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PSYCHANALYSE DE L'ENTREPRISE

De
176 pages
Il y a de l'inconscient dans l'entreprise, la plupart des dirigeants le vivent au quotidien mais les concepts pour le dire sont rares. Freud montre que tous les phénomènes collectifs s'organisent autour de la mémoire, de la figure d'un fondateur. C'est toute une conception de l'organisation, de la stratégie, des ressources humaines de l'entreprise qui est remise en cause par l'intrusion du désir et du fantasme dans la rationalité du discours sur la gestion.
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Psychanalyse de l'entreprise

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9672-5

Didier TOUS SAINT

Psychanalyse de l'entreprise
Inconscient, structures et stratégies

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Dynamiques d'Entreprises
Dirigée par Michael Ballé

Dernières parutions
LELEU Pascal, Le développement du potentiel des managers. La dynamique du coaching, 1995. RIFAI Nabil, L'analyse des organisations. Démarches et outils sociologiques et psychologiques d'intervention, 1996. SIWEK J., Le syndicalisme des cols blancs, 1996. MARTIN D., Modernisation des entreprises en France et en Pologne: les années 80, 1996. REGNAULT Gérard, La communication interne dans une P.ME. Outils et comportements pour travailler ensemble, 1996. MARQUIS F. Xavier, La technologie aux portes des PME, 1996. HENRIOT Christian, La réforme des entreprises en Chine. Les industries shanghaiennes entre Etat et marché, 1996. LACHA T Salomé & LAC HAT Daniel, Stratégies de rupture et innovations de l'entreprise, 1996. PONSSARD Jean-Pierre (ed.), Concurrence internationale, croissance et emploi, 1997. BAUER Michel et BERTIN-MOUROT Bénédicte, L'ENA: est-elle une business school?, 1997. ALET Dominique, Les enjeux actuels du management, 1997. REGNAULT Gérard, Les relations sociales dans les P.ME., 1997. VIALE Thierry, La communication d'entreprise. Pour une histoire des métiers et des écoles, 1997. FROIS Pierre, Entreprises et écologie, 1997. ALTERSOHN Claude, La sous-traitance à l'aube du XX! siècle, 1997. FABRE Claude, Les conséquences des restructurations, 1997. BADOT Olivier, L'entreprise agile, 1997. BOIRY A. Philippe, L'entreprise humaniste, 1998. MA VOUNGOU Jean Kernaïse, Privatisations, management et financements internationaux des firmes en Afrique, 1998. MILLIOT Eric, Le Marketing symbiotique. La coopération au service des organisations, 1998. LAURIOL Jacques, La décision stratégique en action, 1998. BELET Daniel, Education managériale, 1998. LE PERLIER Daniel, Entreprises: les hommes de la qualité, 1998. PASCAIL Laurent, L'elfetjoueur, 1998. REGNA ULT Gérard, Les relations cadres-entreprises, 1998. ELDIN François, Le management de la communication, 1998. GUILLET de MONTHOUX Pierre, Esthétique du management, 1998.
Les acteurs de l'innovation et l'entreprise, France

-Europe

- Japon,

1998.

Collectif, Approches évolutionnistes de lafirme et de l'industrie, 1999. DANON Tony, Lesformations linguistiques en entreprise, 2000.

Introduction

Il Y a un humanisme de circonstance qui est spécifique à l'entreprise. Depuis quelques années, ses thèmes de prédilection ont envahi les ouvrages spécialisés et ils s'expriment dans les propos du quotidien professionnel, en particulier ceux des cadres dirigeants. Ainsi, la direction est devenue le "management", et les structures hiérarchiques de l'entreprise passent pour être moins pesantes que par le passé. L'organigramme plat est censé refléter une simplification et une décrispation des relations de pouvoir dans l'entreprise. La notion de réseaux est à la mode. J.Je réseau, c'est l'information qui circule rapidement et librement, de manière à ce que chacun y soit associé, signe d'une démocratisation en marche servie par un progrès de la technologie que rien n'arrêtera. Et on voit dans le réseau le grand pourfendeur de la hiérarchie traditionnelle. La décision ne doit plus être imposée de manière autoritaire et le consensus ainsi que l'adhésion de tous paraissent indispensables à son exécution. Dernier exemple, parmi tant d'autres, on se réjouit de la tendance à la décentralisation vers des unités à taille humaine, avec des définitions de fonction rendues plus autonomes, et plus moti vantes pour ceux qui les occupent. Tout ceci, c'est le discours dominant des ouvrages de management et de certaines instances dirigeantes de l'entreprise. Maintenant, voyons les faits. L'environnement de l'entreprise a beaucoup changé ces dix dernières années. On citera pêle-mêle l'ouverture des frontières, les mouvements de concentration, le développement incroyable des technologies de l'information, autant d'évolutions qui ont un impact direct sur les structures de l'entreprise. Celleci a donc subi des transformations en profondeur. Les changements induits ont eu tendance à générer des situations souvent tendues qui constituent un révélateur des relations de pouvoir. Les raisons en sont simples ~les fonctions et les responsabilités changent de contenu, parfois elles se raréfient, et c'est tout un type de relations entre l'entreprise et ses employés basées sur la

confiance et la stabilité qui est remis en cause. De nos jours, les dirigeants changent plus souvent d'entreprises qu'on ne le faisait il y a encore vingt ou trente ans. Au discours sur la décentralisation et sur la réduction des structures hiérarchiques, correspond une réalité quelque peu différente. Le Business Process Reengineering, qui a connu le succès que l'on sait au cours de ces dernières années, est issu du constat que les principales procédures de l'entreprise peuvent et doivent être repensées, compte tenu des possibilités offertes par les progrès réalisés dans les technologies de l'information. Ce développement a rendu possible une plus grande délégation dans les opérations, donnant l'illusion d'une certaine décentralisation. Mais la tendance au "Small is beautifull" a pour toile de fond une extrême centralisation de l'information et donc du contrôle, sachant, et c'est là le paradoxe, qu'ils sont moins visibles que par le passé. Ce sont les mêmes moyens, ceux de l'informatique, qui permettent en même temps la décentralisation de l'information et la centralisation du pouvoir et du contrôle. L'entreprise est avant tout une pratique au quotidien, mais c'est aussi l'objet d'une réflexion théorique. Comment la théorie s'accommode-t-elle de la contradiction entre un discours technique qui se veut plutôt rassurant, et une réalité qui l'est parfois beaucoup moins? Pour répondre à cette question, il faut recenser les différents niveaux de discours sur l'entreprise et tâcher de comprendre ce qui les différencie. On en distinguera trois. Le premier est celui que tiennent les dirigeants sur leur propre entreprise et ses activités au sens large. C'est un discours qui est souvent repris dans la presse et qui finit par se répandre dans l'opinion, notamment parmi les cadres d'entreprise. Ce discours est intimement associé à la réalisation d'objectifs imposés aux dirigeants qui le diffusent. C'est un discours souvent biaisé qui a pour but de justifier l'action ou bien de motiver ceux à qui il s'adresse, tant le personnel que les actionnaires. C'est aussi un discours qui sacrifie à la mode. L'exemple de la concentration est édifiant à cet égard. La course à la taille et aux économies d'échelles est devenue une sorte de nécessité historique, alors que nombreuses sont les études qui font état d'un taux d'échec élevé dans les rapprochements opérés entre grandes entreprises. C'est en quelque

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sorte un discours politique qui vise moins la vérité que l' adhéSIon. Au deuxième niveau, le discours sur le management est d'ordre plus général. Il reflète souvent l'expérience de dirigeants ou de consultants qui ont été confrontés à des problèmes concrets et précis liés à la gestion de l'entreprise. Y sont proposées des recettes, des méthodes, qui consolident autant une pratique qu'une analyse théorique des faits. On relève dans ce type de discours les signes d'une analyse plus poussée, et un peu plus de distance par rapport aux faits que dans le cas précédent. Il n'en demeure pas moins que l'efficacité y est toujours primordiale. Il Y a enfin, à un niveau d'abstraction plus élevé, la théorie des organisations. Les auteurs en sont souvent des sociologues qui se spécialisent dans ce domaine, auquel sont rattachées les entreprises. En général, la théorie couvre l'ensemble des organisations et pas seulement l'entreprise. Dans cette optique, l'efficacité passe au second plan au profit de l'étude objective du phénomène organisationnel. On ne cherche pas tant à savoir comment il faut conduire une organisation qu'à comprendre comment elle se conduit elle-même. A ce niveau de discours, sont prises en considération à la fois des entités commerciales et des organisations n'appartenant pas au domaine de l'économie. Les cas servant à l'analyse sont indifféremment des organismes gouvernementaux, des institutions de soin ou bien des entreprises. Naturellement, l'entreprise a tous les attributs d'une organisation, mais elle se distingue aussi par des caractères qui lui sont spécifiques. L'élaboration du produit, l'acte de vente, les flux financiers régis par le souci du profit, sont des caractéristiques qui lui sont propres et que l'on ne retrouve pas dans les autres types d'organisation. 0 n sera toujours gêné de cette assimilation justifiée mais réductrice de l'entreprise à une organisation au sens général. Bref, trois niveaux de discours qui marquent une progression dans l'abstraction, puisque le premier dit ce que l'on souhaite faire, le second ce que l'on doit faire, et le dernier ce que l'on peut faire, lorsqu'on dirige une entreprise. Voilà le premier but de cet ouvrage: réfléchir sur l' entreprise en tant qu'organisation, mais en tenant compte de ce

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qu'elle a de spécifique et de ce qui la distingue des autres organisations. Depuis peu, ce mode de réflexion fait l'objet de toutes les attentions de la part des cabinets de conseil en organisation. On se rend compte qu'avant de normer, il peut être utile de comprendre les ressorts de l'organisation sur laquelle on travaille. En France, particulièrement, où la sociologie des organisations trouve une large audience grâce aux travaux de Michel Crozier, plusieurs cabinets de conseil se sont adjoints des consultants pouvant apporter une valeur ajoutée à partir de ce type d'approche. Si cette tendance devait se poursuivre, ce que nous pensons, la réflexion sur les entreprises se développera considérablement. Plus récemment encore, un nouveau type de discours se fait entendre. En réalité, c'est une parole qui n'a pas forcément l'entreprise pour objet, mais plutôt qui en émane. On commence à écouter ce que disent les individus qui travaillent dans l' entreprise. Il ne s'agit plus comme par exemple au temps de la mode japonaise des cercles de qualité, des suggestions des uns et des autres pour améliorer le fonctionnement collectif; il s'agit désormais d'une parole plus intime dans laquelle on commence à déceler les effets de l'organisation sur le vécu de chaque individu. Les thèmes de la souffrance, du harcèlement psychologique, bref du malaise des personnes dans l'entreprise, sont en train de faire contrepoids à ceux de la motivation et de l'épanouissement qui sont plus anciens. Ils participent d'une prise de conscience croissante de la difficulté à travailler dans ce milieu. On dit souvent que l'image de l'entreprise s'est améliorée dans les années 1980 et 1990. Mais la montée parallèle du chômage a aussi ouvert les yeux sur la dure réalité du marché. Tout se passe comme si à l'aube du 21e siècle, l'euphorie entrepreneuriale devait se poursuivre dans le désenchantement des individus. Désormais, on est plus enclin à entendre dans leurs discours le témoignage sur la façon dont l'entreprise est vécue concrètement de l'intérieur. Et c'est de souffrance qu'il s'agit en général1.
1. Dans son livre "Souffrance en France", Christophe Dejours développe une analyse intéressante de ce phénomène, Seuil, 1998.

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Ces difficultés ne sont pas nouvelles. Elles ont toujours existé, mais ce qui est nouveau, c'est la prise de conscience dont elles font l'objet, sachant que l'évolution de l'environnement de la firme a contribué à la faire émerger. L'approche sociologique des organisations a beaucoup apporté à la compréhension de l'entreprise au cours de ces dernières années. On peut craindre pourtant qu'elle ne soit pas à même de traiter ce dernier type de discours, celui de la souffrance individuelle. La sociologie a pour objet le corps social, et non l'individu, sauf s'il est considéré sous l'aspect de la fonction qu'il joue dans le groupe. Elle ne peut pas prendre en compte son vécu individuel. Le divorce auquel on assiste à l'heure actuelle entre la logique des organisations et le discours des individus qui les fait vivre, témoigne d'une lacune dans la théorie à laquelle il faut remédier. On a donc besoin d'une approche nouvelle, qui permette de rendre compte à la fois des mécanismes collectifs et des vécus ou des comportements individuels. Elle doit être en mesure de concilier et de réconcilier l'individu et l'organisation. A trop considérer la logique organisationnelle, on est incapable d'entendre la parole des individus qui pourtant en constituent le moteur principal. Ce dont on a besoin, c'est d'une approche qui puisse nous conduire au delà de la traditionnelle distinction entre le collectif et l'individuel. Il se trouve que cette théorie existe, c'est la psychanalyse. Voilà le second but de l'ouvrage, comprendre l'organisation spécifique qu'est une entreprise, non pas à travers les concepts du registre de la sociologie, mais plutôt à partir de ceux de la psychanalyse. Pourquoi la psychanalyse? On ne refera pas ici son histoire, mais quelques rappels seront utiles. La psychanalyse est née en Autriche à partir des travaux et des recherches de S. Freud au cours de la première partie du 1ge siècle, jusqu'en 1940. Elle s'est répandue dans toute l'Europe, en particulier en Allemagne. La montée du nazisme a eu un impact significatif sur son développement. La plupart des tenants du mouvement psychanalytique qui vivaient en Autriche et en Allemagne se sont exilés en Angleterre, comme Freud ou Mélanie Klein, et aux États-Unis. Le mouve-

Il

ment a été sérieusement freiné dans les pays de langue germanique. En revanche, il s'est développé dans les pays anglosaxons, et en France. Aux États-Unis, après la deuxième guerre mondiale, la psychanalyse s'est rapidement médicalisée, et elle a évolué vers un type de thérapie au service de l'intégration sociale de l' indi vidu. En France, elle a connu un essor plus tardif, auquel les surréalistes1 ne sont pas étrangers, dans l'entre-deux guerres. Mais c'est surtout dans les années 60 et 70, sous l'impulsion du très charismatique Jacques Lacan, qu'elle a connu un regain d'intérêt important. A cette époque, il faut le reconnaître, la démarche était encore fortement connotée d'intellectualisme et on se préoccupait toujours en priorité de l'individu. Aujourd'hui, dans les années 90, les choses ont changé. La psychanalyse occupe moins le devant de la scène. En revanche, elle est sortie de son univers quelque peu élitiste en attirant à elle toutes sortes de catégories socioprofessionnelles. En particulier, de nombreux cadres dirigeants d'entreprises s'allongent sur le divan. Et l'on constate que leur discours véhicule bien des choses de leur histoire individuelle, mais aussi tout le poids de l'institution qui les emploie. Le divan est un révélateur de la façon dont se fait la rencontre entre les signifiants et les désirs de l'individu et ceux de son entreprise. C'est le lieu d'où parle la vérité de cette relation. Mais la lecture psychanalytique de l'entreprise à travers le discours des cadres sur le divan est difficile à organiser. Tout au plus, ce discours peut encourager la démarche d'un rapprochement entre une théorie de l'inconscient et la vie en institution. C'est donc plutôt de la pratique de l'entreprise qu'il faut partir, en l'examinant à la lumière des grands concepts de la psychanalyse. Quel bénéfice peut-on en tirer? La principale difficulté d'une telle approche est de dissiper certaines idées reçues qui ont accompagné la psychanalyse tout au long de son histoire. La plus répandue est celle qui consiste à la penser comme une psychologie. Dans cette optique, on se demande en effet com1. Dans son" Histoire de la Psychanalyse en France", E. Roudinesco retrace ce développement avec, en particulier, des détails intéressants sur les relations entre la psychanalyse et le surréalisme, Fayard, 1994.

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ment concilier le comportement de l'individu et la logique de l'organisation. Des travaux ont été faits dans ce sens. Ils consistent à "faire une psychanalyse" du dirigeant de l'entreprise, en espérant pouvoir en tirer des conclusions sur l'organisation. L'approche, pour intéressante qu'elle soit, n'est pas épargnée par la contradiction classique entre l'individu et le collectif, deux réalités qui s'expriment dans des registres différents. Il faut relire les textes de Freud. Et ne rien y négliger, en particulier sa théorie du lien social. Lorsqu'on se penche sur cet aspect de l'œuvre, émergent des concepts qui donnent à la psychanalyse une dimension dont elle a longtemps été privée, du fait de son assimilation à une psychologie. Ce faisant, on dispose d'éléments qui éclairent d'un jour nouveau l'entreprise et les organisations en général. La thèse que l'on souhaite ici développer est la suivante. L'entreprise est animée d'un désir inconscient au même titre que n'importe quel individu. Mais elle n'est pas assimilable à un individu, bien que le discours qui la sous-tende soit celui d'un fondateur. Le paradoxe n'est qu'apparent. En réalité, et c'est le point fondamental d'une théorie psychanalytique de la firme, il n'y a pour la psychanalyse aucune distinction entre l'individu et le collectif. Ce désir inconscient du fondateur structure toute l' activité. En particulier, le métier et l'organisation de l'entreprise lui donnent une scène où il s'exprime au quotidien. Car le désir inconscient est aussi la source d'un discours. Ce qui nous intéresse, c'est l'entreprise, non seulement avec ses structures, son histoire, sa culture, mais aussi et surtout dans le dialogue qu'elle entretient avec les individus qui y travaillent. Ceux-ci en effet, se positionnent en fonction du désir et du discours du fondateur. Pour cette raison, la seule "psychanalyse" du dirigeant, ou bien l'analyse des conflits entre personnes, ne présentent qu'un intérêt limité. Autrement dit, la psychanalyse n'est pas comme on l'a déjà dit, une psychologie au service de la fonction Ressources Humaines. C'est une théorie qui œuvre sur le registre de l'organisation et non du seul individu. L'exposé qui suit se divise en quatre parties. Dans un premier temps, nous verrons que dans la réflexion actuelle sur

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les organisations, le sujet individuel est relégué au second plan. Il en résulte une conception de l'action collective sans sujet qui pose le problème du lien entre l'organisation et ses membres. Ensuite, nous développerons la conception freudienne du lien social, théorie qui repose en grande partie sur la notion de sujet et de cè que Freud nomme "le grand homme". Dans un troisième temps, nous verrons comment l'entreprise se structure autour du désir de son fondateur. Enfin, la question du changement au sein de l'entreprise nous conduira à envisager une interprétation de l'activité des cabinets de conseil, à la lumière de la psychanalyse.

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I.

L'ORGANISATION
... tout dépend de ce point essentiel: mais précisément

SANS SUJET
appréhender et exprimer le vrai, 11011

comme substallce,

allssi comme sltjet.

HEGEL, La Phénoménologie de l'Esprit

1.
1.1

Du travail à l'organisation La valeur de la main d'œuvre Adam Smith ou l'industrie contre la terre

Lorsqu'au début des années 1980 parut "Le Prix de l'Excellence"1, le succès fut sans précédent pour un livre traitant de la gestion des entreprises. C'était à peine il y a vingt ans. Le phénomène révéla à quel point le grand public pouvait s'intéresser à ce sujet. Auparavant, l'entreprise était une affaire de spécialistes. Plus loin encore, en remontant dans le passé, ses contours s'estompent rapidement, et on serait bien en peine de trouver des textes qui lui sont consacrés, datant d'une période antérieure à la fin du ISe siècle. Pourtant, l'entreprise est avant tout un lieu de travail, et le travail est vieux comme le monde. Produire, vendre, organiser l'effort collectif, tout cela n'est pas d'aujourd'hui. Une histoire du travail serait une vaste tâche remontant à des époques très lointaines.

1. T. Peters et R. Waterman, Le Prix de ['Excellence, InterEditions, 1983.

Dans l'antiquité gréco-romaine, l'essentiel de la production était agricole et artisanale, en dehors des grands travaux d'architecture et de génie civil. La terre était une propriété privée, et l'esclave y travaillait à la production. Les grecs et les romains ont connu un essor extraordinaire du commerce autour du bassin méditerranéen, et leur activité de production était florissante. On sait à quel point les Grecs en particulier ont développé la réflexion dans les domaines de la philosophie, de la politique. Mais assez curieusement, la production ainsi que les échanges qu'elle induisait, ne faisaient pas vraiment l'objet d'une discipline spécifique. Dans l'organisation de la cité idéale, Platon! fait de tous ceux qui s'adonnent à la production, la catégorie sociale la plus basse. Comme l'indique M. Finlay2, l'économique n'est pas une catégorie de la pensée qu'elle soit grecque ou romaIne. L'entreprise sous la forme que nous lui connaissons aujourd'hui, fait son apparition dans le discours économique au ISe siècle, avec A. Smith. Avant lui, la science économique n'était pas encore clairement séparée du discours politique, son objet étant l'enrichissement de l'État. Les auteurs mercantilistes du 17e et du ISe siècle faisaient de l'économie, mais l'entreprise n'entrait pas dans leurs préoccupations. Dans leur perspective, l'économie est une catégorie du politique, si bien qu'elle n'est qu'un moyen au service d'une fin. Lorsque A. Smith introduit la notion de valeur travail, il introduit une rupture importante dans la pensée économique. Comme le dit Louis Dumont, pour Smith: « Le créateur de richesse, de valeur, c'est l'homme. L'homme, et non plus la nature comme chez Quesnay» 3. Le travail lui, peut tout, y compris produire le capital nécessaire à la production, qu'il soit fixe ou circulant. Il permet donc à l'homme de se libérer en grande partie de la nature. Avec Smith, la production devient de bout en bout une affaire humaine, et par conséquent, une expression de cette spécificité de l'homme, le travail organisé. Le discours économique doit pour beaucoup son autonomie à cette rupture entre la nature et le travail. En effet, l'in1. Platon, La République 2. Moses Finlay, L'Économie antique, Les Éditions de Minuit, Paris, 1975. 3. Louis Dumont, Homo /Equalis, Gallimard, 1977, p. 122.

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novation de Smith, qui traduit et accompagne l'essor de la production manufacturière à son époque, réoriente toute la pensée économique. Tant que la nature, c'est à dire principalement la terre, est l'élément prédominant de l'économie, l'organisation de la production et sa distribution dépendent de la propriété du sol. Or, la propriété des terres est une donnée politique, non économique. En plus, le travail nécessaire à la production n'est qu'un travail d'exécution dont l'organisation n'a que peu d'impact sur le résultat. C'est pour cette raison que le discours économique reste englobé dans le discours politique. En revanche, si la richesse vient de leur travail, les relations entre les hommes s'en trouvent modifiées. L'économie prend de l'autonomie par rapport au politique car la terre n'est plus pour elle un élément dominant. Elle perd de son importance au profit du capital industriel. Le discours va s'intéresser à tout ce qui se cristallise autour du travail: son organisation, et surtout les échanges qui naissent de la spécialisation croissante. Ainsi, à partir de Smith ce n'est plus le travail artisanal qui compte, mais le travail collectif, celui qui s'organise dans la manufacture. Les relations entre les hommes deviennent source de richesse au détriment de la possession du sol. Ce transfert est à l'origine du déplacement de la réflexion économique qui la conduit de la terre vers l'atelier puis vers la manufacture. Les relations de travail seront en quelque sorte le fondement de l'entreprise, et par conséquent au centre de la réflexion qui s'y rapporte. Avec Smith et l'intérêt qu'il porte au travail productif de l'homme au détriment du fruit de la terre, l'entreprise se situe d'emblée dans une problématique spécifique au groupe et à l'action collective. En particulier, puisque l'homme est un agent à part entière dont dépend la production, se pose le problème de l'efficacité optimale. La recherche de la plus grande efficacité est une conséquence inéluctable d'un système de production basé sur le travail collectif. D'où le fameux exemple de A. Smith pris dans la manufacture dtépinglesl, où il montre que la spécialisation des tâches augmente considérablement la productivité. Et ce processus répété à grande échelle aura pour résultat d'améliorer la productivité globale d'un pays, et par conséquent sa production
1. A. Smith, La richesse des nations, Gallimard, 1976.

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de richesses. Pour Smith, l'accroissement de la richesse d'une nation passe par la spécialisation de chaque manufacture. Ce concept de spécialisation est important car il rend nécessaire la définition d'unités de production distinctes. Pour Smith, l'entreprise est l'agent primordial de la création de richesses et son principe repose sur la spécialisation.
Marx et ['entrepreneur capitaliste

Marx va plus loin. L'optique est différente de celle de Smith qui a pour souci l'accroissement de la richesse collective, celle des nations, et par conséquent une meilleure efficacité de la sphère économique dans sa globalité. Chez Marx, l'entreprise a des contours plus nets. Certes, elle produit pour échanger, avec le souci d'accroître sa rentabilité. Mais elle nous est présentée désormais comme étant liée à une personne, le capitaliste propriétaire. Marx prend soin de bien souligner que l'entreprise est une propriété privée. Il y voit une vocation d'accroître la richesse qui, avant de revenir à la nation, est celle d'un individu. Pour reprendre ses termes, ce qui intéresse le capitaliste, c'est l'accumulation du capital et le taux de profit qu'il génère. Lorsque pour Smith l'entreprise est avant tout une manufacture, susceptible d'optimiser la richesse nationale, pour Marx, elle est du capital concentré à la recherche du meilleur profit pour le capitaliste. Pour Smith, l'entreprise est un lieu de spécialisation en vue de l'accroissement des richesses nationales, et pour Marx, c'est un lieu de maximisation du profit pour le capitaliste. Sur ce point Marx et Smith divergent même si tous deux fondent la production de richesse sur le travail. Avec Marx, se profile en arrière plan la figure de l'entrepreneur. Chez Smith, le raisonnement porte sur une entité dont les contours, certes, délimitent l'entreprise. Mais celle-ci demeure en quelque sorte l'un des rouages de la machine économique dans sa globalité qui est conduite par le principe de la main invisible. Chez Marx, la main est plus visible. L'émergence de la figure de l'entrepreneur, ou du capitaliste, lève le voile de l'anonymat et a pour effet d'associer à l'entreprise un intérêt particulier et

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individuel. A la notion toute particulière de Smith, celle de la main invisible, Marx substitue celle du capitaliste. Cet intérêt individuel, celui du capitaliste, se dresse chez Marx, contre celui du salarié. Le premier fournit le capital et le second, sa force de travail. Cette mise en commun est l'objet d'un conflit. En effet c'est dans la répartition du fruit du travail que les intérêts divergent. Le capitaliste, comme le dit Marx, confisque au salarié la plus-value qui est comprise dans le travail. Il y a là chez Marx, quelque chose de nouveau par rapport à Smith. L'entreprise n'est plus cet espace homogène dans lequel on cherche à optimiser la production par une collaboration réfléchie et intelligente. Le conflit entre le capitaliste et le salarié est une brèche qui s'y introduit et qui prépare une différenciation en son sein, dans laquelle apparaît le rôle prépondérant joué par une personnalité individuelle.

Du travail social au travail concret

Il n'en reste pas moins que dans les deux cas, ni Smith ni Marx ne se sont préoccupés de savoir comment organiser et gérer l'entreprise. Pour Smith, la spécialisation est un principe universel et homogène, qu'il soit considéré au niveau de l'ensemble de l'économie nationale, ou bien à l'intérieur de l'entreprise. De ce principe à l'optimisation concrète de la combinaison des facteurs de production dans la manufacture, il y a une certaine distance. De même, si Marx a pris conscience de l'importance de l'entrepreneur, celui-ci est engagé dans un conflit qui est autant d'ordre macro-économique qu'interne à l'entreprise. Car la théorie de Marx, celle qui le conduit à faire l'analyse du capital et de son circuit, est avant tout une pensée sur l'économie et non sur l'entreprise. Chez Marx, le capital dont il est question est encore indifférencié, au même titre d'ailleurs que le travail du salarié sous une certaine forme. Ce travail est bien évidemment du travail concret, mais pour la rationalité économique, c'est du travail social. Le travail social est la quantité moyenne de travail nécessaire pour un processus de production donné. De même, il

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