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PRODUCTION D'ARMES ET PUISSANCE DES NATIONS

De
224 pages
Kossovo, Timor, Tchétchénie, … de nombreux conflits marquent l'après-guerre froide, alors que beaucoup espéraient que la fin du conflit Est-Ouest permettrait le désarmement du monde. Si la production d'armements peut paraître comme une dépense improductive, elle contribue pourtant à la croissance économique en longue période et surtout confère une puissance indéniables aux États.
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PRODUCTION D'ARMES et Puissance des Nations

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie et/ou de sociologie industrielles, financières et du travail mettant l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis et Clichés font partie de la collection. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent. photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie.

Renaud BELLAIS

PRODUCTION D'ARMES
et Puissance des Nations

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris, France

L'Harmattan INC. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc), Canada H2Y lK9

Collection Economie et Innovation
dirigée par S. Boutillier et D. Uzunidis

Déjà parus

J. L. CACCOMO, Les défis économiques de l'illformation. La numérisation, 1996. D. UZUNIDIS, S. BOUTILLIER, Le travail bradé. Automatisation, flexibilité et mondialisation, 1997. C. PALLOIX, Y. RIZOPOULOS (eds), Firmes et économies industrielle, 1997. A. MAILLARD, Le marché inhumain, 1998. B. LAPER CHE, La firme et l'information. Innover pour conquérir, 1998. S. SAMMUT, Jeune entreprise, la phase cruciale de démarrage, 1998. N. EL MEKKAOUI DE FREITAS, Fonds de pension et marchés financiers, 1999. J. P. MICHIELS, D. UZINIDIS, Mondialisation et citoyenneté, 1997. T. VERSTRAETE, Entrepreneuriat. connaître l'entrepreneur, comprendre ses actes, 1999. H. JORDA, Travail et discipline, 1999.

P. LAFARGUE,

Série Krisis Le déterminisme économique

de Karl Marx (1909),

1997. A. NICOLAÏ, Comportement (1960), 1999.

économique

et structures sociales

Série Clichés S. BOUTILLIER, D. UZINIDIS, Port et industries du Nord, clichés dunkerquois, 1998. D. HILLAIRET, L'innovation sportive, entreprendre pour gagner, 1999.
@ L'Harmattan,

1999 ISBN: 2-7384-8617-7

L'invention des armes à feu, cette invention qui paraît au premier coup d'œil une invention si funeste, est certainement favorable tant à la durée qu'à l'extension de la civilisation des peuples.
Adam SMITH

,

,

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PRESENTATION GENERALE
La guerre froide achevée, beaucoup de personnes ont pensé que la production d'armes n'avait plus d'utilité et, de ce fait, ne méritait plus qu'on s'y intéresse. Quel intérêt y a-t-il en effet à étudier une activité vouée à une disparition inéluctable, pensaiton après 1989 ? La rivalité Est-Ouest s'étant éteinte d'ellemême, dit-on, en raison de l'effondrement de l'économie soviétique, les dépenses militaires et les programmes d'armements qui en découlaient n'avaient plus lieu d'être... D'ailleurs, la réduction de l'effort militaire s'était amorcée quelques années auparavant. Les dépenses militaires mondiales ont atteint leur valeur maximale en 1987-1988 avec plus de 1000 milliards de dollars, avant de s'engager dans une réduction progressive. Par exemple, les dépenses des pays de l'OTAN ont baissé (en rythme annuel) de 2,3% entre 1987 et 1992, puis de plus de 4% entre 1993 et 1998. L'effondrement des dépenses militaires des anciens pays à économie planifiée a été encore plus impressionnant. Dans un tel contexte, beaucoup d'observateurs ont dénoncé l'anachronisme des grands programmes d'armements, conçus en fonction des enjeux de la guerre froide. Le char Leclerc en France, par exemple, a été conçu pour arrêter une hypothétique invasion soviétique en Europe centrale, mais il s'avère tout à
fait inadapté pour les conflits des années 1990

-

comme l'a

révélé la guerre du Golfe en 1990-1991. De même, les avions furtifs américains, destinés à contourner les défenses antiaériennes de l'Union soviétique, ont un coût d'utilisation exorbitant alors que leurs capacités ne sont pas pleinement exploitées au cours de leurs missions les plus récentes (Proche-Orient, Balkans,...). 9

Pourtant, la recherche-développement (RD) militaire et l'industrie d'armements se portent encore très bien une décennie après la disparition de l'URSS et du bloc communiste. Certes, des programmes ont été supprimés ou sérieusement remaniés, des usines fermées, des milliers de salariés jetés dans le désarroi ; mais la restructuration apparaît aujourd'hui beaucoup moins importante que nous pouvions l'imaginer au début des années 1990. Une telle situation n'est pas sans susciter certaines interrogations, que renforce le caractère souvent nébuleux des informations à propos de la production d'armements et de la RD militaire1. Pendant des décennies, cette question a appartenu aux terrae incognitae des sciences économiques. La théorie libérale semble faire peu de cas de l'armement (en dehors de l'analyse des finances publiques) et l'approche keynésienne orthodoxe s'avère limitée, car elle s'intéresse principalement au rôle en courte période de la production d'armements comme instrument de relance macroéconomique (Aben, 1992). Rien ne permet de déceler, dans ces deux approches, la fonction de cette production dans la dynamique du système productif2. L'approche marxiste souligne au contraire le rôle structurel et structurant de la production d'armements comme contre-tendance à la baisse tendancielle du taux de profit. Toutefois, cette approche se heurte à des contradictions internes (notamment à propos de la suraccumulation du capital). En dehors du débat sur l'allocation des ressources budgétaires, c'est-à-dire une réflexion sur les dépenses d'armements et non sur la production de ces mêmes armements, peu d'études osaient s'attaquer à la question. La plupart des analyses se contentaient de reprendre les antiennes officielles sur la production d'armements comme "locomotive du développement industriel et technologique" ou sur la mise en place de procédures d'attribution des contrats militaires permettant d'instaurer une réelle concurrence entre fabricants. La politique de réarmement des années 1980 a néanmoins attiré l'attention de nombreux chercheurs (américains en particulier). Cet intérêt soudain s'expli1

Si les dépensesmilitaires sont difficiles à quantifier (Herrera, 1994), l'éva-

luation de la production d'armements et des dépenses de RD militaire est
encore plus ardue à effectuer

- d'autant

que beaucoup

de firmes refusent d'être

considérées comme des firmes d'armements afin d'éviter la mauvaise image associée à ce type d'activités. 2 Le système productif peut se définir comme l'ensemble structuré de tous les agents économiques, simples ou complexes, qui créent des biens et/ou des services propres à satisfaire des besoins individuels et collectifs et qui participent ainsi à l'accroissement de la production (Morvan, 1991). 10

que par l'ampleur du phénomène et ses conséquences multiples, économiques aussi bien que sociales. Le foisonnement d'études a laissé croire que nous pourrions combler un vide théorique évident. Malheureusement, dans la plupart des cas, nous som-

mes passés d'un excès à un autre.

,

La volonté de stipendier les "pieux mensonges" des Etats a conduit nombre d'analystes à accabler les dépenses militaires et la production d'armements de tous les maux, focalisant le plus souvent leur attention sur la période récente et surtout sur les années 1980. Les phénomènes de longue période n'ont pratiquement pas été étudiés, ce qui rend les conclusions de ces études historiquement datées et souvent difficilement généralisables. Les recherches menées à la fin des années 1980 et au début des années 1990 ont souligné le caractère excessif de conclusions que l'on a pu croire, pendant un temps, définitives (Alic et alii, 1992). Avec l'arrêt du conflit Est-Ouest, l'euphorie des années 1980 s'est rapidement transformée en désintérêt. L'abandon de la course aux armements par l'Union soviétique, annoncé par Mikhaïl Gorbatchev dès 1985, puis l'effondrement du bloc communiste ont sonné le glas des recherches autour de l'armement. Le foisonnement de recherches n'a donc constitué qu'une brève parenthèse; nous sommes passés du débat interdit à un débat inachevé. Cette désaffection n'en laisse pas moins de nombreuses questions en suspens. Si l'étude de l'armement constitue encore un terrain à défricher, les évolutions récentes dans les dépenses militaires comme dans la production d'armements soulèvent des questions sur sa place exacte dans la dynamique économique longue et au sein du système productif d'autant que les mythes à ce propos sont nombreux et les faits avérés bien rares. Une telle interrogation rejaillit aujourd'hui, car "l'inexorable diminution" des dépenses militaires, annoncée par certains observateurs, semble perdre en puissance une décennie après la chute du mur de Berlin, en dépit de la "fin de l'histoire" chantée naguère par Francis Fukuyamal. Qui plus est, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour réclamer un accroissement des crédits d'armements. Les militaires discutent d'ailleurs depuis la fin des années 1980 sur la doctrine stratégique de l'après-guerre froide, à l'horizon 2020-2030 - cherchant à

-

I F. Fukuyama, The End of History, The Nationallnterest, pp.3-18.

n016, été 1989,

11

définir par là même leurs besoins futurs en armements et les moyens nécessaires à la réalisation de leurs missions. A ce revirement de tendances viennent s'ajouter de nouveaux conflits. Les tensions au Proche-Orient, dans le Sud-Est asiatique ou dans les Balkans sont là pour nous rappeler que la disparition du bloc soviétique ne signifie pas la fin des guerres, mais l'apparition de nouvelles menaces plus diffuses et plus insaisissables - entraînant une redéfinition de la fonction du militaire plutôt qu'une réelle démilitarisation du monde. Ces menaces permettent aux militaires de justifier les sommes fabuleuses qui leur sont encore consacrées. Une telle situation pose donc la question de la place de la production d'armements dans l'économie, puisqu'il semble que cette production n'en finit pas de finir... L'intérêt d'un positionnement dans la longue période résulte aussi du débat récurrent qui entoure la production d'armements. D'autant qu'à intervalles réguliers, l'opprobre est jetée sur les "marchands de canons" - que ce soit en raison du caractère amoral de la production d'armements ou des pratiques condamnables qui peuvent l'accompagner. Les idées avancées lors de tels débats relèvent plus de l'anathème ou du scoop journalistiquel que de l'étude raisonnée et argumentée. Elles n'en jettent pas moins les termes du débat. La dénonciation des "marchands de mort" pose la question du rôle des industriels dans le développement de la production d'armements, des fortunes qui en découlent et du fardeau qu'elle fait peser sur l'économie civile. TIconvient alors de s'interroger sur les relations qu'entretiennent l'industriel, le marchand et le militaire. En effet, les spécificités de la production d'armements permettent aux industriels de développer des relations intuitu personae avec les institutions chargées de les contrôler. Cette proximité entraîne des soupçons sur d'éventuelles collusions et sur la possibilité pour les firmes d'obtenir des profits faramineux au détriment des contribuables. Les militaires cherchent-ils vraiment à imposer aux industriels un taux de profit "normal" (ou équivalent à la moyenne sociale) ? Le "biais technophile" des militaires accroît-il inutilement le coût des armements? Quel en est l'impact sur le système productif en longue période? C'est sous cet angle qu'il faut analyser la relation entre la production d'armements et la croissance économique.

I En particulier par l'utilisation de quelques énormes scandales pour dénoncer cette activité dans sa globalité.

12

De fait, cette production accapare une part non négligeable de l'investissement industriel et des deniers pubJics dans les pays producteurs, dont les principaux sont les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, le Japon, la Russie, l'Italie, la Chine et la Suède. Cet effort constitue-t-il un fardeau ou, au contraire, un soutien pour l'économie civile? L'effort d'armements peut-il être considéré comme le fossoyeur du capitalisme ? ou plutôt comme son sauveur? Beaucoup d'études dénoncent les effets d'éviction de la RD militaire, c'est-à-dire l'accaparement de ressources qui, autrement, auraient été affectées à d'autres finalités - pénalisant en particulier la RD civile. Toutefois, il semble nécessaire d'adopter une approche plus nuancée. S'il est indéniable que la production d'armements représente de manière directe et à court terme une dépense improductive!, une analyse approfondie montre que cette production contribue indirectement à la croissance économique en longue période. En effet, les besoins des militaires sont souvent jugés en termes de puissance militaire; mais ce n'est pas la seule manière dont la production des armements contribue à la puissance des nations. En effet, du fait qu'elle se trouve placée en dehors de la logique capitaliste (même si cette production s'effectue dans un cadre marchand), la production d'armements peut répondre à d'autres objectifs et d'autres contraintes. C'est justement parce que les militaires s'intéressent aux performances technologiques les plus élevées et qu'ils cherchent à établir leur supériorité stratégique en longue (voire très longue) période que la production d'armements est ouverte aux recherches scientifiques et techniques d'avant-garde. Afin de développer les armes d'aujourd'hui et de demain, les pays industriels producteurs investissent d'importantes sommes dans des champs de recherche émergents ou novateurs. TIssont également prêts à payer un prix élevé pour bénéficier des technologies (de produits et de procédé) qui outrepassent les performances des technologies couramment employées. L'histoire des technologies révèle que de nombreuses activités économiques ont fait leurs premières armes sous l'aile protectrice des commandes militaires, alors même que le coût exorbitant des premiers produits réduisait presque à néant l'émergence d'une demande suffisante sur les marchés civils.

.

! Les armements ne constituent ni des biens de consommation, ni des biens de production, de sorte qu'ils ne participent pas à la reproduction ou à l'élargissement des capacités productives. 13

Ce contexte si particulier constitue un terrain propice à l'expérimentation de telles technologies, dont peut profiter par la suite l'économie civile. De ce fait, bien qu'elle constitue un fardeau à court terme (engendrant notamment un coût d'opportunité élevé pour l'État et pour la société), la production d'armements participe activement mais indirectement à l'élargissement de la base scientifique et technique sur laquelle se fonde la puissance économique des nations. En longue période, il apparaît que puissance militaire et croissance économique sont intrinsèquement liées, voire indissociables. La véritable question est en fait de savoir comment ces deux dimensions peuvent être harmonisées, de manière à en développer toutes les potentialités. En effet, l'appropriation civile des technologies issues de l'armement n'est pas un long fleuve tranquille. Elle n'est pas non plus un "miroir aux alouettes". D'un côté, certains économistes ont longtemps cru au "mythe des retombées technologiques" défendu par les instances officielles, c'est-à-dire d'un transfert immédiat, aisé et sans coût des technologies du militaire au civil. De l'autre, les pourfendeurs de la production d'armements brandissaient l'absence de telles retombées pour souligner le fardeau absolu qu'elle représente. Les faits apparaissent moins tranchés: l'armement ne peut pas être considéré comme une activité purement stérile, car elle engendre un potentiel scientifique et technique considérable et dont la portée dépasse amplement les seuls besoins des armées. Toutefois, la concrétisation des potentialités civiles de ces technologies ne peut se réaliser qu'à partir du moment où des conditions idoines sont présentes et que les différents acteurs de l'économie s'y impliquent véritablement. Ces différents éléments conduisent à s'interroger sur l'impact de la mondialisation sur la production d'armements. Comment envisager le devenir d'une production si spécifique, alors que le désengagement de l'État à l'égard de l'économie civile est déjà bien avancé? Loin d'être une victime du processus de mondialisation, la production d'armements constitue en réalité un rempart contre le désengagement de l'État et une source de compétitivité structurelle. Lorsque l'interaction entre l'armement et l'économie civile parvient à s'établir et à se maintenir, il est indéniable que production d'armements et puissance des nations vont de pair.

14

CHAPITRE I :
UNE PRODUCTION HMAUDITEH ?

Peut-on parler sereinement de la production d'armements? La question mérite d'être posée, car la production et la vente des armes constituent des sujets polémiques et la finalité de ces équipements si particuliers soulève des enjeux moraux et sociaux, qui perturbent leur étude. D'un côté, les "faucons" défendent bec et ongles la nécessité de la production d'armements, appuyant leur démonstration sur ses retombées économiques. De l'autre, les "colombes" mettent en avant le fait que la course aux armements favorise les conflits et rappellent que les retombées économiques s'accompagnent d'arbitrages au sein des dépenses publiques au détriment d'objectifs ju¥és socialement plus utiles - comme la santé ou l'éducation, etc. Le débat sur cette question est ancien, mais l'opprobre jeté sur les marchands de c.anons a pris une ampleur sans précédent depuis la fin du XIXème siècle. L'analyse historique de la place de la production d'armements ne permet pas d'aboutir à des conclusions définitives, ce qui explique le retour récurrent de ce débat et tout particulièrement depuis les années 1980. Outre les arguments moraux dénonçant les dévastations que permettent les armes2, l'analyse du rôle historique de la production d'armements pâtit du fait que cette production soulève des interrogations sur le rôle de l'Etat dans l'organisation du systè1

Le débat, aux États-Unis, sur l'utilisation de l'excédent dans le budget fédéral

à partir de 1999 a montré l'actualité de cette question

ser ces fonds pour accroître les dépense militaires, d'autres souhaitant accroître au contraire les dépenses sociales (santé, retraites). 2 J. Rotblat (dir.), Scientists, the Arms Race and Disarmament, UNESCO, Paris, 1982. 15

-

certains voulant utili-

me productif, ainsi que des enjeux d'ordre moral. Toutefois, l'analyse historique révèle un certain nombre de pistes. Il apparaît important d'analyser le rôle de la demande militaire en fonction des moments historiques dans lesquels elle s'inscrit. Si la production d'armements ne joue pas - de tout temps - un rôle-moteur pour l'ensemble des activités économiques, elle tient une place non négligeable dans certaines activités à certaines époques. Toutefois, l'analyse historique montre assez rapidement ses limites.

1. Armement et capitalisme: un débat ancien
Il est difficile de savoir à quelle époque remontent les premières critiques à l'encontre de la production d'armements, d'autant qu'elles sont le plus souvent associées à la mauvaise presse des dépenses militaires. Il est toutefois certain que le développement de l'industrie, parallèlement aux développements de l'art de la guerre à partir des XVII-XVIIIème siècles, a contribué à faire éclore le débat. Voltaire notait par exemple qu"'être bon patriote, c'est souhaiter que sa ville s'enrichisse par le commerce et soit puissante par les armes. Il est clair qu'un pays ne peut gagner sans qu'un autre perde [...] souhaiter grandeur de son pays c'est souhaiter du mal à ses voisins"'. Le débat originel porte essentiellement sur les méfaits de la guerre ou sur les tendances belliqueuses qu'engendre la production d'armements. Il faut attendre la fin du XIXème siècle pour voir réellement se développer une critique de la production d'armements en elle-même. Cette évolution s'explique principalement par le fait que c'est à cette époque que naît réellement ce qui caractérise aujourd'hui la politique d'équipement des armées : la course aux armements. En effet, à partir des années 1850-1860, l'association croissante entre le progrès scientifique et technique et la production d'armements accélère la vitesse d'obsolescence des équipements et entraîne un renouvellement accéléré, au profit des armes les plus innovantes. Ce tournant se marque également par une politique d'armements même en temps de paix, alors que la plupart des pays ne s'armait massivement qu'au cours des conflits ou à leurs prémisses jusqu'au milieu du XIXème siècle. C'est la raison pour
,

Article "Patrie" du Dictionnaire philosophique, coll. "OF-Flammarion", n028, Flammarion, Paris, 1964, p.308. 16

laquelle apparaît à cette époque une industrie privée d'armements conséquente. Alors que la production d'armements était restée jusqu'alors un sujet de recherche presque ignoré, Werner Sombart initie le débat en publiant en 1913 un livre qui fit grand bruit et suscita nombre de critiques, Krieg und Capitalismus. Dans cet ouvrage, Sombart montre qu'à partir de l'époque moderne (Le. la Renaissance), la demande militaire a constitué un stimulant très important pour le développement du capitalisme, en particulier du fait de nombreux conflits. Cet ouvrage reprend et approfondit les idées avancées par Sombart en 1902, dans un article critiquant l'analyse wébérienne de l'histoire du capitalisme. Au lieu de se demander si la guerre est une conséquence inévitable du capitalisme, ne vaudrait-il pas mieux - s'interroge Sombart se demander si le capitalisme n'est pas une conséquence de la guerre? En répondant que la guerre a été seule capable de créer les conditions préalables au développement du capitalisme en Europe, Sombart ne pouvait que susciter la controverse. Non seulement, pour Sombart, les besoins croissants des armées ont créé un volume de demande jusqu'alors inconnu, favorisant l'accroissement des activités économiques en général et de la production industrielle en particulier, mais ils ont favorisé la diffusion du système capitaliste au sein de l'Europe occidentale en réorganisant la production et les échanges autour des besoins des armées - favorisant également l'émergence de formes modernes d'organisation économique comme la société par actions ou la mécanisation de la production. Clapham (1913) souligne que pour Sombart, "dans beaucoup de pays la création véritable d'une industrie textile plus ou moins capitaliste était due à la demande en vêtements militaires" (pA02). Sombart met principalement l'accent sur l'expansion des méthodes de production capitalistes par deux voies. Tout d'abord, le volume de la demande a donné une stimulation très forte à la production. Par exemple, en 1603, le gouvernement anglais lance une commande globale de plus de 5000 uniformes auprès des tailleurs locaux - ce qui représente une part très élevée de la production textile pour l'époque). De même, la production d'armements a suscité une mobilisation sans précédent de l'appareil productif, en particulier lors des guerres. Les besoins divers des armées ont permis la création de réseaux d'échanges
Kaempffert (1941) souligne que pendant la guerre de Sept Ans, les besoins de l'armée anglaise en vêtements représentaient plus de 40% de la production totale de West Riding, le cœur de l'industrie textile anglaise. 17 )

et le développement du commerce, notamment celui du bois de construction et des céréales dans la mer Baltique (Smith, 1776). Ensuite, le besoin de produits identiques en grandes quantités (vêtements, armements, etc.) a favorisé une uniformisation des productions et des produits. Cette production de masse, la première Massenbedaif selon Sombart, a bouleversé la manière d'appréhender la production - permettant (et facilitant) la transition entre l'artisanat médiéval et la production industrielle de l'époque moderne. Cette analyse est défendue, au moins en partie, par Hamilton (1929). L'ouvrage de Sombart a suscité de très vives réactions, d'autant qu'il a rapidement été considéré comme une apologie du militarisme germanique. Le plus important contradicteur de Sombart sera John Nef, au travers de son ouvrage War and Human Progress. Nef (1950) cherche à montrer que les fondements de la révolution industrielle sont presque exclusivement civils. Par exemple, il estime que la métallurgie trouve ses origines bien plus dans la production de cloches que dans la fabrication de canons 1. TI minimise le poids de chacun des arguments avancés par Sombart : "Alors que la demande en armements a eu beaucoup d'influence sur les changements dans l'industrie du fer, il est raisonnablement certain que la plupart des artisans qui travaillaient le minerai et le métal ne songeaient pas que les inventions réduisant le prix du fer pourraient aider à faire des armes à feux, les armements décisifs dans la guerre." (p.39) TIest vrai que le secteur principal de la première révolution industrielle (à partir du milieu du XVIDème siècle) est avant tout l'industrie textile. Les industries lourdes n'interviennent qu'au XIXème siècle, essentiellement à partir de 1850. Toutefois, il est difficile de nier le rôle joué par la demande militaire dans l'expansion économique à partir de la Renaissance et Nef est obligé d'accepter cette idée, même s'il souligne certaines réserves par rapport aux arguments de Sombart. L'analyse de Nef (et de beaucoup de contempteurs du rôle des dépenses militaires dans le développement économique et industriel) est en fait biaisée par la volonté de se placer à chaque étape de l'analyse sur le plan non pas de l'économie, mais de la morale. Nef développe principalement une critique de la guerre et de ses ravages. Même s'il est évident que les conflits sont nuisibles à
1 Nef (1950) n'explique toutefois pas pourquoi la révolution industrielle est concomitante au développement de l'armement. Si la production de cloches explique l'expansion de la métallurgie, comment expliquer que cette dernière ait pris autant de temps pour se développer? 18

court terme à l'ensemble de l'économie et de la société, comme l'a montré la dévastation de l'Allemagne pendant la guerre de Trente Ans, ceci ne prouve en rien que les besoins militaires en général, et la production d'armements en particulier, n'ont pas eu une fonction importante dans l'industrialisation et le développement des marchés à plus long terme. Les critiques vis-à-vis de la thèse de Sombart glissent très facilement dans une analyse morale, voire moralisatrice. TIn'est pas négligeable de rappeler que Nef développe son analyse pendant la deuxième guerre mondiale - cherchant avant tout à dénoncer le nazisme au travers de Sombart. Les arguments avancés, pour valables qu'ils soient d'un point de vue moral ou éthique, n'ont souvent aucune valeur économique. Ainsi, lorsque Harrison (1974) critique la présentation que Trebilcock (1973) fait du rôle de l'armement dans l'industrialisation espagnole, les arguments avancés relèvent d'un jugement politique ou moral (corruption, gaspillage, affectation de ressources à des finalités socialement peu utiles), mais Harrison n'invalide pas l'approche économique de Trebilcock. De même, le fait de dire que les inventions engendrées par les besoins des armées auraient de toute façon été trouvées, sans la pression exercée par cette demande spécifique, constitue une argumentation tout à fait surréaliste. Bien entendu, il est possible de trouver des exemples prouvant que la production de masse existait avant que la demande militaire ne l'encourage (en Grèce antique, dans l'empire romain, en Chine, dans la construction navale civile dès la Renaissance, etc.). Toutefois, ceci n'explique en rien l'influence ou l'absence d'influence que la production d'armements a exercée dans l'apparition de semblables concentrations en Europe à l'époque moderne. L'approche critique du rôle de la production d'armements dans le développement économique aboutit à une impasse. Elle ne parvient pas à expliquer l'origine des changements économiques structurels qui ont permis la révolution industrielle. La critique des dépenses militaires en général, et d'armements en particulier, à partir de la fm du XIXème siècle correspond également à la démarche critique des modernistes. En effet, les fonctions martiales apparaissent comme des survivances archaïques de la société d'Ancien Régime, n'ayant pas leur place dans l'ère industrielle. Veblen n'opposait-il pas tout ce qui se rattache à la guerre aux forces progressistes, reliant ces éléments à la fonction cérémonielle de la société qui en retarde le développement?

19

2.Guerre

et "marchands

de canons"

Si les critiques visent avant tout à dénoncer l'utilisation de ces équipements si particuliers que sont les armements, elles tendent également à rappeler avec force que les firmes d'armements ont un comportement condamnable en lui-même. En effet, les détracteurs de la production d'armements ne manquent pas de dénoncer les manœuvres occultes qui entourent les ventes d'armes et les fortunes réalisées au détriment des "honnêtes citoyens". Non ~eulement ces industriels extorquent des profits fabuleux aux Etats, mais ils poussent ces derniers à la consommation. De là à dire que les "marchands de canons" sont à l'origine des guerres, il n'y a qu'un pas - qui est allègrement franchi par certains commentateurs... Cet image, très répandue, est d'ailleurs présentée par Hergé dans L'Oreille cassée (un ouvrage écrit en 1935-1937). Visitant deux "républiques bananières" d'Amérique latine, San Theodoros et Nuevo Rico, Tintin croise un certain Basil Bazaroff, marchand d'armes de son état. Ce dernier est représenté comme un personnage odieux et cynique: - il offre des pots-de-vin aux dirigeants politiques et aux officiers pour s'acquérir leurs bonnes grâces, n'hésitant pas à faire assassiner les incorruptibles; - il offre des "facilités de paiement", qui aboutissent à accroître le fardeau de la dette de pays déjà pauvres; - il utilise le procédé de la "double vente" (i.e. la vente des mêmes armes aux différents adversaires) ; - et, pire encore, il achète la presse pour influencer l'opinion et déclencher un conflit... Cette description des procédés des firmes d'armements et des résultats auxquels ils conduisent reflète une image très répandue dans l'entre-deux -guerres 1. D'ailleurs, le conflit de L'Oreille cassé est une transposition de la guerre du Chaco qui s'est déroulée de 1932 à 1935 entre la Bolivie et le Paraguay, et le personnage de Bazaroff correspond à un personnage authentique: Basil Zaharoff, marchands d'armes de renommée internationale. Celui-ci a connu une certaine notoriété au début du siècle et surtout dans l'entre-deux-guerres pour sa capacité, comme représentant de la firme anglaise Vickers, à vendre une quantité impressionnante d'armes dans le monde entier. On lui reprochera même le fait, tout comme à de nombreux industriels,
I

N. Sabourin, Tintin et l'actualité internationale, <www.tintin.qc.caJactuall
version au 3 mai 1999.

actual.html>,

20

que les armes fabriquées en Angleterre servent à tuer des soldats britanniques (Krause, 1992). La (mauvaise) réputation qu'il avait acquise provenait du secret entourant ses activités, de ses méthodes souvent litigieuses et de sa manière de brouiller les pistes sur ses activités et sa vie. L'obscurité entourant son immense fortune et son influence auprès de nombreux États n'ont fait que renforcer l'opprobre jeté sur son activité. Les critiques à l'encontre de Zaharoff reflètent le discrédit de la production d'armements, alors même que cette dernière doit déjà faire face à une lourde image de "profiteur de guerre"l. Cette image du marchand d'armes perdure encore aujourd'hui. Nous pouvons nous en rendre compte en lisant les comptes-rendus des foires internationales ou des conditions d'attribution des commandes militaires dans la presse. Le Monde n'hésitait pas naguère à titrer: "Les armées, vache à lait des industriels" (8 novembre 1995)... Si le personnage décrit par Hergé est quelque peu caricatural, il n'en est pas moins vrai que les ventes d'armes défraient régulièrement la chronique, ne contribuant pas à améliorer l'image des fabricants d'armes. S'il est possible de retrouver à chaque époque des scandales autour de l'armement, il faut reconnaître que ceux -ci ont été particulièrement nombreux depuis les années 1970. Est-il besoin de rappeler la dénonciation des abus des firmes américaines à l'égard du Pentagone? On peut
relever

- parmi

les griefs

- des

marteaux à 435 dollars (au lieu

de 15 dans le commerce), des diodes à 110 dollars (4 cents I), des ampoules à 44 dollars (17 cents),... Hébert (1988) rapporte que ces pratiques ont conduit le Pentagone à suspendre ses relations avec General Dynamics en 1985 "en raison de ses pratiques commerciales anormales et cyniques" (p.42). D'ailleurs, si les marges des firmes sont normalement plafonnées (par exemple, à 8% en France), il plane toujours un doute sur la véracité de leurs déclarations. Le défaut d'information est souvent considéré comme la preuve que les firmes ont quelque chose à cacher (ou que l'on pourrait leur reprocher). A ces "larcins ordinaires" (si l'on peut dire) viennent s'ajouter de véritables scandales, susceptibles d'entraîner des poursuites juridiaires. Ainsi, la firme américaine Raytheon a-t-elle été accusée d'avoir corrompu des fonctionnaires brésiliens afin
I En 1918 notamment, les gouvernements ont intenté de multiples procès contre les fabricants d'armes, dont Schneider en France, considérant que ces derniers avaient pratiqué des prix exorbitants et créé volontairement une situation de pénurie pour profiter de la situation d'urgence dans laquelle les belligérants se trouvaient (Cf. Broise et Torres, 1996). 21

d'obtenir le contrat du système de surveillance de l'Amazonie en 1996. De même, l'affaire Agusta, en Belgique, a entraîné le lancement d'un mandat d'arrêt international contre Serge Dassault, PDG de la firme éponyme. A l'origine de cette affaire, il y a des faits présumés de corruption en 1988 autour d'une commande d'hélicoptères par l'armée belge et, de manière indirecte, de possibles connexions avec l'assassinat en 1991 d'André Cools, ancien président du Parti Socialiste wallon et VicePremier Ministre belge (lors de la signature du contrat Agusta). D'autres scandales reposent sur la violation évidente des accords internationaux ou des positions diplomatiques adoptées par les Etats. Ainsi l'Irakgate a impliqué des ventes d'armes à l'Irak par des firmes américaines lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988) - alors même que le gouvernement américain avait proclamé sa neutralité et imposé un embargo. Un scandale identique s'est produit au Royaume-Uni et en France (affaire Luchaire). Ce qui frappe l'opinion, c'est principalement le fait que ces violations se sont produites avec l'accord (voire le soutien) des gouvernements! Ce soutien se double parfois d'une corruption active, ce qui donne l'image de "relations très étroites, "quasi incestueuses", fondées sur l'appât du gain"2, qui existent entre les militaires, les hommes politiques et les industriels. Comment s'étonner alors de la piètre image qu'a l'opinion de la production d'armements? Cette critique rejoint, d'une certaine manière, l'analyse marxiste des dépenses d'armements comme l'ultime moyen pour les capitalistes de sauver leur mode de production. La théorie de "l'économie d'armement permanente", de Rosa Luxemburg à Léon Trosky, Paul Baran et Paul Sweezy, affirme que la militarisation de la société et de l'économie permet non seulement de mettre en place un outil de répression du mouvement ouvrier, mais aussi d'offrir des profits faramineux aux industriels - les préservant ainsi de la baisse tendancielle du taux de profie. Dans le mode de production capitaliste, la production militaire constitue en quelque sorte un "havre de paix". Mandel (1962) montre que la concurrence constitue une forme anarchi1 Hébert (1988) remarque que François filion, président de la commission de la défense à l'Assemblée nationale en 1986, justifiait le fait que la société Luchaire se soit placée "en marge de la légalité" comme étant le seul moyen ~our elle d'assurer sa survie! Zaks (1989), p.6. 3 Sur l'analyse marxiste de la production d'armements, on pourra consulter l'article de R. Bellais, Dépenses militaires et dynamique du capitalisme, Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation, n06, deuxième semestre 1997. 22

que de régulation de la production; engendrant une instabilité fondamentale, à laquelle les capitalistes cherchent désespérément à échapper. Les dépenses militaires leur permettent de réaliser ce souhait. La production d'armements offre aux capitalistes les avantages des mécanismes de marché sans en présenter les inconvénients, puisque la réalisation de la production s'accomplit en dehors des mécanismes de marché. Une telle production constitue donc une aubaine pour les capitalistes qui peuvent investir leurs capitaux excédentaires tout en les valorisant de manière suffisante pour ne pas être freinés dans leur quête d'accumulation ou pour échapper à la baisse tendancielle du taux de profit. Ceci explique, selon la théorie de l'économie d'armement permanente, pourquoi le niveau des dépenses publiques a connu une expansion fabuleuse depuis un siècle. Baran et Sweezy (1966) montrent que l'accroissement des dépenses sociales lors du New Deal aux Etats-Unis n'a pas permis, malgré l'importance des sommes injectées dans l'économie, de sortir celle-ci du marasme. Au contraire, les dépenses militaires suscitées par la deuxième guerre mondiale et maintenues à des niveaux élevés depuis ont, quant à elles, engendré une forte croissance; ce qui permet aux tenants de cette théorie d'affirmer que les dépenses militaires forment une des solutions majeures aux contradictions du mode de production capitaliste. Comme le résument Baran et Sweezy (1966), "il semble qu'ici, le capitalisme monopoliste ait définitivement trouvé la réponse à la question de savoir dans quel domaine doivent s'effectuer les dépenses gouvernementales pour empêcher le système de sombrer dans les marais de la stagnation. Il s'agit d'acheter des armes, des armes, encore et toujours des armes." (p.194) Cette analyse est d'ailleurs reprise en dehors de l'approche marxiste - par Galbraith (1978), Higgs (1990), Melman (1970, 1974), etc. : les commandes d'armements sont l'objet des plus sombres et des plus iniques pratiques, les scandales ponctuels ne constituant que la partie émergée de l'iceberg... La production d'armements a donc une image terrible, l'associant aux pires travers du capitalisme. Corruption, "complot", abus de confiance,... sont des images qui lui sont souvent associées. Il n'est alors pas étonnant que de nombreuses firmes refusent de se présenter comme des firmes d'armements. Si la production ou la vente d'armements suscitent, à intervalles réguliers, de violentes diatribes dans la presse, les études économiques sur la question sont en fait assez récentes. Si quelques études - ponctuelles - ont été réalisées au cours des

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années 1960 et 1970, les dépenses militaires ne sont devenues un champ de recherche universitaire qu'au cours des années 1980. La politique de réarmement massif engagée à partir de l'intervention soviétique en Afghanistan, et singulièrement accélérée par l'arrivée de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis, a suscité un très vif intérêt des économistes pour les dépenses militaires en général et pour la production d'armements plus particulièrement. De fait, les années 1980 se sont caractérisées par le plus grand effort militaire que le monde ait jamais connu en temps de paix. Les sommes allouées aux armées ont atteint des sommets, allant jusqu'à dépasser 1000 milliards de dollars par an (Fontanel, 1995) ! Bien entendu, la production d'armements a grandement bénéficié de cet effort: l'exemple le plus flagrant a été le trop fameux programme d'Initiative de Défense Stratégique (IDS), mieux connu sous le sobriquet de "guerre des étoiles", qui a été lancé en 1983 par Ronald Reagan. Ce n'est qu'un des multiples programmes qui ont permis un fabuleux développement de la production d'armements au cours des années 1980. Une telle "militarisation" du système productif a suscité de multiples études, visant à en analyser les implications macroéconomiques et structurelles. En effet, les armements constituent des biens "à part", en ce qu'ils ne correspondent ni à des biens de consommation, ni à des biens d'équipement. Ces dépenses sont considérées comme improductives, car elles n'entrent pas dans le processus de production et de reproduction. Toute dépense est "improductive", d'après Keynes, quand elle entraîne une distribution de revenu sans qu'il y ait immédiatement en contre-partie des biens exigeant réalisation à partir des revenus ainsi distribués. C'est bien le cas pour les biens militaires (et c'est bien pour cela que Keynes propose d'utiliser les dépenses militaires comme instrument de relance économique), qui représentent la quintessence des dépenses improductives puisque les armements ne participeront jamais au processus de production. Quelles peuvent être les conséquences de ces dépenses improductives? Les nombreuses études qui ont été réalisées tout au long des années 1980 (R. Smith, S. Melman, R. DeGrasse, J. Tirman,...) se sont focalisées sur différents aspects: - La production d'armements contribue-t-elle à la croissance économique? ou, au contraire, l'affaiblit-elle? - Les investissements dans cette production se font-ils au détriment des productions civiles par un effet d'éviction?

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