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Recevoir les chômeurs à l'ANPE

De
286 pages
L'analyse du travail des agents de l'ANPE permet de saisir cette institution à l'oeuvre, dans ses relations avec les usagers. Il se dégage ainsi différentes manières de faire le travail de Conseiller à l'emploi. Cette présentation se situe dans le cadre plus large du marché de l'emploi français actuel. Les institutions intermédiaires de ce marché, privées ou publiques, n'ont guère de prise sur son fonctionnement global, sinon celle de surenchérir sur les critères de recrutement en raison de la concurrence qu'elles se livrent.
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Remerciements
Mes remerciements vont d’abord aux conseillers de l’ANPE et aux chômeurs qui ont accepté de se prêter aux observations en nous accordant leur confiance. Merci encore aux conseillers, pour l’intérêt porté à cette enquête, pour le temps consacré aux explications et aux entretiens ; aux directions des agences observées, qui nous ont ouvert leur porte, accordé des entretiens, accepté nos déambulations ; aux membres de différents services de l’ANPE (formation, documentation, gestion) pour toutes les informations et explications apportées. Merci, pour leur complicité et les nombreux échanges, à Daphné Popy et à Zineb Rachedi, doctorantes au Laboratoire Georges Friedmann, qui ont mené l’enquête avec moi. Au centre de documentation du Centre d’études de l’emploi et à mon collègue Michel Destéfanis, pour l’aide précieuse apportée aux différents moments de cette recherche. Toute ma gratitude, pour leur lecture exigeante et amicale, pour les discussions sérieuses et joyeuses, à Alain Caillé, Yves Clot, François Eymard-Duvernay, Michel Lallement, Albert Ogien, Julien Rémy et François Vatin. Un merci tout spécial à Claude Orsoni. Je n’omettrai pas de préciser que je demeure responsable…

Table des matières
Questions et démarches mêlées Approche de l’institution, approche du travail L’ANPE à l’œuvre Le travail et son contexte Organisation du propos 1 - Le tri initial des chômeurs à l’ANPE Efficacité des critères de tri Des critères plus justes sont-ils réalisables ? 2 - Des pratiques plurielles avec les chômeurs Protocole d’enquête (encadré) Deux collectifs : premiers contrastes 3 - Significations de l’institution et relations au public Logiques de travail : premier schéma De la prescription…(encadré) 4. Figures de contrat et de don. Logiques de travail L’agent porte parole de l’ANPE Institution prescription et contrat d’adhésion Le type nord-est : pseudo-contrat L’agent représentant du service public Quand l’institution structurante encadre le don Le type nord-ouest : quasi-don 13 15 18 20 22 27 28 31 37 38 40 47 47 52 63 64 64 78 80 80 89

L’agent ami inconditionnel du chômeur A institution problématique, don aléatoire L’exemple du « don de soi » Les « types » sud-ouest : pseudo-don L’agent compréhensif et négociateur Institution instituante et relation contractuelle Le type sud-est : quasi-contrat Postures de travail : deuxième schéma 5 – Collectifs de travail et manières de faire Collectifs et réflexivité au travail Restitution à M. Restitution à T. Chômeurs et agents : ajustements… et après ? Face aux ASSEDIC. Identité et adversité Discours unanime à l’ANPE Parades pratiques et retour des différences 6 - Comprendre le travail « de l’extérieur » Les interrogations du contrôle de gestion La veille qualité et le rôle des directions d’agences Conclusion : Reconnaissance du travail et tri des chômeurs

90 90 93 104 105 105 116 117 123 125 130 135 140 142 144 147 155 157 161 165

Annexe 1: Construction de figures de chômeurs Observations au guichet Les utilisateurs efficaces du service immédiat (encadré 1) La recherche non ciblée (encadré 2) Les chômeurs « sans demande » (encadré 3) Qu’est-ce que l’autonomie et comment l’acquérir ? Les chômeurs de longue durée et la motivation Convoquer les chômeurs de longue durée Gérer les chômeurs ou le paradoxe du facteur temps La figure idéale du demandeur d’emploi

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Annexe 2 : Entretiens avec les conseillers Entretiens et compréhension du travail Définitions du travail, perceptions des chômeurs, versions de l’institution L’agent proposant un pseudo-contrat : logique nord-est L’agent qui croit donner : logique sud-ouest L’agent qui donne plus qu’il ne croit : logique nord-ouest L’agent qui négocie un quasi-contrat : logique sud-est Passer d’une logique à l’autre Annexe 3 : Comprendre le travail « de l’extérieur » Outillage ou verrouillage du « cœur de métier » ? Les guides du conseiller et du manager Le livret du manager relatif à l’entretien Les livrets du conseiller pour l’entretien Les « guides pour agir » à l’adresse des DE Les prestations d’accompagnement L’écran ou la traduction de l’entretien en données gérables Bibliographie

193 195 198 198 211 215 224 235 245 247 248 249 257 262 269 272 277

Questions et démarches mêlées
Ce texte entend poursuivre une réflexion déjà engagée sur le discours tenu, de façon récurrente, à propos des chômeurs et qui, en un paradoxe apparent, ressurgit en particulier dans les périodes qui connaissent un important chômage. Ce discours, aussi ancien que la catégorie même de chômage (Topalov, 1994), transpose, pour l’appliquer aux chômeurs, un partage plus ancien encore, celui que l’on établissait entre bons et mauvais pauvres. Il revient, aujourd’hui, à imputer plus ou moins implicitement au chômeur la responsabilité de sa situation. Il est donc nécessaire de décrypter ce discours, d’en dégager les critères, et, au-delà, d’en examiner l’efficacité idéologique et pratique : tant pour ceux qui le tiennent, que pour ceux auxquels il s’adresse. Retrouver du travail serait, à l’en croire, affaire de volonté. Inversement, n’en pas trouver serait, si la situation perdure, signe de mauvaise volonté, voire de calcul délibéré, en tout cas l’indice de démarches inadéquates ou de problèmes de personnalité (Benarrosh, 2000 et 2003). Ce discours se déploie à différents niveaux ou sur plusieurs registres (opinion publique, médias, politique…), mais c’est dans les institutions chargées de gérer les
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chômeurs qu’il est le plus « outillé », et qu’on peut le voir à l’œuvre, dans le travail des agents recevant le public. C’est d’ailleurs à partir d’une telle observation, conduite dans un premier temps pour répondre à une autre question1, que nous sont apparus, comme en un résultat inattendu, ce discours et sa traduction concrète : le tri opéré entre les chômeurs, dont nous rappellerons brièvement les critères. Nous appuyant sur ce résultat inattendu et pour le soumettre à vérification, nous avons mené une seconde observation, plus complète et systématique. La question était cette fois de savoir si le tri repéré initialement, et ses modalités, sont incontournables, ou s’il dépend, et dans quelle mesure, des postures de travail des agents et/ou des collectifs. Insistons sur le fait qu’il ne s’agit pas là d’un questionnement a priori, mais qu’il s’inscrit dans le prolongement de résultats obtenus sur des terrains similaires. Notre approche privilégie en effet l’attention au travail en train de se faire, à partir duquel nous saisissons les contraintes et ressources auxquelles il s’adosse. Ce faisant, nous nous intéressons aux différentes manières de réaliser le même travail, ce qui suppose, selon nous, une attention au sens que chaque agent ou collectif d’agents donne ou tente de donner à son travail. Si nous nous reconnaissons dans une démarche de type ethnométhodologique, animée du souci d’éviter, autant que faire se peut, des hypothèses qui supposent un découpage a priori des réalités observées, nous nous forgeons cependant un point de vue, nous privilégions certaines questions, au fil des enquêtes sur un même terrain. Dans notre approche, nous avons moins le souci de la connaissance du travail ou de l’action « en eux-mêmes » (Weller, 1999, p 15), que « pour soi » et « pour quelque
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chose ». Nous cherchons à saisir, dans l’activité, le sens ou les finalités dans lesquels se reconnaissent ou cherchent à se reconnaître la personne ou le collectif de travail, compte tenu du cadre et de ses contraintes. Ceci suppose d’approcher d’aussi près que possible le travail en train de se faire, mais, pour reprendre la distinction ou les oscillations entre deux sensibilités de l’ethnométhodologie proposées par Ogien (2001, p. 398), en étant plutôt attentive aux « significations donc à l’intervention des acteurs » qu’à « la connaissance et à la structure de la pratique ». Ou plus précisément, en accédant à une certaine connaissance à partir du sens que chacun ou chaque collectif tente de donner à son travail (Benarrosh 2001). Approche de l’institution, approche du travail Ogien (1995, p. 164), donne une définition générale de l’institution, que nous reprenons volontiers pour l’appliquer à l’organisation qui nous intéresse ici. Simple et efficace, elle propose une synthèse entre différents courants se reconnaissant dans l’approche durkheimienne, tout en aspirant à l’assouplir, à la rendre moins systématiquement contraignante. « Une organisation est une institution en ce sens qu’elle est un cadre d’action qui préexiste à ceux qui vont y inscrire une dimension de leur activité quotidienne. Et ce cadre oblige à se référer, le temps de cet engagement, à un certain ordre de contraintes. » Mais nous y apportons une nuance, pour prolonger les remarques précédentes, en précisant qu’il y a différentes manières de se référer à un ordre de contraintes et de l’interpréter pratiquement. Si ceci ne change pas la nature
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du cadre institutionnel, ces différences peuvent être source de changements plus ou moins profonds, à plus ou moins long terme. Elles sont en tout cas, plus visiblement et plus immédiatement, susceptibles de changer la vie au travail des personnes et, dans une institution intermédiaire comme celle que nous étudions, cela peut notablement modifier l’attitude envers les usagers, ce qui est loin d’être indifférent. La nature des propositions concrètes qui leur sont faites peut également en être influencée : mais cela est moins sûr et, en tout état de cause, objectivement limité. Partant de là, nous proposerons un repérage des différentes versions de l’institution ANPE à l’œuvre dans le travail des agents. Notre approche s’inscrit dans l’examen actuel (ou réactualisé depuis les années 90, avec la « modernisation » de l’Etat et des services publics), des rapports qu’entretiennent institutions, agents et usagers, et de ce que produit l’ensemble qu’ils constituent. Ce questionnement a fait l’objet d’innombrables travaux de science politique, sociologie, gestion etc. Notre démarche répond, comme un certain nombre d’études sociologiques sur le « guichet » (Demazière 1992, Dubois 1999, Weller 1999, Benarrosh 2000), à l’idée, énoncée depuis longtemps par Foucault, mais diversement accueillie et mise en œuvre dans les travaux actuels, qu’une institution, et en particulier celle qui traite directement avec les usagers, ne peut être saisie qu’en acte. Les visées de ce type d’approche peuvent être sensiblement différentes, et concerner comme on l’a dit la « connaissance » (Weller), ou les « effets » (Dubois) de l’institution, la construction des catégories dont procède son action (Demazière, Benarrosh). La présente recherche

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s’intéresse quant à elle, aux manières dont s’actualisent et dont sont contenues (dans les deux sens, d’incorporation ou de résistance que peut prendre ce terme), les normes propres à une institution dans le travail de ses agents. Dans cette optique, nous reprendrons une démarche d’analyse du travail esquissée dans des recherches antérieures (Benarrosh 1997, 1999) et qui dialogue avec d’autres disciplines (anthropologie, psychologie et philosophie) s’intéressant au travail suivant une sensibilité commune. Plus largement, nous visons ce qu’une institution particulière nous dit de la société dans laquelle elle s’inscrit, des normes et classements que celle-ci institue dans une période ou une époque historique données. Et nous nous intéressons aux « effets » immédiats et potentiels, sur les usagers, des différentes attitudes de travail des agents. Ceci suppose un va et vient entre les textes réglementaires, le cadre de l’institution et les personnes, agents et usagers, qui s’y rapportent et la font vivre. Mais ce va et vient part de l’observation des pratiques des agents : c’est à partir de ces dernières que nous lisons les textes, que nous étudions les supports et documents de travail, que nous interrogeons les organisations, que nous comprenons les situations. C’est également à partir des observations que nous analysons les entretiens réalisés avec les mêmes agents. Inversement, leurs discours permettent de revenir sur les observations et d’en pousser plus loin l’analyse (cf. annexe 2). S’il est vrai que l’analyse d’une institution (ou d’une administration) renvoie à celle de sa « construction formelle » (A. Ogien, 1995 p. 162), nous ne la saisissons
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pas a priori, ni systématiquement, car notre objet encore une fois n’est pas l’institution en elle-même, mais les rapports institution/agents/usagers. Or, procéder à partir de la connaissance formelle orienterait nécessairement une telle observation. Bien entendu, tout terrain est abordé avec un certain bagage de connaissances formelles à son propos (surtout lorsqu’on y revient comme c’est notre cas). Nous ne prétendons nullement adopter une posture intentionnellement (et faussement) naïve, qui conduirait du reste à la répétition sans fin d’un exercice de description (aussi fouillée soit-elle) des situations observées. L’ANPE à l’œuvre C’est donc sur les pratiques des agents de l’ANPE recevant les chômeurs que nous nous pencherons, ainsi que sur les diverses manières de mobiliser, ce faisant, l’institution dans laquelle ils travaillent, et leurs « outils de travail »2, qui sont en eux-mêmes faits de discours ; qui sont un discours. Plus précisément, pour poursuivre la réflexion sur le tri des chômeurs, nous analyserons, à partir d’observations d’interactions qui se déroulent au « guichet3 » entre conseillers ANPE et demandeurs d’emploi (DE4), la manière dont les premiers évaluent les seconds, et comment les différentes modalités d’évaluation font usage des outils prévus à cet effet et expriment l’institution. Si l’institution et ses outils habitent et contraignent nécessairement les pratiques des conseillers, ils ne sont pas mis en œuvre de la même façon selon les situations d’interaction, c’est-à-dire : selon le cadre et le contexte, selon les personnes en présence et la nature des problèmes à traiter, mais aussi, pensons-nous, selon le type de relation que le conseiller entend instaurer avec les demandeurs d’emploi. En effet, si l’on ne peut comprendre la tonalité et le tour que prend une interaction qu’en observant le rôle
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joué par chacune des parties en présence dans un cadre donné, nous ne perdons pas de vue que la relation entre conseiller et chômeur, celle qui nous intéresse ici, est par définition dissymétrique. C’est le plus souvent le conseiller qui, dès l’engagement de la relation, dans les paroles adressées au chômeur et dans la manière de l’accueillir, fait part implicitement de ses dispositions et donne le ton de l’entretien. Bien entendu, et nous aurons l’occasion de le constater, il se peut que le chômeur prenne en main l’entretien dès son arrivée au guichet ; qu’il prononce les premiers mots et dise d’emblée pourquoi il vient, ce qu’il souhaite, ou même qu’il fasse part d’un mécontentement. Mais ce n’est pas un cas fréquent et même si cette initiative du chômeur tend à orienter l’entretien, cela ne préjuge pas de son déroulement car les agents n’y réagissent pas tous de la même manière. Nous cherchons donc à saisir une sorte d’alchimie entre situations et dispositions, ou comment elles s’agencent et interfèrent, pour former des manières de travailler, propres à chaque agent ou à chaque collectif, au sein d’une même institution. Ces manières de travailler, nous les appelons « postures de base », pour signifier qu’elles sont sujettes à des variations en fonction des situations, mais que ces variations ne sont pas aléatoires, qu’elles opèrent suivant une certaine cohérence interne5. Autrement dit, à travers ces observations nous nous proposons de saisir, comme un tandem, des manières de se situer ou d’être au travail6 - qui expriment des rapports au monde (Benarrosh, 1999 et 2000) - et des modalités d’entrer en relation, d’évaluer, de juger. Mais nous voudrions saisir en outre la portée symbolique et matérielle, pour les chômeurs, des différentes postures de travail et des différentes évaluations
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mises en œuvre par les agents. Que peut en concevoir, personnellement, le chômeur évalué et sur quoi débouche, pour lui, concrètement, l’entretien ? Ces deux questions (relatives au travail d’évaluation d’un côté, aux impacts sur les usagers de l’autre) relèvent de registres différents et ne sauraient se traiter toutes deux, en particulier la seconde, à partir des seules observations d’interactions. Si ces dernières permettent d’entrevoir sur le moment ce qu’en retirent les demandeurs d’emploi (à travers leurs attitudes, réactions, questions, qui sont autant d’interventions sur le déroulement de l’entretien…), c’est après-coup et par des entretiens approfondis que l’on peut tenter de comprendre la portée symbolique des « messages » qui leur sont adressés par les différentes institutions et les différents agents qu’ils ont rencontrés7. En revanche ces interactions se matérialisent souvent dans une proposition concrète (stage, adresse correspondant à une offre d’emploi ou autres adresses utiles, suggestions de démarches à entreprendre…). Si l’on ne peut anticiper l’impact qu’auront de telles propositions sur le devenir professionnel des personnes, on sait en revanche en quoi elles consistent. Ceci nous donne la mesure des possibilités réelles de l’institution, au delà du discours qu’elle tient8 ; et parmi ces possibilités, celles que l’agent saisit et met en oeuvre. Le travail et son contexte Le travail que l’on va essayer d'analyser ici doit donc se comprendre dans le cadre plus large que constitue le marché de l’emploi dans une période donnée. Les institutions intermédiaires de ce marché, privées et publiques, n’ont pas de prise globale sur son fonctionnement, sinon celle, non négligeable et dont on doit comprendre l’impact précis, de surenchérir sur les critères de recrutement dudit marché. Ce surenchérissement est notamment le résultat de la
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concurrence croissante qu’elles sont amenées à se livrer entre elles, par ce marché et par les politiques de l’emploi qui y interviennent (Benarrosh 2000). Même si l’on considère qu’il ne s’agit pas de contraintes « naturelles » mais bel et bien « construites », elles n’en existent pas moins. Partant, l’action réelle que peuvent avoir sur cellesci les agents de ces institutions ne saurait être que marginale, mais elle importe pour chaque chômeur, ce qui justifie l’étude des différentes modalités possibles de travail au sein d’une institution qui reçoit et oriente du public9. Tenir les différentes facettes évoquées jusqu’ici, ou tout au moins ne pas les perdre de vue permet d’éviter deux écueils sociologiques : ignorer les cadres et s’en tenir aux acteurs pour comprendre une situation, ce qui revient à diluer l’institution dans l’action ou à la faire émerger de l’action ; ou donner à l’institution et aux contextes un rôle déterminant en tous points les actions, et renoncer à comprendre une des dynamiques du changement, en rendant improbable l’action propre des personnes et des situations qui s’élaborent dans leurs interactions, au sein d’un cadre donné. Cette dernière attitude, qui peut tendre à exclure du champ de la sociologie l’étude du changement, ou tout au moins l’attention aux facteurs susceptibles d’y contribuer, revient quant à elle à rendre complètement étanche la frontière disciplinaire entre sociologie et histoire. Le caractère intermédiaire et même dual de l’institution étudiée, qui doit rendre service aux usagers tout en étant au service de l’Etat (Strobel, 1993), se prête bien à l’approche qu’on se propose, en exigeant de l’observateur qu’il se tienne entre ces niveaux qui ont toujours divisé et structuré la sociologie (Lallement, 2004), le holisme et l’individualisme.
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Organisation du propos
Nous reviendrons pour commencer, sur les résultats d’une première enquête à l’ANPE (chap. 1), qui nous a permis de dégager le phénomène de « tri initial » des chômeurs, ses critères et leur efficacité, ainsi que les figures de chômeurs qui en résultent (annexe 1). Ce qui nous amènera à préciser notre interrogation, à la fois sur l’homogénéité de tels résultats et sur la possibilité d’envisager la mise en œuvre de critères plus diversifiés, voire plus justes, au sein de l’institution ANPE. Le chapitre 2 présentera la démarche retenue dans l’enquête suivante, qui est au centre du présent ouvrage, pour parvenir, dans l’observation du travail des agents, à appréhender au mieux des différences dans le traitement des chômeurs et dépasser le caractère homogène des résultats précédents. Nous présenterons, dans ce même chapitre, les agences observées et leurs différences, pour arriver à une première esquisse de logiques de travail typiques. Ces logiques actualisent, dans le travail des agents recevant les chômeurs, différentes versions ou significations de l’institution ANPE, articulées à différentes manières de s’adresser aux chômeurs. Nous présenterons, en les comparant, ces différentes figures au chapitre 3. Le chapitre 4 donnera à voir au lecteur des moments d’interactions caractéristiques de chaque logique de travail, et l’analyse qui nous amène à définir quatre versions de l’institution, réalisées dans quatre modalités de relation avec les demandeurs d’emploi. Différentes figures du

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contrat et du don sont mises en œuvre dans les échanges agents/chômeurs, étroitement articulées aux manières de mobiliser l’institution ANPE. Nous reviendrons ensuite sur les deux collectifs observés (chapitre 5) pour comprendre autrement les logiques de travail dégagées, pour saisir leurs rôles dans la possibilité d’exercer ou non une distance réflexive dans la réalisation du travail. L’analyse des dynamiques collectives, objet du chapitre 5, puis celle des entretiens avec les agents (annexe 2), permettent de pousser plus loin celle des situations observées et des passages possibles, ou difficiles à envisager, d’une logique de travail à l’autre. Enfin, en continuant notre remontée d’aval en amont, nous complèterons les deux premiers registres d’analyse du travail (le travail des agents vu de « l’intérieur », au guichet ; puis la perspective donnée par les collectifs, « entre intérieur et extérieur »), par l’approche du « travail vu de l’extérieur », c’est-à-dire du point de vue gestionnaire (chapitre 6). Nous verrons que les attentes qu’il implique, tout comme les outils qui équipent le travail des agents (analysés en annexe 3), sont traversés de tensions et de contradictions, qui donnent la mesure du travail d’interprétation permanent et diversifié, sur le terrain, « au guichet ». Les notes conclusives reviendront sur le problème du « tri » des chômeurs, de ses effets d’exclusion potentielle, en l’articulant au problème de la reconnaissance du travail effectif des agents, qui demeure pour une grande part invisible dans l’état actuel de l’évaluation statistique et gestionnaire de leurs performances.

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Notes
1 La question était celle des différentes modalités locales de suivi des chômeurs, en fonction des acteurs en présence et des partenariats établis. 2 Outils au sens large de supports de travail (écran, guides pour l’entretien, prestations etc…) 3 Il s’agit des boxes, qui ont remplacé depuis une quinzaine d’années les bureaux fermés, mais qui évoluent dans leur conception et leurs appellations. Complètement ouverts dans un premier temps sur la salle d’attente, et à peine séparés entre eux par un paravent, les boxes sont, dans le nouvel aménagement des agences dit « ALE 2000 », positionnés progressivement hors des zones d’attentes et ils sont moins « ouverts » pour permettre une meilleure confidentialité des propos échangés. Ce qui en fait, nouvelle appellation, des « alvéoles ». Les séparations entre ces dernières demeurent cependant assez sommaires, surtout côté agents. 4 Tout au long de ce texte nous utiliserons indifféremment le terme de chômeurs (rarement utilisé par les agents ANPE) ou de demandeurs d’emploi (terme courant à l’agence) ; nous utiliserons également les initiales « DE » comme on désigne souvent les chômeurs à l’ANPE… 5 D’autres recherches (Benarrosh 1997 et 1999) nous ont permis d’observer que le travail de vendeur par exemple, ne peut se comprendre qu’en observant les ajustements successifs aux différents clients, mais, et nous discutions là certaines thèses sur la relation de service (I. Joseph, 1995), pour que ces ajustements puissent être mis en œuvre aisément, il faut d’abord que chaque vendeur ait trouvé l’attitude qu’il est le mieux à même d’assumer de manière continue, celle qui lui « correspond » le mieux. Cette posture de base est comme un socle, un étayage fort, pour se préserver et pour faire son travail. Elle est d’autant mieux et plus efficacement réalisée par chacun quand elle est prise en charge par

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un collectif plus ou moins large (équipe par exemple). Cf. J.P. Darré, 1994. 6 Des entretiens avec les conseillers observés (cf. extraits en annexe 2) viennent, dans un second temps, éclairer les observations pour saisir ces rapports au travail rapports au monde. 7 C’est en partie l’objet du second volet de cette étude, qui a consisté à interviewer une soixantaine de chômeurs ayant fréquenté pour deux tiers d’entre eux, les agences de l’ANPE observées et suivi des modules d’accompagnement chez leurs prestataires. Une autre partie est constituée de chômeurs militants dans différentes organisations de chômeurs. (cf. Benarrosh 2005). 8 Cf. Goffman (1968) sur la différence entre ce que font les institutions et leurs intentions affichées, qui permet d’expliquer les failles de l’action (p.121), mais aussi sur l’importance de ces intentions et du langage pour saisir la signification de l’institution (p.131). 9 Ce point de vue s’écarte ainsi, malgré des démarches voisines, de travaux sur le recrutement qui attribuent à notre avis des possibilités d’actions trop importantes aux intermédiaires du marché du travail (Eymard, Marchal, 1997). Ce qui nous éloigne du même coup d’un constructivisme - relativisme trop systématique (cf. Revue du MAUSS, 2001 n°17)

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1 - Le tri initial des chômeurs à l’ANPE
Une première observation des interactions entre conseillers ANPE et chômeurs, menée en 1998, avait permis de mettre au jour les critères d’évaluation et de tri des seconds par les premiers dès le premier accueil (Benarrosh, 2000). L’autonomie dans les démarches de recherche d’emploi et la motivation à travailler ou retravailler, tels étaient les critères qui semblaient largement décider de la capacité des personnes à trouver ou retrouver un emploi, ce qu’on désigne aujourd’hui par « l’employabilité ». Ces critères constituaient des indicateurs pour l’orientation des chômeurs, soit vers des offres d’emploi, soit vers des solutions d’attente (stages de recherche d’emploi ou d’élaboration de projet par exemple), soit encore vers… rien du tout. Certains repartaient en effet, après avoir été enregistrés, sans aucun conseil ni proposition, leur absence de motivation ou de « demande » suscitant comme un accord tacite entre les conseillers : ces personnes (souvent nouvellement inscrites) devraient faire l’expérience du chômage et du marché de l’emploi, ce qui les aiderait à réfléchir, à formuler des attentes, bref, à devenir des « demandeurs d’emploi ». Cet accord tacite entre conseillers faisait parfois l’objet de déclarations - justifications explicites de
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la part de certains agents, communiquées non pas aux intéressés mais à l’observateur. Ce type de réflexion, associé aux observations, nous avait alors permis de dégager les différentes figures de chômeurs construites dans le travail des agents au guichet, dont celle du « demandeur (d’emploi) sans demande ». (cf. annexe 1 et Benarrosh 2000). Les critères de l’autonomie et de la motivation se révélaient, en positif ou en négatif, à travers ces figures. En réalité ces critères subjectifs ou comportementaux s’avéraient être la traduction (non délibérée), au guichet1, de critères beaucoup plus classiques, plus objectifs… et plus décisifs sur le marché du travail, comme la formation et l’expérience professionnelle. Les chômeurs jugés non autonomes étaient de fait ceux qui n’avaient pas ou peu d’expérience de formation ou de travail. A travers les différentes figures de chômeurs, c’est donc un versant du travail de l’institution ANPE, via celui de ses agents, que nous avions dégagé.

Efficacité des critères de tri
Les entretiens menés avec les autres acteurs, en « amont » et en « aval » de l’ANPE (acteurs politicoadministratifs et économiques d’un côté ; partenaires et prestataires de l’agence de l’autre2), ont permis quant à eux de mettre en évidence les opérations de traduction à l’œuvre au guichet, c’est-à-dire la correspondance entre les critères comportementaux essentiellement mobilisés par les agents de l’ANPE et plus encore par leurs prestataires, et ceux, plus objectifs, invoqués par les acteurs économiques notamment, pour décider de « l’employabilité » des personnes.
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