Société et économie ou les marchands et l'industrie

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296312685
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SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE OU LES MARCHANDS ET L'INDUSTRIE

~

Collection "Logiques Economiques" Dirigée par Gérard Duthil
DJELLAL Faridah, Changement technique et conseil en technologie de l'information. DUMEZ Hervé et JEUNEMAITRE Alain, Diriger l'économie: l'Etat des prix en France (1936-1986). DU TERTRE Christian, Technologie, flexibilité, emploi: une approche sectorielle du post-taylorisme. DUTHIL Gérard, Les entreprises face à l'encadrement du crédit. DUTHIL Gérard, Les politiques salariales en France, 1960-1992. GROU Pierre, Les multinationales socialistes. GUILHON Bernard, Les dimensions actuelles du phénomène technologique. JANY -CA TRICE Florence, Les services aux entreprises dans la problématique du développement. JULIEN P.-A., LEO P. -Y., PHILIPPE 1. (eds), PME et grands marchés. PME québécoises et françaises face à l'ALENA et au Marché unique. LE BOLLOC'H-PUGES Chantal, La politique industrielle française dans l'électronique. MAHIEU François-Régis, Lesfondements de la crise économique

en Afrique.
MARCO Luc, La montée des faillites en France. MAYOUKOU Célestin, Le système des tontines en Afrique. Un système bancaire informel. MIGNOT -LEFEBVRE Yvonne, LEFEBVRE Michel, La société combinatoire. Réseaux et pouvoir dans une économie en mutation. PIN ARDON François, La rentabilité, une affaire de points de vue. VA TINFrançois, L'industrie du lait. Essai d'histoire économique. WILLARD Claude-Jacques, Aspects actuels de l'économie quan-

titative.
ZARIFIAN Philippe, P ALLOIX Christian, La société post-économique : esquisse d'une société alternative. ZARIFIAN Philippe, La nouvelle productivité. WILMOTS A., Crises et turbulences du commerce international.. ABDELMALKI Lahsen, COURLET Claude, Les nouvelles logiques du développement. <9L'HARMATTAN,1996 ISBN: 2-7384-3886-5

Christian

PALLOIX

SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE OU LES MARCHANDS ET L'INDUSTRIE

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur
La société post-économique - Esquisse d'une société alternative, L'Hannattan, Logiques Economiques, 1988 (en collaboration avec P. Zarifian), 148 p. De la socialisation, François Maspéro, Intervention en Economie Politique, 1981, 189 p.
Travail et production, François Maspéro, Petite collection, 1978,

134 p.
Procès de production et crise du capitalisme, François MaspéroP.U.G., Intervention en Economie Politique, 1977,236 p. L'internationalisation du capital- Eléments critiques, François Maspéro, Economie et Socialisme n° 23, 1975,203 p. L'économie mondiale capitaliste et les firmes multinationales, François Maspéro, Economie et Socialisme n°S24 et 25, 1975,2 volumes. Les firmes multinationales et le procès d'internationalisation, François Maspéro, Economie et Socialisme n° 19, 1973, 191 p.
L'économie mondiale capitaliste, François Maspéro, Economie et Socialisme n°S 16 et 17, 1971, 2 vol.

Problèmes de la croissance en économie ouverte, François Maspéro,Economie et Socialisme,1969,204 p. Nombre de ces ouvrages ont été traduits (anglais, italien, espagnol, portugais, arabe). Cenains textes de ces ouvrages se retrouvent par ailleurs dans des ouvrages collectifs publiés à l'étranger.

A V ANT -PROPOS J'ai écrit ce livre entre le mois d'am1t 1992 et le mois de décembre 1993 avec des reprises et corrections en 1994 et 1995. Mais il a fallu un long travail de sape (PALLOIX 1981, PALLOIX-ZARIFIAN 1988) avant de pouvoir lancer une nouvelle représentation de l'économie, des relations entre la société et l'économie, ambition de ce livre qui représente en réalité plus de dix années de recherche, dont seul le versant déconstruction a été livré dans les deux ouvrages précités. J'ai commis et je revendique l'impardonnable, oser l'inversion des termes du titre commun à deux ouvrages célèbres (WEBER 1919, PERROUX 1960), mais je n'aurai pas l'outrecuidance de me parer de leur renommée. Pour mener à bien cette ambition, certainement démesurée, le silence s'est le plus souvent imposé. Je remercie les fidèles amies et amis qui n'ont jamais désespéré de mon insoumission aux discours dominants de droite et de gauche, en dépit de mon apparent retrait des débats économiques des dix dernières années. Le détour par le chapitre X (Eléments critiques d'analyse de l'économie marchande et de l'économique) n'est pas un lieu de passage obligé, si ce n'est pour l'économiste impatient de disposer peut-être de quelques nouveaux outils, pour la lecture de cet ouvrage que j'ai tenté d'écrire, pour une fois, le plus simplement possible. Mais à l'impossible, nul n'est tenu. La présente version a bénéficié des très nombreuses critiques et suggestions dont le manuscrit de décembre 1993 a fait l'objet. Je ne puis remercier toutes et tous, mais je pense tout paniculièrement aux enseignants et chercheurs de l'E.R.S.I.-Amiens, du G.R.E.I.T.D.-Paris, aux étudiant(e)s de doctorat d'Amiens, aux

5

enseignant(e)s et étUdiant(e)s de la U.A.M. et de l'U.N.A.M.lors d'un séminaire en février 1994 à Mexico. Ce livre bénéficie pour la publication d'une subvention de l'Université de Picardie Jules Verne. Amiens, Chapareillan, Megève, Paris

6

SOMMAIRE

Chapitre 1 "Economieet société"ou "sociétéet économie" 9
Chapitre

2 -Les marchands et l'économiemarchande. . .
...
et servitudes

Chapitre 3 - Du salariat à l'économique
Grandeurs

31 45
61

Chapitre 4 - L'économique: pour qui et pour quelles fins?

Chapitre 5 L'hégémonie de l'économique d'amont ou l'effacementrelatifdes marchands-financiers.. ... ... ..... 77 '" Chapitre 6 - L'économique d'amont et les divisions internationalesdu travail. ... ... ... ... 95 Chapitre 7 - L'économique d'aval et le retour de l'hégémonie de l'économiemarchandeet financière. ... 115 Chapitre 8 - Les Tiers Mondes dans les turbulences de l'économiemarchandeet financière... ... ... ... 147 Chapitre 9 - Quelles alternatives"société-économie"?. 171 Chapitre 10 - Eléments critiques d'analyse de l'économie marchande et financièreet de l'économique.. .. .. .. .. .. . 183

-

. . .. . . . . . .. .. . .. . .. . .. . . . . . . . .. . . . . .. . .. .

7

CHAPITRE I "ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ" OU "SOCIÉTÉ ET ÉCONOMIE"

"Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s'accomplit dans une région que jamais parole n'a foulée"
Rainer-Maria RILKE, Lettres à un jeune poète

Notre société ici et là est présentée avant tout comme une société économique. Le concert est unanime, des politiques aux médias, pour placer l'économie toute puissante sur le devant de la scène sociétale. Toute décision éminemment politique, sociale, culturelle ..., renverrait quelque part à des choix économiques. Les historiens, sociologues, politologues, y compris les plus grands, n'échappent pas à cette prégnance idéologique quant à l'influence de l'économie sur le cours de toute chose. Les plus hétérodoxes font un détour par le politique, par le social, par l'histoire, mais pour retrouver toujours à un quelconque carrefour la grande route balisée de l'économie. Certes, nous vivons au Centre, dans les pays dits développés ou industrialisés, au sein d'un monde de marçhandises, où tout dans notre environnement immédiat est marchandise. La prospérité, le bonheur des peuples ne s'identifieraient-ils pas à un accès accru au monde des marchandises? Les populations des Tiers Mondes, de feu les pays socialistes d'Europe de l'Est ne rêventelles pas de l'Eldorado des marchandises promis par l'économie de marché? Si le choix des mots pour désigner l'économie n'est pas innocent, en termes d'économie de marché pour les uns, d'économique pour les autres, les mots véhiculant un regard qui se voudrait différent - de droite, de gauche - sur l'économie, tout le monde paraît d'accord pour dire que notre vie est rythmée en bien ou en mal par son évolution. Imminente catastrophe si l'indice des valeurs aux Bourses de Wall Street, de Tokyo et d'ailleurs chute. Euphorie si les prévisions donnent une reprise, toujours attendue, toujours reportée, de la croissance aux EtatsUnis; embarras - allez savoir pourquoi - si les mêmes prévisions affichent un maintien de l'expansion de l'économie au Japon. 11

Abîmes de réflexion si le cours du dollar monte ou descend par rapport aux autres monnaies car on ne sait si c'est bien ou si c'est mal. Tous sont penchés sur un corps un peu particulier, l'économie, que l'on nous présente d'une page à l'autre de l'actualité et dans le même moment, bien portant, malade, convalescent, en crise, expliquant le bonheur (immédiat ou futur) des uns et le malheur des autres, sans que, dans un terrible paradoxe, la plus grande partie de l'humanité ne se sente impliquée dans ses faits et gestes par les circonvolutions diverses, erratiques de celleci. L'économie serait un fait objectif, quelque peu ailleurs, une autre galaxie, scientifiquement analysée, scientifiquement gérée par des gestionnaires avertis, de l'Etat à la banque en passant par les chefs d'entreprise et autres commis affiliés. Et si l'économie n'était pas ce que l'on nous présente, s'il fallait déconstruire ce mythe pour repenser un projet de société! Si le concept de marchandise par lequel chemine l'identification de l'économie recouvrait des réalités multiples, complexes, que l'analyse économique unifie abusivement, aplatit, appauvrit pour légitimer la place de l'économie sur le devant de la scène! L'économie, dans le contexte de la croissance économique des années 1945-1974, ce que certains ont appelé les années glorieuses du fordisme, est apparue comme un socle objectif, porteur de toutes les espérances et de tous les malheurs de l'humanité, selon que l'économie était conçue, gérée pour le bien-être de tous ou pour l'avantage exclusif de quelques privilégiés. Les écoles de la critique de l'économie politique - marxisme orthodoxe ou hétérodoxe, gauchisme néoricardien ou keynésien - ne visaient qu'à toiletter l'économie pour en faire un instrument libéré des tares de la société capitaliste qui entravaient son action, pour la mettre au service de tous, et notamment des plus déshérités tant au Centre que dans les Tiers Mondes. La crise des années 70 à nos jours, l'échec d'une gestion "de gauche" de l'économie en France qui décalquait à l'excès celle de la droite, l'hilarité (pas toujours de bon aloi) que suscite aujourd'hui toute théorie du développement, l'effondrement du pseudo-socialisme dans les pays d'Europe de l'Est, ont secoué nos belles certitudes sur les dispositifs divers et nuancés de la critique de l'économie politique. 12

fi a fallu du temps pour que puisse se reconstituer une pensée différente, pour qu'un autre regard soit jeté sur la société. Le temps de la déconstruction fut long et difficile avant de pouvoir lancer des éléments de reconstruction, ambition de ce livre qui tourne autour de quelques idées simples, mais qui, je l'espère, opèrent un certain nombre de renversements vis-à-vis du point de vue dominant des économistes (à droite comme à gauche, dans l'école néoclassique comme dans l'école classico-marxiste) sur l'économie. Ces quelques idées simples, anciennes et nouvelles, invitent à repenser la place de l'économie dans la société, à aller de la société vers l'économie et non l'inverse, à limiter l'économie à ce qu'elle est.

1. De la distinction l' économiq uel

entre l'économie

marchande

et

L'économie est un fourre-tout sous l'apparence de la belle unification, homogénéisation et les découpages que le savoir économique dispense ensuite. Economie rimerait avec unité: unité (unification) nationale, régionale (marché cOplmun européen), mondiale; la différence ne serait que partie du tout unitaire. Comment dès lors penser l'exclusion, les ailleurs où vit en réalité la plus grande partie de l'humanité. Je soutiens que sous l'image d'économie se dissimulent pour le moins deux ensembles distincts, l'économie marchande (et financière) et l'économique, agrégés abusivement par l'analyse économique. La première économie marchande2, qui court en Europe du XVème au XVlIIème siècle, assure la mobilisation sous contrainte par les marchands d'un surplus de marchandises, non produites en tant que marchandises, mais qui sont des collections de valeurs d'usage extorquées aux formes de production précapitalistes - intérieureset de l'économie-monde- et

qui rentrent dans la circulation marchande en tant que marchandises en raison d'une avance monétaire des marchands
1 Cf. Chapiue X. 2 Cf. Chapitre ll. 13

convertie en une avance pseudo-productive consacrée à l'extorsion, à la mobilisation et à la circulation des surplus..Les formes de la contrainte sont multiples, courant de la violence à
l'état pur au rapport de prélèvement féodal, esclavagiste ou autre. Cette économie marchande fraie peu à peu la voie à la formation de l'économique3.

L'économique désigne une production de marchandises par des marchandises (SRAFF A 1960)4 dans le droit fil de la pensée classique d'A. Smith et de D.Ricardo et de la pensée marxiste. Une avance monétaire est convertie en une avance productive mobilisant un ensemble de marchandises - qui ont été produites en tant que marchandises - et qui serviront à produire des marchandises, dégageant un surplus en valeur ou en prix qui résulte pour partie de l'apport en valeur ou en prix de l'avance salariale, marchandise fictive (pOLANYI 1944) car non produite comme marchandise mais considérée comme telle. Cet économique est agité en permanence par des transferts internes de surplus de firme à firme, de branche à branche, de section productive à section productive, d'un système productif (local, régional, national) à l'autre, transferts de surplus qu'opèrent les divers systèmes de prix à l'œuvre - prix de production et prix de marché - et qui àssurent la valorisation de certains systèmes d'avances aux dépens d'autres afin d'établir la dynamique d'ensemble. La conversion de l'avance monétaire en avance productive est conduite par une certaine catégorie d'agents, les entrepreneurs ou industriels. L'économique se dote d'éléments propres de la circulation des marchandises, notamment en direction d'approvisionnements et de livraisons réciproques où s'immiscent certaines formes de capitaux (logistique, commercial, ...) couvrant le cours de celle-ci (mais le plus souvent davantage sous la dépendance de l'économie marchande que de l'économique). Une circulation monétaire - s'enracinant dans l'économie marchande - irrigue l'économique. La monnaie de crédit assure l'élargissement des avances monétaires pour leurs conversions en
3 Cf. Chapitte III. 4 Le recours ultérieur à une systématisation signifie rien de plus qu'une commodité de langage. 14

de type sraffaien ne

avances productives, lançant le cours de l'économique dans un vaste ensemble de promesses productives qui seront plus ou moins tenues avec leurs cohortes de sanctions qui élaguent les branches mortes. L'élargissement continu du système d'avances productives se double d'un flux sans cesse croissant de mise au ttavail des populations sous la forme du salariat, avec le bouclage d'une production croissante de marchandises par des marchandises dans une consommation finale salariale croissante. Du moins, c'est ainsi que l'économique se présente dans sa version c1assico-marxiste, ignorant superbement le reste de l'économie, puisque l'économie par définition c'est lui. La nouvelle économie marchande et financière s'appuie et sur les formes anciennes de prélèvements de marchandises - non produites comme marchandises - de l'économiemonde, et sur les formes renouvelées de prélèvements sur les marchandises de l'économique, se concrétisant aujourd'hui dans des modes de prélèvements spécifiques dont les excès les plus caricaturaux s'expriment dans l'économie de dette, l'économie de la corruption, l'économie spéculative, l'économie de la drogue. Hors de l'exercice de la contrainte de la violence ou du prélèvement opéré sur des formes de production anciennes, l'avance monétaire du marchand ou du financier doit se convertir en une avance pseudo-productive qui a pour objet de s'approprier un surplus sur l'économique ou sur les autres formes de production, en masquant le transfert, de surplus pour la valorisation de l'avance pseudo-productive, qui fonctionne comme si elle était une authentique avance productive (de l'économique). L'avance pseudo-productive du marchand recherche une légitimation symbolique en multipliant les pseudo-services offerts qui sont autant de barrières, de droits de péage à l'accès au marché. Pas de marché de l'économique aujourd'hui si celui-ci ne rémunère pas une cohorte de capitaux de l'économie marchande, qui multiplient les entraves pour l'accès au marché. Ici aucun surplus n'est produit, créé. L'économie marchande se nourrit de transferts de surplus nés ailleurs, quel que soit cet ailleurs qui est multiple; aujourd'hui, elle envahit l'économique pour se loger dans la circulation, y substituer ses propres formes afin d'accroître la levée du surplus à son profit. L'économie marchande exprime, 15

cristallise d'autres lieux, d'autres espaces que celui des seuls rapports marchands au sens strict; elle court aujourd'hui vers l'économique, mais aussi vers des lieux aussi divers que l'économie domestique, l'économie de la drogue, la corruption, le commerce à longue distance des surplus agricoles, l'économie informelle, l'économie de rente, gangrenant l'économie de subsistance des Tiers Mondes. Cette économie marchande organise maintenant la curée du fragile économique légué par le "socialisme" en Europe de l'Est. De manière assez évidente, si l'économie marchande et financière se nourrit de l'économique de nos jours, l'économique ne peut se passer de l'économie marchande qui l'approvisionne tant en marchandises fictives, car non produites et reproduites en tant que marchandises telles que la force de travail, la terre, les matières premières minérales et énergétiques, qu'en marchandises extorquées aux autres formes de production, entretenant ainsi la fiction d'un économique autonome qui ne dépend que de lui-même. Je soutiens la thèse de la nécessaire distinction entre l'économie marchande (et financière) et l'économique du capitalisme (l'économique de feu le socialisme des Pays de l'Est lui ressemblant comme un frère). Les Marchands de la célèbre séquence historique qui se déplace de Venise, Gènes, Rorence, à Anvers, Amsterdam, Londres développent une économie marchande qui court du XVème au XVIIIème siècle, ouvrant un possible, l'économique. L'économique un moment autonome et dominant au centre cœxiste certes avec une économie marchande qui se généralise aux XIXème et XXème siècles, mais cette dernière subit quelque peu l'hégémonie des formes économiques en pleine expansion. Cette fin de XXème siècle opère en retour un certain effacement de l'économique au profit du retour triomphant de l'économie marchande, des nouveaux marchands et financiers, mais ceux-ci sans projet de société à l'opposé de leurs devanciers d'hier. La confusion qu'entretiennent les économistes autour d'économie marchande et d'économique alimente deux écoles de pensée qui fournissent deux représentations différentes et antagoniques des activités dites économiques (et marchandes), avec d'un côté l'école néoclassique qui ne reconnaît de fait (sans le dire) que 16

l'économie marchande -le marché dans l'apparence des chosespour visiter l'économie, et de l'autre côté l'école c1assico-marxiste (d'A.Smith à P.Sraffa en passant par J.M.Keynes) qui porte avant tout sur l'économique (et la circulation marchande qui lui est propre).

2. Marchandise et Monnaie
La marchandise n'existe que dans l'échange, le carré des échanges "monnaie.-marchandise"s, ce qui signifie que la marchandise suppose la monnaie et réciproquement. Dans l'analyse classico-marxiste, les fondements de la marchandise sont la valeur d'usage, la valeur (valeur-travail), la valeur d'échange ou système de prix (prix de production, prix de marché), avec une certaine impasse aujourd'hui sur la valeur. Ces fondements ou attributs suffisent apparemment à l'économiste pour que la marchandise soit, mais ce n'est que la marchandise de l'économique. Il faut craindre que ces attributs nécessaires ne soient insuffisants car la marchandise doit se parer d'autres attributs (signe, sigle, code, convention, ...) délivrés par l'économie marchande (marketing, packaging, publicité, ...) pour accéder à l'échange. La marchandise embarque des infonnations économiques (valeur d'usage, valeur, système de prix), mais embarque aussi des informations6 sur les componements des agents dans la société,
5 Cf. Chapitre X, ~ 1. 6 Ceci n'est pas un ralliement à l'école des conventions (O.Favereau, F.Eymard-Duvemey, L.Thevenot, R.Salais, ...) ou à celle des contrats (Brousseau 1993). En effet, celles-ci - en raison d'un enracinement néoclassique plus ou moins relâché - neutralisent, effacent la marchandise, pour ne laisser que normes, codes, conventions à la surface des "transactions" de "produits". Seuls R.Salais et M.Storper (1993) tentent de retrouver un monde de la productipn, mais plus marchand ou immatériel qu'industriel; à remarquer néanmoins que l'unique mode de découpage des mondes de production entre marchand, interpersonnel, immatériel ou industriel est le produit (standardisé, spécialisé, dédié, générique), soit une réduction extraordinaire de la pensée économique vers une micro-économie industrielle, loin des apports de la méso ou macro-économie industrielle des années 1970 et 1980. 17

sur la société elle-même dans ses dimensionsciviles, culturelles, sociales, politiques,... L'économie marchande, à sa manière, est un lieu actif d'intermédiation entre la société (civile, politique, de classes) et l'économique.
Le parti pris en faveur de la marchandise va certes à contrecourant de l'importance accordée à la monnaie dans les débats des années 1990. La partition de l'économie entre l'économie marchande et financière d'un cÔté et l'économique de l'autre légitime ce choix; partir de la monnaie - émise par l'économie marchande et financière - effacerait par définition toute partition possible de l'économie; de plus, la monnaie ne se comprend qu'en raison de cette partition, ne se comprend qu'en rapport aux différentes formes de marchandises. Je propose de distinguer en effet trois grands types de marchandises7 : -les marchandises fictives8 prélevées par l'économie marchande sur les formes de production autres auxquelles s'ajoutent la force de travail, la terre, les matières premières agricoles, minérales et énergétiques; -les marchandises dites immatérielles délivrées par l'économie marchande et financière en direction de l'économique

ainsi qu'en direction des formes de production autres - pour en

-

constituer l'enveloppe sociétale, marchande et monétaire; -les marchandises matérielles produites et reproduites en tant que marchandises par l'économique.

7 Cf. Chapitte X, ~ 7. La distinction conceptuelle n'élimine pas pour autant les difficultés concrètes, en économie appliquée, de la distinction entte ces ttois grands types de marchandises. Pas de marchandise matérielle de l'économique sans la marchandise immatérielle qui l'enveloppe et lui confère son attribut marchand et sociétal. Pas de marchandise immatérielle émise par l'économie marchande sans le support matériel qui autorise son émission et sa reproduction. Pas de marchandise fictive (la ressource énergétique prélevée sur la nature, gaz ou pétrole) sans que l'économique, avec un système d'avances en capital et en travail, ne soit présent pour assurer le prélèvement. La distinction conceptuelle est première. 8 Cf. Karl Polanyi (1944) 18

3. Marché, vous dites
L'idée de marché, tellement chère aux économistes, reçoit dans la distinction entre l'économie marchande et l'économique un éclairage singulier, celui du coût énorme que suppose l'existence du marché de nos jours, pour que celui-ci soit. Pas de marché, non seulement si l'économique ne l'approvisionne pas en marchandises ainsi que les autres formes de production, mais aussi et surtout si l'économique ne génère pas d'énormes transferts de surplus en sa faveur, c'est-à-dire en faveur des capitaux de l'économie marchande. Le coût marchand (publicité, packaging, remises promotionnelles, tête de gondole, commissions sur ventes, force de vente, sans parler des rabais-remises-ristournes) de la marchandise en direction de la consommation finale des ménages, via la grande distribution (dénommée marché !), est aujourd'hui généralement plus élevé que son coût de fabrication usine. Le marché ne tombe pas du ciel. Il n'y a marché que si des marchandises sont disponibles, ont été mobilisées comme telles par l'économie marchande qui a pour objet de produire ces lieux anciens et toujours nouveaux de l'économie que l'on appelle "marchés". Alors que les marchands-banquiers de l'économie marchande féodale ouvraient de nouveaux espaces (société civile, société politique, société économique), les marchands et financiers d'aujourd'hui n'ouvrent qu'un horizon restreint, "le marché", qui sert de légitimation à leur retour hégémonique de "dominants" tant au plan de la société politique que celui de la société civile, légitimant également les transferts de l'économique vers l'économie marchande. N'idéalisons pas pour autant les marchands des XVèmeXVIIlème siècles, car s'ils ouvraient d'un côté l'espace de l'économique, de l'autre ils greffaient les formes anciennes (esclavagisme, féodalisme) dans les nouveaux lieux d'implantation coloniale de l'économie marchande avec une extrême violence dont l'empreinte sur les sociétés des Tiers
Mondes n'a pas encore été effacée.

19

4. Le cours l'économique

historique

de

l'hégémonie

de

L'économique contemporain ne se dégage de l'économie marchande que depuis moins de deux siècles, avec un mouvement d'intennédiation des marchandises en marchandises qui court de l'amont, y compris l'importance de l'approvisionnement en matières premières, vers l'aval, et que je dénomme un économique d'amont. Le mouvement amont-aval est désigné dans la théorie économique par la question de la transmission de la valeur de marchandise à marchandise et ne se conçoit précisément que dans ce sens par définition. L'économique d'amont prendra sa forme la plus achevée avec l'image d'un bouclage de la section des moyens de consommation vers la reproduction du salariat, bouclage dénommée fordisme par certains, notamment par l'école de la régulation (BOYER 1986). Un moment triomphant, l'économique d'amont, courbant l'économie marchande à son développement, fera illusion sur sa capacité à libérer l'humanité des affres de la faim, de la précarité, pour lui promettre un Eldorado de marchandises. Pourtant, cet économique est extraordinairement réduit, limité spatialement au Centre, véhiculant l'illusion de son hégémonie totalitaire qu'en raison de la fiction qu'il entretient en s'appuyant sur les apports d'une économie marchande qui collecte les marchandises fictives extorquées tant sur la Nature (terre, matières premières minérales et énergétiques) que sur l'humanité elle-même (force de travail) ou sur les fonnes de production antérieures de l'économie-monde, marchandises fictives nécessaires à sa dynamique. L'émergence de l'économique ne se lit nullement dans la conversion de l'avance monétaire en une avance productive en capital (système de machines), conversion longtemps retenue par l'économie politique et la critique de l'économie politique comme la seule significative, mais dans la conversion de l'avance monétaire en avance salariale. L'histoire de l'économique est avant tout l'histoire du salariat. Il est évident que l'évolution des techniques et de la technologie (MANTOUX 1928, GILLE 1978) concourt à la formation, à l'élargissement du système d'avances en capital 20

sous forme d'un système de machines, autorisant en retour une mobilisation accrue de l'avance salariale, mais l'avance en capital dérive du salariat, et non l'inverse, en cette phase historique spécifique.

5. Le retour de l'hégémonie marchande et financière

de

l'économie

L'économie marchande, un temps courbée, ployée à l'économique qu'elle a appelé de ses vœux et fondée, s'en est ressaisi, réaffirmant son primat sur toute chose dans les vingt dernières années. Le retour de l'économie marchande et des
marchands9 sur le devant de la scène a de profondes répercussions sur l'économique qui a du concéder un économiqu~ d'aval, où le mouvement de la marchandise court de l'aval vers l'amont à l'opposé de l'économique fordien, s'incarnant dans une forme particulière, le toyotisme ou ohnisme (ORNa 1978), plus apte à soumettre l'économique à l'économie marchande. Dès lors l'économique combine deux formes distinctes, l'économique d'amont et l'économique d'aval. Mais ce retour de l'hégémonie de l'économie marchande et financière, qui se lie plus étroitement à un économique d'aval, non seulement se traduit par la stagnation aux lieu et place de la croissance, mais débouche sur de nouvelles dislocations sociales: mise en cause de l'Etat Providence, exclusion sociale sans précédent de larges couches de populations au Centre, nouvelle sujétion marchande excluante des Périphéries. Les nouveaux marchands et financiers, qui dominent la scène politique, n'ont aucun projet de société, si ce n'est celui de l'ordre triomphant d'une marchandisation excluante.

9 Pour des raisons analysées ultérieurement (cf. chapitre VII). 21

6. L'entrée triel

en difficulté de l'économique

indus-

On connaît la présentation académique fort à l'honneur, en ces temps de crise idéologique, où la dynamique de l'économie ne résiderait plus dans l'industrie - affectée non seulement par une chute drastique de l'emploi mais aussi par la stagnation, voire la contraction de la production - mais dans les seIVices marchands et non marchands, seuls créateurs d'emplois aujourd'hui. De fait, l'économie marchande et financière sollicite une contribution productive sans précédent de l'économique industriel à son profit, contribution productive qui est masquée doublement. En premier lieu, une énorme part du surplus industriel est transférée dans les mains des marchands et financiers qui se l'approprient, d'où l'illusion après coup d'un surplus industriel déclinant au profit d'un surplus marchand et non marchand croissant. Rappelons cette vérité première et triviale que la compréhension de l'économie, y compris de l'économie d'entreprise, commence d'abord par la compréhension du système de prix, et qu'un système de prix génère en permanence des transferts de surplus en amont, en aval. En second lieu, ce transfert massif de surplus vers l'économie marchande et financière conduit l'industrie à une course effrénée à la productivité. à des mutations technologiques, non pas pour produire davantage de valeurs d'usage à destination des consommations intermédiaires ou de la consommation finale (ce qui redouble l'effet d'une apparente stagnation), mais pour garantir une rentabilité du système d'avances industrielles. L'exercice imposé à l'industrie est énorme puisqu'il lui faut assurer le dégagement et d'un surplus transféré croissant vers l'économie marchande (et financière) et en même temps d'un surplus conservé afin de maintenir la rentabilité de son propre système d'avances. Pour ce faire, la course à la productivité génère d'énormes suppressions d'emplois, seul moyen de tenir dans une stricte logique capitaliste; il est bien évident que dans cette logique, sous contrainte de l'économie marchande, l'investissement industriel n'est plus un investissement de croissance générateur d'emplois. mais un investissement de 22

productivité (surplus transféré, surplus conservé), générateur de suppressions d'emplois. Ceci affecte en retour l'économique industriel, déstabilisé, fragilisé, contraint, en crise de légitimité puisqu'il n'est plus en mesure d'honorer la promesse initiale, une production sans cesse croissante de marchandises (matérielles et immatérielles) qui devait libérer l'humanité. Dans le même temps, l'économie marchande et financière scie la branche sur laquelle elle repose, la mobilisation de surplus

croissants en provenance de l'économique10, d'où les prémisses
actuelles d'une entrée en difficultés d'une économie marchande et financière à courte vue.

7. Société et économie
Cette nouvelle représentation de l'économie (l'économique plus l'économie marchande et financière, ce qui inclut aussi les autres formes de production contraintes et forcées par l'économie marchande) ne pourrait être conduite sans une question préalable, celle de l'ensemble social que l'économie sert, reproduit. L'analyse de cette totalité complexe de l'économie a nécessité un détour, le passage obligé par une compréhension de la société dont l'économie aurait été retirée, et qui n'en existerait pas moins avant et après, étape de déconstruction marquée par la problématique de la socialisation (PALLOIX 1981) et des modes de socialisation (pALLOIX-ZARIFlAN 1988). Le seul élément que l'on ne peut retirer conceptuellement est l'Etat: pas de société civile sans Etat, et réciproquement. La société est, avant toute économie qui la sert et la reproduit. Mais l'économie sert et reproduit, non pas toute la société, mais sert et reproduit le clivage fondamental de la société civile entre les couches dominantes et les couches dominées, sert et reproduit un rapport de dominant à dominé. Les économistes marxistes
10 La distinction entre l'économique d'un côté et l'économie marchande et financière de l'autre, avec transferts de surplus, ne vise nullement à raviver le vieux débat entre travail productif et travail improductif (BERTHOUD 1974, NAGELS 1974) dont on connaît les impasses. 23

orthodoxes pensent que l'antagonisme dominant-dominé de notre société contemporaine est spécifique à l'économique: l'exploitation de la force de travail. Je soutiens que le rapport dominant-dominé est un rapport qui s'enracine dans la société politique et la société civile (hors de toute économie quelle qu'elle soit, mais pas hors de la question de l'Etat). Le couple dominantdominé qui traverse l'histoire s'est certes.consolidé aux temps de la société politique et civile de la première économie marchande (du XVème au XVIIIème siècle), s'est exacerbé avec l'apport de l'économique vers les lieux et instances d'un ensemble société qui englobe la société civile, la société politique, la société économique, voire la société de classes (qui n'est que moment d'insoumission sans la belle continuité historique garantie que nous conte un certain marxisme). La question de la déclaration d'appartenance de l'individu à un groupe social (PALLOIX 1981) est la clef de voûte de la compréhension du lien social par lequel se pense une société. Par exemple, la déclaration d'appartenance fondée sur la réciprocité et la redistribution menée par les populations des fIes Trioband (pOLANYI 1944, p.76). Mais la déclaration d'appartenance par laquelle un individu accède à l'existence, du simple accès à une existence de survie très fruste à l'accès à une existence plurielle (culture, loisirs, ...), se mène sur des plans d'accueil, de réception - ne serait-ce déjà que celui de l'Etat, la première matrice discriminante entre toutes - qui tricnt de manière fort inégalitaire les diverses déclarations d'appartenance que mènent les individus. Même sous le couvert de l'octroi dc la citoyenneté civile et de la citoyenneté politique, la déclaration d'appartenance de l'immigré maghrébin à la société française n'est pas traitée aujourd'hui, par l'Etat et par la société civile, de la même manière que celle des autres individus. Constamment, un rapport dominant-dominé se renoue. Mon propos est de tenter une nouvelle compréhension de l'économie, non pas en elle-même, mais de comment elle sert et reproduit une société, dont le point de départ est la société civile, de suivre le mouvement qui conduit de la différenciation (couches dominantes et couches dominées) de la société civile de la première économie marchande à celle de nos jours, et cela à 24

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