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SORTIE DE CRISE ET NOUVELLE CULTURE ÉCONOMIQUE

Stéphane NEUVILLE

SORTIE DE CRISE ET NOUVELLE CULTURE ÉCONOMIQUE

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12522-3 EAN : 9782296125223

SOMMAIRE
Sommaire ………………………………………… p. 5

Résumé …………………………………………….
I

p.

7
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Affaire Madoff pour illustrer une crise …. p.

II Un mai 68 vécu autrement ……………….. p. 41

III Notation d’entreprise et pertinences financières …………………………………..
IV Certaines origines à la crise ………………

p. 69 p.117 p.131 p.143 p.175 p.191 p.197

V Utopies et possibilité de réformes …… VI Nouvelle culture d’entreprise.....................
VII Conclusions ……………………………...... Références Bibliographiques………………… Biographie de l’auteur……………………......

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RÉSUMÉ

Le monde est passé d’une économie à gestion comptable simple qui évoluait lentement à une économie plus complexe pouvant présenter des crises et des retournements de situations imprévus de plus en plus nombreux et fréquents. Les élites en général n’ont pas été préparées à se prémunir contre eux. On a bien vu avec les affaires KERVIEL et MADOFF que le monde de la décision financière s’est le plus souvent réfugié derrière des statistiques, des rumeurs et de la spéculation, et n’a pu réussir dans l’ensemble que sur les questions monétaires et la maîtrise de l’inflation. Pour le reste il s’est surtout éloigné de l’économie réelle, avec des comportements irresponsables très contradictoires, réglementaristes d’une part, et joueurs fatalistes d’autre part, où les désastres plus fréquents ne sont pas seulement le fait de l’environnement mondial et du hasard. Il devra s’intéresser davantage aux réalités plus complexes et se méfier des dogmes et critères qu’il s’est imposé. C’est d’abord une affaire de culture générale plus ouverte qui ne se contente pas des algorithmes enseignés à l’école et qui fait plus appel à l’initiative, à la créativité rationnelle, ainsi qu’à une meilleure communication hiérarchique et interdisciplinaire, comme on a pu parfois y aspirer déjà en mai 68. Des industries qui ignorent la crise ont pu déjà s’en inspirer.

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I. AFFAIRE MADOFF POUR ILLUSTRER UNE CRISE

On a pu lire récemment dans la presse grand public certains articles parlant d’un « Mystère de l’affaire Madoff »(1). Il semblerait qu’il aurait été coupable de malversations, et qu’il se serait enrichi de manière délictueuse, en utilisant la technique de la pyramide de Ponzi, au détriment des gens qui lui faisaient confiance et qui lui avaient confié des sommes importantes pour les investir au mieux. Plus de 50 milliards de dollars ont disparu. Cet argent a-t-il été perdu ou détourné ? Apparemment nul ne le sait. Il disposerait aujourd’hui d’une fortune de 100 millions de dollars mis au nom de son épouse et de sa famille. Mais où sont donc passés les autres 50 milliards ? Cet argent là a-t-il été caché quelque part, s’est-il « volatilisé » ou a-t-il été détruit et perdu pour tout le monde, y compris pour M. Madoff ? Serait-ce une éventualité, et cela montrerait-il si oui ainsi les dérives possibles inimaginables du monde financier et des conséquences sur l’économie le fait de ne pas les maîtriser ? (2) Au-delà de cette affaire et de savoir si oui ou non Madoff est coupable de malversations c’est tout un système qui avec ses méthodes, ne devrait jamais plus pouvoir fonctionner comme par le passé. Avec les vieilles méthodes, ce ne serait à l’avenir peut-être plus aussi facile de faire à « coup sûr » du profit et de créer du « développement économique ». Et l’affaire Madoff est peut-être l’occasion de nous le rappeler et de mettre en lumière certaines insuffisances de la décision financière, dont jusqu’à présent on n’a pas beaucoup entendu parler. Nous allons nous efforcer de développer un autre scénario que celui qui a été retenu par les tribunaux qui viennent de le condamner, mais qui selon toute vraisemblance aurait très bien pu se produire aussi et conduire aux mêmes situations de « volatilisation » d’importantes sommes d’argent, ce qui ne ferait que mettre en lumière certains mécanismes de la récession (3). 9

On n’avait pas eu besoin de s’attarder sur ces problèmes jusqu’à présent pour produire des résultats et des profits, que l’on considérait comme légaux et honnêtes. La situation a beaucoup changé. Et l’affaire KERVIEL (4) ici aussi a bien montré les faiblesses des méthodes boursières usuelles et les difficultés que peuvent rencontrer même des professionnels très bien rodés. Les investissements en Bourse peuvent aujourd’hui présenter à terme des risques financiers bien plus grands que n’importe quels autres, si on n’y ajoute pas d’autres savoirfaire sans doute plus difficiles à acquérir et à utiliser. Il est devenu plus que jamais nécessaire de mieux connaître et de mieux maîtriser ces aspects. A cet égard, il apparaît comme plus que probable, surtout dans l’affaire KERVIEL, que les personnes mises sur la sellette ne peuvent pas être aussi coupables que certains auraient peut-être aimé le voir pour disposer peut-être de bons boucs émissaires et ne pas avoir à reconnaître les faiblesses des méthodes employées actuellement. Pour ma part, les accusés ont surtout été entraînés dans un système de vieilles habitudes, qui en réalité ne sont pas si anciennes que cela (5), et qui n’étaient pas dans la déontologie initiale de la Bourse, dont la mission première est d’abord de financer l’économie réelle et de pouvoir retirer du profit uniquement à partir de son développement réel. Certes, ce fut un vœu pieux et les dérives perverses du boursicotage et de la spéculation sont bien vite apparues. Toutefois, on ne s’est peut-être pas rendu compte tout de suite que ces pratiques avaiient pu prendre très largement le pas sur les aspects beaucoup plus vertueux voulus au départ. Et sans doute ne s’est-on pas rendu compte non plus de la montée en puissance aussi forte de ces dérives aux effets si pervers et qui produisent des dégâts « collatéraux » qui ne sont plus du tout secondaires. Rappelons que M. Madoff était président du NASDAQ, la Bourse des valeurs technologiques (6) où se trouvent toutes les activités industrielles et économiques qui gravitent autour de l’informatique et d’Internet, mais aussi – et en quantité beaucoup plus grande – beaucoup d’autres domaines très technologiques, qui concernent presque toutes les industries les plus modernes, et censées représenter l’avenir et les valeurs 10

industrielles les plus dynamiques. Il n’était pas rare ici de voir des start-up connaître des progressions à la fois des revenus et des cours en Bourse de 30 à 40% par an et beaucoup plus parfois. Et dans ce contexte, si on part du principe que l’on est bien informé sur la réalité des sociétés cotées en Bourse, il n’était pas obligatoirement aberrant de pouvoir miser sur des progressions de 10 à 20% de certains titres bien sélectionnés quand on savait à quoi cela correspondait plus exactement. C’était aussi ce que pensaient beaucoup de banques en France, qui ont proposé des portefeuilles de valeurs boursières à « gestion dynamique » de rapports comparables, considérées certes comme plus risquées mais toujours dans les limites du raisonnable, et avec des profits et des valorisations souvent réalisés comme annoncés, même si ce n’était en fait que des paris effectués à partir des statistiques et des résultats antérieurs (7). N’avait-on pas vu par exemple, au début des années 90, les valeurs des actions de APPLIED MATERIALS s’envoler de plus de 1000% en quelques années seulement (8) ? Il y avait eu de très bonnes raisons d’économie réelle à cela qui n’avaient rien à voir avec la mystique délirante, presque superstitieuse, des salles de marché en période de fièvre. On avait su magistralement « marier » le « technoscientifique » dans le domaine des plasmas de décharges électriques sous vide, l’optimisation de certains procédés de gravure qu’on utilise pour la fabrication des puces en microélectronique, avec la conception et la vente d’équipements technologiques professionnels correspondants, très uniques et très exceptionnels dans les performances d’utilisation technique, destinés à l’industrie des semi-conducteurs. Une affaire de produits « simples » bien « définis » et de brevets pertinents ? Pas vraiment, d’abord une association particulièrement bien faite de l’ensemble des aspects industriels concernés qui avaient été mis en œuvre autour d’une organisation efficace capable de réaliser un engineering de produits innovants « bien vus ». La préoccupation essentielle de la société, c’était surtout de pouvoir proposer à ses clients des équipements et des procédés uniques que l’on pouvait leur vendre à des prix et avec des 11

marges commerciales beaucoup plus élevés que chez ses concurrents et que ceux-ci trouvaient intérêt à acheter, pour fabriquer des puces plus sophistiquées et améliorer leur productivité à travers des performances de procédés beaucoup plus élevées. Dans le cas particulier de la chaîne de production du secteur industriel considéré (ici la microélectronique), c’était parfois le fournisseur des équipements de production qui pouvait réaliser les bénéfices les plus importants avec des solutions exclusives et des marges commerciales particulièrement importantes, lorsqu’il pouvait de fait se retrouver sans réels rivaux et imposer son quasi-monopole. Ses clients réalisaient alors souvent leur profit avec de grandes quantités de puces produites et vendues avec des marges commerciales faibles, profit qui pouvait devenir très faible surtout quand régulièrement les prix des puces s’effondraient en raison d’une offre devenue surabondante, en particulier quand l’un de ses grands consommateurs au bout de la chaîne industrielle se retrouvait en situation de marasme, et tout le contraire quand les puces en raison de leur conception plus géniale pouvaient voir leur prix de vente s’envoler, tout comme pour les matières premières indispensables, en période de pénurie (9). Voilà bien typiquement le genre de « détails » dont il faut tenir compte parmi d’autres aspects complexes très techniques et très scientifiques à connaître aussi, pour être en mesure de prévoir ou non le développement réel des valeurs industrielles et des profits des sociétés impliquées et ne pas uniquement se fier aux statistiques économiques et aux résultats comptables des activités qui se retrouvent en bout de chaîne. Mais il n’y avait pas eu besoin de comprendre cela pour constater la progression fulgurante des ventes et des profits de certaines valeurs cotées au NASDAQ, et voir la Bourse s’enthousiasmer pour celles-ci, sachant que les investisseurs pouvaient imaginer que leur bonne situation pouvait durer encore longtemps. Il y a bien d’autres exemples tout aussi réels et exemplaires, qui reposaient sur de la pertinence technologique et technico-commerciale : résultats qui pouvaient faire rêver et fantasmer aussi bien les financiers que les scientifiques, les technologues et les petits porteurs, même si 12

chacun d’entre eux, pour des raisons différentes, pouvait ne pas savoir en quoi certains aspects techniques pouvaient conférer aux produits un succès commercial aussi important. La plupart d’entre eux pouvaient ne pas disposer de l’expertise complète nécessaire à la bonne compréhension de l’exploitation du sujet, et ce n’était alors pas grave quand par exemple dans le domaine de la microélectronique tous les acteurs pouvaient se retrouver dans une période faste, mais c’était tout le contraire et il y avait de quoi perdre « son latin » quand seulement quelques maillons de la chaîne continuaient à progresser pour des raisons plus particulières : il valait alors mieux savoir les connaître et les comprendre pour ne pas essuyer en Bourse de graves revers de fortune. C’est un exemple parmi beaucoup d’autres qui a pu expliquer l’origine d’une mystique du développement sans limites des valeurs technologiques, quand les succès industriels commerciaux et financiers sont aussi importants, et qui ne correspondaient pas à des cas très isolés, une mystique qui a pu produire dans d’autres domaines technologiques des bulles de développement boursier, quand l’investisseur en réalité ne sait pas exactement de quoi il retourne. En particulier, elle est devenue particulièrement visible avec les valeurs en rapport avec les services d’Internet, même si ce dernier ne constitue pas l’essentiel du volume des activités industrielles plus technologiques. C’était le sommet de l’iceberg des nouveaux grands développements économiques en cours, sur fond de développements techniques à la fois les plus visibles et en rupture complète avec ce que l’on avait pu connaître avant. Il y avait eu l’arrivée du chemin de fer, puis celle de l’électricité, de l’automobile, de l’avion, de la radio, du téléphone et de la télévision, mais aucune révolution technologique n’aura pu autant faire rêver qu’Internet, du fait de son caractère mondial et de son ampleur généralisée. Si Madoff a distribué à tous les investisseurs qui lui faisaient confiance des dividendes contractuels sans disposer des placements qui pouvaient les produire, il est bien évident que cela pouvait faire fondre rapidement les capitaux confiés, surtout si dans le contexte de la conjoncture, les incertitudes 13

financières étant devenues plus grandes, il ne recevait plus d’apports en capitaux suffisants pour honorer ses engagements. Aura-t-il délibérément détourné l’argent confié pour aller le cacher dans des paradis fiscaux ? Mais on peut alors se poser la question suivante : pourquoi n’a-t-il pas acheté, d’abord, les valeurs au NASDAQ qu’il pouvait connaître, et en théorie d’un point de vue purement financier, mieux que personne ? Cela aurait pu lui faire fructifier le capital confié et aurait pu lui faire gagner bien plus d’argent qu’un détournement de fonds délictuel, voir criminel, et sans risque de se voir accuser de malversations ? Peut-être que, comme dans la fable du Héron, les poissons à prendre étaient devenus de plus en plus petits et qu’en attendant un peu plus longtemps que les nuages gris de la conjoncture passent, il pouvait espérer en retrouver de plus gros, comme ce fut le cas par le passé. Peut-être a-t-il seulement fait preuve de trop de négligence, persuadé qu’il n’aurait pas à s’inquiéter de voir un jour ou l’autre revenir les meilleures occasions. Ou bien était-il dans l’incapacité de comprendre les rouages industriels technico-commerciaux et technicoscientifiques de l’économie réelle du virtuel boursier correspondant ? Au début de son procès (10) en mars 2009, il plaide coupable pour, dit-on, échapper à la vindicte d’un jury populaire qui aurait pu exprimer la colère de ceux qui lui avaient fait confiance et qui avaient tout perdu, et d’une opinion générale exprimée par une majorité de gens qui commençaient à souffrir de la crise financière. Il déclare qu’il n’a jamais investi un sou de l’argent confié. Il est difficile de le croire avec ce que nous venons d’évoquer. Mais peut-être avait-il uniquement voulu le faire par paradis fiscaux interposés, pour échapper à l’impôt. Et c’est peut–être uniquement de cela qu’il aurait été coupable et de n’avoir pas voulu révéler comment il avait pu transférer les capitaux confiés sur des comptes bancaires de paradis fiscaux, quand d’autres utilisaient peut être aussi ces mêmes filières et qu’il s’agissait peut-être pour lui de ne pas les compromettre. Même sans aucune autre intention d’escroquerie, cette malversation si courante dans certains milieux financiers pour échapper à l’impôt (11), ne lui a pas pour autant permis 14

d’échapper au piège dans lequel il s’est retrouvé, ni la destruction et à la volatilisation des capitaux confiés, comme montré plus loin. La crise, dit-on, avait commencé en 2008 aux Etats- Unis, avec la crise des « Subprimes » du crédit immobilier (12) et elle s’est transformée progressivement en crise économique plus générale. Mais, en réalité, les prémisses de cette crise économique plus profonde n’avaient-elles pas déjà commencé avec l’éclatement de la bulle internet (13), il y a bien plus longtemps déjà ? Comment sortir de cette crise ? C’est la question que tout le monde se pose. Cette crise est l’occasion de se poser certaines questions, qui en temps « ordinaire » ne seraient pas venues à l’esprit et qui pourront contribuer peutêtre à une sortie de crise plus rapide et plus durable. Payer des intérêts de 20% par an sur les 50 milliards confiés, c’est déjà dépenser 10 milliards par an et, à ce rythme-là, on peut en cinq ans déjà dépenser tout l’argent confié, sans compter les capitaux que l’on aura dû rendre. Et les incertitudes à la Bourse n’ont-elles pas précisément commencé il y a plus de 5 ans, pour n’avoir de ce fait effectué aucun placement. Que ce serait-il passé, s’il avait placé cet argent, avec une chute des cours de plus de 50% ? Il aurait été pris à la gorge encore bien plus rapidement, rien qu’en ayant voulu tenir ses engagements. De là à se dire qu’il aurait certainement fait des placements qui auront pu produire des dividendes, mais qui n’auraient pas pu compenser les pertes liées à la chute aussi importante et imprévue des cours en Bourse … Le scandale dont on parle dans les médias, ne serait-ce pas pour servir de diversion à la crise, comme c’est sans doute aussi le cas avec la dénonciation des super-salaires des dirigeants, indépendamment du fait de savoir s’ils sont légitimes et moraux ou non ? Il semblerait qu’il ait pu d’abord penser sans doute à ses propres intérêts en prenant d’emblée une commission sur les capitaux qui lui avaient été confiés. Mais sans vouloir le défendre plus particulièrement, s’il avait pu accumuler ainsi une fortune de près de 100 millions de dollars, sur les 50 milliards confiés, cela aurait pu ne correspondre qu’à une commission de 15

0,5%, et il y a bien des banques d’affaires qui demandent beaucoup plus le plus couramment du monde (14). Même en admettant qu’il n’ait pas distribué des dividendes aussi importants, il n’avait pas besoin d’être malhonnête, au sens légal du terme, pour qu’ils se soient « volatilisés ». Un peu d’inconscience, un « zeste » de négligence et un peu de malchance réunis auraient pu parfaitement suffire. Aurait-il vraiment décidé de ne pas investir les fonds qui lui avaient été confiés dans le but de les détourner à son profit ? Ici rien n’est a priori moins sûr. En effet, beaucoup de valeurs technologiques ont pu commencer à faire du « yoyo » après l’éclatement de la bulle Internet et, même quand on est président du NASDAQ, on n’a peut-être pas su où, pourquoi et comment investir de manière plus sûre et plus profitable. Et c’était sans doute encore plus difficile à faire au cours des trois dernières années et très facile d’arriver à une impasse quand on rembourse des capitaux d’un côté et paye des dividendes de l’autre dans l’espoir de garder la confiance des investisseurs, et dans l’attente de recevoir de nouveaux capitaux, pour passer le cap des incertitudes. Et cela un président du NASDAQ ne pouvait sans doute pas le dire sans perdre la face et déchoir. Et n’aurait-il pas perdu la face aussi, s’il n’avait fait qu’investir dans des valeurs beaucoup plus moyennes, quand on a pu connaître et faire savoir qu’il y avait au NASDAQ de temps à autre des valeurs exceptionnelles qui présentaient des croissances gigantesques, et que cela avait parfaitement correspondu à une réalité industrielle et commerciale? N-importe qui pouvait alors se sentir comme hypnotisé et faire confiance aux apparences de supériorité professionnelle et financière de M. Madoff, à savoir identifier les meilleures valeurs, d’autant plus qu’il avait été nommé président du NASDAQ par les meilleures élites professionnelles de la finance. Tout ceci pourrait bien faire penser que la nébuleuse de la finance dispose peut-être de moins de savoir et de savoir-faire qu’on ne le croit. On y dispose d’un certain savoir-faire financier technique, mais pas nécessairement de bonnes compétences d’entreprises et de compétences économiques et 16

technico-commerciales générales. Il suffit de constater ce que l’on enseigne dans le cadre des grandes formations universitaires et des grandes écoles qui se consacrent au management et à la gestion, de voir que les éléments d’un marketing lié à l’évolution des technologies y est singulièrement absent ou minimisé et que rien n’a été prévu pour être en mesure d’anticiper les tendances et les retournements de situation qui sont les conséquences des progrès techniques et scientifiques, alors que c’est à la base des fonds de commerce de bien des entreprises qui exploitent des savoirs technologiques complexes et qui peuvent évoluer rapidement. La plupart des financiers ne disposent que d’une formation économique générale, ou à la rigueur d’une formation technologique seulement très basique, en particulier quand ils ne disposent dans ces domaines que d’un diplôme de base d’une « grande école scientifique » avec laquelle on ne peut pas toujours tout comprendre des mécanismes plus subtils et plus complexes qui gouvernent l’activité et le développement des industries de pointe. Il convient alors surtout de ne pas le montrer ou alors d’en minimiser l’importance et de faire croire qu’on n’a pas besoin de comprendre les produits exploités pour bien faire son métier de financier, qu’il suffit de croire dans les statistiques et parfois dans les pronostics annoncés par les entreprises elles-mêmes, et de constater si au bout du compte il y aura eu ou non des bénéfices. Mais dans le monde des industries plus complexes, la gestion est une chose bien différente de la spéculation sur les cours de l’or ou du pétrole, ou des paris de courses de chevaux. C’est peut-être l’expression du fait que l’économie financière est d’abord une économie de patrimoine plus classique et d’un patrimoine financier en particulier où les propriétaires des principales richesses dans l’ensemble ne sont pas des professionnels des industries de pointe et donc de ce fait se méfieraient beaucoup plus de cellesci, du simple fait qu’en général ils n’en comprennent pas les mécanismes plus évolués et plus subtils, et que peu d’entre eux seront prêts à le reconnaître et à y remédier en s’y intéressant d’une manière plus approfondie. Il faut préciser encore ici qu’il ne suffit pas de posséder des actions plus « technologiques » pour être un professionnel en la matière. 17

En conséquence de cela, on en est venu à « ritualiser » en quelque sorte la gestion financière, à ne plus s’intéresser dans l’ensemble qu’à l’économie virtuelle et à continuer à développer la financiarisation des activités économiques comme on peut le voir à nouveau un peu plus de deux ans après le début de la crise, comme ci celle ci n’avait jamais existé. On serait tenté parfois de caricaturer le fait, comme on pouvait le voir dans certaines anciennes émissions humoristiques et burlesques de Stéphane Collaro, et d’assimiler le monde de la finance à une sorte de secte, avec ses rites incantatoires et ses gourous. Les décideurs les plus en vue ne sont-ils pas considérés comme appartenant à une nouvelle caste de grands prêtres des sociétés modernes plus riches, censés être dans la confidence des grands mouvements d’argent, et dont le grand public ne saurait rien comprendre? Il faudra bien que ces nouvelles castes assument leurs responsabilités en remettant en question, non seulement dans l’intérêt général, mais dans leur propre intérêt aussi, les approches financières trop rudimentaires, qui ne peuvent plus convenir à l’exercice de ces métiers, quand tellement de choses seront devenues plus complexes, plus évolutives ou plus précaires, et que tellement plus de choses sont à savoir, à étudier et à prendre en compte. Le même type de comptabilité que celle utilisée par une petite épicerie de quartier ne peut plus suffire, et il y aura beaucoup de gens, qui pourront se donner des apparences de savoir et de compétences supérieures qui en réalité ne sauront rien faire d’autre que de la comptabilité et de la spéculation rudimentaires. Pour aider à lever certaines confusions et ambiguïtés sur les niveaux d’instruction et les compétences très inégales pouvant exister dans le monde de la finance, on citera l’exemple des « Mama Benz » analphabètes et des « tontines » en Afrique et en Inde où même des enfants gèrent parfois honorablement une micro-activité bancaire (15). Mais personne ne pense que ce niveau de culture rudimentaire est suffisant pour gérer raisonnablement des affaires financières, commerciales et industrielles plus modernes qui peuvent avoir des conséquences autrement plus importantes sur l’économie mondiale. 18

D’un côté, pour beaucoup d’activités plus banales, des élites ne feront qu’utiliser une toute petite partie de leurs compétences. Elles finiront même par les oublier quand ces activités plus « ordinaires » entraîneront de la paresse d’esprit et à ne plus utiliser leur potentiel professionnel plus élaboré, surtout quand les machines financières administratives leur imposent cette manière de travailler. D’un autre côté, il y a tellement de choses plus complexes à savoir ou auxquelles on devrait logiquement plus s’intéresser, et dont par déformation professionnelle on ne veut souvent pas même entendre parler. Ces professionnels de la finance là seront-ils en fait d’un niveau culturel si différent de celui des « Mama Benz » et seront-ils même capable de faire preuve d’autant de bon sens et de compétences pratiques ? On peut souvent en douter. Combien de fois un chef d’entreprise allant rencontrer son banquier ou ses actionnaires, ne s’est-il pas entendre dire qu’un financier compétent ne doit pas encombrer son esprit avec des aspects plus techniques, ou technico-commerciaux, qui pour lui ne constituent que des activités secondaires et ne concerne que des catégories socioprofessionnelles subalternes? M. Madoff n’est peut-être pas coupable du même type de malversations qu’a pu pratiquer le surintendant Fouquet au temps de Louis XIV, en détournant sans vergogne à son profit 60% des impôts collectés(16). On sait qu’il prenait sa « commission » en toute bonne conscience et connaissance de cause, pour s’enrichir personnellement, ayant cru ne pas avoir à craindre d’être obligé de rendre des comptes aux autorités et à la justice publique. On se doute bien que devant l’énormité de ce détournement de fonds publics, bien que réalisé avec les apparences de la légalité, les sanctions qui lui ont été infligées par l’autorité suprême de l’Etat que fut LOUIS XIV ne pouvaient pas être uniquement motivées par des questions de jalousie et de préséance. Imaginons ce à quoi cela pourrait correspondre aujourd’hui, si quelqu’un avait détourné à son profit la même proportion du budget actuel de l’état ? Cela correspondrait, en calcul théorique, en gros à un prélèvement de plusieurs centaines de 19