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QU'A-T-ON APPRIS SUR LA CONCURRENCE IMPARFAITE DEPUIS COURNOT ?

355 pages
Ce numéro des Cahiers d'Economie Politique porte sur la concurrence, avec quatre grandes parties : Regards sur l'héritage de Cournot - L'analyse de l'intensité de la concurrence et de ses effets - La question de l'équilibre général - L'influence diffuse de Cournot sur la macroéconomie moderne.
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CAHIERS D'ECONOMIE POLITIQUE
HISTOIRE DE LA PENSEE ET THEORIES

37
Qu'a-t-on appris sur la concurrence imparfaite depuis Cournot

Publié avec le concours du CNRS de l'Université Paris X-Nanterre (CAESAR) et l'Université de Marne-la-Vallée (OEP)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Les Cahiers d'économie politique sont ouverts à l'ensemble des sensibilités qui traversent la science économique. Depuis 1974, leur originalité est de montrer que l'étude des auteurs passés et les débats actuels en analyse économique peuvent mutuellement s'enrichir. Leur ambition est d'être un lieu privilégié pour les discussions théoriques qui prennent en compte toute la dimension historique de la discipline économique.

Directeur de la publication: Michel ROSIER (Université de Marne-la-Vallée) Comité de rédaction: Richard ARENA (Université de Nice), Carlo BENETTI (Université Paris X), Arnaud BERTHOUD (Université de Lille), Marie-Thérèse BOYER-XAMBEU (Université Paris 7), Gilles DOSTALER (UQAM, Canada), Jean CARTELIER (Université Paris X), Ghislain DELEPLACE (Université Paris VIII), Daniel DIATKINE (Université d'Evry), Rodolphe DOS SANTOS FERREIRA (Université de Strasbourg), Roger FRYDMAN (Université Paris X), Olivier FAVEREAU (Université Paris X), Louis-André GERARD-V ARET (Université d'Aix-Marseille), Maria-Cristina MARCUZZO (Université di Rama, La Sapienza, Italie), Marcello MESSORI (Université de Cassino, Italie), Antoine REBEYROL (Université Paris IX), Michel ROSIER (Université de Picardie), Ian STEEDMAN (Manchester Metropolitan University, Grande-Bretagne), Hélène ZAJDELA (Université d'Evry), André ZYLBERBERG (CNRS). Secrétaire de rédaction: Rozenn MARTINOIA

Directeur de la publication de 1974 à 1995: Patrick MAURISSON (Université de Picardie) Page Web: http://panoramix.univ-paris1.fr/C-ECO-PO Editeur: Editions L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 PARIS, Tél: 01 43 54 79 10, Télécopie: 01 43 25 82 03 Adresse Internet: http://www.editions-harmattan.fr Abonnement et diffusion:

cg L'Harmattan, 2001 ISSN : 0154-8344 ISBN: 2-7475-0295-3

SOMMAIRE Rodolphe DOS SANTOS FERREIRA et Louis-André GÉRARD-VARET Regards sur l'héritage de Cournot
James W. FRIEDMAN Jean J. GABSZEWICZ François THISSE Jean MAGNAN de BORNIER et JacquesThe legacy of Augustin Cournot. Microeconomie competition. Cournot mites Michel HOLLARD d'un theories .... 31 47

Introduction

7

of imperfect et lide la 101 127

....................... modèle unitaire ............... équilibre et ..............

avant Nash: grandeur

concurrence politique économique. L'analyse de l'intensité de la concurrence et Massimo et de ses effets Competition, trust policy. Concurrence,

La théorie de Stackelberg:

Claude d'ASPREMONT MOTTA

coordination

and anti141 155

....................... innovation et croissance:

David ENCAOUA et David ULPH

un modèle de création non destructrice. Henry THILLE et Margaret E. SLADE Michel GLAIS Forward trading and adjustment in Cournot markets. costs

................

177

L'utilisation des travaux de la nouvelle économie industrielle par les autorités de la concurrence. ................. 197

La question de l'équilibre général
Hubert STAHN Quelques stratégique d'équilibre Gaël GIRAUD réflexions général. sur la formation ................ 225 257

des prix dans un contexte

Notes sur les jeux stratégiques de march és ..............................

L'influence diffuse de Cournot sur la macroéconomie Jean-Pascal BÉNASSY Les modèles

moderne macroéconomiques imparfaite sont-ils .............. and macroeco289 de clas-

concurrence Russell COOPER et Andrew JOHN Imperfect cations.

siques ou Keynésiens? competition

273

nomics: Theory and quantitative impli...........................

Édition
Heinrich von STACKELBERG

L'erreur dans la théorie des formes de marché sans équilibre. . . . . . . . . . . . . . .

331

INTRODUCTION
SANTOS FERREIRA 1 et Louis-André

Rodolphe

Dos

GÉRARD- VARET2

appris sur la concurrence imparfaite depuis Cournot? Mais d'abord, qu'a-t-on lui-même? Dans son Histoire de l'Analyse Écononâque, Schumpeter met en valeur quatre legs à la théorie économique, dont nous serions redevables à Cournot (Recherches sur les principes lnathél1'latiques de la théorie des richesses, 1838): une théorie du 11'lonopole dont le point de départ est dans le fait que la courbe de demande doit être comprise comme une donnée factuelle, laquelle s'impose objectivement au monopoleur; une théorie de l'oligopole qu'il "rencontra sur sa route lorsque, partant du monopole, il commença à introduire une, deux, trois... entreprises concurrentes de taille comparable, jusqu'à ce qu'il atterrisse sur la concurrence indéfinie" (Schumpeter, 1954, p. 979); enfin, "ce cas qui diffère du duopole, tout en lui étant fondamentalement semblable", celui du concours des producteurs de deux marchandises demandées conjointement par des agents concurrentiels (op. cit., p. 983).

Qu'a-t-on

appris

avec Cournot

Cette énumération des quatre structures de marché théorisées par Cournot rend bien l' ampleur de sa contribution fondatrice à l'analyse des formes de concun4ence. Elle risque toutefois d'occulter en même temps l'unité fondamentale de la démarche: en situation d'oligopole, chaque producteur est en effet toujours envisagé comme un monopoleur, faisant face à une demande contingente aux quantités offertes par ses concurrents. Et la concurrence indéfinie n'apparaît que comme cas limite de la concurrence oligopolistique, lorsqu'il ne reste à chaque producteur qu'une part négligeable du marché. Notons que la concurrence indéfinie va par la suite devenir concurrence parfaite (non plus cas limite, mais cas de référence), ce qui fera apparaître comme Ùnparfaite (entachée d'un vice) celle que Cournot dénote simplement concurrence des producteurs (et qui constitue pour lui le cas normal). Mais la contribution de Cournot se situe aussi sur le plan méthodologique: il est le fondateur de l'économie mathématique; plus spécifiquement, l'initiateur de l'analyse partielle, puisqu'il a décidé de s'arrêter au seuil de l'équilibre général, dont il entrevoyait cependant les implications, mais aussi les difficultés. Aussi faut-il d'abord se placer sur le terrain de l'équilibre partiel de la branche pour apprécier l'héritage de Cournot. Toutefois, ce n'est pas seulement par suite d'une transposition, plus ou moins arbitraire, de son concept d'équilibre à l'économie dans son ensemble que nous SOl11mesfondés à nous référer à Cournot, lors d'une
1BETA-Theme, Université Louis Pasteur, Strasbourg et Institut Universitaire de France, e-lnail : rdsf@cournot.ustrasbg .ff 2GREQAM, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, e-lnail : lagv@ehess.cnrs-lnrs.fr

Cahiers d'économie

politique, n037, L'Harmattan,

2000.

Rodolphe Dos Santos Ferreira et Louis-André

Gérard- Varet

incursion dans les domaines de l'équilibre

général ou de l'équilibre

macroéconomique.

Les différents thèmes de ce numéro spécial des CahÙ~rsd'EcononÛe Politique se dessinent déjà. 1°)-Il s'agira d'abord de jeter quelques regards sur l'héritage de Cournot, aussi bien sur les éléments qui le constituent que sur l'impact exercé sur ses successeurs, proches ou lointains. 2°) Il faudra ensuite s'arrêter sur le cœur de la contribution cournotienne, l'analyse de la concurrence oligopolistique. On le fera en examinant plus particulièrement la question de l'intensité de la concun~ence, question qui d'une certaine manière forme dans les Recherches le fil conducteur, menant du monopole à la concurrence indéfinie, mais question qui ne va cesser de prendre par la suite de nouvelles dimensions, en particulier après l'objection de Bertrand (1883) et les réponses qui lui ont été apportées, notamment en faisant intervenir la différenciation des produits. 3°) On abordera dans un troisième temps la question de l'équilibre général, que Cournot avait esquissée, tout en renonçant à la traiter. 4°) Et, pour terminer, on évoquera la place de la concurrence itnparfaite dans la macroéconomie moderne, ce qui nous permettra de retrouver une fois de plus l'ombre de Cournot.

1 Regards sur l'héritage de Cournot
Les Recherches sont longtelllps restées en dehors du cours des événements marquants de l'histoire de la pensée économique. Et lorsqu'elles commencent à exercer une influence décisive, sur une génération née seulement autour de leur date de publication, celle de Walras, Jevons, Marshall et Edgeworth, ce n'est pas tellement au travers de l'analyse cournotienne de la concurrence oligopolistique. Cette influence, elles l'exercent plutôt par le biais d'un raisonnelllent mathématique magistralelnent exploité et d'une conceptualisation (demande, marché, équilibre...) qui va imprégner l'analyse néoclassique, même si celle-ci se réoriente pour l' essentiel, sauf dans le cas de Edgeworth, vers l'analyse de la concurrence parfaite. C'est surtout la critique acerbe de Bertrand (1883) qui attire l'attention sur la contribution de Cournot à la théorie de l'oligopole, et encore de lnanière peu valorisante pour ce dernier, si ce n'est qu'en raison de l'injuste symétrisation des deux contributions qu'elle a induite et du caractère trop singulier qu'elle a prêtée à l'approche cournotienne. Un demi-siècle plus tard, avec Chamberlin (1933) et J. Robinson (1933), la théorie de la concurrence impalfaite s'installe au premier plan, mais la COlllposante stratégique du comportement des acteurs tend à être gommée (un constat que l'on ne saurait toutefois appliquer à la contribution contemporaine de Stackelberg (1934». COlnme Cournot l'avait implicitement fait, on envisage chaque entreprise en concurrence comme un monopole, face à une demande conjecturée décroissante, mais contrairement à Cournot, on néglige le fait que cette demande dépende directenlent des actions des entreprises concurrentes. Ce n'est en fait qu'après l'avènement de la théorie des jeux que l'on en mesure de rendre pleinement justice à la théorie cournotienne de la concurrence, ll1ême s'il faut une certaine dose de réinterprétation pour voir dans l'équilibre de Cournot une première manifestation de l'équilibre de Nash. Nous entrons dans le vif du sujet avec le premier article de ce nUlnéro spécial, The Legacy of Augustin Cournot de J. Friedman, lequel propose une évaluation de l'héritage de Cournot, à la fois sur le plan méthodologique et sur le plan théorique. Il exalnine également l'impact des 8

Introduction

Recherches sur la génération fondatrice de la théorie néoclassique, ainsi que les répercussions de la critique de Bertrand, un point sur lequel nous reviendrons dans la prochaine section. Avec le deuxième article, MicroecononÛc Theories of Inlperfect Conlpetition: An Overview de J.J. Gabszewicz et J.-F. Thisse, on considère encore, mais d'une Inanière plus large et dans un sens plus distendu, la succession de Cournot: l'article nous invite en effet à un survol assez complet de la littérature microéconomique sur la concurrence imparfaite. Ce survol est organisé autour de cinq thèmes: l'opposition entre quantités et prix comme variables stratégiques pertinentes - un thème qui se rattache toujours à la critique de Bertrand et sur lequel nous reviendrons -, les barrières à l'entrée, la différenciation de produits, l' infolmation incOlnplète et l'insertion de la concurrence imparfaite dans une démarche d'équilibre général -

un thème qui sera également repris par la suite.
Le troisième article, Cournot avant Nash: grandeur et linÛtes d'un nlodèle unitaire de la concurrence de J. Magnan de Bornier, constitue un retour à la source. Il nous propose une lecture attentive des Recherches, en mettant en évidence quelques aspects déjà évoqués mais souvent négligés, tels que l'unité essentielle de la théorie cournotienne de la concurrence, avec le cOlllportel11ent monopolistique comme élément unificateur, ou le caractère problématique des relations entre l'équilibre de Cournot et l'équilibre de Nash (un thème abordé aussi par J. Friedman). Deux questions fondamentales, celle de la détermination des prix dans l'oligopole de Cournot et celle des conjectures attribuées aux producteurs cournotiens, sont longuement discutées. On a déjà évoqué le relatif effacement des considérations proprement stratégiques dans l'analyse de la concun-ence imparfaite développée au début des années 30, dans le sillage de Chamberlin et Robinson. Un auteur qui, à la l11ême époque, accorde au contraire de l'importance à la nature stratégique des cOl11portements oligopolistiques est Stackelberg. De sa contribution, on a surtout retenu la mise en évidence de conjectures plus sophistiquées que celles, rigides, attribuées aux producteurs cournotiens : c'est en effet toute la fonction de réaction des concun-ents à ses propres actions qui est conjecturée par le meneur de Stackelberg. L'utilisation du concept d'équilibre parfait en sous-jeu d'un jeu séquentiel (Selten, 1965) a permis de réinterpréter la démarche de Stackelberg et l'a fait d'ul}e certaine manière passer au second plan. Mais on a aussi négligé, par la même occasion, que son analyse s'insère en fait dans une critique de la théorie de l'oligopole, celle de Cournot comme celle de ses critiques, qui tend non pas à introduire un nouveau concept d'équilibre de Stackelberg, mais à en dél110ntrer l'inexistence. L'article de M. Hollard, La théorie de Stackelberg : équilibre et politique écononÜque, souligne bien ce point et Inontre cOlnment l'impossibilité d'un équilibre spontané dans une structure oligopolistique lui sert d'argument pour illustrer le rôle de l'Etat et, en particulier, des organisations corporatives. L'article de Stackelberg, L'erreur dans la théorie des forlnes de lnarché: Une contribution au problèlne de la subjectivité de la science, traduit par C. Rentzsch et M. Hollard et publié à la fin de ce numéro spécial, est également très éclairant sur cette position fondalllentale de Stackelberg, laquelle n'est pas sans évoquer celle de Edgeworth, partant de l'indétermination de la solution du problème de l'échange bilatéral pour faire apparaître le rôle d'un principe d'arbitrage utilitariste. Le

9

Rodolphe Dos Santos Ferreira et Louis-André

Gérard- Varet

rapprochelnent entre cette indétermination et l'inexistence d'ailleurs suggéré par Stackelberg lui-même.

d'un équilibre oligopolistique

est

2

L'analyse de l'intensité de la concurrence et de ses effets

Lorsqu'il montre comment la prolifération des entreprises en situation de concun~ence oligopolistique conduit progressivement du cas limite du monopole à l'autre cas limite qu'est la concurrence indéfinie, Cournot pose déjà, sous une première fOIme, la question de l' intensité de la concun~ence. Soit en effet un marché d'un bien homogène, dont la demande est une fonction décroissante du prix p, ayant une élasticité marshallienne 6 (p). On sait que la condition d'équilibre est, pour l'entreprise i produisant une quantité positive Yi de ce bien au coût marginal Ci (Yi), l'égalité de la recette marginale et du coût marginal: p 1 - yi! 8 (p) L j Yj] = q (Yi). L'expression entre crochets peut être envisagée comme

[

une mesure du degré de concurrence (le cOlnplément à 1 de l'indice de Lerner du degré de nzonopole). Elle est fonction croissante de l'élasticité de la demande, laqueIIe reflète le degré de substituabilité du bien relativement aux produits des autres branches, et fonction décroissante de la part de marché obtenue à l'équilibre par l'entreprise i. Ainsi, l'accroissement du nombre d'entreprises dans la branche, avec la diminution corrélative des parts de marché, augmente le degré de concurrence, qui tend vers 1 (assurant l'égalité du prix et du coût marginal) lorsque ces parts de Illarché deviennent négligeables. On aura alors atteint la concurrence indéfinie (ou parfaite, dans la terminologie qui s'est imposée depuis). L'objection adressée par Bertrand (1883) introduit cependant un autre aspect de l'intensité de la concurrence oligopolistique. En reprochant à Cournot non pas, comme il est trop souvent affirmé, de se tromper de variable stratégique pertinente (laqueIIe serait le prix, plutôt que la quantité), mais de supposer que chaque producteur peut conserver la demande qui lui est adressée malgré un sacrifice du prix consenti par un concurrent, Bertrand envisage en fait une autre lllodalité de concurrence. Il s'agit pour un producteur qui "abaisse seul son prix" d'" attirer à lui la totalité de la vente". Cournot avait souligné, au contraire, que "le prix est nécessairement le même" pour les différents producteurs, de sorte que chacun sait que, s'il abaisse le prix, ses concun~ents "se verront forcés d'accepter ce prix", à moins de modifier les quantités de bien qu'ils se proposent d'écouler. S'ils ne le font pas, le producteur qui aura pris l'initiative d'un rabais pourra bénéficier d'une demande accrue, non pas sur le dos de ses concurrents directs, mais plutôt en détournant vers le marché du bien une fraction de la dépense globale. En d'autres termes, Cournot avait envisagé une concurrence pour la taille du nzarché, alors que ce que Bertrand met en valeur est la concurrence pour les parts de nzarché. Ce contraste, bien distinct de la traditionneIIe opposition entre concurrence en quantités et concurrence en prix, pennet d'ailleurs de fonder une nouvelle approche, synthétique, des équilibres de concurrence oligopolistique, y cOlllpris en situation de différenciation des produits (proposée par d' Aspremont, Dos Santos Ferreira et Gérard- Varet, 2000a). Ces équilibres peuvent être envisagés comme solutions d'un jeu généralisé, où les entreprises jouent

10

Introduction

simultanément en prix et quantités, en tenant compte de deux contraintes pesant sur leurs débouchés, dont une reflète la conCUlTence inter-sectorielle (pour la taille du marché) et l'autre la conCUlTence intra-sectorielle (pour les parts du marché). C'est le poids relatif de ces deux contraintes (tel qu'il peut être mesuré par le rapport des multiplicateurs qui y sont associés) qui exprime l'intensité de la concurrence que se font les différentes entreprises (ou, inversement, leur degré de coopération). Si tout le poids est mis sur la première contrainte, ce qui correspond au degré maximal de coopération, on assiste à l'émergence spontanée d'un phénomène de collusion tacite. Celle-ci est stratégiquement stable et constitue un cas particulier des équilibres envisagés lorsque la substituabilité entre les produits n'est ni trop forte ni trop faible (contrairement aux deux situations limites considérées par Cournot, où elle est soit parfaite soit nulle). Si, par contre, la substituabilité est soit trop forte soit trop faible, le plus haut degré de coopération assurant la stabilité stratégique détermine un équilibre qui tend vers l'équilibre de Cournot, celui de "concurrence des producteurs" lorsque la substituabilité devient parfaite, ou celui de "concours des producteurs", lorsque la substituabilité devient nulle. L'équilibre associé au nom de Bertrand (sur le marché d'un bien homogène) apparait aussi comme un cas pa11iculier, cette fois-ci déterminé par un degré nul de coopération (c'est-à-dire, une concurrence entièrement tournée vers les parts de marché). La concurrence considérée par Bertrand est donc plus intense que celle qui est analysée par Cournot. Ce que Bertrand envisage est en fait une guerre des prix, un processus où "la baisse n'aurait pas de limite" et où "aucune solution n'est possible". En réalité, dans l'exelnple traité par Bertrand, où les entreprises produisent sans coûts, il y a bien une limite les prix nuls - et une solution existe, qui est aujourd'hui connue, d'une Inanière paradoxale, sous le nom d'équilibre de Bertrand. Mais il y a un autre paradoxe, auquel on a aussi associé le nom de Bertrand et qui ne tient pas des contingences de l'histoire: c'est que la concurrence à la Bertrand est tellement intense qu'il suffit de deux entreprises pour imposer l'issue de la concurrence parfaite, à savoir la nullité des prix dans l'exemple que l'on vient d'évoquer. A vrai dire, il suffit Inême de la menace d'entrée d'une seconde entreprise, identique, pour que, à supposer que l'équilibre concurrentiel existe, un monopole soit contraint de fixer le prix correspondant, ce qui constitue une des conséquences immédiates de la "contestabilité", ou "disputabilité", du marché: (Baumol, Panzar et Willig, 1982). Les solutions du paradoxe de Bertrand sont bien connues. Pour n'évoquer que celles qui sont apparues assez tôt dans la littérature, elles font intervenir soit des contraintes de capacité (Edgeworth, 1897), soit des produits différenciés (Launhardt, 1885 et Hotelling 3, 1929, Chamberlin, 1933), soit des conjectures non rigides (Bowley, 1924, von Stackelberg, 1934, Hall et Hitch, 1939, Sweezy, 1939). Ces idées ont par la suite été exploitées dans le contexte, plus satisfaisant, de la séquentialité des décisions stratégiques (Kreps et Scheinkman, 1983, Bénassy, 1986b, Friedman, 1988). Une autre voie s'ouvre à partir de l'observation de pratiques cOlnmerciales qui, telles l'annonce de prix de catalogue et la promesse d'alignement sur les mieux offrants, assurent une coordination automatique des concurrents sur un "même prix", en écartant ainsi le spectre d'une guerre de prix (d'Aspremont, Dos Santos Fen-eira et
3 Launhardt et Hotelling utilisent essentiellelnent le 111êlne 11lodèle, quoique le second soit le seul à se placer dans le contexte d'une solution du paradoxe de Bertrand. Sur les relations entre les deux contributions, voir Dos Santos Ferreira (1998).

11

Rodolphe Dos Santos Ferreira et Louis-André

Gérard- Varet

Gérard- Varet, 1991). Ces différentes solutions du paradoxe de Bertrand, qui renvoient à autant de modalités d'atténuer l'intensité de la concurrence, sont discutées dans les articles, déjà présentés et publiés dans ce numéro spécial, de J. Friedman (section 3) et de J.J. Gabszewicz et J.-F. Thisse (sections l et 111)4. Si ces deux articles esquissent une perspective générale de l'héritage coumotien ou présentent un survol de la littérature qui s'y rattache, ceux que nous allons présenter maintenant ne visent pas à donner une vue d'ensemble de la question de l'intensité de la concurrence. Ils s'attachent à des problèmes divers, Inais ils ont en commun de les aborder, au moins partiellelnent, du point de vue des effets de l'intensité de la concurrence sur le bien-être social. Cournot a montré qu'en situation de concours des producteurs, lorsque ceux-ci offrent des produits parfaitement complémentaires, l'issue oligopolistique est dominée par l'issue

collusive, non seulement du point de vue des offreurs

-

ce qui résulte naturellement de leur

conduite non-coopérative -, mais aussi du point de vue des demandeurs, le prix qui maximise les profits joints étant plus faible que le prix d'oligopole. En d'autres termes, l' intensification de la concurrence - ici, le passage "de la confusion à la séparation des monopoles", pour employer les termes de Cournot -, n'est pas toujours socialement bénéfique. L'article de C. d'Asprelnont et M. Motta, COl1lpetition, coordination and anti-trust policy, illustre la même idée dans un autre contexte. Il s'agit ici de comparer, du point de vue du bien-être social, la concurrence à la Cournot et la concurrence à la Be11rand, lorsque ces formes de concurrence interfèrent avec des décisions d'entrée dans la branche. En utilisant un modèle de demande et coût linéaires (affines) de produits différenciés (mais substituables), où les entreprises prennent successivement des décisions d'entrée et de production, les auteurs montrent qu'il peut y avoir davantage d'entreprises en activité lorsque la concurrence anticipée pour la seconde étape du jeu est moins intense (conculTence en quantités plutôt qu'en prix). Cela résulte précisément du fait que, à nombre d'entreprises donné, les profits décroissent avec l'intensité de la concurrence. Ils peuvent notamment être positifs en concurrence à la Cournot, alors qu'ils seraient négatifs en conCUlTence à la Bertrand. Et cela a pour conséquence que l'intensification de la concurrence peut finalement se traduire, une fois que l'on a endogénéisé le nombre d'entreprises en activité, par une diminution du bien-être social (évalué comme la somlne des profits et du surplus des consommateurs). L'article de D. Encaoua et D. Ulph, Les liens entre concurrence, innovation et croissance: Ul117lodèle de croissance endogène de création non destructrice, analyse l'influence de l'intensité de la concurrence sur l'effort de R&D et, par là, sur la croissance. Les auteurs utilisent un modèle dynalnique avec un continuum de branches duopolistiques indépendantes, avec des processus d'innovation de Poisson, dont les paramètres (les probabilités instantanées de découverte) sont comlnandés, à un coût croissant (quadratique), par chacun des producteurs. On suppose que ce processus est tel que l'écart dont bénéficie l'entreprise en avance technologique n'est pas cumulable et qu'il peut même être renversé, avec une probabilité donnée, à l'avantage de l'entreprise retardataire ayant réussi à innover. Le modèle généralise ainsi les cas polaires où cette probabilité est nulle, l'entreprise en retard technologique ne pouvant espérer au Inieux que de rattraper sa concurrente, ou égale à 1, une découverte de la prelnière
40n pourra égalen1ent consulter Tirole (1988, ch. 5-7) ou Bénassy (1991), par exen1ple.

12

Introduction

conduisant alors systématiquement au dépassement de la seconde. L'intensité de la concurrence est introduite par le biais de variations conjecturales sur les quantités, qui permettent d'obtenir un spectre d'intensités, avec les équilibres de Cournot et de Bertrand comme cas extrêmes. Tout en renvoyant à l'article publié ci-dessous pour le détail des résultats, obtenus à partir de l'analyse des équilibres quasi-stationnaires (markoviens) du modèle, nous soulignons que l'intensité de la concurrence apparaît ici essentiellement comme un facteur d' innovation et de croissance. Cette conclusion ne semble pas aller dans le sens de l'idée schumpeterienne selon laquelle une restriction de l'intensité de la concurrence est plutôt favorable à la croissance, quand on envisage celle-ci comme émanant d'un processus de "destruction créatrice" (Schumpeter, 1942, 2ème partie). Notons cependant que les auteurs montrent aussi que la croissance dépend positivement de la probabilité de dépassement de l'entreprise en avance technologique par sa conculTente, une probabilité plus élevée signifiant une intensification de la dynamique de destruction créatrice 5.

L'article de H. Thille et M. Slade, Forward Trading and Adjustnlent Costs in Cournot Markets, analyse les effets des coûts d'ajustement sur l'intensité de la concurrence à la Cournot, lorsque le marché au comptant d'un produit homogène se double d'un marché à terme. La possibilité d'effectuer des transactions garantissant à l'acheteur, au terme du contrat, le paiement de l'excès du prix au comptant sur le prix à telme est un facteur d' intensification de la concurrence. Soient en effet p (resp. fi) et Yi (resp. fÙ) le prix au comptant (resp. à terme) et la quantité vendue au comptant (resp. à terme) par le producteur i, son profit à l'échéance des contrats à terme étant alors (dans le cas d'un coût marginal constant c) : (p - c) Yi - (p - j)) Yi == (p - c) (Yi - Yi) + (j) - c) Ainsi, tout se passe comme si, en
choisissant son offre au comptant à la date d'échéance Yi' des contrats à tenne, le producteur i devait prendre en considération une part de marché (1 - fA/Yi) (Yi! Lj Yj) plus faible, induisant un degré de conCUITence plus élevé. On peut donc se demander si les entreprises sont incitées à vendre à terme. Or, il est facile de montrer que, dans un jeu séquentiel, où les contrats à terme sont conclus dans une première étape, les transactions au comptant intervenant dans la seconde, vendre à terme une partie du produit est une stratégie dominante, ce qui confère au jeu la structure du dilelnme du prisonnier. Dans un oligopole symétrique

avec delnande et coût linéaires, on obtient 1 - Yi/Yi

==

l/n comme issue de l'équilibre parde la sur le

fait en sous-jeux. L'existence d'un marché à terme conduit ainsi à une intensification concurrence (sur deux marchés à la fois), équivalente au passage de n à n 2 concurrents marché au comptant.

Si l'on Inultiplie les étapes du jeu séquentiel, en faisant l' hypothèse que le marché à terme se tient de plus en plus souvent, on peut naturellelnent conclure à une intensification de plus en plus forte de la concurrence. A la limite, quand les marchés à terme se tiennent en continu alors que l'ouverture du marché au comptant est intermittente (en raison du coût d'ajustement des quantités produites), on atteint même l'issue de la concurrence parfaite~ Toutefois, si le coût d'ajustement est d'une autre nature et se traduit par une perte engendrée
5Nous n'interprétons pas le tenne "destruction" dans l'expression schulnpeterienne comn1e devant signifier élimination des entreprises qui subissent un retard technologique telnporaire dans la course à l'innovation. L'absence d'éIÜnination, qualifiée par les auteurs de "création non destructrice", n'est donc finalelnent pas significative d'un désaccord avec la position de Schulnpeter.

13

Rodolphe Dos Santos Ferreira et Louis-André

Gérard- Varet

par la variation des quantités produites, d'une ouverture du marché au comptant à l'autre, l'inertie ainsi ajoutée à ces quantités restreint la conCUlTence et réengendre un pouvoir de marché. Enfin, M. Glais discute L'utilisation des travaux de la nouvelle écononÛe industrielle par les autorités de la concurrence, en examinant l'évolution des pratiques de ces autorités en ce qui concerne la surveillance, successivement, des ententes tacites, des accords de distribution, des accords de coopération en R&D et des marchés nouvellement déréglementés, auxquels on conférait traditionnellement la nature de monopoles naturels. Pour ce qui est de la détection des situations de collusion tacite, les "parallélismes de comportement" au sein d'une branche ont de fortes chances de traduire le fonctionnement de mécanismes de coordination des entreprises en matière de prix, mécanismes dont les annonces préalables de tarifs ne constituent qu'un exemple, déjà évoqué. Mais ces mécanismes qui, certes, peuvent restreindre l'intensité de la concurrence, peuvent viser la simple coordination des concurrents sur un équilibre non-coopéràtif, sans être nécessairement l'indice d'un véritable comportement collusif. On conçoit aisément que l'approche stratégique de la concurrence imparfaite, inaugurée par Cournot et fondée aujourd'hui sur la théorie des jeux, puisse fournir un outillage analytique efficace en Inatière de politique et de jurisprudence de la concurrence.

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La question de l'équilibre général

On a vu que, en plus des quatre legs de Cournot à la théorie économique évoqués par Schumpeter, il y en a un autre, en matière de méthode, dont l'importance n'a cessé de s' affirmer. Ce legs est bien connu, mais on associe trop facilement le nom de Cournot à une impulsion donnée à l'économie mathématique, que Walras et quelques autres n'auraient plus eu qu'à suivre. La connexion avec Walras demande toutefois à être précisée. Schumpeter, qui relève que Cournot est, avec von Mangoldt et Marshall, à l'origine de la méthode dite d'" analyse partielle", rapporte aussi la manière virulente dont Walras traite cette méthode dans un article reproduit en appendice II de la 3ème édition des Élénlents. Il s'agit d'observations de Walras publiées en 1890, dans la Revue d'ÉcononÛe Politique, sur le "principe de la théorie du prix de MM. Auspitz et Lieben". Cournot, von Mjlngoldt et Marshall y sont nommément désignés et l'argument est direct: on ne peut jamais tenir pour exacte une courbe de demande (ou d'offre) qui représente la quantité demandée (ou offerte) en fonction du seul prix de la Inarchandise; même si l'on se contente de la méthode comme d'une approximation, les conditions nécessaires pour y parvenir sont contradictoires. Nous sommes bien au coeur du débat qui ne cessera de se poursuivre depuis lors autour de la question de la méthode pertinente pour l'analyse de l'équilibre, avec l'intervention des successeurs de Marshall à Cambridge et Harvard. Il convient cependant de regarder le point de vue de Cournot de plus près. Le chapitre XI des Recherches, intitulé "Du revenu social", commence par un long paragraphe que nous

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Introduction

devons citer en entier:

"Nous avons examiné jusqu'ici comment la loi de la demande, pour chaque denrée en particulier, combinée avec les circonstances de la production de cette denrée, en déterminait le prix et réglait les revenus des producteurs: nous regardions comme des quantités données et invariables les prix des autres denrées et les revenus des autres producteurs; mais, en réalité, le système économique est un ensemble dont toutes les parties se tiennent et réagissent les unes sur les autres. L'accroissement de revenu des producteurs de la denrée A influera sur la demande des denrées B, C, etc., sur les revenus des producteurs de ces denrées, ce qui entraînera par contrecoup un changement dans la demande de la denrée N'.

Cournot ne donne ici qu'un exemple des interactions intervenant dans une éconolnie en équilibre général. On relèvera qu'il s'agit du cas où la demande qui s'adresse à un marché dépend du revenu généré par d'autres. C'est en effet le cas qui intéresse Cournot au premier chef dans ce chapitre XI, avec en toile de fonds cette idée qu'il se pourrait que l'expansion d'un secteur ne bénéficie pas, du fait de la demande qui en est dérivée, à tous les autres secteurs. Mais il y a d'autres cas où "les parties... réagissent les unes sur les autres", qu'il s'agisse d'interactions stratégiques entre agents ou d'interactions entre marchés survenant du fait que des agents consomment des biens acquis sur plusieurs marchés comportant des degrés divers de substituabilité.
Ainsi Cournot n'ignore pas les difficultés que présente une méthode d'équilibre général. Au contraire il en prend la mesure et leur apporte sa solution. Elle est donnée dans la suite de l'extrait:

"Il semble donc que dans la solution complète et rigoureuse des problèmes relatifs à quelques parties du système économique, on ne puisse se dispenser d' embrasser le système tout entier. Or ceci surpasserait les forces de l'analyse Inathématique et de nos méthodes pratiques de calcul, quand même toutes les valeurs des constantes pourraient êtres numériquement assignées. L'objet de ce chapitre et du suivant est de montrer jusqu'à quel point on peut, en se tenant dans un certain ordre d'approximation, éluder cette difficulté, et faire encore avec le secours des signes mathématiques une analyse utile des questions les plus générales que ce sujet fait naître."

On comprend difficilement la position de Cournot, comme d'ailleurs la critique constante d'empirisme que lui adressera Walras, si l'on ne se rappelle pas qu'une théorie mathématisée est relative pour Cournot à des choses et qu'elle n'est à ce titre qu'une expression possible de données empiriques, là où Walras adopte le point de vue selon lequel les mathématiques ont un rôle à jouer dans la création des concepts éconolniques 6. Reste qu'en équilibre général on
°Mathiot (1984) a développé ce point de Inanière convaincante. Nous y renvoyons.

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pourra difficilement maintenir intacte, comme le requiert Cournot, l'idée d'un contenu" objectif" de la demande qui s'adresse à des entreprises dès lors que ces agents ont, directement ou indirectetllent, un impact sur elle au travers des prix qu'il~ contrôlent. Il n'y a pas non plus de leçon que l'on puisse tirer directement sur ce chapitre de Walras, dont la simplicité de la démarche est précisément tout entière dérivée de l'hypothèse que tous les agents prennent les prix pour des données quand ils sélectionnent leurs plans optimaux, tout en conjecturant que ces mêmes plans pourront être réalisés. Une telle hypothèse est tout à la fois une expression du principe de rationalité (les plans sont des meilleures réponses des individus au système des prix), un postulat sur des anticipations (elles sont rigides) et une restriction sur le mécanisme de coordination 7. Il n' y a pas de manière simple de s'écarter d'une telle hypothèse. Lorsqu'on cherche à fonder objectivement la demande en équilibre général, une première difficulté résulte de la circularité entre demande, décisions de prix et de quantités, et revenus (salaires et profits) ; ce que Cournot va aborder dans les chapitres X à XII des Recherches. Nikaido (1975, p. 7) résumera la difficulté en notant que "la demande pour les biens doit être une demande effective venant des revenus gagnés par les agents dans l'économie nationale". Il ajoute: "supposons que le maximum de profit monopoliste (soit) distribué entre certains agents. Le profit distribué va être dépensé et va se traduire par la demande effective pour les biens. Ainsi, la fonction de demande devra avoir le profit comme l'un des arguments". Il revient à Arrow (1986, pp. 207-208) d'avoir présenté d'une manière particulièrement concise une deuxième facette du problème: "Dans une perspective d'équilibre généraL.. la courbe de demande qui s'adresse au monopole doit être comprise 111utatisnlutandis et non pas ceteris paribus". Dans une perspective d'équilibre partielles paramètres de la demande pour un monopoleur, afortiori pour un oligopoleur (prix des autres biens, revenus des consommateurs...) sont traités ceteris paribus. Ceci ne peut plus être le cas en équilibre général. Mais comment procéder lnutatis nutlandis? L'essentiel du propos de Cournot vise à intégrer les pouvoirs de marché en restant au plus près d'une approche en équilibre partiel. Quelques courants de la recherche contemporaine auront adopté ce point de vue. C'est le cas du modèle de Hart (1982), dont l'auteur dit luimême qu'il a "un fort parfum d'équilibre partiel", de l'approche "semi-concurrentielle" de Laffont et Laroque (1974) ou du concept de "concurrence monopolistique cournotienne" de d'Aspremont, Dos Santos Ferreiraet Gérard-Varet (1997). Dans chacun de ces cas, quoiqu'en adoptant des solutions différentes en matière de traitement des circularités et des ajustements paramétriques, ce sont des interactions stratégiques, au sens où Cournot l'entend, qui caractérisent les marchés imparfaitement concurrentiels. A l'inverse, les recherches contemporaines auront surtout été lllarquées par le souci de rester au plus près de la logique walrasienne. Une autre vision de la concurrence imparfaite est d'ailleurs mise en valeur, dans l'héritage de la concun4ence lllonopolistique de Chamberlin (1933), avec parfois une forte influence de Robinson (1933). La reformulation de la théorie des marchés due à Robinson (1933) et Chamberlin (1933) cOlnporte deux aspects qu'il convient de rappeler. Tout d'abord la "concurrence imparfaite",
7Voir d'AsprelTIOnt, Dos Santos Ferreira perspective. et Gérard-Varet (1999) pour une discussion de la littérature dans cette

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Introduction

comme la "concurrence monopolistique", proposent une théorie de la firme qui met en avant "l' hypothèse fondamentale" de la maximisation du profit (Robinson, 1933, p. 15) comme susceptible de s'appliquer à n'importe quelle structure de marché, y compris le monopole. Pour autant, on ne sort pas entièrement du vague, hérité de Marshall, quant au rôle logique de la maximisation du profit8. On sait en effet qu'il ne s'agissait pas pour Marshall d'une hypothèse qui soit partie prenante de la définition du modèle concurrentiel. Une conception de l'entreprise construite dans l'héritage de Cournot aurait donné une vision sans doute assez différente. Il en va de même du deuxième aspect. II nous concerne plus directement ici, puisqu'il s'agit de la manière dont les interactions stratégiques se trouvent négligées, autant par la "concurrence imparfaite" que par la "concurrence monopolistique". Robinson (1933, p. 21) élimine les interactions stratégiques en concevant la demande qui s'adresse à une entreprise comme une mesure de l'effet sur les ventes de cette entreprise de tout changement de prix qu'elle pratique, que celui-ci soit ou non à l'origine d'un changement dans les prix pratiqués par les autres entreprises. On ne prétend pas pour autant que les entreprises connaissent leur courbe de demande, simplement que, dans des environnements stationnaires, elles vont être en lnesure de la connaître 9. Il n'y avait qu'un petit pas à faire pour traiter le cas de l'oligopole à partir d'une "courbe de demande imaginaire". II fut suggéré par Kaldor ( 1934) et repris par Triffin (1940) tirant, sur ce point, les premières leçons de la discussion de l'idée de la "courbe coudée" de demande, introduite séparément par Sweezy (1939) et Hall et Hitch (1939). L'approche "subjectiviste" de Negishi (1961) trouve là ses racines. De son côté Chamberlin (1933, vol. 6) prend en considération les interactions stratégiques de manière explicite dans le cas de son traitelnent, par ailleurs peu convaincant, du "petit groupe". C'est toutefois le "grand groupe", dont l'équilibre est obtenu sans interactions directes, qui est caractéristique de la concurrence lnonopolistique de Chamberlin (1933). L'approche subjectiviste 10 développée par Negishi (1961) offre l'avantage de permettre de traiter dans un contexte d'équilibre général un très grand nOlnbre de structures de marchés décentralisés incluant interactions stratégiques, effets de report et interactions entre marchés. Chaque agent disposant d'un pouvoir de marché se comporte par rapport à une "théorie qui lui est propre", ou "conjecture", sur la manière dont les marchés sont susceptibles de réagir pour fixer des prix en réponse à ses propres actions. Une telle théorie, nécessairement correcte à l'équilibre, peut être incohérente en dehors de l'équilibre. On saisit comment la délnarche walrasienne est traitée pour devenir un cas particulier d'agents concurrentiels se comportant sur la base d'une théorie qui prédit des réactions des marchés parfaitement élastiques. En revanche, en laissant indéterminée l'origine des théories individuelles, la définition d'un équilibre proposée par Negishi (1961) laisse subsister trop de degrés de liberté. De là d'ailleurs un résultat (Gary-Bobo, 1989) qui porte un coup fatal à l'ensemble de la démarche: on peut toujours trouver des théories individuelles qui soutiennent comme "équilibre" n'Îm8Robinson est en fait sensiblen1ent plus incertaine au plan llléthodologique que la citation précédente ne pourrait le laisser penser. Elle parlera aussi de "boite à outils" et de "techniques", en adoptant le plus souvent une vision instru111entaliste. 9L'idée d'un processus essais-erreurs est largelnent répandue à cette époque; voir Robinson (1933, VI). I0L' opposition entre des lllodèles subjectifs et objectifs a été utilisée par Hart (1985). Elle avait été introduite par Triffin (1940).

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porte quelle allocation admissible d'une économie. Il est vrai que le critère qui impose que les prix conjecturés ne coïncident avec les prix de marché qu'à l'équilibre constitue une condition faible de rationalité. En revanche, d'autres critères plus ex~geants imposent immédiatement que l'on précise ce qu'est la "véritable" demande sous-jacente (Hahn, 1977, Silvestre, 1977). La construction d'un modèle "objectif" de la demande, plus proche de la conception originale de Cournot, a été abordée de différentes manières dans la littérature contemporaine. L'extension à l'équilibre général du traitement de Cournot qui est la plus immédiate consiste à admettre des agents disposant d'un pouvoir de marché, et à ce titre susceptibles d'agir de manière stratégique, qui se comportent contre un système de demande nette agrégée, à la manière d'oligopoleurs se comportant face à la demande qui s'adresse à eux sur un marché particulier. Cette approche, dite de Cournot-Walras (Gabszewicz et Vial, 1972), introduit deux mécanismes de coordination - l'un pour les agents concuTI4entiels, l'autre pour ceux qui ont la possibilité de mettre en œuvre un comportement stratégique - liés entre eux par une procédure à deux étapes. Les agents stratégiques choisissent, à la première étape, des échanges nets, un ajustement concurrentiel réalisant un équilibre des marchés ayant lieu lors de la deuxième étape. Sous réserve de l'unicité des prix d'équilibre de la deuxième étape on obtient une "fonction de réaction des marchés" sur la base de laquelle sont arrêtés par les agents stratégiques leurs choix de première étape. On retient à cet effet un équilibre de Nash. Ainsi, le comportement des agents stratégiques est dérivé de "conjectures rationnelles" relativement au secteur concurrentiel de l'économie (la deuxième étape) en même temps que de "conjectures de Nash" par rapport aux concurrents (la première étape). Une telle décomposition permet de lever l'arbitraire de l'approche subjectiviste; c'est toutefois au prix de restrictions structurelles importantes, pour garantir l'existence et l'unicité de la solution concurrentielle des marchés obtenue à la deuxième étape, conditionnellement aux choix des agents stratégiques de la première étape. Ces restrictions ne sont pas allégées si l'on suit l'autre voie, initiée par Marshak et Selten (1974), Nikaido (1975), reprise par Benassy (1988), et dont l'inspiration est tirée de Chamberlin. On se situe dans un univers de marchés différenciés où des agents stratégiques agissent directement sur des prix. Les quantités sont ajustées dans une deuxième étape en même temps que des prix concurrentiels pour définir une "demande effective". Cette approche en prix n'est pas à proprelnent parler duale de l'approche précédente en quantités. En particulier, un rationnelnent est maintenant possible à l'équilibre. Il reste que l'on a de nouveau deux mécanismes de coordination (pour les agents concurrentiels et les agents stratégiques) liés dans le cadre d'une procédure à deux étapes, qui sert de référence pour la définition d'une fonction de réaction des marchés. Celle-ci donne ici les prix et quantités qui soldent les marchés à la deuxième étape en fonction des prix arrêtés stratégiquement à la première. La question du concept d'équilibre pertinent pour rendre compte de la deuxième étape comporte une difficulté nouvelle. Bénassy (1988) développe à cet effet un concept d'" équilibre à prix fixes". La propriété d'unicité globale que cet équilibre possède (sous certaines hypothèses) lui confère un avantage supplémentaire. Les Quelques réflexions sur la fOr/nation stratégique-des prix dans un contexte d'équilibre général qui sont proposées par H. Stahn permettent de reprendre l'analyse de ces différents

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aspects des débats. H. Stahn s'inspire de la méthode suivie par Cournot -alIer du simple au compliqué, du monopole à la communication des marchés - pour répondre à la question posée, par Cournot lui-même, des paramètres d'un système général qu'il est raisonnable de tenir pour fixés dans une perspective d'interdépendances stratégiques. Le fil directeur du propos de H. Stahn est le degré de rationalité des anticipations des entreprises, au sujet de la demande qui leur est adressée. On constate d'abord qu'il est facile d'obtenir une extension à l'équilibre général de la théorie du monopole en considérant des monopoles opérant chacun sur leur Inarché Il sur la base de demandes conjecturées, les conjectures devant être rationnelIes à l'équilibre. Les insuffisances d'une telle délnarche subjectiviste conduisent à préciser ce qu'un monopoleur peut connaître des caractéristiques des autres agents. Les interactions stratégiques sont prises en considération dans un deuxième temps, dans le cadre d'un concept de concurrence monopolistique. On examine les approches qui adoptent le point de vue d'une perception exacte par les agents stratégiques des effets directs des prix sur les delnandes, avec toutefois des anticipations de demande erronées hors équilibre. Le troisième telnps du raisonnement consiste à adopter une démarche complète d'équilibre général, intégrant toutes les interactions, avec une hypothèse de rationalité complète des agents stratégiques qui retrouve les exigences d'une démarche objective. Un appol1 complémentaire du travail de H. Stahn est d'éclaircir les liens entre les problèmes posés par la construction de la demande et deux autres questions, suscitées par Robinson (1933) et Chalnberlin (1933), relatives à la rationalité du critère de maximisation du profit et au rôle d'un secteur concurrentiel. Qu'il s'agisse de Cournot-Walras ou du développement de la concurrence monopolistique en équilibre général, on propose des principes pour identifier ce que peut être la réaction des marchés (en prix, ou en prix et quantités) aux choix des agents stratégiques. La démarche se rapproche en un sens de celle des "jeux stratégiques de Inarchés" (Shapley et Shubik, 1977 ; Schlneidler, 1980; Dubey, 1982; Bénassy, 1986a), laquelle consiste à définir un jeu à partir de la donnée d'une fonction de résultat qui représente le fonctionnement décentralisé de tous les marchés en donnant ce que peuvent être les transactions et les prix pour tous les agents sur tous les lnarchés (sous réserve de conditions de cohérence mutuelle). Les fonctions de réaction des marchés considérées dans les modèles de concurrence imparfaite ne s'apparentent toutefois à des fonctions de résultat de jeux de marché que si l' ~n autorise la dépendance au contexte de ces dernières. Ceci suggère de pousser la réflexion plus loin. L'approche des jeux de marché est séduisante. Elle est aussi contraignante. On a pu montrer dans ce cadre qu'un équilibre walrasien peut être obtenu comme équilibre de Nash d'un jeu bien défini. On peut toutefois se delnander si ce même cadre est susceptible de renouveler l'analyse de la conCUITence imparfaite en équilibre général, sinon pour forcer à jeter un regard nouveau sur le nécessaire compromis entre les hypothèses sur les données primitives de l'économie (les caractéristiques des agents) et les modèles de comportements stratégiques. Les Notes sur les jeux stratégiques de n1archés de G. Giraud présentent brièvement les jeux de Shapley et Shubik, en mettant d'abord l'accent sur les conditions d' équivalIOn a ici une version proche de celle proposée par Robinson (1933, chapitre 27).

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lence asymptotique entre équilibres de Nash et équilibres concurrentiels, lorsque le nombre d'agents d'une économie d'échange devient infini. Par contraste avec les équilibres concurrentiels, ces équilibres de Nash ont cependant de "mauvais~s" propriétés génériques: inefficacité et indétermination. Et, parce que les agents prennent stratégiquement en considération les effets sur les prix de leurs opérations d'arbitrage, effectuées sur des marchés décentralisés, ces équilibres n'imposent pas non plus l'absence d'occasions d'arbitrage, en d'autres termes, ils ne respectent pas nécessairement le principe selon lequel il ne saurait y avoir dans

chaque situation d'équilibre qu'un seul système de prix

-

un principe fondamentalcaracté-

risant les marchés parfaits, formulé par Cournot pour l'équilibre partiel et étendu par Walras à l'équilibre général. Des conséquences plus ou moins immédiates du fait que des occasions d'arbitrage peuvent subsister à l'équilibre sont, d'une part la non équivalence des équilibres instantanés avec des marchés contingents (Debreu, 1959) et des équilibres séquentiels avec des marchés au comptant et des marchés financiers (Arrow, 1953), d'autre part la possibilité d'existence d'équilibres stratégiques à taches solaires, et cela indépendamment de la virtuelle complétude du système de marchés.

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L'influence diffuse de Cournot sur la macroéconomie moderne

J.-M. Keynes est le fondateur de la Inacroéconomie Inoderne. Rien dans son œuvre ne rappelle directement celle de Cournot et beaucoup paraît l'opposer à celle de Walras. Il y a pourtant des influences qui méritent attention. Relevons d'abord un point essentiel: l' intelTogation de la Théorie Générale sur les performances à court terme d'un système de marchés d'une économie monétaire ne peut être comprise que dans un cadre d'équilibre général. Keynes baigne dans l'alnbiance Inarshallienne et les jugelnents qu'il porte sur l'apport de Walras manquent singulièrement de nuance 12. Il reste que l'argumentation keynésienne relève, par construction, d'une approche d'équilibre général: la solution à un problème de sous-emploi ne peut pas être trouvée à partir de la seule analyse du marché du travail; elle requiert la prise en considération des Inarchés des biens et des marchés financiers et monétaire, en toute hypothèse d'une interdépendance entre marchés. Qu'en est-il des relations avec Cournot? Les chapitres X à XII des Recherches de Cournot sont souvent négligés. Ils sont pourtant à plus d'un titre intéressants, en particulier parce que l'on y trouve esquissée l'idée keynésienne (en tout cas post-marshallienne) de compléter une analyse des marchés par une analyse du revenu, conduite en tennes d'un petit nombre d'agrégats où le revenu social et ses variations occupent la place d'honneur. Le chapitre XII intitulé "Des variations du revenu social, résultant de la communication des marchés" est consacré dans cet esprit à une analyse du revenu national défini comme "la somme des revenus particuliers, des fermages, des profits, des salaires de toute nature, dans l'étendue du territoire national" (p. 220). Aussi l'esprit dans lequel Cournot travaille est-il plus proche qu'il n'y paraît de celui qui anime Keynes 13. Ne s'agit-il
12Dans une lettre adressée à Hicks le 9 décelnbre 1934, Keynes écrit ceci: "All the saIlle, I shall hope to convince you SOIne day that Walras' theory and all the others along those lines are little better than nonsense!" (repris par Clower, 1975, pp. 4-5 n). un s'agit pour Cournot, dans les trois derniers chapitres des Recherches, d'examiner la logique des reCOIllmandations de "l'école de SInith" en faveur de la suppression des barrières douanières. Peu de COIllIllentateurs lui en

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Introduction

pas d'ailleurs, comme le dit Cournot dans les Recherches, de déboucher sur l'étude de cette question "en vue de laquelle ont été pour ainsi dire construits tous les systèmes d'économie politique" (p 220), celle de savoir comment la communication entre les marchés fait varier la valeur du revenu social? Il existe des connexions plus précises entre Cournot et Keynes. Cest le cas de l'influence qu'aura exercée, au travers de Marshall, le concept de la demande de Cournot sur la "demande effective" - le début du chapitre III de la Théorie Générale est sur ce point tout à fait suggestif. On peut d'ailleurs regretter que l'influence de Cournot n'ait pas été plus explicite; des incertitudes dans la construction de la Théorie Générale auraient peut-être pu être levées plus rapidement. L'essentiel de l'argumentation keynésienne consiste en effet dans l'idée que dans des régimes contraints par la demande, les anticipations de quantité deviennent pertinentes au lieu et place des simples anticipations de prix. Or, en concurrence parfaite, une entreprise qui doit décider de la production et de l'emploi connaît ses coûts et anticipe un prix de marché pour son produit. L'anticipation de quantité n'a de sens que pour une entreprise qui dispose d'un pouvoir de lnarché. Le prix résulte de ses propres actions; elle doit en revanche connaître la delnande qui s'adresse à elle, un objet autrement plus compliqué à définir et plus difficile à maîtriser, d'autant que l'on est dans un contexte d'équilibre général. C'est bien d'ailleurs la leçon de tout ce qui précède. Des arguments classiques d'équilibre partiel suggèrent déjà quelques propriétés macroéconomiques des hypothèses de concurrence imparfaite sur les marchés des produits, illustrant pourquoi il s'agit là d'un cadre naturel pour l'analyse keynésienne. Prenons l'égalité de la recette marginale et du coût marginal, déjà évoquée dans la section 2 à propos de l'oligopole de

Cournot (supposé symétrique dans le contexte présent) : p [1 - 1/ nb (p)] == C' (y). Les rendements croissants internes 14, déterminant virtuellement le caractère croissant ou décroissant de la fonction de coût marginal C', ont ainsi droit de cité, avec les anticipations de quantité (dont dépend le prix p), dans l'analyse des marchés. Bien entendu, la description de la concurrence est essentielle: celle de Cournot? celle de Chamberlin?.. En tout état de cause, on ne pourra plus s'en tenir à la rhétorique de la Théorie Générale où Keynes avait bien voulu, dans l'énoncé du "premier postulat fondamental", admettre que l'égalité du salaire au produit marginal du travail "pouvait être contrariée, conformément à certains principes, par l' imperfection de la concurrence et des marchés" (Keynes, 1936, p. 5). Il est vrai que l'imperfection de la concurrence visée par Keynes est ici celle de Robinson plutôt que celle de Cournot.

Qu'en est-il en équilibre général? Et pour quel modèle d'équilibre général? De telles questions prolongent celles qui ont été suscitées par l'introduction des pouvoirs de marché dans un systètne d'équilibre général, mais ne s'y réduisent pas. En un sens, en effet, n'ilnporte
sauront gré, bien qu'il se soit situé au plan de la théorie sans se constituer (p 244). 140n sait que les rendel11ents croissants l'avocat des lois prohibitives et restrictives

externes sont cOl11patibles avec la concurrence

parfaite. Nous laissons ici de d'une échelle minin1ul11

côté la question de savoir dans quelle mesure des pouvoirs de l11arché font sens en l'absence de production.

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quel modèle d'équilibre général qui incorpore des éléments d'imperfection de la concurrence va ressembler à un modèle keynésien dans la mesure où il produit une certaine forme de sous-emploi des ressources. Si le livre de Negishi (1979), a autant retenu l'attention, c'est probablement parce qu'il faisait apparaître des équilibres comportant un certain sous-emploi des ressources - et réputés "keynésiens" - comme équilibres d'un modèle de concurrence monopolistique. Dans une vision "objectiviste", le livre de Nikaïdo (1975) aura joué le même rôle. Mais il faut prendre garde aux confusions. La question porte ici sur le point de savoir dans quelle mesure un cadre de concurrence imparfaite, avec la flexibilité des prix qu'elle autorise, rend possibles, comme solutions d'équilibre d'un système complexe de marchés décentralisés, des situations marquées par un excédent d'offre de ressources, associé à un rationnement de la demande. Il y a abus à dire d'entreprises choisissant les prix auxquels elles écoulent leurs produits qu'" elles ne sont pas sur leur courbe d'offre". Tout au plus peut-on dire de telles entreprises qu'elles souhaiteraient produire et écouler à l'équilibre des quantités supplémentaires aux prix courants: le prix excède le coût marginal, Inais ce dernier est égal à la recette marginale. Il ne suffit pas non plus de faire référence à un effet multiplicatif de la deInande, qui tiendrait à ce qu'un déplacement à l'extérieur de la courbe de demande se traduit par une augmentation des profits distribués (en tout ou partie) aux ménages, lesquels en consomment une partie, ce qui se traduit par un nouveau déplacement de la courbe de demande... Un tel effet multiplicatif dépend des différents feedbacks qui sont incorporés à la distribution des profits aux ménages. Qui plus est, on ne peut pas négliger, en équilibre général, les modifications (éventuellement compensatrices) des conditions de coût. Surtout, le fait qu'une politique d'expansion de la demande globale permette de déplacer l'économie vers un "output idéal" ne signifie pas qu'il s'agisse d'un phénomène keynésien correspondant à un rationnement de la demande etlective. Bénassy (1977) a ainsi fait remarquer que diverses allocations "non-walrasiennes" pouvaient être soutenues comIne équilibres d'une économie de concurrence monopolistique, avec seulement dans certains cas des états keynésiens se traduisant pas un excédent d'offre général isé. Les recherches les plus récentes dont font état les contributions à ce numéro de J.-P. Bénassy ainsi que de R.W. Cooper et A. John, ont p~rté sur trois groupes de problèmes. Il s'agit d'abord d'identifier les défaillances de la coopération (un équilibre est dominé du point de vue de l' efficacité collective) ou de la coordination (une multiplicité d' équilibres rangés) Î1nputables aux propriétés structurelles des marchés et de la conCUlTence. La possibilité de trouver dans ces structures des sources endogènes de fluctuations de l'activité a récemment fait l'objet d'une attention particulière. Deux autres questions sont relatives au rôle d' hypothèses de concun4ence imparfaite dans l'explication des rigidités nominales et à l'apparition, dans des contextes d'imperfection de la concurrence, de nouveaux canaux de transInission des chocs d'offre ou de demande. Mais pourquoi insister, dans une perspective keynésienne, sur les imperfections de la concurrence sur les marchés de produits? La Théorie Générale fait jouer un rôle explicite à des iInperfections de la concurrence sur le Inarché du travail, pas vraÎ1nent à celles relatives aux marchés de produits. En fait Keynes (1939), s'appuyant en partie sur Kalecki (1938) et

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Introduction

Harrod (1938), se ralliera à l'idée de l'itnportance du phénomène après que Dunlop (1938) et Tarshis (1938, 1939) aient invalidé la conjecture, formulée dans la Théorie Générale, d'une corrélation négative entre salaires réels et monétaires. Cette corrélation était dictée par l'idée d'une double relation entre le salaire et l'emploi, l'une avec le salaire nominal, l'autre avec le salaire réel. Le message keynésien (et le concept de chômage involontaire qui l'accompagne) fait appel à l'idée d'une relation non décroissante entre l'emploi et le salaire nominal. Mais si l'on doit rejeter l'hypothèse d'une corrélation négative entre salaires réel et monétaire, il faut en même temps s'interroger sur la relation entre le salaire réel et l'emploi. Or, différentes relations sont compatibles avec des hypothèses de concurrence itnparfaite, que ces dernières s'imposent pour tenir compte de rendements internes non décroissants, ou parce qu'elles autorisent une variabilité du facteur de marge avec le volume de l'activité. La concurrence imparfaite avait ainsi fait irruption dans la pensée keynésienne et le programme de travail qui s'était esquissé à partir de Dunlop (1938), Tarshis (1938, 1939) et Keynes (1939) abordait les trois grandes catégories de problèmes que nous venons de relever. C'est une question intéressante, que nous laissons de côté ici, de savoir pourquoi un tel programme ne devait déboucher que récemment 15, avec l'ensemble des travaux conduits sous la houlette des "nouveaux keynésiens" ou plus généralement de la "nouvelle macroéconomie". La contribution de J.-P. Bénassy pOlie sur l'étude de la question: Les 1110dèleslnacroéconOl1Ûques de concurrence i111parfaite sont-ils classiques Oll keynésiens? On adopte le cadre d'un modèle simple de concurrence monopolistique en équilibre général inspiré de Bénassy (1988). On a une économie monétaire à générations imbriquées comportant un continuum de ménages vivant deux périodes. Chaque ménage fournit, dans sa période de jeunesse, un type de travail. On a un continuum d'entreprises, chacune livrant un produit intermédiaire réalisé à partir de travail. Chaque ménage est en mesure de fixer le salaire du travail qu'il fournit et chaque entreprise fixe le prix du produit intermédiaire qu'elle livre. Un secteur conculTentiel réalise (en utilisant une fonction CES) un bien de consommation global à partir des produits intermédiaires. Les producteurs de biens intermédiaires se comportent face à une demande dérivée du compolielnent des entreprises réalisant la production finale. Les ménages se comportent face à une delnande de travail émanant des producteurs de biens intermédiaires. Finalement la quantité de monnaie est détenue par les ménages vieux. On a aussi un gouvernement qui achète sur le 11larché du bien final grâce à :une taxe levée sur chaque type de 11lénage.

On s'en tient au cas d'un équilibre symétrique. A l'équilibre, l'activité est fixée à un niveau trop bas, avec excédent d'offre potentielle de biens et de travail. A prix et salaires donnés, des transactions additionnelles sont identifiables qui, si elles étaient mises en oeuvre, permettraient d'accroître aussi bien les profits des entreprises que l'utilité des consommateurs. Ainsi, des politiques qui permettent d'accroître le niveau d'activité sont désirables. La
15Dos Santos Ferreira (1999) a examiné ce point dans le contexte de la "relation salaires-emploi". D' Aspremont, Dos Santos Ferreira et Gérard- Varet (2000b) reprennent le débat dans la perspective plus large de la contribution des années trente à l'analyse conjoncturelle des écononÜes imparfaitement concurrentielles. L'importance de la concurrence Ï1llparfaite sur le 11larché des produits a survécu au cours de ces années dans la tradition neo-keynésienne (voir Kahn, 1990). On trouve aussi des références aux "règles oligopolistiques de fixation des prix" dans des travaux des keynésiens de la synthèse (voir Modigliani, 1977).

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Rodolphe Dos Santos Ferreira et Louis-André

Gérard- Varet

prescription keynésienne traditionnelle qui consiste en un soutien à la demande par expansion budgétaire ou monétaire paraît justifiée. On peut en attendre, à prix et salaires donnés, un effet multiplicatif sur le volume de l'activité. Mais l'i~pact global dépend des changements de prix et de salaires, de sorte que finalement les effets apparaîtront plus classiques que keynésiens. On retrouve dans ce modèle de Bénassy la propriété d'une monnaie neutre, de sorte que l'on ne peut rien attendre d'une politique d'expansion monétaire. Seule paraît pertinente la politique budgétaire. Or, dans le cas d'espèce, les dépenses publiques auront un effet nul sur la production (effet d'éviction de 100 %), de sorte que c'est une augmentation du poids de la fiscalité qui va apparaître favorable à l'activité. Comme dans un univers classique de marchés parfaitement concurrentiels, l'accroissement de l'activité survient ici de l'appauvrissement subi par les ménages. Si l'on pénètre plus à fond dans l'examen des propriétés normatives des prescriptions de politique économique, les traits keynésiens se dissipent plus encore: on constate que le mode d'imposition importe et que ce sont bien des effets" classiques" d'offre de travail qui sont pertinents, non des effets "keynésiens" de multiplication de la demande. Pour une part ces conclusions poulTaient être dues au modèle de concurrence monopolistique retenu. Il reste que l'économie de la conCUITence imparfaite, qui fournit un cadre dans lequel les arguments de la macroéconomie moderne peuvent être développés rigoureusement, ne suffit pas pour en donner tous les fondelnents. La contribution de R.W. Cooper et A. John /lnperfect C011'lpetition and MacroecononÛcs: Theory and Quantitative In1plications complète le panorama qui précède en étudiant une économie dans une perspective explicitelnent dynamique. On se réfère de nouveau à un modèle de concurrence monopolistique, construit sur la base d'une différenciation des produits, mais où les producteurs d'un même secteur se concurrencent à la Cournot. L'espace des produits, tenu pour fixe dans un premier temps, sera ensuite appelé à varier pour tenir compte des mouvements d'entrée des entreprises. Il s'agit ici d'un modèle où, à chaque date, un bien final peut être conservé ou investi pour devenir un bien capital futur. Comme dans le modèle de J.-P. Bénassy, le bien final est réalisé (dans le cadre d'une technologie CES) à partir de produits intermédiaires eux-mêmes réalisés gràce à du trqvail et à du capital dans le cadre d'une technologie autorisant des indivisibilités. La conCUlTence est parfaite sur les Inarchés des facteurs utilisés pour la production des biens intermédiaires comme sur celui du produit final. L'imperfection de la concun.ence est ici exclusivement celle des marchés intermédiaires. Dans le modèle de référence l'affectation du produit à la consolnmation, le nOlnbre d'heures de travail effectuées ainsi que l'investissement réalisé sont à chaque date le fait d'un ménage représentatif. On a, pour chaque secteur de biens intermédiaires, un enselnble d'entreprises toutes identiques. L'analyse est ainsi conduite à partir d'une entreprise représentative qui fixe le prix du secteur, en tenant pour donnés les prix des autres secteurs. Le facteur de marge reflète dès lors le nombre d'entreprises dans un secteur, en même temps que le degré de substituabilité entre produits.

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Introduction

On procède, dans l'esprit des analyses des cycles réels, à un exercice de calibration consistant à faire varier le nombre de producteurs de chaque bien, le nombre de biens et l' importance des coûts fixes. La réponse de l'économie à des chocs technologiques qui sont communs aux différents secteurs fait apparaître l'importance de la conCUlTence imparfaite, dès lors que les distorsions dues aux pouvoirs de marché comportent une dimension dynamique. La variation de l'espace des produits apparaît ici particulièrement impo11ante. Par ailleurs des co-mouvements qui n'ont pas d'équivalent en concurrence parfaite sont mis en valeur dans le cas de chocs purement sectoriels. La deuxième partie du travail de Cooper et John reprend la question de la transmission des effets d'une modification des dépenses publiques. Les conclusions de Bénassy sont confirmées dans un univers statique. Il en va en revanche différemment en dynamique. Ainsi, les effets d'éviction disparaissent dans l' hypothèse de chocs persistants sur les dépenses publiques créant des effets de richesse suffisamment importants. D'autre part, lorsque le facteur de marge est contracyclique - ce qui est introduit ici au travers d'un Inécanisme de collusion, lui-même contracyclique -, une augmentation des dépenses publiques accroît la production et diminue le facteur de Inarge. Ceci accroît la demande de travail et conduit à une augmentation des salaires réels et de l' elllploi, confoflllément aux hypothèses de Keynes (1939), Dunlop (1939) et Tarshis (1939). La contribution de Bénassy se termine sur le constat d'une insuffisance de la concurrence imparfaite à proposer des fondements des rigidités nominales. La troisième partie de Cooper et John est consacrée à cette question, en reprenant sous un angle nouveau la littérature qui y a été consacrée. Mankiw (1985) et Akerlof et Yellen (1985) ont proposé une discussion des rigidités de prix et de salaires dans un cadre de conCUITence imparfaite. A la différence d'une situation de concurrence parfaite, une entreprise qui est en mesure de vendre à un prix supérieur au coût marginal peut préférer répondre à un choc positif sur la demande en servant celle-ci au prix courant. Il suffit pour cela qu'il s'agisse d'un choc de demande "suffisamment petit" et qu'il y ait des coûts de changelnents des prix (les nlenu costs) "suffisalnment significatifs" (le manque d'incitation des entreprises à changer des prix dépendant toutefois des pentes du coût Inarginal et de la recette marginale). Ainsi, de nombreuses entreprises contribuent à fixer un prix trop élevé et un volume insuffisant de la production sans subir de perte significative. Globalement, tout effet de multiplication pris en considération, il subsiste une inefficacité collective imputable au caractère non-coopératif de l'équilibre (Bénassy, 1987 ou Blanchard et Kiyotaki, 1987). Les rigidités de prix sont ainsi déduites d'hypothèses plus fondamentales et les imperfections de la conCUfl4ence utilelnent mobilisées pour rendre cOlllpte d'effets réels de variations nominales. Pour autant, les pouvoirs de marché ne produisent d'effets qu'en présence de distorsions crées par les coûts de transaction. Or, il y a dans la réalité bien de motifs possibles de distorsions. Celles qui sont retenues apparaîtront d'autant plus arbitraires que l'on s'en tient à une concurrence monopolistique qui comporte les Inêmes propriétés de neutralité qu'un modèle walrasien, un point bien mis en valeur par Bénassy (1987). La contribution de R.W. Cooper et A. John sur ce point particulier consiste dans l'introduction d'un modèle plus satisfaisant, où les ajustements de prix sont dépendants des états, plutôt que du telnps.

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Rodolphe Dos Santos Ferreira et Louis-André

Gérard- Varet

Ce numéro spécial montre l'étendue des domaines aujourd'hui tributaires de la théorie de la concurrence imparfaite, tout comme l'ampleur des connaissances acquises depuis la publication des Recherches. Il est remarquable qu'une partie s,ignificative de ces connaissances soit le fruit, sinon des analyses mêmes qu'elles contiennent, du moins des réflexions suscitées par leur lecture. Il reste certainement beaucoup à appprendre sur la concurrence imparfaite; il reste probablement encore beaucoup à apprendre en suivant Cournot.

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Introduction

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30

THE LEGACY OF AUGUSTIN COURNOT
James W. FRIEDMAN 1

Résumé: L'héritage d'Augustin Cournot Entendu dans un sens un large, I'héritage de Cournot pour les économistes consiste (i) en ce qu'il a montré con1n1entutiliser de lnanire générale les n1athén1atiques pour développer des théories écono1l1iques, au lieu d'avoir recours des exen1ples reposant sur des fonnes fonctionnelles spécifiques, (ii) en ce qu'il a donné un traiten1ent clair et sophistiqué de la demande de marché, du monopole, des marchés concurrentiels et, avant tout, de l'oligopole. Les éconon1istes contemporains se souviennent seulement de Cournot pour sa théorie de l'oligopole. Cependant, il sen1ble avoir eu une grande influence sur Marshall et Walras, ainsi que sur d'autres économistes moins enclins aux n1athén1atiques. Abstract Broadly speaking, Cournot's legacy to economics consists of (i) showing economists how to use mathenlatics in a general way to develop economic theory, as opposed to using exanlples based on specific functional fonns, (ii) his clear and sophisticated treatnlent of nlarket denland, nl0nopoly, conlpetitive 111arkets,and above all, oligopoly. Among contemporary economists Cournot is mainly relnembered only for his oligopoly theory; however, he appears to have had a forn1ative influence on Marshall and Walras as well as a lesser influence on later lnathematically inclined econo111ists.
Classification JEL : B 100, B300, D400.

1 Introduction
Antoine Augustin Cournot is most remembered for duopoly theory; in particular for homogeneous goods duopoly with output as the choice variable of each finn in a model with a linear demand function and zero costs. Some economists are aware that Cournot actually analyzed n-finn oligopoly, for arbitral)' n, using both a fairly general demand function and general cost functions that differ from one firm to another. His oligopoly solution concept has been seen in recent years as an early manifestation of the non-cooperative equilibrium concept of game theory due to Nash (1951).
The oligopoly analysis is the tip of the iceberg of Cournot's contribution in Recherches sur les Principes Mathénlatiques de la Théorie des Richesses. Put briefly, Cournot (1927) taught us how to use mathelnatics in economics and gave the first clear-cut, accurate analyses of the basic partial equilibrium markets, along with a well executed comparative statics analysis
1Departlnent of Econon1Ïcs, University of North Carolina, e-lnail: JiIn.Eriedlnan@unc.edu

Cahiers d'économie

politique, n037, L'Harmattan,

2000.

James W Friedman

of the taxation of a monopoly. For monopoly and perfect competition Cournot's ideas and presentation refined the writings of his predecessors by their clarity and precision, but his treatment of oligopoly has, as far as I am aware, no predec~ssors. My purpose in the present essay is to look more closely at Cournot's effect on and contributions to economics from a historical perspective.

For many years Cournot's work was ignored and, by the time of his death in 1877, he was apparently unaware of any influence on economists. However, Cournot (1927) started influencing some leading economists around the 1860's. As Inathematics was not generally integrated into the mainstream language and analysis of economics until the second half of the twentieth century, he was not widely known among economists, except for the prominence of his oligopoly theory in the 1920's and 1930's when much attention was being given to imperfectly competitive markets.
Some say that history should be rewritten from generation to generation, not because the facts change, but because new generations will find a history written from their own vantage point to be Inore illuminating and interesting in the light of their particular interests and background. It is in such a spirit that I write this essay. An evaluation of Cournot at the present tÎlne takes a much fuller cognizance of his work as a precursor to non-cooperative game theory than would an evaluation even a quarter century ago. And an evaluation by someone whose professional career has been in game theory and its applications to economics, particularly its applications to oligopoly theory, may have a perspective that is different from that of an historian of economic thought or even of another theorist who does not use game theory extensively.2 Thus this essay is a very personal appreciation of Cournot that contains no new facts. It would be disingenuous of me not to say that Cournot has been one of my greatest intellectual heroes in economics since first making his acquaintance forty years ago as a student of William Fellner whose book on oligopoly FeIner (1949) was a great influence on me. Furthermore, my view has been colored by historians of economic thought such as Schumpeter (1954), Blaug (1978), and Leonard (1994). Section 2 sketches the background into which Cournot's book fits by briefly reviewing the use of mathematics in economics from the eighteenth through the Inid-twentieth centuries. After placing his contribution in this context, Section 3 looks at Cournot's influence on the early pioneers of mathematical economics among mainstream economists; people such as Marshall, Jevons, Walras, and Edgeworth. Then Section 4 examines the reception and fate of Cournot's oligopoly theory at the hands of Bertrand, Edgeworth, Fisher, and Wicksell, and its connection to game theory as seen through contemporary eyes. Conclusions appear in Secti on 5.

2In a fine, recent article Roger Myerson (1999) places Cournot quite accurately among precursors of gaine theory; however, his focus is not on Cournot, but on Nash and the non-cooperative (Nash) equilibriuln. Consequently the treatlnent of Cournot is brief and focused on the oligopoly equilibriuln. Martin Shubik (1987) is a brief biographical sketch which Inakes clear Cournot's role as the father of Inathelnatical econolnics.

32

The Legacy of Augustin

Cournot

2

Economic Theory and Mathematical Economics

Over the past several decades the term n'lathen'latical econonÛcs has' been falling into disuse. In the late 1950's most economic theorists did not use mathetnatics in their writings; a few mathematical economists did. Mathematics was neither required nor used in the core courses of many, probably most, of the best doctoral programs of that time. 3 In a 1947 review of a book aimed at teaching basic mathematics to economists Jacob Marschak (1947) uses much of his space to argue the virtues of rudimentary mathematical education for economists. The tone of the article makes abundantly clear that his is a minority position. Indeed part of his review was prompted by a contemporary article of J. M. Clark (1947) asserting that the "mathematical economists" owed it to the rest of the discipline to express their results in non-technicallanguage. There was no hint that perhaps the rest of the discipline might consider learning enough mathematics to understand the mathematical economists. Since then it has become almost inconceivable to do research in economic theory without using mathematics and basic required courses for doctoral students now use mathematics routinely that would have been considered advanced fifty years ago; consequently, the distinction between the theorist and the nlathen'latical econonÛst no longer exists. As a conscious distinction it probably goes back to roughly 1870. As is well-known, Léon Walras (1954) and Stanley Jevons (1971) thought of themselves as mathetnatical economists as did Irving Fisher (1965), who induced his wife's brother in law to translate Cournot (1938a) as Cournot (1938b) in 1897 and included with it a bibliography of mathematical economics which updated the one compiled by Jevons (1971).

2.1

Mainstream Economics 1776 to 1848

In the early nineteenth century the great lights of economics included Adam Smith (1776), Jean-Baptiste Say (1803), David Ricardo (1817), François Quesnay (1758), and John Stuart Mill (1848). These were non-mathematical writers who did not attempt to confine economics within the precision of mathematics. Ricardo made some use of numerical examples which smacked of tnathematical theory using specific functional forms, but he did not appear to be building a consciously tnathematical apparatus. Of course, there were a few mathetnatical writers as one can easily see by reading Fisher's bibliography or examining books such as Baumol and Goldfeld (1968) or Theocharis (1983); however, Cournot towers above his mathematically inclined predecessors and contemporaries. 4 In continental Europe during this time economics was often combined into faculties that

3In lny own doctoral education at Yale, 1959 to 1962, the lnain sources in lnicroeconolnics were Hicks (1946) (excluding n1athematical appendices), Marshall (1961) (excluding footnotes and appendices), along with the dauntingly difficult and 11l0dern SaInuelson (1947). At about the Saine titne at the University of Michigan the recently published book of Henderson and Quandt (1958) was used as a textbook for an elective, advanced doctoral course in lnathelnatical econon1ics. I recall in the early 1960's hearing Bob Solow relnark that the MIT undergraduates had better preparation in mathematics than the graduate students. The undergraduates in those days would all have had three seIn esters of calculus followed by one selnester of differential equations. 4 An10ng conten1porary writers on lnathelnatical econon1ics, Dupuit should be singled out for Dupuis (1844) and other writings. He was of the first rank, but, in Iny view, a son1ewhat lesser figure than Cournot.

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James W Friedman

included law. The naturallnode of analysis and thought in law would work against the mathematization of economics. In England economics was a separate discipline from law and other topics. The Smith, Ricardo, Mill, Marshall traditions 1).eldsway and, although Marshall was a mathematics student who formulated his economics using mathematics, he relegated it to footnotes and appendices. In general, students and faculty in economics did not think they needed mathematics and they did not use it. Through the first half of the twentieth century the situation relnained much the same. John Hicks could be added to the tradition; like Marshall, he wrote an influential book Hicks (1946) using a literary style in the text and supplementing this with a mathematical appendix.

2.2

19th Century Mathematical Economics

Cournot was born in 1801, trained at the Ecole Normale Supérieure, and earned his doctorate in 1829 with a dissertation in physics. 5 Here, then, we have a man trained in mathematics and physics whose primary knowledge of the application of mathematics to another discipline is the application to physics where theory is largely based on specific functional forms. Specific functional forms for basic econolnic relations are not the norm; we do not know enough, for example, to give a specific form to a demand function, although we have evidence to suggest they are usually downward sloping. It was very imaginative of Cournot to bring the general mathelnatical approach, not used in physics, to the literary discipline of economics. He was not a mainstream econolnist; his career was primarily outside of economics and the economists of his time paid little attention to him.6 The first important economists to notice Cournot favorably and to publish works of theory using mathematics in an integral way were Jevons (1871) and Walras (1874) in the early 1870' s. Mathematical writing relnained in the Ininority for at least seventy five Inore years, although it steadily gained adherents; it becalne the mainstream mode in the 1960's and 1970's. There had been some prior uses of mathematics in economics; however, the best of it relied on specific functional faIms and, as a result, had no generality. 7 Perhaps the finest work in mathematical econolllics prior to Cournot's birth was Bernoulli, published 1738, exactly a century before to Cournot (1838a), who presents and solves the St. Petersburg Paradox by postulating a logarithmic utility function. It is an insightful and brilliant paper and a stunning precursor to van Neumann-Morgenstern utility. COlnpared with Cournot (1838a), the scope of the paper is far less and the level of generality of the treatment of nearly any topic in Cournot is far greater. As we know now, all Bernoulli needed was an increasing, concave utility function. For the Inost part, other early mathelnatical theory does not come close to the Bernoulli standard.
5Edgeworth (1926), Guitton (1968), Nichol (1938), and Shubik (1987) are briefbiographies. Moore (1905) provides an extended picture based, in great measure, on Cournot (1913). 6 Apparently Cherrin1an (1857) is the first review of Cournot (1863). See DÜnand (1988) and (1995) for an appraisal of CherrÜnan and a reprint of his review. Theocharis (1990) cites several notices and reviews of Cournot (1863) prior to 1870. 7See Baulnol and Goldfeld (1968) for exmnples. Schulnpeter [especially pages 954-963](1954) surveys this terrain.

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The Legacy of Augustin

Cournot

Nearer to Cournot's time, von Thünen stands out as an important thinker; von Thünen (1826) is a landlnark in the development of mathematical economics. Schulnpeter [page 466]( 1954) credits von Thünen (1826) as the first to use calculus in econolnic reasoning. 8 As of 1870 there was probably no book in existence that presented economic theory using mathematics and that was written by someone recognized as a mainstream economist in his time. The mathematical economists of the time were such as the Inathematician Cournot, the engineer Dupuit (1844), the cleric Whewell (1829-1850), and the engineer Fleeming Jenkin (1870). Dupuit stands out to me as the greatest mathematical economist after Cournot and, with Cournot, the only one of first rank prior to Jevons, Walras, and the others great economists of the generation after Cournot. Cournot had the great insight to see that economic relationships can be treated mathematically with functions that are relatively general and subject to mostly qualitative restrictions. He broke away from the specific functional form tradition of physics. At the same time, this mathematician with a physics doctorate knew and understood economics well enough to get his economics right. Consequently, what he wrote is a beacon to those with the background to understand. They can read him on delnand, Inonopoly, or competitive markets and see that the mathematics is correctly, clearly, and succinctly expressing economics they recognize as substantively correct. In comparison with his contemporaries and his predecessors, for the most part either they used specific functional forms (e.g., Bernoulli (1738» or they translated literary text into mathematical language with little or no subsequent analysis (e.g., WhewelI (1829-1850) and Jenkin (1870». Dupuit was an exception; he, like Cournot, engaged in econOlnic analysis using mathematical structures. In Dupuit (1844) the analysis is graphical; however, it is clear and exceedingly original. Cournot seems to me the greater of the two because he used calculus, derived new results with it, and the scope and originality of his achievements are distinctly larger.

2.3

Cournot's Achievement

The great general treatise on econolnics at the turn of the nineteenth century is Smith's Wealth of Nations (1776). It is instructive to compare Cournot's treatment of the concept of demand with that of Smith. Smith [chapter VII](1776) has a clear concept of long run equilibrium price, which he calls natural price, and of demand at the long run equilibrium, which he calls effectual denland; however, the concept of the demand function is not clearly formulated. That he has some sense of it is clear from his intuitive extended discussion of the dynalnics of the Inarket when out of equilibrium. At the saIne tilne, he is capable of writing in the demand chapter (page 78) "The price of monopoly is upon every occasion the highest which can be got." At best this is sloppy; at worst it shows the lack of a clear sense of the (modern) meaning of demand function. Cournot surely read Smith and probably others and could see a rigorous, clear, modern concept of the demand function underneath their Illurky prose. He then provides a proper, clear definition of the demand function. Cournot writes at
8 An English translation of Thünen (1826) can be found in Delnpsey (1960).

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