (1998)29, P. OUTREQUIN, A. POTIER et P. SAUVAGE (1986)30 ou encore comme un nouveau mode de développement local. A.M. ALCOLEA (1998a, 1999b)3!, M. THEVENIAULT-MULLER (1999)32, M. BENLAHCEN TLEMCANI (2001)33, J. CHRISTENSON et J. ROBINSON (1999)34et L. FAVREAU et B. LEVESQUE (1996)35. Elle peut aussi être saisie comme la résultante de problèmes informationnels et de coordination du marché et de

B. FONTENEAU, «L'économie sociale au Nord et au Sud », Paris, Bruxelles, Editions De Boeck, p. 37. 27 E. BIDET. (2000), «Economie sociale, nouvelle économie sociale et sociologie économique », in E. BIDET, A. EVERS, 1. GADREY, 1.L. LAVILLE. et M. NYSSENS, «Qu'est-ce que le Tiers secteur? Associations, économie solidaire, économie sociale », in Revue Sociologie du Travail, n° 4, vol. 42, octobre-décembre 2000, pp. 587-597. 28 A. LIPIETZ (2001), « Pour le tiers secteur: l'économie sociale et solidaire », Paris, Editions La Découverte/La Documentation française. 29 F. BADET (1998), « L'économie alternative: de l'expérimentation à la théorisation », thèse de doctorat en Sciences Economiques (N.R.), (Sous la direction de R. PASSET), Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne. 30 P. OUTREQUIN, A. POTIER et P. SAUVAGE (1986), «Les entreprises alternatives », Paris, Editions Syros-Aldéa. 31 A.M. ALCOLEA (1998a), « Emergence du développement local solidaire et alternatif en France », Colloque International « Europe-Méditérranée : vers quel développement? » , Faculté de Sciences et de Gestion, Université de Toulon et du Var; A.M. ALCOLEA (1999b), « De l'économie solidaire à l'économie solidaire territoriale: quelles figures économiques », in Cahiers du G.R.A.T.I.C.E., n° 17, deuxième semestre 1999. 32 M. THEVENIAUL T-MULLER (1999), «Le Développement local: une réponse politique à la mondialisation », Paris, Editions Desclée de Brouwer. 33 M. BENLAHCEN TLEMCANI (2001), «Emergence du développement local et solidaire: le cas de la région Languedoc-Roussillon », in Némésis, Revue d'Analyse Juridique et Politique, n° 3, M. BENLAHCEN TLEMCANI (Sous la direction), « Economie plurielle, économie solidaire: l'emploi en question », Collection du Centre d'Analyse Politique. 34 J. CHRISTENSON et 1. ROBINSON (1999), « Community Development in Perspective », Iowa, Editions Iowa University Press. 35 L. FAVREAU et B. LEVESQUE (1996), «Développement économique communautaire, économie sociale et intervention », Sainte-Foy, Presses de l'Université du Québec. 25

l'Etat [M. NYSSENS (2000)36, B. GILAIN et M. NYSSENS (2001)37, A. BEN-NER et T. VAN HOOMISSEN (1991)38, M. NYSSENS et J.L. LAVILLE (2000b)39 et B. ENJOLRAS (1993, 1995, 2001)]40. Elle peut également relever de choix politiques et éthiques [D. DEMOUSTIER (2001)41et A. EVERS (2000)]42. L'ensemble de ces travaux est riche d'enseignements mais en même temps, comme le précise H. ZAOUAL (2001a)43, «les définitions se télescopent et se recomposent à l'intérieur de
M. NYSSENS (2000), « Les approches économiques du tiers secteur. Apports et limites des analyses anglo-saxonnes d'inspiration néoclassique », in E. BIDET, A. EVERS, J. GADREY, J.L. LAVILLE et M. NYSSENS, «Qu'est-ce que le Tiers secteur? Associations, économie solidaire, économie sociale », in Revue Sociologie du Travail, n° 4, vol. 42, octobre-décembre 2000, p. 553. 37 B. GILAIN et M. NYSSENS (2001), «Modes d'organisation et dynamiques dans les services de proximité: vers un nouveau welfare mix? », in Université de
36

Liège - Centre d'Economie sociale

-

CERISIS, IRES et ANSO, «Economie sociale. Enjeux conceptuels, insertion par le travail et service de proximité », Bruxelles, Editions De Boeck Université, p. 93. 38 A. BEN-NER and T. VAN HOOMISSEN (1991), «Non-profit Organization in the Mixed Economy», in Annals of Public and Cooperative Economics 62 (4), J.L. LAVILLE et M. NYSSENS (2000b), «L'entreprise sociale: éléments pour une approche théorique ou l'entreprise sociale: essai de socio-économie du changement insititutionnel », Paris, Editions CRIDA-LSCI, pp. 1-21. 40 B. ENJOLRAS (1993), «Vers une théorie socio-économique des associations », in Revue des Etudes Coopératives, Mutualistes et Associatives (R.E.C.M.A.), n° 250, 4èmetrimestre 1993 ; B. ENJOLRAS (1995), «Le marché providence. Aide à domicile, politique sociale et création d'emploi», Paris, Editions Desclée de Brouwer; B. ENJOLRAS (2001), «L'économie solidaire et le marché », Paris, Collection Logiques sociales, Editions L'Harmattan. 41 D. DEMOUSTIER (2001), « L'économie sociale et solidaire. S'associer pour entreprendre autrement », Paris, Editions La Découverte & Syros. 42 A. EVERS (2000), «Les dimensions sociopolitiques du tiers secteur. Les contributions théoriques européennes sur la protection sociale et l'économie plurielle», in E. BIDET, A. EVERS, J. GADREY, J.L. LAVILLE et M. NYSSENS, « Qu'est-ce que le Tiers secteur? Associations, économie solidaire, économie sociale», in Revue Sociologie du Travail, n° 4, vol. 42, octobredécembre 2000, pp. 567-585. 43 H. ZAOUAL (2001a), «L'économie solidaire peut-elle être solidaire ou plurielle? », in Némésis n° 3, Revue d'Analyse Juridique et Politique, Université de Perpignan, M. BENLAHCEN TLEMCANI (Sous la direction), (2001), « Economie plurielle, économie solidaire: l'emploi en question », Collection du Centre d'Analyse Politique, pp. 31-52. 26

Université catholique de Louvain

-

ff'

519-550.

démarches et d'approches sans que l'on puisse faire un classement clair et net des auteurs et des théories qu'ils avancent a priori: économie solidaire, économie solidaire et alternative, économie sociale, nouvelle économie sociale, tiers secteur, tiers secteur d'utilité sociale, économie plurielle, développement solidaire, développement local solidaire et alternatif, etc. L'inflation de termes nouveaux est sans aucun doute une illustration d'une période de révolution scientifique en cours, au sens de T.S. KUHN, dont on ne connaît pas encore les contours et les ultimes développements ». Cette diversité, loin d'être un handicap, constitue pour nous au contraire, une richesse motivante et nous stimule en tant que chercheur pour comprendre cette réalité complexe et mouvante. Dans ce travail de recherche, nous souhaiterions contribuer activement à faire évoluer l'économie solidaire du statut de notion à celui de concept. Cependant, afin que le terme « économie solidaire» devienne un concept heuristique, il convient au préalable: 1. d'observer une démarche empirique par l'analyse de nouvelles pratiques identifiées: commerce équitable et finance solidaire; 2. d'identifier les multiples grilles d'analyse des théoriciens de l'économie solidaire et de les mettre en perspective à l'aide d'un concept synthétique.

2.
2.1.

L'ECONOMIE SOLIDAIRE: UN CONCEPT A CONSTRUIRE
Construction de l'objet et méthodologie de travail

Pour répondre à ces préalables scientifiques caractérisant notre problématique de recherche, cette thèse s'assigne comme objectif d'approfondir la connaissance théorique de l'économie solidaire en France, en proposant une conceptualisation. Celle-ci sera construite à la fois à partir des analyses des pratiques des organisations d'économie solidaire (Recherche-action et enquêtes de terrain) et des analyses économiques et sociopolitiques du tiers

27

secteur et de la nouvelle économie du territoire (théorie des sites symboliques). En d'autres termes, la conjugaison de ces données empiriques et analytiques nous conduira à élaborer un concept de synthèse, celui d'« économie solidaire territoriale ». Pour conduire notre recherche, nous nous appuierons sur deux hypothèses principales: l'économie solidaire constitue à la fois une nouvelle forme d'entrepreneuriat social et une nouvelle forme de développement local ayant leurs spécificités non seulement en termes d'acteurs, de réponses à de nouvelles demandes et de nouveaux modes d'organisation socioéconomique mais aussi en termes de comportements et de mécanismes de coordination des agents économiques. Cette double entrée analytique générera trois conséquences sur le plan théorique: premièrement, par rapport aux analyses du tiers secteur, elle suggérera de mettre fin à la dichotomie des approches économiques et des approches sociopolitiques du tiers secteur et proposera, par conséquent, une approche unifiée du tiers secteur; deuxièmement, par rapport à la théorie de l'économie sociale, elle proposera de compléter l'approche de l'économie sociale en termes de secteur économique par une conception de l'économie sociale comme discipline scientifique à part entière comme le suggérait L. WALRAS et C. GIDE. Plus précisément, par rapport aux théories de l'économie sociale actuelle, les changements proposés se situeront au niveau de l'analyse des comportements et des modes de coordination des agents, de l'analyse de l'encastrement, de l'analyse des organisations et de l'analyse des performances; troisièmement, par rapport à la théorie économique, elle proposera d'une part, une recomposition du savoir économique en direction d'une plus grande ouverture interdisciplinaire et d'autre part, elle suggèrera une collaboration accrue entre le milieu de la recherche universitaire et celui des acteurs de terrain. La construction de l'objet d'étude a été réalisée à partir de données empiriques. Ces données sont issues à la fois d'analyses opérées par des économistes, sociologues ou socioéconomistes spécialistes du tiers secteur ou de l'économie sociale ou encore de l'économie solidaire et d'observations effectuées sur les terrains suivants: le Comité de Bassin d'Emploi Sud-Val-deMarnais, le Comité de Bassin d'Emploi de Dunkerque et les Pôles

28

Locaux d'Economie Solidaire situés à Chevilly-Larue, Pantin, Audincourt et Vanves. Ainsi, contrairement à une approche hypothéticodéductive, nous nous sommes appuyée d'une part, sur l'observation de terrain et d'autre part, sur un aller-retour permanent entre faits et théorie. Dans ce contexte, le terrain n'a plus été une instance de vérification d'une problématique préétablie mais le point de départ de la problématique. Cette démarche a exigé une rupture épistémologique avec la méthode positiviste44. Par conséquent, ce travail de recherche lié à la conceptualisation de l'économie solidaire, en associant réflexion théorique et action, devrait permettre d'identifier les connections possibles entre la recherche fondamentale de tradition universitaire et la recherche-action menée sur le terrain par les acteurs économiques et sociaux. L'armature théorique de notre réflexion correspond aux travaux menés d'une part, dans le cadre du Centre de Recherche et d'Information sur la Démocratie et l'Autonomie (C.R.I.D.A.) et d'autre part, au sein du Groupe de Recherche sur les Economies Locales/Institut des Mers du Nord (G.R.E.L./I.M.N.). Ces groupes de recherche ont donné lieu à la publication de divers ouvrages dont les principaux sont les suivants: J.L. LAVILLE (1992)45, «Les services de proximité en Europe» ; J.L. LAVILLE (1994)46 (réédition 2000). «L'économie solidaire: une perspective

internationale» ; J.L. LAVILLE, B. EME, L. FAVREAU et Y. VAILLANCOURT (1996)47,«Société civile, Etat et Economie
44 Rappelons que l'épistémologie de la théorie néoclassique renvoie à une vision particulière de la connaissance. Elle s'appuie sur une démarche hypothéticodéductive. Des hypothèses de départ délimitent les variables explicatives (exogènes à l'analyse) et les variables à expliquer (endogènes). Un processus logique de déduction, fondé sur la rigueur de la méthode axiomatique, permet d'aboutir à des conclusions aux faits et conduit à l'acceptation provisoire de la théorie aussi longtemps qu'elle n'est pas infirmée. Les phénomènes économiques sont isolables et réductibles à un système formel de relations logiques. 45 IL. LAVILLE (Sous la direction), (1992), «Les services de proximité en Europe », Paris, Editions Syros-Alternatives. 46 J.L. LAVILLE (Sous la direction) (1994) (réédition 2000). «L'économie solidaire: une perspective internationale », Paris, Editions Desclée de Brouwer. 47 IL. LAVILLE, B. EME, L. FAVREAU et Y. VAILLANCOURT (Sous la direction) (1996), « Société civile, Etat et Economie Plurielle », Montréal-Paris, Université du Québec, CRIDA-LSCI (CNRS). 29

Plurielle »; J.L. LAVILLE et M. NYSSENS (2000)48, «SolidarityBased third Sector Organisations in the «Proximity Services» Field: a European Francophone Perspective» ,. H. ZAOUAL, B. KHERDJEMIL et H. PANHUYS (1998)49, «Territoires et dynamiques économiques. Au-delà de la pensée unique»; H. ZAOUAL (1998b)50, «La socioéconomie des territoires. Expériences et théories» ; B. KHERDJEMIL (1998)51, «Mondialisation et dynamique des territoires»; H. ZAOUAL (2002a)52, « Du rôle des croyances dans le développement économique ». Afin d'apporter notre contribution à la conceptualisation de l'économie solidaire, l'épistémologie retenue s'est voulue distante du réductionnisme paradigmatique de l'économie standard et s'est inscrite dans la perspective de la pensée complexe chère à E. MORIN (1987)53. Cette pensée pluridimensionnelle intégrera la pluralité des logiques (économique et sociale), des principes économiques (marché, Etat, réciprocité), des comportements
48

J.L. LAVILLE and M. NYSSENS (2000), «Solidarity-Based third Sector Organisations in the «Proximity Services» Field: a European Francophone Perspective», in Voluntas, International Journal of Voluntary and Nonprofit Organisations, New York, Kluwer AcademicIPlenum Publishers, Vol. Il, Number 1, Mars 2000. 49 H. ZAOUAL, B. KHERDJEMIL et H. PANHUYS (Sous la direction) (1998), « Territoires et dynamiques économiques. Au-delà de la pensée unique», Paris, Editions L'Harmattan. 50 H. ZAOUAL (Sous la direction) (1998b), «La socioéconomie des territoires. Expériences et théories», Paris, Editions L'Harmattan. 51 B. KHERDJEMIL (Sous la direction). (1998), «Mondialisation et dynamique des territoires ». Paris, Editions L'Harmattan. 52 H. ZAOUAL (2002a), «Du rôle des croyances dans le développement économique », Paris, Collection Economie plurielle, Editions L'Harmattan. 53 E. MORIN (1987), dans « <<Le éfi de la complexité». Lettre internationale, d printemps 1987, définit la complexité de la manière suivante: « Ce qui est tissé ensemble dans un tissu de constituants hétérogènes inséparablement associés ». Il ajoute qu'elle « pose le paradoxe de l'un et du multiple, tout en s'entrecroisant et s'entretissant pour former l'unité de la complexité, sans que l'unité du « complexus» ne détruise la variété et la diversité des complexités qui l'ont tissée ». Ainsi entendue, la complexité est éloignée du réductionnisme qui prétend réduire la logique du tout à celle de ses composantes, que du holisme qui néglige l'étude des composantes, pour ne considérer que celle du tout. La complexité est polyvalente. Elle est ouverte à de multiples situations possibles, dont l'issue est quasi indéfinissable a priori. 30

économiques (intérêt, altruisme et éthique), des institutions (marché et organisation) ainsi que la pluralité des mécanismes de coordination (confiance, proximité, convention, norme, éthique et territoire). D'un point de vue méthodologique, cette recherche souligne donc la nécessité d'une approche transdisciplinaire et flexible, pour saisir la complexité du phénomène d'économie solidaire. Dès lors, nous nous sommes appuyée sur une méthodologie de nature interactive permettant de réaliser des allers et retours entre les disciplines des sciences sociales. L'épistémologie choisie ici, est par conséquent une approche économique ouverte sur les autres sciences. 1. Le recours à l'histoire de la pensée aura pour objectif de mettre en évidence les différentes conceptions de l'économique. En procédant, à l'instar de K. POLANYI (1944)54, par comparaison entre divers systèmes économiques éloignés dans l'espace et dans le temps, il est possible d'enrichir la réflexion sur les initiatives contemporaines de l'économie solidaire. Ce procédé relève de ce que J.A. SCHUMPETER (1954)55 appelle 1'« histoire économique». Selon cet auteur, ce qu'il nomme «Analyse Economique», comporte trois techniques: histoire, statistique et « théorie». Des trois, il considère que l'histoire est la plus importante pour trois raisons: «D'abord, la matière de l'économie réside essentiellement dans un processus unique à travers le temps historique (...j. Ensuite, l'exposé théorique ne peut être purement économique, mais doit refléter aussi des faits « institutionnels» qui ne sont pas purement économiques: aussi fournit-il la meilleure méthode pour comprendre comment faits économiques et extraéconomiques sont liés les uns aux autres et comment les diverses sciences sociales devraient être liées les unes aux autres. Enfin, il faut alléguer, je pense, le fait que la plupart des erreurs fondamentales communément commises en analyse économique sont dues au manque d'expérience historique plus souvent qu'à toute insuffisance de l'outillage de l'économiste». Ce type de démarche induit une mise à distance qui permet de se prémunir
K. POLANYI (1944), «La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps »,Trad. Franç, (1983), Paris, Editions Gallimard, NRF, bibliothèque des sciences de 1'homme. 55 lA. SCHUMPETER (1954), «Histoire de l'analyse économique », Trad. Franç, (1983), Paris, Editions Gallimard, p. 17. 31
54

contre les a priori hérités de l'universalisme des valeurs du capitalisme et permet d'aborder l'économie dans une perspective d'économie plurielle. 2. La référence à l'école de la régulation permettra de situer les origines de l'économie solidaire contemporaine. En effet, les régulationnistes ont été les premiers à formuler la crise structurelle du fordisme, c'est-à-dire les formes institutionnelles les plus essentielles du régime d'accumulation, crise débouchant par la suite sur celle du modèle de développement dans son ensemble. 3. La mobilisation des théories du secteur sans but lucratif et de la sociologie économique française permettra de théoriser les pratiques d'économie solidaire. Plus précisément, l'approche économique néoclassique du tiers secteur expliquera le recours aux organisations sans but lucratif pour des raisons d'échecs du marché (failure market) et de l'intervention publique. L'exposé de l'approche sociopolitique du tiers secteur complétera cette dernière analyse en mettant en évidence que les organisations de l'économie solidaire relèvent d'une mise en relation des activités économiques (marchande, non marchande et non monétaire). 4. Le recours à la théorie des sites symboliques d'Ho ZAOUAL permettra d'apporter arguments et concepts nécessaires à une plus grande consolidation de la théorie de l'économie solidaire. Ainsi, les concepts de «site », d'« homo situs» et de « rationalité située» concourront à prendre en compte: - le contexte dans lequel les acteurs de l'économie solidaire prennent leurs décisions; - les phénomènes de représentation et d'apprentissage cognitif dans les procédures de décision et d'interaction des agents; -l'importance de la diversité des logiques mises en œuvre au sein de l'économie solidaire. 5. Enfin, l'exploration du paradigme du don et de l'économie du territoire permettra de souligner la pluralité des modes de coordination au sein de l'économie solidaire. Ces cadres analytiques contribueront à penser les liens commerciaux et les liens financiers comme des liens sociaux encastrés. Il est opportun de noter que cette pensée complexe renoue avec les principes philosophiques des fondateurs de l'économie politique. En effet, chez nombre de grands auteurs, l'économie

32

politique a tout d'abord été une pensée pluridimensionnelle, et cela de deux manières: 1. elle était à la fois pensée du marché et des processus productifs, de l'acteur individuel et de la société, du choix rationnel et du mouvement historique; 2. elle était à la fois essai de compréhension des processus observables, effort de conceptualisation et de formalisation, guide pour les décisions du prince et réflexion sur les finalités. Cette discipline, assumant la triple dimension humaine, sociale et historique, constituerait in fine une science morale et politique.

2.2.

Plan de l'ouvrage

La structuration de l'ouvrage se décline de la manière suivante: Le chapitre 1 aura pour objet de replacer l'analyse de l'économie solidaire dans le cadre d'une approche historique des processus d' encastrement-dés encastrement-réenc astrement social des phénomènes économiques. Cette archéologie du savoir économique nous servira pour nos analyses et interprétations des expériences d'économie solidaire contemporaines. Ces dernières expriment, en effet, une hybridation qu'il est nécessaire de situer au regard des canons de l'économie politique. Le chapitre 2 aura pour objet d'identifier les causes contemporaines du retour de l'économie solidaire en France. Plus précisément, nous verrons que l'effondrement du fordisme et l'adoption au niveau mondial d'un « mode d'accumulation régressif» ont contribué à la prolifération des pratiques d'économie solidaire. Ces émergences restent indéchiffrables par le modèle déterministe et uniforme de la science économique officielle et incitent à une ouverture envers les nouvelles théories mobilisant les conventions et les institutions en général. Le chapitre 3 aura pour objet de montrer que, du point de vue théorique, l'économie solidaire renouvelle les approches théoriques de l'économie sociale et du tiers secteur. Plus précisément, nous démontrerons que l'économie solidaire relève à la fois des approches économique néoclassique et sociopolitique du tiers secteur. En effet, l'approche économique néoclassique du tiers 33

secteur permettra d'expliquer les raisons du développement des organisations d'économie solidaire en mettant en évidence les problèmes de coordination de l'économie marchande et l'absence de réponses aux demandes minoritaires par l'économie non marchande. L'approche sociopolitique du tiers secteur concourra, quant à elle, à définir les organisations comme le lieu de l'encastrement social et politique de l'économie solidaire. Les chapitres 4 et 5 auront pour objet de démontrer, à compter des approches économique et sociopolitique du tiers secteur mais aussi de la théorie des sites symboliques, que le commerce équitable et la finance solidaire constituent des illustrations de l'économie solidaire. Ce qui nous conduira à mettre en évidence d'une part, l'incomplétude de l'économie marchande et de l'économie non marchande dans ces deux domaines, et d'autre part, de mettre en valeur l'importance du lien social, des liens d'appartenance, des relations de réciprocité, de la confiance, de la solidarité intersubjective, du capital social et du territoire dans la création des activités d'économie solidaire. Le chapitre 6 aura pour objet de mettre en évidence les fondements d'une économie politique solidaire. Nous montrerons ainsi d'une part, que les comportements et les rationalités des acteurs de l'économie solidaire sont pluriels et inséparables de leur contexte d'action. Et d'autre part, nous soulignerons que le dialogue social, la confiance, les normes collectives et les espaces locaux constituent, aujourd'hui, les principaux modes de coordination de l'économie solidaire.

34

Chapitre 1

DES ORIGINES DE L'ECONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE INTRODUCTION
Ce chapitre aura pour objet d'analyser les origines de l'économie sociale et solidaire. En effet, nous pensons que ce serait de l'aveuglement historique que d'associer les pratiques d'économie solidaire actuelles uniquement aux difficultés socioéconomiques des trois dernières décennies. Plus précisément, nous replacerons l'analyse de l'économie solidaire dans le cadre d'une approche historique des processus d' encastrementdésencastrement-ré encastrement social des phénomènes économiques. Le point 1 aura, plus particulièrement, pour objet d'analyser le processus de désencastrement social des activités économiques à l'aune des conceptions de l'homme, du lien social et de l'économique, en œuvre au sein des sociétés précapitaliste et capitaliste. Dans un premier temps, en référence aux travaux de K. POLANYI, de B. MALINOWSKI et d'ARISTOTE, nous rappellerons qu'au sein des sociétés précapitalistes, l'ordre social surdéterminait la place de l'homme, du lien social et de l'économique. Nous situerons les premiers éléments du processus de désencastrement social des activités économiques à partir de la Renaissance lorsque est apparue une pensée capable de doter l'homme d'une valeur propre selon L. DELLA VALLA, P. DE LA MIRANDOLE et N. MACHIAVEL Dans un deuxième temps, nous rappellerons que la soumission de l'ordre social à 35

l'économique résulte de divers courants philosophiques et économiques dont les mercantilistes et les économistes classiques. Plus précisément, nous soulignerons que les philosophes politiques ont largement contribué au processus de désencastrement social des activités économiques en proposant de penser la société à partir d'une conception désincarnée des relations sociales. Les économistes, quant à eux, feront reposer l'existence de chaque individu et de la société sur la recherche de l'intérêt personnel et du gain monétaire. Dans ce cadre, le marché, grâce au prix, sera présenté comme étant l'unique institution capable de coordonner les activités de l'ensemble des individus. Cependant, à compter des analyses de K. MARX et d'Ho ZAOUAL, nous montrerons que cette soumission de l'ordre social à l'économique a pour conséquence de construire une économie particulièrement inhumaine avec notamment les phénomènes de marchandisation des relations sociales, de la monnaie, du travail et de la vie dans son ensemble. Le point 2 aura, quant à lui, pour objet d'analyser la nature et les formes de l'encastrement social des activités économiques proposées par l'économie sociale et solidaire au XIXème siècle. Face à l'incomplétude du marché, le mouvement associationniste ouvrier contestera de plus en plus la domination capitaliste et cherchera à créer, à partir de relations sociales fondées sur la solidarité et la réciprocité, de nouvelles organisations socioéconomiques. Aussi contrairement à J.L. LAVILLE et B. EME, nous n'analyserons pas l'économie solidaire à partir du cadre d'analyse du socialisme utopique. Dans un premier temps, nous montrerons que la conception de I'homme et de la solidarité proposée par le socialisme utopique reste trop éloignée des pratiques d'économie solidaire (l'homme n'est pas considéré comme un acteur mais comme un objet et la solidarité n'est pas de type relationnel mais déterminée à partir d'une conception holiste de l'organisation sociale). En revanche, dans un deuxième temps, nous montrerons que les conceptions de I'homme et du lien social des penseurs socialistes prémarxistes tels que P. LEROUX et P.J. PROUDHON constituent des cadres d'analyse pertinents. En effet, leurs analyses ont bien mis en évidence le rôle des relations sociales et plus précisément la solidarité relationnelle intersubjective au sein d'organisations économiques collectives 36

autonomes. Dans un troisième temps, nous proposons d'analyser le déclin de l'économie solidaire à compter du socialisme étatique, du catholicisme social et du solidarisme. Ces trois courants de l'économie sociale apparus dans la deuxième moitié du XIXème siècle ont pour particularité, chacun à sa manière, de proposer des approches holistes de l'organisation sociale surdéterminant, la place de l'homme, de la solidarité et même de l'économique.

1.

EMANCIPATION DE L'HOMME DESENCASTREMENT SOCIAL ACTIVITES ECONOMIQUES
L'économique encastré

ET DES

1.1.

Si l'on embrasse d'un regard l'histoire des sociétés précapitalistes, on peut considérer qu'il y avait, en général, un encastrement social des activités économiques. Dans un premier temps, nous rappellerons les conceptions philosophiques ou religieuses à l'origine de l'organisation holiste. Dans un second temps, grâce notamment aux apports des philosophes L. DELLA VALLA, P. DE LA MIRANDOLE et N. MACHIAVEL, nous soulignerons que l'apparition des premiers éléments du désencastrement social des activités économiques se situe à la Renaissance. La surdétermination de l'ordre social

Dans le sillage de K. POLANYI (1944)1, B. MALINOWSKI (1989)2 et d'ARISTOTE (1990)3, il est possible de rendre compte des mille et une formes à travers lesquelles les sociétés traditionnelles, les cités, les empires, les sociétés de
K. POLANYI (1944), «La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps », Trad. franç, (1983), Paris, Editions Gallimard, NRF, Bibliothèque des Sciences Humaines. 2 B. MALINOWSKI (1989), «Les Argonautes du Pacifique occidental », Paris, Editions Gallimard. 3 ARISTOTE (1990), «Les politiques », Paris, Editions Flammarion. 37

l'ancien régime ont encadré et entravé l'extension de l'économique [J. DEFOURNY (2000)]4. Cette tendance était déjà repérable sous le règne du don archaïque, chez les Kwakiutl, faiseurs de potlatch ou chez les Trobriandais pratiquant la kula. Le troc, l'échange explicitement intéressé, n'était pas inconnu, ni même interdit, il était simplement méprisé et tenu comme subalterne. Les Grecs, de leur coté, laissaient l'activité purement domestique aux femmes et aux esclaves. Ils considéraient comme beaucoup plus importantes, plus nobles, les activités constitutives de la cité, de la polis, telles que les arts et la politique. En conséquence, on peut constater que dans les sociétés précapitalistes, l'économique n'existe jamais en tant que sphère autonome, mais se trouve systématiquement encastré dans les relations sociales. Le système économique, dans ses dimensions de production et de répartition de produits, repose, non sur le déploiement d'une rationalité individuelle orientée vers la quête du gain, mais selon une logique collective, fondée généralement sur les principes de réciprocité5, de redistribution6 et sur un horizon limité [K. POLANYI (1944)]7.

1. DEFOURNY (2000) : «Resocialiser l'économie? », in Revue des Etudes Coopératives Mutualistes et Associatives (R.E.C.M.A.), « Un siècle d'économie sociale », n° 275-276, avri12000, p. 183. 5 Selon K. POLANYI, la réciprocité correspond à la relation établie entre des groupes ou personnes grâce à des prestations qui ne prennent sens que dans la volonté de manifester un lien social entre les parties prenantes. La réciprocité constitue un principe d'action économique original fondé sur le don comme fait social élémentaire, appelant un contre-don qui prend la fonne paradoxale d'une obligation à travers laquelle le groupe ou la personne qui a reçu le don exerce sa liberté. En effet, le donataire est incité à rendre mais il n'est pas soumis, pour ce faire, à une contrainte extérieure, la décision lui appartient. Le don n'est pas, par conséquent, synonyme d'altruisme et de gratuité, il est un mixte complexe de désintéressement et d'intérêt. Par contre, le cycle de la réciprocité s'oppose à l'échange marchand parce qu'il est indissociable des rapports humains mettant en jeu des désirs de reconnaissance et de pouvoir. Il se distingue de l'échange redistributif parce qu'il n'est pas imposé par un pouvoir central. 6 La redistribution est le principe selon lequel la production est remise à une autorité centrale qui a la responsabilité de la répartir, ce qui suppose une procédure définissant les règles des prélèvements obligatoires et de leur affectation. De fait, s'établit ainsi une relation dans la durée entre l'autorité centrale qui impose une obligation et les agents qui y sont soumis. 7 Ibid, p. 76. 38

4

Dans les organisations holistes, l'économique est vu comme un moyen. La fin est ailleurs: la famille, la tribu, la terre, le roi, l'empereur, le sorcier ou le prêtre. L'individu, lui, est immergé dans le tout social. Il doit occuper la place, le rôle ou la fonction qui lui incombe et qu'il ne lui appartient guère de changer. Le lien social, bien loin d'être un droit, un choix ou une aspiration, est à la fois un fait et une norme. Que ce soit à travers la relation de servitude, le lien féodal ou la simple structure familiale, l'individu se trouve saisi, dès sa naissance, dans un réseau de hiérarchies, d'obéissances et de solidarités, qui font de l'organisation sociale un « ordre ». Cette subordination naturelle de l'homme à l'ordre social ne peut se comprendre sans un détour par ses présupposés anthropologiques. C'est parce que l'appartenance sociale définit le sens de l'action humaine que la société en retour exige la conformité de chacun à un ordre qui le dépasse. A la différence de l'individu moderne, l'homme de ces temps-là est un être social dont l'existence et la conduite sont pensées comme naturellement liées à celles de la cité [G. POULALION (1993)]8. Dans l'élaboration de cette conception, l'influence de la pensée d'ARISTOTE (384-322 avant JC) a été capitale. En effet, cet auteur considère que l'homme est fait pour le bonheur et constitue le principe de sa morale. L'homme est au cœur de sa morale politique. Le bonheur est atteint lorsque, affranchi des contingences matérielles, il peut se livrer librement aux jouissances de l'esprit. Mais une telle possibilité ne peut exister que si l'homme vit en société ou plus exactement dans la Cité. Plus précisément, lorsque ARISTOTE écrit que l'homme «est par nature un animal politique », il pose une définition exclusive de toutes les autres: 1'homme ne peut être autre chose que cet animal politique et n'a pas d'existence digne de ce nom en dehors des murs de la polis. Il ne faut toutefois pas entendre l'idée de Cité, assurant le bien parfait des citoyens, selon notre conception individualiste et moderne. L'eudémonisme aristotélicien est une identification du bonheur avec la vertu par une vie noble, par l'activité de
G. POULALION (1993), « Histoire de la pensée économique. Des origines à lafin du XIXe siècle », Paris, Editions L'Hermès, p. 29. 39

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