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Renault ou l'inconscient d'une entreprise

De
302 pages
Plus de cent ans d'histoire, deux guerres mondiales et la sanction d'une nationalisation, n'ont pas réussi à entamer la vitalité d'une entreprise comme Renault. Ce livre propose une réflexion sur les circonstances d'une aussi glorieuse destinée, et il montre comment les représentations inconscientes d'un fondateur viennent s'instituer dans les structures et la stratégie de son entreprise. L'inconscient de l'entreprise a toujours le dernier mot ; plutôt que de l'ignorer, mieux vaut en maîtriser l'utilisation.
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Renault ou l'inconscient d'une entreprise

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse télTIoigne que démarche clinique et théorie issues de chalTIpsvoisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à prolTIouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus LEFEVRE Alain, De la paternité et des psychoses, Tome 2 - Du psychotique, 2004. J.L. SUDRES, G. ROUX, M. LABARIE et F. De La FOURNIERE (sous la dir.), La personne âgée en art-thérapie. De l'expression au lien social, 2003 BARRY Aboubacar, La double inscription, 2003. P. MARCHAIS, L'activité psychique, 2003 HACHET Pascal, Du trauma à la créativité: essais de psychanalyse appliquée, 2003 PRATT Jean-François, Mots pour maux, 2003. PIERRAKOS Maria, La « tapeuse» de Lacan. Souvenirs d'une sténotypiste fâchée, réflexions d'une psychanalyste navrée, 2003. CUYNET Patrice (dir.), Héritages - « les enjeux psychiques de la transmission », 2003 LEFEVRE Alain, Les vestibules du ciel. A propos de la paternité et des psychoses tomel-Du père, 2003. SUD RES J.-L., ROUX G., et LAHARIE M., Humeurs et pratiques d'art-thérapie, 2003. ZAGDOUN Roger, Hitler et Freud: un transfert paranoïaque, 2002. CHARLES Monique, JL. Borges ou l'étrangeté apprivoisée, 2002.

HURNI Maurice, STOLL Giovanna, Saccages psychiques au
quotidien, 2002. ROTH Bertha, L 'Exil- des exils, 2002.

Didier Toussaint

Renault ou l'inconscient d'une entreprise

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

ITALlE

Photographie de couverture: Renault communication DR

@L'Harmattan,2004 ISBN: 2-7475-6498-3 EAN : 9782747564984

INTRODUCTION

Le 16 janvier 1945, les Usines Renault passent sous le contrôle de l'Etat. Ainsi s'achève l'aventure individuelle d'un grand industriel français qui a marqué la première partie du 20ème siècle. Louis Renault est décédé quelques mois auparavant; la nationalisation de l'entreprise sera sa deuxième mort et si son nom demeure dans la raison sociale, sa mémoire s'estompe rapidement devant la volonté générale d'oublier son œuvre. Une page est tournée et les Usines deviennent une Régie. En principe le changement est profond; plus de quarante cinq années de production automobile entrent dans une nuit durable emportant avec elles l'histoire de leurs succès et de leurs peines, au moment où la raison d'Etat prend en charge l'avenir, pourvoyant au bien de tous et de la nation. A l'évidence, il se passe quelque chose d'essentiel pour l'entreprise; la force de l'événement s'apprête à envahir tout son champ symbolique et à conditionner pour longtemps le cours de son évolution. L'histoire de Renault se partage en deux périodes qui se situent de part et d'autre de la nationalisation. Il y aura désormais l'avant et l'après, comme pour l'histoire de France qui semble basculer avec la Révolution de 1789. Si les deux événements sont proches, c'est avant tout par l'apparence de radicalité qui les caractérise. Il y a mort d'homme, expropriation au profit de la nation, et institution de nouvelles croyances et de nouveaux espoirs. La Révolution française a été un bouleversement tel que les efforts conjugués de nos esprits les 7

plus pénétrants n'ont peut-être pas encore épuisé la dimension de l'événement. Pourtant, l'un d'entre eux fait figure de fondateur tant il surprend par l'originalité de ses analyses. Allant à contre-courant des idées reçues, Alexis de Tocqueville voit dans la Révolution française non pas une rupture avec le passé mais un processus qui « a achevé soudainement, par un effort convulsif et douloureux, sans transition, sans précaution, sans égards, ce qui se serait achevé peu à peu de soi-même à la longue» 1. Là où le grand nombre pense assister à une rupture, à une mutation brutale, Tocqueville voit l'accélération d'une histoire dont la continuité ne parvient pas à se faire entendre dans le tumulte des événements; seule une interprétation des faits lui rendra la parole. L'intelligence d'un temps long cheminant sourdement à travers les convulsions d'un temps court et syncopé, tel est l'héritage légué par Tocqueville. Il faut s' empresser d'en exploiter le principe tant il continue toujours à fertiliser la pensée contemporaine dans le domaine du social et du politique. Il sera présent dans l'analyse que nous nous proposons de mener à travers l'histoire des Usines Renault. Gardant à l'esprit le paradoxe de la continuité à travers le changement sur lequel Tocqueville s'est exprimé, il est légitime de se demander si la nationalisation des Usines Renault a vraiment éliminé un passé avec la mémoire de son fondateur. N'aurait-elle pas au contraire, consolidé son spectre qui s'est suffisamment travesti pour hanter librement les processus et les pensées d'une entreprise à l'insu des acteurs qui la font vivre? Telle est la question posée dans ce livre qui se veut donc moins une histoire qu'une recherche des principes qui l'ont inspirée. Le paradoxe du continu à travers le changement repose sur la distinction entre deux temporalités dont chacune évolue selon sa logique. La Révolution française est un double processus qui se joue dans le domaine des institutions administratives pour le temps long, et dans celui des institutions politiques pour le temps court. Chez Renault, par delà les changements de statuts
1

A. de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, Gallimard, Folio, p. 81. 8

et de structures~ c'est toute une stratégie et un mode de management qui refont surface reprenant leurs droits à une certaine permanence. Depuis l'époque de Tocqueville, la réflexion en matière d~action collective a évolué. L'émergence de l'inconscient tel que Sigmund Freud l'a décrit s'est fait l'écho tout en l'enrichissant, de l'héritage laissé par l'auteur de L'Ancien Régime et la Révolution. La psychanalyse freudienne est, pour ainsi dire~ la mise en acte d~une démarche qui recherche inlassablement la continuité et la permanence du désir parmi le désordre des mots~ des discours et des actes de l'individu. Le dédoublement des temporalités la traverse de part en part. L'inconscient fait preuve d'une grande constance tandis que la vie consciente se présente comme une variation sans fin sur un thème favori. Mais avec Freud, il en va de même pour l'action collective. Les institutions dans lesquelles elle trouve un cadre tendent à exister dans une sorte d'éternité qui s'oppose au temporel des faits. Si Freud, comme Tocqueville, cherche la continuité à travers le changement, il va plus loin. Le temps de l'inconscient n'est plus celui d'une lente évolution; il s'immobilise dans un système producteur de sens au service de l'action et de la vie consciente. Avec Freud, il vaut mieux parler d'invariance que de continuité dans le changement et à l'opposition proposée par Tocqueville entre la pratique des institutions et le politique, va se substituer celle de l'inconscient à l'organisation d'entreprise, un sujet auquel nous allons nous consacrer. Il va donc être question d'inconscient de l'entreprise. La démarche appelle peut-être quelques éclaircissements. L'un des grands paradoxes actuels de la psychanalyse cOhfronte l'étendue de son influence à d'innombrables contresens qu'il faut dissiper. L'un d'entre eux mérite d'être combattu avec la plus grande énergie, car il gêne la pensée en matière d'organisation des entreprises dans les bénéfices qu'elle pourrait tirer de la théorie freudienne. La tendance à assimiler la psychanalyse à une psychologie du sujet individuel est encore très vive. Certes, on 9

parle de psychologie des profondeurs, mais l'individu demeure le cadre de référence. Or Freud n'a pas épargné ses efforts pour montrer à quel point l'inconscient n'est pas une affaire individuelle. Il est vrai que sa façon de penser a évolué tout au long de sa vie. L'une des directions majeures qui la guide est précisément celle qui conduit de l'inconscient de l'individu à l'inconscient tout court. En introduisant ce qu'il est convenu d'appeler la deuxième topique, Freud produit une conception du sujet qui en fait d'emblée une collectivité où cohabitent le ça, le moi et le surmoi. Il est temps de prendre la pleine mesure de cette révolution et nous espérons y contribuer dans ce livre à travers l'analyse de l'inconscient d'une entreprise, Renault. Pourquoi Renault? Le choix présente plusieurs avantages. Il s'agit d'une des plus grandes entreprises françaises dont la notoriété est établie et le produit automobile fait partie de la vie quotidienne; bien des développements nous seront donc épargnés sur l'identité de l'entreprise et de ses produits. L'histoire de l'entreprise est suffisamment longue pour donner le recul nécessaire à notre démarche. Il faut en effet travailler sur une période étendue afin de pouvoir repérer des constantes dans la diversité des faits. Or, peu d'entreprises, après plus de cent ans d'histoire, ont conservé comme a su le faire Renault, leur identité ainsi que leur objet aussi intacts. L'existence d'une rupture profonde, du moins en apparence, dans l'histoire de l'entreprise, est également un critère de choix. Plus elle est marquée, plus la thèse de l'invariance et donc de la répétition du même se dessinera clairement par contraste. A ces divers éléments qui ont présidé à notre choix, s'ajoute le fait que Renault est une entreprise ayant fait l'objet de nombreux ouvrages, en particulier sur la période de Louis Renault. Voici donc une entreprise dont le fondateur est disparu depuis presque soixante ans mais sur qui nous possédons de nombreux témoignages. Or, ils sont essentiels dans la perspective qui nous préoccupe. Ajoutons également que les archives de l'entreprise sont volumineuses et faciles d'accès.

10

Il reste à préciser que notre analyse remonte jusqu'à l'enfance de Louis Renault tandis qu'elle prend fin vers le milieu des années 1980, avant l'arrivée d'un nouveau Président, Georges Besse, sur fond de crise financière aiguë. La période qui fait suite à la nationalisation est suffisamment longue; elle s'étend de 1944 à 1985. Elle couvre quatre présidences successives, diverses périodes de croissance économique et la sortie de nombreux modèles qui ont fait évoluer la gamme. Les faits qui la jalonnent appartiennent maintenant au passé, mais nombreux sont les témoins qui ont accepté d'en parler d'autant plus librement qu'ils ont cessé leur activité dans l'entreprise. A trop considérer le présent, on se condamnerait à entrer de plain-pied dans l'entreprise, une démarche certes passionnante mais difficilement compatible avec un travail destiné à la publication. Le livre est structuré selon la chronologie. Il est segmenté en trois grandes parties qui correspondent aux trois principales étapes du développement de toute entreprise: nous avons cherché à comprendre qui était le fondateur, Louis Renault; le deuxième temps est celui des Usines sous sa direction; enfin le dernier moment est celui de ses successeurs et de la Régie. Un dernier chapitre aura pour but de fournir quelques précisions d'ordre théorique sur les concepts utilisés.

Il

Première

Partie

GENÈSE D'UN ENTREPRENEUR L'inconscient de la mécanique

Le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres de la vie? Vous inventez I 'homme, ne sachant pas l'observer.

Gérard de Nerval

1.

LA RÉBELLION DU SILENCE
Un acte est une parole

Jacques Lacan

1.1

Les originesfamiliales

En cette fin du 19ème siècle, l'industrie automobile en est encore à ses débuts. La première voiture fabriquée par Louis Renault en 1898 est un pur produit artisanal. Elle sort d'un établi de fortune, improvisé dans une petite construction située au fond du jardin de la résidence secondaire familiale à Boulogne. Le jeune homme a vingt et un ans; il fait figure de bricoleur amateur. Aucune expérience, aucune tradition familiale ne l'a aidé ni encouragé dans ce projet. Depuis plus de cent ans, les Renault travaillaient de père en fils dans le secteur du textile et de la confection. Né en 1761 dans le Maine et Loire, Pierre Renault est devenu tailleur, sans pouvoir compter sur l'aide d'une famille modeste et de tradition paysanne; il avait perdu son père prématurément à l'âge de sept ans. Pierre aura un fils, Alexandre, plus tard installé à Saumur dans le même métier que son père, et selon toute vraisemblance, propriétaire de son atelier. Né en 1799, il mourra en 1848 après avoir développé une activité de négoce.

15

En 1828, il donne naissance à un garçon, Alfred, le père de Louis Renault. Juste avant sa disparition, l'affaire est vendue. Les raisons en sont ignorées. Dans la biographie qu'il consacre à Louis Renault, Saint Loup raconte que selon la légende familiale, Alfred avait commencé à travailler dès l'âge de douze ans chez un fabricant de boutons 1. Il aurait ensuite créé sa propre fabrique tout près de son ancien employeur qu'il aurait conduit à la faillite. On peut s'interroger sur les raisons qui ont conduit un enfant de douze ans à entrer dans la vie active. Son père possédait quelques biens, et par conséquent la famille devait vivre dans une certaine aisance. Il serait tentant d'y voir la rupture souhaitée par un jeune homme en révolte contre son père, une attitude prémonitoire; car Louis Renault sera typiquement l'un de ces créateurs libres et volontaires bravant la destinée qui lui était réservée. Aucun élément ne permet toutefois de confirmer cette hypothèse en dehors du fait que Saint Loup tenait ses informations de Christiane Boullaire, l'épouse de Louis Renault. Il n'est pas impossible que celle qui avait partagé sa vie avec le Maître de Billancourt se soit fait l'écho de la légende entretenue au sein de sa belle-famille. A l'âge de vingt-deux ans, Alfred quitte Saumur pour s'installer à Paris. Avec Paul Souty, son associé, il crée une affaire de vente en gros de fournitures pour les tailleurs. L'activité se développe rapidement et les ventes ne se limitent plus seulement à la France, puisque sont recrutés des placiers pour les différents pays européens. En 1868, Paul Souty se retire, et Alfred devient seul et unique propriétaire de son commerce. Sept ans après son mariage avec Louise Berthe Magnien, Alfred Renault était un homme solidement établi et reconnu dans son métier; il vivait dans une aisance matérielle certaine.

1

Saint Loup, Renault de Billancourt,

Amiot-Dumont,

Paris, 1955, p. 73.

16

1.2

Les proches de Louis Renault

Les renseignements dont on dispose sur l'activité commerciale d'Alfred Renault sont assez précis. Le père de Louis s'associe notamment avec deux autres professionnels dans une société en nom collectif ayant sensiblement la même activité que la sienne. En 1869, par ailleurs, il commence à exploiter une fabrique de boutons dans des locaux proches de son domicile, au quatorze de l'actuel Square Henri Bergson, dans le huitième arrondissement de Paris. Entre 1873 et 1890, les bénéfices nets perçus par Alfred Renault en personne oscillent autour de 100 000 Francs chaque année, avec une pointe à 127 595 Francs en 1881 et un creux à 50 574 Francs en 1890 1. A sa mort, Ie volume de sa fortune laisse penser qu'il était l'un des plus importants négociants de Paris dans son secteur. Le père de Louis Renault était donc un homme d'affaires avisé. De toute évidence, il avait vu grand et réussi à s'imposer dans le métier en peu de temps. En revanche, rares sont les témoignages sur les traits de caractère du personnage. Il était manifestement travailleur, ambitieux et certainement plus enclin à exercer la fonction commerciale qu'une fonction technique et industrielle, même s'il avait cru bon de pratiquer l'intégration verticale en passant du négoce pur à la production de boutons. Cette prédilection pour le métier de négociant incite à penser qu'Alfred Renault devait être un personnage spontanément tourné vers les autres et appréciant le contact et l'échange en société. Le père fondait beaucoup d'espoir sur ses trois fils et il souhaitait les voir poursuivre le développement de ses affaires.
.

Il avait assuré aux deux aînés, Fernand et Marcel, une solide
éducation pour leur permettre de venir travailler à ses côtés.

1 Gilbert Hatry, Louis Renault, Patron absolu, p. 27.

Editions Lafourcade,

Paris, 1982,

17

Louise Berthe Magnien, la mère de Louis Renault, était issue d'une famille originaire de Tours. Son père tenait un commerce de chapeaux. Quant à sa mère, elle était fille de tailleur. Le commerce et le vêtement étaient donc des métiers et des pratiques dont la famille du jeune Louis Renault était profondément imprégnée. Berthe était musicienne, un don peut-être hérité de ses ancêtres paternels qui avaient enseigné la musique à Tours. Elle possédait un piano dans son appartement parisien et en avait un autre dans sa maison de Boulogne. Elle était, comme le dit Gilbert Hatry 1 d'une grande piété militante et faisait régulièrement des dons aux bonnes œuvres. Elle a eu cinq enfants. L'aîné, Marie-Joseph-Georges vient au monde en 1863, suivi par Fernand en 1864, Marie-Berthe en 1868, Marcel en 1872 et enfin Louis en 1877. Fernand avait fait des études dont on ignore la nature, mais il semble établi qu'il suivit volontiers les conseils de son père, d'autant qu'il partit compléter sa formation en Angleterre où l'entreprise familiale possédait un établissement de vente. En 1891, à l'âge de vingt-sept ans, il se maria et entra dans l'affaire rebaptisée "Renault et Fils". Lorsque son père disparut en 1892, il en devint le seul gérant et exerça une lourde responsabilité. Il disparut malheureusement en 1909 des suites d'une maladie, et la presse honora son souvenir en le qualifiant de personnage « très sympathique qui ne comptait que des amis ». La vie et le destin de Fernand Renault semblent justifier ces propos élogieux. A l'âge de vingt-huit ans, avec guère plus d'expérience qu'une année d'apprentissage, il prend la direction de l'entreprise que son père lui a laissée. La façon dont les choses se sont développées ne nous est pas vraiment connue, d'autant plus que l'affaire ne vivra pas longtemps. Afin d'aider Louis, son cadet, il finance la création de Renault Frères en 1899, société de construction automobile d'une durée de vie limitée à 10 ans. En réalité, Fernand et Marcel pensaient que
1

Gilbert Hatry, Op. cité., p. 34.

18

cette activité serait éphémère, une chance donnée au plus jeune frère mais sans grande conviction de leur part. Ils constituèrent la société afin d'honorer quelques commandes recueillies par Louis, mais à ce stade, Renault Frères ne représentait qu'un petit appendice de la société familiale spécialisée dans le négoce. Or, en 1904, Fernand Renault cédait l'entreprise de son père, Renault et Fils, mettant ainsi fin à une longue tradition familiale dans le secteur de la confection, et surtout à une exploitation que son père avait développée de toute son énergie, avec l'espoir qu'elle lui survive sous la direction de ses fils. La raison de ce choix est liée au développement de Renault Frères, et à la nécessité pour Fernand de s'impliquer de manière croissante dans sa gestion. Bref, la petite affaire automobile qui faisait figure d'excentricité lors de sa création était en train d'absorber toute les énergies, et en passe de se substituer à l'activité traditionnelle de la famille. Fernand, l'homme sympathique et sans ennemi n'a donc pas pu, su, ou même voulu assurer la pérennité de l'exploitation initiée par son père. Il s'est laissé entraîner par son jeune frère dans l'aventure automobile. Ce soudain changement de cap dans les affaires de la famille ne s'est visiblement pas heurté à une forte détermination de Fernand pour entretenir la mémoire de son père. L'aimable personnage aux amitiés multiples, pour reprendre les termes de la presse de l'époque, semble donc avoir été d'un caractère relativement peu affirmé, en contraste avec son frère cadet. Les ancêtres de Fernand, à l'inverse, ont tous été des entrepreneurs, certainement dotés d'un tempérament fort. On peut voir en lui une rupture avec ce qui s'apparente à une mythologie familiale. Loin d'entrer en rébellion, il reprend les affaires de son père et se destine à en perpétuer l'activité. Curieusement, la rupture sera organisée par son jeune frère qui, tout en se détournant de l'affaire familiale, ne fera que remettre en acte le caractère entrepreneurial de ses prédécesseurs. Et Fernand se laissera entraîner dans l'aventure; après le père, il suivra le frère. Avec Louis, la famille entre dans une ère nouvelle et rejette dans l'ombre une tradition dont se sont 19

nourries plusieurs générations; ce nouvel élan estompe le destin d'un Fernand, qui n'aura été que l'éphémère et timide continuateur de l'œuvre de son père. Une autre source vient renforcer cette impression, bien qu'elle soit sujette à caution. Saint Loup raconte que lorsque Fernand voulut réaliser sa part dans Renault Frères, Louis ne fut pas généreux, et il se montra impitoyable dans la négociation, en dépit de la maladie de son frère. Il est difficile de porter un jugement sur la nature des relations entre Fernand et Louis. Peut-être ont-elles évolué avec le temps. En effet, Louis n'a qu'une quinzaine d'années lorsque son père décède. En dirigeant désormais les affaires de la famille, Fernand a également la charge de veiller à l'éducation de ses deux jeunes frères. En particulier, il reconnaîtra les dispositions de Louis pour la mécanique et son inaptitude au négoce, ce qui le conduira à convaincre son frère de faire des études d'ingénieur et donc de préparer l'Ecole Centrale. Fernand paiera à Louis, élève guère brillant, des leçons particulières pour lui donner sa chance. Il financera également Renault Frères à ses débuts grâce aux bénéfices de la société familiale. Durant son adolescence, Louis a dû trouver en Fernand un second père. En revanche, le déplacement des activités de la famille du textile à l'automobile, et éventuellement les conditions du rachat de la part de Fernand par Louis, incitent à penser que l'aîné était quelque peu passé sous l'influence de son cadet à mesure que celui-ci prenait de l'âge. Marcel était l'avant-dernier, le plus proche de Louis en âge et de cinq ans son aîné. Il avait un tempérament visiblement différent de celui de son frère Fernand mais aussi de celui de Louis. Comme son aîné, il s'est plié à la volonté de son père, et a suivi des études complétées par une période de formation en Angleterre. Comme lui aussi, il a été partie prenante dans le financement de Renault Frères, en pensant que cette société devait être revendue au maximum après une dizaine d'années.

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Mais il s'y est beaucoup plus impliqué que Fernand. L'industrie automobile était encore à ses débuts et les différents constructeurs participaient à des courses rallyes qui étaient encore très spectaculaires compte tenu de la nouveauté de l'événement. Marcel et Louis y prenaient part ensemble aux quatre coins de l'Europe. Elles coûtèrent la vie à Marcel en 1903 au tout début du développement de Renault Frères. Saint Loup dit de lui qu'à sa mort, « Marcel ne laisse que des regrets. Patron social avant que la mode ne définisse cet oiseau rare, coureur téméraire, grand trousseur de filles» 1. Il était très aimé à l'usine en raison de son tempérament jovial et ouvert. Philippe Soupault, son neveu par alliance, le distingue de ses frères en le présentant comme« le plus tendre et le plus humain, et aussi le plus gai, des frères Renault» 2. Louis devait se sentir beaucoup plus proche de Marcel que de Fernand, ne serait-ce qu'en raison de l'âge mais aussi par la connivence qui avait pu se développer entre les deux coureurs automobile. Les trois frères semblaient donc avoir des tempéraments très différents. L'aîné paraît empreint d'une certaine gravité au demeurant très humaine, le second, beaucoup plus insouciant et bon vivant, tandis que le dernier, quelque peu laborieux, s'affirmera comme un rebelle peu doué pour les choses de l'esprit.

1.3

Le déficit de paroles

Parmi les siens, Louis Renault est une énigme. Dernier d'une famille de cinq enfants, il est radicalement différent de ses frères et de ses parents. Le père nous est apparu comme étant tourné vers les autres, et aimant son métier de commerçant. Ses deux frères, Marcel et Fernand, malgré leur différence de tempérament, ont un point commun. Ils entrent dans l'âge
1 Saint Loup, Op. cité., p. 73. 2 Philippe Soupault, Mémoires Paris, 1997, p. 43.

de l'oubli,

1927-1933,

Lachenal & Ritter,

21

adulte en suivant les traces de leur père, c'est-à-dire en se destinant à la direction de l'affaire qui leur reviendra. Enfin, ils étaient appréciés de tous et leur caractère sympathique semblait faire l'unanimité. Marcel était d'un naturel enjoué, aimant le contact avec les autres; quant à Fernand, si son caractère est plus difficile à cerner compte tenu de la rareté des témoignages à son sujet, on sait que sa réserve cachait une nature facile et agréable. Louis est très différent. Naturellement, plus il avance en âge plus les témoignages abondent. Mais dès sa jeunesse, se dévoilent les principaux traits de son caractère. Il n'a pas fait d'études poussées. Ses frères voulaient qu'il entre à l'Ecole Centrale, mais il n'en a pas été capable. Philippe Soupault, son neveu par alliance, écrit qu'il n'avait pas le niveau du baccalauréat 1. Une chose est certaine, Louis Renault était voué à demeurer un autodidacte. Pour quelle raison n'a-t-il pas poursuivi ses études? Louis Renault était un mauvais élève. Mieux, différents témoignages rapportent que son père était désolé des mauvais résultats qu'il obtenait à l'école, et qu'il se faisait du souci pour son avenir. D'après Saint Loup, il avait coutume de traiter son fils de cancre et de dire qu'il n'en ferait jamais rien. Il ajoutait: « Louis ne sait que fourrer son nez dans la mécanique, faire des blagues et se cacher. » 2 Philippe Soupault décrit son oncle sous l'identité d'un personnage de roman: « Le dernier, le jeune Lucien, était un paresseux: on l'appelait le cancre, la honte de toute la famille. On n'avait pour lui que mépris et dures paroles [eo.] Le père Gavard était désespéré. "Tu ne seras jamais bon à rien" lui disait-il souvent. Lucien était toujours puni ... » 3, dit-il dans Le Grand Homme. Il revient sur le sujet dans L 'Histoire d'un Blanc: « Il y a plusieurs années, une partie de ma famille se lamentait parce qu'un jeune homme de quinze ans refusait de
1 Philippe Soupault, Histoire d'un Blanc, Lachenal & Ritter, Paris, 1986, p. 17. 2 Saint Loup, Op.cit., p. 8. 3 Philippe Soupault, Le Grand Homme, Lachenal & Ritter, Paris, 1981, p.26.

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passer l'examen du baccalauréat. Il en était d'ailleurs parfaitement incapable. On l'appelait imbécile, fruit sec, crétin. On disait: "Ce pauvre idiot ne s'intéresse qu'à la mécanique ". Le malheureux, en effet, passait ses journées à construire des . 1 petIts moteurs. » Peu de choses nous sont parvenues sur le type d'élève qu'était Louis Renault. Il y a différentes façons d'être un cancre, de l'insouciance sympathique et parfois géniale ou créatrice, jusqu'à l'absence de toute aptitude, souvent doublée d'un caractère effacé. Louis était manifestement un cancre de caractère. D'après Philippe Soupault, non seulement il était considéré comme un cancre, mais il faisait l'objet de punitions à répétitions. C'est dans l'adversité que Louis Renault s'est affirmé comme un mauvais élève. Entre le père, distribuant les punitions, et le fils, campé dans son attitude rebelle, devait exister un rapport de force qui donnait toute sa signification à l'attitude de Louis. Elle s'apparente aisément à une rébellion ostensible contre l'autorité paternelle. S'il est exact que nous sommes en présence d'un élève médiocre, il reste à déterminer quelles en étaient les causes. L'antagonisme avec le père peut constituer un élément d'explication. Mais le comportement de l'homme devenu adulte fournit, bien plus tard, de précieux renseignements quant à la nature des difficultés qu'il rencontrait lorsqu'il était enfant. Ceux qui l'ont connu sont unanimes, Louis Renault n'a jamais su maîtriser le langage. Il n'était pas à l'aise dans l'expression verbale. « Vous savez que je n'ai pas la prétention d'être un orateur» 2, disait-il volontiers aux journalistes qui s'adressaient à lui. Lorsqu'on demande à son neveu par alliance, François Lehideux, si Louis Renault s'exprimait bien, il répond: « Très mal. Il avait horreur de ça ,. il le faisait avec les yeux fermés. Quand il recevait les agents, il avait toujours les yeux fermés. »3 Jean Hubert qui fut longtemps son Directeur
1 Philippe Soupault, Histoire d'un Blanc, Op.cité., p. 17. 2 Gilbert Hatry, Op.cité., p. 16. 3 Gilbert Hatry, Entretien avec François Lehideux, Archives SHGR.

23

Administratif témoigne: « L'art oratoire n'était pas son point fort. » 1 Jean-Bertrand Pontalis, petit neveu de Louis Renault, dit pour sa part: «Oncle Louis n'avait jamais eu beaucoup de vocabulaire, il ne savait pas écrire une lettre et à peine mettre 2 Il ajoute un peu plus loin: «Oncle Louis l'orthographe.» n'avait jamais aimé lire. Ni discuter. » 3 Cette faiblesse dans le maniement du verbe devait remonter à la plus petite enfance. Il est certain que le retrait par rapport au langage ne permettait pas à Louis de briller à l'école. Si son attitude était intentionnelle à l'égard de son père, elle traduisait alors un choix inconscient de l'enfant pour la rébellion par le silence. Voilà acquis un trait saillant du caractère de Louis Renault. Quelles en ont été les conséquences? La place que tient le langage dans le fonctionnement de la vie psychique est primordiale. Cela mérite que l'on s'y intéresse dans l'espoir de mieux comprendre les motivations de Louis Renault. La question centrale de la psychanalyse est la nature de l'inconscient. Le concept est nouveau, en rupture avec l'idée que l'on s'en faisait jusqu'alors. Pour Freud, l'inconscient est le lieu de la pulsion refoulée. Or, les pulsions ne s'appréhendent que par l'affect et la représentation qui leur sont associés. C'est précisément à partir de la représentation que Freud va théoriser les mécanismes de l'inconscient. Il faut donc se demander ce qu'est une représentation? Freud n'en a pas vraiment donné de définition, mais il est possible de se faire une idée à travers les différentes utilisations qu'il en a faites. La pulsion se définit par son but et son objet. Elle se distingue du simple besoin; le besoin appelle un objet en tant que chose d'essence matérielle tandis qu'entre la pulsion et l'objet s'intercale le but. Autant dire que la définition
1

2

Gilbert Hatry, Témoignages, Société d'Histoire des Usines Renault.
Les Temps Modernes, n036,

J.B. Pontalis, Louis n'a pas de génie, septembre 1948, p. 487. 3 Ibid., p. 490.

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freudienne de l'objet est très éloignée de la conception commune. Pour Freud, l'objet n'est pas une chose; il est de la même substance que l'autre en tant qu'être humain. Il sera le détour par lequel la représentation pourra se satisfaire. Si la représentation recherche l'objet, c'est parce que celui-ci en est une condition de possibilité. Ce n'est donc pas tant l'image de l'objet désiré qui fonde la représentation que son sens et sa signification. La représentation est une situation voire une mise en scène dont l'autre est un personnage central. Cette intentionnalité à l'égard de l'autre, toujours présente au cœur de la représentation, est ce qui la pousse dans le monde de la signification. Véritable mise en scène, la représentation finit toujours par trouver le théâtre de sa réalisation. Deux possibilités s'offrent à elle: soit elle trouve les mots qui lui donnent accès à la verbalisation, soit elle se joue dans la réalité, l'acte se substituant à la parole, sous forme de symptôme. Dans le choix entre l'acte et la parole, c'est le refoulement qui légifère. Autrement dit, pour Freud, l'accès de la représentation à la conscience a lieu par sa verbalisation, tandis qu'à l'inverse, le défaut du verbe constitue le mécanisme du refoulement et donc du maintien de la représentation dans l'inconscient. Freud distinguait la représentation de chose de la représentation de mot. La première seule se maintient dans l'inconscient, et ce n'est que lorsqu'elle s'associe à la représentation de mot qui lui correspond qu'elle accède à la conscience. Il dit: « la représentation consciente comprend la représentation de chose plus la représentation de mot qui lui appartient, la représentation inconsciente est la représentation de chose seule. » 1 L'inconscient ne se définit pas comme un lieu distinct du conscient, ni le refoulement comme le rejet de la représentation en ce lieu. Il s'agit beaucoup moins d'un processus d'expulsion que d'un retrait d'investissement. Est inconsciente la représentation qui demeure en retrait par rapport
1 Sigmund Freud, L'Inconscient, in Métapsychologie, Gallimard, Idées, p. 118. 25

aux mots susceptibles de l'attirer dans la conscience. Le refoulement se définit ainsi comme la résistance à opérer le lien entre le mot et la chose. Nous verrons plus loin, avec l'exemple de Louis Renault, ce que la représentation est en mesure de contenir. Tenons pour acquis à ce stade, qu'elle est conçue par Freud comme ayant pour vocation d'être dite, et ce dire passe par le verbe ou bien se concentre dans l'action. Par le verbe elle accède aussi à la conscience, dans l'action elle en est privée. On comprend mieux, dans cette perspective, les difficultés rencontrées par le jeune Louis Renault tout au long de sa scolarité. En retrait par rapport au langage, l'action concrète était le mode d'expression qui lui convenait le mieux tandis que l'abstraction de la pensée devait lui être difficile d'accès. De fait, tous les témoignages attestent que la pensée de Louis Renault était simple et concrète. « Des hommes et des choses, voilà le réel,. il est vain de régner sur un monde de papier» 1 disait-il. Il n'aimait pas manier le concept et privilégiait la pratique par rapport à la théorie. Toute sa vie, il s'est systématiquement méfié des diplômés de l'enseignement supérieur. Bref, Louis Renault avait adapté sa pensée à ses capacités linguistiques. A une élocution simple et parfois difficile, correspondait une pensée simple et peu conceptuelle. Voici comment Pierre Drieu la Rochelle la décrit chez Louis Renault travesti en prince arabe dans son roman Beloukia : « il poursuivait quelques idées simples avec une ténacité qui à la fin consternait ses adversaires.» 2 Le cancre Louis est donc un enfant qui ne s'est jamais totalement soumis aux lois du langage et qui se distingue plus par sa détermination, ses entêtements parfois, que par son aptitude à symboliser les choses. Très tôt, il s'habitue à n'utiliser la parole qu'avec parcimonie et à lui substituer l'action concrète. Avec Louis Renault, il faut désormais
1 Gilbert Hatry, Louis Renault, Patron absolu, Op.cité., p. 300. 2 Pierre Drieu la Rochelle, Beloukia, Gallimard, L'imaginaire, p.28.

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s'attendre à voir systématiquement l'acte intervenir là où le verbe voudrait se faire entendre. L'épopée de Renault, pour reprendre les termes d'un de ses biographes, sera l'histoire de la mise en acte d'une parole qui n'a jamais pu s'articuler. Le choix que s'est imposé le jeune Louis va être l'une des clés de son aventure. Les raisons en demeurent encore obscures. Pourquoi l'enfant a-t-il choisi de se taire? Peut-on trouver dans le contexte familial des éléments d'explication?

1.4

Le silence et le deuil

Très tôt, Louis Renault s'est campé dans une attitude de retrait et de réserve par rapport au langage. Le contexte familial naturellement, a dû être déterminant dans un comportement dont toute l'histoire du personnage prouvera par la suite qu'il n'avait rien de passif. Au contraire, il débordait d'activité, et dans son rapport au langage, on est porté à croire qu'il y avait des intentions hostiles. Dès son plus jeune âge, il maltraitait la langue. Ses lacunes en orthographe et la pauvreté de son vocabulaire permettent de penser qu'il maltraitait par la même occasion l'enseignement qui lui était dispensé, une façon de s'adresser à ses maîtres. Mais au delà de ses maîtres, Louis Renault discernait la figure du père. A nouveau, la tradition familiale ne doit pas être exclue comme élément d'explication. D'après Saint Loup, Alfred, le père de Louis, avait commencé à travailler très jeune dès l'âge de douze ans. Or, il était issu d'un milieu relativement aisé. Par conséquent, soit Alfred est effectivement en rupture avec sa famille et décide très tôt de privilégier son indépendance, soit le fait est inexact, ce qui demeure possible. Mais Saint Loup parle au conditionnel et fait état d'une légende entretenue dans la famille. Peu importe donc de savoir si l'histoire est exacte; la légende suffit car elle est à même de générer une représentation qui sera reprise par le fils cadet. En 27

résumé, il est vraisemblable qu'à travers la figure du cancre, Louis mettait en acte un complexe d'Œdipe somme toute très classique. La révolte trouvait un moyen d'expression dans le refus de satisfaire le désir du père d'avoir un fils qui réussit dans ses études. Mais par la même occasion, en rejouant la rupture dont son père s'était fait le héros, il s'identifiait à la figure paternelle auréolée d'une gloire quasi héréditaire. Telle est l'ambivalence qui réside au cœur du complexe d'Œdipe. Mais la légende familiale n'est qu'un réservoir de sens, une représentation susceptible d'appuyer la signification des évènements vécus par Louis Renault. Il faut donc se tourner vers eux à présent. A l'âge de vingt-six ans, Louis avait déjà perdu son père et son frère le plus proche, puisque Marcel décède en 1903. Lorsqu'il atteint trente-deux ans, son frère aîné Fernand décède. Il faut dire que ces disparitions venaient s'ajouter à la mort de son frère Marie-Joseph et de sa sœur Marie-Berthe. En effet, le premier décède en 1886, et la seconde en 1889, Louis n'a que neuf ans et douze ans respectivement. Lorsque intervient le décès de son père, il est âgé de quatorze ans, et il demeure avec ses deux frères et une mère déjà frappée à plusieurs reprises par le malheur. En 1909, suite au décès de Fernand, il est le seul survivant des cinq enfants d'Alfred et de Louise Berthe. En 1910, il se retrouve définitivement seul au monde, suite au décès de sa mère. Cruel destin pour ce jeune homme qui, à trente-trois ans, a perdu ses parent ainsi que tous ses frères et sœur. Et pourtant, à cette époque, Louis Renault est déjà à la tête d'une entreprise importante et d'une fortune non moins considérable. On estime que dès 1906, il disposait d'une fortune de l'ordre de huit millions de Francs. Ce lourd historique jalonné de la perte de ses proches parents constitue une toile de fond où le thème de la mort est insistant. Nul doute que Louis Renault en a été profondément affecté. Il faut essayer de comprendre comment, et se demander s'il n'existe pas un lien entre ces expériences douloureuses et le caractère d'un homme exposé à de telles épreuves. 28

La relation qui a existé beaucoup plus tard entre Louis Renault et l'un de ses petits neveux, Jean-Bertrand Pontalis, permet peut-être de percer le mystère. Jean-Bertrand Pontalis est le petit fils de Fernand Renault qui avait eu deux filles. L'une d'entre elles épouse Henri LefèvrePontalis qui, devenu le neveu par alliance de Louis Renault, sera recruté dans l'entreprise de son oncle. En 1933, il disparaît prématurément. Louis Renault qui, selon François Lehideux, avait le sens de la famille, éprouvait beaucoup d'affection pour sa nièce et son petit neveu. Il les recevait parfois à Herqueville, dans sa propriété normande. C'est ainsi que Jean-Bertrand Pontalis a pu approcher et connaître son grand oncle. Une relation intéressante s'est ébauchée entre le vieil homme devenu aphasique et le tout jeune enfant. Ecrit en 1948, le texte intitulé Louis n'a pas de génie est une source précieuse de renseignements sur l'état dans lequel se trouvait Louis Renault à cette époque, en particulier sur ses difficultés d'élocution. Le chapitre, extrait d'un roman paru au début des années 1950, est entièrement consacré à une scène dont les personnages sont le jeune enfant et son grand oncle. Elle a lieu dans la chambre de celui qui se désigne lui-même comme le petit. Louis Renault, un soir d'insomnie, vient s'asseoir auprès de lui sur son lit, en pyjama. Il se livre à un monologue difficile à déchiffrer, mais dans lequel s'entrecroisent des jugements parfois sévères, parfois attendris sur trois femmes de son entourage. « Ce n'étaient pas de vrais mots, mais une longue plainte pâteuse. Depuis quelques années, l'oncle Louis cherchait ses mots» 1 raconte Jean-Bertrand Pontalis. Comment expliquer cette confidence du premier industriel français à un enfant d'une dizaine d'années? En assurant son éducation, Fernand avait joué à l'égard de Louis le rôle d'un père; plus tard il allait devenir son bailleur de fonds pour l'entreprise automobile et finir par lui céder avant de mourir, les parts dont il était propriétaire. Par ailleurs, un fils de
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J.B Pontalis, Op.cité., p. 479. 29

Fernand avait perdu la vie pendant la première guerre mondiale, et on sait que Louis en éprouvait un profond regret. Lorsqu'il perdit son père, Jean-Bertrand Pontalis avait huit ans. On peut imaginer que Louis s'est en partie identifié au jeune garçon, ayant lui-même fait l'expérience de la mort à un âge similaire, en la personne de son frère, de sa sœur et de son père. Bien qu'encore fort jeune, le garçon a déjà sa réputation bien établie au sein de la famille: il parle peu, c'est un enfant silencieux, et ce comportement a pu être de nature à susciter l'intérêt de l'oncle Louis à son égard. Ecoutons Jean-Bertrand Pontalis, plus tard, lors de la perte de son père: « pour garder mon père, pour le tenir et me tenir avec lui, à nouveau je me tais. Non plus, cette fois, par rejet massif du langage, mais pour ne parler qu'avec lui, en secret. Silence de mort pour faire vivre le mort. Seul moyen de perpétuer la main sur l'épaule, l'épaule sous la main. Croyance au salut réciproque: je sauvais un père de l'oubli, je sauvais un fils de l'abandon. Seule une bouche close peut préserver le trésor dàns le sac hermétique d'une âme corps. Pour ne pas vivre jusqu'au bout, c'est-à-dire tout compte fait, jusqu'à l'effacement, le deuil de mon père, je resterai toujours, peu ou prou, en deuil de langage. » 1 Cet émouvant témoignage nous fait pénétrer dans l'intimité de l'enfant pour lequel l'oncle Louis avait de l'affection, et dans lequel on suppose qu'il se retrouvait. Le retrait par rapport au langage est une représentation qui était de nature à rapprocher les deux êtres, tous deux ayant perdu leur père à un âge précoce. Jean-Bertrand Pontalis lui donne une connotation positive. Il occulte la dimension agressive à laquelle Louis Renault ne pouvait être étranger et qui est constitutive de l'Œdipe. Par la culpabilité induite, la perte d'un père est d'autant plus douloureuse que le désir inconscient de le voir disparaître a été prononcé. Or, déjà du vivant de son père, Louis s'était mis en marge du langage, par opposition à lui. L'attitude ambivalente de Louis devant la disparition de la figure paternelle, est venue
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J.B Pontalis, L'amour des commencements, Gallimard, Folio, p. 34. 30